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lundi 3 juin 2024

Saint-Elme T05 Les Thermopyles

La paix. C’est ce qu’il y a de plus difficile.


Ce tome fait suite à Saint-Elme T04 L'œil dans le dos (2023) qu’il faut impérativement avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour suivre l’intrigue ; il s’agit du dernier tome de la série. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte quatre-vingt-six pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018. Il commence par quatre paragraphes de résumé assez denses.


Les tuyauteries du luxueux chalet de la famille Sax. Un chien et un chiot jouent dans la cour. Une grenouille se tient sur le rebord de la grande fenêtre à l’étage. Béatrice Maleterre, la maire de Saint-Elme, commente le cadastre : toute cette zone est préemptée, ça simplifie les choses. Gregor Mazur estime que non car c’est là que les gens de Baleïev veulent construire leur entrepôt. Maleterre propose du côté de l’ancien débarcadère. Réponse de son interlocuteur : un parking à bateaux est déjà prévu, et le casino sera là, près de la rocade. Tania Sax insiste : il va leur falloir plus de terrains. Le portable de Mazur sonne, il met la réunion en pause. Victor, un de ses sbires, l’informe de la discussion qui a eu lieu à l’hôpital avec Kémi. Mazur avise la grenouille sur le rebord de fenêtre, ouvre cette dernière, saisit le batracien par une patte et la jette vers le bas, celle-ci terminant dans la gueule du chien. Mazur continue sa conversation : il fait confirmer à Victor qu’avant de retrouver Morba, il lui avait bien dit qu’il l’avait fait surveiller son appartement. Mais est-ce qu’il l’a fait fouiller ? La réponse étant négative, il lui ordonne de s’en occuper avec Sacha et les guignols, car Morba avait forcément une idée en tête quand il a embarqué cette fille. Il veut savoir ce que c’est. Il raccroche et s’adresse à Béatrice Maleterre, Vic Sax et Tania Sax : il croyait que le problème des grenouilles était réglé.



À l’auberge de La vache brûlée, le cuisinier Chen accroche la pancarte Fermé sur la porte et se rend dans la grande salle. Franck Sangaré est assis à une table avec monsieur Mertens, Philippe Sangaré se tenant debout avec Madame Dombre, Arthur Spielmann et le fermier Jacob. Franck confirme à Mertens qu’il peut voir son épouse Hélène : elle est assise juste-là, devant lui. L’époux ne sait pas ce qu’elle veut : le détective explique qu’elle dit qu’elle a été tuée par des hommes de Gregor Mazur. Spielmann indique qu’il s’agit du patron des eaux de Saint-Elme, autant dire le patron de la ville, et il est arrivé hier. Hélène raconte son histoire à Franck : elle était juge d’instruction. Il y a quatre ans, elle enquêtait sur un trafic d’êtres humains le long de la frontière. Elle avait réussi à identifier l’organisateur, un certain Vassili Glinka, mais il a fui avant qu’elle ne puisse l’arrêter. Et c’est là qu’elle a découvert l’implication de Mazur : Glinka était salarié d’une de ses sociétés.


Album de conclusion et de dénouement de cette série à la saveur unique : les attentes du lecteur se situent très haut, à la fois pour des explications totales, et l’aboutissement de l’intrigue, ou plutôt de l’entrelac d’intrigues, avec une narration visuelle pleine de souffle. Sur ce dernier point, il est rassuré dès la première page, dès la première case : des tuyauteries courant le long d’un mur, une forme d’ouverture récurrente pour chaque album, une image descriptive qui ne se rattache pas directement à la séquence, un signal chargé de sens, un symbole dont la signification n’est pas explicite, c’est-à-dire une autre attente de révélation dans ce tome. Les deux cases suivantes représentent des animaux, d’abord les deux chiens puis la grenouille. Le lecteur guette alors d’autres présences animales : un chat sur le rebord d’une fenêtre en planche vingt-et-un, le Volkh sur la banquette arrière en planche vingt-six, des vaches en planche vingt-neuf, une floppée de grenouilles dans les quatre planches suivantes, le Volkh à plusieurs reprises lors de l’assaut du chalet. L’artiste sait rendre les différences entre chaque espèce : les chiens domestiqués, les vaches paisibles à l’étable, les grenouilles incongrues, le Volkh sauvage. Le chat est aperçu de loin, le temps d’une unique case, simple présence en passant tout en étant bien là. Comme pour beaucoup d’autres éléments, le lecteur voit dans la présence animale, un signe, certainement un phénomène constituant un ingrédient narratif significatif… mais de quoi ?



Peu importe le sens caché ou crypté, la narration visuelle fait son effet et emporte le lecteur. La mise en couleur participe de choix toujours aussi affirmés : avec un fond naturaliste, l’installation d’ambiance, le soulignement du relief de chaque surface, et aussi des couleurs expressionnistes ou conceptuelles, comme des variations autour de teint taupe, des éclairages artificiels saugrenus (le vert dans la cuisine de l’appartement de Félix Morba), le rouge de la violence, le bleu clair et le violet de la nuit. Cette palette de couleurs donne une identité visuelle unique à la série, et immédiatement reconnaissable. L’artiste réalise également des planches muettes, ou uniquement sonorisées par des onomatopées pour des bruits (en particulier les coups de feu), elles sont au nombre de douze dans ce tome. Le lecteur se surprend à retenir son souffle lors de ces passages, en particulier parce qu’ils se déroulent pendant la prise d’assaut du chalet de Simon Leer par les hommes de Gregor Mazur qui ont pour objectif de réduire au silence les frères Sangaré et leurs alliés. La mise en scène est remarquable en tout point : les plans de prises de vue pour leur efficacité, leur clarté, leur tension, leur description sèche de la violence.


Le lecteur retrouve également avec grand plaisir cette galerie de personnages si particulier. Franck Sangaré redevient inquiétant car ses bandages et ses lunettes de soleil laissent apparaître une partie de son visage. Romane Mertens en impose par ses convictions, en particulier sa répugnance à utiliser une arme à feu, mais aussi son courage et sa détermination pragmatique face à chef Jansky. Gregor Mazur, homme d’une bonne soixante d’années, effraie par l’assurance que lui donne son argent, une pratique longue de plusieurs décennies de donner des ordres y compris de tuer. Stan Sax provoque un mélange d’agacement pour sa stupidité et de mépris pour sa suffisance, tout en émouvant le lecteur car il ne méritait quand même pas un sort aussi horrible. De fait, le lecteur se rend compte qu’il retrouve chaque personnage avec plaisir, qu’il soit du côté des bons ou des méchants. Il se surprend à sourire en voyant Arno Cavaliéri se donner du courage en prenant un psychotrope puissant, son regard devenant encore plus fou que d’habitude, et son comportement rapide et téméraire montrant comment il a acquis le surnom de Derviche.



Après une séquence du clan Mazur et Sax qui établit les enjeux à moyen terme, une autre ayant le même effet pour les frères Sangaré et leurs alliés (avec en plus une explication de l’état d’Hélène Mertens), il apparaît que le déroulement de ce tome va se jouer au chalet de Simon Leer, le groupe Sangaré subissant l’assaut des hommes de Mazur. Le lecteur se retrouve un peu décontenancé car il gardait en tête des enjeux à moyen et long termes, comme Saint-Elme 2.0, la santé de Paco, l’épiphanie de Franck Sangaré, les tatouages d’Arthur Spielmann, bref ces nombreux ingrédients présents dans le récit qui contiennent autant de promesses. D’un autre côté, les auteurs sont fidèles à la forme de leur série : des mystères et de l’action. Ils racontent cet assaut contre le chalet avec une verve épatante, à la fois pour le rythme, la survenance des événements et leur enchaînement, un divertissement de très haute qualité. Le lecteur savoure aussi bien les surprises visuelles que les rebondissements. Il remarque des rapprochements comme cette case de la largeur de la page avec Madame Dombre conduisant, Philippe Sangaré sur le siège passager et Franck Sangaré au centre de la banquette arrière, un plan identique dans une autre case de la largeur de la page, avec Piotr au volant, Gregor Mazur et le Volkh sur la banquette arrière. Il se trouve contenté d’en apprendre un peu plus sur Arno Cavaliéri en particulier sur ses mouvements dansants. Il sourit en voyant une forme d’écho quand le Derviche se retrouve enfermé à l’arrière d’une camionnette comme dans le tome un.


