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jeudi 21 avril 2022

Capricorne, tome 6 : Attaque

Suppression de la littérature subversive et dégradante

Ce tome fait suite à Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, ainsi que l'album Le Fragment 


Capricorne, Ash Grey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans l'occulte et le surnaturel. Une d'entre eux a identifié le logo porté sur leur uniforme : l'organisation du Concept, une association ou un parti politique, c'est un peu vague. Le fourgon sort de la ville et arrive dans une zone dégagée. Il pénètre dans l'enceinte d'un camp où sont déjà rassemblés environ deux cents prisonniers. Les soldats font sortir les occultistes du fourgon et indiquent que les hommes doivent aller se rassembler d'un côté, et les femmes de l'autre. Granitt, le commandant du camp, arrive sur le grand terrain en plein air où les prisonniers attendent debout en rang. Un soldat s'approche de lui et l'informe : cent-douze hommes et cent quatre-vingt-sept femmes. Le commandant n'est pas étonné : c'est normal, les hommes sont moins tentés par les niaiseries métaphysiques. Raison de plus pour adopter un régime strict envers ces cent-douze égarés.



Le commandant Granitt s'adresse alors aux prisonniers. Il y a deux lignes à ne pas franchir : un, l'évasion, deux la fraternisation. Toute tentative d'évasion entraîne l'exécution immédiate. Toute tentative de pactiser avec les gardiens entraîne la détention individuelle sans lumière ni nourriture. Un détenu intervient pour demander pour quelle raison ils sont là. Les soldats le mettent en joue. Le commandant continue : aujourd'hui a commencé la conquête du monde par le Concept ! L'humanité va apprendre à vivre en se conformant à certaines règles. Il ne s'agit pas de restreindre, mais de libérer, libérer à l'échelle mondiale, tous les hommes. Sauf les prisonniers. Ésotérisme, mysticisme, occultisme ! Des maladies qui dégradent l'espèce humaine ! Des maladies transmises par les voyants, oracles, sorciers, mages, astrologues et autres nécromants ! Les prisonniers sont les virus qui contaminent le cerveau, le cancer qui ronge la raison ! Après ce discours terrible, le commandant rentre dans son bureau. LIBERTÉ ET TRADITION ! Les idées du Concept submergent le continent américain comme un raz-de-marée ! Leurs troupes extrêmement bien entraînées n'ont aucune difficulté, malgré de rares récalcitrances ici et là, à persuader les concitoyens du bienfondé de leur cause.


À la fin du tome précédent, le lecteur avait conscience qu'il avait terminé un premier cycle, celui permettant d'arriver à la fin des événements racontés dans la série Rork. La première page montre les personnages principaux, sans autre référence aux tomes précédents. Dans ce tome, l'auteur reprend l'organisation du Concept et la sphère métalliques avec les pointes qui en jaillissent, deux ingrédients apparus pour la première fois dans le tome 3. Le lecteur pourrait donc quasiment commencer par ce tome 6, sans ressentir l'impression qu'il lui manque des morceaux pour comprendre. Le fil directeur est très simple : un groupe d'individus armés forcent la porte du héros, et l'emmènent de force dans un camp de prisonniers, dédiés aux praticiens du surnaturel. L'histoire est racontée de manière linéaire et chronologique, avec juste l'évocation de l'enfance de Jefferson, le fils du commandant du camp, le temps d'une page. La tension narrative est générée par l'absence d'explication concernant le Concept, sa prise de pouvoir sur tout le territoire des États-Unis, les maltraitances infligées à Capricorne pendant sa détention, et l'éventualité d'une évasion. À quatre reprises, l'auteur intègre un court texte, un facsimilé du journal édité par le Concept, dans lequel ses principes politiques sont exposés.



Tout du long de ce tome, l'artiste met en images les méthodes dictatoriales de l'organisation du Concept, évoquant des photographies ou des reportages de dictatures bien réelles. Ça commence avec le groupe de quatre soldats qui entrent dans le salon en tenue militaire, le fusil prêt à tirer. Ça continue avec le coup de crosse dans le torse d'un civil, sans semonce, ni provocation. Les militaires regroupent les individus arrêtés dans des fourgons où ils sont enchaînés. Les planches 4 & 5 sont occupées par un unique dessin, une vue de dessus du grand terrain au milieu du camp d'emprisonnement, et des baraques autour. Par la suite, le lecteur ne peut que compatir en voyant les prisonniers résignés avancer docilement dans une file, les fusils se lever vers le premier qui manifeste un signe de désaccord, l'intensité de la conviction fanatique du commandant avec une conviction inébranlable dans ses idées, le passage à tabac bien violent du prisonnier incapable de se défendre, le prisonnier abattu en plein milieu du grand terrain vide depuis un mirador, les cadavres alignés allongés à même le sol, les soldats avec un casque masquant une partie de leur visage ce qui les déshumanise et leur sert de barrière entre eux et les actes qu'ils commettant, sans oublier les grosses bottes pour écraser ce qu'ils foulent. Cette imagerie est d'autant plus efficace qu'Andreas ne la surjoue pas, mais reste à un niveau plausible, ordinaire même.


Dans les extraits du courrier du Concept, il développe les thèmes classiques : liberté et tradition, bienfondé de la cause, droit au bonheur et protection de la propriété privée, valeurs traditionnelles de la nation, jeunesse gangrénée, population trop naïve proie des mystiques et voyants, une main ferme et intransigeante, une vie meilleure dans l'ordre et la sécurité, la réorganisation rigoureuse de la vie économique et sociale par une discipline draconienne, la suppression de la littérature subversive et dégradante pour l'image de l'homme, travail, industrie, civilisation, méfaits de la colonisation, l'unification des consciences par une doctrine limpide et positive, par une méditation orientée vers ce qui devrait être (et non ce qui semble être !), ceci à l'exclusion d'autres dogmes, philosophies ou croyances, une cause juste et forte. L'auteur sait mêler des aspirations humaines très basiques, avec une méthode ferme qui nécessite de supprimer les individus rétifs ou rebelles. Andreas a fait le choix d'une dictature de type militaire, peut-être que vingt ans plus tard il opterait pour une forme de coercition sociale et politique plus insidieuse. Il sait trouver les mots justes pour faire ressentir le schéma de pensée qui exclut les non-conformistes : le lecteur réprime un frisson quand le commandant stipule qu'il déteste l'ambiguïté. Il faut rentrer dans le moule, ou sinon…



