mardi 8 octobre 2019

Dick Hérisson, tome 3 : L' Opéra maudit


Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 2 : Les Voleurs d'oreille (1985). La première édition date de 1987, regroupant les pages prépubliées dans Pilote & Charlie : la BD en fusion, du numéro 12 au 17, en 1984/1985. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 1 qui regroupe les 5 premiers tomes. Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié.

Le 27 février 1931, au large des côtes de Nice, Dick Hérisson se trouve sur un bateau de pêche, l'Hydragon. Au grand étonnement du capitaine du bateau, il est venu étudier le lieu où on a repêché un cadavre sans tête. Le détective explique au marin que plusieurs cadavres sans tête ont été repêchés dans les parages, mais ayant séjourné trop longtemps dans l'eau pour pouvoir espérer les identifier, ce qui n'est pas le cas du dernier. Utilisant ses jumelles, Hérisson aperçoit une petite île dans le lointain. Le marin explique qu'il s'agit de l'île aux sirènes, propriété rivée d'un riche italien. Le brouillard se lève : le marin indique qu'il faut rapidement revenir au port. Contre ses habitudes et ses appréhensions, il va devoir passer au plus près de l'île, malgré sa mauvaise réputation. Soudain, Hérisson et lui entendent une voix de femme en train de chanter : ils pensent qu'il s'agit d'une sirène. Le marin se rend compte que le bateau file droit sur les récits. Les 2 passagers tombent à l'eau, et Dick Hérisson se charge d'amener le marin évanoui jusqu'au rivage de l'île. Hérisson laisse le marin inanimé sur la grève et s'enfonce dans l'île. Il se retrouve devant un tigre.

Pour se mettre hors de portée du tigre, Dick Hérisson monte le long du tronc d'un arbre. Il aperçoit une pagode au loin. Finalement une voix l'appelle depuis le bas. Hérisson redescend et sert la main de Giuseppe Zitto, accompagné par son serviteur chinois. Les 2 hommes l'accompagnent jusqu'à la demeure avec un toit de pagode. Zitto offre à Hérisson des sous-vêtements pour se changer. Le soir venu, ils dînent ensemble pendant que le marin continue de se reposer dans une chambre. Après le repas, Hérisson va se coucher dans une autre chambre. Il est réveillé par le chant d'une femme. Il suit le son pour en déterminer la provenance et il découvre une pièce au sous-sol dans laquelle Zitto est en train de regarder un film où Irina Drakulesko interprète Cléopâtre dans un opéra. Hérisson lui présente ses condoléances, la cantatrice étant décédée il y a 5 ans. Le lendemain soir, Dick Hérisson apprécie un feu dans la cheminée de la maison de Jérôme Doutendieu. Hérisson explique à son ami comment il a retrouvé l'identité du cadavre sans tête. Doutendieu allume la radio pour écouter la retransmission en direct de l'opéra Turandot. Au moment où Liu, une jeune esclave, s'empare d'une épée pour se donner la mort, un grand cri retentit. L'interprète Madeleine DeProust vient de se donner la mort sur scène, au passage exact où Puccini est décédé dans l'écriture de son opéra.


En se lançant dans ce troisième tome, l'horizon du lecteur est déjà bien formé. Il s'attend à une enquête, avec des crimes sensationnels présentant une présomption de surnaturel et de folie, une forte attention portée aux décors, des personnages avec des gueules marquées, et un humour discret teinté de sarcasmes. La scène introductive le prend par surprise, Dick Hérisson enquêtant sur le lieu où a été retrouvé le cadavre : en pleine mer, comme s'il était possible de trouver des indices en pleine mer ! La suite s'avère tout aussi surprenante avec ce séjour sur une île, entre tigre et salle de cinéma privée. Il peut s'interroger un instant sur le degré de plausibilité du chant de la sirène, et se souvenir que le phonographe n'était pas encore très répandu, et accepter les interrogations du marin et d'Hérisson comme une forme de licence d'auteur. Le séjour sur l'île apporte lui aussi son lot de bizarreries, que ce soit l'excentrique chef d'orchestre à la retraite, ou la décoration de sa vaste demeure qui fait penser à un musée consacré à sa muse défunte. Tout du long du récit, Didier Savard s'amuse en jouant sur les caricatures de chinois, en péril jaune et Chine fantasmée, que ce soit avec les masques de théâtre grimaçants et indéchiffrables, ou avec le visage caricaturé apparaissant le temps d'un instant à la vitre du compartiment de train. La représentation étant tellement exagérée (jusqu'au parler avec des L à la place des R), il est impossible d'y voir une forme de racisme, plus une moquerie de stéréotypes culturels en vigueur au début du dix-neuvième siècle.

À nouveau tome, nouvelle enquête : les crimes sordides sont bien là, avec une épidémie de cadavres décapités. Le lecteur appréciera différemment l'enquête suivant s'il est familier de l'argument de l'opéra Turandot ou non. À l'évidence, Didier Savard le connait bien et s'amuse avec cette malédiction qui plane sur les représentations maudites, s'achevant avant la fin à cause d'un drame atroce. Du coup, il n'y a pas beaucoup d'enjeu dans le mystère de savoir qui est responsable, mais plus de savoir quelle raison motive une telle mise en scène, en se doutant bien qu'il y a une forme de folie à l'œuvre. Comme dans les tomes précédents, le lecteur retrouve une représentation assez particulière des personnages. Visuellement, le visage de Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu pourrait avoir leur place dans une bande dessinée relevant de la ligne claire, ce qui les rend éminemment sympathiques. Par contre, les autres personnages ont un visage plus marqué, en particulier les douairières empâtées et les vieux beaux mal entretenus. Il faut contempler les spectateurs de la représentation de Turandot dans la planche 39 pour voir des spécimens de l'humanité incarnant de vieux pervers impuissants jouissant de leur argent pour s'offrir un spectacle décadent.


Petit à petit, Didier Savard se lâche aussi dans les costumes. Il commence calmement avec un imperméable très neutre pour Hérisson, et une vareuse bleue par-dessus un pull à col roulé complétée par une casquette avec une ancre marine pour le marin. Avec l'apparition du premier chinois, l'artiste joue sur les costumes stéréotypés du chinois, de type longue tunique d'un autre âge. Il poursuit avec les riches costumes d'influence chinoise lors des différentes représentations de l'opéra Turandot, mais aussi les riches vêtements de luxe des vieux spectateurs, les tenues de soirée plus classiques d'Hérisson et Doutendieu ou encore les déguisements bigarrés des participants défilant pendant le carnaval de Nice. De ce point de vue, il s'agit d'une production qui a investi beaucoup d'argent dans les costumes. Les décors ont également bénéficié d'un budget pharaonique. Comme dans les tomes précédents, le lecteur est impressionné par le soin apporté à représenter les différents lieux, en particulier les bâtiments. L'artiste ne se contente pas de tracer rapidement une forme générique sur laquelle il calque deux ou trois caractéristiques pour lui donner du caractère. La demeure de Giuseppe Zitto impressionne avec son double escalier permettant d'accéder à la porte d'entrée, ses 2 étages, ses 2 tours avec un toit en pagode, ses persiennes, et la mousse qui commence à envahir la façade. Lors de la recherche de la source du chant féminin, le lecteur peut découvrir l'aménagement intérieur : les couloirs avec le carrelage, les arches, les décorations murales, le mobilier de la chambre d'Hérisson, l'équipement de la salle de projection privée.

Par la suite, le lecteur bénéficie également d'une planche (13) dans laquelle il peut détailler chaque élément du salon du pavillon de Doutendieu. L'arrivée en train à la gare de Nice est l'occasion d'admirer sa structure métallique de l'intérieur, puis sa façade, et après celle de l'opéra. La course-poursuite à l'intérieur de l'opéra se déroule pour partie dans les cintres qui sont représentés avec une minutie épatante. Le lecteur peut également admirer l'enfilade de façades depuis la promenade anglais, le port et ses pavés humides, et le magnifique opéra privé où se déroule la dernière représentation. Didier Savard réalise des scènes de foule touffue, avec une multitude de personnages différenciés pour le défilé du carnaval (planche 28), pour les flâneurs de la promenade des anglais (planche 31), pour la fuite du théâtre (planche 43). Le lecteur peut donc se projeter dans chaque endroit, regarder autour de lui pour admirer les bâtiments et les lieux, côtoyer des individus singuliers. L'attrait principal n'étant pas l'enquête policière, il ressent l'impression de se retrouver dans une farce macabre où se croisent des individus aux motivations glauques tout d'abord non explicitées, Hérisson et Doutendieu ressentant ce décalage entre la normalité d'individus sains de corps et d'esprit, et l'anormalité des individus dont ils perçoivent les conséquences de leurs actions. Il ressent que l'auteur s'amuse bien à installer ce malaise né du décalage, tout en facétie, que ce soit pour le chant des sirènes ou pour le sort de l'île qui évoque celui d'une autre île explorée par Tintin.

