Ma liste de blogs

jeudi 12 mai 2022

La Saga de Grimr

Qui imaginerait un arbre sans racines ? Une chose impossible


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre qui n'appelle pas de suite. La première édition date de 2017. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Jérémie Moreau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comporte environ 230 pages.


Einmar fils de Thorir, un scalde, se tient sur une grande étendue désolée. Il songe à un jeune garçon : il croit en ce garçon. Depuis le début. Mais il lui faut des preuves. Au moins une. Incontestable et indélébile… car une saga repose sur des faits avérés et recoupés. Et puis il faudrait un certain culot pour rédiger une saga sur un orphelin. Une saga est inextricablement reliée aux autres sagas par les liens généalogiques qui les unissent. Ses racines sont toujours les branches des précédents. Qui imaginerait un arbre sans racines ? Une chose impossible. Une contradiction dans les termes. Pourtant il croit qu'il faut faire une exception. Car la preuve est là. Immense. Elle dépasse tout ce qu'il imaginait. Au XVIIIe siècle, l'Islande vit la période la plus sombre de son histoire : enfoncée progressivement dans une misère totale., à la suite d'une incroyable série de catastrophes naturelles, sous le joug danois depuis 1380.



Le volcan fume dans une zone désertique de l'Islande. Le dégagement de fumée gagne en ampleur. L'enfant Grimr ressent l'éruption imminente et il dit aux deux adultes qui l'accompagnent de se mettre à courir, ce qu'ils font tous les trois. Son pied bute contre une pierre et il se répand par terre. Il se retourne et il voit se former un champignon de fumée chargé de poussière au-dessus du cratère. Les deux autres lui enjoignent de se remettre à courir. Le nuage engloutit le garçon qui continue d'avancer sans savoir où il va. Deux danois se déplacent à cheval, avec quatre enfants sur la monture derrière eux. Ils voient émerger Grimr du nuage de poussière et s'écrouler devant eux. L'un des cavaliers met pied à terre, et époussète l'enfant inconscient : c'est une belle prise. Le lendemain, les enfants sont vendus à un marchand au port. Celui-ci demande ce qu'on coupe les cheveux de Grimr. L'homme va demander aux femmes en train de travailler si l'une d'elle a un couteau. Elles lui font remarquer que les enfants ont profité de son inattention pour se carapater. Ils leur courent après, alors qu'ils renversent des étals pour le retarder. La scène est observée depuis un toit par Vigmar le voleur, fils d'Arnar, très amusé. Finalement les enfants se retrouvent dans un cul de sac. Vigmar intervient pour aider Grimr, et les quatre autres sont repris par l'adulte à leur poursuite. Vigmar emmène l'enfant vers l'intérieur des terres, dans son repaire, auquel on accède par un tunnel. Avant il lui a demandé son nom et comme l'enfant est orphelin, il a décidé de l'appeler Grimr Enginsson, ce qui signifie fils de personne. Les deux avancent dans le tunnel qui débouche au milieu d'une falaise donnant sur l'océan. Vigmar se félicite d'avoir récupéré la corde qui liait les enfants : il va en tirer un bon prix.


Il faut un peu de temps au lecteur pour s'assurer de ligne directrice de l'histoire : il s'agit de suivre Grimr au fil de plusieurs passages de sa vie, cette fin de l'enfance, un peu d'adolescence, le début de la vie d'adulte. L'auteur joue avec l'écoulement du temps, sans le marquer vraiment, mais il est visible que son personnage principal n'est plus un enfant à la fin du récit. La scène d'introduction avec le scalde vient renforcer le titre : il s'agit d'écrire une saga, c’est-à-dire une épopée d’une famille sur plusieurs générations, ou d’un personnage remarquable. Visiblement Grimr constitue une exception : il a accompli un acte si immense que même sans famille connue, il mérite une saga. L'auteur raconte donc une partie de la vie de cet individu, dans un contexte très précis, à la fois en termes de lieu, à la fois en termes d'époque. Il intègre quelques mots spécifiques à ce contexte : Thing ou Allthing, Draugr, Bitafiskur, Gogordsmenn, Skyr. Ils se comprennent avec le contexte, ou ils bénéficient d'une note en bas de page. En outre, il met en scène Hans Markusson, émissaire de sa gracieuse majesté du Danemark, et la pauvreté des Islandais. Le lecteur voit bien que l''histoire se serait déroulée différemment si le contexte géographique et temporel avait été différent : ce ne sont pas juste des indications sans importance, ou sans incidence.



L'environnement joue un rôle encore plus grand dans l'histoire, que ce soit un fjord, les coutumes islandaises, et encore plus le territoire lui-même. Grimr dispose de la faculté de sentir quand la lave va couler, un autre élément spécifique du récit. En tant qu'artiste, l’auteur donne à voir ce paysage si particulier. Il détoure les personnages d'un trait fin, délicat et fragile et il réalise les décors en couleur directe. Le lecteur a un aperçu du paysage dès la séquence d'ouverture : des tons gris, un sol nu et désolé, mais aussi des tâches vert foncé pour une flore fragile et peu abondante, des teintes avec une touche de marron lorsque la terre est présente par-dessus la roche, et des volutes de fumées grises, sous un ciel également gris avec une faible luminosité. Suit un dessin en double page, avec ce qui ressemble à un mur de pierre, représenté de manière naïve et grossière, avec une multitude de pierre. La suite est tout aussi étonnante avec la montagne noire, avec quelques dégradés dans le noir pour figurer le relief, et des trainées de pinceau en arrière-plan pour des roches plus claires. Le choix de l'artiste est de jouer sur l'impression faite par ces paysages, par ces sols, plutôt que sur la description photographique. Ça fonctionne très bien : les cases noyées de gris avec petites tâches noir dans le nuage de poussière, les traits de pinceau pour représenter les plissements de la montagne et la verdure clairsemée (p. 37), une composition quasi abstraite pour les flancs de la montagne (p. 40), des traces blanches déliées dans le gris de l'eau pour une source d'eau chaude (p. 108), de grandes trainées blanc cassé pour la toile des tentes lors de la fête de mariage, etc. Cette façon de représenter culmine dans un dessin abstrait en double page, 152 & 153, l'image mentale de Grimr ressentant les mouvements tectoniques et ceux de la lave, une image extraordinaire. Le lecteur représente également l'écoulement de la lave pendant une quinzaine de pages lors d'une éruption et le lecteur se retrouve à éprouver une sensation de chaleur, de force primale à l'avancée inexorable, un grand moment visuel.


L'artiste a adapté son mode de représentation des personnages afin qu'il s'intègre en cohérence avec la représentation des paysages naturels. Ils sont finement détourés, avec un rendu global simplifié, un peu naïf. Des bouilles aux traits un peu exagérées, des expressions de visage appuyées, comme habitées par des émotions intenses, ou au contraire un calme inébranlable, une résignation de victime qui subit, une détermination aveugle. D'un côté, le lecteur perçoit bien l'état d'esprit de chaque personnage ; de l'autre côté, les personnages apparaissent un peu trop entiers, sans nuance, comme les personnages d'un conte… ou peut-être d'une saga. Les prises de vue et les découpages de planches suivent les personnages dans leurs déplacements, dans leurs activités, de manière simple et parlante. L'artiste laisse une grande place aux paysages naturels. Cela donne une lecture facile et aisée, douce et agréable, assez du fait d'une narration qui peut sembler décompressée, mais qui en réalité donne la place nécessaire à l'Islande.



Le scénariste a fait le choix d'une histoire linaire dans un ordre chronologique, ce qui ajoute à l'impression de simplicité et de naturalisme. Le lecteur suit les épreuves d'un orphelin recueilli par un individu ayant vécu de rapines sans méchanceté, et voyant là l'occasion de s'établir en vivant honnêtement comme passeur dans un fjord. Malgré la bonne volonté de Vigmar et de son protégé, les événements se liguent contre eux et ils se retrouvent dans une situation d'accusés à tort. Grimr attire la sympathie du lecteur à lui, malgré son mutisme, son caractère taiseux, introverti, méfiant et renfermé, sa force énorme qui lui permet de se sortir de bien des situations et de pouvoir faire face aux adultes, et de leur tenir tête. Dans le même temps, il se sent un peu passif dans sa lecture, contemplant avec plaisir les paysages, regardant les personnages supporter les coups du sort, et essayer de se construire une place un peu plus heureuse. Il compatît aux malheurs de Grimr, tout en voyant que pas grand-chose ne parvient à entamer sa carapace, et qu'il semble surmonter chaque obstacle. Il voit bien qu'il mérite sa saga, et dans le même temps il ne parvient pas à se sentir entièrement impliqué dans ce personnage. Il se surprend à ne pas s'offusquer plus que ça des accusations injustes dont il est la victime.


