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jeudi 15 août 2024

Meutes : Lune Rouge T02

Car c’est ce qu’il y a encore de plus simple : combattre, résister.


Ce tome est la deuxième partie du diptyque formé avec Meutes - Tome 01: Lune Rouge (2015). Sa publication originelle date de 2016. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Précédemment, le scénariste avait réalisé une série consacrée aux vampires : Rapaces (1998-2006, quatre tomes) avec Enrico Marini.


Paris en pleine journée, sous une lumière jaunâtre, Oblast marche avec Oscar à ses côtés. Il lui explique la situation : La ville appartient au jeune garçon, mais ils ne le savent pas. Ils se croient libres, ils sont fiers de leurs jugements, de leurs envolées lyriques, de leurs apartés. Vieille civilisation noble et guerrière, peuple qui s’oublie mais sauvé, à chaque fois, par ses grands hommes. Mais où sont les grands hommes d’antan ? Les membres de la meute les ont-ils dévorés, anéantis ? La meute s’est-elle trompée dans ses choix ? Il y eut un temps où leurs chasses ravageaient le continent. Ce fut sans doute une erreur… Les hommes vivent d’illusions. Ils se croient libres et égaux, débarrassés de l’ancien régime et de ses injustices. Ils prônent la fraternité mais se déchirent encore et toujours pour accéder au pouvoir, ses mirages et ses ritournelles. Il suffit de regarder le joli manège des hommes au sommet de l’état. Oblast éprouve à leur égard une certaine pitié, car il les devine tellement fragiles, tellement inquiets. Il continue : Il y a un temps qu’Oscar n’a pas connu. Cette grande peur des manants quand passaient leurs carrosses. Ils reculaient dans l’ombre alors qu’ils leur lançaient des piécettes. Cette peur cimentait les races. L’homme continue ses explications : il faut qu’Oscar comprenne quelle place les manants occupent à leurs côtés. Leur caste et celle des manants sont les deux bouts de la tenaille qui déchirent leurs proies.



Leurs déambulations les ont menés devant un fleuriste : Marie tend un bouquet à Oblast qui la remercie et s’excuse car il a subi quelques désagréments qui l’ont distrait de ses occupations quotidiennes. Firast, un sans-abri qui se tient derrière la fleuriste, s’enquiert de ces soucis. Le seigneur le rassure : il y a mis bon ordre, enfin il l’espère. Il change de sujet car il va avoir besoin de ses services : la fête de Loup Blanc, le XVIe, se prépare pour la fin de ce mois. Ils termineront par des aumônes données aux gens de Firast, dans les jardins attenant à la chapelle. Il fera nuit, ils ne devraient pas être dérangés. Il demande à Firast de veiller à écarter les quelques curieux qui s’attardent toujours dans ces moments-là. Marie toise Oscar, sachant que c’est lui qui sera fêté. Oblast confirme qu’ils ont de la chance, car ce jeune homme apportera un sang neuf à la confrérie. C’est pourquoi cette fête ne sera pas comme les autres : elle inaugure des temps nouveaux qu’il devine glorieux. Aussi, il a décidé d’avancer la grande chasse qui doit suivre. Il charge Firast de trouver un gibier de premier choix. La traque durera deux nuits, ce qui est exceptionnel.


En entamant ce second tome, le lecteur est prêt : Oblast va céder la place à son successeur, le jeune Oscar, et Otis va voir ses capacités révélées. Oui et non : tout commence avec cette déambulation au cours de laquelle le responsable de la confrérie évoque son importance à son jeune successeur qui ne dispose ni de l’expérience, ni de la culture nécessaire pour tout saisir. Le lecteur ressent que le scénariste a imaginé un monde de grande ampleur, largement plus étoffé que la présente histoire. En vrac : l’historique de la relation entre cette confrérie dominante et les laissés pour compte de la société, la rivalité entre deux branches différentes au sein de la meute (Lune rouge & Lune blanche), les trois lois de la meute (rejeter toute forme de trans-errance, ne jamais faire couler le sang de l’un des frères, imposer l’hostie rouge qui est l’emblème de la meute), et puis d’autres questions comme la source de leur richesse, les autres rituels, la nature profonde de la mère de Régis (entre remarques premier degré, et sous-entendus potentiels). Au vu de ce champ des possibles, le lecteur reste sur sa faim à la dernière page, l’inspectrice Pelegrini n’ayant pas eu l’occasion de coincer le commissaire Lodermann comme elle projette de le faire avec Cerdan en page cinquante-trois, la question de la succession restant entière entre la Lune rouge et la Lune blanche, sans même prendre en compte ce qu’implique ce que Daïki Ephrat a fait à Oscar.



Avec cette déambulation inaugurale, le lecteur retrouve ce qui fait la personnalité de la narration graphique de cette série. Il est frappé par l’ambiance lumineuse si particulière : entre jaune et vert, laissant flotter une incertitude quant au moment de la journée, nimbant tout d’un voile d’irréalité. Le lecteur en vient à se demander s’il s’agit d’une forme de vue subjective, comme si la perception de l’environnement était altérée par des capacités surnaturelles… de nature féline par exemple. L’artiste continue de mêler des détourages avec un trait très fin à l’encre, et la technique de la couleur directe pour représenter des éléments visuels. La première page comprend deux cases de la largeur de la page, la première consacrée à une vue en élévation d’une bonne partie de Paris. La mise en couleurs rend compte des toits parisiens des arbres, d’une zone sous les nuages, avec une précision qui n’a d’égale que la justesse de l’impression donnée. Ainsi le lecteur prend le temps d’admirer les fleurs en particulier les roses rouges de Marie, la rue parisienne visible à travers la vitrine du café où Otis et sa mère prennent un café, les taches de lumière vive créées par l’éclairage de la salle de boxe, les murs de pierre éclairés par la lumière de l’âtre dans la chambre du Daïki Ephrat, le sang coulant le long des jambes de Régis sous la douche, la fontaine des Innocents, l’aménagement du parc du Daïki Ephrat, la vision nocturne des artères illuminées de Paris, les rues de Paris sous une couleur carmine, et bien sûr les différents éclairages de la Lune dans le ciel.


Alors que les dialogues peuvent être assez denses, le dessinateur conçoit des prises de vue qui évitent les successions de champ et contrechamp, pour montrer ce que font les personnages, leurs déplacements ou leurs activités. De même, il investit le temps nécessaire pour représenter les arrière-plans dans toutes les cases, ce qui enrichit la sensation d’immersion lors de la lecture. Le lecteur apprécie de pouvoir ainsi se projeter dans des endroits consistants, bien décrits, de nature diverse : de grandes avenues parisiennes, avec un passage par l’Hôtel de Matignon où il est possible de reconnaître le Président et le Premier Ministre, la place de la Madeleine avec ses fleuristes, le restaurant chic dans lequel se trouvent Otis et sa mère, le jardin des Tuileries, la chambre du Daïki Ephrat, la très grande chapelle dans laquelle se déroule la cérémonie, avec la crypte dans laquelle Oscar est enchaîné, etc. Le lecteur se rend compte que le dessinateur joue un peu avec le registre de représentation des personnages : très réaliste, avec parfois l’accent mis sur l’éclairage pour rendre un visage plus romanesque, ou glissant vers une convention de genre, par exemple l’allure très théâtrale du comte Danielli, aristocrate de la vieille Europe.



Avec ces caractéristiques graphiques, la narration visuelle fait bien comprendre au lecteur que les familles de la confrérie considèrent le monde avec un point de vue d’individus à part de la société civile des simples êtres humains, une position privilégiée et dominante, qu’ils évoluent dans un monde en décalage avec celui du commun des mortels. Tout en entremêlant plusieurs fils narratifs, le scénariste mène à bien le fil narratif principal, intégrant l’explication de la notion de Lune rouge qui donne son nom à ce diptyque. Otis Keller ressent les forces qui sont à l’œuvre en elle, sans pouvoir les contrôler, sans pouvoir les identifier. Elle reçoit en héritage des capacités héritées de son milieu familial, en totale contradiction avec la tradition familiale, ce qui ne fait pas sens pour elle. Le lecteur peut y voir une métaphore des transformations de l’adolescence, ainsi qu’une forme de dissonance cognitive puisqu’elle doit encore remettre en question les évidences et certitudes assénées par sa mère, et se constater qu’elles sont erronées.