Avec ce troisième tome, les enquêtes de Dick Hérisson gagnent encore en saveur. Didier Savard continue son hommage à Harry Dickson, avec une série de meurtres horribles, un meurtrier un peu dérangé, tout en conservant le ton unique de la série, en la situant dans le sud de la France, avec deux héros très différents de ceux de Jean Ray. Au fur et à mesure, le lecteur absorbe la richesse des planches, entre ligne claire et touches grotesques discrètes, dans des environnements représentés avec un soin méticuleux.


mardi 1 octobre 2019

Les bijoux de la Kardashian


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première parution date de 2019. Le récit a été écrit par François Vignolle et Julien Dumond, il a été dessiné, encré et mis en couleurs par Grégory Mardon. Cet ouvrage comprend 144 pages de bandes dessinées.

Au Raincy, dans la banlieue nord de Paris, Yanis Habbache est en train de réparer un faux contact dans le moteur d'une voiture stationnée dans la rue. Son fils sort de l'immeuble et lui suggère de laisser tomber, car il juge la voiture bonne pour la casse. Le 28 septembre 2016, un jet privé atterrit à l'aéroport du Bourget. Il en descend Kim Kardashian, accompagnée par Simone son amie styliste, et escortée par son garde du corps. Les photographes la mitraillent depuis l'autre côté du grillage. Bien installée sur la banquette arrière d'une limousine, Kim Kardashian commence à twitter pour informer ses fans : elle est arrivée à Paris, une ville si romantique. Rue de Bretagne dans le troisième arrondissement, Aomar Ait Kacem pénètre dans le café Le Paparazzi. Il parle affaires avec le barman. Ce dernier lui montre une vidéo sur son portable : Vitali Sediuk un ancien journaliste de la télé ukrainienne s'est approché de Kardashian plaçant sa tête à côté de son postérieur. Il a rapidement été maîtrisé par le garde du corps de Kardashian. Aomar Ait Kacem (dit Le Vieux) indique au barman qu'il ne lui reste plus qu'à convaincre un vieil ami et il pourra accomplir le coup : cueillir Cendrillon.

Le lendemain, Kim Kardashian participe au défilé Balmain à l'Hôtel Potocki. Elle y croise Carla Bruni. Les photographes n'arrêtent pas de la mitrailler. Son compte Twitter s'affole. Le dimanche 2 octobre 2016, Yanis Habbache remonte dans son appartement, et informe sa femme qu'il a fini le boulot sur la voiture : ça devrait lui rapporter 50 euros. On frappe à la porte : c'est Aomar Ait Kacem qui vient lui rendre visite. La femme de Yanis lui fait les gros yeux, pas contente de cette visite. Habbache vient lui proposer de participer à un gros coup. Aomar Ait Kacem lui indique qu'il va bientôt se faire opérer du cœur, et qu'il faut que ce soit un coup tranquille. Il en obtient l'assurance d'Habbache. Pendant la Fashion Week, Kim Kardashian est de tous les défilés, embrasant tous les réseaux sociaux : Twitter, Instagram, Snapchat. Enfin, le dimanche soir, elle va pouvoir passer une nuit tranquille, seule dans sa suite. À 02h10, trois clampins en blouson noir, avec un brassard Police et le visage masqué se présentent à la réception de l'hôtel No Adress, braquent le réceptionniste et se font ouvrir les portes.


En face ce de la première page de bande dessinée, les auteurs indiquent qu'ils ont eu accès au dossier de l'enquête judiciaire et qu'ils ont rencontré plusieurs protagonistes de l'affaire. Pour autant certaines scènes relèvent de la fiction. Les faits sont simples : le 03 octobre 2016, Kim Kardashian se fait braquer dans sa suite de l'hôtel Pourtalès (dans le huitième arrondissement) et est victime d'un vol de bijoux pour un montant d'environ 10 millions d'euros. Le 09 janvier 2017, la police arrête les auteurs présumés du vol qui devraient être jugés en 2020. Au fil du récit, le lecteur fait connaissance avec 2 des braqueurs (Yanis Habbache, Aomar Ait Kacem, dont les noms ont été changés du fait que le procès n'ait pas encore eu lieu). Il se retrouve aux côtés de Kim Kardashian quand elle descend de son jet privé, dans sa suite à l'hôtel, chez elle à Los Angeles. Il participe aux investigations des principaux inspecteurs de police, Anton Molko, Justine Paquej et Loïc Libra dont les noms ont également été changés. La lecture donne une impression de reportage, comme si les auteurs avaient pu être présents dans les moments clé, avec un choix de séquences et un montage intelligents, sans donner dans le sensationnalisme. Grégory Mardon réalise des planches en phase avec cette approche. Ses dessins se situent entre des instantanés pris sur le vif (la coiffure d'Anton Molko) et des représentations avec une bonne densité descriptive pour que le lecteur puisse voir chaque lieu (rue du Raincy, intérieur de l'hôtel Potocki, appartement modeste d'Aomar Ait Kacem, suite luxueuse de l'hôtel Pourtalès, bureaux de la Brigade de Répression du Banditisme (BRB), quartier de Créteil, rue du dix-neuvième arrondissement, cellule du centre de détention de Fresnes.

Les auteurs ont pris le parti d'effectuer une reconstitution naturaliste, sans exagération spectaculaire ou racoleuse. Les personnages ne sont pas représentés de manière romantique, ni embellis. Le lecteur peut voir les marques de l'âge sur les braqueurs. Grégory Mardon n'en rajoute pas sur la plastique de Kim Kardashian, simplifiant ses traits de visage, en marquant essentiellement ses grands yeux et ses lèvres charnues. Lors du braquage dans sa chambre, il ne la transforme pas en objet du désir même si elle ne porte qu'une robe de chambre, montrant plutôt sa vulnérabilité face aux voleurs qui eux -mêmes ne prêtent pas attention à son corps. Bien que le métier de cette personne soit de mettre en scène sa vie pour rentabiliser sa personne et son style de vie en tant que produit, elle apparaît comme un être humain, avec sa vulnérabilité, sans rien occulter de son mode de vie. Le talent de l'artiste va plus loin qu'humaniser une personne ayant un talent extraordinaire pour façonner son image, il sait faire exister sur le même plan, deux niveaux de vie séparés à l'extrême, de la banlieue ordinaire et banale, aux palaces des défilés de mode et aux fastes de la Fashion Week. Ainsi le récit est ancré dans le réel, sans misérabilisme pour le regard jeté sur les quartiers populaires, sans étoiles dans les yeux en regardant les signes ostentatoires de richesse, les paillettes et le luxe


Les coscénaristes ont construit leur récit sur la base de séquences qui se focalisent sur les faits : le lieu de vie d'Aomar Ait Kacem, les prises de contact de Yanis Habbache, l'arrivée de Kim Kardashian à Paris, le braquage et la fuite (20 pages), l'arrivée de la police, la déclaration de la victime, les différentes phases de l'enquête. Pourtant le lecteur ressent des émotions, perçoit que les auteurs ne se contentent pas d'être factuels. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que ces émotions sont essentiellement générées par les dessins. En effet il perçoit la concentration du garde du corps dans son visage fermé et tendu, l'indifférence blasée de Yanis Habbache faisant affaire avec le barman (étrange qu'il puisse fumer dans un café), les sourires professionnels de façade des people aux défilés, l'hostilité de la compagne de Kacem en voyant arriver Habbache, la terreur de Kim Kardashian se retrouvant à la merci d'individus cagoulés et armés, le calme né de l'expérience d'Anton Molko quand il prend connaissance des faits. De temps à autre, Grégory Mardon accentue une expression de visage pour marquer l'intensité de l'émotion, par exemple quand Anton Molko se rend compte que tout le monde donne son avis sur le braquage, sur les réseaux sociaux (Karl Lagerfeld, Mathieu Kassovitz). Il s'agit donc d'une histoire incarnée, où interagissent des individus adultes habités par des convictions et des valeurs.

