mardi 2 juin 2020

La Bombe

Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2020. Elle a été réalisée par Alcante (Didier Swysen) & Laurent-Frédéric Bollée pour le scénario et par Denis Rodier pour les dessins. Il comprend 450 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de 5 pages de Didier Alcante, une d'une page de Denis Rodier, et une de deux pages de LF Bollée.

Au début, il n'y avait rien, mais dans ce rien il y avait déjà tout ! Une voix désincarnée évoque la formation de l'univers, celle de la Terre. Puis elle explique qu'elle incarne l'uranium auquel Henri Becquerel a donné son nom. À Berlin, dans l'université de Friedrich Wilhelms, Leó Szilárd (1898-1964) est en train de donner un cours à ses étudiants : il leur donne l'exercice dit du Démon de Maxwell. À la fin du cours, il voit les jeunesses fascistes défiler en bas. Puis, il discute avec Otto, un collègue, et lui explique qu'il émigre dans les plus brefs délais. En octobre 1938, Enrico Fermi (1901-1954) se trouve à l'ambassade des États-Unis pour passer les tests d'émigration. Le 10 décembre 1938, il reçoit le prix Nobel de physique, à la Maison des Concerts de Stockholm. Il explique à Pearl Buck (prix Nobel de littérature) le sens de l'épinglette sur les revers de veston des officiels italiens : un Fasces, une hache pour trancher les têtes, entourée de verges pour fouetter les corps. Le 30 décembre 1938 à Hiroshima, le patron d'une usine de motos permet à son employé Naoki Morimoto de rentrer plus tôt chez lui, pour accueillir son fils qui revient en permission. Chemin faisant, il achète deux stylos pour offrir à chacun de ses fils, puis un tricycle pour offrir à une jeune demoiselle avec l'accord de sa mère. Naoki Morimoto dîne enfin avec ses deux fils Kazuki (écolier) et Satoshi (pilote dans l'armée).

En février 1939, Leó Szilárd déjeune avec Enrico Fermi : il lui parle de Herbert George Wells, de ses romans de science-fiction, de ses recherches sur l'émission de neutrons, sur la possibilité d'une réaction en chaîne, sur la création d'une bombe surpuissante. Le 03 mars 1939, Leó Szilárd et son assistant ne comprennent pas pourquoi leur expérience avec de l'uranium et du béryllium ne permet pas d'observer les résultats espérés. La voix désincarnée de l'uranium revient pour évoquer l'invasion de la Bohême et de la Moravie, le 16 mars 1939. À Sankt Joachimsthal, un Oberleutnant inspecte la plus grande mine d'uranium d'Europe. Le 16 juillet 1939, Leó Szilárd et Eugene Wigner rendent visite à leur ancien professeur : Albert Einstein (1879-1955). Ils le convainquent d'écrire à la reine de Belgique pour attirer son attention sur la nécessité de sécuriser l'uranium belge. Une fois de retour à New York, Szilárd réfléchit à la nécessité de convaincre les États-Unis de créer leur propre bombe atomique, afin de ne pas se faire prendre de vitesse par les allemands. Le premier septembre 1939, l'Allemagne envahit la Pologne et l'armée allemande prend le contrôle des recherches sur le nucléaire en Allemagne. Le 18 septembre 1939, Edgar Sengier (1879-1963) effectue une visite des mines d'uranium dans la région de Katanga, au Congo Belge.


Dans sa postface, Didier Alcante explique ses motivations et le défi que représente un tel récit : rendre compte de l'ampleur du projet qui a conduit à l'explosion de 3 bombes atomiques Gadget, Little Boy, Fat Man. Parmi ses influences, il cite Gen d'Hiroshima (1973-1985) de Keiji Nakazawa, et il indique qu'il ne souhaitait pas traiter des victimes des bombes, n'ayant rien à apporter au témoignage de cet auteur. Il explique qu'au vu de l'ampleur il a souhaité travailler avec un coscénariste. LF Bollée indique que pour sa part il a été fortement marqué par le film Hiroshima Mon Amour (1959) d'Alain Resnais. Il s'agissait pour eux pour d'aborder aussi bien le contexte historique, que les enjeux politiques et militaires, ainsi que la dimension scientifique, en se montrant le plus rigoureux possible. Cette période de l'Histoire étant fortement documentée, les coscénaristes ont dû faire des choix, et n'ont pas pu parler de tout. Enfin dans la conception même du récit, il est apparu dès sa mise en chantier qu'il s'agirait d'une bande dessinée d'une forte pagination. Ils ont recruté Denis Rodier, un artiste canadien ayant travaillé pour DC Comics sur la série Superman, habitué à réaliser une narration visuelle efficace, allant à l'essentiel.

Les auteurs mettent à profit la pagination conséquente pour passer en revue la genèse de l'idée d'une telle bombe, son développement jusqu'à la création du Projet Manhattan, le contexte historique (en particulier la seconde guerre mondiale), les projets similaires menés par d'autres états dont l'Allemagne, les doutes de certains sur la nécessité de disposer d'une telle arme de destruction massive, les moyens mobilisés pour faire aboutir un tel projet, la nécessité du secret militaire, et les tentatives d'espionnages. Le lecteur retrouve les éléments attendus : Projet Manhattan, participation d'éminents physiciens (Enrico Fermi - 1901-1954, Robert Oppenheimer - 1904-1967, Werner Heisenberg - 1901-1976), décision d'Harry Truman, implication d'Albert Einstein. Il retrouve également les éléments de contexte de la seconde guerre mondiale : nazisme, commandos Grouse & Gunnerside (adapté au cinéma dans Les Héros de Telemark -1965- d'Anthony Mann), relations politiques avec Winston Churchill et avec Staline. En fonction de la familiarité du lecteur avec le projet Manhattan, il peut noter des détails qu'il connaissait déjà et d'autres qu'il découvre. Comme Alcante l'indique dans la postface, il a fallu faire des choix. Ils explicitent l'origine de l'appellation Trinity pour la première explosion à partir d'un poème de John Donne (1572-1631), mais ils ne parlent pas de l'aveugle Georgia Green qui a perçu la lumière dégagée par l'explosion. Ils développent le rôle important de Leó Szilárd, mais ils n'avaient pas la place d'évoquer l'importance de Niels Bohr (1885-1962) sur les différents scientifiques qui ont travaillé au projet Manhattan.


En entamant ce récit, le lecteur a conscience que la tâche du dessinateur n'est pas facile. Le récit est long et il contient beaucoup d'informations, par la force des choses. L'artiste va donc se trouver confronté à illustrer de copieuses discussions, voire de copieux monologues. Effectivement de temps à autre, une page va être composée de cases avec uniquement des têtes en train de parler, des phylactères pouvant s'avérer copieux en texte. Néanmoins ces occurrences sont très peu nombreuses au regard de la pagination. En outre, Denis Rodier se contente rarement de gros plans ou de très gros plans. Il privilégie les pans taille ou des plans italiens. Il représente très régulièrement les arrière-plans, souvent dans le détail, et il varie les plans de prise de vue, ne se limitant pas à des champs et des contrechamps. En outre, les scénaristes ont conscience d'écrire une bande dessinée et ils développent régulièrement des scènes d'action où les images racontent plus que les textes, avec parfois des pages dépourvues de tout texte. L'enjeu pour l'artiste est alors de se montrer efficace, de bien doser son effort pour la narration visuelle.

Les dessins s'inscrivent dans un registre réaliste et descriptif. L'artiste doit faire revivre de nombreux personnages passés à la postérité, et leur ressemblance est satisfaisante, que ce soit pour les scientifiques, les hommes politiques et le général Groves. Il met en œuvre une direction d'acteurs de type naturaliste, et les visages présentent une bonne expressivité, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. Le récit se déroule dans de nombreux endroits, et le dessinateur les rend tous uniques : façades d'immeubles, aménagement des pièces en intérieur, lieux géographiques variés. Outre assister à des discussions, le lecteur voyage beaucoup : Stockholm, New York, Hiroshima, Boulogne sur Mer (en 1803), Harvard, le chantier du Pentagone, le plateau de Hardangervidda en Norvège, Chicago, la Thaïlande, le Nouveau Mexique, etc. Il représente également des scènes d'action : l'attaque de l'usine de Vemork en Norvège, des attaques de navires américains par des pilotes kamikazes, l'entraînement de plongeurs kamikazes, et bien sûr l'explosion des deux premières bombes Gadget et Little Boy. Très rapidement, le lecteur apprécie l'efficacité des dessins : ils marient une approche descriptive européenne, avec une touche d'efficacité comics, pour une narration riche, sans être pesante ou fade. Il peut juste se contenter d'absorber la scène représentée sans s'y attarder, tout comme il peut prendre du temps pour regarder les tenues vestimentaires, les véhicules, les meubles, les appareils technologiques ou militaires, en appréciant la véracité historique discrète, mais bien réelle.


