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mardi 19 mai 2020

Le loup

C'est une histoire entre le loup et moi.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Marc Rochette, scénario et dessins, et par Isabelle Merlet pour la mise en couleurs. Il se termine par un texte de 4 pages de Baptiste Morizot, complété par une peinture en double page de Rochette, un paysage du massif des Écrins, entre impressionnisme et expressionnisme.


Quelque part dans le massif des Écrins en Isère, la nuit tombe et un grand troupeau de brebis achève de se déplacer pour s'installer pour la nuit. En hauteur, une louve et son petit les observent. La lune brille dans un ciel sans nuage. En pleine nuit, la louve se lance à l'attaque, suivie de loin par son louveteau. Elle se jette dans le troupeau et commence à égorger plusieurs bêtes. Alors qu'elle achève une brebis de plus, Gaspard, le berger, lui tire dessus et l'abat. Son chien Max se met à hurler : Gaspard le fait taire. Il prend soin d'extraire la balle de la blessure de l'animal, puis il indique à son chien qu'ils rentrent à la cabane. Dans le lointain, le louveteau a tout observé. Après le départ de l'homme et du chien, il s'approche de sa mère et cherche à téter, mais les mamelles sont mortes, taries. Affamé, il tête la blessure, s'abreuvant au sang encore chaud de sa mère. Le lendemain, Gaspard est redescendu au village et il prend un verre au bar, en papotant avec un copain. Il indique que c'est la deuxième attaque de l'année, que la louve a égorgé cinquante bêtes, des agneaux et des brebis, un vrai carnage. Il a dû abattre dix bêtes blessées, et qu'il a dû en égorger d'autres de ses propres mains, faute d'avoir assez de cartouches. Il indique que si ça se reproduit, il abattra le loup même s'il se trouve dans le parc national.

Les vautours ont fini par repérer le charnier et viennent arracher de la chair sur les carcasses. Le louveteau vient lui aussi s'y nourrir. Gaspard a repris son métier de berger et accompagne son troupeau dans ses déplacements, avec l'aide de son chien Max. Le temps est venu de redescendre le troupeau pour le livrer aux camions de l'abattoir. Dans le village, la propriétaire du café l'accompagne pour la fin du trajet. Gaspard lui avoue que c'est lui qui a tué la louve. Elle avait déjà tué 150 brebis la saison précédente. Il ajoute que le berger et le loup ne sont pas faits pour vivre ensemble. Il s'interroge sur le fait que les brebis vont toutes finir à l'abattoir et si ça fait vraiment une différence qu'elles meurent ici ou là-bas. Lui-même est content à l'idée que la chasse au chamois recommence la semaine prochaine, car ça le démange. Dès le lendemain, Gaspard est en montagne, il observe un aigle à la jumelle. Celui-ci de précipite sur un chamois, mais qui s'avère une proie trop lourde pour lui. Mais ce n'était pas son jour : Gaspard l'abat. Il s'approche du cadavre, en retire le cœur, le foie et les poumons qu'il laisse sur place pour l'aigle. En se retournant, il aperçoit le louveteau qui s'est approché et s'est emparé des abats.



En 2018, Jean-Marc Rochette surprend la critique et le lectorat avec un ouvrage biographique, réalisé avec Olivier Bocquet : Ailefroide : Altitude 3 954, un succès mérité. En découvrant a couverture du présent tome, le lecteur établit une filiation immédiate : mêmes lieux, même personnage solitaire amoureux de la montagne, même palette de couleurs. Plus de la même chose ? Effectivement, le récit bénéficie d'une unité de lieu : le massif des Écrins, un grand massif montagneux des Alpes situé dans les Hautes-Alpes et en Isère. Qu'il ait lu ou non Ailefroide, le lecteur éprouve la sensation de gravir lui-même dans les pentes raides au côté de Gaspard, de marcher dans les herbages en surveillant les bêtes, de scruter l'horizon pour apercevoir le loup. Dès la première page le lecteur peut admirer le savoir-faire visuel de l'auteur. Trois cases montrent les brebis et les agneaux en train d'avancer en troupeau, jusqu'à un plateau, sous une lumière orangée de fin du jour. Les dessins semblent manquer un peu de finition dans les détails : des traits rapides pour donner l'impression de l'herbe, des petits traits secs pour la texture des brebis, des petits aplats de noir aux formes irrégulières pour les ombres allant grandissant. Les planches de Rochette peuvent donner l'impression en surface d'esquisses rapidement reprises, sans être peaufinées. Pourtant chaque lieu est unique et plausible, plus réaliste que s'il était représenté de manière photoréaliste. S'il n'est pas familier de la montagne, le lecteur s'en rend compte dans le village ou dans les rares séquences d'intérieur : ces endroits existent et sont représentés avec une grande fidélité à la réalité.

Une fois ce constat effectué, le lecteur se rend plus facilement compte de la justesse de la représentation des paysages de montagne. Le regard de Gaspard porte souvent sur les montagnes au loin, et elles sont représentées avec la même impression de spontanéité que le reste, sans jamais être génériques. Il y a une cohérence d'un plan à l'autre et une intelligence du terrain. À aucun moment, le lecteur ne se dit que dans la réalité ça ne peut pas être comme ça, ou que le relief présente des caractéristiques farfelues. De la page 55 à la page 64, dans la neige, le berger se livre à une longue traque du loup de l'entrée du vallon jusqu'au sommet des barres rocheuses. À chaque planche, le lecteur éprouve la sensation de respirer un air plus froid, de sentir le pas assuré de Gaspard marchant dans une neige fraîche, de sentir son souffle devenir plus court, de progresser sur des reliefs traîtres où le loup progresse sans difficulté. L'effort physique se ressent, alors même que les dessins ne montrent qu'une silhouette humaine emmitouflé dans un anorak, avec un bonnet, se déplaçant sur des surfaces grises. Il faut un grand savoir-faire de bédéaste pour réussir à faire passer ainsi ces ressentis, et une grande connaissance de la montagne pour savoir aussi bien la représenter. Après plusieurs nuits passées dans un refuge de haute montagne, Gaspard reprend sa traque dans une neige nouvelle et beaucoup plus lumineuse, pour des paysages grandioses dans lesquels l'individu est dérisoire, et malhabile par rapport à un animal comme le loup. Après coup, le lecteur se dit que la mise en couleurs est parfaitement en phase avec les dessins, comme si elle avait été réalisée par Rochette lui-même. Ce dernier a dû donner des consignes précises à Isabelle Merlet, ce qui n'enlève rien à la qualité de son travail.



Il est possible de prendre ce récit au pied de la lettre : un berger d'une cinquantaine d'années qui refuse de laisser le loup décimer son troupeau. L'homme lutte contre un prédateur terriblement efficace, une forme de rivalité guerrière comme le développe Baptiste Morizot dans sa postface. Il s'agit alors pour l'homme d'envisager autrement sa place dans l'environnement. Il développe également une vision plus sociologique, dans laquelle l'homme doit passer à un mode relationnel de respect mutuel et de réciprocité. Ces interprétations du récit parlent au lecteur et lui rappellent plusieurs images où l'histoire semble s'approcher du conte : les dents de la louve dans la nuit (page 7), le louveteau s'abreuvant au sang du cadavre de sa mère (page 11), le louveteau devenu grand interdisant à deux autres loups de se nourrir du troupeau du berger (pages 46 & 47), le loup menant le berger toujours plus haut dans les montagnes (pages 59 à 63), l'apparition de Max à Gaspard dans le refuge (page 70), et quelques autres. Autant d'images fortes, agissant comme des symboles ou des métaphores.

Le lecteur est également frappé à la pagination dévolue à la traque du loup, de la page 55 à la page 94. Il s'agit d'un passage terrifiant, Gaspard pourchassant le loup sur son propre territoire, à la fin de l'hiver, alors que les pentes sont encore enneigées. Les pages montrent un individu bien équipé, totalement isolé de la civilisation, dérisoire dans l'immensité de blanc, dans un environnement totalement indifférent à son existence. En cohérence avec ses actions précédentes, Gaspard s'entête prenant des risques : c'est à la fois une obsession que de tuer le loup, mais aussi un défi que de se montrer à la hauteur de la montagne. Il apparaît alors une dimension psychologique : l'individu obstiné, refusant de reconsidérer son objectif, prenant des risques pour l'atteindre. Le lecteur ne peut pas s'empêcher de trouver son comportement absurde (risquer sa vie en sautant par-dessus une crevasse), et en même temps admirable (donner le maximum pour réussir son entreprise). Il devient le témoin de l'expression d'une obsession au-delà du raisonnable, que ce soit en termes de risque raisonnable, ou en termes de ne pas pouvoir raisonner quelqu'un. L'issue de cette quête permet de sortir d'un système de pensée binaire (tuer le loup ou subir ses attaques) et provoque une libération d'une situation bloquée, une libération psychologique intense.

