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mercredi 12 juin 2024

L'Héritage d'Émilie T05 L'Arcane


Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles !


Ce tome fait suite à L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur L'Héritage d'Émilie - Tome 4 - Le Rêveur (2006), dernier tome d'une série de cinq racontant une histoire complète. Sa première édition date de 2006. Il a entièrement été réalisé par Florence Magnin, scénario, dessin et couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale publiée en 2023.


Quelque part sur Thétys, John Hatciff a consommé des cristaux à l’état pur et il avance dans une immense cité déserte. Un observateur se demande combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle. Un autre constate que Hatcliff commence à rêver et qu’ils doivent se concentrer pour arriver à le suivre. L’homme voit une jeune fille en train de jouer du pipeau. Elle lève la tête, descend de son perchoir et se met à courir, il court après elle. Ils finissent par aboutir dans le cabinet de l’Arcane. Celle-ci accueille le visiteur avec empressement et elle lui dit qu’elle sait ce qu’il veut, car elle est l’Arcane. Mais son aide a son prix. Il répond qu’il est prêt à lui offrir tout ce qu’elle voudra. Elle lui demande de se souvenir, elle va lui dire l’histoire d’une reine et d’un guerrier, de leur amour perdu… aussi celle d’un trésor dont la plus belle pierre était fruit défendu. Pendant ce temps-là, le domaine d’Hatcliff est recouvert de neige. Bran demande à Christopher Jenkins s’il est sûr qu’Arkhos dort. Son interlocuteur lui répond que la mort n’entre pas ici, pas encore, mais Arkhos en a pour un moment car les tisanes de Nancy sont très efficaces. Bran s’esclaffe : Vaincu par une tisane, plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Jenkins ajoute que rien n’est perdu car Émilie a deviné où se trouve l’entrée du labyrinthe. Ils rentrent dans la cuisine et Nancy les informe que Lady Darkmooth est à faire peur et que Meghan refuse de partir.



Émilie sort la montre qu’elle a récupérée auprès d’Arkhos en indiquant que c’est la clé du labyrinthe. Les quatre personnes sortent au dehors et se dirigent vers le kiosque. Émilie monte seule sur le plateau du kiosque et elle fait jouer la musique de la montre. Cela a pour effet de déclencher un mécanisme et le plateau descend de quatre mètres, révélant l’existence d’une salle circulaire souterraine, avec des étagères, une table de travail, une échelle pour pouvoir en sortir. Nancy, Bran et Jenkins l’empruntent pour rejoindre Émilie. Ils empruntent la porte et accèdent ainsi à au réseau d’immenses cavernes sous le domaine. Après une longue marche, Jenkins et Nancy n’en peuvent plus, et le petit groupe fait une halte. Nancy désigne Jenkins comme partiellement responsable de leur situation. À la demande d’Émilie, il raconte comme il a aidé Hatcliff à quitter le domaine. Ce dernier voulait qu’on le croie mort et garder le secret du passage… Alors, le soir de son départ, Hatcliff et Jenkins ont mystifié tout le monde ! Ce n’est pas une, mais deux explosions qui ont eu lieu en même temps ! Une charge avait été placée sous la souche et une autre dans la fusée qui devait être le clou de la fête… Hatcliff y a pris place sous les yeux de la foule… avant de s’éclipser discrètement par derrière.


A priori, la résolution de l’intrigue s’annonce plutôt simple : les personnages vont réussir à franchir la porte, avec l’aide de la gardienne ou à son insu, et tout va rentrer dans l’ordre. Dans le détail, le lecteur pressent que c’est un peu plus compliqué, entre Émilie qui a perdu de vue son objectif (le lecteur également), le visiteur (Arkhos) qui souhaite renter chez lui-même si cette notion a perdu de son sens car sa planète d’origine a beaucoup évolué, Louis-André Bertin (John Hatcliff) qui souhaite revenir sur Terre dans son domaine dont il pourrait assurer le renouveau et la pérennité, Nancy et Christopher Jenkins que les décennies sont en passe de rattraper, Lady Darkmooth et Meghan au seuil de la mort, sans oublier encore Dorothy, Alex et le troisième larron. Et puis, l’autrice continue de développer son récit dans de nouveaux territoires, comme elle l’a fait à chaque tome, continuant à créer plutôt que de se contenter de relier les différents fils narratifs entre eux et de révéler les mystères. Le lecteur s’en trouve fort aise car il se posait encore de nombreuses questions sur l’Arcane, le personnage qui donne son nom au titre de l’album. Il en apprend de belles tout du long de ce dernier tome, à la fois sur la nature de cette Sophie (l’autrice anticipant de quinze ans l’importance d’une innovation technologique majeure et inquiétante), à la fois sur celle d’Arkhos (énorme surprise), ou encore sur celle des leprechauns.



Alors que les précédents tomes l’y avaient habitué, le lecteur reste pris par surprise par la volonté de l’autrice de continuer à enrichir son récit, aussi bien sur le plan de l’intrigue que visuellement. Le voyage se poursuit, revisitant des lieux familiers du lecteur, et l’emmenant dans de nouveaux. En ouverture, un dessin occupant les deux tiers de la page : une magnifique vue des temples avec une architecture d’inspiration gréco-romaine, d’une dimension monumentale. Dès la page trois, Hatcliff pénètre dans le cabinet de Sophie, une diseuse de bonne aventure, avec une décoration puisant son inspiration à la fois dans les contes et les légendes, à la fois dans le folklore des gens du voyage. Le lecteur est venu pour ça, et il prend le temps d’observer chaque détail : les masques de type loup, la bouilloire négligemment posée par terre, la nappe étoilée, la boule de la diseuse de la voyante, les chats installés à leur aise, les cages à oiseau, le confortable fauteuil agrémenté de moelleux coussins, les bibelots sur les étagères, les grandes draperies rouges à liseré doré, un hibou perché, une urne, une guirlande végétale, une tasse à café, tout cela en une seule image. Il sait qu’il va se régaler dans ce tome encore. En effet, en suivant les personnages, il retourne dans le domaine enneigé, dans le réseau de cavernes monumentales sous le domaine, dans le château d’Hatcliff de plus en plus lugubre à mesure que la vie s’en retire.


L’artiste crée de nouveaux lieux, de nouveaux paysages enchanteurs. Devenu rêveur sous l’effet des cristaux, Hatcliff va consulter l’Arcane dans ce qui a l’apparence d’une grande fête foraine à ciel ouvert : stand de tir, stand avec une roue à tourner, montagnes russes, grande roue, la roulotte de Sophie, un immense chapiteau dans lequel il découvre une danseuse, des équilibristes, une créature ailée jouant de la harpe, un prestidigitateur faisant sortir des papillons de son chapeau, d’étranges petits quadrupèdes domestiqués et affublés d’un costume de scène, des ballons colorés, un trapèze, un câble de funambule, etc. Le lecteur pénètre également dans un grand hall animé par une fête du petit peuple, une scène comportant également un luxe de détails. Il patiente avec Émilie et Bran au pied d’un immense arbre dans une forêt magique, dont le tronc comporte une porte avec deux battants de plusieurs mètres de hauteur. Une cité fantastique abritant une tour où se trouve la porte. Etc. Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu, peut constater leur géographie, leur aménagement, leurs éléments spécifiques, la manière dont es individus l’habitent. Il ressent le fait que chacun de ces lieux est à la fois concret et tangible pour l’artiste qu’ils existent dans son esprit, qu’elle s’y est souvent rendue, ce qui lui permet de les décrire dans leur cohérence, de les donner à voir au lecteur.



Transporté dans chacun de ces ailleurs si palpables, le lecteur devient tour à tour un voyageur, un explorateur, un habitant, en fonction des circonstances et des personnages concernés. Il perçoit inconsciemment que l’ensemble présente une solide logique, tout en découvrant de nouvelles informations qui s’emboîtent sans solution de continuité, et prenant conscience de pans entiers inattendus de ce récit, ayant tenu pour acquis que ce qu’il ignorait était insignifiant ou qu’il avait deviné ce qu’il en était (en particulier pour le fonctionnement des portes, ou pour la civilisation ayant réduit à néant l’empire d’Arkhos). L’autrice reste cohérente avec les grands principes de la série : il n’y a pas de héros au sens classique et altruiste du terme, Émilie ne fait pas soudainement montre de capacités extraordinaires physiques ou mentales. Il sourit en voyant que les sbires d’Arkhos (Dorothy, Alex et leur comparse) se retrouvent sur le bord de la route, totalement inutiles. Il sourit également en voyant Nancy et Christopher Jenkins faire leur âge et s’arrêter pour attendre le retour des jeunes (Émilie et Bran) tout en picolant un peu pour passer le temps. Il relève de ci de là des remarques en passant, dénotant un humour discret et piquant. Par exemple : Combien de temps avant que les cristaux lui grillent la cervelle ? Un peu d’ironie sur l’effet des substances hallucinogènes. Autre exemple, une gentille moquerie : Vaincu par une tisane ! Plutôt humiliant pour un envoyé des étoiles ! Troisième exemple : Inconséquence féminine ! Elle plaisante quand la mort nous guette !! Enfin, de par le rôle de l’Arcane, le rapprochement avec l’autrice elle-même apparaît comme une évidence : elle incarne la créatrice elle-même, et elle conclut le récit par ces mots Le cœur bat encore pour commencer une autre histoire.