Sans nul doute, Grimr mérite sa saga, et l'auteur le prouve. Le lecteur prend un grand plaisir à découvrir l'interprétation de l'artiste des impressions générés par les paysages naturels de l'Islande. Il apprécie une lecture fluide, très facile, et qui sait prendre le temps, qui sait respecter le rythme de l'île. Il voit bien comment le personnage principal est le jouet du milieu dans lequel il évolue, est soumis aux forces systémiques qui le dépasse, que ce soit l'autorité danoise sur le sol islandais, ou le manque de considération pour un individu sans famille dans la tradition du pays. Pour autant, il ne ressent une forte compassion envers lui, ayant l'impression de toujours rester un peu à distance de cet individu introverti.



mardi 10 mai 2022

La Vie de Bouddha - Édition prestige T04

Chaque homme porte en lui une divinité.


Ce tome fait suite à La Vie de Bouddha - Édition prestige T03. Il faut avoir commencé par le premier tome La Vie de Bouddha - Édition prestige T01. Il comprend 18 chapitres du récit, écrits, dessinés et encrés par Osamu Tezuka (1928-1989). Les différents chapitres de cette série sont parus de 1972 à 1983, et le récit total comprend environ 2.700 pages, réparties en 4 tomes pour cette troisième édition en VF. Ce manga en noir & blanc raconte la vie de Siddhārtha Gautama, le premier Bouddha, le chef spirituel d'une communauté qui a donné naissance au bouddhisme. Il s'achève par une carte de l'Inde et du Népal permettant de suivre l'itinéraire de Bouddha, et une autre carte situant les principaux lieux du récit : Kapilavistu, Lumbini, Kosala, Kushinagar, Sarnath, Bodh Gaya, Magadha.


Un cavalier arrive au château du royaume de Maghada, avec sa monture galopant ventre à terre. Il finit par tomber de sa selle alors que le cheval ne s'arrête que face au roi Bimbisara assis sur son trône, et c'est le cheval qui annonce la nouvelle : Bouddha avec un millier de religieux se dirige vers le palais. Le roi ordonne qu'ils soient reçus. Yatara se manifeste, voulant le voir. Le prince Ajasé demande à Dévadatta si c'est ce Bouddha dont il lui a si souvent parlé. Bouddha entre dans le palais et se tient devant le roi lui indiquant qu'il est venu donner de ses nouvelles, comme il lui avait promis. Le roi donne de nouvelles instructions : qu'on fasse entrer tous les disciples dans la grande salle. Qu'on leur serve un repas, puis qu'on les laisse se reposer. Tatta descend les escaliers à toute vitesse, en tenant son épouse Miguéla par le poignet. Ils s'agenouillent devant Bouddha disant leur plaisir de le revoir, et il lui présente ses trois enfants. Il est poussé sur le côté par un autre ami pressé de retrouver Bouddha.



Dévadatta entre à son tour dans la pièce, et il présente le prince Ajasé, l'hériter de ce royaume. L'enfant observe que Bouddha ne s'agenouille pas devant lui, ce à quoi il répond qu'il n'est pas un de ses sujets. Ajasé continue : son père s'est agenouillé devant Bouddha, cela signifie qu'il est remarquable. Pourtant il a l'air très ordinaire. Au contraire, Dévadatta est un homme remarquable : il est instruit et intelligent, et il lui apprend quantité de choses. Ajasé décrète que Bouddha n'est rien pour lui. Après sa sortie de la salle, un conseiller rappelle qu'une prédiction dit que le prince tuera sa majesté lorsqu'elle atteindra ses quarante et un ans. Même si tout le monde feint de ne pas y croire, en réalité tout le monde en est affecté, le roi en premier. Sa majesté à trente-six ans, il ne lui reste que cinq ans avant la date fatidique. Pendant ce temps-là, une jeune femme a pongé au fond du bassin du jardin et en a remonté un coffre qu'elle tend au roi, et celui-ci le présente à Bouddha qui s'en souvient bien. Il lui offre la fortune qu'il contient, ainsi qu'une forêt couverte de bambous, appelée Karnataka.


Arrivé à la fin du troisième tome, que reste-t-il encore à raconter ? Plus de souffrances, de mises à l'épreuve ? Et la mort de Bouddha… S'il n'est pas familier de l'histoire de ce personnage, le lecteur se rend vite compte de la densité narrative de ces 770 pages : le nombre de personnages, les différents lieux, la montée en puissance des fidèles qui s'organisent en communauté, sans oublier la reprise de contact avec de nombreux individus qui avaient croisé la route de Siddharta Gautama, avant qu'il ne devienne l'Éveillé. Dès la séquence d'ouverture, le lecteur retrouve les idiosyncrasies de l'auteur, sans concession. Certes, il a conscience que le découpage en 4 tomes est postérieur à la création de l'œuvre, et que ce n'est donc pas un fait exprès. Quoi qu'il en soit, il découvre un cavalier perdant connaissance, et un cheval qui dispose de la parole et qui transmet les informations au roi, en s'agenouillant devant lui. De la même manière, Tezuka continue à faire un usage comique d'anachronismes : les personnages qui évoquent la possibilité d'aller au cinéma, de se rendre à Tombouctou, le livre des records, un carnet de ticket-repas. Plus loin, le lecteur voit des disciples écouter les nouvelles sur des transistors. Page 455, il reconnaît ET et Yoda le temps d'une case. Le créateur s'autocite quand Bouddha explique qu'il est lui-même un médecin, que l'artiste le dessine avec la tête de Black Jack, un autre de ses personnages. Il brise également le quatrième mur en apparaissant en page 165, avec une tête de citrouille dans la quatrième case. Parmi les bizarreries déstabilisantes, le lecteur peut également relever des éléphants en train de danser, une femme qui agite sa poitrine dénudée en signe de joie (page 412), un personnage qui tourne la tête à 180° (page 577), et des jeux formels sur les cases (un personnage qui se cogne la tête sur la bordure supérieure d'une case en page 565). En fonction de sa sensibilité, il peut y voir les pitreries d'un auteur qui s'ennuie à devoir raconter des passages obligés parce qu'inscrits dans la légende de Bouddha, ou une forme de recul par rapport à ce qu'il raconte, et même une autodérision pour bien rappeler que ce n'est que sa version personnelle, d'homme du vingtième siècle, déformée par son milieu socioculturel.



Au cours de ces dix-huit chapitres, Bouddha retrouve de nombreux personnages croisés ou côtoyés dans les tomes précédents, et le lecteur n'éprouve aucune difficulté à les identifier. Bombisara, Ajasé, Yatara, Dévadatta, Tatta, Miguéla, Ahinsa, Rita, Anana, Yashodara, Mara, Visaka, Luly, Prasenajit : chacun d'entre eux présente une identité visuelle forte, une preuve patente du talent de l'artiste pour concevoir l'apparence et les postures de chaque protagoniste. Le guide spirituel se rend dans différents endroits, et là encore le lecteur apprécie ses talents de chef décorateur : l'art et la manière de concevoir aussi bien un palais qu'une masure, de montrer l'intérieur, ou bien les scènes d'extérieur dans la forêt, dans les marais, dans la montagne, etc. Les cases de Tezuka profitent d'un savoir-faire extraordinaire de conteur pour gérer le plan de prise de vue, et le degré d'informations visuelles dans chaque case, passant aussi bien d'une description réaliste très détaillée, à une case avec un personnage sans arrière-plan, ou au contraire des cases avec une végétation luxuriante sans aucun être humain ou animal. Il joue avec le nombre de cases et leur forme pour accélérer ou ralentir le rythme de lecture, pour accompagner un mouvement, etc. Il réalise aussi bien des dessins fonctionnels, naturalistes, caricaturaux, expressifs, personnels : tout passe ! Le lecteur perçoit l'état d'esprit de chaque personnage, ressent ses émotions, suit ses mouvements, ses déplacements, le plus naturellement du monde. Il semble n'y avoir aucune barrière ou incompréhension culturelle entre cet auteur nippon et le lecteur français grâce à l'évidence des dessins et des séquences.