En fonction de ses attentes pour ce tome, le lecteur peut se retrouver parfois un peu décontenancé. Certaines réponses très attendues sont bien présentes : la signification de l’œil sur le dos de Katyé et la raison de son enlèvement. Et d’autres se font désirer, voire ne seront pas données, comme l’intention des auteurs sur la signification à donner sur les images de tuyauteries. De même, l’équilibre entre travail de détective et surnaturel penche cette fois-ci sur une de ces deux composantes, au détriment de l’autre. Il ne s’agit pas de désinvolture, mais plutôt d’une forme de recul des auteurs qui le soulignent à deux reprises. La première fois quand le derviche demande en page soixante-cinq : Qui tire les ficelles de tout ça ? La seconde fois quand un personnage fait observer qu’une explication (un logo repiqué sur la pochette d’un vieux vinyle de jazz), c’est n’importe quoi. Dans le même temps, le lecteur ressent quelques thèmes très sous-jacents comme celui du rapport à la nature, au travers de l’animisme mystique de Franck, l’importance du rôle des femmes dans la société (la discussion entre Tania Sax, Vik Sax et Béatrice Maleterre, Vik indiquant qu’on peut encore faire quelque chose de cette ville, quelque chose d’autre), la possibilité pour l’individu de se débarrasser de ses chaînes (une scène très symbolique où Piotr retire le collier du Volkh, puis retire sa cravate et la jette).


Un tome de fin qui ne se déroule pas comme le lecteur pouvait l’attendre, et en même temps une conclusion dans la droite lignée de la série. La narration visuelle combine évidence et virtuosité ayant l’élégance de la simplicité. Le scénario mène à bien l’intrigue de manière satisfaisante dans une confrontation pleine de suspense au déroulement fluide et chorégraphié. Les attentes du lecteur sont comblées, et en même temps il croise les doigts pour qu’une deuxième saison voit le jour.



lundi 20 mai 2024

Saint-Elme T04 L'œil dans le dos

Franck, c’est un bout de fer. Plus on lui tape dessus, plus il devient dur.


Ce tome fait suite à Saint-Elme T03: Le Porteur de mauvaises nouvelles (2022) qu’il faut impérativement avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome pour suivre l’intrigue. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018. Il commence par trois paragraphes de résumé assez denses.


Les tuyauteries à l’arrière de l’auberge de La vache brûlée évacuent les fumées de la cuisine. Chen est au fourneau. Romane Mertens et son père mangent à une table, en silence. À une autre, deux touristes se font face sans parler, absorbés par leur téléphone portable. Dans l’escalier, le propriétaire Arthur Spielmann monte, accompagné par Sylvia Lamont, une infirmière. Arrivée à l’étage, il la présente à Madame Dombre, comme étant également une amie. Ils pénètrent dans la chambre où Franck a repris connaissance et est en train de parler avec son frère Philippe. Il lui dit qu’il se passe quelque chose d’incroyable ici, il faut qu’ils restent. L’infirmière pénètre dans la chambre et demande à Spielmann et Dombre de rester à l’extérieur car il lui faut du silence et de la place. Dans le couloir, Madame Dombre appuie sa tête contre le torse d’Arthur. Il lui demande ce qui se passe : elle ouvre son sac et lui montre le cadavre de Bruce, son furet. L’infirmière ressort en indiquant que les pansements doivent être changés tous les deux jours, et qu’elle ira demain en ville faire le plein de gel osmotique. Elle estime que Franck va étonnamment bien compte tenu de ce qu’il a subi. Son frère Philippe ajoute que Franck, c’est un bout de fer, plus on lui tape dessus, plus il devient dur. Philippe décide de veiller son frère pendant la nuit. Madame Dombre et Arthur Spielmann vont rentrer la Volkswagen dans la grange pour qu’elle ne soit pas visible depuis la route, puis il aide Dombre à enterrer Bruce dans le jardin.



Dans le salon, au coin du feu, Madame Dombre raconte un peu sa vie à Arthur, tous les deux assis côte à côte sur le canapé. Elle évoque son fils David, petit dealer, sa disparition, l’enquête menée par Philippe Sangaré. Après ça, son mariage a explosé, elle a quitté son travail, vendu sa maison et elle s’est mise à aider les frères dans leurs enquêtes. Philippe était tellement bon que Franck n’avait presque rien à faire. Une seule fois, il a manqué de vigilance. Philippe a pris une balle et il en est mort. Cliniquement mort. Pendant une heure. Elle y était. Et puis il est revenu à la vie et ses yeux étaient entièrement noirs ! Franck ne s’est jamais pardonné son erreur. Il en veut à la terre entière. Mais pour Philippe, c’est différent. Ses dons d’enquêteur sont devenus… presque effrayants. Parfois, elle se dit que la fin du monde a eu lieu. Pas comme dans les films. Discrètement. Pendant qu’on ne regardait pas. On s’est habitué à ce que tout soit détraqué. On n’y fait même plus attention.


Le lecteur entame ce tome avec la ferme intention de se montrer à la hauteur de la construction ludique du récit, de détecter chaque indice permettant de mieux comprendre l’agencement global de l’intrigue, de combler les trous dans les événements du passé, de saisir les nuances relationnelles des personnages entre eux, d’être vigilant quant aux signes avant-coureurs d’une prise d’initiative dramatique. Le tome précédent ramenait le récit dans le genre du polar, avec une enquête, un plan pour forcer certains propriétaires à vendre. Le lecteur s’attend donc à ce que le scénariste poursuive dans cette veine, que Philippe Sangaré continue d’utiliser ses extraordinaires dons d’enquêteur pour progresser rapidement. Or, les frères Sangaré n’interviennent que dans dix pages du récit. Il est vrai que Franck est bien mal en point, le dessinateur représentant au premier degré ses bandages qui lui couvrent quasiment tout le corps, à l’exception de la bouche et du nez, sans oublier ses lunettes de soleil de marque. Le lecteur pense direct à une momie, tout en prenant lui aussi la chose au premier degré, d’autant plus qu’une infirmière vient changer les bandages. Il reste bien une forme de genre policier dans ce tome, qui vient d’autres personnages. De manière inattendue, Romane Mertens et Paco découvrent une jeune fillette dans le chalet de Simon Leer, un ami, et elle a littéralement un œil dans le dos. Pour autant les auteurs se montrent facétieux car la jeune demoiselle répète qu’elle ne peut rien dire.