Le lecteur était parti avec un a priori sur la base de la couverture : une simple série d’une jeune femme découvrant le monde des fées, avec des dessins doux à l’œil. De tome en tome, il a découvert une intrigue explorant un monde d’une richesse visuelle inattendue, se développant dans des directions surprenantes, s’enrichissant à la fois de nouveaux éléments à chaque tome, et de lieux où l’autrice à l’habitude de s’y rendre régulièrement, par le pouvoir de son imagination. Il a été enchanté par les transports de l’aventure, par l’humanité et les failles de chaque personnage, par leurs manières simples, par l’amour de l’autrice pour les conventions de genre, et par la gentillesse et l’honnêteté avec lesquelles elle les nourrit.




mardi 11 juin 2024

L'homme miroir

On ne trouve jamais un Rembrandt dans les combles d’une vieille baraque.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2024. Il a été réalisé par Simon Lamouret, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux-cent-trente-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une demi-page de remerciements dans laquelle l’auteur précise qu’un livre ça peut prendre du temps et que trois années lui ont été nécessaires à l’élaboration de celui-ci. La couverture présente la particularité que la silhouette de l’homme assis est découpée dans le carton fort, laissant voir la page en-dessous.


La Roseraie – Vente domaniale pour cause de succession vacante. Dépendance de la maison de maître début XIXe (la bâtisse principale ne fait pas partie de la vente). Composée de cinq pièces de plain-pied : 108m² plus 300m² de terrain. Cadastré BC 252 lot 153. La propriété est encombrée. Le débarras sera à la charge de l’acquéreur. Le bien est vendu en l’état et situé en plaine agricole et boisée à 10mn de Ste-Chabelle – Accessible par transports en commun, à proximité des autoroutes A48 et A49. Mise à prix : 25 000 euros. En fin de journée, Élise arrive en voiture à Sainte-Chabelle, une petite ville de province. Elle s’arrête devant la dépendance, rentre sa voiture dans la cour, referme le portail. Elle prend sa valise dans sa voiture et rentre dans la maison. Elle appuie sur l’interrupteur : pas de lumière, il n’y a plus d’électricité. Elle utilise la torche de son téléphone et constate le fouillis présent dans chaque pièce. Elle se rend aux toilettes et s’y installe tout en ramassant une carte postale par terre pour la lire, pendant qu’elle urine. Un homme écrit à son amour et il évoque le mauvais temps, ainsi que ses marches qui lui permettent de réfléchir à l’avenir de façon plus sereine. Élise l’imagine dans son bain dans cette même salle de bain et sa compagne qui finit sur les toilettes et remonte sa culotte. Élise tire la chasse d’eau, conserve la carte postale avec elle et continue de visiter les pièces de la maison. Devant le bazar généralisé, elle décide de s’installer sur le canapé.

Son téléphone portable sonne : sa mère l’appelle. Élise lui indique qu’elle est arrivée à l’instant. Elle demande à sa mère quand Tom leur amène Antoine. Elle se demande qui achète une baraque sans la visiter. Elle prend le flacon d’armagnac sur la table basse devant elle et elle en boit une gorgée. Enfin, c’est trop tard pour regretter. Elle demande à parler à son père et elle lui fait un état des lieux : on ne voit pas grand-chose, mais ça a l’air à peu près en bon état, enfin pour une maison inhabitée depuis trente ans. Elle continue : les fenêtres n’ont pas l’air cassées, du moins dans les pièces qu’elle a explorées en arrivant. Elle n’a aucune idée s’il y a des vices cachés : elle n’est pas maçon, ni plombier. La maison a l’air de tenir debout, ça sent l’humidité et il y a pas mal de poussière, un peu comme avant chez mamie. De toute façon, ils verront tout ça demain. Elle raccroche, elle s’allonge sur le canapé sous une couverture, et elle éteint la lumière.


Quel étrange album : une couverture avec une silhouette découpée, c’est-à-dire une forme ludique plutôt à destination des enfants. Une bande dessinée entièrement peinte, avec un degré de simplification dans les représentations tout en conservant un haut niveau de détails. Des cases sans bordure tracée, des formes sans trait de contour. Une introduction d’une dizaine de pages dépourvues de mots à l’exception de la carte postale. Une période de quelques jours peut-être quelques semaines où Élise s’installe dans une maison achetée sans la visiter au préalable, avec son fils Antoine, et l’aide de ses parents Rachel et Philippe. Les gestes du quotidien pour débarrasser les pièces de tout le bazar qu’elles contiennent, de tous les souvenirs accumulés et laissés en plan. Chaque personnage réagit à sa manière à ces circonstances qui l’amènent à manipuler les vestiges de la vie d’une autre personne, décédée depuis, ce qu’il reste d’une vie. Chacun à sa manière réagit en accordant une importance nulle ou significative à ce qu’il trouve, à ce qu’il manipule, ce que cela réveille ou suscite en lui de manière consciente ou inconsciente. En cela, cet absent joue bien le rôle de miroir, reflétant un trait de caractère ou un souvenir chez l’un et l’autre. L’auteur va un peu plus loin que ça, évoquant quelques bribes de la vie de l’ancien propriétaire, montrant le contexte dans lequel il a utilisé ces objets, ces outils… ou au contraire en laissant le mystère.

L’auteur développe cette situation sortant de l’ordinaire, en la racontant de manière pragmatique : la suite de petites actions qui vont permettre de déblayer cette maison, le comportement banal de chacun des quatre personnages : la mère Élise, ses parents Rachel et Philippe, son fils Antoine. Tout comme eux, le lecteur est submergé par la quantité d’affaires présentes dans la maison : il ne semble pas y avoir un seul endroit épargné par l’accumulation de choses diverses, laissant présumer un comportement compulsif. Dans la page douze, il regarde la salle à manger, puis la cuisine en vue subjective, par le regard d’Élise : la table pas débarrassée, l’horloge comtoise, le papier peint aux motifs chargés, la vaisselle sens dessus dessous dans la cuisine. Puis les toilettes : des piles de journaux par terre et sur la cuvette. Puis la chambre : le lit ouvert mais pas défait, les vêtements en désordre. Une autre pile de journaux dans le couloir, des tableaux aux murs, une platine disque dans le salon, un piano, des fauteuils, un chapeau, des guéridons, des lampes, un pot à bonbons, un porte-bougie avec sa bougie, un paquet de cigarettes, un flacon d’armagnac, des revues, etc. Le lecteur finit par être aussi étourdi qu’Élise, par le nombre d’objets, par la perspective de devoir débarrasser tout ça.


Alors que les dessins semblent un peu simplifiés, le lecteur constate la densité d’informations visuelles à chaque page. Le grand-père effectue la révision de son camping-car avant d’aller chercher son petit-fils et de se rendre chez fille : l’alignement de pavillons est représenté dans des couleurs gaies, il ne manque pas une brique au pourtour des fenêtres, une poubelle est sortie sur le trottoir, un couple est en train de finir de mettre ses affaires dans le coffre de leur voiture, le lecteur peut également voir le tracé des places de stationnement, un mât d’éclairage, les végétaux dans les jardins, un escalier pour accéder à un perron, les fils électriques et leurs poteaux, etc. Le trajet en camping-car se déroule sur sept pages et le lecteur peut voir le paysage défiler, chaque lieu différent et bien décrit. Le premier midi, la petite famille mange sur une table dans le jardin et tout est là : les couverts, les assiettes, les verres, la bouteille d’eau en plastique, la bouteille de vin en verre, les chaises de jardin, l’herbe qui n’a pas été tondue depuis longtemps, les arbres et leur feuillage, la maison de maître en arrière-plan et sa clôture, le muret du jardin. Il est possible que le lecteur n’y prête pas attention à ce moment-là, toutefois s’il y revient par la suite, il constate que la brèche est déjà bien présente dans cette page cinquante-cinq. L’artiste fait montre du même investissement pour chaque endroit : chaque pièce de la maison dont le garage, le marché, les champs avec les chasseurs, une chambre de bonne pour Hannah et François, la déchetterie, un paquebot, un désert de sable, un paquebot, etc.