En parallèle, son petit frère Oscar n’a d’autre possibilité que d’accepter de participer à la cérémonie au cours de laquelle il doit prendre la place d’Oblast, sans pouvoir concevoir ce que cela signifie, un rite initiatique qui le fera passer de l’enfance à l’adolescence. Dans le même temps, le scénariste dévoile ce que représente le Daïki Ephrat dans une scène explicative consistante. Son fils également voit sa voie déterminée par celle de son père, par l’histoire de celui-ci. Tout naturellement, le lecteur compare ce qui arrive à chacun de ces trois jeunes gens, les points communs, et les différences. Il reste encore six pages dans lesquelles l’inspectrice Pelegrini peut mener l’enquête sur les circonstances de la mort de l’inspecteur Azedian : une autre intrigue secondaire qui ne connaît pas sa conclusion dans ce tome. Le lecteur remarque encore que le scénariste insère quelques références culturelles à des œuvres qui lui sont chères et dont il s’est probablement inspiré à des degrés divers : un personnage s’appelant Cerdan et pratiquant la boxe (une référence à Marcel Cerdan, 1916-1949), les différentes incarnations de l’inspecteur Maigret à l’écran (Jean Gabin, Bruno Kremer, ou encore Jean-Paul Belmondo dans L’aîné des Ferchaux, 1963, de Jean-Pierre Melville).


Un deuxième tome dense et prometteur, une intrigue principale riche et bien menée, mais pas tout à fait conclue. La narration visuelle semble teintée de la vison subjective des personnages de la confrérie, avec une ambiance lumineuse très particulière et fascinante, des environnements très palpables, et des plans de prise de vue très vivants. Le lecteur en ressort à la fois ravi par le contexte de cette série, à la fois un peu marri qu’il ne semble pas qu’un deuxième cycle voit le jour.



jeudi 1 août 2024

Meutes : Lune Rouge T01

L’horreur, c’est le chaos. Et ça ne se définit pas le chaos…


Ce tome est le premier d’un diptyque ; la seconde moitié étant Meutes : Lune Rouge 2/2 (2016). Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Précédemment, le scénariste avait réalisé une série consacrée aux vampires : Rapaces (1998-2003, quatre tomes) avec Enrico Marini.


Paris, le cabinet d’un dentiste dans un immeuble haussmannien bourgeois, il constate que les canines d’Otis Keller sont des puissantes, bien développées, de véritables outils, comme les autres membres de sa famille. Il dirait presque qu’il s’agit de dents de vampire, intéressant pour un dentiste. L’adolescente s’inquiète de savoir si ça la rend laide ; il répond qu’elle n’en est pas encore à mordre le cou de ses soupirants, et puis rien ne pourra la rendre laide. Elle sera comme sa mère : une beauté que le temps n’atteint pas, une beauté qui ne craint pas les rides. En revanche, il faudra qu’elle fasse vérifier ces tiraillements qu’elle sent dans sa mâchoire, et qu’elle prévienne son médecin de famille si cela s’aggrave. Elle répond qu’elle déteste le docteur Grandjean. Mais ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle déteste tous les amis de son père, surtout ceux avec qui il partage ses chasses, ces maudites chasses qui l’éloignent régulièrement pendant quelques jours. En quoi son instinct ne la trompe pas, elle devine les zones d’ombre qui entourent son père. Des ombres qui s’approchent parfois dangereusement. Dans un restaurant, le garagiste Van Esse vient trouver M. Keller et lui indique que c’est cent mille euros pas moins, une somme qui ne devrait pas lui poser de problèmes. Le garagiste s’en va, ses affaires ne sont guère brillantes mais il se dit que la chance lui sourit. Enfin. En quoi il se trompe lourdement.



Orson Keller prend son portable et appelle Oblast, pour lui dire qu’il va avoir besoin de ses services. Après que son interlocuteur l’a rassuré sur sa protection, Keller lui expose la situation : le propriétaire du garage a trouvé de petites traces de sang dans le coffre de la voiture. Oblast se souvient : mauvaise chasse, manque de chance. Keller continue : ce n’était pas grand-chose, mais en fouillant le coffre leur homme est tombé sur un bout de papier, une facture, avec un nom dessus, celui de Becker. Cela a pour effet d’alarmer Oblast qui demande l’adresse de Van Esse. Le soir-même, dans une banlieue, le garagiste arrive à son pavillon : il entend l’aboiement des chiens, qui se mue en cri de souffrance, avant de s’éteindre. Il ouvre la porte de son garage et il découvre leurs cadavres ensanglantés. Le lendemain, Oblast appelle Keller pour lui conformer que son problème est réglé. Il lui demande également comment se porte son épouse, ainsi que leur fils Oscar, car le temps de son initiation approche. Dans l’après-midi, Mme Keller emmène son fils Oscar et sa fille Otis voir un film de loup garou, avec Régis un copain d’Otis. Cette dernière indique à sa mère qu’elle prendra une rangée vers le fond avec Régis.


Pas de mystère dans la réalité des événements : le mot Meute du titre évoque une troupe de chiens ou de personnes acharnées, la Lune rouge en fond atteste de son pouvoir, un doute passe furtivement avec la remarque du médecin sur les canines de vampire, puis il est évacué par le film sur les loups garous. Les auteurs ne font donc pas mystère de ce qui se trame réellement dans la famille Keller, et de quel genre de meute est responsable Oblast. Cela neutralise de fait tout effet de surprise, ou de révélation. De la même manière, le fait que la première séquence soit consacrée à Otis, la fille de la famille, indique d’entrée de jeu que la passation traditionnelle d’un père à son fils va capoter et qu’Otis va faire exception, ou que ça se finira mal pour elle. Les auteurs prennent le risque de situer leur récit à l’époque contemporaine, avec téléphones portables, dans un milieu urbain, ce qui rend plus difficile la discrétion pour ces créatures surnaturelles qui doivent observer le plus grand secret. La narration visuelle sort des clichés habituels dans les bandes dessinées d’horreur avec des couleurs pastel, des traits de contour discrets et fins, conservant la sensation que la majeure partie des dessins sont en couleur directe. Lorsqu’ils apparaissent pour la première fois, le lecteur constate que les loups garous présentent une apparence plutôt élancée, plus humaine que bestiale, avec quand même de grandes griffes, et bien sûr de grandes canines.



Le charme de cette bande dessinée opère d’abord visuellement : cette belle avenue, avec ce bel immeuble haussmannien, une lumière un peu terne dans ce paysage d’automne comme en attestent les feuilles qui virevoltent au vent. La lumière jaune discrètement teintée de vert crée une atmosphère vaguement irréelle dans le cabinet du dentiste. Deux pages plus loin, le lecteur admire également la façade de l’immeuble depuis lequel Oblast répond à l’appel de M. Keller. La salle obscure du cinéma ne l’est pas tant que ça, mais les images fluctuantes sur l’écran apportent une touche fantastique aux spectateurs dans leurs fauteuils. Ainsi de séquence en séquence, le lecteur prend le temps de regarder les immeubles et les maisons, les extérieurs et les intérieurs en laissant l’ambiance lumineuse agir sur son état d’esprit. Le lycée d’Otis et Line dans une lumière aux reflets jaune et vert, le roux des feuilles d’automne qui fait ressortir le pelage blanc du chien-loup qui suit Otis Keller dans la rue, le vert des pelouses du jardin du Luxembourg en harmonie avec le roux de l’automne, la forme étrange des nuages dans le ciel pour laisser la Lune briller, le bleu givré d’une vitrine mettant en scène le petit chaperon rouge et le loup, les teintes impitoyables de bleu, rouge et gris lors de la chasse dans les bois, le bleu de minuit dans les étages en sous-sol du parking sous le garage de Van Essel.


Dans chacun de ces environnements solidement représentés, les personnages s’écartent également des représentations conventionnelles des récits d’horreur. Otis Keller dispose d’une morphologie normale, sans exagération de ses rondeurs, avec des expressions de visage de son âge, une certaine assurance dans ses gestes et ses postures, en cohérence avec sa façon de prendre l’initiative dans ses relations avec Régis, style grand romantique timide, pas très dégourdi comme le dit Line, la copine d’Otis. Oscar, le petit frère, apparaît comme un jeune garçon blond, un peu fade, ce qui renforce la présomption qu’il n’est pas prêt pour l’initiation. L’artiste sacrifie aux représentations stéréotypées des hommes de la meute : des beaux hommes élancés, avec une touche aristocratique dans le maintien et les tenues vestimentaires. Cette direction d’acteurs aboutit à des personnages plus nuancés, que ce soit Otis, Line et Régis, ou même des seconds rôles comme les trois voyous de rue quand leur agressivité leur fait défaut face au regard insistant d’Orson Keller.



Régulièrement, le lecteur se rend compte que l’aspect peut-être un peu doux des dessins, sans être fade, permet à l’artiste de faire passer des moments singuliers. Pendant le film, Otis et Régis en viennent à s’embrasser et voilà qu’une image de loup garou sauvage sur l’écran déclenche un mouvement impulsif irrépressible chez l’adolescente : elle mord son ami. La perte de sa virginité donne également lieu à un comportement pour le moins inattendu, dont certains éléments visuels viennent en écho à la morsure précédente. Le dessinateur emmène le lecteur ailleurs dans un glissement visuel vers le conte avec la devanture consacrée au petit chaperon rouge, une page silencieuse envoûtante. La première chasse déstabilise avec la vision d’une dizaine d’hommes nus prêts à courir dans les bois, puis par l’apparence très humaine des loups garous, l’horreur venant de l’utilisation de touches carmin. La narration visuelle continue de surprendre le lecteur, avec ces représentations très prosaïques d’un parking souterrain, puis la beauté architecturale de bâtiments en bord de Seine.


