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jeudi 18 janvier 2024

Conquistador T04

Et dans chaque tache du pelage des jaguars se dessinait une légende nouvelle.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 3 (2013). Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : [[ASIN:2803633809 Croisade]] parus de 2007 et 2014. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


En 1520 dans le bassin de la Huerde. Les guerriers de l’empereur Moctezuma progressent en silence dans la jungle. À leur tête se trouve Barbo Bezan, accompagné de son fidèle Zampero. L’homme de Dieu est prêt pour les carnages. Les carnages, c’est sa messe quotidienne. Cette fois-ci, il est aidé par l’ancien guerrier Hibura, banni par sa tribu, traître à son clan. Mais Mezago est inquiet, comme désorienté alors qu’il pénètre dans le village par un pont de bois sur pilotis. Le village semble désert, rien ne bouge, rien ne s’entend. Où donc sont-ils partis, ceux qu’il appelait autrefois ses frères ? Ont-ils pris la fuite, ont-ils été prévenus de la venue de Barbo Bezan ? Celui-ci a rejoint Mezago et c’est toute la troupe, à présent, qui s’enfonce dans le village. Le regard des guerriers fouille le sol à la recherche d’indices. Jusqu’à ce que Mezago repère un Tichum au pied d’un arbre. Alors la mémoire lui revient… Trop tard cependant !



Les membres de la tribu Hibura perchés dans les arbres jettent des calebasses à la tête des guerriers. Puis les autres hommes armés de la tribu sortent de la jungle et passent à l’attaque, poussant leur cri de guerre, avec Hernando del Royo à leur tête. Ce fut donc le carnage, mais pas comme l’avait prévu Barbo Bezan. Ils n’avaient aucune chance devant celui portait le signe de l’Oqtal. Même si tous pouvaient parfois se laisser surprendre, del Royo étant attaqué par un petit singe. Il a vite fait de le retirer de ses épaules et de le jeter au loin. Le singe s’en va regagnant l’abri de la jungle, et s’arrêtant dans les sous-bois : un jaguar sort des fourrés pour l’attaquer toutes griffes dehors. Dans le village, le combat se termine déjà. Il ne reste que Tzilli, une jeune femme Hibura, affrontant le grand guerrier Mezago. Un combat inégal au départ… Sauterelle, le mari de Tzilli, veut s’avancer pour s’interposer, mais Hernando del Royo le retient par le bras. Il commente : il se fatigue, elle est trop rapide, trop vive pour Mezago. En effet, elle parvient à lui asséner un coup fatal. Del Royo lui dit que l’ancienne captive s’est transformée en une redoutable guerrière. Tzilli rétorque qu’il suffit de rendre la liberté à une femme, et elle montrera ce qu’elle vaut. Et puis elle a une revanche à prendre sur les tyrans qui oppriment son peuple. Le prêtre espagnol Barbo Bezan est amené devant del Royo et forcé à s’agenouiller. Il leur dit qu’ils n’ont aucune chance de gagner car Diego Velázquez de Cuéllar se tient aux côtés de Moctezuma, et il veut unir deux mondes dans une même vérité.


Dernier album de la série, le lecteur sait que l’intrigue doit reprendre le chemin qui mène à la grande Histoire officielle. En fonction de sa familiarité avec cette époque et ces personnages historiques, il sait déjà ce qu’il va advenir de Cortès, de Moctezuma et des Aztèques. Si c’est le cas, il va de surprise en surprise, en tout cas il ne retrouve pas exactement ce à quoi il s’attendait : le trésor s’est volatilisé de Tenochtitlan, l’empereur semble mourir sur le champ. Cuauhtemoc (ou Cuauthémoc) fait son apparition, et la Noche Triste a bien lieu le 30 juin 1520. Cortés en réchappe, quant à Moctezuma… L’intrigue prend donc des libertés rendues possibles par la licence artistique. La motivation du scénariste n’est pas de faire œuvre de reconstitution historique, plutôt de raconter une histoire autour d’un thème principal, en gros le choc des cultures, en mettant à profit les circonstances historiques, mais sans se tenir obligé de respecter la véracité historique, comme il l’avait déjà fait dans la série Croisade, comme il avait commencé à le faire dans la série Double Masque (2004-2013) avec Martin Jamar, avant de se raviser. Suivant sa sensibilité sur un tel parti pris, le lecteur appréciera plus ou moins.



Dans le même temps, le scénariste mène à bien chaque fil narratif attaché à un personnage en particulier : le devenir de Cortés et de Moctezuma, les deux personnages historiques majeurs, celui de Diego Velázquez de Cuéllar, de la Malinche, celui des personnages fictifs comme la capitaine Catalina Guerero, Sauterelle et son épouse Tzilli, le prêtre Barbo Bezan et son compagnon Zampero, Mezago le banni, et bien sûr le personnage principal Hernando del Royo avec ses capacités extraordinaires. Ce dernier fait allusion au destin de Fernando Cortés de Monroy Pizarro Altamirano : l’Histoire retiendra son nom. Ils se croisent et se rencontrent dans Tenochtitlan et dans la jungle, se combattent ou s’allient, se trahissent parfois. Le trésor des Aztèques attise à nouveau la convoitise des Espagnols. Les alliances avec Cortés constituent des enjeux forts, à la fois dans le camp même des Espagnols qui sont divisés, et dans le camp de Moctezuma qui doit faire face à des tribus qui contestent son autorité. Dans cette configuration d’invasion par les Espagnols et de règne contesté, les destins individuels sont à la merci d’un changement d’allégeance, d’un assassinat pour intérêt politique ou stratégique, d’une exécution sommaire, d’un coup du sort pendant une bataille, etc.


En termes d’affrontement, le dessinateur met en scène deux batailles mémorables. La première se déroule en quatre pages et se termine par un combat singulier en une page. Le lecteur retrouve la formidable complémentarité entre les éléments détourés par un trait encré, dessinés de manière traditionnelle, et la mise en couleurs qui accomplit plus que sa mission classique. En plus de donner une impression proche de la réalité de la couleur de chaque élément, de participer à la distinction de chaque élément détouré en leur donnant des teintes différentes, de rendre compte de la luminosité et de la qualité de la lumière, d’ajouter des textures végétales ou de matériau, de rehausser les reliefs par des variations de nuance, elle s’approche par endroit d’une mise en couleur directe : par des teintes appliquées à des formes vagues en arrière-plan agissant comme un rappel des décors dessinés dans les cases précédentes en en reproduisant l’impression qu’ils donnent, et par endroit en ajoutant des formes comme les plis de la toile d’une tente, les pourtours des pierres d’un mur, la forme des nuages, la sensation de l’orage, le rayonnement du soleil au travers d’un voile de brume matinale, etc.



Dans ce premier combat, l’artiste montre la progression précautionneuse des soldats de l’empereur arrivant aux abords du village Hibura, dans des cases de la largeur de la page, incitant le lecteur à rester sur ses gardes, et à jeter lui aussi un coup d’œil de gauche à droite. Le combat est rapide et brutal, primaire. La seconde bataille correspond à la fuite des Espagnols pour sortir de Tenochtitlan, qui se transforme rapidement en un sauve-qui-peut généralisé. Cela donne lieu à une séquence de sept pages avec une construction spécifique. Pour commencer, c’est le retour des liserés noirs autour des cases, au lieu des gouttières blanches traditionnelles. Ensuite, la disposition des six premières planches est conçue à l’échelle de trois doubles pages. Le tout baigne dans une lumière grisâtre du fait de l’orage. Une représentation immersive de la confusion, du bruit et de la fureur d’un combat mêlé à une fuite, se déplaçant. Tout du long de ce dernier tome, le lecteur se délecte de la qualité élégante de la narration visuelle : le petit singe qui se retrouve face à un jaguar, le duel entre Mezago véritable montagne de muscle et Tzilli vive et longiligne, la vue générale sur Tenochtitlan à la tombée de la nuit, une ville sinistre et hostile, la montée de l’escalier interminable d’une pyramide à degré, l’entrée des soldats pas rassurés de l’armée de Cortés dans Tenochtitlan, les parures des tenues de la famille de l’empereur avec ce magnifique bleu turquoise, Cuauhtemoc brandissant une tête tranchée dans sa main gauche, la jungle, ses chutes d’eau, sa végétation luxuriante, etc.