L’artiste adopte également une approche naturaliste pour les personnages : les gestes mesurés des grands-parents et leur visage creusé par les rides, les postures typiques des enfants pour Antoine et sa bouille ronde, les gestes plus assurés et plus confiants d’Élise. Chacun de ces personnages acquiert une vie propre sous les yeux du lecteur, une belle épaisseur et une forte plausibilité. Il sourit en voyant que la taille de police est un peu plus grande dans les phylactères du grand-père pour souligner qu’il parle un tout petit peu trop fort du fait de son audition défaillante. Il le voit absorbé dans son monde, complètement investi dans la remise en route de la Deux-Chevaux, complètement désemparé par l’absence de son épouse partie passer quelques jours seule au bord de la mer. Il ressent la douleur du faux mouvement d’Élise en déchargeant un frigo neuf. Il compatit à son mélange d’exaspération et d’inquiétude en voyant la réponse négative de la mairie après son entretien. Il éprouve une vive inquiétude en voyant Antoine manipuler un fusil totalement inconscient du danger d’une telle arme à feu. Il est en pleine empathie avec Rachel, la plus affectée par les souvenirs de la vie de cet inconnu.


L’auteur sait montrer comment chacun des quatre principaux personnages réagit à différents objets, avec une incidence également de nature différente. Le récit tient pleinement la promesse du titre : les artefacts résiduels de la vie du défunt agissent comme un miroir renvoyant la mère, les grands-parents, l’enfant à une partie d’eux-mêmes. Il montre également ce qu’une partie de ces objets a réellement signifié pour leur propriétaire à une époque de sa vie. Le lecteur ressent que le même processus se produit en lui : les personnages s’apparentent également à un miroir de différentes facettes de sa vie. Une remise en question de sa vie professionnelle, un autre regard sur sa relation amoureuse avec son partenaire de vie, sa passion ou son occupation lors des moments qui lui appartiennent pleinement, ses regrets ou sa nostalgie d’un chemin de vie que le hasard des circonstances l’a amené à délaisser, son rapport à la mort et au temps qui passe. Derrière la banalité pragmatique de faire place nette dans une maison, se trouvent des questions existentielles pour lesquelles il n’existe pas une seule réponse, encore moins une bonne réponse.


Un point de départ riche et fascinant : faire ressortir les points saillants de sa propre vie en découvrant des vestiges de l’intimité de celle d’un autre. La narration visuelle s’avère douce et d’une richesse extraordinaire, tant pour les détails, les lieux, l’expressivité de chaque personnage en fonction de son âge. Le récit se calque sur les actions ordinaires consistant à débarrasser une maison, avec quelques événements de la vie de tous les jours, en même temps cette vie intérieure qui réagit par automatisme à ces souvenirs d’un inconnu, renvoyant l’image de ses propres choix, de ses habitudes, de ce qui a été laissé de côté. Profond et sensible.


lundi 10 juin 2024

Coquelicot

Pour œuvrer à une société où la voix de chaque corps peut exister, compter et être entendue.


Ce tome contient une histoire complète, une fiction nourrie par la biographie de l’autrice. Sa publication originale date de 2023. Il a été réalisé par Fanny Vella pour le scénario et les dessins, la mise en couleurs a été réalisée par Poppy. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il débute par un court avertissement au lecteur : Cet ouvrage aborde des sujets difficiles ; pour en savoir plus, consulter la liste des thèmes en page cent-vingt-trois, c’est-à-dire : automutilation, dysmorphobie, dépression, malnutrition, viol. En fin d’ouvrage se trouve une postface de deux pages, explicitant l’intention d’informer, le plus tôt possible, de lever les peurs, les tabous. Le tome s’achève avec un texte de remerciements de deux pages, rédigé par l’autrice évoquant son histoire personnelle.


Dans un pavillon, ordinaire, la jeune Émilie répète un chapelet de Non, aux toilettes. Ses règles sont arrivées quand elle avait dix ans. Elles sont arrivées tout juste deux jours avant l’anniversaire d’une copine. Ce genre de copine populaire à qui on veut plaire à tout prix. Émilie avait hâte. Elle avait pu acheter son premier maillot de grande, mais ça allait être la cata avec ce mauvais timing. Parce qu’évidemment il avait fallu que ce soit une fête organisée à la piscine municipale. Elle avait tellement honte de saigner qu’elle avait inventé un prétexte pour ne pas rentrer dans l’eau. Elle avait alors passé l’après-midi sur une serviette de bain à côté de la maman de Marion pendant qu’elle, Christelle et Kadidja, ses trois meilleures copines, jouaient dans l’eau. Elle lui en voulait tellement à ce corps qui l’avait trahie ! Elle bouillonnait intérieurement. À cet âge-là, ce genre de moments était déterminant pour les amitiés, et elle loupait tout… Elle avait déjà l’époque une fâcheuse tendance à se trouver moins bien que les autres. Elle se comparait sans cesse et l’arrivée de ses règles n’arrangeait rien ! Il faut dire que les hormones avaient déjà commencé à opérer quelques changements. Des changements qui la laissaient perplexe.



À la dérobée, Émilie observe la maman de Marion : elle est si belle. Sa peau parfaite. Son absence totale de pilosité. Sa vie devait être simple. Elle n’avait qu’à se laisser vivre, sans se préoccuper de son allure. Vivre paisiblement sous le regard des autres, pendant qu’Émilie, elle, était tétanisée à l’idée qu’on ne la regarde de trop près. La maman de Marion avait-elle la moindre conscience de la tranquillité d’esprit totale que son corps de rêve lui offrait, pendant qu’Émilie était terrorisée à l’idée que quelqu’un pointe du doigt le sien ? Ah oui, et sinon on surnomme Émilie, le coquelicot depuis qu’elle est toute petite, inutile d’expliquer pourquoi. Encore un coup bas de ce satané corps. Elle, elle voulait disparaître, et lui il la faisait déborder partout dans la couleur la moins discrète possible. À voir ainsi la maman de Marion, Émilie pensait que cette adulte n’aurait pas pu comprendre ce genre de tracas qui étaient à des milliers d’années-lumière d’elle. Avec le recul, elle se rend compte qu’il n’est facile pour personne de se porter un regard bienveillant.


La couverture semble annoncer une histoire sur l’adolescence et l’affliction de rougir à la moindre émotion, comme si cette réaction physiologique mettait à nu l’adolescente sous le regard des autres. Le texte de la quatrième de couverture annonce une autre sorte de récit, en évoquant le corps d’Émilie qui ne cesse de la trahir, qui la fait reculer d’un pas dès qu’un garçon l’approche, son incapacité à insérer une protection périodique, la douleur lors des rapports sexuels, ce qui fait qu’Émilie en vient à haïr et craindre ce corps qui semble avoir une volonté propre. Quoi qu’il en soit, le lecteur découvre un dessin en pleine page pour la première page : la table de la cuisine, avec le lait aromatisé, le pain et le chocolat, le sac à dos, un cahier et des stylos, la nappe à carreaux, une plante en pot, une chaise, une commode avec une lampe, c’est-à-dire un endroit très familier, avec un dessin immédiatement lisible. Émilie est aux toilettes, le pantalon sur les chevilles, une tache de sang sur sa culotte, le tout représenté de manière chaste, et naturelle. Le personnage est dessiné avec une forme de simplification dans la silhouette, une approche similaire à la ligne claire, avec une mise en couleurs plus riche, ajoutant un peu de relief, et des motifs sur le teeshirt. Le lecteur se trouve tout suite séduit par l’accessibilité et la gentillesse des dessins, tout en appréciant la gestion de la densité des informations visuelles en fonction des cases.



Voici donc une demoiselle, puis une dame qui se retrouve en butte à des difficultés pour ce qui relève de l’intimité physique, tout en étant sûre de son orientation hétérosexuelle. Elle évoque ses difficultés avec l’insertion de tampon hygiénique, son malaise physique à se faire embrasser, puis caresser, puis lors de l’acte sexuel, au fur et à mesure qu’elle grandit. Elle décrit les stratégies qu’elle met en place entre se forcer, ou bien cesser tout effort et mentir à ses copines sur son activité amoureuse. Elle explique qu’elle s’était résignée à ce que les garçons devraient toujours forcer le passage et ce qu’on disait du plaisir ne lui serait certainement jamais accessible. Les relations débutaient toujours de la même façon pour elle. Un engouement et un entrain certains pour la chose au début… puis un désintérêt quasi-total… et finalement un renoncement pendant des semaines voire des mois. Elle s’était toujours retrouvée avec des garçons qui passaient outre son manque de libido, souhaitant rester avec elle pour tout le reste. Elle a fini par se mettre en relation avec un garçon moins conciliant, ce qui fut une épreuve douloureuse. Le lecteur apprécie la gentillesse et la délicatesse de la narration visuelle : il n’éprouve jamais la sensation d’être un voyeur. L’artiste bannit toute nudité. Les personnages sont expressifs grâce à la simplification des traits de leur visage, avec des postures très parlantes quant à leur état émotionnel. Les garçons puis les hommes sont représentés normalement, sans caricature, sans en faire des pervers soumis à leurs pulsions sexuelles. Le lecteur accompagne ainsi Émilie dans différentes phases de sa vie, en partageant ses souffrances, et les manifestations physiques comme des plaques de rougeur très envahissante sur tout le corps.