C'est autant plus remarquable que le récit s'avère de grande ampleur. Installation de Bouddha et de son millier de fidèles dans la bambouseraie, tentative d'assassinat du saint homme, incarcération de longue durée dans la pièce principale d'une tour, capacités surnaturelles, manifestation d'un esprit, manifestation hostile d'une foule, guerre entre deux royaumes, intrigues de palais, contrôle de foule prête à se rebeller, pluies torrentielles, retrouvailles intenses entre une mère et son fils, souffrance psychologique terrible, période de doute atroce, et bien sûr les prêches de Bouddha, soit lors d'une conversation en tête à tête, soit en s'adressant à une foule. Au-delà des moments déstabilisants ou incongrus, il faut parfois que le lecteur prenne un temps de recul pour se rendre compte de ce que l'artiste parvient à faire passer avec le plus grand naturel. Le roi se mourant emprisonné dans une tour par son fils, son épouse lui rend visite le corps enduit de miel, sous ses habits. Le lecteur voit alors le roi lécher le corps de la reine avec avidité, comme si c'était une évidence. De manière tout aussi discrète, l'artiste est parvenu à désexualiser la poitrine nue des femmes, faisant douter le lecteur contemporain de ce que ça pouvait représenter pour les hommes de cette civilisation. La narration visuelle parvient ainsi à immerger le lecteur dans une zone géographique bien particulière, à une époque bien cernée, jusqu'à ce qu'il tienne pour normal ce qu'il voit, oubliant une partie de ses propres normes socio-culturelles.


L'intrigue en elle-même s'avère tout aussi captivante, alors que le lecteur pouvait estimer qu'il ne restait que quelques épreuves à surmonter, et à envisager les prémices de la diffusion de la parole de Bouddha. Il se rend vite compte qu'il faut aussi évoquer les manigances autour de ce personnage remarquable, certaines pour le discréditer, d'autres pour profiter de son ascendant sur ses disciples. En outre, son évolution engendre des répercussions sur trois royaumes : le Kapilavastu dont il est originaire, le royaume du Kosala qui a conquis le clan des Shakya, et enfin le royaume du Magadha. Le lecteur reste épaté de se retrouver si facilement entre les enjeux de ces trois royaumes, comprenant que là encore la narration est d'une élégance remarquable pour rappeler les fais indispensables en tant que de besoin. Il ressent de temps à autre qu'un événement arrive un peu bizarrement, et comprend que l'auteur doit intégrer un fait connu de la légende de la vue de Bouddha. Il se rappelle alors que Osamu Tezuka réalise un récit particulièrement délicat en racontant la vie d'un individu étant devenu un guide spirituel dont les enseignements ont façonné et façonnent encore la vie de centaines de millions de fidèles.



Plus que dans les tomes précédents, le lecteur remarque que la représentation de Bouddha présente des singularités : ses longs lobes d'oreille, sa chevelure ou sa coiffe avec des petits ronds et ce qui ressemble à un chignon, le point au milieu du front, certaines postures qui semblent très codifiées. Or il ne trouve pas d'explications à ces éléments graphiques au cours du récit. S'il est assez curieux, il pose la question à un moteur de recherche et il aboutit à un article énonçant les trente-deux signes d'un grand homme, complétés par quatre-vingts autres caractéristiques secondaires. Il découvre alors qu'il n'y a pas eu de représentation de Bouddha avant le deuxième siècle. Il comprend que l'artiste a choisi pour ces pages de représenter le personnage conformément à l'iconographie traditionnelle qui fait partie intégrante de la culture religieuse du bouddhisme, mais qui n'est pas une évidence pour les occidentaux. Ayant pris connaissance de ces éléments symboliques, il assiste au reste de la vie de Bouddha, à la sécularisation de son savoir par le biais de l'organisation de la communauté de ses fidèles, à ses discours, et à la suite de sa progression spirituelle. En effet, l'auteur montre comment Bouddha met à profit sa sagesse, en fait profiter les autres.


Au cours de ce tome, Bouddha aborde plusieurs thèmes : affronter sa peur pour conserver sa sérénité, la possibilité de faire évoluer son destin, les causes profondes de la souffrance d'un être humain, le fait que l'existence soit fondée sur des causes, la vie la plus juste qui est de se conformer au rythme de la nature, la peur de la mort, l'interdépendance universelle, l'incapacité pour l'homme de concevoir ce qu'il deviendra quand il quittera son enveloppe charnelle. Comme pour son apparence, le lecteur ressent que ces questionnements et leurs réponses renvoient au crédo du bouddhisme, implicites pour une partie du lectorat, inconnus pour les autres. Il observe Bouddha en train de s'adresser à des hommes en leur disant que Pour échapper à la souffrance, l'homme doit suivre un chemin à huit branches ou principes : la perception correcte, la réflexion correcte, les paroles correctes, les moyens d'existence justes, l'activité quotidienne correcte, la persévérance correcte, l'attention correcte, enfin la concentration correcte (il n'y en a que sept dans le phylactère correspondant p.277). Ce passage renvoie au Noble Chemin ou Sentier octuple, la voie qui mène à la cessation de Dukkha, ainsi qu'à la délivrance totale.



Dans un autre passage, Ananda se trouve à résumer l'action de son guide spirituel : Nos souffrances ont toutes des causes profondes et Bouddha nous les expose lumineusement. Nos souffrances peuvent toutes être vaincues et Bouddha nous explique le moyen d'y parvenir. Un catholique détecte des épreuves et des constats qu'il connaît bien, ainsi que l'usage de paraboles. Par exemple, Bouddha est soumis à la tentation, en particulier la fornication. Un riche marchand découvre que sa fortune est bien dérisoire au regard de ce qu'il souhaite accomplir pour Bouddha (couvrir un parc de pièces d'or), et finit par y consacrer l'intégralité de ses richesses qui s'avèrent insuffisantes, et vivre dans le dénuement. Ce passage entre en résonnance avec la maxime qui veut qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche de rentrer dans le royaume de Dieu (Évangile de Matthieu 19:24). 


En fonction de sa familiarité avec la vie de Bouddha, le lecteur peut être surpris de le voir connaître un deuxième éveil en comprenant que chaque homme porte en lui une divinité, qu'il la porte dans son cœur. Il peut également être surpris par une présentation quasi psychanalytique d'une de ses convictions : le fait que la souffrance ait des causes profondes, des traumatismes dans le passé de l'individu, une lecture ou au moins une formulation certainement influencée par le fait que l'auteur connaisse les grands principes de la psychanalyse du vingtième siècle. En outre, il peut également ressentir la forme de compréhension qui permet de passer de la résignation à l'acceptation. Il ressent une profonde émotion quand Bouddha raconte à nouveau la parole du vieil homme, de l'ours, du renard et du lièvre, présente dans le premier tome : cette fois-ci l'auteur la montre dans des pages sans texte, sans mot. L'ouvrage se conclut avec le décès de Bouddha, et le lecteur apprécie le silence qui vient après, conscient d'avoir bénéficier d'un ouvrage extraordinaire, quelles que soient ses propres convictions spirituelles ou religieuses. Une bande dessinée avec une narration séquentielle d'une richesse aussi épatante que discrète, et une biographie respectueuse, sans être hagiographique.



jeudi 5 mai 2022

Innovation 67

Je ne suis pas un vase en cristal Val Saint-Lambert.


Ce tome fait suite à Léopoldville 60 (paru en 2019) pour la chronologie de l'héroïne, et à Bruxelles 43 (2020) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des trois autres albums de la série.