Malgré les apparences (dessins, couleurs) cette bande dessinée est bien autre chose que le précédent ouvrage de son auteur. Jean-Marc Rochette raconte une histoire flirtant par instant avec le conte. Sa représentation de la montagne est toujours aussi extraordinaire dans sa justesse et sa capacité à y projeter le lecteur, avec une mise en couleurs en parfaite adéquation. Le récit se prête à plusieurs interprétations, d'un point de vue écologique, d'un point de vue socioculturel, ou encore d'un point de vue psychologique.


jeudi 14 mai 2020

Les Aventures de Dick Herisson, tome 9 : Le 7ème cri

HÎÎÎÎÎÎK !

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu (1998) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 2000. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 46 planches de bande dessinée.


Dans les années 1930, au muséum d'histoire naturelle de Paris, le conservateur Abel Glansec finit d'écrire une lettre adressée au directeur du muséum. Il la met dans une enveloppe, et la pose en évidence sous un crâne sur son bureau. Il sort en prenant son chapeau, ne répond pas à ses collègues qui le salue, et se rend au zoo, devant la fosse aux ours. Il retire posément sa blouse, enjambe le parapet et saute dans la fosse où il est dévoré par deux ours. Le lendemain, Dick Hérisson prend le train et lit le gros titre de la une du journal qu'est en train de lire le voyageur assis en face de lui : un suicide peu ordinaire, avec une représentation d'artiste de Glansec dans les pattes d'un ours. La conversation s'engage et le monsieur demande au détective s'il a déjà entendu parler de l'expédition Schnapsberg - Malhet. Il s'en souvient : une expédition au Tibet. Son interlocuteur lui rappelle que tous les membres de l'expédition ont échappé de peu à la mort : Auguste-Philippe Pincechat avec un cancer, Glansec seul rescapé du déraillement du Paris-Brest. Hérisson ajoute que son ami Félix Langoulvent a survécu par miracle après avoir été laissé pour mort par des bandits mexicains. Le monsieur ajoute que Malhet lui-même se faisait sauter la cervelle l'an dernier. Le train s'arrête à Kerpolic, et Dick Hérisson prend congé car il descend là.

Dick Hérisson se retrouve sur le quai de la gare de Kerpolic et constate que son ami Langoulvent n'est pas venu le chercher. Il hèle un employé et lui demande où il peut trouver un taxi. La réponse : il n'y en a pas, Dick Hérisson est bon pour marcher jusqu'à Crech'Morloc, une heure à pied à travers la lande, en suivant bien le chemin. Il suit bien le sentier comme recommandé, mais il arrive à une bifurcation sans indication. Il se fit à son sens de l'orientation et entend bientôt un gémissement bizarre. Il se rend compte en contournant un rocher qu'il s'agit d'un marin, Alcibiade Le Goulec, qui joue de la cornemuse. Le marin le rassure : Crech'Morloc se trouve juste derrière la dune, par contre Hérisson va devoir passer la nuit à l'auberge car le manoir se trouve de l'autre côté d'un bras de mer et n'est accessible qu'à marée basse. Dick Hérisson va prendre une chambre à l'auberge du Crabe Vert en se recommandant de Le Goulec. Alors qu'il fume sa pipe à la fenêtre, la femme de chambre accorte lui apporte une tisane, offerte par la maison. La nuit, Dick Hérisson est tiré de son sommeil par un gémissement insistant. Il se lève et descend voir au rez-de-chaussée. Dans une chambre, il observe une scène étrange : 5 personnes en habit de deuil autour d'un lit. Dans le lit, se trouve une femme qui émet le gémissement. Bientôt une sorte d'ectoplasme sort de sa bouche et il se forme une image : un homme court sur la lande, vers un phare. Hérisson le reconnaît : il s'agit de Langoulvent.


Didier Savard maîtrise l'art de la séquence introductive à la perfection : un beau plan d'ensemble sur la façade du muséum d'histoire naturelle de Paris, une première planche muette, deux bulles de dialogues dans la case supérieure de la deuxième page, et à nouveau des cases muettes pour les planches 2 & 3. Le lecteur retrouve sa minutie dans le rendu des bâtiments : l'exactitude avec les bâtiments et statues existants, la taille et la granulosité de la pierre. Par la suite, il peut admirer de la même manière une petite gare de province (à Kerpolic) déserte et plus vraie que nature, un beau château en Bretagne avec sa grille d'entrée en fer forgé et son propre phare, ka somptueuse demeure des Malhet et son domaine, une église à Arles, l'un des musées de Marseille, des bâtiments industriels d'une usine de fabrication de locomotive. Planche 23, il découvre une petite case correspondant à une vue du ciel partielle d'Arles, avec les arènes au premier plan, attestant de l'investissement de l'artiste pour donner à voir les différents lieux. Les décors intérieurs sont tout aussi soignés : l'aménagement du bureau d'Abel Glansec, la chambre de l'auberge du Crabe Vert, le salon du château de Langoulvent, l'institut médico-légal de Saint-Brieuc, le salon du château des Malhet avec sa belle bibliothèque, son hall d'entrée avec une arche et un très bel escalier avec sa rampe en fer forgé, les piliers et les arches de l'église fréquentée par Axel Malhet, l'intérieur plus simple de la maison de Jérôme Doutendieu, le spacieux bureau de Léon Malhet dans les locaux de l'usine de locomotive. Pour ce bédéaste, les lieux ont une histoire et une importance primordiale dans le déroulement du récit, et il apporte un soin remarquable à les décrire pour leur donner de la consistance.

Cette séquence introductive toute en image installe également tout de suite le mystère : un suicide inexpliqué, effectué par un individu quadragénaire, très posé, très calme, très méthodique absolument pas sous l'emprise de l'émotion. Découvrant la planche 4, le lecteur pense immédiatement la première planche de l'album Les 7 boules de cristal de Tintin, avec la discussion sur le retour des membres d'une expédition au Pérou et du mal qui les frappe. Dès le début, le scénariste joue avec son lecteur : membres d'une expédition dans une contrée éloignée qui sont frappés d'une malédiction, bruits bizarres sur la lande bretonne la nuit, cauchemar prémonitoire, étrange transformation d'une jeune femme de chambre accorte le soir en une quadragénaire replète le matin, décomposition anormalement rapide des cadavres des suicidés, et une expédition dont les membres ont dû être recueillis par des moines tibétains pratiquant le chamanisme. C'est l'habitude de la série : introduire une touche fantastique plus ou moins plausible, mais en tous les cas raccord avec la référence aux aventures d'Harry Dickson et avec l'esprit des romans d'aventures de l'époque. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut choisir de prendre cette approche pour de la dérision respectueuse, ou de se prêter au jeu d'y croire. Il constate que comme à son habitude Didier Savard prend plaisir à installer un climat étrange à la saveur surnaturelle, Hérisson et Doutendieu ne sachant pas trop sur quel pied danser, ce qui fait hésiter le lecteur quant à l'attitude à adopter, premier ou second degré. Il remarque aussi que l'auteur ne se sent pas tenu de tout expliquer, en l'occurrence la décomposition accélérée des cadavres.


Le lecteur prend également grand plaisir à observer les personnages, leurs postures, leurs expressions. Après le calme imperturbable d'Abel Glansec, il regarde les expressions blasées de l'interlocuteur d'Hérisson dans le compartiment, visiblement un individu sûr de ses conclusions, l'étonnement d'Hérisson sur la lande en entendant ce bruit inquiétant, le flegme de la serveuse de l'auberge (se déplaçant en charentaises), l'entrain de Jérôme Doutendieu en train de réfléchir aux informations dont ils disposent avec Hérisson, la gentillesse assurée de Véra Malhet, la prévenance polie de Léon Malhet, l'imperturbabilité d'Axel Malhet visiblement plus dans son monde que dans la réalité. L'artiste décrit des adultes se comportant comme tels, avec une personnalité bien affirmée. Au fur et à mesure que l'enquête progresse, l'auteur surprend régulièrement son lecteur avec des images qui sortent de l'ordinaire : la ménagerie du muséum d'histoire naturelle, les cinq personnes vêtues de noir autour du lit d'une femme allongée dont une matière ectoplasmique sort de la bouche, la chute lente du cadavre assis sur le banc du jardin du Luxembourg, le rassemblement pour l'allocution politique de Léon Malhet, etc.