Tout du long du récit, les différentes scènes sont commentées par la voix intérieure d’Émilie. Elle apparaît dans chaque page, le lecteur écoutant ses paroles, ou bien ayant accès à ses pensées, ou encore bénéficiant de ses commentaires. Il remarque qu’Émilie ne porte jamais de jugement de valeur négatif sur les personnes qui l’entourent que ce soient ses compagnons ou le corps médical. Ce récit ne s’apparente ni à une vengeance, ni à une dénonciation ou un pamphlet. Elle raconte ses difficultés, ses blocages, ses douleurs mais aussi ses amours et ses amitiés. La narration visuelle s’avère vivante et diversifiée, sans exagération dramatique ou émotionnelle. Le lecteur suit Émilie dans des endroits variés : les toilettes, une piscine municipale en plein air, une salle de classe, dans sa chambre, dans un voyage en car, à une soirée, sur la pelouse d’un parc pour une discussion entre copines, chez la gynécologue pour une visite, à la terrasse d’un café, dans son appartement avec son conjoint, dans la salle d’accouchement, etc. Les dessins présentent une apparence très facile à lire avec un niveau de détails qui rend chaque endroit spécifique, chaque individu avec une tenue vestimentaire particulière, sans ostentation, sans gestion à l’économie non plus, avec toujours un respect de chaque personne.

Les sujets difficiles annoncés sont bien présents : ils correspondent aux comportements d’Émilie en réaction au comportement de son corps qu’elle ne comprend pas. Il s’agit d’une personne dont le mal être est évident, que les aides successives ne parviennent pas à soulager, ni la bienveillance de ses amis et amoureux. Le récit ne s’aventure pas sur le terrain de la psychologie, encore moins de la psychanalyse. Il suit l’histoire personnelle d’Émilie, et le lecteur suppose qu’il s’agit également de l’histoire personnelle de l’autrice. La compréhension de la problématique ne se fait donc pas selon une analyse linéaire, mais selon le hasard des rencontres, des consultations. Le premier élément concret intervient lors de la visite chez la gynécologue, plus le constat d’une maladie et sa classification que son explication. Le lecteur peut également être surpris par l’absence d’accompagnement de la jeune femme, encore qu’il s’agisse d’un sujet dont un ou une adolescente, puis une jeune femme ne souhaite pas parler avec ses parents. Cette manière de raconter déconcerte un peu car le lecteur ne peut pas en tirer une méthode de compréhension, encore moins de prévention. Il ressort de sa lecture avec l’histoire d’une jeune femme dont la vie a été rendue très difficile par cette condition, et la manière dont elle a appris ce dont il s’agit, et le processus par lequel elle a pu trouver des solutions alternatives. Comme l’évoque la postface, il en ressort avec une meilleure compréhension de la santé génésique et sexuelle d’une femme, au travers de cet exemple. Il ne demande qu’à croire que ce savoir sur l’état de santé des femmes constitue un déterminant majeur de la santé de leurs enfants et de leur famille.


Pas facile de savoir a priori de quoi parle exactement cette bande dessinée, en se basant sur le dessin de couverture, ou sur le texte de la quatrième de couverture. L’autrice raconte une partie de sa vie par l’intermédiaire d’un avatar appelé Émilie, ses difficultés avec l’intimité physique, que ce soit pour les règles, ou dans le cadre de rapport avec les garçons puis avec les hommes. Elle utilise une narration visuelle très agréable à l’œil et très prévenante du respect de la personne pour tous ses personnages. Elle met en œuvre un ton descriptif, dépourvu d’acrimonie envers qui que ce soit. Elle expose ainsi les troubles dont elle a souffert et qui ont fortement pesé sur sa vie personnelle et amoureuse, ainsi que les consultations et les dialogues qui lui ont permis de comprendre et de surmonter ces troubles.



jeudi 6 juin 2024

Fox, tome 4 : Le Dieu rouge

Ce que l’on croit ne correspond pas toujours à ce que l’on voit.


Ce tome est le quatrième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 3 : Raïs el Djemat (1993). Sa première édition date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Un crâne dans l’obscurité : il indique qu’il est le gardien. À celui qui veut approcher de son maître, il dit de lui donner une livre de chair et le visiteur avancera d’un pas, lui donner la clé et il se prosternera devant la face du Tout-puissant. Une lueur dans l’obscurité : Mister Peter et Mister Puskas viennent de trouver la chambre du gardien, ils touchent au but, il faut prévenir le patron, appeler Karl. À l’extérieur, le téléphone de campagne sonne, Karl décroche, écoute, puis il indique à Taba qu’il va descendre au village. Dans le sous-sol, les deux explorateurs entrent dans la chambre du gardien : ils le découvrent momifié sur un trône. Pour leur plus grande surprise, ils constatent qu’une torche allumée est déjà présente dans la chambre : quelqu’un est passé avant eux, et il n’y a pas longtemps. Ils examinent ensuite les peintures murales : la fresque est remarquable. Elle doit représenter le jugement de Seth. Toth conduit les débats. Isis et Horus accusent Seth du meurtre d’Osiris. Après un long procès, Seth sera finalement reconnu coupable et banni d’Égypte. C’était un dieu agressif et violent. Il jura de se venger, de revenir parmi les siens en maître incontesté, dût-il plonger son pays dans un bain de sang. On l’appelait le Dieu Rouge. D’où cette couleur probablement. Peter constate que c’est du sang frais sur la fresque.



Puskas attire l’attention de Peter sur le fait que la momie du gardien a bougé : sa tête a pivoté, comme s’il voulait les observer. Le crâne répète qu’il est le Gardien. À celui qui veut s’approcher de son maître sans apporter d’offrandes, il promet que ses viscères s’épandront sur le sol. Et sa souffrance, alors, sera à la mesure de la colère du Tout-puissant. Dans la ville proche, Karl entre dans une échoppe et demande à Ardath Bey si le téléphone est libre. Il appelle l’hôtel Le Cataract et demande qu’on lui passe la chambre 54. Il faut insister car c’est urgent. Dans la construction souterraine, Peter et Pulkas continuent leur progression : ils arrivent dans une pièce souterraine de dimension encore plus grande. Peter remarque alarmé que le sang sur sa main reste liquide, qu’il continue de couler. Pulkas en a à son tour sur sa main, il ne se sent pas bien. Peter constate très inquiet, que ses ongles vont se détacher de ses doigts. Suivi de Peter, Pulkas avance dans un long couloir en disant que c’est comme un portemanteau. Il aperçoit devant lui un agent de quai sur un rebord qui lui demande ce qu’il fait là : l’express de 16h43 va arriver ! Il souffle dans son sifflet, mais l’attention de Pulkas est accaparée par le sang sur sa main. Il faut qu’il se ressaisisse.


Le lecteur entame ce tome, très curieux de savoir comment les différentes pièces du puzzle vont s’assembler, ce qu’il va advenir des différents personnages, tout en ayant conscience que les deux principaux protagonistes en réchapperont probablement. Quel sera le sort du livre de Toth ? Du clown blanc ? Seth reviendra-t-il sur Terre ? Les auteurs mènent à bien leur intrigue et répondent à chacune de ces questions et aux autres apparues dans les tomes précédents, concluant ainsi cette première enquête de Fox. La fibre mythologique égyptienne prend le dessus. Les personnages se trouvent tous en Égypte, et le lecteur assiste à la découverte de la chambre du Gardien, également dans un site archéologique égyptien à Qubbet el-Hawa face à Assouan. Les représentations des sites archéologiques, des hiéroglyphes et des habitants vont au-delà de quelques accessoires génériques et en toc. Le crâne lui-même présente des caractéristiques qui le rendent unique : le haut front, la forme des orbites, l’état de la dentition. Puis le lecteur peut voir l’entrée de la fouille à flanc de montagne : des étais et une lanterne qui lui font tout de suite penser aux étais de la mine dans la séquence d’ouverture du premier tome. La chambre du gardien présente donc une fresque de grande dimension, des hiéroglyphes disposés en colonne qui ressemblent à quelque chose, le trône de la momie avec une statue de hyène de part et d’autre, des ossements humains au sol.