Au fil de séquences, le lecteur absorbe de nombreuses informations et observations, il côtoie de nombreux individus tous incarnés, à la fois visuellement, et à la fois par leurs convictions ou leurs compétences professionnelles. Il prend conscience de l'ampleur industrielle du projet (20.000 hommes pour le site X à Oak Ridge), de sa durée, des incertitudes, le plus souvent techniques et scientifiques, mais aussi politiques, et parfois morales. Il retrouve des éléments qu'il connaît, il en découvre aussi qu'il ne connaît pas. Il voit que les auteurs peuvent porter un jugement de valeur moral (par exemple sur les expériences d'injection de plutonium sur des êtres humains), mais c'est très rare car ils utilisent un ton factuel. Parfois, il se dit que d'autres points auraient pu être développés (d'autres sites, ou le nombre total de personnes ayant travaillé sur le projet), mais la démarche reste de nature holistique englobant énormément de paramètres. Puis il se demande quel est le point de vue des auteurs qui semblent être en position de simples journalistes d'investigation. Ce questionnement devient plus important vers la fin du récit où les événements sont plus connus par le public. Ce point de vue apparaît avec la chute de Little Boy sur Hiroshima : tous les efforts financiers, humains et technologiques ont mené à l'anéantissement de 200.000 vies humaines rien qu'à Hiroshima. Rétrospectivement, le lecteur mesure toutes les conséquences du choix des villes cibles, lors de plusieurs réunions dans des bureaux, en voyant l'ampleur de l'anéantissement de vies humaines. Toute cette énergie humaine investie dans un projet pharaonique pour anéantir autant de vies. Les auteurs ne s'étendent pas sur les victimes de la bombe, mais ils ont construit leur récit pour rendre compte de l'horreur indescriptible, inimaginable de cet engin de destruction massive, de mort.

L'ouvrage est présenté comme un reportage historique ambitieux sur la bombe atomique, en particulier celle d'Hiroshima. Le lecteur sait qu'il se lance dans une bande dessinée copieuse en termes de pagination et forcément copieuse en termes d'informations. Il s'agit d'une lecture rendue agréable par des dessins efficaces sans être fades, par une construction vivante, tout en comportant des moments d'explication copieux. Même en 450 pages, les auteurs ne peuvent pas tout caser, mais ils réalisent une présentation très riche, pédagogique et vivante, incarnée et pleine d'émotions, plus parlante qu'un article encyclopédique. Finalement, le lecteur en ressort avec une vision assez complète du projet, chronologique, technique et politique, contextualisée, et une horreur d'un tel investissement pour une destruction plus efficace. Il prend pleinement conscience du poids considérable que fait peser cette menace de destruction massive et planétaire sur l'inconscient collectif.


mardi 26 mai 2020

Caroline Baldwin, Tome 15 : L'ombre de la chouette

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet (2010) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2011 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Cette aventure comprend 46 planches.

Quelque part dans une forêt aux États-Unis, un groupe de voitures de police est arrêté, feux à éclats en fonctionnement. Caroline Baldwin descend de son quatre-quatre et rejoint le l'inspecteur Philips Ensemble, ils font quelques pas jusqu'à arriver au pied du cadavre, un individu d'une soixantaine d'années. Philips lui explique qu'il fut le PDG de Kristal Corporation. Dans sa poche, il a retrouvé une carte de visite professionnelle de Baldwin, à l'époque où elle travaillait pour Wilson Investigation. Dans sa voiture a été retrouvé un post-it avec les mots : to Caroline Baldwin, conspiration. Philips ajoute que l'ex PDG revenait d'une réunion des membres influents du parti républicain et qu'ils sont en train d'être interrogés. Non loin de là, un des deux individus cagoulés observant la scène se dit qu'il est temps de prendre la poudre d'escampette, avant que les policiers se mettent à fouiller les environs. Il fait rouler une pierre, et tous les policiers se lancent à sa poursuite, Caroline Baldwin en tête. L'autre mercenaire reste allongé prêt à appuyer sur la détente de son fusil à lunette. Baldwin parvient à rattraper le fuyard, mais il est abattu par le tireur embusqué.

À l'auberge du moulin de Léré, un peu à l'écart de la commune de Vailly en Haute-Savoie, l'agent Gary Scott et sa femme Lisbeth viennent prendre leur chambre pour deux nuits. Une fois installé, Lisbeth explique à Gary qu'il peut dormir par terre et qu'elle prendra le lit. Sous leur apparence de touristes, ils sont en mission pour le FBI. Scott a reçu un appel d'un ami d'enfance qui aujourd'hui travaille pour une des plus grandes institutions suisses. Il lui a déclaré avoir mis au jour un vaste complot terroriste. Vu le poste qu'il occupe, cet ami est aux premières loges pour observer les blanchiments d'argent et autres manœuvres financières criminelles et frauduleuses pouvant le cas échéant nuire aux intérêts des États-Unis. C'est la raison pour laquelle le FBI a pris cet avertissement au sérieux. Ils doivent retrouver le contact le lendemain au bord du lac de Vallon, dans la chapelle Saint Bruno. Le lendemain, Gary Scott pénètre dans la chapelle, pendant que Lisbeth guette à l'extérieur. Elle entend un coup de feu et voit une silhouette s'enfuir. Elle la poursuit et découvre un cadavre tenant dans sa main un billet de $1, avec le numéro de série partiellement entouré pour faire ressortir le nombre 1408.


Après un secret caché par une petite communauté au nord du Québec, et une tentative de manifestation chinoise au Tibet, André Taymans revient dans un registre de genre, celui de l'espionnage avec une dynamique de thriller. Il s'agit d'une histoire en deux parties qui trouve sa conclusion dans le tome suivant. Dans celui-ci, le lecteur va de surprise en surprise avec les deux personnages. Le scénariste a choisi de séparer Caroline Baldwin et Gary Scott qui se retrouvent devant des cadavres, et qui subissent les événements sans réussir à reprendre le dessus. Très habilement, Taymans fait en sorte que Caroline Baldwin reste bien l'héroïne de son récit. En effet, celle-ci se rend compte que son conjoint intermittent lui a caché des choses essentielles, ce qui fait que le lecteur ressent plus de sympathie pour elle que pour lui. Il la suit ballottée entre une course-poursuite dans les bois, un rendez-vous chez le médecin pour le suivi de sa séropositivité, deux phrases échangées avec Gary Scott sur le palier alors qu'ils se croisent l'un arrivant, l'autre repartant, et une visite dans une maison à louer à la campagne. Pendant ce temps-là, Gary Scott traverse des moments plus mouvementés : le guet-apens au lac de Vallon dans le canton de Fribourg en Suisse, la découverte des cadavres de bouteille de bourbon dans l'appartement qu'il partage avec Caroline, une mise à sac dudit appartement, et le souvenir de sa femme.

Le lecteur se rend compte qu'il se prête au jeu dès la première séquence : assassinat mystérieux, motivation inconnue, mercenaires cagoulés. Autant de conventions de genre espionnage/policier à la fois immédiatement divertissantes, à la fois servant à dévoiler une intrigue. André Taymans parsème son récit avec des indices, certains peut-être des fausses pistes, d'autres mystérieux et intrigants, et il le fait avec un dosage équilibré. Il y a à la fois ces éléments relevant d'un genre : des individus cagoulés, un nombre entouré sur un billet de banque, peut-être une guerre des services de renseignement, des relations détériorées entre Caroline et Scott pour augmenter le niveau de drame, un entrefilet dans un journal sur un appel aux malades incurables de devenir des kamikazes contre le grand Satan américain, des textos d'une personne décédée…Les dessins descriptifs permettent d'y croire dans le contexte de cette fiction. D'un autre côté, il y a des aspects plus prosaïques : la frustration de Philips à qui on a retiré l'enquête, le rendez-vous chez le médecin, le trajet en taxi à New York, la visite de l'appartement à louer, les longs trajets en voiture sur des routes interminable traversant de grandes étendues sauvages.