Le lecteur se demande bien quel parti pris vont adopter les auteurs pour raconter leur histoire : plutôt défense de la victime, ou plutôt Robin des Bois ? Voire moqueur en jouant sur le décalage sur la vie de célébrité de Kim Kardashian et le braquage effectué par des individus du troisième âge se déplaçant à bicyclette ? Bien sûr ce décalage est mis en scène : l'appartement modeste d'Aomar Ait Kacem contraste avec le luxe de la suite de Kim Kardashian, le déplacement à vélo avec gilet jaune est aux antipodes des déplacements en jet privé, les 50 euros de réparation à rapporter aux revenus de Kim Kardashian. Mais le récit ne vire pas à la dénonciation, à la critique sociale. Le style de vie de Kim Kardashian n'est montré comme enviable, ou comme un statut social à atteindre ; le style de vie de Kacem et Habbache n'est pas paré d'un vernis romantique, ni pointé du doigt. Kim Kardashian aspire à un moment de détente, à arrêter d'être en représentation pour une soirée ; les braqueurs ont déjà fait de la tôle, y passant plusieurs années de leur vie. Les auteurs ne se rangent donc ni du côté de Karl Lagerfeld réconfortant la star, ni de Mathieu Kassovitz voyant là un acte symbolique de revanche du peuple contre une profiteuse vaniteuse de la société du spectacle. Ils ne cherchent pas non plus à présenter une version originale ou différente de l'enquête, encore moins conspirationniste (ce braquage aurait été mis en scène comme tout le reste de la vie de Kim Kardashian…). Mais quand même…

Au travers de cette reconstitution un peu romancée, le lecteur touche du doigt le spectacle factice monté de toutes pièces de la vie de Kim Kardashian, une sorte de quart d'heure de célébrité prophétisé par Andy Warhol (1928-1987), étiré à l'échelle d'une vie dans une société du spectacle théorisée par Guy Debord (1931-1994). Il contemple l'inégalité de la répartition des richesses. Il assiste à l'efficacité de la police dans son enquête, sans diabolisation (pas de sous-entendu sur un outil d'oppression), sans non plus d'angélisme sur ce corps de métier. Dans le même temps, cette bande dessinée retrace un fait divers, sous l'angle d'un fait de société en faisant apparaître les différentes composantes, les différents angles de vue pour le considérer, rendant compte d'une réalité complexe, habitée par des êtres humains complexes et divers, où la vie d'une célébrité se mettant en scène croise celle de banlieusards du troisième âge.

François Vignolle, Julien Dumond et Grégory Mardon reconstituent le déroulement d'un fait divers sortant de l'ordinaire : le braquage d'une célébrité mondiale par un groupe de prolétaires âgés. Ils jouent le jeu du reportage objectif, trouvant le juste équilibre entre braqueurs et victimes, sans parti pris affiché pour les uns ou contre les autres. Le lecteur voit alors apparaître une radiographie partielle de la société sous un angle original et révélateur.


mercredi 25 septembre 2019

Le Passager, tome 1 : La Traversée des nuages

Ce tome contient le début d'une histoire indépendante de toute autre. La première parution date de 2003. Il est écrit, dessiné, et encré et mis en couleurs par Vink (Vinh Khoa), avec l'aide de son épouse Cine pour les couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée compte 46 planches. Elle a été rééditée dans une intégrale. Celle-ci comprend également une introduction d'une page rédigée par F'Murrr qui loue la qualité de songe du récit, en indiquant qu'il est impossible de réduire le travail de Vink à une définition technique.

À Sao Paulo, des dizaines de personnes sont rassemblées sur la plage à l'occasion du festival international de cerfs-volants. Un journaliste et son caméraman interviewent Serge, le responsable de l'équipe de France. Une assistante voit Charles, un participant de l'équipe de France, emporté dans le ciel par son cerf-volant. Le journaliste intime à son caméraman de filmer l'homme en train de disparaître dans les nuages. Soudain, Charles réapparaît en tombant en chute libre. Le cerf-volant pique derrière lui, le rattrape, et le remmène dans les nuages. Le journaliste se tourne vers Serge et lui demande si c'est un numéro concocté par le festival. Serge dément formellement l'hypothèse. L'organisateur suspend la manifestation pour l'après-midi et espère de tout cœur que Charles pourra se poser sain et sauf, malgré ces vents violents.

Le cerf-volant continue son vol, au-dessus de la couche nuageuse. Charles reprend conscience avec la sensation d'être dans son lit, mais il s'aperçoit qu'il se tient à un cordage du cerf-volant qui a commencé sa descente. Il fait maintenant nuit, et le cerf-volant vole à quelques mètres au-dessus des flots, passant à côté d'une arche rocheuse avec une énorme méduse bioluminescente à son sommet. Il vole maintenant au-dessus de la terre ferme, et passe par-dessus Grauko, un homme en robe blanche avec couvre-chef, en train de s'adresser à une foule, demandant qui veut venir avec lui, assurant qu'en cinq petits jours sa vie sera transformée. Le cerf-volant passe trop bas, et Charles percute doucement Grauko qui bascule en avant vers la foule. Le cerf-volant finit sa course dans une grande roue, qu'il fait basculer en avant. Cerf-volant, grande roue et Charles tombent à l'eau, et Charles se fait prendre par un tentacule d'un gros monstre marin appelé Batabouf. Ce dernier l'avale, ainsi qu'une femme, et ils se retrouvent dans une poche translucide avec vue sur l'extérieur. Finalement Charles et la femme sont recrachés sur la terre ferme où Mija une autre femme, lui tend la main pour l'aider à se révéler. Puis elle le conduit vers une pièce d'eau pour qu'il puisse se rincer, et lui offre un verre d'alcool. Grauko est arrivé sur les lieux e il hurle à Batabouf de recracher le cerf-volant qu'il commençait à avaler.

Impossible de résister à l'attrait d'une nouvelle bande dessinée réalisée par l'auteur de Le Moine Fou et Les voyages d'He Pao. Même si la couverture est assez sibylline, elle présente déjà un travail des couleurs invitant à l'imagination. Vink & Cine utilisent de manière complémentaire à la fois la technique consistant à détourer les formes avec un trait crayonné ou encré, à la fois la technique de la couleur directe. En particulier, les personnages, les vêtements, les animaux, et les principaux éléments de décors sont détourés ; les textures et certaines parties des environnements sont en couleur directe pour donner l'impression qu'ils produisent au naturel. Ainsi le lecteur a l'impression de contempler des nuages et de voir la luminosité changeante dans laquelle ils baignent. Il ressent la granulosité du sable et ses petites dépressions sur la plage. Il éprouve la sensation de la peau visqueuse et boursouflée de Batabouf. Il éprouve la sensation que les brins d'herbe lui chatouillent la peau. Il voit l'eau miroiter sous le soleil. Il voit la poussière de l'atmosphère dans un rai de lumière. Il a l'impression d'entendre le petit craquement des herbes sèches sous ses pas. Cette mise en couleurs participe à part égale avec les traits de contour pour montrer les individus et les environnements. Le lecteur peut se projeter sur cette plage de Sao Paulo, jeter un regard dans la chambre où se réveille Charles, faire une promenade en barque, déambuler dans les rues de la ville, avancer avec précaution dans la forêt.


La narration visuelle emmène donc le lecteur dans un monde entre réalité et rêve, à la fois conforme aux sensations du monde réel, à la fois en décalage, que ce soit les monstres amplifiant un animal réel, ou les individus à tête d'animal. Dès la première page, il est également surpris par les caractéristiques de la représentation des êtres humains : une tête un peu plus grosse que la normale. Cela donne l'impression d'une vision un peu enfantine des individus, comme si l'auteur se focalisait un peu plus sur les visages, pour mieux retranscrire les émotions, pour donner plus d'importance à la personnalité intérieure. De temps à autre, une expression de visage peut être exagérée, par exemple le sourire de circonstance du responsable de la délégation française sur la première page, ou le rictus de l'oiseau CQ étranglé par la cordelette de Charles, mais ça reste très exceptionnel. À la grande majorité, les visages sont ceux d'adultes, avec des émotions filtrées et maîtrisées, ce qui renforce le décalage de la représentation avec des têtes un peu plus grosses. Ce décalage se trouve également dans les différentes situations. Vink peut passer d'une image très prosaïque et ordinaire, à une scène d'aventure, ou dans le registre du merveilleux. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver sur une plage ordinaire à regarder les cerfs-volants. Il retient sa respiration quand le cerf-volant s'écrase contre la grande roue dans une scène spectaculaire. Il se frotte les yeux en découvrant 4 personnes passer Charles par-dessus le balcon pour qu'il se rende au petit-déjeuner. L'entremêlement de ces visions de nature différente induit une sensation de conte, voire parfois de rêverie.

Les caractéristiques de la narration donnent une impression de gentillesse. Grauko a beau proposer de transformer les individus en monstre contre leur gré, il n'a pas l'air très efficace, et le résultat n'est pas si traumatisant du fait qu'il s'agit d'une sorte de rêve. Le gros monstre Batabouf qui avale les nageurs le fait en réalité pour le protéger. Les gendarmes sont là pour aider les individus, sans forme de coercition ou de violence. Le danger que représente les eaux bouillonnantes est amoindri par le jeu de mots (bouillonnante pris au sens de qui bout) et par la branche d'arbre providentielle, un cliché des films d'aventure. Le lecteur le ressent comme le fait qu'il s'agit d'un conte où vraisemblablement tout finira bien. Dès la troisième page, il comprend également que les lois de la physique ne s'appliquent pas de manière aussi implacable que dans la réalité, avec le cerf-volant qui fait un piqué pour venir rechercher Charles en chute libre. Charles ne traverse pas le miroir, mais il traverse les nuages, et il éprouve fugacement la sensation d'être dans son lit. Les paysages sont paradisiaques : petite île flottant au milieu d'un large fleuve avec une petite ville de part et d'autre, végétation verdoyante et accueillante. Certains éléments visuels appartiennent à un passé révolu (les uniformes des gendarmes), et un personnage fait observer qu'ici ils parlent en lieues, et pas en kilomètres.


