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jeudi 7 juin 2018

La femme d'argile

Jamais, je n'étais allé en arrière auparavant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru en mars 2018. C'est l'œuvre de Vincent Vanoli qui a tout fait, scénario, dessins, lettrage. C'est un auteur de bande dessinée, qui a commencé à publier en 1989 chez L'Association, ayant une trentaine de BD à son actif.

Un homme vit dans les bois ; il n'est qu'une silhouette blanche sans caractéristique, sculptant de petites statuettes aux formes improbables, auxquelles il ajoute des brindilles et qu'il laisse dans la nature. Un jour, alors qu'il mord dans le cou d'une perdrix, il observe un paysage parfaitement symétrique, autour de l'axe d'une cascade. Il passe de l'autre et dans son esprit quelque chose change. Il ne souhaite plus revenir en arrière, et il décide de sortir du bois. Au bout d'un champ, il découvre un monsieur qui semble l'attendre, qui lui tend des vêtements pour couvrir sa nudité, qui le rase et lui coupe les cheveux, en lui indiquant qu'il est prêt pour rejoindre la civilisation. Frédéric se dirige alors vers la ville, en passant au travers d'une casse automobile, où les marginaux qui s'apprêtaient à le détrousser, le laissent passer sans dommage. Arrivé en ville, il devient un anonyme dans la foule et ses pas le guide mécaniquement jusqu'à son pavillon avec jardin. Il a la clé de grille dans ses poches. Il rentre chez lui.

Frédéric pénètre dans la pièce qui lui sert d'atelier de sculpture et il est submergé par les souvenirs ou les sensations que déclenchent en lui ces formes. Il ouvre grand les fenêtres et les volets pour aérer la pièce et dissiper les mauvaises odeurs. Il se tient sur la terrasse et voit le soleil, d'un bleu éclatant, se lever. De l'autre côté de la rue, il est observé par une femme qui fut son modèle. Elle a déjà revêtu sa tenue de serveuse et après avoir accusé le coup du retour de Frédéric, elle se rend à la brasserie pour prendre son service. Après une journée de travail ingrate, elle rentre chez elle. Elle se déshabille et ne se vêtit que d'un châle jeté sur ses épaules. Elle recommence à observer le sculpteur à la dérobée, et elle note ses interrogations et ses angoisses dans un carnet. Elle est, elle aussi, observée à la dérobée par un vieux monsieur qui prévient la police et qui énonce à haute voix ce qu'elle est en train de marquer dans son carnet.


S'il a lu le court résumé accompagnant l'ouvrage sur les sites de vente, le lecteur connait déjà tout de l'intrigue… et pourtant il est complètement pris au dépourvu par la première séquence, avec cet individu qui n'est qu'une silhouette blanche, vivant comme un sauvage dans les bois, et s'adonnant à une forme d'art primitif. Il découvre des dessins réalisés au pastel noir, faisant parfois ressortir le grain du papier, avec une approche mêlant description précise de la flore, et approche naïve pour la silhouette de l'homme, ou pour celle de la perdrix. Il regarde des cases chargées en traits, un horizon fermé par les arbres, une nature touffue, sans être inquiétante ou menaçante. Il voit littéralement le personnage s'incarner sous yeux, une fois qu'il a traversé le ruisseau, un homme nu à la chevelure hirsute, à la barbe négligée. Il avance sans difficulté, sans souffrir de l'absence de chaussure, sans ressentir la fraîcheur. Les cases deviennent plus sombres quand il est sorti du bois même si l'horizon s'est élargi, chaque surface étant chargée du noir déposé par le crayon.

Après cette entrée en matière très déstabilisante, le lecteur découvre ce que lui promet le court texte promotionnel. Il plonge dans une monde très charbonneux, avec des formes à la perspective étrange, distordues parfois pour accentuer les ombres et les angles, évoquant l'expressionnisme allemand et M le Maudit (1931) de Fritz Lang. Les dessins donnent l'impression de décrire une ville de moyenne importance dans une France des années 1930 ou un peu plus, même si la modèle indique qu'elle a pris des jours de RTT et si un figurant utilise un téléphone portable. L'observation des tenues vestimentaires conforte le lecteur dans cette impression d'une histoire se déroulant au milieu du vingtième siècle, malgré ces 2 anachronismes, dans la partie pavillonnaire d'une ville assez importante pour se constituent des foules de badauds qui se croisent sur les trottoirs sans se connaître. La narration visuelle présente une forte personnalité, avec ces bâtiments aux verticales un peu de guingois, ou penchées, les visages un peu anguleux avec des traits de contour parfois un peu hésitants, pas peaufinés.