Le lecteur se retrouve tout autant surpris que les personnages par la soudaineté de cette prise de pouvoir. Il lui faut bien se rendre à l'évidence : les troupes du Concept sont au pouvoir, peu importe comment ils s'y sont pris, ce n'est pas l'objet de ce tome. Comme dans les tomes précédents, il est sous le charme de la narration visuelle : découpage de page en bandes de cases, cases de la largeur de la page, cases en insert, dessins en pleine page, composition en drapeau avec une case de la hauteur de la page et les autres accolées en pile. À plusieurs reprises, il se rend compte comment le découpage de la page accentue la force de la narration. Dès la première page, 10 cases, les 4 premières montrant le bon moment que passent les trois amis, puis une bande de quatre cases pour montrer la soudaineté avec laquelle les soldats pénètrent dans le salon. Dans la planche 17, une magnifique image déformée de Granitt et Capricorne qui se reflètent sur la surface bombée du pot métallique contenant le café, les images décalées au lieu d'être alignées dans une bande pour montrer l'état désorienté de Capricorne qui vient d'être passé à tabac (planche 18), la case qui occupe les deux tiers de la planche 22 avec une vue de dessus de la cour et le prisonnier fauché par une balle en surimpression avec le bas des jambes qui dépassent de la bordure de la case, les exagérations stylistiques sur les visages pour augmenter l'intensité d'une expression, quelques plans fixes pour montrer une action dans sa durée (par exemple l'autopsie en planche 35), l'onomatopée d'un hurlement devant le décor en fond de case et avec les personnages devant l'onomatopée comme si le cri affreux faisait partie intégrante de l'environnement, etc. Dans ce tome encore, le lecteur peut mesurer l'influence des comics américains pour aboutir à une narration visuelle plus efficace, plus percutante. Il prend le temps de savourer 12 pages silencieuses, les images portant toute la narration, en l'absence de mots.


Arrivé à la dernière page, le lecteur constate que ce tome constitue le prologue ou le premier chapitre d'une histoire plus longue, en 4 tomes. Dans le même temps, il éprouve la sensation d'avoir lu un chapitre complet avec un début et une résolution partielle qui appelle une suite. La narration visuelle est toujours aussi personnelle, à la fois dans les visages et dans les compositions de pages. Dans ce tome, Andreas s'en tient à montrer l'effet d'une prise de pouvoir par une force militaire non démocratique, mais avec une propagande séduisante. Le prix à payer ne semble pas énorme : renoncer aux médiums et accepter qu'ils soient rééduqués. L'histoire reste un récit d'aventure, avec une évasion pleine de suspense, une exploration des laboratoires avec Brent Parris, un prisonnier bien mystérieux, et une touche de surnaturel se manifestant par un épisode télépathique. Le lecteur en ressort bien ferré, impatient de découvrir la suite.



mardi 19 avril 2022

Le Lama Blanc -Tome 6 - Triangle d'eau, triangle de feu

Un criminel repenti est plus utile qu'un pêcheur mort.


Ce tome fait suite à ‎Le Lama Blanc -Tome 5 - Main fermée, main ouverte (1991) qu'il faut avoir lu avant. Ces 6 tomes forment une saison complète et il faut avoir commencé par le premier. La parution initiale de celui-ci date de 1992. Il comporte 54 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


Les rapaces volent dans le ciel et les pauvres paysans du village qui accueillit Gabriel encore enfant travaillent une terre aride, sèche et craquelée, se demandant pourquoi ils s'acharnent à labourer cette terre maudite. Un ancien répond qu'ils sont les enfants de cette terre, et que si elle meurt, ils mourront aussi. L'un d'eux aperçoit un homme qui vole dans le ciel. Conformément à sa décision, Gabriel Marpa revient une dernière fois à cet endroit où il a détruit le village en provoquant des tremblements de terre, et où il a soulevé la terre, la rendant stérile, et massacrant tous les animaux. Il apparaît comme un individu émacié, assis dans la position du lotus, volant dans les airs. Les paysans s'en prennent à lui, lui jetant des cailloux, le ridiculisant en pointant du doigt qu'i a consacré tous ses efforts à devenir un saint pendant que, eux, meurent de faim. Gabriel prend conscience qu'ils ont raison. Il décide de mettre pied à terre, et leur déclare qu'il leur vient en aide. Il est identifié par tante Detchéma et oncle Késang qui indiquent aux paysans que c'est lui qui a détruit le village, leurs récoltes et leurs bétails : c'est un magicien noir. Les villageois se ruent sur lui et commencent à le rouer de coups de bâton. L'un d'eux a l'avant-bras transpercé par une flèche. C'est Péma qui l'a décochée et qui se rue sur Detchéma pour la frapper.


Gabriel Marpa intervient. Il lui demande de l'épargner. Grâce à la méchanceté de cette pauvre femme, il a connu la misère. C'est grâce à la misère qu'il a connu le grand éveil. Péma et lui sont dans une quête qui est située à l'opposé de celles que suivent la plupart des êtres de ce monde. Il faut avant tout apprendre à pardonner. Ces paysans ont raison : il a détruit ce pays en provoquant une catastrophe, en provoquant la grêle et par voie de conséquence la sécheresse. Le temps est venu de réparer les préjudices et non de les châtier. Que cesse la haine ! Gabriel Marpa se tient bien droit, il écarte les bras et il en appelle aux esprits de l'eau, aux esprits du feu. Le vent se lève, les nuages s'amoncellent, les éclairs déchirent le ciel. La pluie se met à tomber abondamment. Les animaux reviennent, les plantes renaissent. Ils arrivent de partout : les moutons, les chèvres, les yacks, tout le bétail disparu. L'orge pousse à vue d'œil. Les paysans sont comblés et ils repartent vers leurs habitations. Péma constate qu'aucun d'eux n'a été capable de remercier Gabriel. Ce dernier demande à Péma de le conduire à sa mère Atma, et il ordonne à Detchéma et Késang de les suivre. Après quelques heures de marche, Gabriel se tient devant le cadavre desséché de sa mère : il ne reste que la peau sur les os.