Le lecteur parvient à la dernière page et contemple le nouveau statut de Hernando del Royo. Il est l’Espagnol qui est allé le plus loin dans l’intégration sur cette terre étrangère. Il se souvient de la série Croisade qui amenait Gauthier de Flandres à reconsidérer ses valeurs en faisant preuve d’ouverture d’esprit vis-à-vis de celles du pays étranger dans lequel il se trouve. Del Royo a fait de même poussé par les circonstances. Il a subi une épreuve initiatique dont il ne mesurait pas la portée, en mangeant des racines de l’Oqtal, en ingurgitant la chair d’un dieu local : il a croqué dans la pomme, il a mangé du fruit défendu et la connaissance lui est venue. La métaphore fonctionne bien dans le déroulement de ce récit puisqu’il acquiert une forme de pouvoir qui découle directement du fait d’être habité par une entité spirituelle de cette terre, autrement dit par la connaissance du territoire qu’il découvre. Il a accepté de se laisser imprégner par cet environnement, d’être transformé par l’expérience du lieu, à l’opposé de Cortés qui continue d’agir mû par les principes de sa culture espagnole qu’il ne remet aucunement en cause, indépendamment de ce qu’il voit et vit sur cette terre étrangère, au contact d’êtres humains avec une culture différente, en côtoyant une autre civilisation. Le lecteur se souvient alors du début de la série, quand Hernando del Royo se trouve sur une embarcation emmenée par le courant d’un fleuve, puis basculant avec une chute d’eau. Une autre métaphore d’un individu acceptant de se laisser porter par une autre culture, et basculant dans cette culture pour se retrouver en harmonie avec l’environnement dans lequel elle s’est développée.


Il est possible de se crisper devant les libertés prises par les auteurs avec la réalité historique, et de considérer cette histoire comme une série d’aventure, entre série B et série Z, mais avec de belles planches. Il est également possible de la considérer comme de l’Histoire-fiction, le contexte des conquistadors servant de décor à une aventure d’un envahisseur qui devient un habitant, portée par des planches aussi efficaces qu’élégantes. Une étrange métaphore sur l’acculturation.



jeudi 4 janvier 2024

Conquistador T03

Chacun croyait en ses chances. Chacun croyait en ses dieux.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 2 (2012). Sa première édition date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


Hernán Cortés et ses troupes avançaient de nuit comme de jour à travers la jungle et Cortés qui tenait l’expédition, parvint à tenir ses troupes jusqu’au croisement d’Axtupal. Là, une halte fut décidée car une rencontre était prévue avec des guetteurs du village voisin. Ceux-ci lui parlèrent d’une tribu qui s’était révoltée contre l’empereur Moctezuma. Les Hiburas. Ces Indiens sont à deux jours de marche vers l’ouest. Leur village a été détruit par les soldats de Moctezuma. Il se sont réfugiés dans la jungle autour de Cempa. D’après l’Indien, Cortés pourrait les rallier à sa cause, ce sont de grands guerriers. La Malinche s’approche et prend part à la discussion en s’adressant à Cortés : son peuple ne veut pas avouer à Cortés la grande déception qui est la sienne devant certains agissements de ses semblables. Peu de temps après le départ du conquistador, Moctezuma a reçu l’un des siens, un traître à sa cause.



À Tenochtitlan, Don Velázquez de Cuellar se présente à Moctezuma, siégeant sur son trône. Il appartient aux troupes commandées par Panfilo de Narvaez. Ils sont envoyés par le roi d’Espagne pour dire la vérité à l’empereur, sur un homme qu’il a reçu ici-même. Il parle d’Hernán Cortés, rebelle à son roi et qui ne parle pas en son nom. Cortés qu’ils sont prêts à combattre aux côtés des Indiens si Moctezuma le désire. Cortés qu’ils peuvent coucher sur l’autel des sacrifices car il ne sera pas même un souvenir pour l’Espagne. Moctezuma apprécie ces paroles franches et directes. Il se lève, tout en ajoutant que son interlocuteur ne lui apprend rien sur la traîtrise dont peuvent témoigner les Espagnols. Il va lui montrer. Il avance dans son palais, et il indique qu’ils vont passer par la salle des esclaves, des hommes et des femmes appartenant aux tribus qui n’ont pas reconnu son autorité. Ils continuent à s’enfoncer plus profondément dans les sous-sols, et l’empereur poursuit son propos. Il va montrer à son hôte, une jeune femme qui appartient à Cortés. Il ne l’a pas tuée car elle lui a dérobé un objet qui lui est très précieux et qu’il veut récupérer. Il ne l’a pas soumise à la torture car il veut qu’elle agisse de son plein gré, qu’elle se repente. C’est ainsi seulement que le dieu acceptera d’oublier les injures reçues. Il demande à Diego Velázquez de Cuéllar de convaincre la capitaine Catalina Guerero de restituer la croix à l’effigie de Txlaka. Le conquistador s’exécute et commence par demander à Guerero enchaînée au mur, ce qu’est cette croix.


Le lecteur entame ce troisième tome avec deux attentes en tête : la narration visuelle pour l’emmener dans la jungle et dans la cité monumentale de Tenochtitlan, la suite de l’intrigue car le récit en analepse a rejoint et dépassé le point de départ du tome un. Le plaisir du voyage est présent dès la première page, avec une superbe vision de la jungle. La complémentarité et la fusion entre dessin encré et mise en couleurs s’avère épatante, comme si elle était le fruit d’un seul et même artiste. Le dessinateur sait évoquer des formes particulières pour les arbres, même s’il n’est pas possible d’en identifier l’essence, et le coloriste réalise un camaïeu très soigné qui évoque le feuillage, avec le jeu de la lumière, les reliefs, l’impression de végétation dense et luxuriante, et un éclairage assombri par cette densité. Dès la deuxième planche, le lecteur est gâté par une vision des pyramides aztèques à degré, avec ces escaliers vertigineux, et quelques brasiers apportant une touche sinistre. Dans la troisième planche, les murs de la salle du trône sont ornés de nombreuses sculptures et reliefs sculptés, dont les détails ressortent grâce aux nuances de gris. Puis vient une immense pièce avec de fragiles échafaudages de bois où s’affairent les esclaves. La mise en couleur vient accentuer la profondeur de champ et souligner les différents plans de cette très grande case. Le lecteur sent bien que les artistes n’œuvrent pas à une reconstitution historique fidèle, plutôt à une évocation bénéficiant de la liberté donnée par la licence artistique tout en s’appuyant sur la réalité historique, un exercice d’équilibriste parfaitement maîtrisé. Le lecteur savoure ensuite une vue générale d’un village sur pilotis en pleine jungle, un enclos à la délimitation singulière pour un duel brutal, une vue générale de Tenochtitlan, des marches dans la jungle aussi bien dans la végétation dense, qu’en terrain découvert, ou encore en pataugeant dans un bras peu profond du fleuve, pour terminer sur une magnifique vue de zone de chutes d’eau en format paysage.



Le dessinateur soigne tout autant la narration proprement dite, toujours sur la base de pages découpées en cases rectangulaires. Il utilise aussi bien des cases de la largeur de la page pour des paysages panoramiques ou des scènes avec de nombreux personnages, que des cases de la hauteur de la page pour permettre de voir loin ou pour mettre en valeur la présence de del Royo pendant le duel, et des cases disposées en bandes pour le découpage d’une action. À nouveau, la coordination entre dessinateur et coloriste génère une gestion remarquable des arrière-plans, ceux-ci contenant plus ou moins d’informations visuelles dessinées avec des traits encrés, ou la couleur se chargeant d’effectuer le rappel de l’environnement par l’impression qu’il a laissée dans l’esprit du lecteur. Le lecteur ressent que le phénomène d’immersion dans cet environnement fonctionne à plein, grâce aux paysages, et aussi aux personnages, à la mise en scène.


L’artiste crée des visages et des statures immédiatement assimilables par l’œil du lecteur, en jouant de certains stéréotypes visuels. Le visage angélique des rares personnages féminins et leur silhouette parfaite, que ce soit la Malinche, ou Tzilli qui apparaît plus jeune. Les tenues des Indiens qui contrastent avec les armures des Espagnols, le lecteur plaignant ces derniers de devoir porter un tel attirail pour leur protection dans un environnement chaud et humide. Le lecteur éprouve de la curiosité en suivant Moctezuma pour découvrir où il va conduire Velzaquez de Cuellar. Il sourit en voyant Hernando del Royo échapper de peu à un piège digne d’Indiana Jones en pleine jungle. Il se sent beaucoup plus tendu alors que del Royo affronte une montagne de muscle en combat singulier, uniquement armé d’un bouclier, au cours d’un affrontement parfaitement mis en scène, grâce un plan de prise de vue permettant de suivre chaque attaque, chaque parade, chaque déplacement. La curiosité anime le lecteur alors que l’étrange prêtre Barbo Bezan procède à sa mise en scène pour impressionner Cortés et ses troupes. Il est pris par surprise lorsque Catalina Guerera saisit une occasion pour attaquer d’abord un gradé espagnol la retenant captive, puis tout aussi soudainement une jeune femme sans défense.



