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mardi 15 septembre 2026

L'appel de la montagne

Le trio est épuisé mais soulagé. Ils n’ont qu’un mot à la bouche : MERCI !


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Mona Leu Leu pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trente-deux planches de bande dessinée.


Dans une maison de montagne, au creux de la vallée, dans le silence de la nuit, un petit groupe de trois jeunes gens sortent dehors pour entamer une randonnée, l’ascension de l’Aiguille. Au dehors tout est calme, sans bruit, sans vie, dans teintes bleutées de la lumière reflétée par la neige. Après de longs préparatifs et un suivi attentif de la météo, tout est prêt et le trio s’élance. Ils ont revêtu des vêtements chauds adaptés à la randonné, portent leur sac à dos, et ils ont chacun ajusté une lampe frontale sur leur tête, enserrant leur bonnet ou leur casquette. La météo a annoncé qu’aujourd’hui il fera grand beau ! Idéal pour atteindre cette fameuse Aiguille que ces montagnards ont tant de fois observée depuis leur hameau. Ils marchent tranquillement le long du chemin qui s’élève sur le flanc de la montagne en serpentant, en papotant de temps à autre, un sourire de contentement aux lèvres. Progressivement ils prennent petit à petit de l’altitude et le hameau finit par apparaître en contrebas, un peu plus petit. Sans qu’ils s’en aperçoivent, une chouette les survole plusieurs mètres de hauteur dans le ciel. Après quelques temps, les premières lueurs de l’aube apparaissent alors que la lune termine sa journée. Des fleurs deviennent apparentes de part et d’autre du chemin. Un papillon passe silencieusement d’un côté. La lumière naissante fait apparaître le sol du chemin que la neige ne recouvre pas. La forêt se réveille au rythme des papillons, des crocus et des centaurées.



Du haut de son nid, une chouette chevêchette s’apprête à se coucher. Elle observe ces trois amis qui s’enfoncent progressivement dans la forêt, leur pas feutrés se dessinent dans la neige aux lueurs bleutées. Les trois marcheurs traversent une forêt, sur un chemin qui continuent de monter, la pente se faisant maintenant sentir. Enveloppés par les odeurs de bouleaux et d’érables, ils avancent silencieusement afin de préserver la quiétude des lieux. Malgré leur discrétion, ils sont repérés par un nouveau compagnon, un renard, un brin peureux. Il se tient à une vingtaine de mètres, un peu plus haut sur le chemin et il les regarde. Puis, à la vue du trio, le renard prend la fuite et remonte à la travers la forêt, disparaissant entre les pins. Il court, il saute sur les talus enneigés et se faufile entre les arbres dont les parfums se mélangent à la fraîcheur du matin. Soudain une autre odeur attire son attention… Le renard a ralenti l’allure, puis il s’arrête et observe. Il vient de repérer sa proie qu’il guette avec passion. À quelques mètres de lui, se tient un lièvre. Une course effrénée à flanc de montagne débute entre le renard affamé et le lièvre apeuré cherchant son terrier. Mais en quelques bonds, ici et là, le lièvre s’échappe… et le renard perd de vue sa proie. Il est temps pour lui de rentrer avant de devenir lui-même gibier.


Une image de couverture singulière : de zones irrégulières de différentes nuances de bleu, comme appliquées à grand coups de pinceau, et plus étonnant des taches orangées et jaunes. Même si cette alliance de couleurs peut le déconcerter, le lecteur saisit immédiatement ce dont il s’agit grâce au titre (L’appel de la montagne), à la présence de trois petites silhouettes encordées (il peut même distinguer leurs piolets et leurs sacs à dos), et celle d’un rapace planant haut dans le ciel. Si la curiosité lui prend, il déplie la bande dessinée, et il découvre que l’illustration de couverture s’étale sur la première et la quatrième de couverture pour former un magnifique paysage de chaîne de montagnes, avec également des touches de jaune et d’orange sur la partie gauche, donnant une impression inégalable de grand espace, de jeux de lumière sur la neige, de surfaces rendues douces par la couche de neige, d’arrêtes rocheuses acérées et escarpées. Le bleu du ciel dépourvu de nuage accentue encore cette sensation d’espace sans fin et de grand air pur, un délice à contempler. De fait, le récit emmène le lecteur en balade, sportive au vu du dénivelé, avec trois jeunes randonneurs bien préparés, enchantés et motivés à l’idée de faire l’ascension de cette aiguille qui fait partie de leur paysage quotidien, dont les qualités sont vantées par les gens du coin, qui a toujours dominé leur horizon, et qu’ils vont découvrir grâce à leur effort physique, dans le respect de la nature.