Comme dans tout conte qui se respecte, le lecteur ressent l'inquiétude sourde ou exprimée du personnage principal. Pourra-t-il retourner chez lui ? Risque-t-il d'être transformé contre son gré ? Pour quelle raison son ami Jean ne le reconnaît-il pas ? Quelles sont les intentions des wochitas, cette peuplade absente ? Le lecteur entend bien le malaise de Charles qui mesure petit à petit à quel point son retour est improbable et peut-être impossible, qui découvre progressivement des règles ont il ignore tout et qui s'imposent à lui de manière arbitraire. Il dispose d'une amie Lyzie qui l'aide et le guide, qui lui laisse prendre l'initiative de ce qu'il souhaite faire, de l'endroit où il veut se rendre, mais qui ne comprend pas ses questionnements. Il constate des faits qu'il ne peut pas expliquer, qui semblent sous-entendre un ordre des choses qui n'est pas naturel, voire contre nature : des êtres humains à tête d'animal, l'absence de technologie moderne, des pierres lumineuses qui clignotent… La traversée des nuages et la case où Charles est dans son lit évoquent un songe, une déformation de la réalité soumise aux pensées refoulées, sur laquelle l'inconscient agit. Dans son introduction, F'Murr observe que ce récit présente une consistance similaire à celle d'un rêve : il est difficile d'en saisir les contours ou de s'appuyer sur des certitudes, mais sa logique interne est indéniable et implacable. Charles se retrouve dans un monde déconnecté du sien, duquel il ne peut s'échapper (il ne peut pas regagner le monde normal) et il est confronté à des anormalités. Il est avalé par un monstre, pris en charge par une charmante demoiselle, poursuivi par un individu dogmatique qui souhaite le transformer en révélant son moi véritable, choqué par une enfant dont les dents sont entretenues par des filipilis (des sortes d'insecte), déstabilisé par le fait que son ami Jean ne souhaite pas avoir de contact avec lui, etc. Le lecteur peut y voir autant de questionnements non résolus, de conflits intérieurs en suspens, de ressentis non explicités. C'est comme si Charles était encore en train de traverser les nuages, comme s'il se trouvait encore dans le passage, déjà un peu éloigné de l'état de conscience, mais pas encore pleinement capable de déchiffrer la réalité symbolique qui prend cette forme onirique.

S'il a suivi la carrière de Vink, le lecteur sait en entamant cet ouvrage qu'il peut s'attendre à un récit riche et subtil. Néanmoins, il éprouve la sensation de redécouvrir l'auteur, à la fois pour ses dessins et sa mise en couleurs, à la fois au travers d'un récit simple et facile mêlant aventure et réalité rêvée. Il lui faut un peu de temps, comme au nouveau venu, pour laisser sa lecture s'imprégner, pour laisser son cerveau décanter ces péripéties et appréhender un langage différent qui parle de processus psychiques délicats.



mercredi 18 septembre 2019

Les Bidochon, Tome 19 : Internautes

Ce tome fait suite à Les Bidochon voient tout, savent tout, tome 18 (2002) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu avant. La première parution date de 2008. Il est écrit, dessiné, et encré par Christian Binet. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte 45 planches.

Robert Bidochon a acheté son premier ordinateur personnel et il est temps de le brancher. Il a fait tout le câblage, Raymonde étant avec lui pour l'assister, le manuel à la main. Alors que Robert lui demande ce qu'il doit faire du port USB, elle découvre que le manuel comprend le numéro de téléphone d'une certaine Line, et qu'en plus celle-ci se vante d''être chaude. Une fois connecté l'ordinateur ne se met pas en marche, malgré l'attente patiente des époux Bidochon pendant toute la nuit. Il ne reste plus à Robert qu'à appeler ladite Line, sous le regard soupçonneux de Raymonde. Le lendemain, leur ami René vient leur expliquer comment envoyer un courrier électronique et comment en ouvrir un. Robert est littéralement fasciné par cette prouesse de communication. René revient le lendemain, un peu lassé par le courriel répétitif et obsessionnel de Robert, et il leur apprend cette fois-ci à trouver un correspondant international, tout en expliquant qu'il convient de respecter la nétiquette. Avec l'aide de Raymonde, Robert écrit une phrase en anglais. Le lendemain, René revient pour expliquer comment acheter sur Internet, par exemple une robe à pois pour Raymonde.

Robert Bidochon est toujours aussi enthousiaste devant les possibilités de l'informatique : il teste le nombre de réponses renvoyées par le moteur de recherche, pour des mots comme Chercher, Trouver, Trou, Ver, Puits. Finalement il demande au moteur de recherche de Chercher Dieu et le trouver. Un vieil homme chenu et barbu apparaît assis sur le canapé, en longue robe blanche, avec une auréole triangulaire au-dessus de la tête. Raymonde s'énerve et fait apparaître Louis XVI sur le canapé pour montre à son mari qu'on trouve tout ce qu'on veut sur Internet mais que ça reste virtuel. Le lendemain, Raymonde Bidochon sort pour faire les courses : Robert a le champ libre. Il commence par faire apparaître une échelle, puis Dieu, puis une tondeuse à gazon, et il peut enfin aller sur un site dont il a mis l'adresse de côté : femmes très chaudes, vidéos 100% gratuites. Mais il ne tombe pas sur la page qu'il souhaite, étant redirigé automatiquement sur d'autres pages à caractère pornographique très spécialisé, pas du tout à son goût. Raymonde revient : Robert change immédiatement de page, mais il reste une sorte d'anthropoïde velu évoquant vaguement un loup, assis sur le canapé du salon, avec un verre à la main et désignant Robert sous le nom de Tovarich. Pas de doute : il a chopé un virus, probablement un cheval de Troie.

Pourquoi un tome des Bidochon plutôt qu'un autre ? Pourquoi pas ? Il est possible de les lire dans l'ordre, d'en lire un au hasard de temps à autre, de n'en lire qu'un seul, de se sentir attiré par un thème. En effet cet album respecte à nouveau l'engagement implicite contenu dans le titre : des histoires courtes ayant toutes en commun de voir Robert Bidochon surfer sur Internet. Les saynètes ne sont pas séparées par un intertitre ou une page blanche. Le lecteur se rend juste compte qu'il passe de l'une à l'autre par le fait que le sujet change. Il y a ainsi 9 saynètes comptant de 2 à 6 pages. Robert Louis Bidochon est égal à lui-même : beauferie suffisante, Raymonde Jeanne Martine Bidochon (née Galopin) est toujours aussi gentille et tolérante, et un peu plus débrouillarde que son mari avec l'informatique. Au cours de ces séquences, René intervient à plusieurs reprises soit pour expliquer comment se servir d'une fonctionnalité de l'ordinateur, soit pour dépanner. Son épouse Gisèle et lui viennent manger un soir chez les Bidochon. Il y a donc très peu de personnages réels, mais plusieurs virtuels : ceux que Robert fait apparaître avec son moteur de recherche et qui se matérialisent d'abord sur son canapé, puis dans son salon.

Christian Binet n'a rien changé à sa manière de dessiner. Les Bidochon sont toujours des êtres humains représentés sous une forme caricaturale. Robert porte sa chemise blanche, avec son pantalon à rayures tenu par des bretelles, sans oublier son béret. À 3 reprises, il apparaît en pyjama, avec les rayures, sans oublier son béret. Raymonde est habillée de son chemisier banc, sa robe noire, et son tablier, et parfois en chemise de nuit. René a revêtu sa jolie veste à carreaux et son beau nœud papillon à pois. Tous les personnages sont affublés d'un gros nez, d'importants cernes sous les yeux, soulignés par une nuance de gris plus foncée. Les expressions de visage de Robert respirent le contentement de soi menacé par aucune remise en question, un état d'esprit blasé incapable de reconnaître la nouveauté même si elle l'embrassait sur la bouche, un enthousiasme enfantin et idiot, une panique coupable quand Raymonde revient alors qu'il consulte un site pornographique. Le lecteur est incapable de réprimer l'empathie qui s'empare de lui en regardant un individu aussi expressif. Il en va de même pour Raymonde, et pour la patience illimitée de René. Les décors varient du papier peint à rayure du salon, aux murs blancs de la salle à manger, sans oublier le canapé avec son tissu imprimé à motif de fleurs. Pourtant…

Pourtant, l'artiste surprend régulièrement le lecteur avec une image inattendue irrésistible : Robert et Raymonde regardant l'écran d'ordinateur depuis la cuisine où ils sont attablés, pour voir si une lumière s'allume, la posture accablée du monsieur de la Hot Line hébété par la bêtise de ses correspondants, Robert Bidochon sortant de toute urgence de son lit au son du tintement annonçant qu'il a reçu un courriel, le visage empli d'extase de Raymonde en train de lire son roman Vertiges d'amour, Robert comprenant qu'il a donné ses coordonnées bancaires à un site malveillant, ou encore le même hurlant sur le représentant virtuel de Viagra. Dans le cadre très contraint de saynètes sur l'utilisation d'un ordinateur, Binet se révèle un metteur en scène épatant rendant visuellement intéressante chaque page, grâce à des plans de prise de vue différents à chaque fois, et aussi grâce à l'idée que les sites consultés s'incarnent par un être humain (ou presque) sur le canapé. Avec un peu de recul, c'est une preuve du talent de conteur de Binet que de transformer des scènes éminemment statiques d'un gugusse en train de taper sur son clavier, en des pages variées et vivantes.