1967, Ardenne belge par un bel après-midi de printemps, une Simca 1000 fonce à toute allure sur la route traversant la forêt. Elle franchit un Stop sans marquer l'arrêt et elle est alors prise en chasse par une voiture de police avec gyrophare en fonctionnement. Le conducteur de la Simca accélère, mais négocie mal un virage et la voiture termine sa course contre un arbre, puis prend feu, les deux personnes à bord périssant dans l'incendie. Les deux policiers s'arrêtent et descendent de voiture : ils soupçonnent qu'il n'y avait pas que de l'essence dans cette voiture. À Paris sur les grands boulevards, à l'intérieur des célèbres magasins des Galeries Lafayette, Monique est en train de conseiller une cliente sur la couleur d'un ensemble, quand elle entend qu'on l'appelle. Il s'agit de sa copine Kathleen Van Overstraeten qui est en train de faire des emplettes. Elles conviennent de se retrouver à onze heures pour la pause de Monique. En train de déguster son café, cette dernière explique qu'elle a effectivement un peu disparu. Après le Congo, tout a été compliqué : ses parents ont mal vécu leur retour en Belgique et sa mère a même traversé une profonde dépression. De son côté, elle se sentait mal aussi et elle voulait démarrer une nouvelle vie. Alors elle a décidé de tenter sa chance à Paris, aussi pour retrouver Célestin.



De son côté, Kathleen raconte qu'après le Congo et le pont aérien de rapatriement, elle a donné de nombreuses interviews et écrit quelques articles. Elle s'est prise au jeu : elle a repris ses études et passé l'examen, ce qui lui a permis de devenir une journaliste de radio de la Radio-Télévision belge. Elle est venue à Paris pour l'interview de madame Claude Pompidou, la femme du premier ministre. Monique l'invite à sortir dans un club à Saint Germain-des-Prés. Le soir, elles s'y rendent en taxi en passant par la place de la Concorde et les Champs Élysées. Elles dansent sur la piste au son d'un groupe de jazz, tout en dégustant un Martini dry. Monique annonce à son ami qu'elle va revenir en Belgique, pour se rapprocher de ses parents qui commencent à vieillir. Kathleen lui confirme que sa mère travaille toujours au grand magasin de Bruxelles l'Innovation, qu'elle pourrait même travailler jusqu'à septante-huit ans. Un client au bar l'entend, se moque de sa manière de dire soixante-dix-huit. Un autre intervient pour le remettre à sa place. Le ton monte et l'individu alcoolisé se retrouve à terre après avoir reçu un coup de poing. Le défenseur se présente : il s'appelle Tom et est un pilote d'essai pour des marques d'automobiles, ou des propriétaires de belles mécaniques. Ils partagent un verre, puis les deux femmes rentrent chez elles en taxi. Le lendemain matin, Kathleen croise Tom à la gare du Nord.


Le principe de la série réside dans la reconstitution historique d'une phase marquante de l'Histoire de la Belgique : l'Occupation en 1943, l'Exposition Universelle de 1958, l'évacuation de Léopoldville à l'occasion de l'indépendance du Congo belge en 1960. Ce nouveau tome reconstitue le drame du plus grand incendie en temps de paix en Belgique, ayant causé la mort de 251 personnes, et ayant fait 62 blessés. Le bâtiment avait été conçu par Victor Horta (1861-1947), célèbre architecte, un des principaux acteurs de l'Art nouveau en Belgique. Le roi Baudouin s'était rendu sur place l'après-midi même, ainsi que Lucien Cooremans, le bourgmestre de la ville, et le premier ministre Paul Vanden Boeynants. L'incendie a été couvert par le premier reportage de la RTBF en direct, et par un direct radio de quatorze heures, respectivement par Luc Beyer (1933-2018) et René Thierry (1932-2012). À la suite de ce drame, le gouvernement belge a décrété une journée de deuil national, et a conçu et promulgué de nouvelles lois en matière de sécurité incendie. Cet ouvrage se termine avec un dossier de neuf pages, illustré par des photographies : une petite histoire des grands magasins en Europe et en Belgique (une révolution du commerce), des temples du commerce à travers le monde (la date de l'ouverture des premiers grands magasins en France, Belgique, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis), la conception et la construction du bâtiment de l'Innovation conçu par Horta, les faits de la catastrophe nationale, un entretien avec un psychologue expliquant qu'il rencontre aujourd'hui encore des gens marqués physiquement par l'incendie de l'Innovation.



Dès la première page, le lecteur sait dans quel genre de bande dessinée il s'aventure : de type ligne claire, avec une attention particulière portée à la reconstitution historique rigoureuse. Enfin, pas tout à fait la ligne claire historique car la mise en couleurs n'est pas faite à base d'aplats de couleurs unies, sans dégradé. D'ailleurs, le travail de Bérengère Marquebreucq n'est pas qualifié de mise en couleurs, mais de mise en lumière. Elle met à profit le potentiel quasi infini de l'infographie pour réaliser un rendu apparaissant comme très réaliste, tout en conservant une lisibilité maximale à chaque case. Elle se charge de figurer les ombres portées par des teintes plus foncées, de rehausser le relief de chaque surface en jouant sur les nuances d'une couleur, d'installer une ambiance lumineuse par séquence, en extérieur ou en intérieur, en fonction de l'heure du jour, de la nature de l'éclairage naturel ou artificiel. Elle ajoute des motifs imprimés, sous forme de trame, comme le motif de la moquette au sol dans le grand magasin, le capitonnage du comptoir dans la boîte de jazz, le motif d'un papier peint, les confettis tombant lors de la parade des majorettes, le motif d'un chemisier de Monique ou de celui de Jane Fonda, et bien sûr les effets spéciaux pour les flammes de l’incendie. Il est impressionnant que cette mise en couleurs riche et sophistiquée n'écrase pas les traits encrés, mais les complète.


Le scénariste mêle donc l'histoire personnelle de son héroïne à l'incendie de l'Innovation, avec une intrigue de type thriller. Il s'appuie beaucoup sur les dessins pour donner à voir l'époque et les lieux. Le lecteur commence par remarquer les modèles de voiture : Simca 1000, Ford Mustang, DS, les camions, les véhicules de pompier, etc. Il ouvre grand les yeux lors de la virée à Paris : la place de la Concorde, les Champs Élysées. Puis à Bruxelles : boulevard Anspach et la Bourse, la Grand-Place (avec du stationnement), le palais du centenaire, le château où vivent le roi Baudouin et la reine Fabiola, maison de la radio, cathédrale Saint Michel et Gudule. C'est un vrai plaisir que de se projeter dans ces lieux si bien reconstitués, auprès de ces personnages aux tenues d'époque, et à l'intérieur du grand magasin l'Innovation où l'artiste dessine des cases d'après les images d'archives, insérées dans sa narration séquentielle, avec ses personnages, et des moments pour lesquels il n'existe pas de documents historiques, comme le repas dans le self-service, les secrétaires en train de travailler dans les bureaux administratifs de l'établissement, les vendeuses avec les clientes, etc.



En termes de reconstitution historique, le scénariste évoque à plusieurs reprises la place de la femme dans la société de l'époque et son émancipation progressive. Kathleen Van Overstraeten n'est pas mariée et elle fréquente des hommes, un à la fois quand même. Elle travaille et mène une vie indépendante, envoyant promener l'inspecteur Stan Stout et son comportement paternaliste, ou encore les dragueurs lui rappelant que la place de la femme est aux fourneaux. D'un côté, ces remarques arrivent assez appuyées ; de l'autre, Kathleen croise d'autres femmes indépendantes qui travaillent et qui ont également pu fonder un foyer comme sa propre mère. Ce qui peut passer pour un artifice par moment s'appuie sur de solides fondations car les principaux personnages sont des femmes, sans complaisance, ni hypocrisie protectrice. Le lecteur perçoit des caractères différents pour chaque personnage, par leurs actions et leurs paroles, sans que le scénariste n'ait besoin de recourir à des bulles de pensée. Kathleen est bien le personnage principal, sans être un personnage d'action, sans courir au-devant de chaque danger, sans mettre fin à des situations périlleuses par la force de ses poings. La narration reste dans une veine naturaliste, s'en tenant (presque) aux faits historiques, et Kathleen ne met pas fin à l'incendie, tout en évacuant miraculeusement les unes et les autres.