Le scénariste gère l’alternance des fils narratifs et des différents personnages avec habileté, imprimant ainsi un rythme de lecture vif, en passant de l’un à l’autre avec des séquences assez courtes. Comme le dessinateur, il accommode la réalité historique à sa sauce, entre respect des grands événements et petits arrangements avec les personnages historiques et les personnages créés pour son récit. D’un côté, il introduit deux nouveaux personnages historiques : Diego Velázquez de Cuéllar (1465-1524), un conquistador espagnol qui accompagnait Cortés, et la Malinche (1500-1529 ou 1550), une Amérindienne d'origine nahua, une esclave offerte à Cortés en 1519. De l’autre côté, le lecteur retrouve Hernando del Royo avec ses pouvoirs acquis par l’ingestion de racines et ses rares compagnons encore en vie, et il découvre le prêtre Barbo Bezan (qui succède à Oczu), assisté par le tout aussi bizarre Zampero. Les événements historiques suivent leur cours dans les grandes lignes, pendant que les personnages de fiction vivent leurs aventures. Catilina Guerero saisit la première occasion que se présente pour recouvrer sa liberté. Hernando del Royo prend conscience que la prophétie de Pipa, la fille du régisseur du domaine de son père en Espagne, s’accomplit : pour survivre il est devenu un monstre, il a pris un autre nom, un nom gravé dans sa chair, le nom d’un monstre. En trame de fond, le thème de la confrontation des cultures continue de courir, bien résumé dans la dernière page : Chacun croyait en ses chances, chacun croyait en ses dieux. D’un côté, la conquête militaire des colons ne s’accomplit pas comme ils l’avaient planifiée, et même il n’y a pas d’unité parmi les Espagnols. De l’autre côté, Hernando del Royo conserve les valeurs de son éducation espagnole, en même temps que sa conscience s’ouvre aux réalités géographiques du territoire sur lequel il se trouve, et leur incidence sur la civilisation des êtres humains qui le peuplent.


Le lecteur se trouve tout de suite emporté par la narration visuelle, ce dosage parfait entre traits encrés et couleurs, entre ce qui est décrit et ce qui est évoqué, voyant des personnages animés par la conquête ou le conflit, habités par des convictions morales fortes. Le récit reste dans le registre de l’aventure historique, un numéro d’équilibriste entre les grands événements avérés et les petits aménagements avec la réalité historique, pour une dramaturgie prenante et exaltante. Envoutant.



jeudi 21 décembre 2023

Conquistador T02

Et Txlaka sourit car les dieux chérissent la douleur des mortels.


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 1 (2012). Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Hernando del Royo se tient devant un petit feu de camp dans la jungle, seul. Il repense aux événements de ces derniers jours. Il n’a pas succombé. Il avait des compagnons, de vaillants compagnons. Ils se sont bien battus. Ensemble, ils ont emporté quelques pièces précieuses appartenant au trésor des Aztèques. Leur fuite avait été bien préparée mais à un coude du fleuve, alors qu’ils prenaient quelques repos, des Otomis sont sortis de la jungle, l’arme au poing. Oui, c’étaient de vaillants compagnons. De vrais soldats. Qui résistent… et savent se replier si nécessaire. Est-il possible que cette fuite ait duré tant de jours ? Est-il possible qu’ils aient tant souffert… Et que d’épreuves subies… Les chutes d’Hueva qui ont failli les engloutir. L’embuscade aux abords de Quilpa. Les fièvres qui règnent sur les berges du rio Grijalva. Les feux allumés alors qu’ils tentaient de traverser la cité lacustre d’Athanoc. Jusqu’à cette dernière confrontation où tout a basculé…



Les membres de l’équipe ayant pillé le trésor de Moctezuma II se trouvent dans la jungle autour d’un feu de camp : la capitaine Catalina Guerero, le guerrier Marto Marces Burro, le prêtre Cristoval, le second Bartolomé Gomes et Hernando del Royo, Sauterelle et Tzilli s’étant momentanément éloignés. La capitaine explique que dans deux jours, ils rejoindront le capitaine Ramirez qui les attend à la pointe du Rio Guateros. Ce sera la fin de la mission : ils ont ordre de livrer le trésor à Ramirez. Le trésor et l’amulette que del Royo porte sur lui. Ce dernier répond qu’il garde l’amulette. Burro lui demande à quoi elle ressemble, ils ont le droit de savoir. Del Royo tente de leur expliquer, espérant peut-être soulager sa conscience : c’est une racine, une racine de l’Oqtal. Il était déjà trop tard pour soulager sa conscience : dès le premier jour de leur fuite, alors qu’il guettait un moment pour s’éloigner de ses compagnons, il avait ouvert l’étui qui contenait l’amulette. Celle-ci était composé de trois racines liées entre elles. Poussé par une force irrésistible, sans même comprendre pourquoi, il a avalé une de ces racines. Un jus noir a coulé de sa bouche. Son père le lui répétait souvent : l’homme n’est qu’un jouet aux mains du diable. Une douleur foudroyante lui a broyé la poitrine. Et les eaux du fleuve, pendant quelques instants, ont revêtu une couleur pourpre, sanglante. Depuis, la douleur ne l’a pas quitté. Elle le ronge, remplit un vide qui ne cesse de grandir en lui. Le pire, c’est qu’il doit lutter de toutes ses forces pour ne pas avaler une autre racine.


Après un premier tome bien troussé racontant un casse dans le trésor des Aztèques à Tenochtitlan, le lecteur sait déjà qu’il va suivre Hernando del Royo dans la jungle, et que tous ses compagnons vont y laisser leur peau, ce qui diminue d’autant la tension dramatique générée par cette facette du récit. Au cours de ce deuxième tome, il découvre donc la suite de la fuite périlleuse dans la jungle et les circonstances fatales coûtant la vie aux uns et aux autres, l’intrigue rejoignant le temps présent de la scène d’ouverture du premier tome, et la dépassant. L’enjeu est vite rappelé : rejoindre le campement du capitaine Ramirez et lui remettre le trésor de Moctezuma. La petite équipe doit affronter les attaques des Otomis qui sont à leur trousse. Grâce à une capacité inattendue, del Royo peut percevoir ce qui se déroule à Veracruz : Hernán Cortés et ses soldats sont arrivés dans la ville et Cortès va rendre compte à Pánfilo de Narváez de sa conquête au nom du roi d’Espagne, et se justifier de ses actes. Le scénariste conserve l’ancrage de son récit dans une réalité historique, en 1520. Dans le même temps, il dispose d’assez de liberté pour accommoder la réalité historique à sa sauce, que ce soit sur le déroulement réel de l’attaque des forces de Narváez, ou l’introduction d’un personnage comme Oczu, prêtre de Moctezuma à Tenochtitlan.



Le lecteur commence donc par retrouver Hernando Del Royo, seul, se lamentant sur le sort de ses compagnons disparus, le temps de deux cases de la largeur de la page. Dans la première, il constate que le dessinateur s’est contenté d’un visage de profil en gros plan occupant un peu moins de la moitié de la case sur la gauche, et un camaïeu réalisé par le coloriste sur la partie droite. La deuxième case comporte plus d’informations visuelles dessinées et encrées. Ayant eu son attention ainsi attirée sur ce type de cases, il se fait la remarque qu’elles sont en nombre significatif tout du long du récit, et dans le même temps la narration visuelle ne semble pas pauvre. S’il en a le goût, il remarque que dessinateur et coloriste se complémentent avec une grande habileté et une coordination parfaite. Ainsi dans la première case, le camaïeu semble mêler des teintes gris brun pour la nuit avec une légère teinte de jaune. Dans la case en dessous, les nuances jaunes prennent sens : il s’agit de la lumière atténuée par la fumée du feu. Dans la planche cinq, l’artiste joue avec des aplats de noir pointillistes, évoquant la nuit noire, au-delà de la clarté du feu, et à nouveau un camaïeu brun gris, avec des nuances de jaune plus ou moins légères en fonction de l’éloignement avec le feu. Ce positionnement fluctuant entre rappel d’un élément figuratif et glissement vers des impressions est mis en œuvre tout du long, venant nourrir les cases en fonction de la densité d’informations représentées sous forme de contour détouré, avec un dosage parfait. Le coloriste utilise également d’autres effets : des teintes brun rouge pour un cours d’eau, évoquant le sang, des nuances d’une même teinte pour ajouter un modelé sur des surfaces détourées soulignant ainsi les reliefs, à quelques reprises la mise en couleur d’une onomatopée pour un bruitage l’associant ainsi à un autre élément dessiné ou à une émotion, le rappel d’un élément sans contour encré comme les arbres en arrière-plan, des raies de couleurs pour évoquer le motif des plis du tissu d’un tente, etc. Cette répartition entre éléments dessinés et camaïeux atteint un niveau remarquable, discrète et sophistiquée au point que le lecteur ne s’en aperçoit pas, la densité d’informations visuelles (dessins + couleurs) conservant un niveau identique quelle que soit la répartition, la qualité de l’immersion ne faiblissant jamais.