L’enchantement de la narration visuelle opère sa magie à chaque planche, avec ses couleurs inattendues et ses formes simplifiées, parfois proches de l’icône. Quels que soient son âge et sa façon d’apprécier les images, le lecteur sent qu’il est sous leur charme. Dans les deux premières planches, les premiers rayons du jour commencent à poindre, modifiant progressivement la perception des couleurs, dans la luminosité rehaussée par leur réflexion sur la couche de neige. Tout commence avec des nuances de bleu, d’abord sombre, et puis quelques surfaces d’un bleu plus clair. Le lecteur ne prête pas immédiatement attention aux teintes violettes, n’y voyant qu’une façon de faire ressortir quelques pousses végétales. Dans les deux pages suivantes, le dessinateur introduit des violets plus soutenus pour certains troncs de bouleaux et d’érables, avec des formes vertes pour leur feuillage, ce qui a pour double effet d’évoquer le passage de la nuit au jour, et également de mettre en évidence la variété des arbres pour qui sait les regarder. S’il est vraiment attentif, le lecteur détecte également la présence de la chouette chevêchette évoquée dans le texte. Quelques pages plus loin, le dessinateur a conçu une illustration en double page, au fil de laquelle il a représenté le renard à cinq reprises dans autant d’endroits différents, essayant de rattraper un lièvre… en vain. La majeure partie de la scène se déroule sur fond blanc, avec quelques traces gris bleuté pour les marques de pattes, quelques zones bleu foncé violet pour les rochers affleurants, quelques troncs d’arbres en haut à gauche, et s’il est attentif, le lecteur se rend compte qu’il y a la silhouette des trois marcheurs en haut à droite. Le contraste est saisissant avec la vue du ciel en plongée sur les cimes des chaînes de montagne. Encore plus avec l’illustration en double page montrant le flanc de montagne après l’avalanche : plus une seule zone de blanc. Il y a également bien sûr les deux tons d’orange lorsque les marcheurs sont à l’intérieur de leur tente.


Le lecteur prend également rapidement conscience de l’habileté avec laquelle le dessinateur fait usage de formes simplifiées, de formes géométriques, jusqu’à des représentations proches de la simplification conceptuelle ou iconique en 2D. Sur la même page, il découvre un papillon avec un motif visuel sophistiqué sur ses ailes, et un tronc d’arbre comme aplati en deux dimensions, presqu’un rectangle avec comme des zébrures de blanc sur fond violet pour évoquer les irrégularités de l’écorce. Dans la double page suivante, c’est le feuillage d’un arbuste qui ressemble à un simple découpage aux formes arrondies, dans une feuille de papier violette. Alors que le renard court dans la forêt, les arbres forment comme un rideau de raies verticales alternant des teintes de bleu, de violet, de jaune. Et tout finit sur une double page représentant les flancs enneigés de la montagne, avec à nouveau ces touches de couleurs quasi conceptuelles. Ce mode de représentation génère à la fois des impressions sensorielles, essentiellement visuelles dans l’esprit du lecteur, et une sensation d’irréalité, pouvant être associée à celle d’un conte, mais aussi à cet effet de coupure en évoluant dans un environnement si différent du quotidien urbain ou du train-train civilisé.