S'il a commencé la série avec le premier tome, le lecteur sait qu'il n'a pas grand espoir de trouver le coupable avant Hérisson & Doutendieu. Il se laisse donc porter par leur enquête : discussions avec les personnes concernées, nouveau suicide, découverte des liens entre les personnages, et une ou deux morts supplémentaires. Depuis le tome 6, il a remarqué que Dick Hérisson n'est pas un si bon détective que ça : il peut se tromper complètement, ou se faire mener en bateau. La remise en question de ses compétences par le lecteur atteint un autre niveau au cours de l'histoire. Hérisson ne fait pas le lien par lui-même entre les différents morts et l'expédition sur les plateaux de Kaddesh dans le désert de Golög : il faut que ce soit Doutendieu qui lui dise. C'est encore Doutendieu qui remarque l'indice déterminant pour trouver le coupable, en planche 35. Sans avoir l'air de rien, Didier Savard sape la figure du détective, en faisant en sorte que finalement Dick Hérisson se contente d'aller voir les personnes intéressées et de leur poser des questions, mais que le vrai travail de déduction est effectué par Jérôme Doutendieu. Ce qui pouvait s'apparenter au hasard des avancées de l'enquête dans les tomes précédents devient une évidence dans celui-ci.

À nouveau Didier Savard reprend les conventions narratives des aventures d'Harry Dickson et de la littérature de ce genre à cette époque, pour les faire siens et raconter une enquête teintée d'un parfum de surnaturel. S'il se prête au jeu, le lecteur prend grand plaisir à cette possibilité d'une malédiction en provenance d'un pays mystérieux dans les années 1930, propice à enflammer l'imaginaire. Il peut se projeter dans des lieux consistants et spécifiques. S'il y prête attention, il se rend compte que l'auteur se montre subtilement facétieux envers son personnage principal, et donc avec les conventions du roman policier.


mardi 5 mai 2020

Le Mahâbhârata

Il te faut agir sans réfléchir aux fruits de ton acte, agir dans le détachement.

Ce tome constitue une adaptation du roman du Mahâbhârata effectuée par Jean-Claude Carrière (1989). Il peut donc se lire indépendamment de tout autre histoire, sans connaissance préalable. L'adaptation en bande dessinée a été réalisée par Jean-Marie Michaud, bédéaste, auteur entre autres de La saison de la Coulœuvre], sur un scénario de Serge Lehman. Le tome commence avec une introduction d'une page évoquant quelques caractéristiques du Mahâbhârata (poème épique composé en sanskrit au quatrième siècle avant notre ère, quinze fois plus long que la Bible), du Chant du Bienheureux (la Bâghavad Gîta), et le roman de Jean-Claude Carrière.


La bande dessinée commence avec un trombinoscope des personnages. Ils sont au nombre d'une quarantaine, dont les Fondateurs, les 5 Pandavas les dieux, les 100 Kauravas. Elle comporte 6 chapitres : (1) Le brouillard des origines, (2) De l'enfance des princes au royaumes en héritage, (3) L'exil, (4) Le choix des armes, (5) Amère victoire, (6) Épilogue. Trois mille ans avant notre ère, Vyasa, un vieil homme en pagne et à la longue chevelure blanche, arrive dans une clairière et s'approche d'un jeune garçon assis au bord du fleuve. Il lui demande s'il sait écrire, car il a composé un poème et il lui faut quelqu'un pour l'écrire. Vyasa explique que ce poème parle de l'histoire de la race du garçon, et d'une vaste guerre. Ils entendent quelqu'un siffloter, et Ganesha arrive dans la clairière en portant un livre vierge car il a entendu que quelqu'un cherche un scribe. Il s'installe en tailleur, s'arrache une défense et la trempe dans un pot d'encre de Chine. En réponse à la demande de Krishna, Vyasa commence par raconter sa naissance : comment sa mère est née du sperme d'un roi tombé dans le ventre d'un poisson, et sa rencontre avec un pêcheur. Le règne du roi Santanu avait installé un âge d'or. Un jour qu'il se baigne dans le fleuve, la divinité Ganga lui offre un fils : Bhishma. Vingt ans plus tard, Santanu retourne au fleuve et il voit Satyavati (la mère de Vyasa) en train de se baigner. Il lui fait une demande en mariage, et elle lui indique qu'il doit la faire devant son père le pêcheur. Ce dernier n'accepte de donner la main de sa fille qu'à la condition que le fils né de cette union ne devienne roi. Santanu oppose le fait qu'il a déjà un fils. Le pêcheur est inflexible.



Bhishma lui-même (le fils de Santanu) va à son tour trouver le pêcheur pour lui demander de changer d'avis. Devant son insistance, Bhishma promet de renoncer à la royauté, et, suprême assurance, il promet également de renoncer à connaître l'amour d'une femme, pour assurer l'absence de risque de conflit entre descendants. Des voix célestes s'élèvent alors pour répéter le vœu de Bishma : Jamais l'amour d'une femme. En récompense de son vœu, il reçoit le pouvoir de mourir le jour de son choix, c’est-à-dire de devenir immortel s'il le souhaite. Santanu et Satyavati ont un fils qui grandit chétif. Bhishma se charge de lui trouver trois épouses, mais Amba (l'une des trois) demande à retourner chez le roi qui s'apprêtait à l'épouser. Quand elle arrive chez lui, il la renvoie estimant qu'elle est souillée. Bhishma refuse de la prendre comme épouse, pour honorer son vœu. Amba promet de se venger et de trouver quelqu'un qui tuera Bhishma. Santanu finit par décéder, mais son fils meurt enfant le jour de ses noces. Vyasa, le jeune garçon et Krishna constatent que le récit s'arrête là. Vyasa propose que ce soit lui-même qui féconde les princesses afin que la lignée royale se perpétue. Les enfants de ces unions sont Dhritarashtra et Pandu.

L'introduction explicite que le Mahâbhârata est quinze fois plus long que la Bible : une bande dessinée de 438 pages ne peut donc pas reprendre l'intégralité de son contenu. Elle indique également que cette version du Mahâbhârata correspond à une version épurée et reprise pour en faire un roman avec une forme plus facile d'accès pour le lecteur européen, celle de Jean-Claude Carrière. L'objectif des auteurs est donc de présenter l'intrigue principale du poème épique, sans les digressions, avec quelques transitions pour rendre la narration plus fluide. Toutefois, le lecteur sait qu'il ne s'apprête pas à plonger dans un récit comme les autres. Sa motivation pour se plonger dans cette bande dessinée relève vraisemblablement de l'intention de découvrir cet ouvrage essentiel de la culture indienne, par un biais accessible. Il se doute donc qu'il va se trouver dans des histoires où les divinités interviennent, avec des événements semblants arbitraires, et des lois d'une autre époque, et dans le cas présent d'une autre culture.



Premier constat : la lecture de cette bande dessinée s'avère facile et agréable. Jean-Marie Michaud crée une personnalité visuelle distincte pour chacun des nombreux personnages, le rendant identifiable au premier coup d'œil, sans effort pour le lecteur. Karna se reconnait facilement grâce à sa chevelure rousse, caractéristique flagrante. Pour les autres personnages, l'artiste joue sur les formes du visage, sur la morphologie, sur la coupe de cheveux, les tenues vestimentaires, etc. Il n'use pas de caricature, restant dans un registre naturaliste (sauf pour les divinités), sans exagérer les traits distinctifs des êtres humains de cette région du monde. Sa direction d'acteurs s'inscrit également dans un registre naturaliste, sauf quand un personnage se lance dans un soliloque emphatique, ou se trouve sous le coup d'une émotion intense, auquel cas son visage et ses gestes sont plus marqués. En près de 440 pages, l'auteur doit délivrer un volume conséquent d'informations : il a opté pour des scènes de dialogue régulières sans être lourdes et des passages espacés portés par des cellules de texte brèves. Dans le premier cas, il a régulièrement recours à des plans poitrine ou des gros plans, mais sans en abuser, sans se limiter à des alternances de champ et contre-champ en guise de seule mise en scène. Il en découle une lecture fluide et légère, sans impression de devoir subir un gavage d'informations. L'artiste sait ménager des pages silencieuses (dès la première page en fait), des dessins en pleine page et une séquence inoubliable en double page quand Dushassana enlève sa robe à Daupana. Il s'amuse également à introduire une ou deux références d'art, comme une construction impossible (pages 108 & 109) empruntée à Maurits Cornelis Escher (1898-1972).