Ces deux composantes de la narration (conventions de genre + moments normaux) sont liées par la narration visuelle, naturaliste. La première séquence montre les personnages dans une forêt avec 2 essences d'arbres, une implantation plausible de ceux-ci. La séquence à l'auberge du Moulin de Léré donne la sensation que l'auteur y a séjourné, à la fois pour l'apparence du bâtiment et pour l'aménagement des chambres et de la salle de restauration. Le lecteur éprouve la sensation que l'artiste a vraiment fait la promenade qui mène à la chapelle Saint-Bruno. Il ne s'agit pas pour lui de caser des carnets de voyage, des dessins réalisés sur place en repérage. Les personnages s'intègrent dans ces lieux, évoluent en fonction de leurs caractéristiques (relief, aménagement), et avant tout en fonction de l'intrigue. À partir de la planche 12, le lecteur voit Caroline Baldwin, puis Gary Scott se déplacer à New York, en taxi ou en voiture du FBI. Il en profite pour regarder les façades de gratte-ciels, les affiches de spectacle dont une première évoquant une chienne de sorcière, une seconde sur un spectacle intitulé Moon River interprété par une certaine Cendrine. Il sourit en se rappelant que ce titre est celui du premier tome de la série et que Cendrine Ketels a interprété Caroline Baldwin dans un clip du groupe Feel the Noïzz où joue Erwin Drèze, un ami de Taymans. D'ailleurs on retrouve une affiche pour un de leur concert à l'auberge du Moulin de Léré. Dans les planches 19 & 20, le lecteur voit un cortège de voitures noires du FBI filer à toute allure dans les rues de New York, pouvant reconnaître un quartier de Manhattan.

Comme depuis le début de la série, André Taymans dessine dans une veine ligne claire, mais augmentée par des traits de texture dans les formes détourées, et la mise en couleurs ne se limite pas à des aplats unis de couleurs, mais comprend également des ombrages en ajoutant une nuance plus foncée de la teinte correspondante. Cette façon de dessiner donne des cases d'une lisibilité immédiate, permettant au lecteur de ne pas s'attarder sur les détails s'il le souhaite, alors même que la densité d'informations visuelles est élevée. Cela a également pour effet de donner un visage simplifié à Caroline Baldwin, un peu moins aux autres personnages. Éventuellement le lecteur peut être un moment décontenancé par ses yeux à l'iris vert bien rond, sa bouche entrouverte sur une zone blanche, sans singularisation des dents, et des mèches de cheveux aux formes inchangeantes même dans le feu de l'action. D'un côté cette représentation un peu simplifiées la rend plus expressive, et le lecteur peut plus facilement se projeter en elle. L'artiste met en œuvre une direction d'acteurs naturaliste : ils sont expressifs sans exagérer leurs postures ou leurs mouvements. Il porte une attention visible aux tenues vestimentaires, adaptées au climat et à l'activité. Le lecteur remarque que par ce beau temps, Caroline a recommencé à mettre ses sandales nu pied avec un petit talon.


L'immersion du lecteur dans le récit se fait très rapidement, à la fois grâce au naturel des personnages, à la consistance des environnements décrits avec soin et justesse, et les conventions d'espionnage qui attestent qu'il s'agit d'un divertissement. Il se rend progressivement compte que les éléments prosaïques viennent renforcer sa curiosité, que l'annonce d'une conspiration le rend soupçonneux de tout. Comment se fait-il que le médecin traitant de Caroline Baldwin lui propose un traitement justement à ce moment-là ? Les bouteilles de whisky vides signifient-elles que Baldwin est en train d'entrer dans une phase de déprime en se montant le bourrichon ? L'agent immobilier est-il de mèche avec des conspirateurs au vue de la voiture luxueuse qu'il a pu se payer ? André Taymans sait y faire pour provoquer la participation de son lecteur.

Avec cette première partie d'un diptyque, André Taymans donne l'impression d'augmenter le dosage des éléments de divertissement, se faisant plaisir en racontant un thriller dans lequel les 2 principaux personnages perdent pied, sans rien perdre du plaisir de découvrir des environnements urbains et des paysages sauvages. Le lecteur savoure cette intrigue de type complot, impatient de découvrir la deuxième partie.


samedi 23 mai 2020

Matsuo Bashô - Le maître du haïku

Ce tome contient une biographie du poète japonais Matsuo Bashō (1644-1694) en manga. L'histoire est initialement parue en 2012 au Japon, écrite et dessinée par la mangaka Naho Mizuki. Le manga en lui-même comporte 100 pages, dont 12 en couleurs, suivies par 88 en noir & blanc. L'ouvrage comporte également une introduction de 3 pages rédigée par Bernard Chevilliat sur la vie et l'œuvre de Matsuo Bashō, une présentation des 8 personnages principaux : Matsuo Bashō, Yoshitada Tōdō, Sanpû Sugiyama, Bokuseki Ôzawa, Yozaemon Matsuo, Sora Kawai, Kigin Kitamura, Sōin Nishiyama. À la suite des 100 pages de manga se trouve un dossier pour mieux comprendre, avec un texte de 4 pages présentant les différentes formes de poésie avec Matsuo Bashō, ainsi que les principaux poètes, un autre texte de 4 pages sur le grand voyage de Bashō, son œuvre, la culture populaire d'Edo, et 3 pages présentant 7 haïkus de Bashō, avec un bref commentaire explicatif pour chacun. Enfin, le lecteur trouve une carte du Japon matérialisant le voyage de la Sente étroite du Bout-du-Monde, et une biographie de 2 pages retraçant la vie de Matsuo Bashō en 17 dates.

Chapitre 1 : l'enfant d'Iga. Au début de l'été 1689, Matsuo Bashō est en route vers le temple Risshakuji, avec son disciple Sora Kawai qui peine un peu à la montée des marches vers ledit temple. Le poète marque une pause et observe la nature qui l'entoure dans cette montagne. Il note que ce paysage, cet air, tout semble disparaître comme aspiré par ces rochers. Il sort alors un papier et un pinceau et trace les caractères (les mores) pour noter ce qu'il vient de dire. Il reformule sa première version qu'il ne juge pas assez bien correspondre à ce qu'il ressent à la vue de ce paysage. Sora Kawai trouve les deux versions très bien. Bashō estime qu'il n'a pas encore réussi à trouver le mot juste pour exprimer parfaitement le caractère de ce paysage, de cet air. Finalement, il aboutit à : Quel paisible silence, il s'infiltre dans les rochers. Le chant des cigales. Le récit revient alors à l'enfance de Matsuo Bashō pour essayer de déterminer ce qui l'a amené à inventer cette nouvelle forme littéraire que l'on appelle Haïku, alors qu'elle n'existait pas à l'époque.



Matsuo Bashō es né en 1644 dans la province d'Iga, région correspondant au bassin d'Ueno situé dans l'ouest de l'actuelle préfecture de Mie. Enfant, il appréciait le spectacle de la montagne, les arbres, les libellules. Il s'appelait Kinsaku, puis son nom changea pour Jinshi-Chirô, en effet dans le Japon d'Edo l'individu changeait de nom au cours de sa vie. Son père se montrait sévère avec lui n'acceptant pas qu'il fasse ainsi l'école buissonnière. Il oblige son fils à suivre les cours de calligraphie et à participer aux entraînements d'arts martiaux. Bien que la famille des Matsuo fut une famille de paysans, elle avait pu occuper un rang lui permettant d'avoir un nom de branche ainsi que le droit de porter le sabre, grâce à la famille Tôdô du domaine de Tsu. L'enfant Matsuo Bashō ne comprend pas la volonté de son père, car il préfère passer sa vie à contempler les splendeurs de la campagne et de la montagne. Son père lui demande de lui parler de leur beauté. L'enfant est vite à cours de mots. C'est la raison pour laquelle le père veut qu'il étudie. En classe de calligraphie, le jeune Matsuo Bashō mesure à quel point un mot peut tout changer dans l'expression et la transmission de ce qu'il a éprouvé, ressenti.

Le manga commence donc par l'une des premières étapes dans le voyage qu'entama Matsuo Bashō en 1689, qui dura environ 156 jours et 2.300 kilomètres couverts pour la plupart à pied. L'autrice utilise cette séquence pour expliciter la démarche artistique du poète : exprimer la force d'un paysage, au travers d'un poème dans une forme courte et codifiée. Puis le récit prend une forme chronologique en revenant à l'enfance de Matsuo Bashō. Du coup, toute cette biographie devient une illustration d'un destin tout tracé dont l'aboutissement est la création de la forme du haïku, ainsi que son enjeu. Dans un premier temps, le lecteur trouve cette approche simpliste : une prophétie auto-réalisatrice dont l'issue est déjà connue, mais d'un autre côté, c'est bien le seul regard qu'un auteur contemporain peut jeter sur le passé. Ensuite, 100 pages de manga, c'est assez court. S'il a lu l'introduction de Bernard Chevilliat, le lecteur peut avoir l'impression qu'il ne fait que retrouver en images ce qui est dit en 3 pages de texte. Il peut aussi se dire que l'approche de cette biographie est finalement de se rapprocher de l'esprit d'un haïku en étant plus évocateur que longuement descriptif.