Dans la mesure où la couverture annonce une série en deux tomes, le lecteur en déduit qu’un certain nombre d’éléments de l’intrigue seront réglés en peu de temps : l’initiation d’Oscar, la place d’Otis dans la meute, le sort de Froman (le loup garou plus massif que les autres), le sort de l’aïeul, l’enquête du commissaire Pelegrini, ce qu’il adviendra du pauvre Régis, etc. Il prend donc les éléments de l’intrigue au premier degré : l’existence d’une famille jouissant de passe-droits au sein de la société, une société secrète devenue experte dans l’élimination de toute preuve de son existence, le goût du sang et le recours à l’assassinat. En effet ce premier tome raconte une histoire très concrète, une aventure, une variation sur le mythe de la créature du loup garou, sans qu’il soit possible de savoir à ce stade quel en sera le degré d’originalité.


Un premier tome à la narration visuelle très séduisante, proposant une approche différente du récit de loup garou, avec de très beaux visuels de Paris, et des moments fort surprenants. En arrière-plan, le chef de meute prépare sa succession, tout en parant au plus pressé pour éviter qu’un inspecteur de police un peu plus futé ne découvre leur existence. Intriguant.



jeudi 7 septembre 2023

Les maléfices du Danthrakon T02 Succès Damné

Un scribouillard qui écrit ira plus loin qu’un génie qui rêve.


Ce tome fait suite à Les Maléfices du Danthrakon T01 La diva des pics (2022) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, ce qui n’enlève rien au fait que ce soit une bonne bande dessinée. La première édition du présent tome date de 2023. Il a été réalisé par Christophe Arleston & Olivier Gay pour le scénario, par Olivier Boiscommun pour les dessins, et par Claude Guth pour la mise en couleurs. Il compte soixante pages de bande dessinée. L’édition initiale se termine par un entretien exclusif avec Lathan Dangodo, l’incroyable auteur de Succès Damné !, comprenant sept pages illustrées par les crayonnés du dessinateur.


C’est à Parys que commence cette histoire, celle d’un homme pour qui l’écriture était toute sa vie ou presque. Dans cette capitale des arts et de la culture, traversée par le fleuve spleen et irriguée par la sagesse des siècles, poètes, peintes ou écrivains ou gravé leur nom dans le marbre de la légende. Lathan Langodo rend visite à son éditeur Brumelet qui est également libraire et imprimeur. Ce dernier l’informe que son livre va être un succès, il va en imprimer quarante exemplaire. Il a prévu le grand jeu ! Même mettre des affiches chez le boulanger de la rue Neuve ! Lathan est tout ému : ça lui fait quelque chose quand même ! Quarante exemplaires : est-ce que ça va augmenter le montant de son avance ? L’éditeur élude élégamment la question. Lathan ressort et rentre chez lui. Il passe devant l’étal du boulanger, celui-ci lui offre une miche de pain blanc de la veille, comprenant qu’il est sans le sou. L’écrivain passe ensuite devant l’étal du boucher qui le menace de son hachoir en lui disant qu’il faut qu’il le rembourse, sinon il finira dans ses saucisses. Il presse le pas, continue son chemin et manque de se faire écraser par un carrosse.



L’échevin Fomelio sort du carrosse qui s’est arrêté, et il tend la main à la jeune Murcille pour l’aider à en descendre. Il s’approche de Lathan Dangodo assis par terre, les vêtements tachés de boue. Murcille présente Lathan comme étant son compagnon, Fomelio lui répondant qu’elle mérite mieux et qu’il l’attend le lendemain à l’aube pour examiner le dossier du nouveau pont. Les deux amoureux regagnent leur modeste appartement situé très haut sous les combles, après d’interminables volées d’escalier. Lathan explique à sa compagne qu’il n’aime pas son employeur. Elle répond que l’échevin Fomelio est un peu arrogant, mais que c’est une chance de carrière pour elle. Pour le moment, elle est sous-apprentie stagiaire, et un jour, elle sera payée. Lathan estime qu’il veut surtout la mettre dans son lit. Elle change conversation et lui demande combien il va toucher par livre, il répond huit sous de cuivre. Elle estime que s’il vend tous les exemplaires, cela leur donnera de quoi manger pendant une semaine ou deux. Alors qu’il a presque passé un an dessus. Il mérite tellement mieux ! À la nuit tombée, Lathan va souvent hanter les tavernes, non pas pour boire, mais pour conter ses textes. Un des clients lui donne un pourboire, pas pour l’encourager, mais pour qu’il arrête.


Deuxième tome de cette série (en quelque sorte) dérivée, et déjà un coup de cœur pour le titre au jeu de mot si évocateur. Il faudra peut-être un peu de temps au lecteur étourdi pour bien identifier le suivant qui joue sur l’association du prénom, Lathan, et du nom de famille, Dangodo, du personnage principal. S’il a été vraiment attentif, il aura relevé celui dans la deuxième planche lorsque l’éditeur indique à son écrivain qu’il est un vrai talent, Lathan (talent latent). Puis le déclic se fait lors du rapprochement entre prénom et nom : un hommage à la pièce de théâtre En attendant Godot (1948/1952), de Samuel Beckett (1906-1989). Tout du long de l’ouvrage, le lecteur se met à fureter pour trouver d’autres associations de mots ou d’autres rapprochements. Il relève également des clins d’œil à des petites phrases, ou des références culturelles, qui se retrouvent parfaitement intégrées dans le flux de la narration. Un chariot de vente de saucisses dans des petits pains, premier métier du seigneur marchand Pyrinthe : vendeur de hotdogs. Une sentence qui tombe : quand on veut on peut, il suffit de traverser la rue (Emmanuel Macron, 15 septembre 2018). Les premiers emplois raillés par une remarque ingénue de Murcille qui est sous-apprentie stagiaire, et un jour elle sera payée. Ou encore : l’échevin Fomelio l’a laissé gérer ce dossier toute seule, d’accord elle était la seule disponible et il ne la paie pas, mais quand même. Le lecteur observe que ces formes de référence trouvent également leur place dans la narration visuelle de manière souvent étonnante et amusante. Ainsi la demeure du seigneur marchand Pyrinthe dont il est dit : Il avait fait du chemin, jusqu’à pouvoir s’offrir un palais peu discret, sur une île privée, au cœur de la cité. L’architecture de cette demeure et son emplacement évoquent Notre Dame de Paris sur l’île de la Cité. Ou encore la loge des mages (qui a pris le nom pompeux d’académie, mais ça n’en reste pas moins un repaire de vieux grigous boursoufflés et jamais contents de leurs petits privilèges) abritée dans un bâtiment à la forme décalquée sur celle de la tour Eiffel.



Chaque composante de la narration se savoure pour elle-même, intrigue, dessins, couleurs, bons mots, gags visuels, et le tout s’avère plus riche que la simple somme des parties. Le lecteur éprouve une réelle sympathie pour cet écrivain un peu rondouillard à l’allure débonnaire et soumise, dénué de talent, obligé d’accepter un boulot alimentaire, forcé même par la menace physique de Fryss l’homme de main (d’un autre côté, il est plus facile de prendre la bonne décision quand il n’y a qu’un seul choix comme le fait observer Lathan à Pyrinthe), persuadé que Murcille la belle jeune femme qui partage sa vie, svelte vive et gracieuse, finira par se rendre compte qu’il ne vaut rien. Il se sent privilégié de pouvoir faire du tourisme dans Parys, inspiré de la capitale de la France, repensée dans un mélange de moyen-âge et de Fantasy avec un dosage parfait. Les couleurs acidulées peuvent paraître tirer un peu vers l’enfance, ce qui à la lecture fait sens : un conte tout public avec un dénouement reposant sur une valeur morale universelle. Le tout forme une vraie lecture plaisir, savoureuse, simple et sophistiquée.