Gabriel Marpa est en pleine possession de ses pouvoirs, sa gloire étant révélée, dans un état de plein Éveil. Que lui reste-t-il à accomplir ? Il lui reste à revenir dans le monde matériel, et à prendre sa place dans la société civile. Il est venu le temps des hauts faits et des miracles. Il renoue avec les paysans qu'il avait maltraités, à nouveau pas dans une approche de culpabilité catholique, mais avec une reconnaissance de son acte criminel qui les a plongés dans la misère. Il ne fait pas pénitence, ou acte de d'expiation : Gabriel Marpa vient faire amende honorable et réparer ses torts, comme un individu responsable mettant à profit ses capacités extraordinaires. Il ne demande pas pardon à un dieu, mais vient en aide à son prochain. Son attitude capte l'attention du lecteur, encore sous le coup de l'acte barbare qu'il a commis dans le tome précédent : la suite de son comportement n'est pas celui d'un croyant catholique repenti. De ce point de vue, le scénariste reste dans une culture bouddhique avec le principe que les mauvaises actions ne peuvent pas être effacées (elles doivent être équilibrées par une quantité équivalente d'actions bonnes et utiles). L'individu observe les règles morales et religieuses de bonne conduite pour se libérer du cycle des réincarnations. La réalité matérielle n'est qu'illusions. L'homme saint ne recourt jamais à la violence, et faire du mal aux autres est faire du mal à soi-même, du fait de l'interdépendance universelle entre les êtres vivants. Ainsi, si les religions du Livre et la religion bouddhique partagent des valeurs morales communes, le lecteur ressent bien que l'usage des mots Saint, Miracle dans le contexte de cette histoire prend un sens différent car la culture est différente. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut estimer que la notion de pardon fait plus sens dans le contexte du bouddhisme, avec l'exemple du sort que Gabriel Marpa réserve à Tsöndu, celui qui a tué ses parents. Quelques pages auparavant, parlant de lui, un moine déclare qu'un criminel repenti est plus utile qu'un pêcheur mort. Ici ce sont les êtres humains qui pardonnent, et pas Dieu.


Gabriel Marpa a acquis la pleine maîtrise des pouvoirs qui accompagnent son statut d'homme saint. Il en acquiert encore un autre au cours de ce tome. Il est maintenant un individu à l'apparence assez maigre, à la longue chevelure négligée, uniquement vêtu d'un pagne. L'artiste le représente de manière descriptive et factuelle, ne jouant que sur la couleur quand il réalise un miracle. Le lecteur voit donc un simple être humain, avec des capacités extraordinaires. Visiblement, il maîtrise son métabolisme au point de ne plus souffrir du froid, ce qui était déjà le cas dans le tome précédent. Il lui suffit d'étendre les bras pour faire pleuvoir, et il dispose toujours de cette faculté de sortir de son corps sous forme d'ectoplasme spirituel, et même de faire apparaître d'autres formes ectoplasmiques. Les dessins sont en phase avec le choix du scénariste de présenter les capacités extraordinaires de Gabriel, comme des sortes de superpouvoirs, sans s'appesantir sur leur logique de croyance, ou sur les tenants de la Foi bouddhique. D'un côté, cela reste dans la continuité des tomes précédents : de l'autre, le lecteur voit un individu doté de capacités surnaturelles, parce que c'est comme ça, ce qui peut s'avérer un peu frustrant.



Dès la scène introductive, Bess a plus à représenter que des zones désertiques rocheuses et des paysans en haillons. Il commence par mettre en scène le conflit entre le saint descendant littéralement du ciel pour revenir parmi le commun des mortels. La mise en scène est remarquable dans sa gestion de l'espace, du placement des personnages du relief montagneux, de l'intervention des différents protagonistes : tension narrative, lisibilité parfaite, enchaînement des actions logique et naturel. Lors des miracles (pluies et retour du bétail), le lecteur se rend compte que l'artiste continue à jouer sur les couleurs, s'écartant du naturalisme pour souligner le caractère extraordinaire de cet individu qui devient jaune pâle, ou le ciel qui devient violet quand les éclairs se déchaînent. La scène suivante est tout aussi extraordinaire, alors qu'il ne reste plus que quatre personnages dans cette zone montagneuse désertique, et que Gabriel découvre le cadavre de sa mère. Gabriel réalise une autre forme de miracle, ce qui se reflète dans le comportement de Detchéma et Késang, dans leur langage corporel, autant que dans l'expression de leur visage. La scène suivante est extraordinaire : Gabriel fait face aux moines soldats du monastère de Chapkori. L'artiste adapte sa narration visuelle en conséquence, en particulier le découpage, usant aussi bien d'un nombre élevé de cases par page (jusqu'à 11), que d'une case panoramique étalée sur deux pages en vis-à-vis pour rendre compte du massacre. Une fois l'autorité de Gabriel Marpa restaurée dans le monastère, Bess représente à nouveau la caverne contenant le cristal et les huit cercueils de pierre. Comme la fois précédente, il ne se contente pas de vagues formes de pierre pour aller plus, il investit le temps nécessaire pour montrer chaque roche, sans oublier les cordes tendues avec les tissus accrochés dessus. La suite est tout aussi remarquable sur le plan visuel, que ce soit l'architecture du monastère et l'aménagement des pièces intérieures, ou les scènes de rassemblement des moines.


Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu pour une sensation de pleine immersion, et avoir l'impression de côtoyer les personnes présentes. Il se laisse porter par le scénario curieux de découvrir les nouvelles épreuves que Gabriel Marpa va affronter, en plus du parachèvement de son ascension spirituelle. Rétrospectivement, il se dit que le scénariste mène fort logiquement son récit à son terme. Il se demande comment Gabriel va pouvoir gérer l'affrontement inéluctable contre les moines soldats bien déterminés à l'occire, comment il va traiter le tulkou imposteur et le lama illégitime. À nouveau, Jodorowsky se montre un conteur extraordinaire, que ce soit dans la mise en scène du combat qui permet au lecteur de croire à ce qui arrive aux moines soldats, à la fois dans la façon de mettre en scène les valeurs morales associés au bouddhisme, en particulier le pardon, avec cette très belle maxime : Un criminel repenti est plus utile qu'un pêcheur mort. Il mène ainsi son récit à son terme avec une clôture très habile, à la fois ouverte sans avoir à expliciter ce qu'il advient de Gabriel Marpa, à la fois historique avec l'annonce de l'invasion du Tibet par les forces militaires chinoises, à la fois de manière cyclique en bouclant sur la scène d'ouverture du premier tome avec une élégance rare.