Dans la mesure où le public cible de cette œuvre se situe chez les enfants, l’histoire suit une trame simple et linéaire, commençant par une balade en montagne, avec une avalanche survenant avec l’atteinte du sommet de l’Aiguille. Les trois marcheurs restent sans nom. Le récit est dépourvu de dialogue. Seules deux annonces sont prononcées par le biais d’un téléphone portable. L’histoire est racontée par la voix impersonnelle d’un narrateur omniscient. Ce mode narratif permet d’attirer l’attention du lecteur par le biais du choix des adjectifs qualificatifs et de ce qui est commenté. Ainsi il s’agit de longs préparatifs, d’une fameuse Aiguille, de pas feutrés, d’un renard peureux, d’un majestueux rapace, d’un assourdissant vacarme, etc. Le texte s’attache aussi bien à la forêt, à la neige, qu’à la faune (papillon, chouette chevêchette, renard, lièvre, marmotte), qu’à l’évolution des conditions météorologiques et à la montagne. Le lecteur sent que l’autrice évoque en sous-texte la faune, la flore, la beauté de l’environnement, la préparation et la connaissance du milieu, l’effort physique et… l’imprévu. L’âge des marcheurs n’est jamais précisé : grands adolescents ou jeunes adultes peut-être. Ils ne paniquent pas lors de l’avalanche, et ils font preuve de solidarité. Ils se conduisent comme des individus responsables et conscients de leurs limites, faisant appel au secours, sans acte de bravoure inconsidéré et voué à l’échec, acceptant et sachant qu’ils ne font pas le poids face aux forces de la nature.


Un petit tour en montagne, une promenade de santé… plus que ça une ascension sur un sentier facile qui grimpe vraiment, en haute montagne. Une balade étonnamment colorée, dans les deux sens du terme : des couleurs révélant les différentes formes de flore, et un choix de palette jouant sur les impressions créées. Une faune classique de ce type de région, et toujours aussi enchanteresse à côtoyer en vrai. Une narration facile à la fois sur le plan visuel, à la fois pour la linéarité de l’intrigue. Un réel charme, celui du grand air, celui du dépaysement, celui du calme et de la sérénité. Une vraie catastrophe, une avalanche, et des réactions à taille humaine. Une belle histoire.



mercredi 19 avril 2023

La traverse

S’étonner de tout le chemin parcouru à pied et s’étonner de celui qui reste à faire.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2019. Elle a été réalisée par Edmond Baudoin & Mariette Nodet pour l’histoire, et par le premier pour les dessins. Ce récit est en noir & blanc et compte environ cent-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif d’une page qui n’est pas signé (mais vraisemblablement de la main de l’autrice), évoquant les rails, les lignes de nos vies, et ces traverses qui relient les vies entre elles, comme ce livre.


En première page, Edmond est assis à même le sol et indique en guise de présentation, qu’il ne sait plus combien il a fait de livres et qu’il n’a pas envie de compter, mais toujours celui qu’il fait est le premier. C’est au tour de Mariette de se présenter, elle aussi assise à même le sol : elle est ici dans sa montagne immuable, il est là-bas au milieu de tellement de gens, pourtant elle ressent, pour eux deux, une même énergie, une action constante. Ce qui les différencie vraiment, c’est le silence. Les crêtes d’une chaine de montagnes en Himalaya. Le silence est dans sa vie comme un ami. Elle le regarde comme empreint de liberté et de joie. Plus elle avance dans sa vie, plus elle marche dans les hauteurs, plus elle est certaine de cela : le silence est une présence joyeuse aux choses, il la façonne comme un artiste amoureux. Le silence, l’horizon qui en cache un autre, et la solitude. Elle aime ressentir l’existence du tout qui n’a aucune intention, et elle partie du tout. Pouvoir porter le regard au loin est une manière sans réfléchir de comprendre sa place dans ce monde. Être là, rechercher cet état l’aspire et l’éloigne du précipice dans lequel elle est tombée un jour. Elle se tient assise sur le bord d’une falaise à pic, son esprit s’envolant comme une forme d’aile issue de la transformation de sa tête.