La moitié de ce tome (quarante-deux pages) est consacrée à la famille Sax élargie. Après le drame survenu en fin du tome précédent, la famille se réunit pour la cérémonie d’enterrement. Gregor Mazur vient en personne, et en hélicoptère, pour comprendre ce qui s’est passé et pour s’assurer que les affaires continuent. Les auteurs s’en donnent à cœur joie pour utiliser les conventions de genre associées à une famille mafieuse, à commencer par le pouvoir que donne l’argent. L’arrivée du patriarche se fait dans deux pages muettes en vis-à-vis, vingt et vingt-et-un. L’artiste en donne pour son argent au lecteur, avec trois cases sur la page de gauche pour l’arrivée et l’atterrissage de l’hélicoptère, la forme artificielle de l’engin, la séquence prise sur le vif, et pourtant le lecteur se dit que les couleurs ne relèvent pas du naturalisme, tout en donnant une impression organique. La page de droite commence par une grenouille qui vole dans les airs et qui connaît un sort funeste, rappelant au lecteur l’omniprésence des grenouilles dans le premier tome. Puis le patriarche descend, avec son loup en laisse, et un regard aussi fou que celui du derviche. Dans la page suivante, ses hommes de main descendent de l’hélicoptère, certains portant leur matériel dans un sac de sport. Un grand moment de tension : il est évident que ces individus sont dangereux et qu’ils savent utiliser la violence d’une manière définitive. En même temps, le lecteur ressent qu’il aurait suffi d’un trait un tout petit plus appuyé, d’une expression de visage un tant soit peu plus exagérée pour le ton du récit bascule dans la parodie. Ces auteurs savent ce qu’ils font et ils s’approprient les codes du genre polar avec dextérité et élégance, et un soupçon de sarcasme.


Au fil des pages, le lecteur sent qu’il est cueilli par la narration de plusieurs manières. Dans cette histoire de mainmise sur les ressources et le territoire d’une ville produisant de l’eau de source, par une famille utilisant des moyens criminels, le lecteur se retrouve dans des situations d’une normalité paisible déconcertantes : un moment d’intimité devant un feu de cheminée, regarder la neige tomber doucement, faire un tour de motoneige, remettre une chaudière en route, manger des céréales au petit-déjeuner, voir passer un malade en fauteuil roulant dans un couloir d’hôpital. L’artiste n’a pas son pareil pour transcrire la banalité d’une situation commune. Le contraste n’en opère que plus avec les moments de tension, ou teintés de surnaturel : ce qui est arrivé aux yeux de Franck Sangaré, un affrontement à main nue sur un ring, un homme assis regardant un loup droit dans les yeux, une pilosité anormale, une sensation d’infinie en regardant longuement une chondrite, un pied bandé se posant dans une flaque de sang. Au fur et à mesure, il semble que les ingrédients surnaturels soient sur le point de reprendre le dessus sur les éléments policiers. Encore que…



Les auteurs se montrent très forts pour donner une personnalité distincte à chaque protagoniste. Romane et Paco ne se comportent pas du tout de la même manière, ils ont chacun leur caractère. Chaque homme de main de la famille Sax présente des particularités dès qu’il fait plus que de la figuration. Le lecteur observe des émotions et valeurs différentes d’un individu à l’autre : de la compassion de Romane pour Katyé, au comportement erratique de Stan Sax sous l’effet de produits psychotropes. Le lecteur sourit en voyant ce jeune homme se mettre à rire avec Yérim, à la suite d’une réflexion anodine, tout à fait représentatif de l’effet des cigarettes qui font rire. Il ressent l’état d’hébétude de Vik Sax, sous l’effet des médicaments. Il se trouve gêné par l’état d’excitation d’Arno Cavaliéri sous l’emprise de substances chimiques bien plus fortes. Il repense à Stan et Yérim et à leur comportement idiot sous l’effet des produits, avec des conséquences catastrophiques décalées dans le temps, comme dans les meilleurs romans de Donald Westlake (1933-2008). Il prend conscience que le scénariste a conçu une intrigue ayant la précision d’un système d’horlogerie suisse, avec une maitrise totale de l’intrication des différents fils narratifs, de leur synchronisation, des éléments du passé révélés avec une anticipation machiavélique. Cela lui fait s’interroger sur le sens à donner à ces cases d’ouverture de chaque tome, toutes consacrées à une tuyauterie. Comme rien n’est laissé au hasard, quelle information capitale, quelle métaphore constituent-elles ? Dans un autre ordre d’idée, le lecteur reste toujours indécis sur la dimension surnaturelle : faut-il la prendre au premier degré, loup garou et entité cosmique compris ? Faut-il y voir une métaphore de l’état d’esprit de certains personnages, de leur perception ou de leur interprétation déformées de la réalité ?


À ce stade du récit, le lecteur est tout acquis à l’intrigue et au savoir-faire narratif des auteurs, il ne demande qu’à être conquis. Il l’est pleinement : par la narration visuelle évidente à la lecture, à la composition très complexe pour paraître aussi naturelle, par l‘intrigue à la fois très balisée pour cette famille agissant au-dessus des lois, à la fois totalement imprévisible quant à ses ingrédients, entre polar et surnaturel.



lundi 6 mai 2024

Saint-Elme T03: Le Porteur de mauvaises nouvelles

Des deux, c’est Philippe le génie de la détection.


Ce tome fait suite à Saint-Elme T02: L'avenir de la famille (2022) qu’il faut impérativement avoir lu avant. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018. Il commence par un paragraphe de résumé assez dense.


Quelques tuyaux de l’installation de traitement des eaux… De nuit, Madame Dombre arrive à bord de sa Coccinelle VW : elle quitte la route principale et s’engage dans la voie de desserte qui mène à l’aire de pique-nique d’un débarcadère isolé sur le lac de Saint-Elme. Philippe Sangaré vient d’être déposé sur un ponton de bois par le passeur utilisant une barque à fond plat. Il le regarde s’éloigner, puis il se retourne vers le faisceau de phares de la voiture. Madame Dombre en sort et lui fait observer qu’il a drôlement choisi l’endroit de son débarquement. Il répond par deux mots : discrétion, toujours. Il remarque qu’elle s’est blessée à la cheville ; elle répond que c’est une longue histoire qui implique Franck évidemment. Il indique qu’il peut tout entendre à condition que ce soit dans un endroit chaud. Elle lui fait un point sur la météo : en-dessous des températures habituelles, mais les nuages vont se dissiper juste avant neuf heures, et à partir de midi grand soleil, ça va être une belle journée. Ils se rendent à l’auberge de la Vache Brûlée et ils y prennent une boisson chaude. Philippe Sangaré observe tout ce qui l’entoure, chaque client, Arthur Spielmann quand il vient les servir. Madame Dombre fait les présentations à cette occasion.



Philippe Sangaré résume la situation à Madame Dombre pour s’assurer qu’il a bien tout compris : Cavaliéri débarque à Saint-Elme juste avant Noël, il tombe sur son copain Red Dog qui fait déjà du business dans cette boîte sur le port, Le Mirage. Ils traficotent ensemble quelques temps, mais Cavaliéri change d’idée et s’embarque dans une histoire avec un fils de famille locale, Stan Sax. Mh. À la suite de quoi Cavaliéri monte au col de la Lanterne, disparaît des radars, et trois mois plus tard, la même chose arrive à Franck. Il demande quand elle a reçu l’appel de son jetable, ça faisait combien de temps qu’il était parti ? Il quitte la table, pour aller poser son sac dans sa chambre. Il y prend son revolver et il monte au col pour aller chercher son frère. En sortant, il doit marquer un temps d’arrêt, alors que Romane Mertens le frôle en roulant à toute allure sur son vélo. Elle s’arrête plus loin et elle tambourine sur la porte de Paco : dès qu’il ouvre, elle lui dit qu’il faut qu’il l’emmène tirer, elle doit se passer les nerfs sur quelque chose. De son côté, Philippe Sangaré a atteint le col à pied et il marque l’arrêt pour observer autour de lui : le vol d’un oiseau qui pique pour prendre une grenouille dans ses serres, plus loin des empreintes des pas dans la boue, plus loin encore une branche cassée, un poteau de clôture brisé en deux, et enfin une ferme.