Ainsi l’artiste donne à voir des endroits particuliers au lecteur : la ville d’Assouan avec son minaret, le bel hôtel de style colonial avec les felouques sur le fleuve en contrebas, les vêtements locaux des figurants, le temple enseveli à Philae avec ses bas-reliefs, la statue monumentale d’Isis, le souk, la danseuse du ventre, les palmiers sur la rive du fleuve, le sarcophage avec sa momie toute fraîche (pas encore morte même), etc. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans ces lieux consciencieusement décrit. Les personnages se meuvent en fonction des caractéristiques de l’endroit où ils se trouvent : la descente précautionneuse des marches d’escalier avec la lanterne à la main pour Peter et Pulkas, le lent examen de l’épave d’avion de chasse dans le désert, les passagers accoudés au bastingage du bateau à moteur sur le Nil, la marche lente et pesante d’Allan Fox dans son scaphandre, son combat malhabile contre un crocodile sous les flots, le moment de calme sur la rive du Nil, l’escalier de fortune taillé dans la roche de la paroi d’un immense caverne, etc. Le travail du coloriste est remarquable, du naturalisme tirant parfois vers la mise en avant d’une teinte, ou d’un arrangement de couleurs pour créer une ambiance lumineuse. Il effectue un travail minutieux pour faire ressortir chaque détail de toutes les cases, pour souligner discrètement le relief d’une surface ou d’un matériau. Le glissement vers l’expressionnisme quand les eaux du Nil commencent à tirer vers le brun rouge.


Le lecteur éprouve la sensation d’un hommage le temps d’une case, aux influences qui nourrissent ce récit. Par exemple : le visage très épuré d’Adrianna Puckett avec l’ombre portée de son chapeau en plein désert en planche neuf évoquant une femme fatale du cinéma, le scaphandre avec ses tuyaux d’alimentation d’air sous l’eau évoquant Tintin, les murs magnifiquement ouvragés des chambres souterraines monumentales évoquant Le mystère de la grande pyramide, etc. Les auteurs savent faire leurs les conventions de différents récits d’aventure, pour réaliser une œuvre personnelle qui leur est propre. À commencer par le héros Allan Fox. Comme dans les tomes précédents, son rôle est plus limité que celui du personnage courageux et providentiel, dont chaque intervention mettrait en avant son courage et la résolution de conflits ou d’énigme grâce à sa simple présence, ou par ses capacités remarquables. De fait, Allan Fox apparaît dans vingt-huit pages, soit un peu plus que la moitié. Ensuite, il est sauvé à plusieurs reprises par d’autres personnages, comme le dieu Bès et une adolescente. Prise en otage par Lord Calder, Edith se sort par elle-même de cette situation, sans l’aide de Fox. Dans l’affrontement final, il subit les circonstances, sans reprendre le dessus. Les hommages à des séries d’aventure apparaissent avec évidence, et en même temps la victoire est atteinte avec une participation réduite du personnage principal.



Tout en savourant des visuels d’une grande richesse (la façade de l’hôtel Le Cataract, le temple englouti, la danseuse du ventre, les tapis, l’ameublement de cette salle, le bazar dans l’échoppe d’Ardath Bey, les symboles ésotériques en fond de case quand Fox lit le livre de Toth, etc.), le lecteur voit se dérouler cette folle entreprise de permettre à Seth de revenir sur Terre. Il découvre la motivation du responsable de ces actions, relevant à la fois du récit de genre, d’une ambition aussi vieille que l’humanité, et d’une motivation puissante. Il voit comment des êtres humains essayent de manipuler pour leur profit, des forces qui les dépassent en entendement. Il constate à quel point chaque individu doit payer un lourd tribut qu’il soit responsable de ces actions ou qu’il en soit la victime. Le scénariste met en scène dans d’autres configurations, plusieurs des leitmotivs qu’il a installés dans les tomes précédents : la formule Raïs el Djemat, le groupe de babouins féroces, l’apparition de la déesse Isis, l’intervention du dieu Bès. Il semble même donner l’impression de disposer de trop de matière narrative à certains moments. Le lecteur est pris de court par le sort d’Adrianna Puckett qui semble n’avoir pas eu l’occasion de révéler tout son potentiel. Le fourmillement de scarabées rappelle l’avertissement à Allan Fox au début du tome deux, mais sans réelle corrélation ou lien de cause à effet. Le personnage du Pénitent reste bien mystérieux, comme sous-exploité lui aussi. Le clown blanc fait une dernière apparition, brève et quelque peu frustrante.


Le lecteur découvre avec plaisir le dénouement de cette première saison. Jean-François Charles semble avoir progressé de tome en tome. Il prend un plaisir évident à intégrer de discrets hommages à des références du cinéma d’aventures égyptiennes, avec des paysages d’une belle consistance, et des personnages à la séduction sophistiquée. Le scénario arrive à la phase attendue : la tentative de résurrection du dieu rouge, tout en s’appropriant les conventions de genre et en les changeant. Une belle aventure.



mercredi 5 juin 2024

Ici même

N’y a-t-il donc à l’orgueil d’autre issue que l’humilité ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman, les planches de ce récit paraissent dans les numéros un à douze de la revue (À Suivre) entre février 1978 et janvier 1979. La première édition en album date de 1979. Il a été réalisé par Jean-Claude Forest (1930-1998) pour le scénario, et par Jacques Tardi (1947-) pour les dessins. Il comprend cent soixante-trois pages de bande dessinée en noir & blanc. En ouverture, se trouve une préface de quatre pages, rédigée par le scénariste évoquant sa collaboration avec l’artiste, ainsi que la question du sens de l’œuvre.


Arthur Même se tient sur le faîte du mur de séparation, et il s’adresse aux ouvriers en train de réparer un autre mur : il leur demande s’ils veulent boire quelque chose. L’un d’eux répond par la formule de politesse : si M. Même insiste… Arthur indique qu’il ne se souvient pas d’avoir insisté et il ne se souvient pas non plus avoir jamais compris pourquoi les gens boivent tant… Il continue à voix haute : il se demande si un jour quelqu’un lui expliquera ce qu’il y a dans le vin. Pour lui, le vin et l’huile c’est pareil. Avec le vin sur la langue, les gens dérapent de la tête, comme avec l’huile sur le pavé, on dérape de la semelle. Comment discuter avec des gens qui dérapent et qui, à tort et à travers, lui attribuent de l’insistance, pourquoi pas de l’entêtement ? Tout en monologuant, il a débouché une bouteille de vin avec le tire-bouchon passé à l’anneau de son trousseau de clés, et il a servi un verre aux deux ouvriers. Celui avec la casquette s’adresse à lui : il faut qu’il lui dise une chose, une chose qui n’a pas bien d’importance, mais qui l’asticote sérieusement : Gâcher le ciment, bien gras ou maigre (c’est selon), poser une pierre sur une l’autre, etc. tout ça c’est son affaire. Et avant de toucher la truelle pour Arthur Même, il la touchait déjà pour sa pauvre mère. L’ouvrier demande alors : Pourquoi faut-il qu’Arthur soit là à lorgner tous ses gestes, comme s’il passait le plus clair de son temps à se cracher dans les mains ?



Arthur Même répond que l’entretien des murs est à sa charge. Si une pierre se détache, tue une bête ou un enfant, lui Arthur est responsable et au moindre accident, ils essaieront de le chasser des murs. Alors il ne surveille pas les ouvriers, il veille. L’ouvrier lui répond qu’à sa place, il vendrait. Même s’emporte : il est facile de faire l’intéressant lorsqu’il s’agit des affaires des autres. Il continue : Ces collines, cette campagne morcelée, découpée comme bête à l’abattoir, ces propriétés comme des escalopes et qui s’étalent du lac aux coteaux de Machepaille, sans les murs, c’est un seul et magnifique domaine : Mornemont ! Et Mornemont, au début du siècle, appartenait tout entier à sa famille. À la suite de querelles avec les voisins à propos de misérables lopins de terre, sa famille a dû entamer une ribambelle de procès, elle a perdu… Et peu à peu le domaine tout entier a changé de propriétaire !