Le lecteur referme ce dernier tome de la première saison, repus et content. Il ne s'attendait pas forcément à une narration visuelle aussi aboutie et intemporelle : Georges Bess réalise une reconstitution historique remarquable, avec des personnages plausibles et naturels, et des mises en scène claires et exprimant avec conviction le propos du scénariste. Alejandro Jodorowsky raconte une histoire déconcertante, celle d'un enfant blanc qui devient un saint homme, accédant au degré le plus élevé de l'éveil bouddhique, sans trop développer la Foi associée, tout en évoquant les valeurs morales avec pertinence, et en conservant les miracles spectaculaires. Le lecteur n'a d'autre choix que d'accepter cette forme s'apparentant au roman d'aventures, tout en reconnaissant que le dogme principal de l'interdépendance universelle est présent du début à la fin. Une histoire originale qui n'a pas pris une ride et qui se lit avec un plaisir immédiat, sans nécessiter de recontextualiser l'œuvre dans la production de l'époque.



jeudi 14 avril 2022

Lentement aplati par la consternation

Récit participatif


Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn Al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue.


Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour.




Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée.



Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit.


L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville.



Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second.


Ibn Al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. Le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c’est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie.



Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux.


Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.



mardi 12 avril 2022

Viva la vida

C'est si fragile et si fort une vie.


Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. Le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité.


Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe.



Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? Le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d'œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993  à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. Le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010.


Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens.



Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. Le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en dessous.


Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée.



Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes.



Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. Le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout.


Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. Le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.



mardi 5 avril 2022

Double Masque - Tome 5 - Les Coqs

Le temps est venu de détruire nos masques.


Ce tome fait suite à Double Masque - Tome 4 - Les Deux sauterelles (2008) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il faut avoir commencé la série par le premier tome. Sa première parution date de 2011. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins, et Denoulet pour les couleurs. Il compte 46 planches de bande dessinée. Le scénariste et le dessinateur avaient déjà collaboré sur la série Voleurs d'empires en 7 tomes de 1993 à 2002. Tous les tomes ont été regroupés dans Double Masque - Intégrale complète en 2021 à l'occasion du bicentenaire de ca mort de Napoléon (1769-1821). Sur la quatrième de couverture, le scénariste a placé une citation de Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) rapportant une anecdote sur le comportement de Napoléon, destructeur par habitude et par caractère. Il indique que ces anecdotes peuvent enrichir le contenu de ce volume en sachant que des milliers d'anecdotes de ce genre ne suffiront jamais à cerner ce personnage. Certains grands hommes, ou monstres de bel acabit, échapperont toujours au cadre.


Juillet 1804. Chute brutale de la température. Temps maussade. Ciel tourmenté. Une berline s'arrête sur les falaises de Bretagne. Le pays se débarrasse de ses espions, de ses comploteurs, de ses âmes damnées… Celle-ci l'est particulièrement. Il s'agit du sinistre abbé Sathanase qui fomenta avec Cadoudal un complot visant à éliminer le premier consul Bonaparte. Les deux soldats napoléoniens servant d'escorte font descendre l'abbé de la calèche, lui indiquant qu'il est libre. Mais l'un d'eux sort son pistolet pour l'abattre dans le dos, sur les ordres de Fouché. L'autre tire son couteau de sa botte et le plante dans le cœur du premier. Une troupe d'une dizaine de rebelles surgit de derrière les rochers, venant prendre en charge l'abbé : une embarcation l'attend en bas de la falaise pour lui faire traverser la Manche. Il refuse : le Sénat vient de proclamer l'usurpateur empereur des Français. Il y a pire : La dignité impériale sera héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de progéniture, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Sathanase sait qui recruter comme allié à la capitale.



À Paris, en face de l'île de la Cité, devant une baraque sur pilotis, la Fourmi et ses hommes s'occupent de monsieur Lenormand qui les a trahis. Pour essayer de sauver sa peau, celui-ci indique que la personne qui est venue le trouver était une femme rousse, travaillant pour Fouché et s'intéressant la Fourmi. Ce dernier le remercie, et le fait jeter à l'eau pour qu'il se noie. Il sait que la jeune femme est surnommée l'Écureuil. Il va lui tendre un piège en profitant de ce que Lenormand a fourni comme information. Le lendemain en fin de journée, l'Écureuil et quelques hommes de Fouché sont en planque devant l'adresse où la Fourmi rend visite à mademoiselle Sophie pour bénéficier de ses faveurs. Cette dernière arrive en calèche mais n'en descend pas : c'est louche. L'Écureuil décide d'intervenir.


Nouvelle phase pour la série : après la conspiration de Georges Cadoudal (1771-1804) et l'affaire du duc d'Enghien, voilà que l'abbé Sathanase décide de retenter sa chance contre Napoléon Bonaparte dont le projet de se faire sacrer empereur vient d'être annoncé. Le lecteur s'attend à ce que le scénariste poursuive sur la lancée et mêle ses personnages fictifs à un événement historique. Il retrouve effectivement Napoléon Bonaparte présent dans 19 pages, Joseph Fouché (3 pages), Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (3 pages également). Dans ce tome, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) fait une apparition le temps de 3 pages. Alors qu'une des premières réunions sur les préparatifs de la cérémonie de couronnement a lieu, Napoléon passe en revue les grands de ce monde présents, chacun luttant pied à pied pour assurer ses prérogatives : Cambacérès, Murat, Beauharnais, Kellermann, Paisiello et Le Sueur, Talleyrand, et des grandes dames dont seul le prénom est mentionné, Caroline, Pauline, Hortense. Dufaux continue d'aménager les silences de l'Histoire comme bon lui semble, que ce soient les manigances de l'abbé Sathanase (personnage inspiré de l'abbé Wenborm), le projet de crime monté par Joséphine Fouché, et bien sûr la séquence de six pages au cours de laquelle Napoléon âgé de 12 ans (en 1781) reçoit la visite de la dame voilée qui lui attribue un masque et le somme de choisir un nom d'animal ou d'insecte. Il accorde également une grande place à ses propres personnages.