Le lecteur apprécie que les auteurs tiennent leurs promesses : la couverture du tome précédent montrait l’arrivée du frère de Franck Sangaré qui se produisait à la dernière page. Ici, la première scène montre se prise en charge par Madame Dombre et sa première journée à Saint-Elme. Dans la matinée, elle explique à Arthur Spielmann, le lien de parenté entre Philippe et Franck, pas évident en comparant leur physique, et elle ajoute que des deux, c’est Philippe le génie de la détection. Il est possible que cette remarque anodine en passant évoque deux autres frères détectives : Sherlock & Mycroft Holmes, les facultés de déduction de ce dernier dépassant celles du premier. Avec cette remarque, le lecteur peut aussi se faire la réflexion que les méthodes de Franck Sangaré évoquent celles des détectives privés de type hardboiled, entre les années 1920 et 1950, et que les capacités affutées d’observation et de déduction évoquent plutôt Sherlock Holmes ou les héros d’Agatha Christie. Toujours avec cette faculté d’observation en tête, il se rend compte qu’il comprend mieux les cases des pages cinq et six : il s’agit de vues subjectives, rien n’échappant à Philippe Sangaré qui se livre alors aux déductions logiques afférentes. Il utilise à nouveau ses talents dans les pages onze à treize pour retrouver le chemin suivi par son frère au col de la Lanterne, et reconstituer les faits qui se sont déroulés à la ferme. Une narration visuelle muette impeccable.



Alors, que va-t-il se passer ? Le lecteur sent bien qu’il est revenu pour l’intrigue, pour les mystères, anticipant que le récit peut à tout moment basculer dans le fantastique. D’ailleurs, les grenouilles sont toujours là : en page onze quand une se fait ramasser par un rapace, en page trente-deux quand une personne s’échappe par des tunnels dans la montagne, et plus encore par la suite. Le règne animal est également présent avec le nouveau chien de Piotr, et avec Bruce l’animal de compagnie de Madame Dombre dont il est confirmé qu’il s’agit d’un furet. En outre son sort fait comme un écho à celui du chien dans le premier tome, les conséquences d’une violence disproportionnée, comme si l’être humain souhaitait éradiquer cette forme de vie qui le contrarie dans ses actions. Aux aguets, le lecteur guette également les signes de surnaturel ou de fantastique. Cela commence dès la première page avec l’apparence anormale des yeux de Philippe Sangaré : blanc de l’œil, l’iris et la pupille entièrement noirs, sans aucune explication. Pour autant il semble jouir d’une vue normale. Il y a de nouveau la mention du symbole de l’œil dessinée par la jeune fille Katyé, sur la vitre brisée par le derviche. Puis, comme le montre la couverture, l’évasion de Franck Sangaré au cours de laquelle il en voit littéralement de toutes les couleurs au propre comme au figuré : violet, rouge, bleu vert, une séquence découpée en trois, d’abord trois pages avec uniquement des onomatopées de bruit et quelques grognements, puis trois autres pages à nouveau avec seulement des bruits dont des croassements, et encore six pages avec des bruits, des passages quasi hallucinés, grâce à une narration visuelle limpide à l’ambiance évoquant les conventions visuelles de l’horreur.


Mais, à la grande surprise du lecteur, les auteurs confirment beaucoup plus le genre policier, avec une course-poursuite d’une voiture de police suivie par deux personnes voulant impérativement l’arrêter, avec coup de feu, tonneaux en cascade. Cette orientation de genre littéraire est confortée par l’enquête d’un génie de la détection. Là encore, la narration visuelle fait des merveilles : les cases correspondant en vue subjective de Philippe Sangaré. Les deux auteurs se jouent du lecteur : le don d’observation et de déduction du personnage est établi, il ne reste au lecteur qu’à s’interroger sur ce que comprend le détective car il y a forcément des indices à glaner, peut-être pas pour le devancer, mais pour progresser à son rythme. Le lecteur ne s’en montre que plus attentif à ce qui est représenté dans ces cases : deux femmes en train de papoter, les touristes prenant le plan mural en photo avec leur téléphone, le tatouage sur l’avant-bras droit d’Arthur Spielmann, ses oreilles en chou-fleur (Mmmmh, comme celles d’un boxeur, or Roland Sax pratique la boxe en amateur, et a souvent besoin de nouveaux partenaires…), les mimiques de monsieur Mertens assis seul à sa table. Il se prête bien volontiers à ce jeu également lors de la séquence dans la ruelle quand Sangaré se fait passer pour un client auprès d’un dealer.


Dans ces phases policier et action, le dessinateur épate le lecteur par les qualités de sa narration : l’évidence que certaines cases correspondent à ce que regarde Philippe Sangaré, les efforts démesurés de son frère pour s’en sortir avec sa mise en couleurs expressionniste, la bagarre sans merci à un contre trois dans une ruelle proche du port de Saint-Elme (un découpage percutant d’une lisibilité parfaite), l’affrontement dans une petite pièce de l’hôpital, et l’assassinat final sans merci. La richesse et la diversité des pages impressionnent le lecteur, avec des séquences d’action rapides, des discussions pleines de tension entre les personnages, des cases totalement mémorables inattendues, comme des personnes sur des tapis de course dans une salle de sport, un food-truck et ses clients, le bureau très encombré de Roland Sax et le morceau de chondrite, l’agitation nocturne des rues de Saint-Elme, le calme de l’hôpital et son éclairage artificiel, etc. Un grand plaisir de lecture donnant l’impression que la bande dessinée a été réalisée par une seule et même personne.



Pourtant, le scénariste mène la vie dure à l’artiste, à la fois par la diversité des séquences, la nécessité de maintenir une cohérence visuelle d’un tome à l’autre, et des scènes de dialogues aux enjeux forts. Il surprend le lecteur à plusieurs reprises : en changeant imperceptiblement de registre de genre (à la limite du surnaturel mais sans en être vraiment, puis en passant en mode policier-action), en maintenant un rythme soutenu avec des révélations nombreuses, et une étonnante densité narrative. Le lecteur sent qu’il ne s’est pas embarqué dans une série interminable, mais dans une histoire bien définie, avec des actes irréversibles, lourds de conséquence. Par exemple, il n’aurait jamais imaginé l’exécution préméditée d’un membre de la famille Sax, de premier plan. Il révèle également la manière dont la famille Sax a établi sa mainmise sur la ville, et des secrets de famille sont dévoilés, modifiant drastiquement le rapport de force entre plusieurs personnages. Ce n’est qu’arrivé à la fin du tome que le lecteur se rend compte de l’absence de Katyé, de madame la maire Béatrice Maleterre.


Dans les deux premiers tomes, les auteurs jouent avec le lecteur développant de nombreux mystères sur la trame de ce qui s’assimile à une enquête, avec peut-être une dimension surnaturelle, ayant ainsi généré un horizon d’attente de grande ampleur. Ce troisième tome tient toutes les promesses, et plus encore, avec une narration visuelle de haute volée qui prend régulièrement en charge de raconter sans l’aide de texte. L’effet d’immersion fonctionne à plein régime, au milieu d’individus tous particuliers, pour une histoire de genre, de mauvais genre. Addictif.



lundi 22 avril 2024

Saint-Elme T02: L'avenir de la famille

Ces toasts sont exactement comme je les aime.


Ce tome fait suite à Saint-Elme T01: La Vache brûlée (2021) qu’il faut impérativement avoir lu avant. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018.


Dans les alpages, une ferme avec une installation de raffinerie, un chien gisant mort dans la boue, le crâne éclaté par une balle. Non loin un homme étendu dans la boue, gisant inconscient. Adossé à un mur, un homme mort du sang sur le front. Avec un regard de fou, le derviche regarde tout ça, fixement. Une voiture arrive par le chemin de terre. La belle berline s’arrête devant la ferme, à côté du l’homme inconscient. Stan Sax descend du véhicule, toujours vêtu de son pantalon de survêtement rouge, et de son chaud blouson en cuir. Il salue Arno Cavaliéri, et il lui demande s’ils sont tous morts. L’autre répond que non, Kémi s’en est tiré, enfin si on peut dire, il est dedans. Le cadavre adossé au mur glisse lentement vers le sol. Stan Sax rentre dans le bâtiment, pendant que Cavaliéri prend une bûchette pour caler le mort en position assise. Stan secoue Kémi qui gémit un peu, sans reprendre conscience. Il ressort et demande au derviche ce qui s’est passé. Celui-ci lui raconte l’histoire : Félix Morba a pété les plombs. Il devait assurer la sécurité à la place du gros Fred, hier soir, mais Arno imagine que Stan le sait. Il continue : il n’a pas tout vu parce qu’il était dans la camionnette en train de charger la marchandise. Il demande à Stan d’enlever la bûchette, parce qu’elle le gêne. Il adosse le deuxième macchabé contre le premier. Parfait.