Pour autant, le récit ne s'apparente pas à un reportage : il est bien question de la vie de Kathleen au travers de son passage à Paris, d'une amourette, de sa relation avec sa mère, avec sa copine Monique, de sa carrière de journaliste. Weber y entremêle une intrigue de type roman, avec un groupuscule d'extrémistes anti-impérialisme américain. Le lecteur le constate avec la course-poursuite en voiture de la scène d'ouverture, et dans le choix du scénariste de retenir la thèse de l'attentat pour l'origine de l'incendie. D'un côté, cette hypothèse n'a pas été prouvée au cours des trois années d'enquête pénale ; de l'autre, le lecteur peut y voir le choix d’une dynamique romanesque et une opportunité pour évoquer une autre facette de la société belge de l'époque.


La couverture promet une bande dessinée de type franco-belge traditionnelle, dans le registre Ligne Claire, et c'est exactement ça, avec des caractéristiques plus personnelles. La mise en couleur s'éloigne du dogme Ligne Claire pour une mise en lumière très sophistiquée qui vient compléter les traits encrés sans les supplanter. La reconstitution historique présente la même minutie que celle de Jacques Martin, avec une rigueur remarquable, et un clin d'œil à un autre bédéiste historique apparaissant sur la couverture. Le récit mêle le personnage récurrent, sa vie personnelle et la tragédie historique de l'incendie de l'Innovation, avec un fil narratif romanesque pour une lecture très agréable.



mardi 3 mai 2022

China Li, Tome 2 : L'Honorable Monsieur Zhang

Ici les morts ont plus de place que les vivants.


Ce tome fait suite à ‎Shanghai (2018) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire complète en trois albums, finalement en quatre albums car les auteurs ont décidé d’en ajouter un autre par rapport à ce qu’ils avaient initialement annoncé. La première publication de celui-ci date de 2020. Ce récit a été par écrit par Maryse et Jean-François Charles, dessinés et peint par ce dernier. Il comprend 62 planches en couleurs.


Au temps présent, dans le restaurant chinois appelé La rivière Li, le représentant de l'étude Dupont-Bedon de Mourmelon continue de raconter la vie de Li au patron et à sa famille. Depuis Shanghai, elle a donc embarqué pour la France en compagnie de madame Ferté et de sa fille Raphaëlle. Elle se retrouve à Paris, dans un magasin d'appareils photo, avec la fille. Elle décide d'acheter un modèle Rolleiflex double objectif, dans le but d'envoyer des photographies à son père adoptif monsieur Zhang, resté en Chine. Les deux jeunes femmes font les touristes à Paris : la tour Eiffel, Notre Dame de Paris, la basilique du Sacré Cœur. Elles flânent à Montmartre, et Li admire les toiles d'un jeune peintre qui expose dans la rue. Il s'appelle Antoine et lui dit que ce n'est pas ce qu'il a fait de meilleur. Il voudrait peindre le Sacré-Cœur comme Monet a peint la cathédrale de Rouen, dans son jeu de lumières. Il estime que ce serait intéressant qu'ils comparent leurs façons de voir un paysage, de voir la vie. Il lui demande si elle sait que Monet admirait beaucoup les artistes japonais, que c'était un grand collectionneur d'estampes. Elle répond qu'elle est chinoise.



Le soir, Li écrit à son père : Mon, cher père, j'ai revu ce jeune peintre (Vous ai-je dit qu'il s'appelle Antoine ?). C'était au Louvre, il copiait un tableau pour une commande. Il nous a invitées, Raphaëlle et moi, dans un café de St-germain-des-Prés, où se rencontrent des groupes d'artistes. C'est là que ses amis et lui discutent vivement d'écrivains, de peintres actuels et aussi de politique. Je vous envoie des catalogues d'exposition consacrés à quelques jeunes peintres dont on parle beaucoup ici. Monsieur Dobrowski, mon professeur de photographie, estime que je progresse dans mes clichés. Il pense proposer mes meilleures photos à quelques magazines. J'attends impatiemment de vos nouvelles. Vous me manquez. Je vous embrasse affectueusement. Votre fille Li. PS : madame Ferlé est très aimable, très prévenante, mais Raphaëlle trouve mes nouveaux amis ennuyeux. Raphaëlle rend visite à Li alors qu'elle travaille dans la boutique du photographe Jozef Dobrowski. Elle remarque des photographies de nu accrochées au mur : Li indique que ce n'est pas ce qu'elle croit, ce sont des études, des recherches sur la lumière, les ombres, par exemple pour mieux rendre le grain de peau. Raphaëlle lui dit qu'elle voudrait que Li la photographie. Elles montent dans l'atelier à l'étage et Raphaëlle précise qu'elle veut poser nue pour Li. La séance se déroule, Li donnant des conseils sur les poses à adopter et son amie finit par se montrer entreprenante. Le lendemain, Li demande à la concierge si elle a du courrier pour elle, une lettre de son père.


Quel plaisir de retrouver l'histoire de la vie de Li : dès la première page, les auteurs accueillent le lecteur avec considération. Une première page revenant dans le café où le représentant de l'étude Dupont-Bedon reprend son récit, pour le bénéfice de la famille tenant le restaurant, et tout autant pour le bénéfice du lecteur, comme un conteur attentionné rappelant le thème du récit, et la situation où il s'était arrêté à la fin du premier tome. Les dessins sont tout aussi prévenants, avec des couleurs douces à la peinture, et une description nourrie sans être obsessionnelle, une reconstitution historique solide. Dans le même temps, le lecteur sourit de la facétie des auteurs car la première case représente une femme nue. Mais ce n'est pas de la titillation gratuite : c'est l'image qui apparaît au fond de la coupelle de saké quand l'alcool a été bu : une photographie d'une qualité médiocre, le dessin devenant la représentation d'une image industrielle de la nudité féminine, ayant perdu tout potentiel érotique. Ceci n'est pas une femme nue, pour paraphraser René Magritte (1898-1967), mais ceci n'est pas non plus un récit édulcoré ou inoffensif. Comme dans la première partie de cette trilogie (tétralogie maintenant), le lecteur retrouve des références historiques précises, la vie de Li s'inscrivant dans le siècle : le Japon envahissant la Kuomintang le 19 septembre 1931, le Kuomintang de Tchang Kaï-chek et le drapeau de la république de la Chine dit Ciel bleu, Soleil blanc et Terre entièrement rouge, l'annexion de la Mandchourie, le plan d'encerclement du seau en fer, etc.



Les auteurs introduisent également des références artistiques comme celle au peintre et sculpteur français Jean-Léon Gérôme (1824-1904), ou celle à Zhu Da (1625-1705, orthographié Chu Da), et en passant à Amedeo Modigliani (1884-1920) et à Pablo Picasso (1881-1973). Ils s'amusent en reprenant des éléments culturels chinois passés en France à prendre au premier ou au second degré à commencer par deux aphorismes. On ne peut pas empêcher les oiseaux noirs de voler au-dessus de nos têtes, mais on peut les empêcher d'y faire leur nid. L'expérience, c'est comme une lanterne que l'on s'accroche dans le dos, mais qui n'éclaire jamais que le chemin parcouru. Ils jouent également avec l'idée reçue sur les tortures chinoises, dont le célèbre supplice de la goutte d'eau. S'il y prête attention, le lecteur peut relever d'autres marqueurs de cette époque, que ce soit le modèle de l'appareil photo acheté par Li, ou les robes, les uniformes, les voitures : une reconstitution historique soignée. Il retombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page avec cette belle vision d'un grand boulevard de Paris, et même avant. Au dos de la couverture et sur la page en vis-à-vis, il découvre une belle illustration au pinceau, Li cheveux au vent, des jonques et un poème écrit au pinceau en colonne de haut en bas, superbe.