Le lecteur retrouve ainsi la Torpille (François), l'Écureuil (Camille de Lestac), la Fourmi, monsieur Lecanet, la préposée au Mont de Piété, et un ou deux personnages secondaires supplémentaires. Le lecteur ne regrette pas l'absence de Fer-Blanc, artifice narratif un peu désinvolte. Il revoit passer la dame voilée et ses masques. Il est un peu surpris de la longueur de la scène au cours de laquelle Napoléon se voit attribuer son propre masque : 6 pages, mais en fait celle où la Fourmi obtenait le sien dans le premier tome se déroulait sur le même nombre de pages. Il constate que le scénariste semble bien s'amuser à construire son intrigue en mettant en mouvement plusieurs personnages, chacun avec leur stratégie et leur objectif, la plupart incompatibles entre eux, et ne progressant pas à la même allure. Le lecteur se retrouve alors incapable d'anticiper comment les événements vont tourner, ce qui augmente le suspense. L'abbé Sathanase parviendra-t-il à convaincre un allié assez puissant pour nuire à Napoléon Bonaparte ? Ça peut sembler vain puisque que le lecteur connaît vraisemblablement les grandes lignes de la vie du grand homme, mais le scénariste donne l'impression de ne pas se sentir tenu par la véracité historique. Le projet criminel de Joséphine Fouché aboutira-t-il et avec quelles conséquences pour la Torpille ? L'Écureuil va-t-elle se laisser gagner par l'attirance qu'elle éprouve pour la Torpille, ou est-ce qu'elle ne pourra pas passer outre l'affront qu'il lui a fait subir ? Quel rôle vont jouer la préposée du Mont de Piété, les boîtes qu'elle recevait à la fin du tome 3 ? En outre, le lecteur commence à douter que le scénariste ait quelque intention que ce soit de fournir une explication à ces mystères, que son projet est plus de jouer sur les éléments non connus de la vie de Bonaparte, plus ou moins incarnés par la Fourmi.


D'un autre côté, impossible de résister au plaisir éprouvé à retourner auprès de ces personnages : François essayant de ne pas perdre pied face aux puissants, l'Écureuil cherchant à ne pas se compromettre, la Fourmi refusant de se laisser intimider ou de perdre sa position, Bonaparte essayant de donner un sens au masque blanc, tous bénéficient d'une réelle présence, d'une personnalité grâce aux dessins de Martin Jamar. Outre une narration visuelle précise et minutieuse, et des découpages de page classiques et efficaces, quel plaisir que de pouvoir voir chaque lieu par ses dessins. Le lecteur commence par sentir le vent et la pluie cingler son visage sur cette côte bretonne, avec ces rochers massifs, et il en profite pour prendre son temps et détailler la carriole et son attelage, ainsi que les uniformes des soldats napoléoniens. Il passe en coup de vent dans un salon où Napoléon Bonaparte écoute un officiel en tenue lui expliquer la nature héréditaire de la dignité impériale. Il s'arrête sciemment pour prendre le temps de se repaître de chaque détail du dessin en pleine page montrant une vue de l'île de la Cité depuis la berge opposée, en légère surélévation, avec deux mouettes volant au premier plan, un pont, des embarcations, une maison sur pilotis, Note Dame en arrière-plan. Une belle reconstitution historique, réalisée avec soin et minutie.



Par la suite, le lecteur monte les escaliers derrière l'Écureuil dans un immeuble de rapport. Il regarde Fouché en train de s'admirer devant un miroir en pied. Il assiste à une rencontre entre la Torpille et Lecanet sur un autre pont de Paris, avec les immeubles de part et d'autre de la Seine. Il se rend au Mont de Piété, où il attend avec tous les autres. Il regarde le fouillis qui règne dans le cabinet d'étude de Bonaparte. Il se retrouve sur les quais bas de la Seine sous les arches lors de l'entrevue entre Bonaparte et la Fourmi, puis dans la cour de l'école militaire de Brienne en 1781. Il regarde François alité dans une chambre sous les combles. Il entre avec Joséphine Fouché dans l'échoppe d'un apothicaire. Il attend avec un cortège dans une grande allée de Fontainebleau.il prend grand plaisir à assister à un spectacle de montreur d'ours. L'implication et le plaisir de l'artiste transparaissent à chaque page, dans la qualité et la clarté de chaque représentation, dans la volonté de retranscrire au plus juste et au plus précis, ces lieux et cette époque. Le lecteur en vient à se dire que le scénariste a peut-être construit son histoire dans le but principal de fournir à l'artiste des séquences qu'il prendrait plaisir à dessiner, et qu'il a lié ça avec les mécanismes conventionnels du genre romanesque.


Le sacre de Napoléon Bonaparte approche et le futur empereur souhaite résoudre un mystère lié au chef du crime organisé à Paris, auquel il est lié par un mystérieux masque dont chacun possède un exemplaire. Le lecteur n'est pas bien sûr que le scénariste sache où il aille avec les différentes composantes de son intrigue, mais elles constituent une trame de fond parfaitement adéquate pour l'artiste qui emmène le lecteur à cette époque et dans ses lieux avec une force de conviction enchanteresse.



mardi 29 mars 2022

Capricorne, tome 5 : Le Secret

De toute façon, toute fiction est le reflet d'une réalité.

Ce tome fait suite à Capricorne, tome 4 : Le Cube numérique (1999) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2000 et il compte 48 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 1 qui regroupe les tomes 1 à 5. Ce tome s'ouvre avec un texte de cinq pages comprenant une illustration par page et écrit par Miriam Ery, une journaliste fictive, résumant les événements survenus dans les tomes 5 & 7 de la série Rork, réédités dans Intégrale Rork - Tome 2 - Intégrale Rork T2.