Stan Sax demande à Arno Cavaliéri ce qui s’est passé ensuite. L’autre répond que Morba est allé uriner par là-bas, dans la neige, et puis il s’est mis à shooter tout le monde. Sauf Arno qu’il a enfermé dans la camionnette. Stan demande si le signe sur la vitre, une sorte d’œil ouvert, c’est Morba aussi. Arno traîne le troisième cadavre et répond qu’il y avait une fille dans l’appentis, une gamine, neuf ou dix ans, noire. C’est Vassili qui l’a amenée il y a trois jours. Il a juste dit qu’elle valait cher et qu’elle serait partie avant la fin de la semaine. Arno résume : Morba fume tout le monde, part avec la fille et Stan reste bloqué dans la camionnette. Stan continue : il est resté bloqué jusqu’à l’arrivée du type étendu inconscient dans la boue.il s’appelle Franck, c’est un privé, payé par la mère d’Arno pour le ramener. Il l’a cogné un peu fort, mais Franck respire. Stan perd patience, puis se reprend et téléphone. Arno termine sa sinistre besogne en ramenant le cadavre du chien et en le déposant sur les jambes des trois morts adossés au mur. Stan explique que sa sœur Tania va s’occuper de tout, et qu’elle veut une photographie de Franck au cas où il serait passé en ville avant de débarquer ici.


Mystère, mystère. Mais comment les auteurs font-ils pour en raconter autant en si peu de mots ? Le lecteur est frappé par la concision des dialogues : des phrases courtes, rarement plus de deux à la suite par un même personnage, plus souvent seule. Une seule page sans aucun mot, une autre avec seule une onomatopée pour un bruit de moteur, et pourtant une remarquable impression de texte en toute petite quantité. Le lecteur se retrouve épaté par le naturel des dialogues, leur enchaînement à un rythme évoquant une vraie conversation, les particularités d’expression spécifique à chaque personnage. Dans la première scène, le lecteur peut distinguer qui parle de Stan ou d’Arno sans même regarder la case : ils s’expriment de manière différente, dans le choix de leurs mots, dans la construction des phrases, dans les mots ou les expressions qui reviennent. Il en va de même pour chaque personnage, de façon tout à fait naturelle. Le lecteur se rend également compte que malgré leur brièveté, les phrases apportent de solides informations, par ce que signifie la phrase de manière littérale, par ce qu’elle révèle du personnage sur sa réaction à un événement ou à une situation, par son niveau de réflexion. Leur sens en est complété par ce que montrent les dessins : la gestuelle, la posture qui en disent beaucoup sur l’état d’esprit du personnage. Tout ceci, le lecteur l’absorbe de manière inconsciente et automatique, la complémentarité entre texte et dessin étant parfaite.



Le lecteur peut observer l’interaction entre texte et dessin, également à l’occasion des onomatopées : discrètes, toujours parfaitement justes. Cela commence avec le léger bruit du moteur de la voiture qui se fait entendre dans le silence de la montagne. Puis viennent, entre autres, le bruit du cadavre assis qui glisse mollement par terre, le bruit que font les mains du derviche alors qu’il les frotte, le léger clic émis par un téléphone prenant une photographie, les aboiements hargneux du chien, le bruit des coups portés hors champ sur un prisonnier, des murmures inaudibles d’une conversation écoutée derrière une porte, le son des toasts éjectés d’un grille-pain, etc. Ces sons accompagnent la lecture, suscitant l’illusion chez le lecteur qu’il entend parfois ce qui se passe. À sa manière, la mise en couleurs fait également appel aux sensations, avec la présence répétée de différentes nuances de violet, utilisées de manière expressionniste, établissant une forme de continuité entre des éléments disparates, entre des individus même. Outre les ombres portées mauves, le lecteur ralentit de temps à autre son rythme pour savourer une composition inattendue : le contraste entre le rouge et le violet sur le visage de Gregor Sax évoquant un usage similaire par John Higgins dans Watchmen, la lumière verte baignant la chambre en soupente de la ferme, le jaune au cours de l’interrogatoire de Franck Sangaré, entre flammes intenses et effet psychédélique déconcertant, un moment ensorcelant.


Dans le fil des pages, le lecteur absorbe tout naturellement ces compositions de couleurs, sans chercher à les analyser, juste en ressentant le décalage qu’elles induisent, l’ambiance particulière qu’elles installent, l’intensité du ressenti qu’elles provoquent. De la même manière, il ressent l’efficacité de la mise en scène, sa rigueur. Une scène en trois pages : Jansky, Piotr, Arno Cavaliéri et Stan Sax se retrouve dans une petite chambre mansardée en train de regarder Kémi allongé inconscient à la suite d‘une blessure. Jansky ordonne à Piotr de l’achever, Cavaliéri s’y oppose, il s’en suit un affrontement physique. La mise en scène relève du grand art pour parvenir à raconter ce combat dans un espace confiné, à établir une suite de mouvements et de coups cohérente, que le lecteur peut parfaitement suivre, les deux hommes s’adaptant à l’exiguïté de la pièce. Dans un tout autre registre, le lecteur peut suivre Paco et Romane Mertens en balade dans les alpages : le sentier caillouteux, les grands étendues herbeuses, les montagnes pierreuses, les rares sapins, les quelques traces de neige, le repas frugal transporté dans un sac à dos, le rapace qui passe haut dans le ciel. Tout cela donne envie au lecteur de respirer l’air frais et pur de la montagne. Il se remémore alors la présence du règne animal dans le premier tome : ici, les auteurs mettent la pédale douce sur les grenouilles, un peu moins présentes que précédemment. Outre le rapace, il peut voir un chien vivant, un loup tenant une grenouille dans sa gueule, l’animal de compagnie de madame Dombre, et un chamois.



L’intrigue s’avère facile à suivre en ayant le premier tome en tête. Les auteurs prennent la peine de rappeler le nom des personnages ce qui permet de les mémoriser plus facilement : le derviche, la famille Sax (Roland le père, Vik l’épouse, Stan le fils, Tania la fille, Gregor le beau-père de Roland), les hommes de main (Jansky, Piotr, Yanski), Madame Dombre et Bruce, madame le maire (Béatrice), Arthur Spielmann le patron de l’auberge capable de prédire le début et la fin de la pluie, Paco berger blessé à la jambe, Sylvia la cliente de Spielmann, Romane et son père. D’un côté, l’enquête de Franck Sangaré suit son cours et il subit un interrogatoire musclé et chaud. De l’autre côté, l’intrigue est tributaire des aléas, comme la cheville foulée de madame Dombre, ou des brusques sautes d’humeur du derviche. Aussi les développements de l’histoire dépendent de personnages et des imprévus, à l’opposé d’une trame aux enchaînements automatique. L’enquête se serait déroulée tout à fait différemment sans cette cheville foulée, la situation n’aurait pas empiré à ce point si Stan Sax avait pu mettre à profit une plus longue expérience des affaires.