En planche 12, le lecteur tombe en arrêt devant une illustration en pleine page : une vue des toits de Paris avec ces toitures en zinc caractéristiques. Il suit avec plaisir Li et Antoine se promener de toit en toit sur la page suivante, avec une grâce épatante. Par la suite, il s'arrête encore à quatre reprises devant une illustration en pleine page. La planche 31 est extraordinaire, à la peinture, sans trait encré : une colonne d'hommes serpentant sur un chemin de montagne, une magnifique image plus suggestive que descriptive où les êtres humains sont réduits à quelques tâches, et pourtant le lecteur voit bien chaque silhouette, à pied ou à cheval avec ou sans fardeau, une vision extraordinaire. En planche 44, il contemple une cité nichée dans une falaise verticale, avec son pont suspendu en bois pour y parvenir : à la fois réaliste, à la fois une étape touristique. Planche 55, il se tient immobile avec monsieur Zhang pour contempler le paysage montagneux magnifique, une autre peinture capturant l'esprit des œuvres de Zhu Da. Enfin planche 56, il retient son souffle alors que Li et son guide avance sur une mince corniche de deux planches de large, collés à la falaise verticale, agrippant les maillons de la chaine métallique spittée dans la paroi rocheuse. La séduction de la narration visuelle agit à plein du début à la fin, l'artiste adaptant son approche visuelle en fonction de la séquence, allant de cases regorgeant de détails (les rues de Montmartre, la chambre d'Antoine, la salle à manger des parents d'Antoine, etc.) à des cases plus impressionnistes (une explosion, la silhouette des arbres, les montagnes en fond de case, un rideau de pluie...). Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des représentations soignées et détaillées.



Le lecteur reprend donc le fil de la vie de Li et il a vite fait de se rappeler qu'il s'agit d'un drame. Les auteurs mettent en œuvre les conventions d'un mélodrame, sans beaucoup de pitié pour leurs personnages, émouvant leur lecteur aux larmes à plusieurs reprises. Pour autant, ils restent dans le registre du plausible. Ils ont également tôt fait de rappeler au lecteur qu'il ne s'agit pas d'une bluette (Raphaëlle mettant Li à la rue à la première occasion), ni d'une reconstitution aseptisée (le recours à une pipe à opium lors d'un vernissage, séquence faisant penser à Les aventures de Tintin : le Lotus bleu, 1934/1935). Page 23, le lecteur retrouve un niveau de cruauté similaire à celui du premier tome avec l'opération ayant transformé monsieur Zhang en eunuque : cette fois-ci il s'agit d'un individu à qui on a coupé le nez et les oreilles. L'image n'est pas très graphique, mas le lecteur est incapable de neutraliser son imagination et elle fait le reste. La cruauté peut aussi bien prendre la forme de la guerre (des avions mitraillant des civils) que celle de la torture (une séance avec des rats). L'artiste ne se complaît pas dans le gore, mais il n'édulcore pas non plus le pire. Le lecteur garde longtemps à l'esprit cette image de têtes sans corps dans des cages accrochées à un portique de signalisation au-dessus de la chaussée, dont le sang dégoutte encore sur les véhicules qui circulent en dessous. De temps à autre, le lecteur découvre une touche d'humour pince-sans-rire très savoureuse, allant jusqu'à un dessin de sexe masculin grossièrement esquissé dans une case de la page 23, totalement à sa place dans la narration, très amusante prise pour elle-même hors contexte. Ainsi il découvre la vie de Li de Paris à la montagne Tianzi dans le Hunan, romanesque, ballottée par les bouleversements de l'Histoire, une jeune femme au fort caractère, impressionnante et attachante.


Ce deuxième tome est tout aussi extraordinaire que le premier. Une grande fresque historique jouissant d'une reconstitution minutieuse et rigoureuse. Une grande fresque romanesque à l'héroïne courageuse et attachante. Une narration visuelle magnifique et vivante.



jeudi 28 avril 2022

3 minutes pour comprendre 50 moments-clés de l'histoire de la bande dessinée

Promesse tenue


Comme le titre l'indique, il ne s’agit pas d'une bande dessinée mais d'un ouvrage sur la bande dessinée. Sa première édition date de 2022 et il a été écrit par Benoît Peeters, écrivain et essayiste, scénariste de bande dessinée, en particulier le cycle des Cités Obscures, dessiné par François Schuiten. En particulier il est le co-auteur d'un ouvrage sur Chris Ware, avec Jaques Samson : Chris Ware: La bande dessinée réinventée (2010, révisé pour une nouvelle édition en 2022).


L'ouvrage commence par une reproduction d'une planche de Little Nemo in Slumberland, devenu géant et descendant le long d'une façade de gratte-ciel. Le sommaire annonce sept chapitres : Les précurseurs, L'âge d'or américain, La BD belge, Vers l'âge adulte, Le mondes mangas, L'ascension du roman graphique, La bande dessinée aujourd'hui. Puis vient une introduction de trois pages dans laquelle l'auteur se présente, ainsi que ses deux liens avec la bande dessinée : l'un comme lecteur passionné s'interrogeant sur les œuvres qui l'avaient le plus marqué, l'autre comme complice et ami d'un merveilleux dessinateur avec qui il a réalisé des bandes dessinées. Il évoque ensuite son ouverture à des traditions de BD différentes : les classiques américains, les auteurs côtoyés lors du festival international de bandes dessinées, et les mangakas rencontrés lors de ses voyages au Japon. Il passe ensuite à l'histoire de cet art, moins courte qu'on ne le croit, et au fait que de nombreux médias se soient développés après elle, de la photographie à internet en passant par le cinéma et la télévision. Il conclut en indiquant que ce livre cherche à faire découvrir la richesse du neuvième art et quelques grands moments de son histoire. Cette introduction s'achève sur une magnifique illustration en pleine page de François Schuiten.


Les précurseurs. Chaque chapitre s'ouvre avec un glossaire. Le premier explique les termes : Album, autographie, bande dessinée, estampe feuilleton, gravure, histoire en images, illustrés, images d'Épinal, légende, littérature en estampes, neuvième art, phylactère, reproductibilité technique, séquence. Puis vient un article sur deux pages, la première évoquant la biographie du créateur concerné (Rodolphe Töpffer pour le premier chapitre), et l'autre sous la forme d'un article présentant et analysant l'importance de cet auteur pour la bande dessinée, avec une illustration sur chaque page. Viennent ensuite les articles du chapitre. Ils se présentent tous de la même façon : la page de droite contient la reproduction d'une planche. La page de gauche commence par le titre, le plus souvent le nom d'un bédéaste, sous le titre se trouve la colonne centrale qui contient le développement lisible en trois minutes, dans la colonne de gauche le condensé en trois secondes, et la réflexion en trente secondes, et dans la colonne de droite deux ou trois autres biographies en trois secondes, et une citation en trente secondes. L'ouvrage se termine avec une page de sources bibliographiques, un index de cinq pages, et une page avec les remerciements et les crédits iconographiques.



Le lecteur jette un coup d'œil au sommaire qui s'avère clair et structuré. Il découvre l'introduction qui le rassure sur la légitimité de l'auteur, si tant est qu'il ne dispose pas déjà d'une idée de son parcours professionnel. Puis il entame le premier chapitre consacré aux précurseurs. Il découvre le glossaire, ayant conscience que l'auteur souhaite s'adresser au public le plus large possible, du novice curieux, au lecteur chevronné. Le premier peut apprécier la concision et la clarté des définitions, par exemple celle du mot Phylactère. Le second se fait une idée positive de l'approche en voyant la distinction entre les estampes, les gravures, les histoires en images, les imagées d'Épinal, et voyant prise en compte la dimension de la reproductibilité technique. Il parcourt ensuite les deux pages consacrées à Rodolphe Töpffer, l'inventeur de la bande dessinée : une courte biographie en seize années marquantes, chacune présentée en une ou deux phrases, un exemple de bande dessinée de ce créateur en bas de page, et sur la page de droite un texte développant et contextualisant l'importance de ce bédéaste. Le novice apprécie la densité d'informations et leur concision ; le chevronné prend la mesure du degré de précision desdites informations et de l'esprit de synthèse de l'auteur. Il passe ensuite aux cinq articles en double page de ce chapitre : Cham, Nadar, Doré, les premiers continuateurs - De Punch à L'Assiette au Beurre - D'Albert Robida à Benjamin Rabier - La Famille Fenouillard, de Christophe - De Bécassine à Zig et Puce.