De temps à autre, le lecteur adulte peut sentir une réaction réflexe incontrôlable monter en lui, en se disant que quelques composantes sont un peu convenues. Il découvre vite qu’elle n’est pas fondée. Murcille est réduite à une potiche pour décorer : il n’en est rien, elle fait preuve d’un caractère bien trempé, d’une personnalité indépendante faisant ses propres choix, menant sa vie avec détermination et courage. Les méchants très méchants : le seigneur marchand Pyrinthe est mû par l’appât du gain (il paraît que ça existe dans la réalité et que tout est permis dans les affaires) et la morphologie Fryss son homme de main se rapproche de celle d’un crocodile anthropoïde (ce qui est logique et parlant puisqu’il s’agit d’un individu qui utilise sa force physique pour se faire obéir par la peur et l’intimidation). Le scénariste et le dessinateur utilisent avec intelligence, à propos et élégance les artifices narratifs usuels, en leur redonnant de la saveur et des spécificités, à l’opposé de raccourcis fades et en carton-pâte. Les méchants perdent et le gentil gagne à la fin : certes, il n’en reste pas moins qu’il est toujours très satisfaisant, voire cathartique que les brutes et les exploiteurs soient châtiés, et le gentil commence comme un profiteur, juste un peu plus lâche que les autres. Au fur et à mesure, un par un ce qui peut apparaître comme un cliché, perd son unidimensionnalité pour révéler plusieurs facettes ce qui le rend complexe.



Le lecteur pourrait également céder à une impulsion irraisonnée et trouver les dessins trop jolis pour être sérieux. Là encore le plaisir de lecture se nourrit des nombreuses nuances parfumées exhalées par les pages, comme un met raffiné aux multiples saveurs. Plaisir immédiat des yeux, facilité de lecture, évidence et naturel de chaque séquence, personnages qui en disent long, juste par leur visage et leur posture, émerveillement des aventures. Le lecteur retrouve son âme d’enfant et s’implique dans le spectacle, il y éprouve la sensation d’y participer : jouir des belles vues de la ville, monter les interminables escaliers jusqu’à la minuscule mansarde, essuyer le dédain des clients du bar, découvrir le luxe du palais peu discret du seigneur marchand Pyrinthe, voir le string de Murcille passer par la fenêtre, découvrir les tableaux peints par Pyrinthe, plonger dans le livre écrit par Lathan Dangodo, voir le Danthrakon se tortiller, être à deux doigts de perdre l’équilibre et chuter dans le vide, voguer sur un petit voilier et être la proie d’enchantements magiques ayant perdu de leur puissance, fuir les morts qui reviennent à la vie, etc. Une aventure visuelle riche et chaleureuse dans le plus pur style Heroic Fantasy urbaine, une comédie dramatique enlevée et nuancée.


Dans le même temps, c’est l’histoire d’un écrivaillon devenu prête-plume qui prend un raccourci pour accéder au succès. L’auteur parle de son métier, nourrit son récit d’anecdotes de ses débuts et d’autres de ses confrères. Il sait de quoi il parler et ça se sent. Dans les sept pages d’interview de Lathan Dangodo en fin de volume avec des esquisses de Boiscommun, le lecteur sent bien le mélange d’histoire personnelle des auteurs, accommodée au caractère du personnage. Il y voit autant du vécu qu’une prise de recul sur ce métier. Il suit le cheminement des questions : comment faire pour écrire, qu’est-ce que le succès apporte, ce qui donne envie d’écrire, la discipline nécessaire pour écrire, la relation avec l’éditeur, et des conseils sur la manière de construire une histoire, de développer des personnages, de les étoffer, etc. Il peut s’amuser à se repasser l’aventure qu’il vient de lire et de voir comment les auteurs ont appliqué leurs propres conseils. Il se tend, anxieux de découvrir la réponse à la dernière question : et la suite ?


Une couverture très travaillée, des pages appétissantes et faciles à lire, une aventure échevelée, une belle histoire d’amour, une vocation intense, un soupçon de magie et de fantastique, des créatures aux allures bizarres, un sens de l’humour respectueux et piquant. Un divertissement exceptionnel, une comédie dramatique aussi classique vivante, une belle ode à une vocation : écrivain. Parfait.



jeudi 24 août 2023

Les Maléfices du Danthrakon T01 La diva des pics

Ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition.


Ce tome constitue une suite de la trilogie Danthrakon T01 Grimoire glouton (2019), Danthrakon T02 Lyreleï la fantasque (2020), Danthrakon T03 Le marmiton bienheureux (2020), consacrée à Lerëh & Nuwan, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour saisir toutes les aspects de la présente histoire. Sa première parution date de 2022. Il a été réalisé par Christophe Arleston & Olivier Gay pour le scénario, par Olivier Boiscommun pour les dessins, et par Claude Guth pour la mise en couleurs. Il compte cinquante pages de bande dessinée.


Karyelle, un joli nom pour une cité perchée sur un pic montagneux. Pourtant, la ville est surnommée Carie-du-Ciel, en raison des réseaux de grottes, de tunnels et d’habitations troglodytes qui abritent les moins favorisés. Son opéra en plein air jouit depuis toujours d’une formidable réputation. Parmi les habitués, le merveilleux baron Sigle-Hume, et l’archimage Modrevol. En ce moment la cantatrice Ptolomelle est en train de donner un récital, accompagnée de sa sœur Meliandre à la harpe, chantant : Ah, amour contrarié, ah, ironie cruelle, qui pour donc aimer la pauvre Ptolomelle. Les spectateurs sont enchantés, près à aimer la pauvre Ptolomelle. Le baron la trouve boul-ver-si-fiante, et il demande à l’archimage comment elle s’appelle. Ce à quoi son interlocuteur répond que s’il en croit les paroles, elle se prénomme Ptolomelle. Sigle-Hume demande alors à Modrevol d’inviter la soprano à sa réception ce soir.



Après le récital, les deux sœurs se retrouvent dans leur chambre, les petits oiseaux blancs voletant gracieusement autour de la cantatrice, et la harpiste s’entraînant sur son instrument. Meliandre énonce à haute voix son constat : le public adore sa sœur car elle a plus qu’une voix magnifique, elle sait les faire vibrer. Alors qu’elle a beau jouer à la perfection, elle ne les touche pas, c’est comme si elle était transparente. Son tempo était excellent, ses notes impeccables. Alors que Ptolomelle a accroché son contre-ut et personne n’a entendu. Sa sœur confirme qu’ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition. On toque à la porte : un laquais vient apporter un message de son maître l’archimage Modrevol. Il l’énonce : La belle Ptolomelle et sa sœur sont cordialement invitées à la réception qu’il donne ce soir en son manoir. Postscriptum : elle doit veiller à ce que ses oiseaux se soient soulagés avant. Meliandre comprend que cette dernière partie est un ajout du laquais, ce qu’il confirme, c’est son métier. La cantatrice répond qu’elle vient, la harpiste décline l’invitation car elle a du solfège à réviser. Le laquais sort, un autre individu fait son entrée : Brusus. Ptolomelle fait sortir sa sœur en prétextant qu’il s’agit d’un admirateur. Dès qu’elle est sortie, le visiteur change d’attitude : il malmène la soprano et l’informe que le chef a fait enlever ses parents. Ce soir, pendant la réception, elle devra laisser une fenêtre ouverte pour qu’ils puissent y réaliser un cambriolage. Les soirées de l’archimage sur le rocher sont toujours un succès. Le tout-Carie-du-Ciel se bat pour pouvoir y assister.


Le texte de la quatrième de couverture précise qu’il s’agit d’une histoire complète en un tome. Celui-ci commence par un texte introductif de deux pages expliquant l’origine du Danthrakon telle que le lecteur a pu la découvrir dans l’histoire de Lerëh et Nuwan. Il précise également que La seule certitude à son sujet est qu’il est sensible à la beauté, à l’art. en présence d’un ou d’une virtuose, il exulte et se laisse aller à sa vraie nature, […] c’est son histoire, et les étonnantes aventures survenues à ceux qui l’ont eu entre les mains, qui sont racontées ici… Le lecteur est fort aise de retrouver les créateurs du récit initial. Il se dit que Arleston a souhaité travailler avec un coscénariste vraisemblablement par manque de temps. Il est tout aussi rassuré de voir le retour du coloriste initial, s’il a trouvé un peu en deçà, la prestation de sa remplaçante dans le tome trois. De fait, le lecteur retrouve la palette de couleurs vives et chaudes, très agréables à l’œil. Le soin méticuleux apporté à suivre chaque forme détourée, aussi fine soit-elle, la capacité à habiller les fonds de case vides avec des camaïeux à base de dégradés consistants, les effets spéciaux efficaces et à bon escient, par exemple les notes de musique pour les mélopées chantées. Son travail complémente les dessins avec une pertinence telle que le lecteur éprouve la sensation que les couleurs auraient pu être posées par l’artiste lui-même.