Même s’il y a moins de grenouilles, le lecteur ne peut pas se départir de l’impression qu’il y a d’autres forces à l’œuvre que celles visibles dans les cases. C’est une sensation indéfinissable et ténue : la façon dont un loup tient une grenouille dans sa gueule, le symbole de l’œil ouvert tracé dans le sang par Katyé, les qualités de combattant de Cavaliéri, le stoïcisme téméraire de Sangaré, le père de Romane qui s’adresse à une silhouette invisible ou encore la capacité de prédire le début ou la fin d’une pluie. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Saint-Elme. Mais dans le même temps, les auteurs parviennent à raconter un vrai polar, avec la corruption passive de la police, l’enlèvement de la fillette, le trafic de drogues, etc. Mais comment font-ils pour en raconter autant en si peu de pages, et avec une telle économie de dialogues ?


Ce deuxième tome confirme la puissance addictive de cette série : le lecteur est accro et veut en apprendre plus, continuer de pouvoir arpenter les rues de Saint-Elme et la montagne alentour, en découvrir plus sur ce projet de Saint-Elme 2.0, côtoyer cet enquêteur de peu de mots, se réjouir de ne pas avoir le derviche en face lui, se retrouver sous ces éclairages bizarres, voir les méchants châtiés, etc. Et pourquoi des grenouilles ?



lundi 8 avril 2024

Saint-Elme T01: La Vache brûlée

C'est une phrase de vieux, ça.


Ce tome est le premier d’une pentalogie, une série qui constitue une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018.


Quelque part en montagne, aux abords d’une grange abritant une installation artisanale de traitement chimique, une grenouille croasse. Elle s’élance et bondit dans une zone herbue, puis s’arrête sur la route. Un van passe à vive allure et l’écrase, sans même que le conducteur en ait conscience. À côté de lui se tient un passager, Félix Morba, un grand noir chauve. Le conducteur ralentit et prend un chemin de traverse, celui qui conduit au chalet avec la grange. Les aboiements d’un chien agressif se font entendre. Le conducteur arrête son véhicule devant la maison, et le chien aboie sur les nouveaux arrivants : il est solidement attaché, ce qui rassure le conducteur qui sort du van. Deux hommes armés de fusil viennent l’accueillir. L’un des hommes fait remarquer au conducteur que d’habitude il travaille avec le gros Fred. Pendant qu’il ouvre l’arrière du van avec un trousseau, il explique qu’il y a eu un problème, il racontera plus tard et Curzon est à l’hôpital, il ne restait que Morba, le seul mec qui donne l’impression d’être en taule à l’extérieur. Le chauffeur déplace les cartons à l’arrière, sort un cutter, ouvre une trappe dans le plancher du van et demande à l’homme armé d’aller dire au derviche d’apporter les colis.



Pendant ce temps-là, Morba descend du van à son tour, et s’éloigne pour aller se soulager dans la neige. Il remarque derrière lui un appentis accolé au chalet, avec une porte et un une fenêtre avec un éclairage rouge, sur laquelle est dessiné un unique œil, ouvert. Il s’en approche, dérangeant au passage une grenouille qui croasse doucement. Il se baisse et il regarde par la fenêtre : un enfant se tient assis à même le sol. Il relève la tête et regarde Morba sans parler. L’homme tapote au carreau et lui demande si c’est lui qui a dessiné ça. Il est interrompu par l’arrivée d’un autre homme qui lui demande ce qu’il fait là, et qui lui ordonne de retourner dans son tas de boue. Le chien continue d’aboyer avec hargne. Un autre homme armé indique qu’encore deux voyages et c’est bon. Morba redescend du véhicule. Il enferme le derviche dans la partie arrière et il jette les clés au loin. Un homme armé approche, Morba lui tire une balle dans la tête, à bout portant. L’autre réagit, il l‘abat à deux mètres. Le conducteur rentre dans la maison en courant, Morba l’abat d’une balle dans le dos. Il rentre dans la maison, il remarque quatre verres sur la table : le quatrième lui tire dessus en même temps qu’il ouvre le feu sur lui. Le premier s’écroule à terre, mort, Morba est blessé. Il ressort et il va délivrer l’enfant qui lui dit s’appeler Katyé. Plus tard, un ferry traverse le lac : Franck Sangaré débarque à Saint-Elme et il est accueilli par madame Dombre.


Une couverture qui frappe l’œil du lecteur avec ce rouge éclatant et un peu terni, cette zone de terre assez vague et cette silhouette de dos, qui s’éloigne du lecteur, visiblement un homme en souffrance se tenant le ventre et perdant son sang. Le titre s’avère tout aussi énigmatique : La vache brûlée, et il constitue une image dérangeante. En effet, la mise en couleurs repose sur des choix tranchés et audacieux, mis en œuvre également dans les pages intérieures. L’artiste réalise une colorisation de type naturaliste pour les séquences de jour en extérieur, tout en jouant sur un léger décalage (le ciel crème pour la traversée du ferry) et sur les contrastes (la foule noyée dans une ombre violette sur le quai de débarquement). Il utilise majoritairement des aplats de couleurs, plutôt que des dégradés, apposés en respectant les bordures formées par les traits encrés, et en même temps un aplat peut ne pas remplir complètement une surface détourée, étant alors complété par un autre d’aplat d’une couleur différente. Sous la lumière artificielle ou la nuit, tous les chats ne sont pas gris. L’artiste a recours à une mise en couleurs expressionniste, avec des contrastes très tranchés. Le rouge projeté par une lumière artificielle sur les tuyaux dans la grange baignant dans un vert bleu. Le violet profond de la nuit s’opposant au bleu entre turquoise et aigue marine de la lumière des phares ou des ampoules de la cabine.



Ces teintes participent à l’ambiance bizarre et étrange tout du long de l’album : vues de la rue les lumières vertes ou rouges des fenêtres des maisons, dans la boîte de nuit la cohabitation entre les rouges, les verts, les bleus, les violets, dans les toilettes tout passe en violet. Le lecteur s’en trouve un peu déstabilisé se demandant s’il doit voir quelque chose de particulier dans ces choix d’éclairage non conventionnels. Les questionnements proviennent également des images dès la première. À commencer par le cadrage en plan rapproché sur ces éléments d’une installation de plus grande ampleur : que faut-il comprendre de ce gros plan, sans avoir une vision du tout ? Vient ensuite le sort de la grenouille écrasée sur la route : faut-il y voir une métaphore de ce qui attend les personnages, se déplaçant par automatisme, sans aucune maîtrise sur leur destin, sans compréhension aucune des forces à l’œuvre autour d’eux ? Par la suite, les auteurs mettent en scène d’autres animaux : ce chien que le dessinateur rend des plus agressifs, même le lecteur est rassuré qu’il soit solidement attaché (tout en craignant que le lien ne rompe). Après quelques autres grenouilles, apparaissent un hibou, une vache qui connaît un sort funeste, des mouettes (dont une qui mange une grenouille), un oiseau de proie haut dans le ciel. L’artiste n’humanise en rien ces animaux qui conservent toute leur étrangeté animale, les laissant hors de portée de l’empathie du lecteur. Le lecteur observe cette vache qui est la proie des flammes : il est évident qu’elle souffre, et en même temps la prise de vue en fait presque un objet de vénération ou une victime sacrificielle. Le lecteur envisage alors ces manifestations du règne animal comme des signes de la nature. Mais qui disent quoi ?


La lecture oscille alors entre un défi ludique et des sensations à ressentir. Bon d’accord, des grenouilles et un chien. La prolifération des premières peut s’interpréter comme le signe d’un écosystème spécifique à la région de Saint-Elme. Le chien peut se voir comme le symbole d’un animal captif qui a développé une haine envers le genre humain tant qu’il ne recouvrera pas sa liberté, avec la possibilité de faire un parallèle avec Katyé, également captif. L’œil dessiné en rouge sur la fenêtre ? La mention d’un derviche ? L’animal de compagnie inhabituel de madame Dombre (et d’ailleurs ce nom, d’ombre) ? La cérémonie avec la vache qui finit par prendre feu, ce qui correspond au nom de l’auberge La vache brûlée, simple synchronicité ? La cicatrice permanente de Romane Martens, brûlée par une bouilloire renversée quand elle avait douze ans, simple coïncidence ? À ce petit jeu, les auteurs se montrent redoutables, et le lecteur n’a aucune chance. Il voit bien que certaines mentions, certains éléments prennent tout leur sens quelques pages plus loin. Un petit trafiquant mentionne le nom de Stan Sax dans la même phrase que celui d’Arno Cavaliéri, et le lecteur comprend plus loin comment se positionne la séquence du chalet dans tout ça. Mais doit-il retenir le nom de Curzon dont le conducteur indique qu’il est à l’hôpital ?