La narration visuelle de Naho Mizuki utilise de nombreuses conventions spécifiques des mangas de type Shōjo, c’est-à-dire plutôt à destination d'un lectorat féminins. Elle détoure les visages et les silhouettes avec un trait très fin et délicat. Elle a tendance à utiliser une approche romantique pour les visages, à exagérer certaines expressions de visage en simplifiant la représentation des bouches et des yeux, à ajouter des effets de lumière de type romantique, à se focaliser sur les personnages en ne dessinant les décors que lorsqu'ils sont évoqués par un personnage, à utiliser l'équivalent de trames mécanographiées (des trames de points plus ou moins denses, pour le ciel bleu, pour les feuilles de plante, etc.). Au fil des pages, c'est une évidence qu'il s'agit d'un vrai manga, et le lecteur en vient à s'interroger sur le choix de l'éditeur de l'avoir publié dans le sens occidental, plutôt que dans le sens japonais, de droite à gauche. S'il est curieux, il peut rechercher les cases où un personnage manipule un objet. Elles ne sont pas si nombreuses que ça, mais effectivement, ils sont majoritairement gauchers, du fait de l'inversion des pages. De même, les vêtements ne se ferment pas dans le bon sens. La narration visuelle est donc essentiellement focalisée sur les personnages : ils sont souriants pour la plupart, ce qui les rend immédiatement sympathiques. Ils se comportent correctement, et il n'y a pas de conflit à proprement parler. Même le coup porté par le père de Bashō pour le punir d'avoir fait l'école buissonnière est représenté de manière très édulcorée. Le lecteur en déduit que la mangaka a sciemment adopté un mode de dessin tout public. Cela ne l'empêche pas de s'investir pour respecter l'exactitude historique quand nécessaire : les vêtements d'époque, les constructions comme le temple dans la montagne, la maison de la famille Batsuo, la magnifique demeure des Tôdô, et bien sûr l'ermitage du bananier. Elle soigne également les paysages afin que le lecteur puisse ressentir ce qui inspire le poète : le paysage de montagne dans la région de Yamagata, le lieu-dit de Yoshino où s'était arrêté le moine Saigyô, la paysage de Matsuhima, l'impétuosité du fleuve Mogami.

Effectivement, cette biographie élude toutes les aspérités de la vie du poète Matsuo Bashō, mais sans verser dans l'hagiographie. C'est l'accomplissement d'un destin déjà connu par le lecteur, raconté en 5 courts chapitres : 1. L'enfant d'Iga, 2 Vers la voie du Haïkaï, 3. La vie à Edo, 4. L'ermitage du bananier, 5. La sente étroite du Bout-du-Monde. Il s'agit donc surtout d'un manga de vulgarisation accessible à tous les publics. Le lecteur adulte peut en ressortir un peu frustré, à la fois par la brièveté de la pagination, à la fois par la faible densité des éléments historiques. D'un autre côté, en prenant du recul, il constate qu'il a suivi Mastuo Bashō durant ces étapes de formation essentielles dans son parcours de vie qu'il l'a mené à devenir le maître du haïku. Naho Mizuki aligne ces moments essentiels, dans une narration fluide, pas surchargée, mais finalement assez dense en termes d'éléments présentés. Et puis l'ouvrage n'est pas terminé.



Étant un peu resté sur sa faim, le lecteur adulte jette un coup d'œil aux textes qui suivent le manga, regroupés sous le titre générique de Pour mieux comprendre. Le premier texte explique ce qu'est un haïku : son origine, l'histoire du renga, la composition d'un haïku, les kigos, les plus célèbres poètes japonais du XVIe et XVIIe siècle, les plus célèbres poètes de l'époque moderne. Avec ces explications, le lecteur comprend mieux certains passages du manga en particulier l'écriture de poèmes de type haïkaï en collectif évoluant en écriture solitaire de haïku, ainsi que sa forme très codifiée en tercet de dix-sept mores, au rythme harmonieux sur une structure 5-7-5. La page consacrée à La sente étroite du Bout-du-Monde, le grand voyage de Bashō, évoque la composition du recueil de haïkus à partir des notes de voyage de Bashō, ainsi que l'intention du voyage, et évoque rapidement Sora Kawai (1649-1710), le disciple de Bashō. Le texte suivant présente 5 ouvrages de Matsuo Bashō en un bref paragraphe chacun, puis la culture populaire d'Edo (Voyager à l'ère d'Edo, Les villes étapes, Le pèlerinage à Isé, Les cinq routes d'Edo, Le pèlerinage de Shikoku). Le texte suivant (en 3 pages) présente 7 des haïkus les plus célèbres du poète, extraits de La sente étroite du Bout-du-Monde. Il en est donné deux traductions différentes, avec un paragraphe d'explication. Ainsi placé vers la fin d'ouvrage, cette présentation permet au lecteur de mesurer toute la richesse culturelle de ces courts poèmes, inaccessibles au lecteur occidental sans un commentaire et une interprétation, même si leur lecture seule est envoûtante.

De prime abord, cet ouvrage est assez surprenant : un manga publié dans le sens occidental, sur un poète majeur du Japon, avec une narration visuelle tout public, et une biographie finalement succincte. Le manga emplit son office de passeur en présentant la figure historique de Matsuo Bashō, tout en paraissant une évocation trop rapide. Sous réserve de lire les autres éléments de l'ouvrage (les différents textes), cette frustration du lecteur disparaît car ils viennent complémenter le manga, et le tout forme un ouvrage de vulgarisation très accessible. Pour lire les haïkus de Matsuo Bashō, le lecteur peut ensuite se lancer dans L'intégrale des haïkus : Edition bilingue français-japonais, comportant des commentaires pour chaque haïku afin de pouvoir mieux en apprécier les différentes saveurs, grâce à des explications culturelles.


mardi 19 mai 2020

Le loup

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette, scénario et dessins, et par Isabelle Merlet pour la mise en couleurs. Il se termine par un texte de 4 pages de Baptiste Morizot, complété par une peinture en double page de Rochette, un paysage du massif des Écrins, entre impressionnisme et expressionnisme.

Quelque part dans le massif des Écrins en Isère, la nuit tombe et un grand troupeau de brebis achève de se déplacer pour s'installer pour la nuit. En hauteur, une louve et son petit les observent. La lune brille dans un ciel sans nuage. En pleine nuit, la louve se lance à l'attaque, suivie de loin par son louveteau. Elle se jette dans le troupeau et commence à égorger plusieurs bêtes. Alors qu'elle achève une brebis de plus, Gaspard, le berger, lui tire dessus et l'abat. Son chien Max se met à hurler : Gaspard le fait taire. Il prend soin d'extraire la balle de la blessure de l'animal, puis il indique à son chien qu'ils rentrent à la cabane. Dans le lointain, le louveteau a tout observé. Après le départ de l'homme et du chien, il s'approche de sa mère et cherche à téter, mais les mamelles sont mortes, taries. Affamé, il tête la blessure, s'abreuvant au sang encore chaud de sa mère. Le lendemain, Gaspard est redescendu au village et il prend un verre au bar, en papotant avec un copain. Il indique que c'est la deuxième attaque de l'année, que la louve a égorgé cinquante bêtes, des agneaux et des brebis, un vrai carnage. Il a dû abattre dix bêtes blessées, et qu'il a dû en égorger d'autres de ses propres mains, faute d'avoir assez de cartouches. Il indique que si ça se reproduit, il abattra le loup même s'il se trouve dans le parc national.

Les vautours ont fini par repérer le charnier et viennent arracher de la chair sur les carcasses. Le louveteau vient lui aussi s'y nourrir. Gaspard a repris son métier de berger et accompagne son troupeau dans ses déplacements, avec l'aide de son chien Max. Le temps est venu de redescendre le troupeau pour le livrer aux camions de l'abattoir. Dans le village, la propriétaire du café l'accompagne pour la fin du trajet. Gaspard lui avoue que c'est lui qui a tué la louve. Elle avait déjà tué 150 brebis la saison précédente. Il ajoute que le berger et le loup ne sont pas faits pour vivre ensemble. Il s'interroge sur le fait que les brebis vont toutes finir à l'abattoir et si ça fait vraiment une différence qu'elles meurent ici ou là-bas. Lui-même est content à l'idée que la chasse au chamois recommence la semaine prochaine, car ça le démange. Dès le lendemain, Gaspard est en montagne, il observe un aigle à la jumelle. Celui-ci de précipite sur un chamois, mais qui s'avère une proie trop lourde pour lui. Mais ce n'était pas son jour : Gaspard l'abat. Il s'approche du cadavre, en retire le cœur, le foie et les poumons qu'il laisse sur place pour l'aigle. En se retournant, il aperçoit le louveteau qui s'est approché et s'est emparé des abats.