Bien sûr, Christian Binet n'a pas changé sa forme d'humour : Robert Bidochon est toujours aussi bête et sûr de lui, et toujours capable de s'enthousiasmer pour des choses simples voire évidentes, ou pour des idées qu'il est le seul à trouver géniales… et pour cause. En fonction de son état d'esprit, le lecteur peut trouver que certaines idées ne volent pas haut : ordinateur qui ne fonctionne pas parce qu'il n'est pas branché, visite de sites pornographiques et virus, répondre à des publicités automatiques pour recevoir plus de courrier, etc. On ne peut pas dire que qu'il s'agisse d'une analyse pénétrante et perspicace des transformations sociales et culturelles induites par l'outil Internet. En outre, cette bande dessinée date de 2008 et Internet a pris une dimension sans commune mesure depuis, se complexifiant de manière exponentielle. Le lecteur retrouve donc un humour fonctionnant sur un comique de caractère (celui de Robert, les interactions avec Raymonde), sur un comique absurde (l'apparition des individus sur le canapé, puis dans le salon, la salle à manger, la salle de bains), sur un comique de geste (les grimaces, les mimiques), sur quelques effets de répétition (le vendeur de viagra répétant sans cesse la même phrase : est-ce que votre femme est satisfaite ?). vu sous cet angle, il peut se produire un ressenti un peu gênant de se moquer ainsi d'un individu (2 en fait : Raymonde et Robert, et même 3 avec René dont la patience est mise à rude épreuve), de prendre comme cible un gugusse pas bien méchant dans le fond. 

Dans le même temps, il se produit un autre effet : le lecteur prend conscience qu'il éprouve également de l'empathie parce qu'il s'est déjà retrouvé dans une de ses situations ou une autre. Il a lui aussi hésité sur Internet, à se mettre à s'inquiéter sur les conséquences d'un clic trop rapide, à se demander comment un moteur de recherche peut répondre instantanément à n'importe quelle demande avec des centaines de milliers de réponse (c'est magique ?), à ressentir l'intrusion que constituent les spams, à se sentir très crétin quand une autre personne explique une évidence dans le maniement de l'outil. Le comportement de Robert Bidochon le renvoie à ses propres difficultés, ses propres postures pour faire face à la nouveauté, à un outil qu'il ne sait pas manipuler, à la complexité du monde, aux conséquences inimaginables et incompréhensibles de ses actions.

Encore un album des Bidochon : le lecteur sait à quoi s'attendre et il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Robert Bidochon est égal à lui-même dans sa suffisance très humaine, et Raymonde est toujours aussi patiente et gentille, avec plus de jugeote que son mari. Christian Binet croque ses personnages avec une justesse étonnante au vu du degré de caricature, et il réussit l'exploit de rendre intéressant un gugusse en train de taper sur son clavier. Par la force des choses, la satire perd un peu de son mordant, la technologie ayant évolué depuis, mais le lecteur finit immanquablement par reconnaître un de ses propres comportements chez Robert, et éprouver de l'empathie, teintée de sympathie.


jeudi 12 septembre 2019

Putain de vies: itinéraires de travailleuses du sexe

Il s'agit d'une bande dessinée indépendante de tout autre, réalisée par Muriel Douru, dont la première édition date de 2019. Il commence par une préface d'Ovidie (actrice, réalisatrice, productrice, autrice et journaliste). Elle évoque sa réticence initiale, avant d'apprendre qu'il s'agit d'évoquer le parcours de vie de travailleuses et de travailleurs du sexe, à partir de leurs propres dires. Elle développe ensuite son propos : elle a constaté que généralement lesdits travailleurs sont exclus des débats qui les concernent, en indiquant que chacun de ces travailleurs a une histoire personnelle différente, qu'ils continuent de souffrir de stigmatisation dans la société, et que les métiers se sont diversifiés avec le numérique, mais qu'ils restent exploités et mal considérés. Vient ensuite une introduction de 3 pages en bande dessinée réalisée par l'autrice elle-même dans laquelle elle évoque ses a priori, son travail dans les maraudes de Médecins du Monde et Paloma dédiées aux travailleuses du sexe, ainsi que la distance de son cadre de référence de vie, d'avec celui des personnes qu'elle a rencontrées. Le tome se termine avec une postface de 5 pages, un texte illustré de quelques photographies : paroles de Médecins du Monde & Paloma.

La bande dessinée comprend 10 chapitres, chacun consacré à une travailleuse ou un travailleur du sexe différent. Chapitre 1 : Vanessa - De l'enfant esseulée à la mère de famille nombreuse. Dans un appartement en banlieue, une femme observe sa voisine par le judas de sa porte palière et constate qu'elle fait entrer un homme chez elle. Elle décroche son téléphone et avertir l'office HLM. Vanessa est née il y a 48 ans, vivant dans un appartement avec sa famille dans la banlieue modeste d'une ville de province. Chapitre 2 : Amélia - De la vie subie à la vie choisie. Amélia arrive au boulot pour s'installer à son poste de téléopératrice. Un texto arrive sur son portable lui rappelant qu'elle doit 60.000 euros et que son correspondant ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas remboursé. Amélia est née au Nigéria dans une famille très pauvre. Chapitre 3 : Mei - Des rizières de la Chine aux trottoirs de Belleville. Quelque part dans le quartier de Belleville à Paris, Mei emmène un client faire une passe dans un appartement. Une fois qu'il est parti, elle se fait choper sur le palier pour un autre homme qui exige du sexe gratuit. Elle ne peut qu'obtempérer au risque sinon qu'au moindre esclandre elle se fasse dénoncer par les voisins. Elle est née en Chine au début des années 1970, et sa famille travaillait durement dans la production de maïs.


Chapitre 4 : Giorgia - Du petit garçon des rues à la femme engagée. Dans la nuit du 16 au 17 août 2018, au Bois de Boulogne, un client mécontent abat Vanesa, une transgenre, à bout portant. Une autre travailleuse du sexe en informe Giorgia. Celle-ci est née à Bogota en 1979, dans une famille recomposée. Petit garçon elle a rapidement pris conscience qu'elle avait été assignée à un genre qui n'était pas le sien. Chapitre 5 : Candice - Du malheur à la quête du bonheur. Candice regarde une déclaration d'Éric Ciotti à la télévision, enjoignant l'Aquarius à retourner sur les côtes libyennes. Elle est née au Nigéria il y a 25 ans, l'aînée de 3 frères et 4 sœurs. Elle n'a jamais vu d'amour entre ses parents. Chapitre 6 : Lauriane - De l'adolescente complexée à l'escort girl. Lauriane rentre chez elle dans son petit pavillon et trouve un bouquet de fleurs devant sa porte, avec un gentil mot d'un certain Jean-Louis. Elle se souvient de son enfance en pavillon dans une famille ordinaire, et de sa passion pour le sexe, développée à l'adolescence, de ses expérimentations diverses et sans tabou. Chapitre 7 : Emmy - Du petit garçon à la femme épanouie…

Le sous-titre explicite la nature de l'ouvrage : itinéraires de travailleuses du sexe. La quatrième de couverture est composée de 2 paragraphes extraits de l'introduction rédigée par Ovidie sur la stigmatisation dont sont l'objet toutes les travailleuses et les travailleurs du sexe. La lecture de l'introduction ne laisse pas de place au doute sur l'honnêteté de la démarche de l'autrice. Cette dernière explique dans l'introduction qu'elle rapporte les histories de vie de personnes qu'elle a rencontrées et qu'elle a écoutées à l'occasion de maraude avec l'association Paloma, la couverture portant en plus le logo de Médecins du monde. La postface de 5 pages constitue un texte explicatif corédigé par Médecins du Monde France & Paloma sur la nature de leurs actions, la diversité des situations des travailleuses/eurs du sexe, et les actions de prévention. Le lecteur comprend qu'il s'agit donc d'évoquer plusieurs parcours de vie de manière brève (entre 12 et 24 pages) partant généralement de l'enfance jusqu'à la situation adulte (entre 25 et 50 ans en fonction des personnes). Ces parcours sont présentés de manière condensée, mais pas romancée.