Pour chacune de ces entrées, le lecteur retrouve la même structure. Il ne se demande pas dans quel ordre lire la page de gauche : il se rend vite compte qu'il peut y naviguer au gré de sa fantaisie. D'abord le texte principal en colonne au milieu : il y retrouve le même esprit de synthèse, à la fois très factuel, à la fois porteur du ressenti de l'auteur sur l'œuvre ou le thème qu'il développe. Il peut ensuite passer à la colonne de droite pour y déguster de petites bouchées : présentation de deux ou trois autres auteurs de la même époque, ou du même genre, et une citation soit du créateur présenté sur cette page, soit d'une autorité ou d'une célébrité apportant un éclairage différent et complémentaire en une remarque concise d'une ou deux phrases. Puis il passe à la colonne de gauche, avec ces deux parties : Condensé en 3 secondes, suivi de Réflexion en 30 secondes. Il est à nouveau frappé par l'intelligence des remarques, leur remarquable esprit de synthèse et d'à-propos. S'il est novice, il y découvre des observations éclairantes, d'une évidence étonnante. S'il est un amateur de bande dessinée s'étant déjà intéressé au sujet développé, il hoche la tête en se disant que ça reprend ce qu'il savait déjà, en l'exprimant d'une manière limpide. Il pense alors à la maxime de Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux (1636-1711) : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. S'il possède quelques connaissances sur le sujet, il peut ainsi voir comment l'auteur a procédé pour synthétiser son propos, le structurer, et mettre en valeur les éléments qu'il a retenus et choisi d'exposer. Il ne peut ne pas être entièrement d'accord avec ses choix, tout en faisant le constat de la logique retenue et ce qu'ils apportent à l'exposé.



Le lecteur passe alors à la découverte de la page de bande dessinée reproduite sur la page de droite. Il peut bien sûr être un peu déçu par les dimensions de la reprographie, plus petite et par le fait qu'il n'y ait qu'une seule page. S'il est vraiment difficile, il ira jusqu'à se dire qu'il aurait choisi une autre page que celle retenue, parce que ce n'est pas sa page préférée de Spirou, d'Alix, ou de la Rubrique-à-brac. Même en se montrant ainsi pinailleur, il se dit que ça n'a pas dû être une partie de plaisir de pouvoir ainsi obtenir les autorisations pour pouvoir montrer ces planches. En effet, il n'éprouve jamais la sensation que les entrées ont été choisies en fonction d'un éditeur ou d'une autorisation, mais que la démarche s'est effectuée dans l'autre sens, et que l'auteur et les éditeurs ont obtenu les droits pour chacun des articles que Peeters avait au préalable conçus et rédigés.


Le lecteur est donc vite convaincu à la fois par la forme qui peut paraître un peu éclatée de prime abord, et par les choix effectués pour que l'ouvrage conserve un format qui ne fasse pas fuir le lecteur de passage. En effet, au gré de son envie du moment ou du sens du vent, le lecteur commence par la colonne ou le morceau d'article qu'il veut, les lit dans l'ordre que lui souffle son inspiration, et revient même lire les parties les plus courtes après le texte de développement pour relever un lien qu'il n'avait pas perçu de prime abord. En jetant un nouveau coup d'œil au sommaire, il perçoit comment l'auteur a composé son ouvrage, parvenant à trouver un ordre logique, à la fois d'un point de vue chronologique, à la fois d'un point de vue géographique. À l'évidence, un ouvrage de 160 pages ne peut pas passer en revue tous les bédéastes, ni toutes les déclinaisons de ce média. L'auteur a retenu sept axes de développement, chacun constituant un chapitre : Les précurseurs, L'âge d'or américain, La BD belge, Vers l'âge adulte, le monde des mangas, L'ascension du roman graphique, La bande dessinée aujourd'hui. Là encore, le lecteur peut estimer que certains choix sont sujet à discussion, et qu'il y a des oublis manifestes, et donc forcément scandaleux. Pour chaque chapitre, Peeters a sélectionné un créateur qu'il a estimé être le plus emblématique, dans l'ordre : Rodolphe Töpffer (1799-1846), Windsor McCay (1871-1934), Hergé (1907-1983), René Goscinny (1926-1977), Osama Tezuka (1928-1989), Alan Moore (1953-), Chris Ware (1967-). Mais bon, avec un peu d'honnêteté intellectuelle, le lecteur se rend compte que les auteurs qu'il tient comme essentiels, non pas pour lui sur le plan affectif, mais pour leur apport à la bande dessinée figurent dans les pages suivantes, soit bénéficiant d'une entrée en leur nom, soit d'un bref encart dans la colonne de droite.



De même, en fonction de son parcours de BD, le lecteur peut percevoir vers quoi les goûts de Benoît Peeters le portent plus, et par différence, le portent un peu moins. Par exemple, la page consacrée aux Shonen peut paraitre un peu légère. Il peut paraître surprenant que les fumetti n'aient pas droit à une entrée, ni les manhwas, même s'il reste entendu qu'un tel ouvrage n'est pas de nature encyclopédique. Pour autant chapitre après chapitre, il voit se dessiner une image historique et de grande envergure sur ce média, qui ne se contente pas de lieux communs ou de superlatifs, qui contient une densité d'informations extraordinaires, et qui se nourrit d'une lecture assidue de BD en tout genre, et de réflexions poussées. Le lecteur novice s'en rend compte quand il se dit que l'auteur vient d'exprimer clairement ce que lui lecteur a déjà confusément ressenti. Le lecteur expérimenté s'en rend compte quand il parcourt une entrée sur un auteur ou un sujet qu'il connaît bien et que dans une phrase simple, il identifie une réflexion pointue et pénétrante sur un élément technique ou historique qui n'a rien de trivial.


Le titre de l'ouvrage sonne comme une promesse creuse, comme un slogan marketing. En entamant ce tome, le lecteur découvre un ouvrage d'une grande rigueur, d'une grande richesse, rendant accessible des principes, des idées et des concepts qui n'ont rien d'évident avec une clarté peu commune. Il lui suffit de se livre à l'exercice de reformuler ce qu'il a lu, à un interlocuteur, pour se rendre compte de la précision du vocabulaire employé, et de l'intelligence des phrases, car y changer ne serait-ce qu'un mot revient à modifier le sens et devenir confus. Il prend un grand plaisir à lire chaque entrée, avec sa structure en apparence éclatée qui génère une lecture rapide et savoureuse, car le texte n'a rien de l'aridité d'un article encyclopédique, et il a tout de l'entrain d'un vrai amateur de BD partageant sa passion. Pour le novice, ce livre ouvre des horizons insoupçonnés, générant une soif de lecture devant tant de merveilles qui ne demandent qu'à être lues. Pour un lecteur expérimenté, il remet en place quelques notions dans une perspective historique, il en clarifie d'autres, et en approfondit même certaines, avec une iconographie d'une rare richesse, et d'une pertinence extraordinaire. Indispensable.



mardi 26 avril 2022

Double Masque - Tome 6 - L'Hermine

La vie n'est qu'une pantomime.


Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 5 - Les Coqs (2011) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 54 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de ca mort de Napoléon (1769-1821).


Le 28 novembre 1804 – 7 frimaire an XIII – l'empereur et le pape Pie VII entrent dans Paris. Il y a foule pour les accueillir, jamais il n'y eu t tant de monde dans la capitale. L'on promet des réjouissances à nulles autres pareilles. Les prix s'envolent : si vous voulez assister au passage du cortège d'un balcon, il vous en coûtera 600 francs. Des croisés d'une fenêtre où l'on s'entasse, 400. Et ainsi de suite… Le monde est merveilleux qui peut dépenser tant d'argent pour une fête. Mais le temps presse ! Et tandis que Bonaparte veille aux derniers détails du sacre qui fera de lui l'empereur de tous les Français, sa Sainteté Pie VII reçoit les grands corps de l'État : Fontanes pour le corps législatif, François de Neufchâteau pour le Sénat, Fabre de l'Aude pour le tribunat. En fin de journée, le pape est épuisé. Né Barnabé Chiaramonti à Césène, il est de santé fragile, mais animé d'une volonté, d'une force de caractère qui lui permet d'affronter les épreuves. Celles-ci ne lui seront pas épargnées. Ainsi, au dernier moment, alors que le pape songe à se reposer, le cardinal Fesch lui murmure quelques mots à l'oreille.