Un homme perché sur un mur, des ouvriers qui réparent un autre bout de mur, un domaine dont les demeures et les terrains appartiennent à différentes familles, mais les murs d’enceinte appartiennent à un unique individu qui a en charge d’ouvrir et de fermer les portails qui constituent autant de péages dont encaisse l’argent. À l’évidence, une métaphore… Grossière erreur !!! Dans son introduction, Jean-Claude Forest pose clairement les choses : Mais qu’on ne vienne pas lui écrire dans le dos ce qu’il n’a pas écrit. Ni travestir par rajouts, en filigranes ou estampilles, la mise en images. Qu’on n’aille pas voir dans Ici Même un pamphlet, une satire de la société ou des représentants de son régime politique. Il n’a pas eu davantage l’intention particulière de tourner en dérision l’attachement à la propriété. […] Il veut dire qu’à la tradition, aux habitudes culturelles qui toujours poussent le lecteur à être un raisonneur s’ajoute une incitation renforcée à chercher dans la moindre idée, dans le moindre récit, la morale, l’idéologie clairement ou obscurément véhiculées. Il faut donc au lecteur une belle indépendance d’esprit pour s’accrocher au seul récit et jetant la leçon aux orties, ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, sinon du rêve offert en prime. Pourtant il lui serait malvenu de critiquer ce type de lecture orientée.



Ainsi averti, le lecteur se garde bien de passer en mode analytique et il suit la recommandation du scénariste à la lettre en restant au premier degré. Il plonge donc dans un monde en noir & blanc (non, pas d’interprétation sur ce choix) : des images avec un fort contraste. Des traits de contour fins, parfois un peu tremblé, plus comme vivants que comme mal assurés. Un usage des aplats de noir important pour le costume noir de monsieur Même, pour des chevelures, pour des ombres portées, pour le relief des objets et des décors, ce qui donnent une consistance visuelle à chaque planche. Bien sûr, le lecteur peut se demander si l’histoire d’un type qui se balade sur des murs va être visuellement intéressante… sauf s’il a déjà lu des œuvres de ce bédéiste. Indépendamment de l’interaction limitée entre scénariste et dessinateur évoquée dans l’introduction, le lecteur éprouve la sensation qu’il s’agit de pages d’une seule et même personne. Le scénariste a visiblement pensé à la dimension visuelle de son histoire, variant régulièrement les décors grâce aux séquences consacrées à des personnages secondaires, et il parvient même à introduire de la diversité dans l’arpentage des faîtes de mur grâce à des éléments inattendus. Le lecteur commence par admirer la variété des tuiles et des sommets de mur, exigeant parfois un excellent équilibre de la part de Même. Il jette régulièrement des coups d’œil aux différents jardins, pelouses et arbres, et aux demeures. Il apprécie le goût de l’artiste pour la pierre, la brique, les ferrures, les persiennes, les toitures, les portails, les colonnes, et même une serre de jardin.


Le récit s’aventure donc dans d’autres endroits, décrits avec autant de soin : un cimetière, l’intérieur de la chambre de Julie Maillard, le petit bateau à moteur de l’Épicier, le palais présidentiel, les appartements du Président, la salle du conseil des ministres, et l’intérieur de la petite guérite servant d’habitation au personnage principal. Il prend le temps de regarder les accessoires : l’antique modèle de téléphone de Même, son trousseau de clés, un chevalet de peinture, les stèles des tombes, le lustre à pendeloques dans la salle du conseil des ministres, la plante verte en pot dans la chambre du Président, le bidet dans la salle de bain de Julie, les marchandises de l’Épicier, etc. Il découvre ou il retrouve la capacité surnaturelle de Tardi à donner des trognes à chacun de ses personnages, à la limite du plausible sans jamais franchir la ligne de la carricature, des visages très expressifs, des silhouettes diversifiées, chacune en disant long sur la personnalité de l’individu. Le lecteur se dit qu’un personnage servile à sa manière comme Arthur Même ne pouvait qu’avoir une constitution longiligne, que Julie se devait d’être solidement charpentée du fait son assurance et de son indépendance, les petits yeux et les grandes oreilles de l’Épicier insensible au regard des autres, etc.



Mais voilà, cette diversité des personnages met en lumière l’ouverture vers l’extérieur : ces familles qui vivent dans toutes ces demeures (une dizaine d’évoquées même si elles n’apparaissent pas toutes : Maillard, Gandelut, Pouilleron, Sergy-Merival, Michelot, La mère Linéa, Morlebœuf, Gandelu, Maury-de-Nancelles, Clairbeaux), le Président et ses ministres (Harlan, Badinski, Debarandon, Hayouli-Hayounberg, plus quelques autres non nommés), Gisèle la première dame, Georges le valet particulier, De Barandon, le général Desgriottes, le colonel Demalpine, Harlan ministre des armées. Il faut encore ajouter les avocats (Maître Roubillard, Maître Bougreval, Maître Patelot, la secrétaire mademoiselle Mireille) et l’espion Quatre-Septembre. Alors, même s’il veut bien faire l’effort de ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, le lecteur reste incapable de s’arrêter là. Quand même, il est question de gouvernement, d’élection et de leur résultat à venir, de propriétaires qui profitent, d’une guerre même. Et puis le scénariste lui-même titille le lecteur : Qu’est-ce que c’est que ce nom de Quatre-Septembre pour l’espion ? Cela ne peut que renvoyer à la date du 4 septembre 1870, quand Léon Gambetta proclame la Troisième République, à la suite de la défaite de Sedan et de la chute du Second Empire. Puis cette reprise de la formule Aujourd’hui rien, attribuée à Louis XVI dans son journal pour le 14 juillet 1789. Mais quel rapport avec la situation d’Arthur Même ? Et aussi ce nom de pays Mornemont, quelle similitude avec l’adverbe Mornement. En outre à plusieurs reprises, la narration visuelle glisse vers la fantasmagorie : Arthur Même recouvert par des insectes, une oreille géante qui empêche le cheminement sur le mur, deux coureurs avec dossard portant au-dessus de leur tête le lit d’Arthur avec lui et Julie dedans, le macabre carnaval venant menacer Arthur. Tout cela revêt l’apparence de métaphores visuelles, et même d’allégories parfois. Sans même parler de la mise en scène de la sexualité, avec une touche d’ondinisme, ou encore de la relation à la mère. Heureusement que le scénariste accorde que pourtant il serait malvenu de de critiquer ce type de lecture orientée…


Un monsieur dégingandé qui parcourt le faîte des murs d’enceinte pour aller ouvrir des portails : assurément il s’agit d’un conte. La narration visuelle s’avère d’une justesse extraordinaire, entre description factuelle et prosaïque et éléments décalés s’intégrant parfaitement. L’histoire au premier degré se dévore comme un feuilleton, chaque chapitre bâtissant sur le suivant, avec une logique interne et une progression d’une solidité inattendue. Mais quand même, il y a matière à interprétation de ce conte, et même à interprétations multiples, et peut-être même à psychanalyse de ce conte même s’il est dépourvu de fées.



mardi 4 juin 2024

Chimère(s) 1887 T04 Les Liens du sang

L’amour est la pire des infections. Elle ronge le cœur et gangrène le corps.


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 - Tome 03: La Furie de Saint-Lazare (2013). Son édition originale date de 2014. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Il neigeait sur Paris, cet hiver 1875. On inaugurait sous les lourds flocons le nouvel opéra de l’architecte Charles Garnier. Mais Gisèle savait l’opéra désormais hors d’atteinte. Danser de nouveau serait déjà formidable. Toute son énergie était focalisée sur sa jambe, brisée dans une mauvaise chute, fragile depuis. Gisèle se trouve sur la scène, seule, la salle vide. Elle s’exhorte intérieurement à continuer : elle a fait ce mouvement des centaines de fois, la douleur physique n’est rien. Mais sa jambe droite se dérobe sous elle et elle chute lourdement. Leonard se précipite pour l’aider. Intérieurement, elle maudit son ancien amant Vincent, en ayant conscience qu’elle est devenue une boiteuse, et elle a tellement mal. Leonard la prend dans ses bras et la dépose doucement sur un canapé. Il lui prépare une petite pipe d’opium : ça ne soigne pas, mais au moins elle ne sentira plus sa jambe. Il lui indique que ça fait une semaine qu’il la voit venir tous les jours, avec sa canne, alors il a réfléchi. Il a trouvé un système qui peut l’aider à marcher. Elle lui demande pourquoi il fait ça. Il répond ingénument parce qu’il l’aime. Il sait que ce n’est pas un sentiment partagé, peu importe, il ne lui demande rien, il sera désormais son soutien, la chose est décidée. Il ajoute qu’une femme comme elle a mille façons de conquérir Paris.