A priori, l’intrigue semble se cantonner à seulement deux types de localisation : la jungle, ou une ville, soit Tenochtitlan, soit Veracruz. Pourtant, la narration visuelle s’avère diversifiée et riche. Certes, le lecteur se retrouve à plusieurs reprises dans la verdure de la jungle, entre éléments concrets et rendu impressionniste, et il bénéficie également de magnifiques visuels inattendus. Cela commence par cette composition en double page, une vue de paysage de la jungle : une chute d’eau, un arbre au premier plan, une vision de la canopée à plusieurs centaines de mètres de distance, les montagnes dans le brouillard au loin, un vol d’oiseaux indistincts à grande distance, et un vol de perroquets colorés au premier plan, superbe. Vient ensuite la découverte d’un ancien temple abandonné depuis des décennies, avec des sculptures et des statues particulièrement sinistres. Puis en planche treize, le lecteur se retrouve face à un monstre dessiné en pleine page, Oqtal, avec une onomatopée très comics, ce qui lui fait penser à une version horrifique de Swamp Thing. Quelques pages plus loin, Hernando del Royo gagne des capacités surnaturelles, lui permettant de se déplacer à une vitesse plus importante que la normale dans la jungle et de tuer avec une efficacité redoutable, avec à nouveau une discrète saveur superhéros de comics. Puis c’est au tour de Burro de se lancer dans le combat, maniant sauvagement deux épées, dans une page découpée en cinq cases de la largeur de la page, une scène évoquant Conan dans sa furie guerrière. L’artiste met à profit les possibilités de découpage d’une planche pour donner une identité de mise en scène spécifique à chaque séquence : cases de la largeur de la page, cases de la hauteur de la page, agencement en bandes traditionnelles, cases en insert, etc.



Le lecteur se retrouve emporté par la narration visuelle, l’intrigue se trouvant quasiment reléguée au second plan. La folie de conquête d’Hernán Cortés induit des conséquences sur ses hommes, sur les Aztèques et les Otomis, Les individus ne peuvent que subir et essayer de s’adapter pour minimiser les répercussions, souvent sans prise sur des événements arbitraires. Le guerrier Burro se trouve enfermé dans son rôle, sans échappatoire possible. La quête spirituelle de frère Cristoval se heurte à une culture qu’il ne comprend pas. Le scénariste reprend l’un des thèmes de sa série Croisade avec le même artiste : le personnage principal constate que personne ne peut vaincre les légendes qui font un peuple, un continent, un mythe. En parallèle, le prêtre aztèque se retrouve contraint d’agir en conformité avec ses croyances, ce qui le conduit à une issue tout aussi fatale que celle de frère Cristoval. Hernán Cortés et Pánfilo de Narváez ne peuvent s’extraire de la logique militaire qui est la leur. Même le comportement des deux jeunes gens, Itzilli et Sauterelle, est dicté par l’entrain de leur âge. Une seule personne parvient à échapper à un destin tout tracé conditionné par son histoire socio-culturelle, parce qu’il a fait la démarche consciente de transgresser les règles de sa condition d’Espagnol, et celles de la culture aztèque.


Avec la lecture du premier tome, le lecteur pensait s’être engagé dans une série bien troussée et un peu prévisible dans le respect des conventions de genre, une aventure d’exploration historique et de guerre de conquête, le scénariste ayant en plus révélé dès la première page, le destin des pilleurs. Il succombe au charme de ce deuxième tome dès la première scène, grâce à l’incroyable équilibre visuel de chaque case entre dessins et couleurs, et le dynamisme de la composition des pages. Il savoure les deux touches comics parfaitement assimilées et adaptées à une BD franco-belge. Il se sent confortablement installé dans une histoire dont la direction générale s’avère facile à anticiper, tout en savourant les surprises, de petites libertés avec l’Histoire, et des thématiques inattendues.



jeudi 7 décembre 2023

Conquistador, tome 1

Des empires peuvent disparaître tandis que montent la bassesse et la corruption.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


En mai 1520, dans un pays d’Amérique centrale, un conquistador est allongé dans une barque filant paresseusement au gré du courant d’un fleuve : Hernando Royo. Il éprouve des difficultés à se souvenir. Par bribes, il se rappelle qu’il a échappé à Txlaka, fils des racines de l’oqtal. Lui aussi a sucé la sève de l’oqtal, c’est peut-être pour cela qu’il n’a pas succombé comme les autres. Sont-ce leurs ossements qui le recouvrent ? Il ne sait plus, il a oublié. Il prend conscience du grondement qui l’entoure, auquel il ne peut pas échapper. La pirogue se dirige vers une grande chute d’eau, emportée par le courant, elle bascule dans le vide. La chute était inscrite dans le destin de Royo, car elle lui avait été prédite par la fille de leur régisseur, Pipa, en Espagne, dans sa jeunesse. Elle lui avait dit qu’il tomberait de haut, ce qui ne serait pas grave car il n’avait pas emporté son nom avec lui. Le nom qu’il aurait pris serait gravé dans sa chair. Il sera devenu un monstre, sa seule chance d’ailleurs, car pour survivre il n’y a qu’un monstre qui puisse en vaincre un autre. Le père d’Hernando avait payé la jeune bohémienne, puis lui avait fait donner autant de coup de fouet que le nombre de lettres dans le nom de son fils. Le voilà maintenant adulte et seul dans la jungle, poursuivi par des Amérindiens, des tueurs Otomis à la peau rouge. Tous ses compagnons ont péri.



C’était une ville superbe… Tenochtitlan. La cité de l’empereur Moctezuma. Le général, Cortès, se préparait à repartir vers Veracruz pour affronter l’expédition punitive menée par Panfilo de Narvaez. L’Espagne considérait en effet qu’il avait outrepassé ses droits pour songer à s’enrichir personnellement au détriment de la couronne. Le temps pressait. Coincé entre Montezuma qui s’interrogeait sur les dissensions observées entre les Espagnols et les troupes de Narvaez, Cortés avait décidé de frapper vite et fort. Il restait cependant un dernier détail à régler. Un détail qui pouvait tout remettre en question… Un détail auquel Hernando allait prendre part ! Cortés explique à Royo qu’il compte placer la vie de ce soldat dans la balance de ses ambitions à lui général. Royo lui répond qu’il ne croit pas à l’ambition, c’est un mouchoir qui s’agite à tous les vents. Mais il est un soldat, il obéit. Cortès continue : avant son départ, une dernière rencontre est prévue avec l’empereur Moctezuma. Il est pour l’instant leur meilleur allié, mais Cortès sent qu’il met en doute leur invincibilité. En gage de bonne volonté, il accepte néanmoins de leur montrer le trésor accumulé par son père, Axayacat. Mais c’est peut-être un piège car seuls deux hommes pourront accompagner le général.


La première page indique que le scénariste a choisi une époque et une région bien précises : l’empire aztèque en 1520, c’est-à-dire le premier séjour de Hernán Cortés à Tenochtitlan. Le conquistador a reçu l’information de la présence de navires espagnols à Vera Cruz et il a décidé de s’y rendre, laissant une centaine d'hommes à Tenochtitlan, sous les ordres de Pedro de Alvarado. Le lecteur croise effectivement Cortés lui-même qui évoque Pánfilo de Narváez (1470-1528), ainsi que l’empereur aztèque Moctezuma II, Motecuhzoma Xocoyotzin (1466-1520). Pour le reste, les auteurs introduisent des personnages fictifs, à commencer par Hernando Royo. La dynamique du récit est vite établie : Cortès a chargé un petit commando de dérober tout ce qu’ils peuvent dans le trésor de l’empereur, et en particulier le talisman de Txlaka. Le lecteur assiste à l’assemblage du petit groupe composé de voleurs et de vauriens que rien n’arrête, chaque membre étant présenté succinctement à son tour : la capitaine Catalina Guerero (cheffe du commando), son second Gomes, Burro un grand costaud, la Sauterelle (jeune homme cuistot et apothicaire), et Frère Cristoval. En outre la séquence d’entrée établit qu’ils connaîtront un sort funeste, à l’exception au moins d’Hernando Royo. L’ennemi est désigné comme une entité semi-divine ou semi-démonique appelée Txlaka, fils des racines de l‘oqtal. Dans l’entourage de l’empereur, le prêtre Oczu semble avoir vu clair dans l’imposture des Espagnols : ce ne sont pas des Teules, et Cortés n’est pas la réincarnation de Quetzalcóatl, l’une des incarnations du serpent à plumes.