Le scénariste a acquis un niveau expert pour mener le lecteur par le bout du nez : il n’utilise que des phrases courtes, avec des objets, des noms, comme ça en passant, et le lecteur ne dispose d’aucun moyen de savoir s’il s’agit d’un détail sans importance, ou au contraire d’un indice dont l’importance sera révélée ultérieurement. Dans ces informations, qu’est-ce qui relève du bruit et qu’est-ce qui constitue un signal essentiel ? Cela rend la lecture aussi ludique qu’addictive par le réflexe participatif qu’elle provoque mécaniquement chez le lecteur. Le dessinateur s’avère tout aussi habile à intégrer un élément visuel de manière négligée, induisant également des tentatives d’identification des schémas chez le lecteur : la case avec les quatre verres vides sur une table (Ah oui d’accord, les trafiquants sont quatre), les passagers sur le ferry, les anonymes dans la rue, les graffitis sur les murs, faut-il prendre le temps de les examiner pour les mémoriser ? Les animaux dans la vitrine du taxidermiste ? Les photographies au mur de la grande salle de l’auberge de La vache Brûlée ? Pour ces dernières, c’est facile, grâce à l’insistance du regard de Romane Mertens. La mention de la mère d’Arno Cavaliéri ? Et pourquoi pas le port de lunettes de soleil par Franck Sangaré ? Après tout, chaque détail peut être signifiant, en application du principe du fusil de Tchekhov. 


Dans le même temps, le lecteur peut très bien prendre l’histoire au premier degré, sans se prêter au jeu des indices qui sont peut-être signifiants, ou peut-être pas. Il suit alors Franck Sangaré dans une enquête pour retrouver un jeune homme disparu, un monsieur pas commode, assez sec, très capable d’intimider et de recourir à la violence quand il le faut, faillible (il se fait avoir deux fois avec un coup asséné sur la tête par derrière), une femme qui l’assiste quand elle peut (avant de se fouler la cheville). De rencontre en entretien, ils côtoient des individus issus de différentes couches de la société, et ils mettent leur nez dans des petites combines et dans des gros coups, faisant apparaître au grand jour les véritables intérêts qui façonnent la ville de Saint-Elme, un vrai polar.


Bienvenu à Saint-Elme pour enquêter sur la disparition d’Arno Cavaliéri, une petite ville thermale, avec une population de grenouilles anormalement élevée. La narration visuelle jette littéralement un éclairage inhabituel sur les scènes nocturnes et manie les zones de noir pour donner plus de profondeur à l’étrangeté et au mystère. Les auteurs sont des maîtres en matière de bizarreries, entre indices et altérité inquiétante, le lecteur se retrouvant implacablement à jouer aux devinettes entre signifiant, métaphore, et indices.



mercredi 9 décembre 2020

L'Homme gribouillé

Oui, on dirait que la vérité est utile parfois.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris, dont la première édition date de 2018. Elle a été réalisée par Serge Lehman pour le scénario, et Frederik Peeters les dessins et les nuances de gris.


En 2015, il pleut sans cesse sur Paris en cet hiver. Betty Couvreur est allée boire un verre dans un bar pour se détendre, et un homme l'aborde : il commence à la draguer. Elle se retrouve vite importunée et l'énervement monte. Après avoir contemplé l'idée de faire mine, elle finit son verre d'un coup, prend son téléphone et écrit un message : lâche-moi où je t'éclate ! Elle rentre à pied chez sa mère, bien protégée de la pluie dans ses bottes et son imperméable. Elle remarque une grenouille dans un coin et s'arrête pour l'observer, pensant à un prince charmant. Elle parvient en bas de l'immeuble, monte et rentre dans l'appartement. Elle croise fille Clara qui lui fait une bise et reprend son activité sur son téléphone, puis sa mère Maud qui lui fait aussi la bise. Il est temps de passer à table car visiblement Betty a déjà pris son apéritif. Elles dînent à quatre : Betty, sa fille Clara, sa mère Maud, et Jasmine une amie de Maud. À la fin du repas, Betty s'en grille une. Puis Jasmine l'emmène en voiture voir le magicien Paul. Celui-ci est disponible : il descend de chez lui comme s'il allait promener son chien. Ce dernier monte sur le siège passager de la voiture de Jasmine, Paul monte à l'arrière et endort Betty pour la détendre, avec des gestes des mains. Elle perd conscience, éprouve l'impression de voir un squelette d'homme oiseau bondir vers elle. Elle se réveille d'un coup et elle a recouvré l'usage de sa voix. Elle remercie Paul qui rentre chez lui, et Jasmine raccompagne Betty chez elle en voiture, toujours sous la pluie qui n'a pas cessé de tomber.


Betty rentre chez elle, se met dans une tenue plus décontractée et se fume un petit joint. Le chat Baël vient dans la cuisine en miaulant avec insistance et en faisant le dos rond : il veut être nourri. C'est le chat des voisins dont elle s'occupe pendant leur absence. Il ne manifeste aucun signe de reconnaissance et se montre même agressif vis-à-vis d'elle. Dehors la pluie continue de tomber. Clara a dormi chez sa grand-mère en attendant que sa mère fasse faire des travaux dans sa chambre. Le lendemain, elle est réveillée par un coup de sonnette. Elle va ouvrir : Max Corbeau, un individu étrange se tient sur le pas de la porte, avec un feutre mou, un masque blanc à long nez sur le visage, et un manteau avec un col de plumes. Il demande si Maud est là. Il explique qu'il avait rendez-vous avec elle au square René Le Gall et qu'elle n'est pas venue. Clara lui demande de rester sur le pas de la porte et elle va réveiller sa grand-mère. Celle-ci ne réagit pas : elle est sans connaissance. Max Corbeau en a profité pour entrer dans l'appartement et fouille dans les commodes à la recherche d'un paquet que devait lui apporter Maud. Clara appelle Jasmine pour savoir quoi faire. Max Corbeau s'en prend à elle et la somme de lui apporter le paquet le vendredi suivant au square René Le Gall. Il finit par partir en laissant 2 plumes et une note avec le rendez-vous.



Le début de cette histoire installe un sentiment d'étrangeté avec cette pluie incessante, et visiblement très intense, puisque des stations de métro sont inondés, et il faut un agent municipal pour aider à évacuer l'eau de la voirie (page 78). Ce sentiment d'étrangeté est renforcé par une multitude de détails : la grenouille en plein Paris, l'extinction de voix de Betty, la méthode de guérison par le magicien Paul, les 2 dessins en pleine page d'un squelette d'homme oiseau, l'irruption de Max Corbeau avec son étrange accoutrement, le coma soudain de Maud Couvreur. Le sentiment d'étrangeté est encore accru par le dessin très pragmatique et descriptif : c'est vraiment comme ça. L'artiste montre les choses comme étant normales : une vraie grenouille sur une borne trempée, de l'eau que les bouches d'égout n'avalent pas assez vite, un monsieur sans gêne qui profite d'une porte ouverte, etc. Il allie un trait qui semble un peu lâché, un peu sur le vif, avec une densité de description très impressionnante. Par exemple, la page 34 comprend deux cases. La première montre l'étage supérieur d'un immeuble haussmannien dans Paris, avec une conformité avec la réalité : la forme des fenêtres, l'étroit balcon qui court tout du long avec sa rambarde en fer forgé, les encorbellements et les embellissements. La seconde montre Clara endormie sur son lit, la couette à moitié enroulée, les peluches, les posters, le livre par terre, la batte de baseball posée contre le lit, le téléphone portable avec les écouteurs à l'extrémité du lit, etc. Dans les 2 cases, le lecteur peut faire le choix d'y jeter un simple coup d'œil pour en retirer l'information globale, ou il peut s'attarder sur ce qui est représenté pour en savourer tous les détails.