En termes de narration graphique, Jean-Marie Michaud a fort à faire : il doit montrer les tenues vestimentaires d'époque, ainsi que les constructions d'époque à commencer par les palais. Le lecteur peut voir qu'il s'est inspiré de représentations anciennes pour concevoir une palette de garde-robes qui aille du pagne le plus simple, à la robe ouvragée de cérémonie, en passant par les tenues de combat. Pour un lecteur néophyte, il réussit très bien à créer une impression hindoue., à la fois pour les étoffes, pour les motifs des tissus et leur coupe. Le lecteur garde à l'esprit qu'il s'agit plus d'un conte que d'un reportage, et que le dessinateur est tout à fait légitime à faire usage de licence artistique dans un récit où apparaissent des divinités à l'allure baroque pour un européen. Krishna est vraiment représenté comme un individu avec un corps de jeune enfant et une tête d'éléphant. Là encore, Michaud adopte un compromis visuel entre des représentations hindoues traditionnelles, et une représentation plus européenne, par exemple pour les portraits en pleine page de Brahmâ, Shiva et Vishnu (pages 90, 91, 92). Il agit de même en ce qui concerne les bâtiments, entre palais dont il reste possible de voir les vestiges et licence artistique. Il réalise des dessins descriptifs parfois très détaillés, pour un palais, pour des bas-reliefs, des sculptures, des trônes. Au fil des séquences, le lecteur fait le constat de villes cités isolés les unes des autres, avec une forte importance des paysages naturels. Il s'interroge sur l'endroit où peuvent se trouver les fermes, les champs et les élevages. Mais il est vrai que le récit ne s'attarde pas sur ces éléments. Il constate que l'artiste fait un effort pour montrer une végétation plausible, mais sans qu'il soit possible de pouvoir identifier les essences, et pour les peupler avec une faune cohérente.



En fonction des séquences, Jean-Marie Michaud gère la densité d'informations visuelles. La longue séquence de bataille (de la page 263 à la page 420) se déroule sur une plaine désolée, sans beaucoup de relief si ce n'est trois touffes d'herbe. Dans d'autres séquences au contraire, l'artiste investit beaucoup de temps pour réaliser des cases pleines de détails. En particulier dans cette même séquence, le lecteur croit pouvoir entendre le fracas des armes dans un dessin en double page (264 & 265) alors que se produit le choc des deux armées gigantesques. Régulièrement, il tombe en arrêt devant un spectacle impressionnant : Kunti sur le toit du monde invoquant Dharma, puis Vayu et enfin Indra, l'immolation de Madri, une vue du ciel des préparatifs du grand tournoi organisé à Hastinapura, les différentes vues du palais d'Hastinapura, le moment de folie de Duryodhana, la naissance des 100, l'assassinat du général Kitchaka, l'utilisation du disque de guerre (page 294), etc. Il remarque en souriant que Michaud se montre facétieux en intégrant des anachronismes, avec parcimonie, pour un effet souvent réussi, qui ne neutralise pas la tension dramatique. Enfin s'il connaît un ou deux événements marquants du Mahâbhârata, le lecteur apprécie mieux de voir la reine Gandhari se bander les yeux, Karna viser un oiseau en se guidant sur son reflet dans une pièce d'eau, l'instigation et le déroulement de la partie de dé, l'irruption des créatures infernales (les Rakshashas), la naissance de Ghatotkatcha, etc.

À la fin de l'ouvrage, le lecteur s'est fait une idée claire de l'intrigue principale du Mahâbhârata : l'adaptateur Jean-Marie Michaud a atteint son objectif de présenter l'œuvre en bande dessinée, pour une lecture agréable et facile d'accès. Il a même consacré 4 pages à la Bhagavad-Vitâ, signalant ainsi son existence, même si c'est un peu court. En fonction de son degré de curiosité, le lecteur peut ensuite se diriger vers le roman (1989) par Jean-Claude Carrière, Le Mahâbârata en 2 tomes, traduit du sanskrit et condensé par Jean Michel Péterfalvi, ou encore Le Mahâbhârata: Conté selon la tradition orale (2006, Serge Demetrian), ou des traductions en ligne. Il est possible également de trouver des traductions complète du Chant du bienheureux : La Bhagavadgita. Par contre, il ne s'agit en aucun cas d'un ouvrage critique, ce qui fait que le néophyte n'est pas en mesure de distinguer les principaux thèmes, ou la portée spirituelle et culturelle de l'œuvre.


jeudi 30 avril 2020

Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet

Que j'aimerais être plus vieille d'une semaine.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur (2007) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2010 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.


Quelque part sur une pente enherbée, non loin de l'Everest, Caroline Baldwin est en train de faire le point avec Max qui consulte une carte, pendant que le sherpa et le porteur attendent les instructions. Max estime qu'ils devraient bientôt rejoindre l'autre groupe, sous réserve de ne pas être pris comme cible par des tireurs népalais. Un mois plutôt, Caroline Baldwin retrouvait Roxane Leduc au pied de la fontaine Bethesda dans Central Park. Baldwin a enfin pu revenir aux États-Unis, du fait de l'alternance politique à la tête de l'état, avec l'arrivée de la présidente Kristin Wallace. Roxane propose qu'elles aillent prendre un verre chez Allan, un barman de leur connaissance qui s'est installé à New York. Une fois sur place, elles entament une partie de billard, puis vont s'asseoir pour siroter un bourbon. Roxane Leduc finit par expliquer ce qui la travaille à son amie : elle milite pour le Tibet libérée du joug chinois, et elle a décidé d'accompagner une expédition qui va essayer de planter un drapeau tibétain au sommet de l'Everest, le jour où la flamme olympique doit y arriver.

Caroline Baldwin tente de décourager sa copine, mais sans succès. Roxane lui remet une enveloppe avec le parcours qu'elle compte suivre, au cas où il lui arriverait malheur. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin se fait accompagner par l'inspecteur de police Philips pour se rendre à rendez-vous dans la chambre 112 d'un motel, fixé par un individu qui en sait long sur elle. Elle monte seule dans la chambre, Philips lui ayant remis un revolver avant. Elle est accueillie par Max, un agent de la CIA qui lui explique qu'il est essentiel d'intercepter Roxane Leduc et ses compagnons avant qu'ils ne réussissent dans leur projet de protestation parce que ledit groupe a été infiltré par un mercenaire à la solde d'un puissant lobby industriel prochinois qui doit tout faire pour que le projet n'aboutisse pas. L'agent indique que le tueur n'hésitera pas à apporter une solution définitive et mortelle. Caroline Baldwin n'accepte de communiquer l'itinéraire de son amie que sous réserve de faire partie de l'expédition de sauvetage. En vol, Max présente les autres membres du groupe de Roxane : Ted Chirabia, Chris Bourbon, Ben Jabot, John Erwin, Andrew Roberts. L'un d'entre eux est le tueur potentiel.


Ce n'est pas la première fois que Caroline Baldwin s'aventure au Népal : elle avait y avait déjà séjourné dans Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003). Cette fois-ci, elle n'est plus en fuite, suite à une histoire d'espionnage qui a mal tourné : elle y va pour aider une copine. André Taymans ouvre son récit avec ce qu'il sait faire de mieux : rendre compte d'un paysage, avec l'émotion associée. Il sait rendre intéressants un tas de cailloux et de sommets enneigés, semblables à beaucoup d'autres. Il dessine d'après ses propres expériences de montagne, y compris dans cette région du monde. Le lecteur se rend compte qu'il peut se projeter aux côtés des personnages, et imaginer se trouver à cet endroit. Il voit leur tenue adaptée au climat : chaussures de marche, pantalon de grande randonnée, blouson protégeant du vent et du froid, lunettes adaptées à la haute montagne, avec les petites protections sur le côté. Il regarde autour de lui : les formations rocheuses, le chemin de terre, l'herbe rase. De la planche 18 à la planche 44, il suit en alternance l'expédition du groupe de Caroline Baldwin, et celle de Roxane Leduc. L'artiste se montre aussi bon metteur en scène que descripteur.

Le lecteur ne s'ennuie pas un seul instant à regarder les paysages : lac encaissé dont on devine que l'eau doit être bien froide, sensation d'isolement total, effort à la montée qui fait qu'on enlève son blouson pendant l'effort, descente prudente alors que les cailloux roulent, lambeaux de nuage, murets de pierre, grandes étendues qui semblent interminables, vue imprenable à chaque franchissement de col ou de sommet, vallées encaissées, déséquilibre provoqué par la combinaison de la fatigue et d'une pierre qui roule, ambiance lumineuse unique, augmentation progressive des parties enneigées. L'intensité de l'immersion augmente progressivement et discrètement : l'évolution du terrain et sa variété n'apparaît que dans les images, sans qu'aucun personnage n'attire l'attention dessus en commentant une caractéristique ou une autre. André Taymans raconte la randonnée presqu'incidemment par rapport à l'intrigue. Le lecteur peut ne prêter aucune attention consciente à ces éléments, par exemple le fait que les personnages sont habillés de plus en plus chaudement, mais cela participe de manière subliminale à l'intrigue. Même s'il n'y fait pas consciemment attention, l'esprit du lecteur intègre le fait que les conditions de randonnée se durcissent au fil des pages.