Les aventures de Rork l'ont amené à croiser le chemin de Capricorne, avec Deliah et sa fille Sy-Ra, mais aussi Manga, pour lutter contre Mordor Gott et Dahmaloch, et à assister à la fin du cube numérique, et la destruction partielle de la bibliothèque d'Astor. Capricorne finit de prendre connaissance de ses propres aventures au travers du récit qu'en a fait Miriam Ery. Il lui fait observer qu'il y a un certain décalage par rapport à la réalité. Elle répond que toute fiction est le reflet d'une réalité. C'est la question qu'il se pose parfois en lisant ces nouvelles : est-ce qu'il vit une fiction ? Puis la conversation passe à Astor : la bibliothèque du 701 a été reconstruite à neuf et Astor, aidé par Ash, s'occupent des livres, car l'ancienne bibliothèque a été retrouvée de l'autre côté de la baie. Il faut donc les ramener pour remplir la nouvelle bibliothèque dont les travaux sont finis depuis deux jours. Astor est en train de surveiller et de coordonner la récupération des livres par une équipe de professionnels et accueille l'arrivée d'Ash avec manque de tact, n'arrivant pas à se faire à sa nouvelle coupe.

Un des manutentionnaires qualifiés apporte un ouvrage qui a l'air spécial, directement à Astor pour qu'il s'en occupe personnellement. Mais avant qu'il ne puisse le saisir pour le prendre en charge, un individu en combinaison noire moulante, avec une cagoule lui masquant le visage s'en empare et s'enfuit en courant. Astor et Ash se lancent à sa poursuite mais deux autres individus vêtus de la même manière s'interposent. Pendant ce temps-là, dans le gratte-ciel au 701 de la septième avenue, Capricorne et Miriam Ery voit arriver l'inspecteur Ron Dominic. Ce dernier vient demander l'aide de Capricorne : il a besoin de quelqu'un qui le croit. Tout a commencé il y a quelques jours : il a reçu un coup de fil et une voix lui annonçait qu'il allait mourir dans d'atroces souffrances. Des menaces, il en reçoit régulièrement, mais là il a mis du temps avant de placer la voix dans ses souvenirs. C'était Haltmann. Capricorne lui objecte que ce dernier est mort dans sa chute de l'immeuble d'en face. Dominic le sait car il était présent. Haltmann est pour ainsi dire mort dans ses bras. Il avait appelé ses supérieurs et une équipe était venue pour chercher le corps. Affaire classée. Mais ledit corps a disparu. Impossible de savoir où on l'a emmené, impossible même de retrouver l'équipe.


Il vaut mieux que le lecteur commence par lire le texte qui résume les aventures de Rork auxquelles Capricorne s'est trouvé mêlé. En effet l'auteur a conçu la présente série sur la base de cycles et le premier, composé des tomes 1 à 5, est celui qui se déroule avant lesdites aventures communes, et juste après pour le présent tome. S'il n'a pas lu Rork, le lecteur se rend compte que plusieurs intrigues trouvent leur résolution dans les deux tomes de cette autre série, et que le scénariste a bâti les quatre premiers tomes pour aboutir à ces rencontres, déjà narrées, entre les deux héros. S'il ne l'avait pas déjà remarqué, en lisant le texte, le lecteur prend conscience de la densité narrative des histoires d'Andreas, car celui-ci a bien du mal à tout condenser en un texte de 5 pages en petits caractères. En particulier certains personnages secondaires sont mentionnés : ils apparaissent dans une phrase, pour ne plus jamais être évoqués dans le reste du texte. Les illustrations sont extraites des albums correspondants, et les trames de texture sont réalisées avec des traits qui évoquent la manière de faire de Bernie Wrightson, très méticuleuse.

Pour commencer cette cinquième aventure, le scénariste reprend le principe des deux tomes précédents : un personnage vient demander l'aide de Capricorne. Après Deliah (tome 3) et l'inspecteur Azakov (tome 4), il s'agit de Ron Dominic. Au départ, le lecteur est un peu suspicieux. En effet, chef Cole avait enjoint Capricorne de se méfier de cet individu. Mais la mission semble de bonne foi : savoir ce qu'il est advenu du cadavre de Haltmann, responsable de l'organisation Le Dispositif. Dès cette planche 4, le lecteur se souvient qu'il est dans une série feuilletonnante, et qu'une partie du plaisir de lecture provient de cette forme. Il retrouve des personnages au caractère peu développé, même s'ils ne sont pas tout à fait interchangeables, ne serait-ce que par leur allure : la différence de taille entre Capricorne et Astor, et la différence de sexe avec Ash Grey (et sa nouvelle de coupe). Outre l'avertissement relatif à Ron Dominc (autre personnage sans beaucoup d'épaisseur, si ce n'est les actions qu'il a accomplies dans le tome 2), le lecteur s'amuse avec la dimension ludique consistant à replacer les pièces : le sort d'Haltmann dans le tome 2, une mystérieuse femme qui suit Capricorne, la présence régulière du peuple des égouts, le vrai nom de Manga (il s'appelle Dorian), une nouvelle carte qui fait son apparition (2 traits horizontaux, 1 vertical et 1 point noir), l'utilisation des relations avec le Club '27, le message Adieu Cathryn, les traces de pas du chat, etc. Évidemment, ce genre de construction ne fonctionne pour le lecteur que si l'auteur maîtrise cette forme de fuite en avant : il doit savoir doser les révélations, et l'installation de nouveau mystères, tout en prenant en compte le temps écoulé entre la parution de 2 tomes, de manière que le jeu ne se transforme pas en un exercice de mémoire fastidieux.


À la lecture, il apparaît qu'Andreas sait doser ses ingrédients avec art et équilibre. Même si elle est réduite à une simple fonction de romancière, le lecteur apprécie de revoir Miriam Ery en tant que personnage secondaire le temps de deux pages, montrant que Capricorne ne vit pas en vase clos avec ses deux compagnons. Il est prêt à attendre un tome ou deux avant de savoir qui est la vieille femme avec son chauffeur qui guettait la sortie du héros de son gratte-ciel. Dans le lot, une ou deux révélations tombent à plat : il n'y a pas vraiment d'enjeu à apprendre que Manga s'appelle en fait Dorian, si ce n'est qu'il n'y a pas de regret à avoir pour Manga car ce nom ne semblait avoir aucun lien avec la bande dessinée japonaise. Il découvre enfin le sens de l'une des 6 cartes du destin commentées par les vielles femmes (peut-être les moires) dans le tome 1. Il sourit avec Ash Grey alors qu'elle a été enlevée par Jochim & Achim, et qu'elle se trouve enchaînée et suspendue par les poignets, séquence sans exploitation de son physique féminin, car il sait ce qui va se produire : elle a en effet démontré une aptitude extraordinaire à se sortir toute seule de ce genre de situation… Il ne peut pas se douter de la surprise que lui a réservé l'auteur et qui justifie à elle seule le titre du présent tome.