Le lecteur entame la première histoire et apprécie la douceur qui se dégage de la narration visuelle. L'artiste détoure les formes d'un trait léger, fin et précis. Les individus présentent des morphologies variées et réalistes, avec des visages différenciés, des tenues vestimentaires en cohérence avec leur statut social, leur activité, leur culture, la région du globe où se déroule la scène. Muriel Douru représente la réalité sans l'enjoliver, sans la dramatiser, avec un degré de simplification dans les formes pour rendre la lecture plus fluide, sans pour autant s'inscrire dans un registre tout public, encore moins enfantin. Elle prend soin de représenter les environnements en les différenciant également. Au fil des histoires, le lecteur peut observer des appartements différents, un pavillon, une ville au Nigéria, un village en Chine, une rue à Bogota, une vue aérienne de Paris, etc. Il ne s'agit pas de reportages touristiques, mais chaque lieu comporte des caractéristiques géographiques et d'aménagement, cohérentes et réelles. De même, le lecteur est bien en train de lire une bande dessinée, et pas un texte illustré, pas des pavés de texte découpés en morceau où la dessinatrice hésite entre représenter ce qui est dit, ou coller une image de transition. Ces 10 chapitres sont autant de bandes dessinées en bonne et due forme, avec une approche factuelle et descriptive, et une narration visuelle riche et variée, que ce soit dans la conception des prises de vue, ou dans la complémentarité entre textes et dessins.

Le lecteur commence donc par découvrir l'itinéraire de Vanessa, depuis son enfance maltraitée jusqu'à l'interrogation sur son futur maintenant qu'elle a 50 ans. Il n'y a pas de misérabilisme, pas de victimisation, pas de jugement de valeur, pas de romantisme, pas de diabolisation du métier ou des clients. Pour autant, il n'y a pas de banalisation ou d'indifférence. Le lecteur a l'impression que Vanessa lui raconte le déroulement de sa vie, avec les éléments relatifs à son métier, et des détails de sa vie privée qui en font une vraie personne. Le deuxième récit est raconté de la même manière, avec la même approche naturaliste. L'absence de dramatisation évite à la narration de donner l'impression d'un reportage sensationnaliste. À nouveau, l'histoire d'Amélia est unique et personnalisée. Le lecteur ressent tout naturellement de l'empathie basique pour cette personne, en gardant à l'esprit qu'il a accès à une partie de sa vraie vie. Du coup, lorsqu'il la voit avec d'autres femmes dans sa situation, dans une cage d'escalier dans un foyer à enchaîner les passes à dix euros, le ressenti est douloureux. Les actes sexuels sont représentés dans 3 cases, sans effet esthétique, sans gros plan, dans un registre sans rapport avec celui de la pornographie. L'aspect factuel de la description rend palpable la réalité de la situation et des actes. En proscrivant tout effet pour appuyer, l'autrice rend possible la projection du lecteur dans la situation, sans filtre déformant.


Au fil des 10 biographies, le lecteur se retrouve ainsi dans la peau d'êtres humains en butte aux pires comportements de ses confrères. Il perçoit la souffrance de chacune de ces personnes. L'effet cumulatif est dévastateur. Au fil de ces 10 parcours de vie, il subit l'oppression, les viols, la guerre, la famine, l'exploitation, les profiteurs, le chantage, les passes à 10 euros, la peur au bois (de Vincennes, de Boulogne), les macs, les mariages arrangés, la violence conjugale, le chômage, la crédulité, l'abus de confiance, le mirage de l'Eldorado, l'angoisse de l'expulsion du sol français, l'indifférence des pouvoirs publics, la prison de son identité sexuelle physique, la séropositivité, la déscolarisation forcée, les prédateurs, la traite des femmes, la pauvreté, le racket, le chantage sur les proches, la reproduction des schémas de la violence familiale, la drogue… Il se rend compte que le parti pris graphique atténue l'horreur visuelle des situations et des violences, rendant la lecture supportable et même agréable, mais qu'il ne cache rien de ces maltraitances. Muriel Douru se révèle être une narratrice extraordinaire. Elle sait représenter la violence sans la rendre esthétique, sans non plus tomber dans le gore. Elle n'hésite pas à représenter les actes sexuels, sans hypocrisie, sans fausse pudeur, mais sans séduction, ce qui correspond bien à cette relation tarifée. Elle montre ces travailleuses et travailleurs en situation de travail, avec une approche professionnelle, sans être technique.

Bien sûr, l'accumulation de maltraitance finit par atteindre le lecteur. Son regard sur ces femmes et ces hommes s'en trouve modifié, quelles que soient ses convictions morales ou religieuses. Dans son introduction, l'autrice évoque la difficulté de projection pour comprendre la réalité de ces vies, à partir de son milieu, son éducation et son statut, de femme blanche et occidentale, n'ayant jamais manqué d'amour parental ni souffert de la faim. Elle indique que la rencontre avec ces femmes et cet homme lui a permis de comprendre combien il est compliqué d'appréhender ce qui vivent des gens au destin si éloigné. Au fil de la lecture, il se dégage également une représentation de la relation sexuelle comme un rapport de force, dans lequel les travailleuses du sexe et les travailleurs du sexe occupent la position de faiblesse. En outre, la représentation de ces rapports forcés, de ces abus réguliers (sans être systématiques) par des clients violents ou voleurs, et souvent des conditions sordides du rapport tarifé (sur le capot d'une voiture) finit par brosser un tableau déprimant de la pulsion masculine imposée aux femmes, et par voie de conséquence subie par les hommes incapables d'échapper à sa force impérieuse. Au sein des témoignages, le lecteur peut relever 2 petites phrases qui définissent cette forme de relation. Dans la première, une travailleuse indique qu'elle était devenue un objet, l'objet de 2 hommes. Dans la seconde, une autre travailleuse constate que même les gentils profitent d'elle : elle doit toujours coucher même quand elle n'en a pas envie, et pour le temps dont ils ont besoin pour se soulager.

Cette bande dessinée est extraordinaire dans le sens où elle parvient à déjouer tous les pièges de la représentation de du travail du sexe (misérabilisme, romantisme, voyeurisme, etc.) sans rien occulter de la nature de ce travail, en donnant la sensation au lecteur d'écouter ces femmes et cet homme en train de lui parler directement, lui laissant son libre arbitre sans lui faire de chantage à l'émotion, sans le culpabiliser, sans l'agresser par des visions insoutenables, dans un rapport de lecture librement consenti, respectueux de sa sensibilité.


jeudi 5 septembre 2019

Simirniakov

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été écrit, dessiné et encré par Vincent Vanoli, auteur de bande dessinée ayant commencé sa carrière en 1989, ayant déjà réalisé plus de 35 histoires complètes en 1 tome, dont la précédente est La femme d'argile parue en 2018. Ce tome comprend 60 pages de bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris.

En 1853; en Russie, Simirniakov se lève et ouvre les rideaux de sa grande chambre au premier étage de sa riche demeure de propriétaire terrien. Il regarde les gens s'affairer en bas : étendre le linge, s'apprêter à aller travailler aux champs. Il part faire le tour de ses terres, sur son cheval Vladimir. Toujours en selle, il écoute les informations d'Oboïeski, celui qui administre son domaine : le risque de l'abolition du servage, la possibilité de l'anticiper en créant une forme de représentativité au sein des moujiks, les travaux de réparation de clôture à programmer. Simirniakov continue son chemin et croise des paysans qui lui disent qu'il faut construire une digue pour éviter les inondations. Ils se mettent à faire des mines pour se conformer à l'allure de moujiks que le propriétaire attend, et il demande à Kolia de faire son numéro de vol dans les airs (ce qu'il fait). Simirniakov promet de demander à Oboïeski de faire construire une digue et il poursuit son chemin. Le lendemain matin, Simirniakov s'est assis sur le bord de son lit et il observe l'extérieur à travers la fenêtre. Sa femme toque à la porte pour l'exhorter à se lever et à s'occuper de son domaine qui en a bien besoin, Oboïeski ne pouvant pas s'occuper de tout.