Le début du récit indique également que tout va mal se passer, donnant déjà l’aboutissement de l’intrigue, la plaçant sous le joug de la fatalité. Le fil directeur de l’intrigue apparaît rapidement : une mission donnée consistant à réaliser un casse (piller une partie du trésor, de l’or des Aztèques), et réussir à survivre à la fuite, avec en préambule la constitution de l’équipe, et en face l’ennemi pugnace (en l’occurrence un prêtre). Le lecteur sent une fêlure chez le personnage principal, une sorte de tendance suicidaire l’incitant à se montrer téméraire, mais il ne sera pas beaucoup développé dans ce premier tome. Les autres membres de l’équipe se retrouvent définis par un ou deux traits saillants : une femme guerrière sans pitié pour ceux qui la trompent à commencer par ses amants, un second efficace et effacé derrière cette femme fatale, un homme à la forte carrure sûr de sa force mais un peu limité de la comprenette, un jeune homme avec un penchant irrépressible pour concocter des mixtures à partir de plantes avec un entrain qui n’a d’égal que son incompétence, et enfin un moine catholique dans sa bure en quête d’une révélation mystique prêt à payer le prix d’une expansion de sa conscience grâce à l’usage de plantes psychotropes. L’artiste a soigné leur conception graphique ainsi que leur apparence ce qui leur apporte un peu plus de personnalité : la prestance pour Royo, la séduction pour Catalina, une forme de calme né de l’expérience pour Gomes, la masse imposante pour Burro, l’entrain de la jeunesse pour la Sauterelle, et un mysticisme inquiétant pour Cristoval.


Le lecteur accepte bien volontiers que l’Histoire laisse la place pour un tel pillage, et il prend plaisir à se laisser emporter par ces scènes courtes et enlevés, sur une trame bien balisée. S’il a lu la série Croisade, il retrouve avec anticipation la narration visuelle efficace de l’artiste. Entre quatre et six cases rectangulaires par page, c’est-à-dire des pages faciles à capter dans leur ensemble au premier coup d’œil, des dessins qui semblent un peu aérés, avec des éléments qui disposent de place. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver que certaines cases manquent d’arrière-plans ou que ceux-ci ne sont pas assez détaillés pour un registre descriptif : une vague évocation de la rivière, des gros plans sur les visages, des cases dépourvues de décor, une jungle souvent réduite à une toile de fond sans possibilité d’identifier les essences des arbres ou des autres éléments de la flore. Pour autant, il se sent happé dans une ambiance et un lieu spécifique à chaque séquence. Avec Hernando Royo allongé au fond de cette pirogue, il perçoit ses sensations et son état d’esprit grâce aux éléments visuels bien choisis, et à la mise en couleur basée sur un vert foncé évoquant l’environnement végétal, mais aussi la présence des ténèbres, cette dernière renforcée par des aplats de noir.



Par la suite, le lecteur ralentit de temps à autre sa lecture pour mieux ressentir l’ambiance. Il remarque alors mieux l’apport de la mise en couleur et ses discrets effets spéciaux : les gouttelettes iridescentes dans une chute d’eau, les camaïeux de couleurs pour évoquer la végétation luxuriante de la jungle ou plus automnale du domaine des Royo en Espagne, l’usage de teintes sépia pour évoquer le passé, une jeu de nuances entre vert et marron pour la carcasse d’un navire, un travail très minutieux pour souligner chaque détail de la représentation d’une pyramide ou des différents figurants composant une foule, les effets spéciaux pour la trajectoire des gouttes de pluie pendant une averse tropicale nocturne, les savantes compositions pour habiller les arrière-plans et faire peser une atmosphère oppressante et angoissante, soit nocturne dans un temple, soit enflammée lors d’une éruption. En totale coordination, l’artiste conçoit des découpages de planche spécifique pour chaque scène, toujours à base de cases rectangulaires : des cases de la largeur de la page des cases de la hauteur de la page, une disposition de cases sur les deux pages en vis-à-vis, une case verticale de la hauteur de la page soit à gauche, soit à droite, et des cases l’une au-dessus de l’autre sur l’autre partie, six cases de taille identique, des cases en insert sur une illustration en pleine page, etc. Le lecteur n’y prête pas forcément une attention consciente, pour autant cette variété de constructions induit une variété et un rythme spécifique à chaque séquence, ainsi qu’un effet de renouvellement à chaque page tournée. Régulièrement, le lecteur découvre un visuel ou une suite de cases mémorables : les tueurs Otomis repérant les traces de passage dans la jungle, la vue en élévation d’une pyramide avec une myriade de détails, l’élégance raffinée de l’ornementation de l’armure de Cortès, le combat à main nue de Royo contre un Aztèque très musclé, le regard inquiétant d’une idole de pierre, le départ de l’armée de Cortès, l’or du trésor qui finit par devenir un environnement conceptuel, l’orage tropical, le sacrifice physique du sorcier, etc.


Seconde série pour ce duo de créateurs : un ancrage historique précis, une intrigue classique de casse et de fuite, avec une équipe de pilleurs. Le lecteur se laisse prendre au jeu de cette dynamique efficace tout en anticipant la majeure partie des phases du récit. Il se laisse prendre avec la même facilité à la narration visuelle immédiatement accessible, paraissant toute simple en surface. Il prend conscience de la sophistication de ladite narration pour parvenir à cette forme d’évidence, et n’en apprécie que plus sa lecture. Il sait qu’il est accroché et qu’il faut qu’il sache ce qu’il advient de ces voleurs dans le deuxième tome.



jeudi 31 août 2023

Croisade T05 Gauthier de Flandres

Les mirages qui conduisent souvent à l’obsession, cette fille servile de la folie.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 4 – Les becs de feu (2009) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2010, et c’est le premier du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il ne comporte pas de texte introductif du scénariste.


Son nom est El Hadj. Il est celui qui n’a jamais montré son visage. Son nom est El Hadj. Il est celui qui frappe sans pitié. La Croix comme le Croissant. Son nom est El Hadj. Il est celui qui commande aux assassins, à la secte des assassins. Son nom est El Hadj. Il se rend au-devant de celui qui vit au cœur de la cité morte. Un djinn au pouvoir redoutable, Ottar Benk. Son nom est El Hadj. Il rassure Ottar Benk ; personne, jamais, ne lui échappe. Ses hommes ne ratent jamais leur cible. À la tête d’un groupe d’assassins, assisté de son second le raïs, El Hadj traverse le désert à cheval, sur les traces de leur proie, des occidentaux qui n’ont plus d’eau. Quelque temps auparavant, El Hadj et ses hommes se trouvaient devant Ottar Benk qui leur confiait une mission : capturer le frère et la sœur, ne pas toucher à ce qui les accompagne, et surtout ne pas essayer de savoir de qui ou de quoi il s’agit. À la question de El Hadj, Benk répond que ce qui se trouve derrière les parois d’acier est la seule force au monde qui puisse faire revivre la personne dont il tient le portrait dans la main. El Hadj rassure son interlocuteur : personne, jamais, ne lui échappe.



Un peu plus loin dans le désert, la caravane menée par le frère et la sœur, Renaud de Châtillon et Vespera, peinent à avancer dans la chaleur sous le soleil. Le frère indique que la nuit va tomber et que la fraîcheur les ranimera. Il se retourne vers les soldats derrière lui et leur demande : la cage ? Un garde répond : plus rien ne bouge à l’intérieur. La sœur fait un geste du bras pour désigner des attaquants. Les flèches pleuvent : les soldats tombent à terre, morts. Un cavalier galope vers Renaud, armé d’une masse d’armes, avec laquelle il fracasse son bouclier. Il est arrêté par le raïs qui lui rappelle qu’il le veut vivant. Renaud est assommé par derrière, et les assassins s’emparent du chariot avec la cage métallique, ainsi que de la sœur, toujours vivante. Ils parviennent au caravansérail de Meg Halstar. Ils franchissent les portes de la cité. La jeune chrétienne tombe à genou à terre, à bout de force. Renaud essaye d’en appeler à l’aide des personnes présentes, en promettant mille ducats pour sa liberté, puis deux mille ducats, mais c’est peine perdue. Le raïs le confirme : personne ne viendra à son secours. Un homme au visage masqué par sa capuche approche, enjoignant Vespera à se relever, car une chrétienne ne doit jamais céder au désespoir. Il lui tend un bol d’eau. Un assassin s’approche pour l’arrêter, mais le chrétien ne se laisse pas faire.