Toujours le regard porté vers l’horizon, avec des crêtes à perte de vue et dans le lointain sur sa droite, un rapace en plein ciel, elle continue de laisser les pensées venir à elle. Depuis ce jour, elle fait toujours le même cauchemar, celui de son enfant qui tombe de la falaise. C’est peut-être la peur de la perte du dernier être important pour elle. Mais elle est bien ancrée, et c’est plutôt elle qui tombe sans fin. En baissant un peu le regard, les pentes des montagnes s’imposent à elle. Est-ce pour sortir de cette chute dans le précipice qu’elle retourne sans cesse sur son bord ? Elle avance, elle ne peut que ça, et c’est ça qui la sauve. Rester immobile, être au fond de la vallée, c’est avoir froid, c’est avoir l’horizon bouché. Il y a toujours un col à atteindre pour aller plus loin. Mariette a repris sa marche dans cette zone de haute montagne, sur les crêtes. Elle éprouve la sensation que des rochers la survolent. Être là en montagne comme en soi-même, mettre un pied devant l’autre, jouer avec le relief, toujours dans le déséquilibre de la marche, transpirer, parfois grimper ou désescalader, chercher l’itinéraire.


Pas de présentation en quatrième de couverture, une couverture énigmatique avec cette personne sur une hauteur rocheuse contemplant la montagne devant elle, avec sa tête mangée se confondant avec l’ombre d’une pente, ou semblant partir en fumée. Le lecteur peut y voir comme un écho visuel de la couverture de Le Chemin de Saint-Jean (2002) de Baudoin, où l’auteur se représente assis sur des pierres, avec un rocher flottant là où devrait se trouver sa tête. En fonction de ses affinités électives, le lecteur peut être venu à cet ouvrage en amateur transi des œuvres du bédéiste et se demander avec qui il s’est acoquiné, ou avoir été attiré par le nom de cette grande randonneuse en montagne, ancienne championne de ski télémark et pigiste pour des revues de montagne. Dans les deux cas, il ne dispose pas de moyens de savoir qui a apporté quoi à l’ouvrage et dans quelle proportion. Il découvre ce texte sur la métaphore des traverses, la page de présentation de Baudoin, puis celle de Nodet, très succincte l’une comme l’autre. Vient un dessin de flanc de montagne en illustration pleine page, sans texte, avec des coups de pinceau à la fois spontanés, à la fois capturant avec une précision surnaturelle l’impression que produit la montagne. Le lecteur découvre ensuite une succession de sept illustrations en double page, toutes consacrées à la montagne de haute altitude, avec les pensées de Mariette, entre réflexions organisées et flux libre. Page d’après, trois personnages assis sur une grande banquette semi-circulaire en train de consulter des cartes à même le sol, et, pour la première fois, des phylactères. Puis une illustration pleine page sans un mot.



C’est reparti pour le voyage en montagne, cette fois-ci dans un lieu identifié, à partir de Ladakh, une région du Tibet qui forme un territoire de l’Union indienne. À l’évidence, Mariette Nodet évoque le drame qui frappé sa vie, et un voyage en particulier, accompagnée de sa fille, émaillé de réflexions sur ce que lui apportent la montagne et le silence, sur sa soif de sortir de sa zone de confort pour rencontrer des étrangers au mode de vie radicalement différent du sien. À chaque page tournée, le lecteur découvre une autre vision à couper le souffle de la montagne, avec ou sans êtres humains, comme si l’artiste dessinait le paysage pris sur le vif. Baudoin lui-même n’apparaît que peu : en première page pour se présenter en deux phrases lapidaires, page vingt en train de regarder des cartes avec Mariette et Lou, puis de manière un peu plus régulière à partir de la page trente-cinq, toujours dans de brèves séquences d’une ou deux pages, et en nombre beaucoup plus petit que celles consacrées aux deux femmes. Le lecteur relève plusieurs thèmes évoqués au fil des pages : le silence, l’attrait du vide, le plaisir de se projeter dans un voyage en consultant des cartes, le dépouillement du mode de vie dans le Ladakh, l’étrange communion qui s’installe avec les guides lors de la randonnée et même temps que la distance infranchissable qui sépare européens et tibétains, l’artificialité d’une frontière par rapport à la réalité géographique, l’écart entre carte et territoire, l’effort physique de la marche en montagne en même temps que son rythme hypnotique, l’altérité de tout autre être humain, la disparition définitive de tout individu décédé.