En 2018, Jean-Marc Rochette surprend la critique et le lectorat avec un ouvrage biographique, réalisé avec Olivier Bocquet : Ailefroide : Altitude 3 954, un succès mérité. En découvrant a couverture du présent tome, le lecteur établit une filiation immédiate : mêmes lieux, même personnage solitaire amoureux de la montagne, même palette de couleurs. Plus de la même chose ? Effectivement, le récit bénéficie d'une unité de lieu : le massif des Écrins, un grand massif montagneux des Alpes situé dans les Hautes-Alpes et en Isère. Qu'il ait lu ou non Ailefroide, le lecteur éprouve la sensation de gravir lui-même dans les pentes raides au côté de Gaspard, de marcher dans les herbages en surveillant les bêtes, de scruter l'horizon pour apercevoir le loup. Dès la première page le lecteur peut admirer le savoir-faire visuel de l'auteur. Trois cases montrent les brebis et les agneaux en train d'avancer en troupeau, jusqu'à un plateau, sous une lumière orangée de fin du jour. Les dessins semblent manquer un peu de finition dans les détails : des traits rapides pour donner l'impression de l'herbe, des petits traits secs pour la texture des brebis, des petits aplats de noir aux formes irrégulières pour les ombres allant grandissant. Les planches de Rochette peuvent donner l'impression en surface d'esquisses rapidement reprises, sans être peaufinées. Pourtant chaque lieu est unique et plausible, plus réaliste que s'il était représenté de manière photoréaliste. S'il n'est pas familier de la montagne, le lecteur s'en rend compte dans le village ou dans les rares séquences d'intérieur : ces endroits existent et sont représentés avec une grande fidélité à la réalité.

Une fois ce constat effectué, le lecteur se rend plus facilement compte de la justesse de la représentation des paysages de montagne. Le regard de Gaspard porte souvent sur les montagnes au loin, et elles sont représentées avec la même impression de spontanéité que le reste, sans jamais être génériques. Il y a une cohérence d'un plan à l'autre et une intelligence du terrain. À aucun moment, le lecteur ne se dit que dans la réalité ça ne peut pas être comme ça, ou que le relief présente des caractéristiques farfelues. De la page 55 à la page 64, dans la neige, le berger se livre à une longue traque du loup de l'entrée du vallon jusqu'au sommet des barres rocheuses. À chaque planche, le lecteur éprouve la sensation de respirer un air plus froid, de sentir le pas assuré de Gaspard marchant dans une neige fraîche, de sentir son souffle devenir plus court, de progresser sur des reliefs traîtres où le loup progresse sans difficulté. L'effort physique se ressent, alors même que les dessins ne montrent qu'une silhouette humaine emmitouflé dans un anorak, avec un bonnet, se déplaçant sur des surfaces grises. Il faut un grand savoir-faire de bédéaste pour réussir à faire passer ainsi ces ressentis, et une grande connaissance de la montagne pour savoir aussi bien la représenter. Après plusieurs nuits passées dans un refuge de haute montagne, Gaspard reprend sa traque dans une neige nouvelle et beaucoup plus lumineuse, pour des paysages grandioses dans lesquels l'individu est dérisoire, et malhabile par rapport à un animal comme le loup. Après coup, le lecteur se dit que la mise en couleurs est parfaitement en phase avec les dessins, comme si elle avait été réalisée par Rochette lui-même. Ce dernier a dû donner des consignes précises à Isabelle Merlet, ce qui n'enlève rien à la qualité de son travail.



Il est possible de prendre ce récit au pied de la lettre : un berger d'une cinquantaine d'années qui refuse de laisser le loup décimer son troupeau. L'homme lutte contre un prédateur terriblement efficace, une forme de rivalité guerrière comme le développe Baptiste Morizot dans sa postface. Il s'agit alors pour l'homme d'envisager autrement sa place dans l'environnement. Il développe également une vision plus sociologique, dans laquelle l'homme doit passer à un mode relationnel de respect mutuel et de réciprocité. Ces interprétations du récit parlent au lecteur et lui rappellent plusieurs images où l'histoire semble s'approcher du conte : les dents de la louve dans la nuit (page 7), le louveteau s'abreuvant au sang du cadavre de sa mère (page 11), le louveteau devenu grand interdisant à deux autres loups de se nourrir du troupeau du berger (pages 46 & 47), le loup menant le berger toujours plus haut dans les montagnes (pages 59 à 63), l'apparition de Max à Gaspard dans le refuge (page 70), et quelques autres. Autant d'images fortes, agissant comme des symboles ou des métaphores.

Le lecteur est également frappé à la pagination dévolue à la traque du loup, de la page 55 à la page 94. Il s'agit d'un passage terrifiant, Gaspard pourchassant le loup sur son propre territoire, à la fin de l'hiver, alors que les pentes sont encore enneigées. Les pages montrent un individu bien équipé, totalement isolé de la civilisation, dérisoire dans l'immensité de blanc, dans un environnement totalement indifférent à son existence. En cohérence avec ses actions précédentes, Gaspard s'entête prenant des risques : c'est à la fois une obsession que de tuer le loup, mais aussi un défi que de se montrer à la hauteur de la montagne. Il apparaît alors une dimension psychologique : l'individu obstiné, refusant de reconsidérer son objectif, prenant des risques pour l'atteindre. Le lecteur ne peut pas s'empêcher de trouver son comportement absurde (risquer sa vie en sautant par-dessus une crevasse), et en même temps admirable (donner le maximum pour réussir son entreprise). Il devient le témoin de l'expression d'une obsession au-delà du raisonnable, que ce soit en termes de risque raisonnable, ou en termes de ne pas pouvoir raisonner quelqu'un. L'issue de cette quête permet de sortir d'un système de pensée binaire (tuer le loup ou subir ses attaques) et provoque une libération d'une situation bloquée, une libération psychologique intense.

Malgré les apparences (dessins, couleurs) cette bande dessinée est bien autre chose que le précédent ouvrage de son auteur. Jean-Marc Rochette raconte une histoire flirtant par instant avec le conte. Sa représentation de la montagne est toujours aussi extraordinaire dans sa justesse et sa capacité à y projeter le lecteur, avec une mise en couleurs en parfaite adéquation. Le récit se prête à plusieurs interprétations, d'un point de vue écologique, d'un point de vue socioculturel, ou encore d'un point de vue psychologique.


jeudi 14 mai 2020

Les Aventures de Dick Herisson, tome 9 : Le 7ème cri

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu (1998) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 2000. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 46 planches de bande dessinée.

Dans les années 1930, au muséum d'histoire naturelle de Paris, le conservateur Abel Glansec finit d'écrire une lettre adressée au directeur du muséum. Il la met dans une enveloppe, et la pose en évidence sous un crâne sur son bureau. Il sort en prenant son chapeau, ne répond pas à ses collègues qui le salue, et se rend au zoo, devant la fosse aux ours. Il retire posément sa blouse, enjambe le parapet et saute dans la fosse où il est dévoré par deux ours. Le lendemain, Dick Hérisson prend le train et lit le gros titre de la une du journal qu'est en train de lire le voyageur assis en face de lui : un suicide peu ordinaire, avec une représentation d'artiste de Glansec dans les pattes d'un ours. La conversation s'engage et le monsieur demande au détective s'il a déjà entendu parler de l'expédition Schnapsberg - Malhet. Il s'en souvient : une expédition au Tibet. Son interlocuteur lui rappelle que tous les membres de l'expédition ont échappé de peu à la mort : Auguste-Philippe Pincechat avec un cancer, Glansec seul rescapé du déraillement du Paris-Brest. Hérisson ajoute que son ami Félix Langoulvent a survécu par miracle après avoir été laissé pour mort par des bandits mexicains. Le monsieur ajoute que Malhet lui-même se faisait sauter la cervelle l'an dernier. Le train s'arrête à Kerpolic, et Dick Hérisson prend congé car il descend là.

Dick Hérisson se retrouve sur le quai de la gare de Kerpolic et constate que son ami Langoulvent n'est pas venu le chercher. Il hèle un employé et lui demande où il peut trouver un taxi. La réponse : il n'y en a pas, Dick Hérisson est bon pour marcher jusqu'à Crech'Morloc, une heure à pied à travers la lande, en suivant bien le chemin. Il suit bien le sentier comme recommandé, mais il arrive à une bifurcation sans indication. Il se fit à son sens de l'orientation et entend bientôt un gémissement bizarre. Il se rend compte en contournant un rocher qu'il s'agit d'un marin, Alcibiade Le Goulec, qui joue de la cornemuse. Le marin le rassure : Crech'Morloc se trouve juste derrière la dune, par contre Hérisson va devoir passer la nuit à l'auberge car le manoir se trouve de l'autre côté d'un bras de mer et n'est accessible qu'à marée basse. Dick Hérisson va prendre une chambre à l'auberge du Crabe Vert en se recommandant de Le Goulec. Alors qu'il fume sa pipe à la fenêtre, la femme de chambre accorte lui apporte une tisane, offerte par la maison. La nuit, Dick Hérisson est tiré de son sommeil par un gémissement insistant. Il se lève et descend voir au rez-de-chaussée. Dans une chambre, il observe une scène étrange : 5 personnes en habit de deuil autour d'un lit. Dans le lit, se trouve une femme qui émet le gémissement. Bientôt une sorte d'ectoplasme sort de sa bouche et il se forme une image : un homme court sur la lande, vers un phare. Hérisson le reconnaît : il s'agit de Langoulvent.