De la même manière, l’artiste donne l’impression d’avoir bénéficié du temps nécessaire pour peaufiner chaque page. Le lecteur commence par se délecter de cette magnifique couverture avec ce ciel aux superbes dégradés, les deux sœurs en train de se produire pour le Danthrakon, et les petits oiseaux blancs entre colombe et moineau, ceux-là même qui suivent Ptolomelle partout, entre poésie visuelle et gag, avec derrière cette cité troglodyte fantastique qui évoque par certains aspects celle de Kompiam, elle aussi construite à flanc de montagne, mais un peu moins abrupte. La première page du récit offre une autre vue de cette cité remarquable, en particulier de sa grande scène en surplomb avec ses colonnes et ses gradins. Par la suite, le lecteur prend le temps d’admirer la vue du ciel de la propriété de l’archimage, plusieurs pièces de sa demeure comme la salle aux miroirs déformants, le zoo personnel, et bien sûr l‘immense bibliothèque où repose le précieux volume du Danthrakon, puis les fragiles passerelles en bois pour relier différents points de la cité, les passages dans les cavernes (un vrai labyrinthe menant au royaume secret des voleurs), la balancelle au-dessus du vide, et une dernière vision de Karyelle cette fois-ci en direction de la mer.


Olivier Boiscommun est tout aussi en forme, en verve même pour les personnages, qu’il s’agisse d’anonymes dans la foule (par exemple les spectateurs applaudissant au récital de Ptolomelle), ou des premiers et des seconds rôles. La soprano dispose d’une superbe silhouette élancée, d’un joli minois expressif, que ce soit quand elle fait œuvre de séduction, quand elle est sous l’emprise de la boisson, de la peur, ou sous le coup d’une décision irrévocable. Le physique de Méliandre s’avère très similaire à celui de sa sœur, mais son langage corporel diffère montrant qu’elle est aussi introspective que sa sœur peut être expansive. Difficile de résister à son désappointement quand elle tente de se faire consoler en se serrant contre un beau garde : elle s’adresse à lui en lui demandant de ne rien dire, de la serrer contre lui, car il paraît que ça aide en cas de souffrance intérieure. Bon. Constat : en réalité, c’est assez inconfortable. Arnulf, le jeune garde, fait montre d’une certaine assurance avec une touche raisonnable de virilité, tout en se montrant parfois un peu boudeur quand une personne de plus se moque encore de sa coiffure, ou quand il est dépassé par les initiatives de l’une ou l’autre sœur. Le lecteur finit même par compatir avec Brusus, l’homme de main qui bouscule et fait chanter Ptolomelle, car il se retrouve lui aussi dépassé plus souvent qu’à son tour avec un air désemparé très parlant sur son visage et dans sa posture corporelle. Chaque personnage dispose de sa tenue vestimentaire spécifique avec de nombreux détails, en phase avec sa personnalité et sa position sociale.



Le dessinateur est tout aussi en verve pour les scènes d’action que ce soit la tentative pour récupérer le Danthrakon qui s’est envolé dans la bibliothèque, l’équipe de ménage qui constate les dégâts après la réception chez l’archimage, Ptolomelle en train d’utiliser son pouvoir vocal, l’inondation dans les passages troglodytes, ou encore le combat aérien final. Les coscénaristes semblent avoir pris grand plaisir à imaginer cette aventure, et ils savent le communiquer au lecteur. Difficile de résister à l’exubérance de la cantatrice, à la résignation de Méliandre au fait d’être émotionnellement handicapée, ou encore à la bravoure contrariée du garde Arnulf. Ils concoctent également des réparties qui font mouche, à base d’ironie et cynisme de bon aloi (qui ne semble ni artificiel, ni forcé). Ils ont le sens de la formule, par exemple : ils préfèrent la passion partie du cœur, au par cœur de la partition. De la moquerie, avec par exemple une caricature de critique d’art : Magnifique tableau ! Quelle œuvre ! Et cette tache ! Un éclair de génie qui vient transcender comme un cri primal la vision transréelle de la multiplicité des émotions opaques d’une société hermétique à ses sens. Bouleversant, tripal. Ou encore un retour au principe de réalité, par exemple : Même les plus terribles des nuits finissent par laisser place au jour. Qui n’est pas toujours mieux, d’ailleurs. Ils n’en oublient pas leur intrigue pour autant : le Danthrakon donnant des pouvoirs à Ptolomelle, un chantage avec l’enlèvement des parents, une introspection sur l’atrophie émotionnelle de Méliandre, et une histoire d’amour un peu contrariée dans laquelle l’homme n'a pas l’initiative.


Après une histoire en trois tomes, les auteurs ont opté pour des histoires complètes en un tome, avec l’adjonction d’un coscénariste. Le lecteur se rend compte qu’il en a pour son argent. Le dessinateur a retrouvé son niveau optimal, créant de magnifiques paysages, des personnages attachants, amusants, avec une réelle épaisseur, des scènes d’action bien mises en scène, une narration visuelle pleine d’entrain, où le plaisir de l’artiste se transmet au lecteur, avec une mise en couleurs sophistiquée et en phase. Les coscénaristes racontent une histoire avec une intrigue bien ficelée, des personnages bien développés, le sens du merveilleux, et une verve combinant humour sous différentes formes (Quoi ? Qu’est-ce qu’elle la coiffure d’Arnulf ?), et des personnages avec un caractère propre. Chouette, il y a un deuxième tome de cette série Les maléfices du Danthrakon, par les mêmes auteurs.



jeudi 10 août 2023

Danthrakon T03/3: Le marmiton bienheureux

La magie vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art.


Ce tome fait suite à Danthrakon - vol. 02/3: Lyreleï la fantasque (2020). Il s’agit d’une trilogie dont les trois tomes forment une histoire complète. La première parution date de 2020. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Florence Torta qui remplace Claude Guth pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Au large de Kompiam, l’archipel de Fragonos constitue un petit état autonome. Certains y sont soucieux de ne pas contrarier leurs puissants voisins, alors que d’autres tiennent à affirmer leur indépendance. Au sein de l’assemblée des mages de Fragonos, les avis sont partagés. Unboudfröh explique la situation : leurs collègues mages de Kompiam veulent tout simplement les dépouiller. Il s’oppose donc à sa collègue Cetredöh qui voudrait qu’ils se laissent faire. Elle exprime l’évidence : les mages de Kompiam sont beaucoup plus puissants qu’eux. Son interlocuteur ne l’entend pas de cette oreille : la lettre de leurs collègues est une insulte. Sous prétexte qu’ils ont perdu la plupart des leurs, ils exigent que Fragonos leur remette tous les ouvrages de leur fameuse bibliothèque, et qu’ils s’engagent à chercher avec eux le Danthrakon. Jamais ! Cetredöh continue : que peuvent-ils y faire ? Une guerre contre la souveraine chambre des arts occultes est perdue d’avance. Unboudfröh rétorque qu’alors ils se battront jusqu’à la mort. Bonace, le propriétaire du salon Serein intervient : il propose qu’ils ne se laissent pas emporter par leurs passions, et d’aller en discuter autour d’un bon thé dans son établissement. Le salon Serein est un lieu assez particulier. On y sert les thés les plus rares, les pâtisseries les plus fines, mais surtout, les fuffs y pullulent, à la recherche de gratouillis, de caresses et de miettes de gâteaux. Bonace, le propriétaire, avait constaté à quel point la présence câline de ces petites bêtes pouvait apaiser la plus vive des colères. Personne ne peut résister à un fuff quémandant des cajoleries.



Les mages de Fragonos se détendent et parviennent à formuler une proposition acceptable : il n’y aurait pas de mal à ce qu’ils autorisent Kompiam à envoyer des copistes dans leur bibliothèque, tant qu’ils n’emportent pas les livres. Cela semble une solution raisonnable. Dans le port de Fragonos, Lyreleï, Nuwan, Garman et Tinpuz débarque de leur petite embarcation. Le marmiton demande à la sorcière ce qu’ils font là. Elle répond sèchement qu’elle n’a rien à expliquer à un grimoire sur pattes. Il refuse d’aller plus loin avant d’avoir parlé à Lerëh. Elle accède à sa demande, et il demande à la jeune fille comment faire pour chasser sa mère. Cette dernière met un terme brutal à la conversation et elle accepte de s’expliquer : elle compte extraire le Danthrakon de l’enveloppe corporelle de Nuwan, et le remettre sur du papier. Ainsi, elle récupère son bien, et lui en sera en débarrassé. Une fois en possession du grimoire, elle pourra se forger une autre enveloppe, sa fille et lui pourront faire ce que bon leur semble. Nuwan répond qu’il n’a toujours pas confiance en elle.