Du fait du nombre de pages consacrées à la randonnée, André Taymans ne montre que quelques autres paysages. Il reproduit avec fidélité la fontaine Bethesda dessinée par Emma Stebbins en 1868 et inaugurée en 1873. Il retranscrit bien également la sensation d'espace ouvert quand le touriste la découvre en contrebas dans Central Park. Le nouveau bar d'Allan est accueillant avec ses fauteuils profonds et confortables, et agréable car pas bondé à cette heure de la journée. Le rendez-vous au motel permet de retrouver l'architecture typique de ce genre d'établissement : deux étages, l'accès aux chambres par un escalier extérieur qui donne sur une partie commune à l'air libre qui dessert les chambres. En décalage avec le mobilier bon marché, ainsi que l'aménagement strictement fonctionnel. Enfin le lecteur passe quatre pages avec Caroline Baldwin dans une petite ville du Népal, à la fois à marcher dans les rues, à la fois chez l'habitant et à l'hôtel, pour recruter des sherpas. À nouveau, il peut constater que l'artiste représente les rues, les façades et le quartier en prêtant attention à l'urbanisme local, à l'opposé d'un décor générique vaguement exotique, déconnecté de toute réalité.

Le titre annonce un album politiquement engagé. Planche 4, Roxane Leduc parle du joug chinois qui père sur le Tibet, mais sans détailler la nature de ce joug, la gestion politique du Tibet par la Chine, et les méthodes utilisées pour faire régner l'ordre. Planche 8 & 9, l'agent Max évoque les intérêts économiques de certaines entreprises, ainsi que la politique extérieure de la nouvelle présidente des États-Unis, mais sans non plus approfondir la question. Planche 21, quelques traits représentent une patrouille militaire chinoise, six silhouettes très vagues de 3 millimètres de haut au fond d'une case. Enfin planche 40, il est question de l'ethnie Khamba d'un des porteurs. Avec un tel titre tel que celui de Free Tibet, le lecteur s'attendait à ce que l'auteur se livre à une prise de position plus développée, plus étayée. De ce point de vue-là, il en est pour ses frais : l'histoire ne se transforme pas en tribune de dénonciation de l'oppression d'un peuple, et aucun nom n'est donné, ni aucune date. Le scénariste s'en tient à son intrigue : démasquer et neutraliser le tueur dans l'équipe de Roxane, avant qu'il ne puisse frapper. Du coup, les quatre dernières pages tombent un peu à plat en développant le sort d'un personnage qui n'a pas été développé, qui se bat pour une cause qui n'est pas incarnée, qui effectue un geste que l'auteur veut lourd de sens, mais dont la portée émotionnelle en devient très faible, voire inexistante.


L'horizon d'attente du lecteur comprend également une enquête de type policière, ainsi que de côtoyer Caroline Baldwin. Le scénariste construit son récit sur le principe d'une course–poursuite se déroulant à vitesse réduite : à pied, en marchant, avec un fort dénivelé. Le lecteur accorde peu d'importance au fait de découvrir si Caroline Baldwin et Max rattraperont Roxane Leduc et son groupe avant qu'ils ne mettent leur plan à exécution ou après. En effet, Taymans présente bien les 5 autres membres du groupe dans la planche 10, avec leur nom et leur métier. Mais finalement ils ne disposent que d'un seul trait de personnalité au cours de l'expédition, et ils n'évoquent ni leur passé, ni leur motivation : ce n'est pas un polar psychologique. Le lecteur se rend également compte qu'il n'attache pas beaucoup d'importance à savoir qui est le traître, ce qui diminue d'autant l'intérêt de la scène d'explication en deux pages, même si les paysages restent magnifiques en arrière-plan.

Le titre de ce quatorzième album sonne comme un cri politique, une exhortation à l'indignation et à l'action. Le lecteur découvre une enquête de type policière qui prend la forme d'une expédition pour accéder à l'Everest, par deux groupes distincts, l'un poursuivant l'autre, au rythme de la marche ascensionnelle. Finalement, l'atteinte de l'objectif des manifestants devient vite secondaire, ainsi que l'identité de mercenaire. Il reste par contre une randonnée extraordinaire sur le toit du monde.


mardi 21 avril 2020

Léonard - tome 50 - Génie, Vidi, Vinci!

Encore cet empêcheur de grasse-matiner en rond !??

Ce tome est le cinquantième des inventions de Léonard le génie, et il n'est pas nécessaire d'en avoir lu un autre avant pour tout comprendre. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Ce tome comprend 19 gags de 1 à 5 pages, ainsi qu'un dossier illustré de 7 pages sur Léonard de Vinci, réalisé avec le Clos Lucé.


Léonard entre en hurlant à plein poumon dans la chambre de son disciple Basile Landouye profondément endormi dans son lit, rêvant d'un robot en train de scier du bois pour produire le son zzzz du sommeil. Le cri du maître le réveille en sursaut, ainsi que Raoul Chatigré (un chat) et Bernadette (une souris) qui dormaient sur sa couverture. La puissance du cri fait bouger le rideau, la peinture encadrée, le verre d'eau sur la table de nuit, les chaussons du disciple et ceux du chat sur la descente de lit, et fait également se soulever le lit de quelques centimètres. Léonard pénètre dans la chambre et dit au disciple tétanisé avec son chat dans les bras, que finalement il peut rester couché. Il se couche lui-même à côté du disciple dans son lit, la mine défaite et explique qu'il est un génie fini, obsolète, largué, ringard. Il n'a plus rien inventé de bon ces derniers temps. Le disciple le rassure : Léonard a bien inventé plusieurs choses récemment, comme la couche-culotte musicale qui joue un air de reggaeton quand bébé a fait son gros popo, les lunettes gag, le tire-bouchon pour ouvrir deux bouteilles à la fois, le nid chauffant pour les petits oiseaux en hiver. Bon finalement, le bilan n'est pas si terrible que ça. Basile emmène Léonard devant un miroir pour lui montrer qu'il reste impressionnant, mais son reflet répond de manière peu flatteuse. La discussion prend heureusement une autre tournure quand arrive Mozzarella, la fille adoptive de Léonard.

Au fil des gags suivants, Basile se met mal en vidant une bouteille de Champagne, puis trois pintes de bière, quelques petits verres de digestif, pour finir par boire au tonneau. Mozzarella est en train de lire un illustré et demande à son papa ce qu'est une ecchymose : Léonard lui explique avec l'aide du disciple, et développe en établissant la distinction avec un hématome et une écorchure. Léonard termine de réparer un appareil ménager pour Mathurine et celle-ci trouve incroyable tout ce qu'il a pu inventer au point que si quelqu'un le racontait, personne ne le croirait. Cela donne l'idée à Léonard d'écrire ses mémoires et d'aller les proposer chez différents éditeurs. L'atelier est plongé dans le noir et Léonard indique à Basile qu'il peut y aller : le disciple se cogne contre tout un tas d'objets contondants, coupants, tranchants. Quelqu'un frappe à la porte du disciple. Il se lève : il s'agit d'un livreur qui lui apporte un colis dans une caisse en bois. Basile l'ouvre et Léonard en sort en bondissant, tout en hurlant Debout Disciple. Il vient d'inventer la société de livraison de courrier. Léonard pénètre doucement dans la chambre de son disciple avec un plateau de petit-déjeuner. Le disciple n'est pas dupe et sait que cette sollicitude cache quelque chose : effectivement Léonard a un petit service à lui demander.



Le premier album de Léonard paraît en 1977, personnage créé par Bob de Groot (scénariste) et Turk (dessinateurs) qui collaboraient précédemment sur la série Robin Dubois dont le premier tome est paru en 1974. Le principe est explicite : il s'agit d'une version parodique de Léonard de Vinci, celui de la bande dessinée habitant également la commune de Vinci (à Florence, en Italie). C'est un inventeur génial qui fait exécuter les basses besognes par son disciple Basile Landouye qui lui sert également souvent de cobaye. La maison de Léonard est entretenue par Mathurine, et elle abrite également un chat (Raoul Chatigré), une souris (Bernadette) et un crâne (Yorrick), tous doués de la parole. Dans l'album 48 (2017), un nouveau personnage récurrent est apparu : Mozza (diminutif de Mozzarella), une enfant adoptée par Léonard. Les gags fonctionnent sur un principe souvent identique : Léonard conçoit et réalise une nouvelle invention, processus au cours duquel le disciple souffre physiquement, et dont les avancées sont plus ou moins positives. Il s'agit généralement d'inventions anachroniques montrant que Léonard est en avance sur son temps, souvent de plusieurs siècles. Enfin Bob de Groot a arrêté d'écrire la série en 2015 avec le quarante-sixième album, et Zidrou en a repris l'écriture à partir de Léonard - tome 47 - Master génie (2016), toujours avec Turk. Il a également collaboré avec ce dernier sur deux albums (22 & 23, 2016 & 2017) de la série Clifton : Clifton - tome 22 - Clifton et les gauchers contrariésClifton - tome 23 - Just Married.