Frederik Peeters s'avère aussi impressionnant pour insuffler de la vie dans les personnages, que pour représenter les moments ordinaires, et les événements extraordinaires. Comme pour les décors, le dessinateur donne l'impression de croquer rapidement ses personnages à grand traits pour les coiffures, les traits du visage, les vêtements, avec quelques touches de noir pour quelques plis, quelques ombres, et des zones de gris pour rehausser les reliefs, rendre compte de l'ambiance lumineuse. Le lecteur apprécie l'expressivité de chaque individu, une direction d'acteurs naturaliste, sans exagération dramatique ou autre, sans tomber dans la fadeur. Il remarque l'aisance avec laquelle un individu apparaît comme étrange : les longs doigts (6 à chaque main) de Pierre Inféri, la posture un peu voûtée de Max Corbeau, la retenue rigide de Salomon Lévy, etc. Il n'est pas près d'oublier les mains baladeuses d'Inféri, la nonchalance du responsable de la station-service, ou encore la désinvolture de Gwendolyne son employée de haute taille. Il se rend compte du degré de coordination entre scénariste et dessinateur lors des scènes de dialogue : ils ne se contentent jamais d'une alternance de champ et de contrechamp, les personnages ayant toujours une activité, le cadrage s'adaptant également au rythme de la conversation, aux émotions. Lorsqu'on y prête attention, c'est très impressionnant car même quand les interlocuteurs sont statiques, assis autour d'une table, la narration visuelle apporte des informations supplémentaires, et pas uniquement sur leurs états d'esprit successifs.



En tant que chef décorateur, l'artiste en impose tout autant. Lors des différentes scènes se déroulant à Paris, les décors en montrent les éléments caractéristiques de manière organique dans les décors, les arrière-plans, les aménagements : les façades des immeubles parisiens, l'agencement des pièces de l'appartement de Maud Couvreur et son ameublement, un pont reconnaissable au-dessus de la Seine, plusieurs vues des toits parisiens dont une avec la butte Montmartre (page 55), les escaliers d'une des entrée du square René Le Gall dans le treizième arrondissement de Paris, la Fondation Louis Vuitton, ou encore les alentours de la petite commune de La Roche-Maugris, hameau du Doubs, à 5km de Montbéliard, dans le Doubs en région Bourgogne-Franche-Comté. À chaque fois, le lecteur peut se projeter dans le lieu, éprouver la sensation qu'il existe au-delà des bordures de la case, aussi bien dans le bureau étroit de Betty aux éditions du Saule, que dans la crypte du couvent Sainte Odile. Il est tout autant sous le charme de la fluidité de la narration lors des séquences d'action : l'aquaplanage de la voiture de Betty, les 8 pages d'affrontement physique dans le square René Le Gall, ou encore les 24 pages de combat dans et aux alentours du couvent Sainte Odile. S'il a encore un doute, il lui suffit de relire les pages 132 à 141, dépourvues de tout texte, pour prendre conscience de la dextérité de Peeters à raconter l'histoire par les dessins.


Le lecteur se retrouve donc entièrement embarqué dans cette enquête, avec de nombreux éléments étranges mais pas impossibles et cet individu bizarrement accoutré et menaçant qu'est Max Corbeau. Il relève les phénomènes étranges au fur et à mesure des séquences : la pluie incessante, la grenouille, le magicien, l'homme corbeau et les 2 plumes qu'il laisse à chacune de ses apparitions, le dessin de l'homme gribouillé, deux visions oniriques de Betty, une mention cryptique au Bureau des Traversants, l'homme aux six doigts et ses oiseaux mécaniques, le comportement agressif des animaux vis-à-vis de Betty, la mention de Philippe un inspecteur de police ami de Betty, une affaire qui se déroule durant la seconde guerre mondiale, etc. Il ressent vaguement les événements qui font penser à un conte, ou à une histoire fantastique : le temps détraqué, certains comportements des animaux. Mais dans le même temps, le récit est nourri par des situations très concrètes qui vont d'un pneu crevé à une histoire de famille, et un AVC. Mis à part Max Corbeau, tous les autres éléments relèvent de la réalité plausible. Par ailleurs, passé un bref moment d'incrédulité, Betty Couvreur et sa fille Clara ne s'émeuvent pas plus que ça des éléments fantastiques, les acceptant en l'état, sans s'offusquer de l'existence dudit fantastique. Du coup, le lecteur en fait de même, ce qui l'amène à ne pas trop se préoccuper des phénomènes étranges qui s'accumulent. Pris comme ça, le récit perd e son intensité dramatique malgré la narration visuelle élégante et virtuose : après tout prenons les choses comme elles viennent sans trop d'étonnement puisque tout est possible.



Il est aussi possible de considérer autrement cette accumulation de phénomènes étranges. Sans chercher à les interpréter, ni à leur donner une valeur en fonction de la réaction de Betty Couvreur, ou de son absence de réaction, le lecteur considère leur nature, et les champs auxquels ils appartiennent. Le scénariste nourrit son récit d'éléments romanesques empruntés pour quelques-uns aux mythes et légendes (ce parfum de conte, une référence en passant à Prométhée se faisant dévorer le foie par un aigle) et pour d'autres aux conventions de genres littéraires comme le polar ou la saga familiale. Le lecteur se voit en train de relever chaque élément étrange pour lui donner un sens, dès la pluie incessante et la grenouille. Betty Couvreur appelle à plusieurs reprises un inspecteur de police de sa connaissance (prénommé Philippe) qui ne répond pas à ses coups de fil. Le scénariste est-il en train de préparer l'arrivée providentielle et inattendue de Philippe dans une séquence à venir ? La raison pour laquelle il ne répond pas est-elle liée à l'homme corbeau ou au Bureau des Traversants ? Il est impossible résister à la tentation d'identifier des schémas, de faire des hypothèses sur des liens de cause à effet, de tenter d'anticiper un rebondissement de l'intrigue. Alors le mystère et l'étrangeté deviennent plus important que l'intrigue en elle-même, car elle est racontée avec verve et conviction. Il est également possible d'envisager le récit sous l'angle de la mise en abîme. Maud et Clara ont le don de raconter et de captiver leur auditoire, mais Betty perd régulièrement l'usage de la parole. Difficile de se retenir d'y voir des avatars des créateurs-auteurs de cette bande dessinée, Lehman ayant indiqué qu'il avait aussi connu une période de plusieurs années durant lesquelles il avait cessé d'écrire (de s'exprimer = il avait perdu sa voix d'auteur) faute d'inspiration. Il est également très tentant de considérer les 3 générations de Couvreur (Maud, Betty, Clara) comme une cellule familiale vivant sans présence masculine.


Dès la première page, le lecteur est happé dans le récit aux côtés de Betty Couvreur par des dessins très expressifs, très vivants, très détaillés tout en fournissant une lecture rapide. Il est aux aguets dans cette enquête se déroulant dans un environnement où surviennent des phénomènes plausibles mais inhabituels. Il se laisse porter par la richesse de la narration tant visuelle que pour l'intrigue. Son ressenti final dépend fortement de la manière dont il considère le récit, sous un seul angle de vue pour l'intrigue, pour le fantastique, pour l'histoire de famille, ou sous l'ensemble de ces angles de vue.