L’année 1887 tire à sa fin. Dans la maison close de Madame Gisèle, la célèbre Perle Pourpre, une nouvelle sonne comme un coup de théâtre. May Ling informe les autres prostituées, Marguerite, Mariette, Lou, Salomé, que Chimère est la fille de Gisèle. Les autres sont incrédules, entre hypothèse comme le fait que Leonard pourrait le père, et horreur car Gisèle a prostitué sa propre enfant. Sur ces entrefaites, Chimère entre dans la pièce et elle leur déconseille vivement de se mêler de sa vie privée. Elle leur donne quelques consignes : elles ne feront plus monter de clients dans la chambre bleue, car elle la prend comme appartements privés. Elles doivent apprendre à lui montrer un peu plus de respect. Elle va seconder sa mère dans la gestion de cet établissement et elle ne sera pas aussi tolérante qu’elle envers leurs petites manies. Elles doivent se souvenir de ses carnets : elle a tout noté sur chacune d’entre elles. Tout en parlant, elle a rassemblé ses affaires, y compris sa poupée, et elle les emmène dans la chambre bleue. Dans ses appartements privés, Gisèle discute avec Leonard. Elle ne parvient pas à croire que le frère de Vincent ait pu faire ça, alors qu’il avait promis de s’occuper de la petite. Elle n’en revient pas que les Montpessus aient eu le culot de lui revendre sa propre fille, qu’elle était vierge, et qu’elle, Gisèle, l’ait prostituée.


À l’issue du tome précédent, Chimère se retrouve bien installée, jeune adolescente de treize ans, ayant pu échapper à l’asile de Saint-Lazare, et ayant fait valoir ses droits auprès de Gisèle, propriétaire de la maison close La Perle Pourpre. La jeune demoiselle informe donc ses collègues de son nouveau statut au sein de l’établissement et elle fait comprendre à sa mère qu’elle a des idées bien arrêtées à la fois sur ce qu’elle veut faire, à la fois sur la manière de donner un nouvel élan à l’établissement pour faire revenir la clientèle après le scandale du tome précédent. Le lecteur regarde cette jeune adolescente dans sa robe sophistiquée et affriolante, se tenir droite, parler avec une assurance impressionnante. Toutefois sa mère, en tant qu’adulte, ne se laisse pas faire, même si elle est harassée de culpabilité. Elle lui fixe quelques limites. Dans la soirée, Chimère reçoit Winston Burke, un individu d’une cinquantaine d’années, qui entend bien récupérer le cliché incriminant Ferdinand de Lesseps (1805-1894). Toujours avec la même assurance, elle lui fait comprendre qu’il est en position de faiblesse dans cette négociation, avec une certaine jouissance. Toutefois celui-ci a l’avantage de l’expérience, et elle en fait les frais. Un peu plus tard, une interaction avec Marguerite montre la fragilité émotionnelle de Chimère. Une nouvelle séance avec le professeur docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) atteste également qu’elle ne maîtrise pas tout.



Le fil temporel au temps présent du récit, en 1888, est entrecoupé de quelques scènes du passé, une consacrée à Olympe, et deux à Chimère. Là aussi, les auteurs développent ce personnage montrant son enfance. À première vue, le lecteur peut y voir de simples informations sur sa vie. La séance avec le docteur Charcot montre que ces phases de sa vie ont une incidence inéluctable sur son présent, sa personnalité, ses choix. Le portrait de Chimère dépasse donc un simple constat de comportement, pour introduire des éléments psychologiques explicites. Le lecteur se rend compte qu’il est touché par la toute jeune enfant, grâce à l’expressivité de son visage, sa curiosité juvénile, son entrain, sa candeur, le contraste étant encore plus grand avec sa condition d’adolescente prostituée à La Perle Pourpre. D’une autre manière, Gisèle continue également à gagner en épaisseur psychologique : entre accablement de la culpabilité d’avoir prostitué sa fille, et confiance en elle chèrement acquise par le fait de surmonter son infirmité, et par l’expérience acquise à diriger son entreprise (une maison close), mais aussi fragilité engendrée par sa condition physique et par son remord. Le lecteur observe les émotions qui passent sur son visage, regarde sa posture pour juger de son état de fatigue, de sa douleur physique. Alors qu’en surface, les dessins peuvent donner l’impression d’une narration de type aventure, avec une exagération pour les expressions de visage et le langage corporel, la lecture révèle les saveurs et les nuances de la narration visuelle.


Il en va de même pour la richesse de la reconstitution historique. De prime abord, le lecteur peut avoir l’impression de pages et de cases trop denses pour être honnêtes : des couleurs saturées pour masquer le vide des dessins, des traits de contour d’épaisseur très variables pour donner l’impression de dessins chargés en surface. La lecture montre une grande densité d’informations visuelles : les immeubles parisiens, l’aménagement des différentes pièces de l’établissement La Perle Pourpre, la chambre de bonne parisienne de Vincent van Gogh, le bureau de Mister Edson, la grande salle de réunion du conseil d’administration de la New York Banks Consortium, une rue du Lower East Side à New York, la place Saint Michel avec sa fontaine caractéristique, et bien sûr la cave de La Perle Pourpre. Le lecteur prend le temps également de détailler les tenues vestimentaires des hôtesses de la maison close, mais aussi des clients, des passants dans la rue, de s’interroger sur leur classe sociale. Il ressent aussi bien l’investissement dans la conception des plans de prise de vue pour les discussions, que pour les quelques scènes d’action (en particulier l’agression de Chimère par Winston Burke) : la narration visuelle présente à la fois une diversité et un dynamisme qui rendent la lecture divertissante et entraînante.



Les auteurs racontent leur histoire en montrant que la jeunesse et la fougue de Chimère sont loin de suffire pour prendre le dessus sur toutes les situations conflictuelles où elle se retrouve. Le scénario évoque à nouveau Ferdinand de Lesseps même s’il n’apparaît pas dans ce tome. Leonard fait mention qu’il fut l’élève de de Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910) dit Nadar. La tour Eiffel apparaît dans deux cases et le lecteur peut constater qu’elle a gagné quelques poutrelles par rapport au tome précédent. La première page montre le palais Garnier de la place de l’Opéra, et mentionne le nom de son architecte Jean Louis Charles Garnier (1825-1898). Le retour en 1875 montre Vincent van Gogh (1853-1890) en train de peindre dans sa mansarde, ainsi que son frère Théodore van Gogh (1857-1891). Le docteur Charcot rend visite par deux fois à Chimère. L’intrigue se trouve étoffée par ces éléments historiques, soulignant à la fois les conséquences potentielles importantes des actions de Chimère, à la fois son importance très relative à l’échelle des enjeux nationaux et internationaux. Dans le même temps, le lecteur commence par sourire quand il la voit se repositionner par rapport aux autres prostituées de La Perle Pourpre, puis sentir son sourire diminuer quand il comprend qu’elle va se montrer une directrice aussi ferme que Gisèle, voire plus dure vis-à-vis de celles qui l’ont maltraitée. Il note bien que les affaires sont les affaires, sans sentiment, pour les banquiers et leurs agents, et qu’il n’y a pas de petits profits, quand Timothy Hugh-Edson entend bien profiter des services d’Apollonie, une prostituée qu’il ramène de New York vers Paris.


Plus le récit se développe, plus le lecteur prend conscience que les personnages existent à ses yeux, et que la ligne entre les bons et les méchants se dissout pour ne plus laisser que des êtres humains. Il apprécie la qualité du divertissement au premier degré, grâce aux dessins vivants et colorés, et à l’intrigue mariant coups bas et suspense. Il perçoit les bouleversements dans le monde, la manière dont chaque personnage essaye de trouver comment s’en sortir sans se faire broyer, avec les traumatismes qui l’ont endurci, comment chaque être humain doit penser à lui avant les autres dans un tel monde, de telles circonstances de naissance.



lundi 3 juin 2024

Saint-Elme T05 Les Thermopyles

La paix. C’est ce qu’il y a de plus difficile.


Ce tome fait suite à Saint-Elme T04 L'œil dans le dos (2023) qu’il faut impérativement avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour suivre l’intrigue ; il s’agit du dernier tome de la série. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte quatre-vingt-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018. Il commence par quatre paragraphes de résumé assez denses.


Les tuyauteries du luxueux chalet de la famille Sax. Un chien et un chiot jouent dans la cour. Une grenouille se tient sur le rebord de la grande fenêtre à l’étage. Béatrice Maleterre, la maire de Saint-Elme, commente le cadastre : toute cette zone est préemptée, ça simplifie les choses. Gregor Mazur estime que non car c’est là que les gens de Baleïev veulent construire leur entrepôt. Maleterre propose du côté de l’ancien débarcadère. Réponse de son interlocuteur : un parking à bateaux est déjà prévu, et le casino sera là, près de la rocade. Tania Sax insiste : il va leur falloir plus de terrains. Le portable de Mazur sonne, il met la réunion en pause. Victor, un de ses sbires, l’informe de la discussion qui a eu lieu à l’hôpital avec Kémi. Mazur avise la grenouille sur le rebord de fenêtre, ouvre cette dernière, saisit le batracien par une patte et la jette vers le bas, celle-ci terminant dans la gueule du chien. Mazur continue sa conversation : il fait confirmer à Victor qu’avant de retrouver Morba, il lui avait bien dit qu’il l’avait fait surveiller son appartement. Mais est-ce qu’il l’a fait fouiller ? La réponse étant négative, il lui ordonne de s’en occuper avec Sacha et les guignols, car Morba avait forcément une idée en tête quand il a embarqué cette fille. Il veut savoir ce que c’est. Il raccroche et s’adresse à Béatrice Maleterre, Vic Sax et Tania Sax : il croyait que le problème des grenouilles était réglé.