Des jeunes gens amoureux, un artefact magique, des adultes plein de convoitise, et une gentille bestiole toute mignonne : c’est parti pour l’aventure. Les uns et les autres continuent de vouloir posséder le Danthrakon pour faire usage de son pouvoir. En consultant la page de garde, le lecteur note que la coloriste Claude Guth a cédé sa place à Florence Torta. Celle-ci se conforme à la palette de couleurs du premier : des couleurs ensoleillées et gaies, assez chaudes, bleu, jaune orange, une jolie aventure. Elle aussi ajoute des reliefs et quelques textures avec les couleurs, rehaussant le niveau des informations visuelles des planches. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver qu’elle se retrouve parfois à court de techniques pour habiller certains décors ou certains fonds de case : le sol de la la large rue devant le salon Serein, les effets irisés sur la mer, les effets spéciaux de magie sont un peu moins riches que dans les tomes précédents. Lorsque le dessinateur s’affranchit de représenter quelques arrière-plans que ce soit dans les cases (par exemple pages 22, 42, 46, 47), la coloriste se retrouve un peu démunie pour compenser. Il est possible que l’artiste ait disposé de moins de temps pour réaliser les planches de cet album et que, par voie de conséquence, certains bâtiments, certaines formes soient représentées avec moins de détails. Des bâtiments en ombre chinoise avec uniquement le contour délimité, des décorations intérieures assez simples, des paysages un peu moins inventifs.



Pour autant, les pages transportent le lecteur dans un monde de Fantasy toujours consistant et dépaysant. Parmi les paysages remarquables : une vue en élévation de l’archipel de Fragonos, les nappes et les chaises du salon Serein, le bazar dans l’atelier de Tinpuz, les poissons exotiques sous l’océan dans lequel se retrouve Lyreleï, la cité de Kompiam au temps jadis, le marché de Kompiam, la vieille masure dans le sixième monde, et bien sûr le magnifique plan final avec la petite embarcation volant au-dessus des flots en s’éloignant de l’archipel de Fragonos. L’artiste compose des plans de prise de vue toujours aussi limpide pour des scènes mémorables et complexes : les fuffs se jetant sur Lyreleï dans le salon Serein, Garman écrivant en mode ambidextre, les fuffs se mettant à agir de concert, Nuwan en pleine acte créateur pour une pâtisserie emplie d’amour (magnifique séquence), le navire des magiciens prenant son envol (pour le prestige), la bataille rangée sur le port de Fragonos, la magie reconstructrice à l’œuvre, maître Waïwo retrouvant toute sa superbe et laissant son autoritarisme s’exprimer. Comme dans les tomes précédents, les auteurs ont l’art et la manière d’utiliser les conventions propres au genre Fantasy en les mettant au service de leur récit, plutôt que de s’appuyer sur elles comme autant de clichés : la magie du verbe différente de celle du sang (mais où est passée celle des éléments ?), les créatures fantastiques, les paysages merveilleux, les possibilités de passer dans un autre monde grâce aux bottes de sept lieus, les décharges d’énergie magique, et les capacités inattendues de certains animaux (les abeilles ramenant leur ruche à sa place alors qu’elle avait emmenée par un marmiton).


Le récit s’avère d’autant plus agréable que le scénariste sait se montrer facétieux, avec un humour léger : les abeilles qui ramènent leur ruche, mais aussi la maîtrise des nœuds pour ligoter de Garman (acquise dans des ouvrages réprouvés par la morale), l’art de la diplomatie quand on négocie en position de faiblesse, les enfantillages de Tinpuz, l’autoritarisme de maître Waïwo, etc. Le lecteur éprouve une empathie sincère pour Nuwan, jeune homme gentil et dépassé par les événements qui sauve la situation grâce à son courage bien sûr, mais surtout par ses talents de pâtissier, pour Lerëh bien plus assurée, pour Garman pas si falot que ça, pour le pauvre propriétaire du navire réquisitionné par les mages de Kompiam (et qui se plaint avec les paroles de la chanson d’Éric Morena : Oh mon bateau, 1987), et même pour Lyreleï qui doit lutter contre une adversité contrariant chacune de ses initiatives (mais on ne peut qu’être admiratif de sa volonté et de sa constance). Tout comme la narration visuelle apporte une personnalité propre à ce monde et à ses habitants, les dialogues et l’intrigue tiennent à distance les lieux communs et les clichés.



En commençant cette aventure, le lecteur avait bien senti que le ton de l’histoire était plus léger que dramatique, et il n’est pas étonné de voir les héros gagner à la fin. Pour autant, le scénariste intègre dans son intrigue des éléments plus élaborés qu’une simple alternance de scènes d’action ou d’affrontement, et de scènes de comédie. Le lecteur voit bien la pression faite par les mages Kompiam sur ceux de Fragonos, allant prendre ce qu’ils veulent dans une démonstration répugnante d’exercice de la loi du plus fort. Bien évidemment, la gentillesse de Nuwan apparaît comme une force constructive, par opposition à la motivation égoïste de Lyreleï ou celle de l’inquisiteur Amutu qui ne sont que destructives. De manière plus subtile, le scénariste évoque l’effet calmant de caresser un animal, apaisant et permettant de plus facilement écouter l’autre. Les explications données sur la magie amènent au constat qu’elle est une fusion, une harmonie avec la nature. Elle vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art. En découpant entre magie du verbe et magie du sang, les mages ont dévoyé la quintessence de cette pulsion de l’univers. En arrière-plan, il évoque également la responsabilité des sachants, quel que soit leur domaine d’expertise, et la nécessité pour eux de l’assumer, de ne pas se désintéresser de l’usage qui est fait du savoir qu’ils ont formalisé et transmis.


Après une possible déception passagère sur quelques cases un peu moins denses, un peu moins flamboyantes, le lecteur se projette avec le même plaisir dans ce monde Fantasy, auprès de personnages sympathiques sans être lisses, pour découvrir la fin de l’histoire. Il apprécie toujours autant ce monde bien construit et pleinement réalisé, cette magie spectaculaire, ce conflit moins manichéen qu’il pourrait sembler. Il perçoit en filigrane des thèmes adultes classiques et bien mis en scène. Il sait qu’il continuera avec plaisir de découvrir les effets de ce grimoire magique dans la série Les Maléfices du Danthrakon, de Christophe Arleston, Olivier Gay et Olivier Boiscommun.



jeudi 27 juillet 2023

Danthrakon - vol. 02/3: Lyreleï la fantasque

La place de l’encre, c’est sur du papier, pas dans des veines.


Ce tome fait suite à Danthrakon - vol. 01/3: Le Grimoire Glouton (2019). Il s’agit d’une trilogie dont les trois tomes forment une histoire complète. La première parution date de 2020. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Claude Guth pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Depuis mille ans, le Danthrakon, le plus redoutable des grimoires de magie, a servi nombre de sorciers puissants et redoutés. Et il a parfois été à l’origine de catastrophes, y compris pour ses propriétaires. Mais aujourd’hui, dans la bibliothèque du mage Waïwo à Kompiam, la lourde reliure de cuir ne contient plus qu’un ensemble de pages blanches et inutiles. Les serviteurs sont en train de faire le ménage dans la grande salle, passant le balai, ramassant les rouleaux de parchemin éparpillés. L’un d’eux s’étonne de voir que maître Waïwo conserve un livre sans rien dedans. Un autre répond que c’est le grimoire qui a tout déclenché. Le cuisinier Rumbopöh se tient dans l’embrasure de la porte et demande si quelqu’un saurait lui dire si le maître rentre dîner ce soir. Et où sont passés ses élèves ? Une bonne à tout faire répond qu’il est sur le port avec le marmiton Nuwan qui a pris une flèche dans le dos, avant de se transformer en monstre. Même que l’inquisiteur Amutu a essayé de les arrêter, mais ils se sont enfuis en bateau, poursuivis par des mages volants.



Au large de la cité, un trio maussade regagne la côte avec dignité. Enfin, plus ou moins. Dans son fauteuil volant ailé, le major estime que le vent a joué contre eux. Ygnès sur son balai ajoute qu’un enchantement aidait certainement à la propulsion du navire, et que Waïwo aurait certainement pu les rattraper. Ce dernier répond que son tapis volant a des jolies pointes de vitesse, mais il se décharge rapidement. En cas de panne au-dessus de la terre, on descend et on continue à pied. Sur l’eau, ça ne s’improvise pas, et en plus le plus sûr était le balai. La sorcière rétorque qu’elle n’avait aucune intention de se retrouver seule face à un garçon possédé par le Danthrakon. Elle n’avait jamais vu s’exprimer une telle puissance brute. Ce qu’ils ont vécu sur le port était impensable. Ils rentrent donc au palais abritant la Chambre des arts occultes, où se tient une assemblée exceptionnelle sous la présidence de l’inquisiteur Amutu. Intervenant au pupitre, ce dernier accueille les trois mages avec froideur. L’assemblée les a observés dans l’éther : ils ont échoué. Le conseil va déterminer le degré de responsabilité de Waïwo dans cette affaire, et décider des sanctions appropriées. Le Danthrakon doit être retrouvé et la menace que constitue le garçon, éliminée. Au large, plus rapide qu’un balai, un tapis ou un fauteuil, le catamaran géant du duc Funkre d’Arpiome fend fièrement les flots de la mer intérieure. À son bord, Lerëh s’est débarrassée de sa robe déchiquetée, pour une tenue plus adaptée à l’action. Garman entre dans la pièce pour l’informer que Nuwan est en train de se réveiller. Par contre, le duc n’arrête pas de faire des trucs bizarres. Il demande à Lerëh si c’est vraiment son père.