Zidrou se montre aussi respectueux qu'inventif dans cet album : Léonard est toujours aussi pétulant et admiratif de son propre génie, avec une touche de de vanité assumée. Basile est toujours aussi tiraillé entre sa vocation (je sers la science et c'est ma joie). Le chat, la souris et le crâne placent leurs remarques à la fois sarcastiques et gentilles. Durant ces 19 gags, Léonard n'arrête pas d'inventer dans des domaines très différents : les briques de construction en plastique (avec un beau rapprochement visuel entre leur logo et le nom de Léonard), l'ampoule économique, la société de livraison de courrier, le vol d'invention, la tauromachie, le sponsoring, la crypto-monnaie, la Go-Pro, plusieurs autres, et même le cliffhanger dans une mise en abîme savoureuse. Zidrou se montre autant facétieux dans sa construction (le gag de la page 22 faisant explicitement référence à celui de la page 17), et n'hésite pas à intégrer une ou deux dimensions sociales, comme la surproduction de livres, la société de livraison de courriers (sur le mode Uber, avec un comparatif de la couverture sociale avec La Poste), la cruauté envers les animaux (la tauromachie), les effets pervers des avancées technologiques (la disparition des boulots manuels), ou encore la course à la reconnaissance médiatique.


Dès la première page, le lecteur est en terrain connu avec Léonard qui beugle et qui fait vibrer toute la pièce. Le scénariste met bien en œuvre les caractéristiques de la série, avec un humour gentil et inventif, et Turk est au meilleur de sa forme. Les personnages sont expressifs comme jamais, avec une exagération dans les expressions de visage et les postures pour accentuer les effets comiques : dans ces moments-là, l'émotion s'exprime de toute sa force, sans retenue, sans filtre. Le lecteur reste toujours aussi admiratif de Léonard, que ce soit pour son entrain quand il se met à trottiner pour s'atteler plus vite à sa nouvelle invention, ou que ce soit ses sourires exprimant une grande satisfaction de lui-même et de son génie. Il souffre avec le disciple : les réveils brutaux propres à provoquer un infarctus du myocarde, l'air un peu benêt quand il sert la science (et c'est sa joie) sans tout comprendre, les horribles blessures dessinées de manière comique (les trous dans le crâne après s'être fait tirer dessus à bout portant, les bosses gigantesques, les pansements en plusieurs couches, etc.). Ce traitement des personnages est à la fois une approche tout public de la narration visuelle, à la fois une expressivité parlante pour les adultes quant à l'intensité des émotions, et leur honnêteté.

Dès la première page, le lecteur est frappé par la densité d'informations présentes dans chaque case, pour les décors et pour les accessoires. Il y a un vrai plaisir à lire les cases, à prendre le temps de la lecture pour en apprécier les détails. Lorsque le disciple s'arsouille, le lecteur peut voir la bouteille de champagne avec une forme adéquate et une étiquette idoine, les chopes en verre avec les motifs caractéristiques, le tonnelet et son cerclage. Par la force des choses, il s'intéresse d'abord à ce qui est raconté, c’est-à-dire la succession d'actions qui amène à la chute comique, s'attachant à l'information principale de chaque case, sans forcément prêter attention à tout ce qui est dessiné. Ayant eu la satisfaction de l'effet comique, il rejette alors un coup d'œil aux cases, et découvre, par exemple, le crapaud au fond de la bouteille contenant la liqueur qu'a savouré Basile dans la cinquième case. Il remarque également la grande cohérence graphique dans les inventions de Léonard, c’est-à-dire la manière dont Turk a transposé la technologie du monde contemporain, à celle de la fin du quinzième, début du seizième siècle. Dans le même ordre d'idées, il observe que Turk fait en sorte de représenter de vrais outils dans l'atelier de Léonard. Il arrive à plusieurs reprises que le lecteur se dise qu'il n'a pas bien tout regardé et qu'il jette un coup d'œil en arrière pour vérifier qu'il n'aurait pas laissé passer une remarque de Raoul, ou une sentence de Yorrick (le crâne d'un bouffon à la cour royale du Danemark, dans Hamlet de William Shakespeare, 1564-1616), et qu'il découvre que c'est le cas.


Les pages de Turk donnent la sensation de se lire toutes seules, sans jamais impression qu'il y a trop de choses dessinées, ou que les cases sont surpeuplées. Pour cet artiste, réaliser des planches tout public ne signifie pas de diminuer le nombre de traits et d'arrondir les contours. L'album ne se limite pas à une suite de gags drôles très vite lus où la narration visuelle serait asservie à l'effet final, en étant simplifiée au maximum. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte de l'investissement de l'artiste. Quand Léonard se tient face à un miroir en pied, son reflet dispose de répliques, et Turk a fait en sorte qu'elles soient en phases avec la posture du reflet qui est la même que celle de Léonard. Quand Léonard va proposer le manuscrit de sa biographie à plusieurs éditeurs, leur bureau est unique à chaque fois dans son aménagement et dans sa décoration, et Basile y lit une bande dessinée à chaque fois différente, une parodie en lien direct avec les publications réelles de l'éditeur. Du point de vue de la mise en scène et du découpage des planches, Turk utilise tout naturellement une large palette de possibilités : du dessin en pleine page (avec de nombreux détails bien sûr), à la case de la largeur de la page pour mettre en évidence la distance, en passant par un même personnage représenté plusieurs fois dans la même case (le disciple qui accomplit rapidement de nombreuses actions). Turk sait aussi manier l'absurde visuel (le taureau qui se tient sur ses pattes arrière, en levant les deux autres, Léonard sortant une enclume de sa barbe, Basile caché dans une bulle de savon), en l'intégrant sans solution de continuité dans une description réaliste.

Ce cinquantième tome est un cru exceptionnel grâce à la verve visuelle de Turk dont la maîtrise technique est toujours en arrière-plan mise au service de la narration, et à Zidrou qui a su assimiler cet univers et écrire à la manière de Bob de Groot. Les 7 pages de fin exposent plusieurs aspects de la vie de Léonard de Vinci dans un registre pour jeunes lecteurs : sa jeunesse, la nature pour modèle, la Joconde, l'homme de Vitruve, la réalité historique de Basile, Mathurine et les autres, l'eau comme inspiration pour inventer, le rêve du vol, l'analyse du mouvement, le génie militaire (l'arbalète, le char à faux, les catapultes, les armes à feu, le char d'assaut).


mardi 14 avril 2020

Le vrai sexe de la vraie vie T02

Ce tome fait suite à Le vrai sexe de la vraie vie T01 qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de rater ça. Ce tome est un recueil de 12 histoires courtes. Sa première édition date de 2018 et contient environ 200 pages de bande dessinée. Il a entièrement été réalisé par Cy (Cyrielle Evrard), scénarios, dessins, couleurs. Il commence par une préface de deux pages de Jack Parker sur les premières fois et l'importance d'être informé pour mieux vivre ces premières fois et sa sexualité. Il comprend également 3 fiches Point Cul, et 1 fiche tuto.

(1) Un jeune couple arrive à Amsterdam et va prendre sa chambre. Avant de profiter de la baignoire, la demoiselle souhaite faire un tour de vélo et aller goûter à du gouda. Après une dégustation et encore un peu de vélo, il est temps de profiter de la baignoire, puis de passer au lit. (2) Une soirée de nouvel an à la montagne : une jeune femme décide de quitter la soirée plutôt avec un joli jeune homme. Ils passent au lit, mais se rendent compte qu'ils n'ont pas de préservatif. Le monsieur l'assure que son dernier test est récent et était négatif. Ils poursuivent. Interlude de 2 pages : un logigramme pour passer une bonne soirée, avec consentement et moyens de protection. (3) Un couple de mecs sont dans un concert en plein air et l'un d'eux est pris d'une envie pressante. Ils finissent par trouver un coin à peu près tranquille à l'écart dans les bois. (4) Aldric et Marion vont manger chez les parents de cette dernière : ils s'attendent à une conversation pénible, à la fois pour Marion qui se fait appeler Tom, à la fois pour la nature de leur relation. (5) Deux potes sont en train de parler, l'un est en train de consulter Tinder, l'autre reste gêné d'être toujours vierge à 27 ans. Le premier convainc le second de s'inscrire sur Tinder et le second prépare son premier rendez-vous.