À l’auberge de La vache brûlée, le cuisinier Chen accroche la pancarte Fermé sur la porte et se rend dans la grande salle. Franck Sangaré est assis à une table avec monsieur Mertens, Philippe Sangaré se tenant debout avec Madame Dombre, Arthur Spielmann et le fermier Jacob. Franck confirme à Mertens qu’il peut voir son épouse Hélène : elle est assise juste-là, devant lui. L’époux ne sait pas ce qu’elle veut : le détective explique qu’elle dit qu’elle a été tuée par des hommes de Gregor Mazur. Spielmann indique qu’il s’agit du patron des eaux de Saint-Elme, autant dire le patron de la ville, et il est arrivé hier. Hélène raconte son histoire à Franck : elle était juge d’instruction. Il y a quatre ans, elle enquêtait sur un trafic d’êtres humains le long de la frontière. Elle avait réussi à identifier l’organisateur, un certain Vassili Glinka, mais il a fui avant qu’elle ne puisse l’arrêter. Et c’est là qu’elle a découvert l’implication de Mazur : Glinka était salarié d’une de ses sociétés.


Album de conclusion et de dénouement de cette série à la saveur unique : les attentes du lecteur se situent très haut, à la fois pour des explications totales, et l’aboutissement de l’intrigue, ou plutôt de l’entrelac d’intrigues, avec une narration visuelle pleine de souffle. Sur ce dernier point, il est rassuré dès la première page, dès la première case : des tuyauteries courant le long d’un mur, une forme d’ouverture récurrente pour chaque album, une image descriptive qui ne se rattache pas directement à la séquence, un signal chargé de sens, un symbole dont la signification n’est pas explicite, c’est-à-dire une autre attente de révélation dans ce tome. Les deux cases suivantes représentent des animaux, d’abord les deux chiens puis la grenouille. Le lecteur guette alors d’autres présences animales : un chat sur le rebord d’une fenêtre en planche vingt-et-un, le Volkh sur la banquette arrière en planche vingt-six, des vaches en planche vingt-neuf, une floppée de grenouilles dans les quatre planches suivantes, le Volkh à plusieurs reprises lors de l’assaut du chalet. L’artiste sait rendre les différences entre chaque espèce : les chiens domestiqués, les vaches paisibles à l’étable, les grenouilles incongrues, le Volkh sauvage. Le chat est aperçu de loin, le temps d’une unique case, simple présence en passant tout en étant bien là. Comme pour beaucoup d’autres éléments, le lecteur voit dans la présence animale, un signe, certainement un phénomène constituant un ingrédient narratif significatif… mais de quoi ?



Peu importe le sens caché ou crypté, la narration visuelle fait son effet et emporte le lecteur. La mise en couleur participe de choix toujours aussi affirmés : avec un fond naturaliste, l’installation d’ambiance, le soulignement du relief de chaque surface, et aussi des couleurs expressionnistes ou conceptuelles, comme des variations autour de teint taupe, des éclairages artificiels saugrenus (le vert dans la cuisine de l’appartement de Félix Morba), le rouge de la violence, le bleu clair et le violet de la nuit. Cette palette de couleurs donne une identité visuelle unique à la série, et immédiatement reconnaissable. L’artiste réalise également des planches muettes, ou uniquement sonorisées par des onomatopées pour des bruits (en particulier les coups de feu), elles sont au nombre de douze dans ce tome. Le lecteur se surprend à retenir son souffle lors de ces passages, en particulier parce qu’ils se déroulent pendant la prise d’assaut du chalet de Simon Leer par les hommes de Gregor Mazur qui ont pour objectif de réduire au silence les frères Sangaré et leurs alliés. La mise en scène est remarquable en tout point : les plans de prises de vue pour leur efficacité, leur clarté, leur tension, leur description sèche de la violence.


Le lecteur retrouve également avec grand plaisir cette galerie de personnages si particulier. Franck Sangaré redevient inquiétant car ses bandages et ses lunettes de soleil laissent apparaître une partie de son visage. Romane Mertens en impose par ses convictions, en particulier sa répugnance à utiliser une arme à feu, mais aussi son courage et sa détermination pragmatique face à chef Jansky. Gregor Mazur, homme d’une bonne soixante d’années, effraie par l’assurance que lui donne son argent, une pratique longue de plusieurs décennies de donner des ordres y compris de tuer. Stan Sax provoque un mélange d’agacement pour sa stupidité et de mépris pour sa suffisance, tout en émouvant le lecteur car il ne méritait quand même pas un sort aussi horrible. De fait, le lecteur se rend compte qu’il retrouve chaque personnage avec plaisir, qu’il soit du côté des bons ou des méchants. Il se surprend à sourire en voyant Arno Cavaliéri se donner du courage en prenant un psychotrope puissant, son regard devenant encore plus fou que d’habitude, et son comportement rapide et téméraire montrant comment il a acquis le surnom de Derviche.



Après une séquence du clan Mazur et Sax qui établit les enjeux à moyen terme, une autre ayant le même effet pour les frères Sangaré et leurs alliés (avec en plus une explication de l’état d’Hélène Mertens), il apparaît que le déroulement de ce tome va se jouer au chalet de Simon Leer, le groupe Sangaré subissant l’assaut des hommes de Mazur. Le lecteur se retrouve un peu décontenancé car il gardait en tête des enjeux à moyen et long termes, comme Saint-Elme 2.0, la santé de Paco, l’épiphanie de Franck Sangaré, les tatouages d’Arthur Spielmann, bref ces nombreux ingrédients présents dans le récit qui contiennent autant de promesses. D’un autre côté, les auteurs sont fidèles à la forme de leur série : des mystères et de l’action. Ils racontent cet assaut contre le chalet avec une verve épatante, à la fois pour le rythme, la survenance des événements et leur enchaînement, un divertissement de très haute qualité. Le lecteur savoure aussi bien les surprises visuelles que les rebondissements. Il remarque des rapprochements comme cette case de la largeur de la page avec Madame Dombre conduisant, Philippe Sangaré sur le siège passager et Franck Sangaré au centre de la banquette arrière, un plan identique dans une autre case de la largeur de la page, avec Piotr au volant, Gregor Mazur et le Volkh sur la banquette arrière. Il se trouve contenté d’en apprendre un peu plus sur Arno Cavaliéri en particulier sur ses mouvements dansants. Il sourit en voyant une forme d’écho quand le Derviche se retrouve enfermé à l’arrière d’une camionnette comme dans le tome un.


En fonction de ses attentes pour ce tome, le lecteur peut se retrouver parfois un peu décontenancé. Certaines réponses très attendues sont bien présentes : la signification de l’œil sur le dos de Katyé et la raison de son enlèvement. Et d’autres se font désirer, voire ne seront pas données, comme l’intention des auteurs sur la signification à donner sur les images de tuyauteries. De même, l’équilibre entre travail de détective et surnaturel penche cette fois-ci sur une de ces deux composantes, au détriment de l’autre. Il ne s’agit pas de désinvolture, mais plutôt d’une forme de recul des auteurs qui le soulignent à deux reprises. La première fois quand le derviche demande en page soixante-cinq : Qui tire les ficelles de tout ça ? La seconde fois quand un personnage fait observer qu’une explication (un logo repiqué sur la pochette d’un vieux vinyle de jazz), c’est n’importe quoi. Dans le même temps, le lecteur ressent quelques thèmes très sous-jacents comme celui du rapport à la nature, au travers de l’animisme mystique de Franck, l’importance du rôle des femmes dans la société (la discussion entre Tania Sax, Vik Sax et Béatrice Maleterre, Vik indiquant qu’on peut encore faire quelque chose de cette ville, quelque chose d’autre), la possibilité pour l’individu de se débarrasser de ses chaînes (une scène très symbolique où Piotr retire le collier du Volkh, puis retire sa cravate et la jette).


Un tome de fin qui ne se déroule pas comme le lecteur pouvait l’attendre, et en même temps une conclusion dans la droite lignée de la série. La narration visuelle combine évidence et virtuosité ayant l’élégance de la simplicité. Le scénario mène à bien l’intrigue de manière satisfaisante dans une confrontation pleine de suspense au déroulement fluide et chorégraphié. Les attentes du lecteur sont comblées, et en même temps il croise les doigts pour qu’une deuxième saison voit le jour.