Simirniakov finit par sortir faire un tour à cheval et passer au milieu des champs où travaillent les moujiks, mais sans s'arrêter. Il rentre chez lui où il est attendu par son personnel de maison et sa femme, car il a des invités pour le repas. Au milieu des banalités échangées, sa femme lui rappelle que ses filles reviennent à la maison le lendemain, et qu'elle partira en voyage en Europe avec elles en septembre. Sitôt le repas terminé, son fils Nounourskine indique qu'il sort faire la fête ce soir même. Il sort sur le pas de la porte et appelle le cocher André pour qu'il amène le tarantass. Arrivé au village, Nounourskine demande à André d'aller chercher des tziganes pour qu'ils jouent de la musique, et il retrouve son ami Sarvoskine pour faire la fête dans une auberge, avec leurs potes. Déjà bien éméchés, ils décident de poursuivre leurs libations dans les bois. L'un d'entre eux trouve une bonne idée de mettre le feu à l'isba qu'ils viennent de quitter, ce que fait Nournourskine. Le lendemain, Siminiakov fait l'effort de se lever et d'aller jusqu'à son balcon. Il se fait héler par sa femme qui lui dit que son cheval Vladimir ne veut pas être attelé. Elle prend un autre cheval. Une fois prêt, Simirniakov sort et harnache Vladimir pour aller se promener jusqu'à la Cabane aux Corbeaux. Chemin faisant, ils discutent sur la langueur qui s'empare souvent de Simirniakov.


En choisissant cette bande dessinée, le lecteur ne sait pas trop à quel genre de récit s'attendre, si ce n'est qu'il sera raconté de manière très personnelle par l'auteur. Il comprend rapidement qu'il s'agit d'une sorte de roman mettant en scène un riche propriétaire terrien, et ses relations avec sa famille, ainsi que ses états d'âme sur son existence. En termes de narration personnelle, il est servi dès la première page. Sur le plan de l'histoire, Vincent Vanoli utilise les outils classiques du roman. En termes de narration visuelle, le lecteur est tout de suite frappé par les idiosyncrasies. Il voit que l'artiste a choisi un rendu global plutôt dense, qui peut aller jusqu'à donner une impression générale de fouillis par endroit. La première case est de la largeur de la page, et il n'y a quasiment aucune surface blanche, du fait de nuances de gris appliquées sur presque toutes le surfaces pour apporter une impression de texture aux murs, au sol et aux meubles. L'avantage est que la cellule de texte à fond blanc ressort bien. La quatrième case occupe plus d'un tiers de la page et comporte elle aussi de nombreuses informations visuelles : la façade de la demeure à étage où toutes les poutres sont dessinées avec leur nervure, les 2 femmes en train d'étendre le linge, et un groupe de 8 paysans avec 2 chevaux en train de se houspiller.

Le lecteur s'immerge donc dans un monde étrange. Les personnages sont affublés de nez difformes au-delà de toute plausibilité morphologique. Il suffit de regarder les nez pour s'en rendre compte. Celui de Simirniakov mesure bien 15 centimètres de long avec une extrémité enroulé comme un escargot. C'est le modèle arboré par la plupart des personnages. Le lecteur peut aussi trouver des nez bien droits dont la longueur ferait rougir Pinocchio, et des nez bien ronds empruntés à Obélix et compagnie. S'il se livre au même examen pour les visages, il découvre des formes possibles d'un point de vue morphologique, des ronds parfaits, des oreilles aussi grandes que la tête, des visages trop étroits au niveau de la mâchoire supérieure, des sourcils qui ressemblent parfois à des bouts de coton collés au-dessus des yeux, des implantations capillaires impossibles, des barbes défiant la gravité, des vêtements souvent informes (sorte de grande robe unisexe très évasée vers le bas). Le lecteur sent que le dessinateur s'amuse bien à donner une apparence incongrue à ses personnages, avec un degré d'investissement incroyable au vu du nombre de personnages qu'il dessine, étant tous différents.


Avec les deux premières scènes, le lecteur s'immerge dans une forme de conte : l'enjeu n'est pas une reconstitution historique visuellement authentique (même si l'année est précisée : 1853) et il y a quelques remarques qui introduisent des éléments anachroniques. Il s'agit donc plus d'un regard décalé sur l'histoire d'un riche propriétaire terrien lassé de jouer son rôle. L'auteur promène le lecteur dans différents endroits : la demeure de Simirniakov, les champs, un bar, les écuries, le monastère du starets, une gare, un quartier populaire urbain, une maison servant de salle de réunion pour l'agitateur. À chaque fois, l'artiste effectue des représentations minutieuses pas forcément exactes, bourrées de détails, et s'amuse même avec un effet fish-eye. Dans un entretien, Vincent Vanoli a indiqué qu'il s'était inspiré des tableaux de Pieter Brueghel l'Ancien (1529-1565) pour la composition de certaines pages. Un peu dérouté au départ, le lecteur s'adapte rapidement aux idiosyncrasies visuelles de la narration, et n'en fait qu'à sa guise : consacrant plus de temps à telle case ou telle page pour en apprécier les facéties visuelles, passant moins de temps sur d'autres trop accaparé par l'intrigue ou la comédie.

Vincent Vanoli introduit également des références littéraires explicites, un personnage nommant Ivan Tourgueniev (1818-1883), Anton Tchekov (1860-1904), Léon (Lev Nikolaïevitch) Tolstoï (19828-1910), immédiatement suivi par une touche de dérision : mon préféré Tostoïevski. De la même manière, l'auteur incorpore également des références à de vrais faits historiques comme la guerre de Crimée (1853-1856). Certains personnages font également référence à des événements pas encore survenus comme l'abolition du servage en Russie en 1861, ou encore la révolution russe en 1917. D'autres se mettent à fredonner des chansons des Beatles. Le lecteur comprend que l'intention de l'auteur est de composer une histoire à la manière d'un roman russe, tout en y incorporant une bonne dose d'absurde et des facéties tant visuelles que dialoguées, ramenant au principe d'un conte haut en couleurs, à la vraisemblance malmenée, mais à la logique interne rigoureuse. Effectivement, cette bande dessinée peut se lire comme un roman russe (ou une parodie de roman russe) : une riche famille, un père à l'âme tourmentée par une remise en question, des paysans sous le joug du servage, une épouse uniquement préoccupée par ses obligations sociales, un fils aîné uniquement préoccupé de jouir de la vie sans égard pour les conséquences de ses actes, trois filles dont la présence réchauffe le cœur du père… et un cheval qui parle pour permettre au père d'énoncer tout haut ses états d'âme et à l'auteur de rabrouer son personnage principal par la voix de son cheval.


Vincent Vanoli réalise également le portrait d'une société, ou d'un système économique avec un regard moqueur : le riche propriétaire qui souhaite se libérer du fardeau de diriger son exploitation, le régisseur qui qui fait son travail consciencieusement et pallie les manquements de son maître sans chercher à le supplanter, les moujiks conscients de la forme d'exploitation qu'ils subissent sans chercher à se révolter pour autant. Au travers de ces 3 positions sociales, l'auteur en profite pour évoquer l'âme russe, en tournant en dérision ce mélange de résignation et d'envie de changement. Vincent Vanoli ne s'en tient pas à une simple fable caustique sur un système social : à plusieurs reprises, il pousse la réflexion plus loin que le simple constat. Le lecteur se rend compte que l'évocation anachronique des bouleversements sociaux à venir fait ressortir avec force l'obsolescence du modèle en place, mais aussi le manque de discernement des protagonistes persuadés de l'immuabilité de ce modèle et de sa pérennité. Avec un regard pénétrant, Vanoli décortique aussi bien l'avantage pour les patrons de mettre en place la libre concurrence entre les individus qui s'écharpent entre eux pour des miettes plutôt que de s'unir contre les patrons, que la docilité et la tiédeur des ouvriers qui préfèrent la sécurité d'un système de classes éprouvé plutôt que l'incertitude de l'inconnu, l'arnaque sans nom de la théorie du ruissellement (passage très savoureux), le lyrisme romantique de Simirniakov à l'abri du besoin matériel, ou encore discrètement la religion en tant qu'opium du peuple, tout ça avec une verve sarcastique piquante, sans être cynique.

S'il connaît déjà cet auteur, le lecteur est assuré de découvrir une bande dessinée atypique, et ce n'est rien de le dire. Sous des dehors de roman russe, Vincent Vanoli effectue la description d'une société de manière facétieuse que ce soit par les dessins comprenant diverses exagérations et déformations tout en conservant la priorité à la narration visuelle, ou par l'usage d'anachronismes choisis avec soin pour leur capacité révélatrice. Le tout forme un récit cohérent et savoureux, drôle et critique, intelligent atypique.


lundi 2 septembre 2019

Caroline Baldwin, tome 10 : Mortelle thérapie

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 2004 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.