L'habileté de la construction du récit ferait presque oublier le plaisir des yeux. Là aussi, l'artiste sait mettre à profit les conventions du genre et les faire siennes : la haute structure de la bibliothèque dans une vue en plongée à donner le vertige, la variété de la taille des cases pour accompagner les mouvements, ou au contraire se fixer sur une discussion, les séquences muettes d'une lisibilité parfaite, l'énorme entrepôt désaffecté servant de base secrète à Zarkan, le couloir aveugle dans le gratte-ciel Somerset, le gigantisme gothique de la cathédrale des Aigles, les bras mécaniques effilés du savant fou rappelant ceux du navire gigantesque du tome précédent. De temps à autre, le lecteur se rend compte du plaisir qu'Andreas prend à composer ses pages (planches 34 & 36 avec des cases trapézoïdales pour rendre compte des acrobaties du héros accroché à une corde), et de la manière dont il s'amuse avec lui. Planche 3, il remarque une case qu'il ne comprend pas, pareil pour un insert en planches 5, 7, 9, 11, 13, 15, 17, mais pas 19 ni 21. Ça recommence en page 23, et page 25, le lecteur a la confirmation de ce qu'il commençait à subodorer quant à ces cases déconnectées du reste de la planche. Arrivé à la dernière page, le lecteur sourit car sa composition renvoie à la première apparition de Capricorne dans la planche 2 du tome 1. Il se rend compte qu'il se souvient immédiatement de quand il a vu ce plan, ce qui rend patent la force composition de l'artiste qui imprime des images mémorables dans l'esprit de son lecteur.

Cinquième tome, fin de cycle, une partie des intrigues ayant trouvé leur résolution dans la série Rork : le lecteur fait le constat qu'il est toujours autant diverti par les aventures feuilletonnesques de Capricorne, aussi accroché par les mystères et récompensé par les révélations, avec une narration visuelle jouant régulièrement sur la forme. Une excellente série d'aventures nourrie par le savoir-faire et la personnalité de son auteur.



mardi 22 mars 2022

Le Lama Blanc -Tome 5 - Main fermée, main ouverte

Illusion… Tout n'est qu'illusion…


Ce tome fait suite à ‎Le Lama blanc, tome 4 : La Quatrième Voix (1991) qu'il faut avoir lu avant. Ces 6 tomes forment une saison complète et il faut avoir commencé par le premier. La parution initiale de celui-ci date de 1992. Il comporte 46 planches en couleurs réalisées par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Georges Bess pour les dessins et les couleurs.


En présence de Péma, Atma, la mère de Gabriel Marpa, vient de lui intimer d'honorer son serment : il doit la venger. Il s'assoit en position du lotus à même le sol. Une longue vibration se fait entendre. Le corps spectral du grand lama Mipam s'élève du corps de Gabriel, le dominant. Il s'adresse à Gabriel lui indiquant que ce dernier le reconnaît, qu'il est lui. Cependant le vœu de paix universel de Mipam lui interdit de tuer. Il est ici pour aider tous les êtres à parvenir à la conscience, pour les sauver. Il ne peut pas obéir à la mère de Gabriel. Ce dernier lui répond que son corps n'est pas le sien, et que dans cette incarnation, il doit obéir à sa mère. Il ordonne à Mipam de s'intégrer à lui, de lui céder tous ses pouvoirs. Le lama défunt accède à la demande de son élève. Toujours assis en lotus, Gabriel Marpa lève les bras vers le ciel, et un nuage d'énergie rouge s'élève au-dessus de lui. Cette énergie prend la forme d'un scorpion géant qui se dirige en volant vers le village. Les habitants ont tous remarqué la forme menaçante qui avance et commencent à paniquer. Gabriel abat son bras gauche, et la pince gauche du scorpion s'abat sur les cabanes, les pulvérisant d'un coup. La destruction se poursuit, alors que le corps de Gabriel est agité par de violents soubresauts : les villageois meurent sous les décombres. À chaque mouvement de Gabriel correspond un mouvement du scorpion. Atma se réjouit : il ne reste que des ruines fumantes.



Son œuvre de destruction achevée, le scorpion se dissout dans les airs. Atma exulte : la vermine est ensevelie sous les gravats, la malédiction des faibles et minoritaires vient d'accomplir ce que la puissance et le nombre n'ont jamais pu faire. Elle demande à son fils de se réjouir car il vient d'offrir à sa mère un réjouissant spectacle, il vient de la rendre heureuse jusqu'à la fin de ses jours. Elle continue : mais il ne suffit pas de tuer, une, deux, trente ou cent personnes, il faut encore exterminer des générations entières de ces porcs parfumés jusqu'à la neuvième incluse. Tout doit être rasé. Plantes, animaux, tout doit être frappé de destruction ! Elle exige un tremblement de terre, que toutes leurs infâmes maisons s'écroulent, que le village entier disparaisse, que la grêle saccage toute chose, qu'il ne reste que des pierres. Elle l'ordonne à son fils par le pouvoir du sang. Gabriel se rassoit en position du lotus et se met à psalmodier un mantra. La terre se craquèle, se fendille et s'ouvre. Il se produit un violent tremblement de terre qui met à bas toutes les constructions et qui avale les animaux domestiques et ceux de la ferme dans ses crevasses.


Ça y est : Gabriel Marpa est arrivé au terme de son voyage. Il a atteint l'illumination, il a conscience de sa précédente incarnation, il entre en pleine possession des pouvoirs de son prédécesseur. On peut compter sur Jodorowsky pour que ce moment d'accomplissement soit intriqué dans une catastrophe meurtrière de grande ampleur, exposant le terrible prix à payer. Gabriel Marpa reste un homme et il doit respecter la parole donnée à sa mère. Venant tout juste d'acquérir ses pouvoirs, Gabriel les déchaîne avec une rare violence, une absence de retenue terrifiante. Sans surprise, Georges Bess réalise des pages terrifiantes. Le lecteur peut voir le corps de Gabriel se convulser sous l'effet de la violence de l'énergie libérée. Il lit la folie dans le langage corporel d'Atma, ainsi que dans son regard : elle est ivre de vengeance, bien au-delà de toute raison. L'artiste joue à la fois sur un registre réaliste avec les pierres qui atteignent le visage ou le corps des villageois, comme des dessins réalisés sur le fait., à la fois sur une mise en scène des destructions matérielles, dans des planches pleines de bruit et de fureur. Il baigne ces moments dans un contraste entre une teinte mêlant gris, vert et marron pour la zone dénudée où se tiennent Gabriel, Atma et Péma, et le rouge vif du scorpion. Le lecteur pense avoir assisté au plus dur : il tourne la page et voit le sol se convulser, les failles s'ouvrir, la roche éclater de toute part projetant des éclats. Une scène encore plus terrifiante du fait de dessins mêlant le descriptif avec une emphase expressionniste d'une grande force.