Joséphine de Beauharnais demande une audience : elle vient avouer au pape que Napoléon et elle ne sont pas mariés religieusement. Il est décidé que le cardinal Fesch bénira cette union. Jean-Jacques-Régis de Cambacérès va en informer Napoléon Bonaparte qui se demande pour quelle raison son épouse en a informé le pape. Le cardinal Fesch en informe le nonce Zaponi afin qu'il prépare la cérémonie. Ce dernier y voit une belle occasion de réaliser un attentat à la bombe. Il regagne son bureau où il est attendu par l'abbé Sathanase, un conspirateur, qui vient se mettre au service du nonce. Celui-ci indique qu'il lui manque une bombe pour réaliser son attentat. L'abbé indique qu'il sait où elle se trouve : chez celui qui l'a conçue, un étudiant du nom de Carliez. Il reste juste assez de temps pour qu'il aille l'y chercher et qu'il la ramène. Il se précipite dans Paris, dans cette nuit folle où tout se bouscule, les bénédictions comme les massacres. Il arrive dans l'échoppe de l'étudiant, mais c'est à son tour d'avoir un pistolet plaqué contre sa tempe, car l'Écureuil est déjà sur place, l'attendant, après avoir fait parler Carliez.


C'est le grand dénouement qui culmine avec la cérémonie du sacre de Napoléon Bonaparte qui devient empereur dans la cathédrale de Notre Dame de Paris, en se couronnant lui-même, puis en couronnant son épouse Joséphine le deux décembre 1804. Dans cet album à la pagination un peu étoffée (54 pages), Jean Dufaux met en scène plus événements historiques : l'entrée du pape Pie VII (1742-1823) dans Paris, le mariage religieux de Joséphine et Napoléon, le sacre lui-même, depuis l'arrivée des invités et de la foule dans la cathédrale, jusqu'au couronnement. C'est magnifique de bout en bout : il est visible que Martin Jamar a passé un temps fou sur ses planches pour réaliser une reconstitution historique précise, authentique, totalement immersive. Le lecteur retrouve ce qu'il considère être comme un dû : la représentation des rues de Paris, la décoration intérieure des appartements, le mobilier d'époque, les tenues vestimentaires conformes à la réalité historique. Cela va sans dire, mais cette authenticité représente à la fois un travail conséquent de recherche pour ne pas se tromper sur un modèle de carrosse, ou une tenue d'apparat, à la fois un investissement de temps et de motivation pour tout représenter dans le détail. Le lecteur constate que plus il tourne les pages, plus les planches regorgent de détails de plus en plus fins.



Le faste commence en planches 32 & 33. Planche 32 : une vue extérieure en plan large de Notre Dame de Paris, sur laquelle il ne manque aucune sculpture décorative, aucune gargouille, devant des badauds et quelques gardes à pied ou à cheval, puis une représentation d'un chapiteau adossé à la cathédrale et une centaine de soldats, à cheval ou à pied, prêts à se déployer. Planche 33 : en arrière-plan, le cordon de policier et quelques badauds, sous le chapiteau un fiacre s'est arrêté pour laisser descendre sur le tapis rouge, des invités prestigieux, un autre attend derrière, une trentaine d'invités en habits discutent en attendant de pouvoir entrer. Dans les cases du dessous, le lecteur passe de monsieur de Talleyrand à monsieur Berthier, pouvant ainsi admirer à loisir leur tenue. La richesse de ce passage n'est qu'une mise en bouche : le sacre se déroule de la planche 38 à la planche 45, et les dessins font honneur au faste de la cérémonie et au nombre d'invités, par leur richesse et leur minutie. Avec des traits d'une finesse exquise et d'une assurance remarquable, Martin Jamar donne à voir l'hermine bien sûr, les décorations des murs de la cathédrale pour le sacre, les motifs des tapis, la richesse des tenues officielles, des toilettes de ces dames, sans s'épargner aucune peine. Il représente aussi bien des groupes de personnages de plain-pied, qu'il construit des perspectives pour une vue générale, en particulier de l'enfilade de la nef, dans une image à couper le souffle. Dans les dernières pages, le lecteur a encore droit à une vue du ciel de la cour des Adieux du château de Fontainebleau, et à une vision meurtrière d'une charge lors d'une bataille napoléonienne. C'est un festin pour les yeux de bout en bout.


Découvrant progressivement l'incroyable consistance de la reconstitution historique, le lecteur sent l'intrigue passer en arrière-plan dans son esprit. Il est vrai qu'il arrive à ce dernier tome avec une forme d'a priori : peu probable que le scénariste parvienne à apporter les éléments supplémentaires nécessaires pour que tous les éléments des tomes précédents fassent sens. Il faut distingue plusieurs facettes de la série. Pour commencer, l'intrigue de premier niveau est menée avec une élégance certaine : les conspirateurs parviendront-ils à assassiner Napoléon Bonaparte avant qu'il ne soit sacré ? Bien sûr la réalité historique donne la réponse avant d'avoir lu ce tome, mais le scénariste ayant pris une ou deux libertés avec la vérité historique précédemment… Non, le Sacre se déroule bien conformément à ce que relatent les manuels d'Histoire. Deuxième facette : comment le complot sera-t-il déjoué ? Dufaux continue de bien s'amuser en montrant que les plans les mieux préparés ne se déroulent jamais comme on s'y attend. Amusant de voir comment l'Écureuil contrecarre les comploteurs. Surprenant de voir comment la Torpille continue d'être au centre des événements. Le fil narratif des masques parvient également à un dénouement cohérent dans la perspective de la série, avec une explication de l'origine de la dame voilée, et de la nature des masques. Il n'y a que l'évolution de la personnalité de Camille de Lestac qui semble détonner car son ressentiment à l'encontre de François disparait sans explication au profit d'un autre sentiment.



Le scénariste assume jusqu'au bout l'élément fantastique qu'il a introduit dans cette évocation de cette partie de la vie de Napoléon Bonaparte : les masques, la dame voilée, Fer-Blanc. Il y ajoute une forme de prescience de la dame voilée sous une forme très déstabilisante. Quand la Fourmi se rend dans son appartement, il découvre le nom des futures batailles napoléoniennes sur les poutres apparentes du plafond : Austerlitz, Lodi, Friedland, Rivoli, Wagram, Marengo, Arcole, Moskowa, Iéna, Waterloo. Le lecteur prend ce moment comme une bizarrerie supplémentaire. Il se souvient que l'auteur avait fait de même dans sa précédente série avec Martin Jamar, sur la Commune de Paris : intégrer un élément fantastique. Le thème du masque joue sur deux sens : l'obligation en tant qu'homme politique de porter un masque pour pouvoir progresser, et l'idée que Napoléon comme la Fourmi s'interrogent sur ce que peut être la vie de l'autre. En l'état, cet artifice narratif semble un peu basique. Le lecteur regrette également de ne pas en apprendre plus sur la préposée du Mont de Piété et les boîtes qu'elle entrepose. Dans la toute dernière page, le lecteur a un aperçu d'une bataille napoléonienne : une charge entre deux armées, un massacre et un carnage assurés. L'auteur en profite pour boucler sa métaphore sur l'abeille et la fourmi, et le lecteur y voit autre chose. Il repense à une phrase de Jean Dufaux dans une de son introduction faisant part de sa sensation de se perdre dans la vie du grand homme. Il se dit que le scénariste emploie l'élément surnaturel pour rendre compte à la fois du destin, cette combinaison des circonstances d'un configuration historique unique, et de l'impossibilité de deviner les pensées intimes de Napoléon, de ne pouvoir que supputer tout en sachant que la réalité était de nature différente, une sorte d'entreprise de reconstitution vaine et vouée à l'échec. Vu sous cet angle-là, ce qui peut sembler être de la désinvolture de l'auteur pour son intrigue prend un autre sens : une forme d'humilité quant à la prise de conscience qu'il est impossible de faire revivre Napoléon Bonaparte, individu trop grand pour que quiconque puisse prétendre en rendre compte avec justesse.


Cette série se termine dans une apothéose visuelle d'une richesse inouïe, une reconstitution historique des fastes du Sacre, avec un soin enthousiasmant. Le scénariste mène son intrigue à terme, en établissant la logique des éléments surnaturels. Il reconnaît avec humilité son incapacité à faire revivre un personnage aussi hors norme que Napoléon Bonaparte.