Didier Savard maîtrise l'art de la séquence introductive à la perfection : un beau plan d'ensemble sur la façade du muséum d'histoire naturelle de Paris, une première planche muette, deux bulles de dialogues dans la case supérieure de la deuxième page, et à nouveau des cases muettes pour les planches 2 & 3. Le lecteur retrouve sa minutie dans le rendu des bâtiments : l'exactitude avec les bâtiments et statues existants, la taille et la granulosité de la pierre. Par la suite, il peut admirer de la même manière une petite gare de province (à Kerpolic) déserte et plus vraie que nature, un beau château en Bretagne avec sa grille d'entrée en fer forgé et son propre phare, ka somptueuse demeure des Malhet et son domaine, une église à Arles, l'un des musées de Marseille, des bâtiments industriels d'une usine de fabrication de locomotive. Planche 23, il découvre une petite case correspondant à une vue du ciel partielle d'Arles, avec les arènes au premier plan, attestant de l'investissement de l'artiste pour donner à voir les différents lieux. Les décors intérieurs sont tout aussi soignés : l'aménagement du bureau d'Abel Glansec, la chambre de l'auberge du Crabe Vert, le salon du château de Langoulvent, l'institut médico-légal de Saint-Brieuc, le salon du château des Malhet avec sa belle bibliothèque, son hall d'entrée avec une arche et un très bel escalier avec sa rampe en fer forgé, les piliers et les arches de l'église fréquentée par Axel Malhet, l'intérieur plus simple de la maison de Jérôme Doutendieu, le spacieux bureau de Léon Malhet dans les locaux de l'usine de locomotive. Pour ce bédéaste, les lieux ont une histoire et une importance primordiale dans le déroulement du récit, et il apporte un soin remarquable à les décrire pour leur donner de la consistance.

Cette séquence introductive toute en image installe également tout de suite le mystère : un suicide inexpliqué, effectué par un individu quadragénaire, très posé, très calme, très méthodique absolument pas sous l'emprise de l'émotion. Découvrant la planche 4, le lecteur pense immédiatement la première planche de l'album Les 7 boules de cristal de Tintin, avec la discussion sur le retour des membres d'une expédition au Pérou et du mal qui les frappe. Dès le début, le scénariste joue avec son lecteur : membres d'une expédition dans une contrée éloignée qui sont frappés d'une malédiction, bruits bizarres sur la lande bretonne la nuit, cauchemar prémonitoire, étrange transformation d'une jeune femme de chambre accorte le soir en une quadragénaire replète le matin, décomposition anormalement rapide des cadavres des suicidés, et une expédition dont les membres ont dû être recueillis par des moines tibétains pratiquant le chamanisme. C'est l'habitude de la série : introduire une touche fantastique plus ou moins plausible, mais en tous les cas raccord avec la référence aux aventures d'Harry Dickson et avec l'esprit des romans d'aventures de l'époque. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut choisir de prendre cette approche pour de la dérision respectueuse, ou de se prêter au jeu d'y croire. Il constate que comme à son habitude Didier Savard prend plaisir à installer un climat étrange à la saveur surnaturelle, Hérisson et Doutendieu ne sachant pas trop sur quel pied danser, ce qui fait hésiter le lecteur quant à l'attitude à adopter, premier ou second degré. Il remarque aussi que l'auteur ne se sent pas tenu de tout expliquer, en l'occurrence la décomposition accélérée des cadavres.


Le lecteur prend également grand plaisir à observer les personnages, leurs postures, leurs expressions. Après le calme imperturbable d'Abel Glansec, il regarde les expressions blasées de l'interlocuteur d'Hérisson dans le compartiment, visiblement un individu sûr de ses conclusions, l'étonnement d'Hérisson sur la lande en entendant ce bruit inquiétant, le flegme de la serveuse de l'auberge (se déplaçant en charentaises), l'entrain de Jérôme Doutendieu en train de réfléchir aux informations dont ils disposent avec Hérisson, la gentillesse assurée de Véra Malhet, la prévenance polie de Léon Malhet, l'imperturbabilité d'Axel Malhet visiblement plus dans son monde que dans la réalité. L'artiste décrit des adultes se comportant comme tels, avec une personnalité bien affirmée. Au fur et à mesure que l'enquête progresse, l'auteur surprend régulièrement son lecteur avec des images qui sortent de l'ordinaire : la ménagerie du muséum d'histoire naturelle, les cinq personnes vêtues de noir autour du lit d'une femme allongée dont une matière ectoplasmique sort de la bouche, la chute lente du cadavre assis sur le banc du jardin du Luxembourg, le rassemblement pour l'allocution politique de Léon Malhet, etc.

S'il a commencé la série avec le premier tome, le lecteur sait qu'il n'a pas grand espoir de trouver le coupable avant Hérisson & Doutendieu. Il se laisse donc porter par leur enquête : discussions avec les personnes concernées, nouveau suicide, découverte des liens entre les personnages, et une ou deux morts supplémentaires. Depuis le tome 6, il a remarqué que Dick Hérisson n'est pas un si bon détective que ça : il peut se tromper complètement, ou se faire mener en bateau. La remise en question de ses compétences par le lecteur atteint un autre niveau au cours de l'histoire. Hérisson ne fait pas le lien par lui-même entre les différents morts et l'expédition sur les plateaux de Kaddesh dans le désert de Golög : il faut que ce soit Doutendieu qui lui dise. C'est encore Doutendieu qui remarque l'indice déterminant pour trouver le coupable, en planche 35. Sans avoir l'air de rien, Didier Savard sape la figure du détective, en faisant en sorte que finalement Dick Hérisson se contente d'aller voir les personnes intéressées et de leur poser des questions, mais que le vrai travail de déduction est effectué par Jérôme Doutendieu. Ce qui pouvait s'apparenter au hasard des avancées de l'enquête dans les tomes précédents devient une évidence dans celui-ci.

À nouveau Didier Savard reprend les conventions narratives des aventures d'Harry Dickson et de la littérature de ce genre à cette époque, pour les faire siens et raconter une enquête teintée d'un parfum de surnaturel. S'il se prête au jeu, le lecteur prend grand plaisir à cette possibilité d'une malédiction en provenance d'un pays mystérieux dans les années 1930, propice à enflammer l'imaginaire. Il peut se projeter dans des lieux consistants et spécifiques. S'il y prête attention, il se rend compte que l'auteur se montre subtilement facétieux envers son personnage principal, et donc avec les conventions du roman policier.


mardi 5 mai 2020

Le Mahâbhârata

Ce tome constitue une adaptation du roman du Mahâbhârata effectuée par Jean-Claude Carrière (1989). Il peut donc se lire indépendamment de tout autre histoire, sans connaissance préalable. L'adaptation en bande dessinée a été réalisée par Jean-Marie Michaud, bédéaste, auteur entre autres de La saison de la Coulœuvre], sur un scénario de Serge Lehman. Le tome commence avec une introduction d'une page évoquant quelques caractéristiques du Mahâbhârata (poème épique composé en sanskrit au quatrième siècle avant notre ère, quinze fois plus long que la Bible), du Chant du Bienheureux (la Bâghavad Gîta), et le roman de Jean-Claude Carrière.

La bande dessinée commence avec un trombinoscope des personnages. Ils sont au nombre d'une quarantaine, dont les Fondateurs, les 5 Pandavas les dieux, les 100 Kauravas. Elle comporte 6 chapitres : (1) Le brouillard des origines, (2) De l'enfance des princes au royaumes en héritage, (3) L'exil, (4) Le choix des armes, (5) Amère victoire, (6) Épilogue. Trois mille ans avant notre ère, Vyasa, un vieil homme en pagne et à la longue chevelure blanche, arrive dans une clairière et s'approche d'un jeune garçon assis au bord du fleuve. Il lui demande s'il sait écrire, car il a composé un poème et il lui faut quelqu'un pour l'écrire. Vyasa explique que ce poème parle de l'histoire de la race du garçon, et d'une vaste guerre. Ils entendent quelqu'un siffloter, et Ganesha arrive dans la clairière en portant un livre vierge car il a entendu que quelqu'un cherche un scribe. Il s'installe en tailleur, s'arrache une défense et la trempe dans un pot d'encre de Chine. En réponse à la demande de Krishna, Vyasa commence par raconter sa naissance : comment sa mère est née du sperme d'un roi tombé dans le ventre d'un poisson, et sa rencontre avec un pêcheur. Le règne du roi Santanu avait installé un âge d'or. Un jour qu'il se baigne dans le fleuve, la divinité Ganga lui offre un fils : Bhishma. Vingt ans plus tard, Santanu retourne au fleuve et il voit Satyavati (la mère de Vyasa) en train de se baigner. Il lui fait une demande en mariage, et elle lui indique qu'il doit la faire devant son père le pêcheur. Ce dernier n'accepte de donner la main de sa fille qu'à la condition que le fils né de cette union ne devienne roi. Santanu oppose le fait qu'il a déjà un fils. Le pêcheur est inflexible.