Il est alors évident que l'éveil de Gabriel Marpa n'est pas arrivé à son terme et qu'il lui reste d'autres épreuves à affronter. En fait, le lecteur a du mal à en revenir : il n'aurait jamais imaginé que le jeune homme puisse exécuter l'ordre de sa mère de manière si directe, sans aucune retenue. Cela constitue une transgression d'une force inouïe : le héros abandonne toute retenue, et se livre à un acte de destruction délibéré, de grande ampleur. Le lecteur savait bien qu'il restait deux albums avant la fin de ce premier cycle, mais il n'imaginait pas que Gabriel allait commettre une telle abomination, et chuter. Bien évidemment, il doit maintenant expier sa faute, et le lecteur découvre que cela prend la forme d'une retraite du monde. Bien évidemment, cette retraite implique une pratique extrême de la médiation, et il va se produire plusieurs événements. Cette fois, l'épreuve consiste à surmonter ses émotions négatives, à acquérir la maturité nécessaire pour faire un usage responsable de ses capacités. Le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre parce que 35 pages de pure méditation ne constitue pas une perspective très alléchante sur le plan visuel. En réalité, il ne s'en fait pas car les créateurs ont gagné sa confiance, renouvelée à chaque tome. Effectivement cette nouvelle phase du développement personnel de Gabriel Marpa s'accomplit par la méditation, et par des événements extérieurs reprenant des intrigues secondaires des précédents tomes.


Après le déchainement de chaos, le lecteur s'attend à des pages contemplatives. Il découvre de magnifiques planches baignant une teinte grise et blanche avec l'arrivée des charognards qui comptent bien se repaître du corps de Gabriel. Il se retrouve devant le cadavre momifié de maître Kouchog en position du lotus, et les dessins mêlent réalité et vision spirituelle, sans solution de continuité. Le dessinateur joue sur la taille des rapaces, passant de gros vautours à des aigles d'une dimension un peu exagérée pour attester qu'il s’agit d'une licence artistique relevant de la spiritualité. Il voit les eaux vertes d'un lac de montagne, puis le ciel rose, toujours avec des choix de couleurs inhabituels, et totalement adaptés. Il ressent la lourdeur des flocons de neige en train de tomber paresseusement sur trois voyageurs. Il se retrouve dans une immense zone en ruine, baignée dans une lumière verdâtre pour un combat des plus singuliers. Il voit un individu perdre toute consistance, littéralement se déliter dans l'air, avec un effet de rouge et rose très parlant. Il se rend compte que les cases deviennent de plus en plus blanches, alors que Gabriel Marpa très affaibli sent ses dernières forces le quitter en trébuchant dans la neige, sous les flocons. Il prend conscience que le corps de Gabriel n'a plus la couleur de la peau, mais passe d'un vert de pourriture ou de faiblesse, à un doux jaune irradiant sa force spirituelle. Georges Bess épate le lecteur du début à la fin donnant une apparence très réaliste, presque de reportage, à ses dessins, alors même qu'il quitte le registre réaliste à presque chaque page pour traduire en image les émotions, et la vie spirituelle intérieure des personnages. Du grand art.



Le lecteur suit donc le cheminement d'expiation de Gabriel Marpa pendant les deux tiers du récit. il se dit d'ailleurs qu'il ne s'agit pas d'expier car ce n'est pas la religion catholique, ce qui continue à rendre d'autant plus choquant le massacre auquel Gabriel Marpa s'est livré, pour honorer la parole donnée à sa mère. Il se retire du monde es hommes pour vivre comme un reclus, sans ressources matérielles, au plein cœur de l'hiver dans la haute montagne. Le scénariste vogue lui aussi entre réalisme et métaphore. D'un côté, Gabriel trouve des pousses pour se nourrir, de l'autre ce n'est pas un régime équilibré permettant de lutter contre le froid. D'un côté, il s'assoit en position du lotus pour ne pas dépenser d'énergie inutilement, de l'autre il n'est vêtu que d'un pagne ce qui ne permet pas de résister au froid, quelle que soit la constitution de l'individu, ou son métabolisme. Pour autant, le lecteur ne s'en offusque pas car dans le tome précédent Gabriel avait déjà acquis des pouvoirs surnaturels, et il ne s'agit là que de la continuation de cette représentation littérale d'un cheminement spirituel au-delà de ce que peut réaliser le commun des mortels. En cours de route, Gabriel se trouve ramené en compagnie d'êtres humains. Le lecteur sourit une première fois en voyant son parcours se rattacher à une intrigue secondaire laissée en jachère depuis plusieurs tomes. Il sourit encore plus en voyant comment se déroule confrontation contre cet ennemi annoncé comme terrible, et également doté de pouvoirs surnaturels. Cela amène Gabriel à croiser la route d'un autre personnage récurrent, pour avancer encore vers le plein éveil. Comme dans les tomes précédents, Jodorowsky donne plus l'impression de raconter une histoire teintée de magie, que de sonder les tenants de la foi bouddhique, même s'il énonce certains principes basiques.


Le lecteur retrouve avec impatience Gabriel Marpa alors qu'il s'apprête à commettre un crime d'une ampleur terrifiante. Il retrouve avec délice la narration visuelle de Georges Bess, parfaitement en phase avec le scénariste, naviguant avec élégance entre réalisme et métaphore visuelle, pour des pages magnifiques. Alejandro Jodorowsky maintient également un équilibre délicat entre une histoire d'aventures mettant à profit les éléments spectaculaires du bouddhisme, tout en nourrissant son récit des principes fondamentaux de cette foi.