Dans le tome précédent, le premier cycle se terminait avec Qua’dj atteignant les becs de feu, et Gauthier prenant ses distances d’avec la chrétienté et les croisés. Ce second cycle débute en revenant sur un autre personnage, El Hadj, et introduisant un frère Renaud de Châtillon, et sa sœur, Vespera, ainsi qu’une mystérieuse entité emprisonnée dans une grande caisse en fer. Le lecteur se rend compte que Renaud de Châtillon est un personnage historique, né vers 1120 et mort en 1187, parti pour la Terre sainte au moment de la deuxième croisade et y arrivant en 1147. Cela permet de dater le récit. Toutefois, le lecteur se souvient bien des choix des auteurs pour le premier cycle : il ne s’agit pas d’un récit historique, d’une reconstitution documentée et respectueuse, mais d’une fantaisie sur le principe des croisades, avec des noms changés, que ce soit pour les religions ou pour Jérusalem (modifié en Hiérus Halem) pour bien marquer la différence. La référence à Renaud de Châtillon s’apparente plus à l’intérêt que le scénariste lui a porté pendant ses recherches préparatoires. Les créateurs introduisent d’autres personnages : Lhianes une femme combattante, Czardann un chef au sein de la ligue des assassins, le mage Calfa, frère Alban. Il s’avère vite évident que ce second cycle continue l’intrigue du premier et que le lecteur doit l’avoir lu pour comprendre l’importance du portrait miniature qu’Ottar Benk tient dans main, le sens de la relation entre Osarias et Elysande la lumière des martyrs, ou l’identité de la jeune femme blonde qui apparaît dans l’avant dernière scène.



Par comparaison avec la fin du premier cycle, l’intrigue de ce tome se focalise sur un fil : le sort de la sœur et du frère, et le désir de possession qu’attise la mystérieuse entité incarcérée dans la caisse en fer. S’opposant à eux : la ligue des assassins sous l’autorité de El Hadj, un individu portant un masque, et mené par Czardann dans le dernier tiers du tome, exécutant une mission pour Ottar Benk, un individu lié à Gauthier de Flandres. Au cours du récit, certains personnages font une halte rapide à Hiérus Halem, mais il n’est question ni de X3 (l’équivalent du Christ), ni de la foi qui anime un camp et l’autre. De même, les croisades ne font pas l’objet d’un développement particulier, juste un état de fait en toile de fond. Le scénariste semble plutôt continuer dans la veine de la confrontation de Gauthier à des éléments culturels comme le djinn, agissant à la fois comme symbole de la différence de culture, à la fois comme la richesse de celle du Croissant fertile. Pour autant, il ne développe pas la dimension historique de la ligue des assassins, ou même le folklore associé aux djinns.


S’il a lu le premier cycle, le lecteur s’attend également à en retrouver des éléments visuels, en particulier ces pages en vis-à-vis qui se déplient pour former une vaste narration visuelle à l’échelle de quatre pages dépliées. Les auteurs ont abandonné cette particularité, peut-être à la demande de l’éditeur. Le lecteur en découvre une forme plus réduite, à l’échelle de deux pages en vis-à-vis, quand le Simoun Dja souffle à nouveau sur une armée, comme il l’avait fait dans le premier tome. En termes de découpage de planche, l’artiste la conçoit en fonction de la séquence : des cases de la largeur de la page pour disposer d’une vision panoramique sur les étendues du désert, des cases sagement alignées en bandes avec des bordures bien droites et bien nettes, une silhouette sur un cheval dont la tête dépasse de la bordure de la case, sur la case située dans la bande au-dessus ou une tête décollée qui saute hors de la case empiétant également sur la bande située au-dessus, une case sans bordure pour donner plus d’impact à la découverte du guerrier qui va combattre Gauthier, deux cases de la hauteur de la page quand l’entité s’extrait du corps de Vespera. Ces variations introduisent une diversité et un rythme dans la narration visuelle. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur conçoit les plans séquences en fonction de l’action : des plans larges ou des plans rapprochées, une séquence occupant plusieurs cases d’affilée pour une décomposition vive et rapide d’une succession de gestes, ou des cases plus éloignées dans le temps pour une action plus longue.



Le lecteur retrouve cette narration visuelle efficace et un peu sèche, avec une mise en couleurs apportant de nombreux éléments visuels à chaque case. Jean-Jacques Chagnaud effectue un travail impressionnant, relevant également de la narration visuelle : textures de sable, de métal, de peau, de pierre, de tentures. Continuité d’une ambiance au cours d’une séquence, et de l’impression générée par les décors, même si ceux-ci ne sont pas dessinés pour que la lecture s’accélère et donne la sensation d’une action rapide. Dans le même ordre d’idée, le lecteur constate que le dessinateur investit du temps pour réaliser des cases comportant plus d’informations visuelles : les détails des vêtements et des armures, des décors naturels et des habitations humaines. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit son rythme de lecture à plusieurs reprises pour mieux regarder une case ou un passage : le trône richement ouvragé sur lequel siège Ottar Benk, les pièces d’armure des assassins, la cité construite dans un site rocheux, la salle dans laquelle le mage Salta reçoit (sans oublier ses courtisanes), le duel entre Lhianes et Gauthier de Flandres, leur réconciliation sur l’oreiller, l’infestation de Vesperine, la deuxième tête qui vole, l’avancée du Simoun Dja sur les soldats, les habitants en train de condamner les ouvertures du caravansérail Meg Halstar, les tentes précaires au pied des murailles de Hiérus Halem.


Séduit par la variation subtile sur les croisades, l’opposition entre deux fois, et la découverte d’une culture étrangère par ses mythes, le lecteur revient bien volontiers pour découvrir ce qu’il advient de Gauthier de Flandres, l’un des personnages principaux du premier cycle. La narration visuelle a encore gagné quelques degrés de qualité, que ce soit dans le niveau de détails, ou dans l’élaboration des plans de prise de vue, un plaisir de lecture. Pour ce second cycle, l’intrigue se resserre sur quelques personnages et un fil d’intrigue principal, tout en capitalisant sur les éléments installés dans le premier cycle. Gauthier de Flandres apparaît plus libre que jamais, tout en continuant de subir l’influence du pays dans lequel il séjourne.



jeudi 17 août 2023

Croisade T04 Becs de feu

Un mercenaire certainement, qui se cache derrière votre foi.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 3 - Le Maître des machines (2009) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il ne comporte pas de texte introductif du scénariste. Il se termine avec un dossier graphique de onze pages, présentant des crayonnés de planche, de couverture, de personnages, du storyboard. Cette série se poursuit avec un deuxième cycle intitulé Nomade, Gauthier de Flandres en étant l’un des personnages principaux.


Il est dit que, dans la ville sainte de Hiérus Halem, le sultan du Croissant et des Sables, tomba amoureux d’une princesse chrétienne. On vint en avertir le mufti d’Alkar qui comprit aussitôt le danger encouru par son peuple. Il décida de sortir de sa cellule. Personne ne voulait croire en une telle décision. Cela faisait des années que le mufti priait dans sa cellule, qu’il s’était retiré du monde, car le monde paraissait vain et blasphématoire. Alors, le bruit courut que le mufti se rendait au palais du sultan. Sur son passage, tous se prosternèrent, emplis de crainte et de respect. Et l’ombre du mufti se leva, dansa sur les façades, pour finalement se projeter sur le palais du sultan. Où elle pénétra dans la chambre d’Ab’dul Razim, comme un mauvais génie venant s’emparer de vos rêves. Et le sultan comprit alors que le temps des songes prometteurs venait de s’achever. Un serviteur entre dans sa chambre pour l’informer que le Mufti d’Alkar se trouve dans la chambre de la princesse. Le sultan s’y rend en pressant le pas.