Bhishma lui-même (le fils de Santanu) va à son tour trouver le pêcheur pour lui demander de changer d'avis. Devant son insistance, Bhishma promet de renoncer à la royauté, et, suprême assurance, il promet également de renoncer à connaître l'amour d'une femme, pour assurer l'absence de risque de conflit entre descendants. Des voix célestes s'élèvent alors pour répéter le vœu de Bishma : Jamais l'amour d'une femme. En récompense de son vœu, il reçoit le pouvoir de mourir le jour de son choix, c’est-à-dire de devenir immortel s'il le souhaite. Santanu et Satyavati ont un fils qui grandit chétif. Bhishma se charge de lui trouver trois épouses, mais Amba (l'une des trois) demande à retourner chez le roi qui s'apprêtait à l'épouser. Quand elle arrive chez lui, il la renvoie estimant qu'elle est souillée. Bhishma refuse de la prendre comme épouse, pour honorer son vœu. Amba promet de se venger et de trouver quelqu'un qui tuera Bhishma. Santanu finit par décéder, mais son fils meurt enfant le jour de ses noces. Vyasa, le jeune garçon et Krishna constatent que le récit s'arrête là. Vyasa propose que ce soit lui-même qui féconde les princesses afin que la lignée royale se perpétue. Les enfants de ces unions sont Dhritarashtra et Pandu.

L'introduction explicite que le Mahâbhârata est quinze fois plus long que la Bible : une bande dessinée de 438 pages ne peut donc pas reprendre l'intégralité de son contenu. Elle indique également que cette version du Mahâbhârata correspond à une version épurée et reprise pour en faire un roman avec une forme plus facile d'accès pour le lecteur européen, celle de Jean-Claude Carrière. L'objectif des auteurs est donc de présenter l'intrigue principale du poème épique, sans les digressions, avec quelques transitions pour rendre la narration plus fluide. Toutefois, le lecteur sait qu'il ne s'apprête pas à plonger dans un récit comme les autres. Sa motivation pour se plonger dans cette bande dessinée relève vraisemblablement de l'intention de découvrir cet ouvrage essentiel de la culture indienne, par un biais accessible. Il se doute donc qu'il va se trouver dans des histoires où les divinités interviennent, avec des événements semblants arbitraires, et des lois d'une autre époque, et dans le cas présent d'une autre culture.



Premier constat : la lecture de cette bande dessinée s'avère facile et agréable. Jean-Marie Michaud crée une personnalité visuelle distincte pour chacun des nombreux personnages, le rendant identifiable au premier coup d'œil, sans effort pour le lecteur. Karna se reconnait facilement grâce à sa chevelure rousse, caractéristique flagrante. Pour les autres personnages, l'artiste joue sur les formes du visage, sur la morphologie, sur la coupe de cheveux, les tenues vestimentaires, etc. Il n'use pas de caricature, restant dans un registre naturaliste (sauf pour les divinités), sans exagérer les traits distinctifs des êtres humains de cette région du monde. Sa direction d'acteurs s'inscrit également dans un registre naturaliste, sauf quand un personnage se lance dans un soliloque emphatique, ou se trouve sous le coup d'une émotion intense, auquel cas son visage et ses gestes sont plus marqués. En près de 440 pages, l'auteur doit délivrer un volume conséquent d'informations : il a opté pour des scènes de dialogue régulières sans être lourdes et des passages espacés portés par des cellules de texte brèves. Dans le premier cas, il a régulièrement recours à des plans poitrine ou des gros plans, mais sans en abuser, sans se limiter à des alternances de champ et contre-champ en guise de seule mise en scène. Il en découle une lecture fluide et légère, sans impression de devoir subir un gavage d'informations. L'artiste sait ménager des pages silencieuses (dès la première page en fait), des dessins en pleine page et une séquence inoubliable en double page quand Dushassana enlève sa robe à Daupana. Il s'amuse également à introduire une ou deux références d'art, comme une construction impossible (pages 108 & 109) empruntée à Maurits Cornelis Escher (1898-1972).

En termes de narration graphique, Jean-Marie Michaud a fort à faire : il doit montrer les tenues vestimentaires d'époque, ainsi que les constructions d'époque à commencer par les palais. Le lecteur peut voir qu'il s'est inspiré de représentations anciennes pour concevoir une palette de garde-robes qui aille du pagne le plus simple, à la robe ouvragée de cérémonie, en passant par les tenues de combat. Pour un lecteur néophyte, il réussit très bien à créer une impression hindoue., à la fois pour les étoffes, pour les motifs des tissus et leur coupe. Le lecteur garde à l'esprit qu'il s'agit plus d'un conte que d'un reportage, et que le dessinateur est tout à fait légitime à faire usage de licence artistique dans un récit où apparaissent des divinités à l'allure baroque pour un européen. Krishna est vraiment représenté comme un individu avec un corps de jeune enfant et une tête d'éléphant. Là encore, Michaud adopte un compromis visuel entre des représentations hindoues traditionnelles, et une représentation plus européenne, par exemple pour les portraits en pleine page de Brahmâ, Shiva et Vishnu (pages 90, 91, 92). Il agit de même en ce qui concerne les bâtiments, entre palais dont il reste possible de voir les vestiges et licence artistique. Il réalise des dessins descriptifs parfois très détaillés, pour un palais, pour des bas-reliefs, des sculptures, des trônes. Au fil des séquences, le lecteur fait le constat de villes cités isolés les unes des autres, avec une forte importance des paysages naturels. Il s'interroge sur l'endroit où peuvent se trouver les fermes, les champs et les élevages. Mais il est vrai que le récit ne s'attarde pas sur ces éléments. Il constate que l'artiste fait un effort pour montrer une végétation plausible, mais sans qu'il soit possible de pouvoir identifier les essences, et pour les peupler avec une faune cohérente.



En fonction des séquences, Jean-Marie Michaud gère la densité d'informations visuelles. La longue séquence de bataille (de la page 263 à la page 420) se déroule sur une plaine désolée, sans beaucoup de relief si ce n'est trois touffes d'herbe. Dans d'autres séquences au contraire, l'artiste investit beaucoup de temps pour réaliser des cases pleines de détails. En particulier dans cette même séquence, le lecteur croit pouvoir entendre le fracas des armes dans un dessin en double page (264 & 265) alors que se produit le choc des deux armées gigantesques. Régulièrement, il tombe en arrêt devant un spectacle impressionnant : Kunti sur le toit du monde invoquant Dharma, puis Vayu et enfin Indra, l'immolation de Madri, une vue du ciel des préparatifs du grand tournoi organisé à Hastinapura, les différentes vues du palais d'Hastinapura, le moment de folie de Duryodhana, la naissance des 100, l'assassinat du général Kitchaka, l'utilisation du disque de guerre (page 294), etc. Il remarque en souriant que Michaud se montre facétieux en intégrant des anachronismes, avec parcimonie, pour un effet souvent réussi, qui ne neutralise pas la tension dramatique. Enfin s'il connaît un ou deux événements marquants du Mahâbhârata, le lecteur apprécie mieux de voir la reine Gandhari se bander les yeux, Karna viser un oiseau en se guidant sur son reflet dans une pièce d'eau, l'instigation et le déroulement de la partie de dé, l'irruption des créatures infernales (les Rakshashas), la naissance de Ghatotkatcha, etc.

À la fin de l'ouvrage, le lecteur s'est fait une idée claire de l'intrigue principale du Mahâbhârata : l'adaptateur Jean-Marie Michaud a atteint son objectif de présenter l'œuvre en bande dessinée, pour une lecture agréable et facile d'accès. Il a même consacré 4 pages à la Bhagavad-Vitâ, signalant ainsi son existence, même si c'est un peu court. En fonction de son degré de curiosité, le lecteur peut ensuite se diriger vers le roman (1989) par Jean-Claude Carrière, Le Mahâbârata en 2 tomes, traduit du sanskrit et condensé par Jean Michel Péterfalvi, ou encore Le Mahâbhârata: Conté selon la tradition orale (2006, Serge Demetrian), ou des traductions en ligne. Il est possible également de trouver des traductions complète du Chant du bienheureux : La Bhagavadgita. Par contre, il ne s'agit en aucun cas d'un ouvrage critique, ce qui fait que le néophyte n'est pas en mesure de distinguer les principaux thèmes, ou la portée spirituelle et culturelle de l'œuvre.


jeudi 30 avril 2020

Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur (2007) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2010 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.