Le lecteur peut s’en tenir là : une randonnée en haute montagne un peu exotique, avec des illustrations rudes et évocatrices, et de temps à autres les souvenirs du bédéiste resté dans le Var vaguement rattachés au fil principal par le thème de l’étranger, de l’altérité et de la mortalité… En fonction de son histoire personnelle, le lecteur prend conscience qu’un élément ou un autre de cette œuvre lui parle avec acuité : une remarque en passant sur le rapport au silence, à la solitude, sur l’envie de découvrir l’altérité de l’autre pour se décentrer de sa vie et de son enfermement mental, sur le plaisir de lire une carte, de découvrir la réalité du territoire (remarque qui renvoie à l’aphorisme d’Alfred Korzybski : une carte n'est pas le territoire qu'elle représente), etc. Ces réflexions lui parlent alors, révélant la richesse d’une expérience de vie, pas juste une collection de remarques superficielles prêtes à penser : elles sont l’expression des acquis de l’expérience de l’autrice, de son cheminement personnel, pas des recettes artificielles prêtes à l’emploi de développement personnel. Comme elle l’écrit, Mariette Nodet a éprouvé ces sensations, ces découvertes : Sortir de la carte, ne plus avoir la sécurité des courbes et des noms, franchir une frontière. Quitter le trop plein de ce côté-ci et aller vers le néant de ce côté-là. Un pied dans le jour et un pied dans la nuit. Accepter le risque de l’inconnu, du hors-soi. Et, jour après jour, se rendre compte que c’est là, dans ce hors-soi, que l’on vit pleinement !



Le lecteur peut également éprouver la sensation de cheminer en montagne aux côtés de la mère et de la fille : il voit des paysages de montagnes à la fois concrets et uniques, par les yeux de la personne qui s’y trouve, avec sa perception. C’est un tour de force impressionnant que réalise Edmond Baudoin car il n’a pas fait ce chemin, il n’a pas accompagné les deux femmes, et pour autant chaque représentation apparaît authentique, avec la même âpreté que les représentations de Jean-Marc Rochette dans ‎Ailefroide : Altitude 3954 (2018). Peut-être a-t-il travaillé d’après photographies, certainement en étroite collaboration avec l’autrice, totalement à son service. Il partage avec elle l’appétence pour l’énergie, la volonté passée à vouloir exister, un regard sur la vie, sans aucune animosité, aucune critique, une espèce d’attention intérieure. Cette communauté d’esprit aboutit à un ouvrage qui semble avoir été réalisé par une seule et même personne, avec la narration visuelle si personnelle et si particulière de Baudoin, avec l’expérience de la montagne de Nodet, une création fusionnelle, une façon d’habiter le monde très similaire.


Une collaboration entre Edmond Baudoin et une ex-championne de ski amoureuse de la montagne : une narration qui semble totalement issue du premier et réalisée par lui dans cette bande dessinée au format libre. En même temps, la transmission de l’expérience personnelle de la seconde d’une randonnée au Ladakh et d’un deuil. Une communion d’esprit organique pour une façon peu commune d’habiter le monde, de repousser symboliquement les frontières, de faire l’expérience que l’imagination ne pourra jamais embrasser la beauté et la complexité de la réalité, d’emprunter les chemins que l’on connaît, ceux qui relient les hommes aux hommes, de la manière la plus évidente. Des instants magiques.



jeudi 30 avril 2020

Caroline Baldwin Tome 14 : Free Tibet

Que j'aimerais être plus vieille d'une semaine.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 13 : La Nuit du grand marcheur (2007) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2010 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Thierry Wesel. Cette aventure comprend 44 planches.


Quelque part sur une pente enherbée, non loin de l'Everest, Caroline Baldwin est en train de faire le point avec Max qui consulte une carte, pendant que le sherpa et le porteur attendent les instructions. Max estime qu'ils devraient bientôt rejoindre l'autre groupe, sous réserve de ne pas être pris comme cible par des tireurs népalais. Un mois plutôt, Caroline Baldwin retrouvait Roxane Leduc au pied de la fontaine Bethesda dans Central Park. Baldwin a enfin pu revenir aux États-Unis, du fait de l'alternance politique à la tête de l'état, avec l'arrivée de la présidente Kristin Wallace. Roxane propose qu'elles aillent prendre un verre chez Allan, un barman de leur connaissance qui s'est installé à New York. Une fois sur place, elles entament une partie de billard, puis vont s'asseoir pour siroter un bourbon. Roxane Leduc finit par expliquer ce qui la travaille à son amie : elle milite pour le Tibet libérée du joug chinois, et elle a décidé d'accompagner une expédition qui va essayer de planter un drapeau tibétain au sommet de l'Everest, le jour où la flamme olympique doit y arriver.