Le premier tome avait emmené le lecteur dans une aventure échevelée, avec des sorts magiques, un grimoire redoutable, dans un monde de Fantasy très étoffé, suscitant une envie irrépressible de découvrir ce qui se passe après. Très prévenant, le scénariste rappelle dans les dialogues du début, les tenants et les aboutissants de la situation, de manière que le lecteur puisse se replonger dans l’intrigue sans avoir besoin de réviser. Les dessins transportent le lecteur dans ce monde avec un effet instantané. Comme dans le tome un, il ne ménage pas sa peine. Dès la première page, le lecteur a le droit à une case de la largeur de la page occupant le tier supérieur de la hauteur : une vue très impressionnante de la grande salle d’études du palais de maître Waïwo, avec sa coupole de verre fracassée, ses deux galeries circulaires aux bibliothèques fracassées, les draperies déchirées et pendantes, les nombreux débris épars et deux serviteurs en livrée en train de balayer, de ramasser et de ranger. À intervalle régulier, l’artiste compose ainsi une image d’une taille plus grande que les autres et offrant un spectacle qui vaut la peine de ralentir sa lecture pour y consacrer plus de temps : les tentacules du calamar gigantesque s’emparant du catamaran géant, la toile d’araignée servant de commandes pour diriger la mygatule, la découverte du palais de Lyreleï de Sphate, l’attaque de la mygatule sur les sujets de Lyreleï de Sphate, l’eau magnifique du splendide lac au pied du palais, etc.



En feuilletant le tome après l’avoir terminé, le lecteur constate que l’artiste ne réalise pas de dessin en pleine page ou même en demi-page : le spectacle se trouve dans les cases évoquées ci-dessus, et aussi dans les séquences elles-mêmes. Le vol des trois mages au-dessus de la mer intérieure offre un horizon s’étendant à perte de vue, une narration au premier degré permettant d’apprécier ce retour de poursuite infructueuse, mais aussi de sourire devant les modes de transport (fauteuil, tapis, balai) et l’apparence de ces trois mages. Le lecteur retient tout autant son souffle lors de la séquence du jugement : un plan de prises de vue remarquable, qui sait tirer profit des différents intervenants, varier entre les cadrages et les angles de vue pour une scène très dynamique, à l’opposée d’une simple alternance de champ et contrechamp. La séquence avec l’attaque des sirènes s’avère tout aussi prenante par sa mise en scène vivante, faisant bien ressortir leur nombre, et l’avantage que leur procure leur mobilité dans l’eau. La mise en couleurs a conservé toute sa séduction avec des teintes acidulées, et des compositions spécifiques assez originales pour chaque séquence, par exemple le ciel rose lors de l’attaque des sirènes. Les personnages s’avèrent être tout aussi travaillés : dans leur apparence, dans leur tenue vestimentaire, dans les expressions de visage et les postures. Le lecteur éprouve un sentiment d’empathie spontané, même envers les méchants. Il peut être un instant surpris par le choix de représenter Lyreleï avec sa poitrine dénudée tout du long, mais c’est cohérent avec son mode de vie et l’environnement de son palais.


Il s’avère impossible de résister à l’entrain des personnages, à certains états d’esprit, ou encore à un humour visuel discret. Lyreleï attire tout de suite la sympathie avec ses attitudes de personne très compétente du haut de l’expérience d’une vie de sept-cents ans. Les mimiques involontaires de Didore trahissent sa vanité, sa lâcheté et sa fourberie, et d’ailleurs le duc Funkre d’Aplemont lui fait observer que ces qualités en font un sycophante parfait. Afin d’accomplir ses forfaits, maître Waiwo revêt un loup, ce qui ne masque en rien son identité du fait de la morphologie de sa tête, un humour visuel savoureux. Un passage où dessins et voix du narrateur se complètent à merveille, ce dernier indiquant : Au même instant, à Kompiam, l’ombre mystérieuse qui depuis plusieurs jours pille les précieux artefacts des autres mages, s’apprête à tomber le masque. Oui, bien sûr, on sait que c’est Waïwo, et le narrateur brise le quatrième mur en s’adressant au lecteur et lui indiquant qu’il raconte comme il veut. Il développe quelques remarques sarcastiques qui font mouche, par exemple : Il est rare que la chambre des arts occultes parvienne à des décisions rapides… sauf quand il s’agit de dépouiller un collègue, bien entendu. Les dialogues apportent à chaque fois une touche de la personnalité de celui qui les prononce, ne pouvant ainsi pas être interchangeables d’un protagoniste à l’autre.



Le Danthrakon continue de posséder Nuwan, simple marmiton, et de déchaîner la convoitise des uns et des autres. L’aventure emmène le lecteur dans plusieurs endroits pour des vues à couper le souffle. Le scénariste joue habilement avec les contes et légendes effectuant des emprunts qu’il personnalise (les sirènes carnivores, le tapis volant magique, le calamar géant de 20.000 lieues sous les mers, la belle au bois dormant), ou qu’il cite au passage (les bottes de sept lieues). Les jeunes gens, Nuwan, Lerëh, Garman et Tinpüz, se sont lancés dans une fuite en avant, se retrouvant à la merci des individus qui les prennent en charge, et qui ont tous une idée bien précise de comment ils vont mettre à profit cette aubaine, voire les exploiter. Ces profiteurs disposent d’une histoire personnelle qui les rattache soit à la magie en général, soit au Danthrakon en particulier, et un objectif qui leur est propre. S’il prend un peu de recul, le lecteur se rend compte qu’un sourire s’est installé sur son visage, sourire d’aise et de contentement pour ces aventures débridées hautes en couleurs et fantastiques. Il fait également le constat que ces jeunes gens passent par la phase d’entrée dans la vie adulte, avec leurs talents (une lecture métaphorique possible pour le Danthrakon) et des adultes qui cherchent à les instrumentaliser pour les exploiter au mieux. Lerëh se retrouve également à subir de plein fouet les conséquences des choix de vie de ses parents, de leurs actions, des circonstances de sa conception, de leurs propres capacités, de leur égoïsme.


Olivier Boiscommun réalise des pages splendides qui transportent le lecteur dans un monde de Fantasy bien réalisé, accueillant et merveilleux à souhait, avec une mise en couleurs lumineuse des plus agréable. Le scénario combine une intrigue prenante sur la base d’une dynamique de course-poursuite, avec des personnages sympathiques, et de la magie. Les thèmes sous-jacents parlent aussi bien au jeune lecteur qu’à l’adulte, la prise d’autonomie dans le monde des adultes pas toujours animés des meilleures intentions.



jeudi 13 juillet 2023

Danthrakon T01/3 Le Grimoire Glouton

La terreur. Une technique peu originale, mais toujours efficace.


Ce tome est le premier d’une trilogie, indépendante de tout autre. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et sa première parution date de 2019. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Claude Guth pour les couleurs. La première édition se termine avec un cahier graphique de huit pages, comprenant des illustrations du dessinateur et des commentaires du scénariste.


Le marché de Kompiam ne ferme jamais complètement : de jour comme de nuit, on y trouve ce qui peut être façonné, tissé, forgé, cueilli, chassé ou fermenté jusqu’à un degré d’alcool suffisant. Les premiers clients du matin sont les chefs cuisiniers et leurs commis. Ce matin-là, le chef Rumbopöh fait ses emplettes, comme tous les matins, accompagné par son commis Nuwan. Le premier est revêtu du tablier et de sa toque de ses fonctions, le second a déjà les bras chargés de paquets. Ils s’apprêtent à remonter les escaliers interminables qui mènent à la demeure du mage Waïwo, quand Nuwan est projeté à terre par un bursus bien habillé qui fuit à tout allure. Les provisions tombent à terre. Une dizaine de gardes armés arrivent en courant. Le bursus est acculé dos à un mur. Il bombe le torse pour exprimer son animalité, ses habits se déchirant. Face à lui, se tient l’inquisiteur Amutu, un nabire, qui lui aussi laisse son animalité s’exprimer, ce qui le rend beaucoup plus impressionnant que son vis-à-vis. Le combat prend fin en un instant, Nuwan étant éclaboussé par un peu de sang de l’hérésiarque. Rumbopöh recolle d’autorité les paquets dans les bras de son commis et ils entament l’ascension des innombrables marches, le chef se gardant bien de porter quoi que ce soit.