Quelque part sur une pente enherbée, non loin de l'Everest, Caroline Baldwin est en train de faire le point avec Max qui consulte une carte, pendant que le sherpa et le porteur attendent les instructions. Max estime qu'ils devraient bientôt rejoindre l'autre groupe, sous réserve de ne pas être pris comme cible par des tireurs népalais. Un mois plutôt, Caroline Baldwin retrouvait Roxane Leduc au pied de la fontaine Bethesda dans Central Park. Baldwin a enfin pu revenir aux États-Unis, du fait de l'alternance politique à la tête de l'état, avec l'arrivée de la présidente Kristin Wallace. Roxane propose qu'elles aillent prendre un verre chez Allan, un barman de leur connaissance qui s'est installé à New York. Une fois sur place, elles entament une partie de billard, puis vont s'asseoir pour siroter un bourbon. Roxane Leduc finit par expliquer ce qui la travaille à son amie : elle milite pour le Tibet libérée du joug chinois, et elle a décidé d'accompagner une expédition qui va essayer de planter un drapeau tibétain au sommet de l'Everest, le jour où la flamme olympique doit y arriver.

Caroline Baldwin tente de décourager sa copine, mais sans succès. Roxane lui remet une enveloppe avec le parcours qu'elle compte suivre, au cas où il lui arriverait malheur. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin se fait accompagner par l'inspecteur de police Philips pour se rendre à rendez-vous dans la chambre 112 d'un motel, fixé par un individu qui en sait long sur elle. Elle monte seule dans la chambre, Philips lui ayant remis un revolver avant. Elle est accueillie par Max, un agent de la CIA qui lui explique qu'il est essentiel d'intercepter Roxane Leduc et ses compagnons avant qu'ils ne réussissent dans leur projet de protestation parce que ledit groupe a été infiltré par un mercenaire à la solde d'un puissant lobby industriel prochinois qui doit tout faire pour que le projet n'aboutisse pas. L'agent indique que le tueur n'hésitera pas à apporter une solution définitive et mortelle. Caroline Baldwin n'accepte de communiquer l'itinéraire de son amie que sous réserve de faire partie de l'expédition de sauvetage. En vol, Max présente les autres membres du groupe de Roxane : Ted Chirabia, Chris Bourbon, Ben Jabot, John Erwin, Andrew Roberts. L'un d'entre eux est le tueur potentiel.


Ce n'est pas la première fois que Caroline Baldwin s'aventure au Népal : elle avait y avait déjà séjourné dans Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003). Cette fois-ci, elle n'est plus en fuite, suite à une histoire d'espionnage qui a mal tourné : elle y va pour aider une copine. André Taymans ouvre son récit avec ce qu'il sait faire de mieux : rendre compte d'un paysage, avec l'émotion associée. Il sait rendre intéressants un tas de cailloux et de sommets enneigés, semblables à beaucoup d'autres. Il dessine d'après ses propres expériences de montagne, y compris dans cette région du monde. Le lecteur se rend compte qu'il peut se projeter aux côtés des personnages, et imaginer se trouver à cet endroit. Il voit leur tenue adaptée au climat : chaussures de marche, pantalon de grande randonnée, blouson protégeant du vent et du froid, lunettes adaptées à la haute montagne, avec les petites protections sur le côté. Il regarde autour de lui : les formations rocheuses, le chemin de terre, l'herbe rase. De la planche 18 à la planche 44, il suit en alternance l'expédition du groupe de Caroline Baldwin, et celle de Roxane Leduc. L'artiste se montre aussi bon metteur en scène que descripteur.

Le lecteur ne s'ennuie pas un seul instant à regarder les paysages : lac encaissé dont on devine que l'eau doit être bien froide, sensation d'isolement total, effort à la montée qui fait qu'on enlève son blouson pendant l'effort, descente prudente alors que les cailloux roulent, lambeaux de nuage, murets de pierre, grandes étendues qui semblent interminables, vue imprenable à chaque franchissement de col ou de sommet, vallées encaissées, déséquilibre provoqué par la combinaison de la fatigue et d'une pierre qui roule, ambiance lumineuse unique, augmentation progressive des parties enneigées. L'intensité de l'immersion augmente progressivement et discrètement : l'évolution du terrain et sa variété n'apparaît que dans les images, sans qu'aucun personnage n'attire l'attention dessus en commentant une caractéristique ou une autre. André Taymans raconte la randonnée presqu'incidemment par rapport à l'intrigue. Le lecteur peut ne prêter aucune attention consciente à ces éléments, par exemple le fait que les personnages sont habillés de plus en plus chaudement, mais cela participe de manière subliminale à l'intrigue. Même s'il n'y fait pas consciemment attention, l'esprit du lecteur intègre le fait que les conditions de randonnée se durcissent au fil des pages.


Du fait du nombre de pages consacrées à la randonnée, André Taymans ne montre que quelques autres paysages. Il reproduit avec fidélité la fontaine Bethesda dessinée par Emma Stebbins en 1868 et inaugurée en 1873. Il retranscrit bien également la sensation d'espace ouvert quand le touriste la découvre en contrebas dans Central Park. Le nouveau bar d'Allan est accueillant avec ses fauteuils profonds et confortables, et agréable car pas bondé à cette heure de la journée. Le rendez-vous au motel permet de retrouver l'architecture typique de ce genre d'établissement : deux étages, l'accès aux chambres par un escalier extérieur qui donne sur une partie commune à l'air libre qui dessert les chambres. En décalage avec le mobilier bon marché, ainsi que l'aménagement strictement fonctionnel. Enfin le lecteur passe quatre pages avec Caroline Baldwin dans une petite ville du Népal, à la fois à marcher dans les rues, à la fois chez l'habitant et à l'hôtel, pour recruter des sherpas. À nouveau, il peut constater que l'artiste représente les rues, les façades et le quartier en prêtant attention à l'urbanisme local, à l'opposé d'un décor générique vaguement exotique, déconnecté de toute réalité.

Le titre annonce un album politiquement engagé. Planche 4, Roxane Leduc parle du joug chinois qui père sur le Tibet, mais sans détailler la nature de ce joug, la gestion politique du Tibet par la Chine, et les méthodes utilisées pour faire régner l'ordre. Planche 8 & 9, l'agent Max évoque les intérêts économiques de certaines entreprises, ainsi que la politique extérieure de la nouvelle présidente des États-Unis, mais sans non plus approfondir la question. Planche 21, quelques traits représentent une patrouille militaire chinoise, six silhouettes très vagues de 3 millimètres de haut au fond d'une case. Enfin planche 40, il est question de l'ethnie Khamba d'un des porteurs. Avec un tel titre tel que celui de Free Tibet, le lecteur s'attendait à ce que l'auteur se livre à une prise de position plus développée, plus étayée. De ce point de vue-là, il en est pour ses frais : l'histoire ne se transforme pas en tribune de dénonciation de l'oppression d'un peuple, et aucun nom n'est donné, ni aucune date. Le scénariste s'en tient à son intrigue : démasquer et neutraliser le tueur dans l'équipe de Roxane, avant qu'il ne puisse frapper. Du coup, les quatre dernières pages tombent un peu à plat en développant le sort d'un personnage qui n'a pas été développé, qui se bat pour une cause qui n'est pas incarnée, qui effectue un geste que l'auteur veut lourd de sens, mais dont la portée émotionnelle en devient très faible, voire inexistante.


L'horizon d'attente du lecteur comprend également une enquête de type policière, ainsi que de côtoyer Caroline Baldwin. Le scénariste construit son récit sur le principe d'une course–poursuite se déroulant à vitesse réduite : à pied, en marchant, avec un fort dénivelé. Le lecteur accorde peu d'importance au fait de découvrir si Caroline Baldwin et Max rattraperont Roxane Leduc et son groupe avant qu'ils ne mettent leur plan à exécution ou après. En effet, Taymans présente bien les 5 autres membres du groupe dans la planche 10, avec leur nom et leur métier. Mais finalement ils ne disposent que d'un seul trait de personnalité au cours de l'expédition, et ils n'évoquent ni leur passé, ni leur motivation : ce n'est pas un polar psychologique. Le lecteur se rend également compte qu'il n'attache pas beaucoup d'importance à savoir qui est le traître, ce qui diminue d'autant l'intérêt de la scène d'explication en deux pages, même si les paysages restent magnifiques en arrière-plan.

Le titre de ce quatorzième album sonne comme un cri politique, une exhortation à l'indignation et à l'action. Le lecteur découvre une enquête de type policière qui prend la forme d'une expédition pour accéder à l'Everest, par deux groupes distincts, l'un poursuivant l'autre, au rythme de la marche ascensionnelle. Finalement, l'atteinte de l'objectif des manifestants devient vite secondaire, ainsi que l'identité de mercenaire. Il reste par contre une randonnée extraordinaire sur le toit du monde.