Dans cette chambre, le mufti d’Alkar a tiré le drap et contemple le corps nu de Syria d’Arcos profondément endormie. Il comprend mieux à présent. Ab’dul Razim entre avec son serviteur, et Syria continue de dormir profondément. Le mufti s’adresse au sultan : cette femme a la beauté du Rad’j el Aloui, le démon femelle qui trouble le sommeil des hommes. Il accuse le sultan d’avoir cédé à ses charmes, elle a envahi son tête et son cœur. Le malheur est sur eux ! Le croissant et le sable plient le genou devant la croix. Le sultan rétorque qu’il ne s’incline devant personne car l’amour véritable n’a que faire de pareilles humiliations. Il est vrai cependant qu’il ne peut plus vivre sans cette femme. Le mufti l’interroge s’il va demander sa main aux princes chrétiens, à l’ennemi. Il répond qu’il ne s’exposera pas à leurs sarcasmes. Il continue : il existe peut-être un moyen d’arrêter cette guerre stupide. Leurs ennemis se battent pour Hiérus Halem, afin de reconquérir le Saint-Sépulcre car il contient un cœur qui bat, le cœur du très vénéré X3. Ab’dul Razim dispose du moyen de faire taire ce cœur. Après son passage le Saint-Sépulcre sera vidé de toute substance. Ainsi les chrétiens n’auront plus aucune raison de continuer la lutte. Ce moyen lui a été donné par un esprit du nom de Sar Mitra. Le mufti complète : l’envoyé du Qua’dj !


La fin du tome trois consacrait Akhabah, le maître des Machines, dans une position de pouvoir : la grande bataille approche. Le lecteur sait qu’il peut compter sur la narration visuelle pour être claire et un peu sèche, avec une efficacité proche de celle des comics. Dans la deuxième séquence, le maître des Machines harangue ses troupes. Dans une case qui occupe les deux tiers supérieurs de la page : Akhabah en armure de parade tenant la hampe du drapeau des croisés, largement déployé, une trentaine de croisés en armures avec leur chasuble blanche avec la croix rouge. Dans la page suivante une case de la largeur de la page en occupant les deux cinquièmes, montre de petites silhouettes de soldats avançant vers le lecteur, avec en arrière-plan, bien plus grandes, les machines de guerre, tour de siège et catapultes. Au cours du récit, le lecteur peut voir des armées se déplacer, une longue file de guerriers marchant ou à cheval, jusqu’à l’assaut donné par les croisés contre Hiérus Halem. Le ciel rougeoie comme si la fonction de mort des machines de guerre contaminait l’air lui-même. Une volée de flèches part des hauts remparts. Viennent alors les deux pages qui se déplient pour offrir quatre pages en vis-à-vis au lecteur. Elles apparaissent chargées alors que les soldats s’affrontent au corps à corps dans des cases de la hauteur de la page sur les deux pages d’extrémité, et dans des cases de la largeur de deux pages pour les deux intérieures. Le dessinateur montre ainsi la sensation quasi claustrophobe alors que ces hommes sont les uns sur les autres, sans autre horizon que les ennemis à tuer à l’arme blanche dans ces cases étroites, ainsi que celle correspondant à l’ampleur de l’affrontement dans les cases de la largeur de deux pages.



De page en page, le lecteur s’immerge avec plaisir dans cette croisade imaginaire, qui met plus en œuvre l’esprit que la lettre de la réalité historique. S’il y prête attention, il se dit que scénariste et dessinateur sont en phase au point que le récit semble avoir été réalisé par une unique personne. Dès la première page, il se retrouve de nuit à Hiérus Halem avec une case de la largeur de la page et de la moitié de sa hauteur qui montre la ville en élévation, avec les différentes formes de toit, des dômes, et aussi une attention portée à montrer les différentes textures avec de minuscules traits encrés et des variations de nuances dans les couleurs. Deux pages après, le mufti semble se déplacer comme une ombre projetée sur les murs des constructions de la cité, effectuant un écho visuel avec la noirceur s’échappant du puits en début de tome deux. Au petit matin, assis en tailleur, le mufti d’Alkar est en train de contempler un petit déjeuner de dattes et de fruits posés sur un tapis avec un joli motif, et Syria d’Arcos le rejoint dans une belle robe rose. La composition des couleurs constitue un fort contraste avec les couleurs plus sombres de la nuit, évoquant la belle luminosité matinale, une nouvelle journée chassant les cauchemars et les angoisses de la nuit. Quelques pages plus loin, Gauthier de Flandres et Osarias se trouvent dans une grande salle avec des piliers dans le château d’Ottar Benk. L’ambiance a encore changé : des couleurs entre rouge, orange et marron, une confrontation tout en dialogues courts et vifs, une scène d’une incroyable intensité, même si les interlocuteurs sont séparés par trois ou quatre mètres. Le lecteur se délecte de pouvoir accompagner le sultan Ab’dul Razim alors qu’il pénètre dans le Saint-Sépulcre, de découvrir la nature de X3 (le pendant du Christ dans cette version imaginaire de la religion), avec un sentiment de respect, de curiosité, de mysticisme parfaitement dosé.


L’horizon d’attente du lecteur comprend une bataille rangée pour la prise de Hiérus Halem : le scénariste tient cette promesse, avec cette vision dantesque s’étalant sur quatre pages en vis-à-vis. Les trois tomes précédents ont installé de nombreux mystères et là aussi le lecteur ressent un niveau de contentement satisfaisant : pouvoir pénétrer dans le Saint Sépulcre, découvrir ce qu’il en est de X3, voir le mufti expliciter la relation entre Sar Mitra et le Qua’dj, l’aboutissement de l’intrigue secondaire relative à Ada de Smyrne. La construction entrelacée de différents fils narratifs dessine un motif cohérent et riche. La révélation de la nature des becs de feu (le titre de ce tome) constitue une ouverture vers l’Histoire moderne, la métaphore du personnage le maître des Machines prenant toute son ampleur, un jugement politique pertinent. Le récit continue de brosser le portrait du caractère des principaux personnages. L’opportuniste Elénore d’Arcos devient sympathique car elle se retrouve contrainte de se soumettre à un rôle qui ôte toute forme de plaisir à la position sociale qu’elle avait tout fait pour atteindre et conserver. Le maître des Machines reste anonyme, comme il sied à ce mercenaire littéralement sans foi ni loi, incarnant la conquête, une faim inextinguible, une fin justifiant tous les moyens. Ab’dul Razim et Gauthier de Flandres apparaissent encore plus comme les deux faces d’une même pièce, chacun animé par la foi de leur religion. Leurs décisions attestent du fait que la religion ne se réduit pas à un prétexte pour tout le monde, et que son socle de valeurs morales reste admirable. Le scénariste propose même une autre façon de considérer la coexistence de plusieurs religions, plusieurs Dieux uniques.


La découverte de cette série s’avère tout d’abord fort déconcertante, puisqu’il ne s’agit pas d’un récit ou d’une reconstitution historique, parce que le scénariste a choisi de changer le nom des religions, des dieux, et même de Jérusalem. Une fois adapté à cette variation inattendue et éclairé sur les intentions par les introductions des trois premiers tomes, le lecteur s’adapte également à la narration visuelle, à son efficacité qui prime sur la description, sans pour autant l’affadir. Petit à petit, le conflit de guerre de religion gagne de l’ampleur, et les individus se retrouvent à devoir se positionner et agir en conséquence. Petit à petit, les auteurs révèlent les mystères plongeant le lecteur dans ces places fortes et ces déserts. Progressivement, les personnages révèlent leur profondeur, leurs convictions, leurs fêlures, leur courage et leur beauté intérieure.



jeudi 3 août 2023

Croisade T03 Le Maître des machines

Il est dit qu’en cet instant, Dieu détourna sa face du monde.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 2 - Le Qua'dj (2008) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte du scénariste intitulé : Croisade, histoire et mythe, deux pages écrites par le scénariste en 2009.


Dans les cavernes sous Samarande, Gauthier de Flandres continue de progresser, accompagné par Osarias. Ils recherchent le Aa, un monstre de la nuit, de leurs peurs, et du sang de Gauthier. Ce dernier emporte avec lui, son épée, et le portrait de l’oubliée. Il avait donc une chance de vaincre Aa. Il fallait cependant se rendre à l’évidence : le monstre n’était pas seul. Devant eux se tient un squelette debout, avec des lambeaux de vêtements et une lance dans sa main : une des victimes de Aa. Il ne les tue pas toutes. Il tue, ou contamine. Certaines de victimes doivent lui ressembler à présent. Elles n’ont certes pas sa force, mais elles demeurent néanmoins redoutables. À la lueur de leur torche, les deux guerriers se rendent compte qu’ils sont encerclés par une armée de plusieurs dizaines de morts vivants qui se rapprochent lentement d’eux. Dos à dos, ils se lancent dans le combat : Gauthier en effectuant de grands moulinets avec son épée, Osarias avec sa torche. La légende dit que le combat mené par Gauthier et Osarias dura des heures. Dit-elle vrai ? Le narrateur ne saurait le dire. Ce qui fut certain, c’est que la défaite se trouvait au bout tant l’ennemi était nombreux. Gauthier se tient bientôt au sommet d’un tas de squelettes sans vie, et Osarias finit par être blessé par les ongles de l’un d’eux.