Caroline Baldwin tente de décourager sa copine, mais sans succès. Roxane lui remet une enveloppe avec le parcours qu'elle compte suivre, au cas où il lui arriverait malheur. Dix jours plus tard, Caroline Baldwin se fait accompagner par l'inspecteur de police Philips pour se rendre à rendez-vous dans la chambre 112 d'un motel, fixé par un individu qui en sait long sur elle. Elle monte seule dans la chambre, Philips lui ayant remis un revolver avant. Elle est accueillie par Max, un agent de la CIA qui lui explique qu'il est essentiel d'intercepter Roxane Leduc et ses compagnons avant qu'ils ne réussissent dans leur projet de protestation parce que ledit groupe a été infiltré par un mercenaire à la solde d'un puissant lobby industriel prochinois qui doit tout faire pour que le projet n'aboutisse pas. L'agent indique que le tueur n'hésitera pas à apporter une solution définitive et mortelle. Caroline Baldwin n'accepte de communiquer l'itinéraire de son amie que sous réserve de faire partie de l'expédition de sauvetage. En vol, Max présente les autres membres du groupe de Roxane : Ted Chirabia, Chris Bourbon, Ben Jabot, John Erwin, Andrew Roberts. L'un d'entre eux est le tueur potentiel.


Ce n'est pas la première fois que Caroline Baldwin s'aventure au Népal : elle avait y avait déjà séjourné dans Caroline Baldwin, tomes 9 : Rendez-vous à Katmandou (2003). Cette fois-ci, elle n'est plus en fuite, suite à une histoire d'espionnage qui a mal tourné : elle y va pour aider une copine. André Taymans ouvre son récit avec ce qu'il sait faire de mieux : rendre compte d'un paysage, avec l'émotion associée. Il sait rendre intéressants un tas de cailloux et de sommets enneigés, semblables à beaucoup d'autres. Il dessine d'après ses propres expériences de montagne, y compris dans cette région du monde. Le lecteur se rend compte qu'il peut se projeter aux côtés des personnages, et imaginer se trouver à cet endroit. Il voit leur tenue adaptée au climat : chaussures de marche, pantalon de grande randonnée, blouson protégeant du vent et du froid, lunettes adaptées à la haute montagne, avec les petites protections sur le côté. Il regarde autour de lui : les formations rocheuses, le chemin de terre, l'herbe rase. De la planche 18 à la planche 44, il suit en alternance l'expédition du groupe de Caroline Baldwin, et celle de Roxane Leduc. L'artiste se montre aussi bon metteur en scène que descripteur.

Le lecteur ne s'ennuie pas un seul instant à regarder les paysages : lac encaissé dont on devine que l'eau doit être bien froide, sensation d'isolement total, effort à la montée qui fait qu'on enlève son blouson pendant l'effort, descente prudente alors que les cailloux roulent, lambeaux de nuage, murets de pierre, grandes étendues qui semblent interminables, vue imprenable à chaque franchissement de col ou de sommet, vallées encaissées, déséquilibre provoqué par la combinaison de la fatigue et d'une pierre qui roule, ambiance lumineuse unique, augmentation progressive des parties enneigées. L'intensité de l'immersion augmente progressivement et discrètement : l'évolution du terrain et sa variété n'apparaît que dans les images, sans qu'aucun personnage n'attire l'attention dessus en commentant une caractéristique ou une autre. André Taymans raconte la randonnée presqu'incidemment par rapport à l'intrigue. Le lecteur peut ne prêter aucune attention consciente à ces éléments, par exemple le fait que les personnages sont habillés de plus en plus chaudement, mais cela participe de manière subliminale à l'intrigue. Même s'il n'y fait pas consciemment attention, l'esprit du lecteur intègre le fait que les conditions de randonnée se durcissent au fil des pages.