(6) Madame a oublié de prendre sa pilule la veille et pourtant elle est prête à passer au lit avec monsieur. Ce dernier la rassure : il lui reste encore quelques préservatifs. Il ne reste plus qu'à se souvenir comment on s'en sert. (7) Mademoiselle se lève, embrasse sa maman qui souhaite savoir si elle se protège bien lors de ses rapports avec son copain Anthony. La fille coupe court à la conversation en partant en courant pour ses cours. Elle retrouve une copine à la fac, qui lui parle de sa soirée avec son copain. Interlude de 2 pages sur l'asexualité. (8) 5 copines et 1 copain se retrouvent dans un parc pour un pique-nique et se racontent une anecdote de ratage dans un rapport. La première commence avec une série de frouts. Interlude d'une page : tuto capote. (9) Un couple hétéro est en train de faire l'amour sur le canapé, monsieur ayant pénétré madame qui lui demande de terminer rapidement. Il s'interrompt se rendant compte que quelque chose ne va pas, lui demandant s'il lui fait mal. Elle se lève, se rhabille et part en lui disant qu'il n'y est pour rien. Point cul de 2 pages sur le vaginisme. (10) Un couple est allongé sur une couverture posée dans l'herbe et madame demande à monsieur quel serait son fantasme. Il répond que ce serait de tester la sodomie, mais pas pour elle. (11) Deux demoiselles se font des câlins dans les toilettes, avant de revenir dans la soirée au bar. (12) Une conversation court sur plusieurs couples successifs, relative à la différence d'envie sexuelle entre les deux conjoints.

Ce deuxième tome est bâti sur le même principe que le premier : des séquences assez courtes mettant en scène un couple qui passe à l'acte, avec succès ou non. Comme pour le premier tome, il est possible de qualifier celui-ci d'ouvrage pornographique puisque les individus sont représentés nus, qu'il y a des gros plans sur les organes génitaux et sur les pénétrations. Comme pour le premier tome, il n'est pas vraiment possible de qualifier cet ouvrage de pornographique car il est à l'opposé du culte de la performance acrobatique, ou du sexe sans âme ni émotion, même s'il peut être sans lendemain. Cy n'a rien changé à sa manière de dessiner : un peu esquissé pour les personnages. Les traits des visages n'ont pas une apparence photographique : ils sont très simplifiés, les yeux ou la bouche pouvant se réduire à un simple trait. Cela ne les empêche pas d'être très expressifs, souvent souriants, exprimant régulièrement un contentement physique, mais aussi surpris, énervés, amusés, attentionnés, etc. Cy se montre attentive aux tenues vestimentaires, les différenciant en fonction des individus, de leur statut social, de leur occupation, de leur âge. Elle focalise souvent ses dessins sur les personnages, avec régulièrement des arrière-plans vides. Mais elle sait aussi représenter les façades d'une rue d'Amsterdam, une baignoire, des lits, une station de ski, la foule et la scène pour un concert en plein air, un salon avec son canapé, une cuisine bien équipée, un bus, la tour de Jussieu, un parc avec un pique-nique.

Au vu du titre, le lecteur s'attend à assister à des parties de jambes en l'air et la pruderie n'est pas de mise dans cet ouvrage. Il peut donc regarder des couples dans des positions diverses et variées (missionnaire, andromaque, cuillère), s'adonnant à différentes pratiques : caresses, masturbation masculine et féminine, fellations, cunnilingus, pénétration vaginale, pénétration anale, jeu avec des sex-toys. Comme dans le tome 1, il n'éprouve pas la sensation de se transformer en voyeur, du fait d'une composante pédagogique discrète, et de la gentillesse des personnages. Cy fait œuvre de vulgarisation et de dédramatisation : les personnages sont compréhensifs les uns envers les autres et mettent en œuvre le combo parfait explicité dans le premier tome : dialogue et consentement. Cela permet à l'autrice d'aborder en toute sérénité des questions comme les conséquences de l'amour pendant les règles, ou la phalloplastie, ou encore des questions épineuses d'acceptation de la différence par les parents.

À plusieurs reprises, les individus doivent affronter le regard de l'autre : la jeune femme (face à ses parents) qui estime que son genre est masculin et qui est en couple avec un homme, le jeune homme vierge à 27 ans, celle qui est asexuel devant expliquer son absence d'envie à ses copines, ou même le conjoint qui avoue à sa femme qu'il aimerait bien tenter la sodomie sur lui. Le dialogue et la compréhension de celui qui écoute font que ces situations ne tournent jamais au drame, même dans le cas de parents peu réceptifs. L'autrice montre d'ailleurs que l'acte sexuel n'est pas une évidence, et qu'inévitablement il se produit des ratés, que ce soit une baignoire qui déborde quand on se masturbe avec le pommeau, ou une paralysie de la langue suite à l'utilisation cachée d'un gel anesthésiant, sans oublier le frout. En prêtant attention aux dessins, le lecteur constate également que les individus représentés présentent des différences physiques, de race ou de morphologie, et ne répondent régulièrement pas aux canons de la beauté, que ce soit des jambes pas rasées, des vergetures, de l'embonpoint, une petite poitrine, un petit sexe, ou des épaules tombantes. Lors de la discussion sur les sites de rencontre de type Tinder, l'un des deux copains fait remarquer qu'il n'est possible de réduire les personnes inscrites à de simples bouts de viande, et Cy montre des individus incarnés qui ne peuvent pas non plus être réduits à des bouts de viande : ce sont des personnes.

Le lecteur se sent sourire tout du long, tout en ressentant une forme d'absence de toute culpabilité inhabituelle pour un tel sujet. Il constate, comme dans le tome 1, que la relation sexuelle est un acte normal pour tous les personnages qui semble aller de soi, même si ce n'est pas toujours une réussite. Or cette fois-ci, Cy termine son ouvrage avec une séquence de 7 pages d'une nature bien différente, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas d'accouplement représenté explicitement, ni même de relation sexuelle implicite. Le thème de cette dernière séquence est celui de la différence d'envie entre conjoints, en particulier de la fréquence pas assez élevée pour l'un des deux. Cy met en lumière le rapport entre frustration pour un conjoint, et culpabilité (de ne pas répondre aux attentes, d'être la source de la frustration) pour l'autre Elle évoque ensuite la distinction entre sexe et amour, et aboutit à la notion de rythme qui convient aux deux partenaires. Elle conclut sur le fait que cette problématique est commune à bien des couples. Pour cette histoire, elle a conçu une mise en scène différente. Elle ne propose pas de suivre un couple en particulier : elle déroule une conversation unique et continue, en changeant de couple à chaque case, créant ainsi l'effet qu'il s'agit d'une conversation partagée par de nombreux couples, une problématique à caractère universel. Étrangement, c'est la seule histoire où le dialogue et le consentement butent sur la réalité d'envies différentes et pas forcément conciliables dans la vraie vie.

Ce deuxième tome est aussi épatant que le premier. Ce n'est pas un manuel sexuel, dans le sens où il n'explique pas comment s'y prendre du point de vue mécanique, même si les dessins montrent explicitement comment ça marche. C'est un manuel sexuel encore plus indispensable montrant la manière de s'y prendre pour établir une relation saine (dialogue & consentement), sans oublier l'intégrité de la personne qui passe par la protection. Cy montre tout simplement comment se conduire en être humain, pour cette activité particulière qui se pratique à deux (dans ce tome), une évidence mais des plus compliquées à mettre en scène simplement.

jeudi 9 avril 2020

Dick Hérisson, tome 8 : La Maison du pendu

En tous cas, je vous promets une bonne critique.

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 7 : Le Tombeau d'Absalom (1996) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 1998. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 48 planches de bande dessinée.


En 1933, la nuit à Paris, Dick Hérisson traverse le pont Royal à pied. Il est agressé par derrière par un individu qui essaye de la pousser par-dessus le parapet. Hérisson se défend et profite de l'élan de son agresseur pour le faire basculer par-dessus le parapet à sa place. Puis Hérisson enjambe à son tour le parapet et se jette dans la Seine pour aller secourir son agresseur. Il le ramène sur la berge. Son agresseur lui demande pour quelle raison il l'a sauvé. Hérisson lui propose d'aller prendre un grog dans un café pour qu'ils s'expliquent. Une fois qu'ils sont attablés devant une boisson chaude, la discussion commence. L'agresseur demande à Dick Hérisson de se souvenir d'Arles en avril 1925. Le détective se souvient tout de suite : Marcel Derval, un acteur qui s'était pendu, et il en déduit que son agresseur est son fils. Il a été condamné à huit ans de prison pour faux témoignage. Le fils lui déclare qu'il sait qu'il ne s'agissait pas d'un suicide mais d'un meurtre. Il demande à Dick Hérisson de l'accompagner à Arles pour reprendre l'enquête et ainsi laver la mémoire de son père. Hérisson accepte de partir d'ici quelques jours.