Ça faisait 239.786 marches, c’est-à-dire deux mois, que Nuwan était marmiton pour la demeure du mage Waïwo. Le chef Rumbopöh et lui devaient nourrir quotidiennement le maître, ses trois élèves et tout le personnel. À un palier de l’escalier monumental en plein air, Nuwan est saluée par Lerëh d’Aplemont, l’une des trois élèves de Waïwo, qui lui propose de l’aider à porter. Il décline son aide, à la fois pour montrer qu’il est capable de le faire tout seul, à la fois parce que cette tâche ne relève de la condition de la jeune femme. Ils entament une discussion sur ce qui est arrivé au bursus. Les uns et les autres ont utilisé de la magie pour se transformer. Elle confirme qu’il s’agit de magie bestiale du sang. Le nabire a dû y recourir car on ne peut pas contrer cette magie sans l’utiliser soi-même. Arrivés en haut, ils se font interpeller par le cuisinier qui demande à la jeune fille d’arrêter de distraire son marmiton. Didore, autre élève du maître, en rajoute : le cuisinier a raison, eux, étudiants, ne doivent pas frayer avec le personnel de basse extraction. Lerëh lui rétorque que son avis ne l’intéresse pas, et qu’en plus, Nuwan est son élève : elle lui apprend à lire et à écrire. Le marmiton explique à Didore que cela lui sera utile s’il veut un jour savoir quoi répondre à un puant prétentieux. Puis il s’éloigne pour aller éplucher ses navets.


Une série (courte) de plus pour Christophe Alerston, scénariste et créateur de Lanfeust de Troy, de ses suites, et de ses séries dérivées, mais aussi de séries comme Les forêts d’Opal, Les naufragés d’Ythaq, Ekhö monde miroir, Les maîtres cartographes, Chimère(s) 1887 et tant d’autres. En découvrant la couverture, le lecteur se dit qu’il s’agit d’une déclinaison de plus dans le genre que cet auteur maîtrise et qui a fait sa renommée : la Fantasy. La couverture dégage un effet de séduction très puissant, avec la belle jeune femme en premier plan et son généreux décolleté, ses mains fines et son abondante chevelure blonde. Le jeune homme derrière arbore la curiosité et la vigueur de la jeunesse, avec un charmant petit animal de compagnie au pelage duveteux, et derrière une bibliothèque généreuse aux étagères intrigantes. La mise en couleurs ressort avec une grande richesse, appuyant les trois plans (celui de Lerëh un peu plus sombre, celui de Nuwan plus clair, celui de Waïwo plus uniforme), les effets spéciaux autour du Danthrakon, la manière de remplir les étagères avec des livres, très sophistiqué et très construit. Le fil de l’intrigue apparaît très simple : un ouvrage magique aux propriétés maléfiques (quelqu’un a dit Necronomicon ?), un jeune marmiton innocent, des mages très intéressés par cette source de pouvoir. Les autres composantes semblent s’apparenter à des clichés : du méchant inquisiteur à la petite bestiole duveteuse qui rappelle Le Fourreux, l’animal de compagnie de Pélisse, dans La quête de l’oiseau du temps, par Régis Loisel & Serge Le Tendre.



En feuilletant ce tome, une chose saute aux yeux : la quantité de cartouches de texte et de phylactères, pas étouffants comme peuvent l’être de ceux d’un tome de Blake & Mortimer, mais conséquents. À la lecture, le ressenti ne se révèle pas pesant, mais consistant. Le scénariste écrit dans une langue soignée, sans être pédante ou démonstrative, très agréable, vivante et apportant des informations à la fois sur la personnalité de chaque protagoniste et sur l’intrigue. Le lecteur n’éprouve aucune difficulté à se mettre au diapason de ce mode narratif, d’autant que lesdites informations sont dispensées avec fluidité et naturel, sur un mode adulte sans condescendance. Il remarque également une forme d’humour espiègle ou ironique, sans cynisme ou méchanceté. Cela commence doucement avec le cuisinier qui refuse à s’abaisser à porter des courses alors que son commis est visiblement surchargé, puis les échanges de piques entre le marmiton et l’élève issu de la haute société, sans oublier les facéties de la bestiole Tinpuz avec sa longue queue. Cela continue avec une alliance de termes, quand maître Waïwo explique que la personne qui lui a amené le Danthrakon est une amie des lettres et de l’or (le lecteur comprend bien que l’or passe avant les lettres). Puis Garman, le troisième élève, qui se met à noter servilement les paroles de maître Waïwo, car il est persuadé qu’il s’agit d’un moment historique. Sans oublier la négociation sur la rémunération de Dreled par son geôlier Funkre d’Aplemont. Une fois qu’il a noté cette forme d’humour, le lecteur le décèle facilement, par exemple la pique discrète contre les privilèges du mâle blanc, jeune et riche qu’est Didore.


La narration visuelle charrie également sa part d’éléments humoristiques. Les plus évidents : Rumbopöh goûtant une fleurotte fraîche en s’en mettant partout sur sa veste de cuisine, le bursus fonçant droit devant et les achats portés par Nuwan, volant dans les airs, les expressions de visage un peu exagérées pour mieux faire passer les émotions et les états d’esprit, les yeux ronds du homard fendu en deux pas un coup de tranchoir asséné avec force et dextérité, le fuff en train de baver sur le crâne du cuisinier, une grosse onomatopée BAF lorsque Lerëh décoche une gifle cinglante à Nuwan, ou encore une statue de pierre décochant une baffe à un soldat  comme un écho de la précédente (mais avec une autre onomatopée). Comme le scénariste, le dessinateur sait aussi se montrer plus fin : des expressions de visage très nuancées et un langage corporel qui va avec, Tinpuz se soulageant sur la veste de Didore en fond de case, ou encore le regard distrait de Nuwan quand le décolleté de Lerëh se rapproche. Le lecteur relève également la coordination entre scénariste et artiste, en particulier avec la présence de Dreled en page onze quand maître Waiwo parle de la manière dont il est entré en possession du Danthrakon, alors qu’elle n’est présentée qu’en page trente-et-un.



Certes, Olivier Boiscommun sait faire usage des cases avec uniquement un dégradé en fond, mais le lecteur le remarque à peine, grâce à la richesse de la narration visuelle. Dès la première page, il peut prendre tout loisir pour admirer les étals et les clients du marché de Kompiam. Il se rend compte que les marches menant à la demeure de maître Waïwo sont déjà présentes en arrière-plan. Au fil de cette séquence et des suivantes, il fait le constat de la cohérence de l’architecture des bâtiments, et de leur disposition des uns par rapport aux autres. Il prend le temps de regarder les tenues vestimentaires, et pas uniquement la robe élégante et sophistiquée de Lerëh, ou la tenue de travail du chef cuisinier, ou encore l’habit luxueux de Didore. Il se rend compte qu’il ralentit sa lecture régulièrement pour admirer une case spectacle : la vue globale de la ville, les victuailles sur la table de la cuisine, la fuite de Dreled alors qu’un temple s’écroule derrière elle, le grimoire s’emparant de Nuwan avec des effets spéciaux de couleurs très réussis, la transformation du jeune marmiton avec un jeu sur le lettrage qui en impose, etc. La narration visuelle rend ce monde de Fantasy palpable, consistant, élaboré et développé, lui apportant autant que les cartouches de texte.


En effet, le lecteur se projette dans un monde qui a bénéficié de l’investissement des auteurs pour qu’il soit plus qu’un environnement générique et insipide. Trois sortes de magie : magie du verbe, magie du sang, magie des éléments. Six races : humain, kohatola, bursu, nabire, landriole, Kobl. Tout le monde convoite le grimoire, et Nuwan a le malheur d’être reste seul dans la bibliothèque avec le Danthrakon. Il n’aurait pas dû. Le lecteur peut voir dans cette situation la démarche des charognards qui vont essayer de tirer profit du talent de Nuwan. Il peut également considérer la situation du marmiton comme un individu ayant un talent hors du commun à un jeune âge, et se retrouvant réduit à un objet de convoitise pour toutes les personnes qui voudraient l’utiliser pour leur profit. Un individu mis trop vite sur le devant de la scène et ne pouvant faire autrement que d’apprendre sur le tas à faire face à des situations qui le dépassent. Une sorte de fuite en avant en espérant qu’il y survive.


Ce premier tome s’inscrit dans la production pléthorique du scénariste avec tous les attributs qu’on lui associe : des dessins tout public avec une mise en couleurs chatoyante pour rendre le produit très attractif, et des éléments qui semblent prêts à l’emploi, sans réelle épaisseur, sans réelle saveur. La lecture ne réserve que des bonnes surprises : un monde original bien étoffé, aussi bien par les informations délivrées par les personnages, que par les informations visuelles. Une intrigue avec un fil directeur simple et solide, plusieurs factions souhaitant profiter de l’aubaine, chacune avec leur objectif. Des personnages immédiatement attachants. Une narration visuelle inventive et détaillée qui donne à voir ce monde, avec une mise en couleurs riche et séduisante. Une aventure tout public et grand spectacle, avec des thèmes intéressants.