Du fait du nombre de pages consacrées à la randonnée, André Taymans ne montre que quelques autres paysages. Il reproduit avec fidélité la fontaine Bethesda dessinée par Emma Stebbins en 1868 et inaugurée en 1873. Il retranscrit bien également la sensation d'espace ouvert quand le touriste la découvre en contrebas dans Central Park. Le nouveau bar d'Allan est accueillant avec ses fauteuils profonds et confortables, et agréable car pas bondé à cette heure de la journée. Le rendez-vous au motel permet de retrouver l'architecture typique de ce genre d'établissement : deux étages, l'accès aux chambres par un escalier extérieur qui donne sur une partie commune à l'air libre qui dessert les chambres. En décalage avec le mobilier bon marché, ainsi que l'aménagement strictement fonctionnel. Enfin le lecteur passe quatre pages avec Caroline Baldwin dans une petite ville du Népal, à la fois à marcher dans les rues, à la fois chez l'habitant et à l'hôtel, pour recruter des sherpas. À nouveau, il peut constater que l'artiste représente les rues, les façades et le quartier en prêtant attention à l'urbanisme local, à l'opposé d'un décor générique vaguement exotique, déconnecté de toute réalité.

Le titre annonce un album politiquement engagé. Planche 4, Roxane Leduc parle du joug chinois qui père sur le Tibet, mais sans détailler la nature de ce joug, la gestion politique du Tibet par la Chine, et les méthodes utilisées pour faire régner l'ordre. Planche 8 & 9, l'agent Max évoque les intérêts économiques de certaines entreprises, ainsi que la politique extérieure de la nouvelle présidente des États-Unis, mais sans non plus approfondir la question. Planche 21, quelques traits représentent une patrouille militaire chinoise, six silhouettes très vagues de 3 millimètres de haut au fond d'une case. Enfin planche 40, il est question de l'ethnie Khamba d'un des porteurs. Avec un tel titre tel que celui de Free Tibet, le lecteur s'attendait à ce que l'auteur se livre à une prise de position plus développée, plus étayée. De ce point de vue-là, il en est pour ses frais : l'histoire ne se transforme pas en tribune de dénonciation de l'oppression d'un peuple, et aucun nom n'est donné, ni aucune date. Le scénariste s'en tient à son intrigue : démasquer et neutraliser le tueur dans l'équipe de Roxane, avant qu'il ne puisse frapper. Du coup, les quatre dernières pages tombent un peu à plat en développant le sort d'un personnage qui n'a pas été développé, qui se bat pour une cause qui n'est pas incarnée, qui effectue un geste que l'auteur veut lourd de sens, mais dont la portée émotionnelle en devient très faible, voire inexistante.


L'horizon d'attente du lecteur comprend également une enquête de type policière, ainsi que de côtoyer Caroline Baldwin. Le scénariste construit son récit sur le principe d'une course–poursuite se déroulant à vitesse réduite : à pied, en marchant, avec un fort dénivelé. Le lecteur accorde peu d'importance au fait de découvrir si Caroline Baldwin et Max rattraperont Roxane Leduc et son groupe avant qu'ils ne mettent leur plan à exécution ou après. En effet, Taymans présente bien les 5 autres membres du groupe dans la planche 10, avec leur nom et leur métier. Mais finalement ils ne disposent que d'un seul trait de personnalité au cours de l'expédition, et ils n'évoquent ni leur passé, ni leur motivation : ce n'est pas un polar psychologique. Le lecteur se rend également compte qu'il n'attache pas beaucoup d'importance à savoir qui est le traître, ce qui diminue d'autant l'intérêt de la scène d'explication en deux pages, même si les paysages restent magnifiques en arrière-plan.

Le titre de ce quatorzième album sonne comme un cri politique, une exhortation à l'indignation et à l'action. Le lecteur découvre une enquête de type policière qui prend la forme d'une expédition pour accéder à l'Everest, par deux groupes distincts, l'un poursuivant l'autre, au rythme de la marche ascensionnelle. Finalement, l'atteinte de l'objectif des manifestants devient vite secondaire, ainsi que l'identité de mercenaire. Il reste par contre une randonnée extraordinaire sur le toit du monde.