Caroline Baldwin est revenue s'installer au Canada, ayant loué un chalet en montagne avec Roxane Leduc. Elle refuse de retourner travailler aux États-Unis tant que l'administration Preston est au pouvoir. Roxane lui indique qu'elle a besoin d'une bouteille de blanc pour préparer la fondue. Caroline Baldwin se dévoue pour descendre au village à pied. En marchant en bordure de route, elle est poussée par une Ferrari qui descend à toute vitesse. Elle se retrouve sans conscience quelques mètres en contrebas. Une autre voiture passe par là et la conductrice s'arrête. Ellen aide Caroline Baldwin à se remettre sur pied et l'emmène à l'hôpital le plus proche car elle a le pied cassé. Le soir-même Caroline est de retour au chalet, avec le pied gauche dans le plâtre. Roxane y inscrit un petit mot : amputer en suivant les pointillés. Elle ajoute qu'elle est allée acheter la bouteille de vin elle-même.

Quelques jours plus tard, Caroline Baldwin se rend à un rendez-vous chez son médecin le docteur Gagnon, pour le suivi de son traitement pour sa séropositivité. Le médecin lui propose de bénéficier du programme Carver, c'est-à-dire tester un vaccin thérapeutique contre le SIDA mis au point par une équipe française. Une de ses patientes ayant débuté l'expérience il y a un mois, a été renversée par un chauffeur. Le docteur Gagnon lui propose de prendre sa place dans le programme Carver. Caroline Baldwin accepte. Elle va s'installer quelques temps dans un pavillon situé à Sainte-Anne-des-Lacs, qu'elle garde pour son propriétaire René. Il lui indique qu'elle a déjà reçu une lettre, et il lui fait les recommandations d'usage sur l'eau, le gaz, l'électricité, la voirie. Une fois seule, elle ouvre le courrier : il s'agit d'une lettre de Gary Scott. Le lendemain elle se rend à Montréal pour son premier rendez-vous pour le programme Carver. Elle fit la connaissance d'un autre patient dans la salle d'attente : Gilles Cartier.


Après la Thaïlande, le Laos et le Tibet, Caroline Baldwin est de retour dans son pays natal : le Canada, et plus précisément au Québec. Le lecteur européen peut trouver que cette destination touristique est moins exotique, mais André Taymans y investit le même sérieux que pour les autres. Une fois encore, il est perceptible qu'il y a séjourné et qu'il rend compte de son expérience personnelle, d'une découverte de la région qui ne se cantonne pas à un catalogue basique des sites touristiques les plus fréquentés. Il situe son action pour une petite partie à Montréal (les visites chez le médecin) et pour la majeure partie à Saint-Anne-des-lacs, une municipalité régionale du comté des Pays-d'en-Haut dans la région des Laurentides. En fait dès la première séquence, le lecteur prend une bouffée d'air pur, avec ce paysage de montagne en été, la belle pente herbue, la forêt de sapin, les rochers, et les montagnes à la cime enneigée dans le lointain. Comme à son habitude, l'artiste sait transcrire les sensations : le plaisir du grand air, l'isolement, la tranquillité de marcher dans la nature, les oiseaux volant haut dans le ciel, les nuages se déplaçant paisiblement, l'irruption brutale d'une voiture. Le lecteur a également un aperçu du chalet de Roxane et Caroline en vue extérieure avec une architecture authentique et un bref aperçu de l'intérieur tout en bois.

Le lecteur accompagne ensuite Caroline Baldwin dans le cabinet du docteur Gagnon où il peut voir son bureau, sa lampe de travail, son armoire à tiroir pour ranger ses dossiers, son fauteuil, sa corbeille à papier, son calendrier mural, son ordinateur portable, la vue depuis sa fenêtre, sans oublier la chaise visiteur, Caroline et lui-même, tout ça en une case à la lisibilité immédiate. Un peu plus tard, Caroline Baldwin est dans la cuisine du pavillon de René, et le lecteur observe le plan de travail en U, les plaques de la cuisinière électrique, l'évier, le four à microonde, la cafetière électrique, les placards au mur et les objets de décoration posés dessus, les étagères et leurs bocaux, à nouveau en une seule case. Ce niveau de détail fait que chaque endroit est singulier et différent : l'aménagement de la maison de Gilles Cartier est différent de celui de la maison de la deuxième victime. Du coup, la fouille effectuée par l'inspecteur de police dans l'une et dans l'autre présente des particularités. En y repensant, le lecteur se rend également compte que l'auteur a su composer son récit de manière à faire régulièrement voyager le lecteur d'un endroit à un autre : le chalet en montagne, Montréal, Sainte-Anne-des-Lacs, une rive de la rivière Gatineau à Hull (Québec), Dunham (comté de Brome-Missisquoi). Le Québec est encore évoqué par d'autres particularités de cette province : un ou deux mots de vocabulaire (Char pour Voiture) mais sans en abuser, un repas dans une cabane à sucre avec dégustation de la tire du sirop d'érable, le passage sur un pont couvert avec son toit à deux versants (structure de type Town), éléments qui sont intégrés de manière organique à la narration.


Dans l'introduction de la réédition de 2017, Anne Matheys indique qu'André Taymans souhaitait mettre plus en avant la séropositivité de son héroïne, ce qu'il fait au travers d'une enquête liée à des patients séropositifs. Par la force des choses le genre Enquête policière, nécessite de pouvoir exposer des quantités significatives d'information. Effectivement plusieurs personnages expliquent le temps d'une page ou deux : le docteur Gagnon en planche 7, Caroline et l'inspecteur lors d'une longue discussion en planches 24 & 25, Caroline Baldwin et d'autres personnages le long de 5 planches (35 à 39). Par rapport à de précédents épisodes, ces discussions se présentent de manière plus naturelle : il est normal que le docteur explique le nouveau traitement à Caroline, il est indispensable que l'inspecteur et Caroline échangent des informations sur ce qu'ils savent, certaines affaires se traitent naturellement en conversation en face à face ou au téléphone. Il ne s'agit pas d'un personnage qui se tient devant plusieurs autres pour tout expliquer de manière magistrale. En outre, il ne s'agit pas de l'unique forme de narration : régulièrement André Taymans réalise également des planches muettes dans lesquelles le lecteur regarde évoluer le ou les personnages. Cela commence avec la chute de Caroline Baldwin (planche 2), la lecture de la lettre de Gary Scott (planche 18), le retour la maison louée par Baldwin (planche 30), la fouille de la maison de Gilles Cartier (planches 32 à 34) avec très peu de phylactères. Les séquences muettes ne se limitent donc pas à des scènes d'action : il peut s'agit aussi d'un moment fortement chargé en émotion (la lecture de la lettre) ou d'une phase de l'enquête (la fouille). Le bédéaste sait aussi utiliser les bulles de pensée à bon escient : il y en a dans 7 pages, une ou deux à chaque fois, s'intégrant de manière organique, sans paraître être un outil narratif infantile.


Le scénariste a imaginé une série de meurtres avec un mobile original, facile à comprendre et plausible. Le lecteur relève les différentes informations au fur et à mesure, découvrant le système en même temps que Caroline Baldwin qui n'est pas omnisciente et qui accepte l'aide d'autres personnes pour pouvoir progresser. Il sait également faire transparaître la personnalité de chaque protagoniste. Caroline Baldwin reste une femme indépendante, prête à prendre des risques, dragueuse mais plus réfléchie qu'au début de la série, et appréciant toujours l'alcool. L'inspecteur de police est bougon et réfractaire à l'idée de laisser Caroline Baldwin s'immiscer dans son enquête, tout en étant capable de constater ce qu'elle peut apporter, et donc évoluer dans sa manière de faire. Les criminels sont motivés par l'appât du gain, et le tueur ne fait que son métier. Le lecteur apprécie de retrouver la bonne humeur de Roxane Leduc (une autre héroïne de Taymans) le temps de 3 pages. Il se demande qui est cette mystérieuse Ellen qui vient en aide à Caroline Baldwin dans le fossé. L'introduction de la réédition permet d'apprendre qu'il s'agit de l'héroïne d'une série de BD réalisée par Benoît Roels, et que la même scène apparaît dans Bleu lézard, tome 6 : L'Appât (2004), cette fois-ci du point de vue d'Ellen, avec certainement l'explication relative au chauffard. Enfin les informations sur la séropositivité relèvent à la fois de la vie de tous les jours (Caroline tançant l'inspecteur sur sa crainte parce qu'elle a touché son verre) et de la question médicale avec le docteur Gagnon, sans se transformer en une leçon de morale, ni en cours médical.

Avec ce dixième tome, André Taymans montre que cette série se prête à différents types de récit, tout en conservant ses caractéristiques principales : Caroline Baldwin, une enquête, une dimension touristique. Ici, l'héroïne commence à être plus réfléchie et sa relation avec la police se fait naturellement. L'enquête repose sur un motif plausible et simple, très convaincant. La dimension touristique semble plus banale (des endroits ordinaires du Québec), tout en étant parfaitement intégrée au récit, au point de pouvoir en devenir invisible, et pourtant André Taymans ne se contente jamais d'endroits génériques sans identité.