Quelques jours plus tard, Marie-Rose Poux, la concierge, vient toquer à la porte de Dick Hérisson pour lui apporter une missive. Le docteur Voraz souhaiterait s'entretenir avec le détective dans son pavillon du Vésinet, le mercredi suivant. Le détective s'y rend et traverse un beau parc pour arriver jusqu'au perron de la belle demeure. Un domestique le fait entrer et l'amène jusqu'au salon où l'attend le docteur Voraz dans son fauteuil roulant. Il lui explique qu'il s'est disputé avec sa fille Huguette Pipélot (qui se fait Violette Duparc en tant qu'actrice) il y a quelques années et qu'elle lui écrivait quand même une lettre chaque année pour Noël. Or il n'a rien reçu cette année. Voraz fait appel à lui car elle a disparu dans la région d'Arles. Dick Hérisson accepte en l'informant qu'il allait se rendre dans cette région, curieuse coïncidence. Le docteur Voraz confie, à Hérisson, la dernière carte postale qu'il a reçue : Violette Duparc y évoque un tournage dans la région d'Arles, pour un film réalisé par le cinéaste Tom Carr, où elle interprète le rôle de Blanche Neige. Dick Hérisson prend congé et traverse à nouveau le parc en se faisant la réflexion que Tom Carr est le même cinéaste que celui avec lequel tournait Marcel Derval, étrange coïncidence. Le lendemain Dick Hérisson est dans le train avec le fils Derval et ce dernier lui fait lire des extraits du journal intime de son père dans lequel il est question du tournage du film Blanche Neige dont Tom Carr a dû modifier la dernière scène car l'acteur principal a été retrouvé pendu.


Didier Savard capte tout de suite l'attention de son lecteur avec un début peu banal : Dick Hérisson sauve son agresseur, et le lecteur peut apprécier l'architecture et la texture du pont Royal, ainsi que l'escalier permettant d'accéder à la berge et l'ambiance du bistrot parisien. Le personnage principal est tout de suite mis en porte à faux puisque ses déductions ont conduit à laisser filer un assassin et à entacher le souvenir d'un homme avec un suicide, alors qu'en fait il a probablement été assassiné. La deuxième séquence est tout aussi déstabilisante. Le parc du pavillon est magnifique sous la neige, et c'est en fait une construction à deux étages, avec une très belle architecture. L'intérieur est tout aussi impressionnant avec les hauts plafonds : l'entrée avec son escalier intérieur et son plafond correspondant à celui du premier étage, et la bibliothèque avec ses rayonnages et son plafond correspondant également à celui du premier étage. Les contrastes continuent puisqu'après la neige de la banlieue parisienne, succède un soleil d'hiver du Sud, avec une petite maison située sur le bord du canal du Rhône. Le lecteur constate le fouillis sur le sol, el placard défoncé, les cambrioleurs s'étant énervés au fur et à mesure qu'ils ne trouvaient ce qu'ils étaient venus chercher.

Alors qu'il pensait avoir anticipé à quoi s'attendre, le lecteur se rend compte que l'auteur le déstabilise avec chaque nouvelle scène. Didier Savard est toujours soigneux dans sa représentation des architectures et des lieux : le pont Royal à Paris, le canal du Rhône, la cuisine d'un petit pavillon, les magnifiques Baux de Provence, la superbe villa du réalisateur Tom Carr, quelques rues d'Arles. Il détoure les formes d'un trait précis, avec de minuscules variations dans l'épaisseur du trait, de rares traits non jointifs qui apportent les petites irrégularités de la réalité, de l'impression de profondeur et d'épaisseur. Il emmène également le lecteur dans des lieux moins attendus que ce soit une fête foraine dont les monstres de foire font penser à un hommage au film Freaks (1932, La monstrueuse parade) de Tod Browning, ou encore une étonnante maison perdue dans les bois, avec sept chaises minuscules et sept lits minuscules. Par rapport au début de la série, l'artiste se montre plus minutieux dans la représentation des décors intérieurs comme extérieurs, avec plus de traits pour en figurer les particularités. Il apporte le même soin aux costumes des personnages, avec une représentation plus légère pour ceux de Hérisson et Doutendieu. Comme d'habitude, les visages sont dessinés de manière plus simplifiée : parfois un simple trait vertical pour les yeux d'Hérisson ou Doutendieu, ainsi que pour leur bouche. Par contre, les autres personnages ont droit à des gueules plus marquées : le menton pointu du fils Derval et sa chevelure clairsemée, la bouille ronde de la concierge, la petite moustache et le galurin de l'inspecteur à la retraite sans oublier ses bretelles, la trogne de l'homme chien et sa pilosité, le regard habité par une forme de folie de Tom Carr.


L'auteur le déstabilise également avec la progression de l'intrigue. Ce n'est pas la première fois que les compétences de détective de Dick Hérisson sont remises en cause, mais c'est la première qu'elles le sont d'entrée de jeu. Ensuite, le lecteur tique un peu sur la coïncidence bien pratique qui fait qu'il est chargé de deux enquêtes en même temps, qui se trouvent dans la même région, et dont il s'avère dès la planche 7 qu'elles sont liées. Il est également bien pratique que le cirque soit en ville juste comme Hérisson & Doutendieu souhaitent interroger un de ses monstres. D'un autre côté, c'est aussi un outil narratif classique dans beaucoup de genres d'histoire à commencer par les histoires policières, donc le lecteur accorde le petit plus de suspension d'incrédulité consentie sans faire de difficulté. Aussi il apprécie l'évocation légère des débuts du cinéma avec des acteurs à la personnalité bizarre et à la vie bohème, et les Baux de Provence sont vraiment superbes. Lorsqu'Hérisson et Doutendieu découvrent le mobilier miniature, le lecteur se dit que l'auteur a souhaité intégrer une composante fantastique dans son récit. Le fait de réaliser des films sur la base de contes fait penser à Blanche Neige, mais aussi à Boucle d'Or. Il se produit alors une forme de mise en abîme qui se trouve renforcée lors de l'entretien avec le réalisateur Tom Carr déjà bien parti dans sa tête, enivré par sa capacité à créer une réalité dans ses films. Le lecteur se rend également compte qu'il ne sait plus très bien où il en est entre le meurtre déguisé en suicide de Marcel Duval, la disparition de Violette Duparc, et l'esprit dérangé de Tom Carr. Il sourit en se disant qu'au moins il a reconnu son nom d'emprunt : Atom Karaboudjan, un hommage à un album de Tintin.

Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises. Didier Savard donne l'impression d'utiliser des rebondissements prêts à l'emploi, des stéréotypes du genre policier, entre les suspects trop bizarres, les meurtres en série désignant clairement un coupable, les indices faisant penser au surnaturel. L'auteur a déjà prouver sa maîtriser des codes de l'enquête policière et le lecteur sait qu'il peut le mener par le bout du nez à sa guise, vers un dénouement aussi bien prosaïque, ou aussi bien fantastique. Cet usage élégant des conventions du roman policier va quasiment jusqu'à faire sortir le lecteur de l'histoire quand un personnage enlève d'un grand geste le masque qu'il portait sur son visage pour révéler sa véritable identité, dissimulée en dessous. C'est trop gros, trop grotesque, trop théâtral. D'un autre côté, il continue à rendre plaisir à visiter des lieux pleins de caractère (la bibliothèque poussiéreuse de l'association des amis du vieil Arles par exemple), et à s'amuser des rebondissements. Il se rend également compte que l'intrigue court sur le thème de la création, ou plutôt de la réalisation d'un récit, de la volonté du réalisateur de donner forme à ses visions, ce qui crée un écho avec le fait que Didier Savard donne lui à voir le récit qu'il a en tête. En fonction de ses attentes, le lecteur appréciera plus ou moins le dénouement très abrupt.

Au fur et à mesure de l'avancée de la série, la narration de Didier Savard devient plus personnelle, à la fois un plaisir évident de montrer et de représenter des lieux dont il apprécie la beauté, à la fois un jeu sur les conventions du polar. Le lecteur se prête bien volontiers à ce jeu, doublé d'un autre jeu sur l'art de donner corps à des histoires.