Alors que les deux combattants vont succomber dans les minutes qui suivent, une voix retentit intimant aux agresseurs de s’arrêter car Gauthier est à lui. Nakash, déjà fortement infecté, se tient l’épée à la main, et continue : ils doivent s’en aller, il s’occupe de Gauthier. À l’attention de Gauthier, il explique que le Aa l’a reçu parmi les siens. C’est un honneur : toute une vie prend alors une autre dimension, et la mort n’est plus à craindre. Il demande : Gauthier craint-il la mort ? La réponse s’avère cinglante : Gauthier préfère la mort à ce que son ami est devenu. Il jette alors ses dernières forces dans cette rencontre qui l’oppose à une ombre, l’ombre d’un homme qui fut son ami. Sans prévenir, Nakash lui demande de le tuer. Pendant quelques secondes, Nakash baisse sa garde. Le coup donné par Gauthier fut rude : il transperce Nakash de son épée. En plein cœur. Nakash tombe à genou et remercie son ami avec son dernier souffle. Aa fait son apparition au sommet d’un rocher. Il invective Gauthier qui vient de tuer son seul ami. Personne ne prend Aa en pitié. Gauthier lui rétorque que Aa n’a pas eu pitié de tous ces corps au sol. Aa explique : ce n’est pas sa faute, car il a toujours faim, personne ne parle à Aa, personne ne connaît son nom.


La plongée dans cette croisade imaginaire continue. Le lecteur prend plaisir à découvrir l’introduction du scénariste qui rappelle le principe de sa série et explique ses intentions, ou plutôt la vision globale qu’il en a, y compris les éléments qui ne sont pas explicites. En particulier il aborde la composante des contes, des enchantements et des malédictions, fidèle en cela aux nuits racontées par Shéhérazade, et quelques notions d’histoire. Une de ses sources d’inspiration fut la troisième croisade (cinq années de guerres ininterrompues) : une préparation longue et difficile, des problèmes de trésorerie, de logistique aussi entre les différentes armées, des méfiances, des coups bas entre futurs alliés, autant d’éléments très éloignés de la Foi. En face, Saladin règne en maître sur le Croissant et le Sable, et il refuse de détruire l’église du Saint Sépulcre. Côté européen : Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion, puis Barberousse. Ces faits ne sont pas racontés dans la série, mais il est possible d’en sentir leur influence sur l’état d’esprit qu’ils génèrent : la Croix et le Croissant restent toujours d’admirables alibis. En outre, le scénariste a construit une trame narrative facile d’accès tout en se développant sur la base de quatre fils différents dans ce tome : Gauthier avec ses deux compagnons dans les souterrains de Samarande pour se confronter au Aa, Ab’dul Razim et Syria d’Arcos à Hierus Halem, Robert de Tarente et l’armée chrétienne dans son château, et enfin Ottar Benk dans son palais. Le lecteur identifie chaque personnage au premier coup d’œil et se rappelle instantanément sa situation, son histoire personnelle, ses motivations et sa place sur l’échiquier.



Cette fois-ci, les auteurs ont décidé de mettre la séquence en quadruple page vers la fin du tome. Le lecteur procède alors au dépliage des deux pages en vis-à-vis, lui permettant d’admirer cette scène en quatre pages côte à côte : une crucifixion avec une case de la hauteur de la page en début de la première et en fin de la quatrième, et entre, quatre cases en largeur l’une au-dessus de l’autre. Effet choc garanti. Toutefois, son horizon d’attente ne se limite pas à ce moment spectaculaire, et ces pages dépliées. Comme précédemment, il fait le constat du travail de Jean-Jacques Chagnaud qui vient compléter par les couleurs des cases qui auraient sinon paru un peu vide. Il marie avec toujours autant de pertinence les teintes chaudes du soleil et du désert, ou d’une torche et de sa lumière, avec celles plus grises et froides des cavernes et de l’ombre. Il parvient à rendre sinistre la lumière irradiant d’Elysande (la Lumière des Martyrs), ou celle qui apparaît lors du duel entre Aa et Gauthier. De la même manière, il parvient à rendre particulièrement sinistre la lumière orangée du coucher de soleil, ou très douce celle brunâtre de ces gigantesques cavernes souterraines de Samarande. Le lecteur voit également que le coloriste se montre très précis et méticuleux lorsqu’il s’agit d’une surface très effilée ou minuscule comme les décorations brodées d’un vêtement ou les ferrures décorative d’une porte. Il sait conserver le juste équilibre entre l’apport d’informations visuelles supplémentaires dans les dessins, et les cases qui doivent restées dépouillées pour faire effet : un savant dosage exécuté avec habileté.


Le lecteur sait également qu’il va retrouver une narration visuelle avec une apparence de surface évoquant une réalisation rapide : des cases sans décors, certains décors comme réalisés en vitesse, des gros plans sur les visages qui occupent de fait toute la surface de la case, certaines cases qui reposent beaucoup sur les effets spéciaux de la mise en couleur, des formes de détails simplifiées ou génériques. Dans le même temps, il constate qu’il ralentit sa lecture très régulièrement pour savourer une case plus dense en informations visuelles ou une séquence impressionnante : les statues géantes des huit chevaliers, l’apparition de la Lumières des Martyrs, la vue en légère surélévation du palais d’Ab’dul Razim avec la ville derrière, la vue en plongée sur la pièce qui lui sert de bureau avec les tapis, les étagères, les décorations calligraphiées, la croix finement ouvragée au sommet du bâton du moine Jurand de Poméranie, le prédicateur aux sept plaies, la décoration intérieure de la chambre de Syria d’Arcos dans le palais, l’aménagement du jardin du même palais, le tombeau sur lequel reposent les ossements d’Ada de Flandres, le trône d’Ottar Benk et ses décorations, l’armure finement ouvragée du maître des Machines. À l’évidence, l’artiste dose la densité d’informations visuelles en fonction de l’effet qu’il souhaite obtenir sur le lecteur : modulation de la vitesse de sa lecture, établissement d’un lieu ou d’un personnage dans le menu détail, focalisation sur la tension entre individus, etc.



De la même manière, le scénariste dose savamment ses effets : entre scènes d’actions et révélations, entre avancée de l’intrigue et explications. Comme dans les tomes précédent, libre au lecteur de choisir sa façon d’appréhender le récit : au premier degré comme une aventure, des chevaliers affrontant avec plus ou moins de succès les ennemis, les tentations, les exigences du pouvoir, celles de la morale et de l’honneur, ou bien comme un miroir déformant des croisades avec leurs enjeux guerriers qui finissent par faire oublier la motivation religieuse, des tourments mystiques, des manifestations incarnées de croyances culturelles. Dans le premier cas, il constate que la guerre génère des conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres, quelle que soit la force de leur volonté. Dans la deuxième optique, il glisse entre une restitution métaphorique des croisades, des incohérences historiques qui empêchent de raccorder la fiction à la réalité historique, des phénomènes de résonnance troublants, en fonction de leur bien-fondé ou de l’interprétation imposée par le scénariste. Pour autant, les auteurs savent conférer une dimension mystique et mythique à leur vision des croisades.


Chaque personnage s’enfonce encore plus dans son destin qu’il ne maîtrise pas, étant le jeu des forces des conflits, des croyances, des chocs culturels, et de son histoire personnelle. Sous des dehors qui peuvent sembler parfois un peu désinvoltes, l’artiste et le coloriste réalisent une narration visuelle pesée et envoûtante, emmenant le lecteur dans un monde oscillant subtilement entre réalité et conte, en cohérence totale avec le scénario. Une fois encore, le scénariste semble avoir conçu le fonctionnement de son récit en fonction de l’artiste, tout en développant des thèmes personnels. À la simple lecture de la bande dessinée, le lecteur peut s’interroger sur les notions d’Histoire de Dufaux. Avec l’introduction, il découvre son intérêt et son investissement dans l’histoire des croisades, et il perçoit tout le travail de conception qui ne fait qu’affleurer de ci de là dans le récit. Une plongée très troublante dans une croisade en forme de conte, qui en respecte l’esprit.