L'artiste n'utilise donc que des crayons noir pour détourer les formes, et représenter les ombres portées, souvent exagérées, étirées. De manière déconcertante, il utilise avec parcimonie la couleur bleu pour figurer la lumière du soleil, et aussi une forme d'énergie ou de beauté intérieure. La bande dessinée se déroule sur 74 pages dont 30 sont dépourvues de tout texte. Vanoli accorde donc une place significative à une forme de narration uniquement visuelle. Dans ces pages silencieuses, la déformation des décors joue à plein. L'absence de texte incite le lecteur a plus concentrer son attention sur les dessins pour en distinguer et en assimiler les éléments d'informations visuelles. Certaines cases peuvent être construites sur un ou des axes directifs de la composition, aboutissant à un dessin rapidement lu et interprété. À l'opposé, certaines cases peuvent être proches de la technique de collage, avec des éléments visuels disposés les uns à côté des autres, et ne provenant pas de ce qui pourrait être une seule photographie, mais de différentes prises de vue. Le lecteur détecte d'abord la sensation de surcharge cognitive ; puis il détaille un élément après l'autre. Il ressent alors l'état d'esprit dans lequel se trouve le personnage à devoir gérer une surabondance de stimuli. Par exemple c'est ce qui se produit la première fois où Frédéric se retrouve à marcher dans des rues au milieu de la foule. S'il se montre assez curieux et un peu patient, le lecteur découvre des détails inattendus, comme un café restaurant à l'enseigne de Chez Tintin. Le lecteur est également complètement pris par surprise lorsque la couleur bleu s'invite sur la page pour un effet féerique, évoquant le pouvoir de la création artistique et ses effets émotionnels.

Dans un premier temps, le lecteur peut trouver certaines scènes un peu longues (la traversée de la ville quand Frédéric rentre chez lui), voire inutiles (le prologue dans les bois, le mime racontant ce qu'il sait déjà). L'intrigue ne présente pas grand intérêt puisqu'il semble acquis dès le départ que Frédéric a bien commis un meurtre. Le personnage du vieux monsieur formulant à haute voix, les phrases que le modèle est en train d'écrire dans son carnet apparaît comme un dispositif totalement artificiel, sans rien apporter au déroulement de l'histoire. D'un autre côté, le parti pris expressionniste fonctionne parfaitement pour rendre compte du trouble mental de Frédéric, et la scène où il se met à courir dans la ville comme pourchassé par son double blanc fantomatique est un hommage extraordinaire à la fuite d'Hans Beckert dans M le maudit. À plusieurs reprises, le lecteur perçoit qu'un des enjeux du récit est d'ordre psychologique : à commencer par la culpabilité de Frédéric qui s'exprime par sa peur de ses propres statues, mais aussi sa mémoire défaillante, suite à un blocage produit par un traumatisme psychique.



Une fois cette prise de conscience opérée, le lecteur se rend compte qu'il peut aussi envisager plusieurs éléments du récit sous une forme métaphorique. La scène d'ouverture dans les bois peut se voir comme un retour à l'état naturel, mais aussi comme une perte des fonctions supérieures du cerveau, ne laissant plus que les fonctions de survie. L'activité manuelle de pétrir de la boue pour fabriquer des statuettes des formes improbables n'est pas tant automatique, qu'un lien avec une occupation antérieure de sa vie normale. Les statues de son atelier sont autant d'artefacts de sa vie avant le traumatisme, l'incarnation physique de ses souvenirs, de ses accomplissements passés. Avec ces idées en tête, le monsieur âgé à lunettes qui énonce les propos de la modèle prend des allures de stéréotype de psychanalyste dont l'apparence doit beaucoup à Sigmund Freud. Le lecteur peut même imaginer que les créatures difformes sous cloche de verre dans son salon sont les différents troubles psychologiques qu'il a extrait de ses patients pour les neutraliser. Cet individu devient une sorte d'avatar de l'auteur triturant ses personnages, mettant à nu leur psyché.

Une fois envisagé le point de vue psychanalytique du récit, chaque scène prend sens. Lorsque Frédéric assiste à un spectacle de mime avec un autre acteur fournissant les éléments narratifs pour expliquer ce qui est mimé, le lecteur comprend qu'il s'agit de son inconscient qui s'exprime de manière imagée (le mime) alors que sa conscience travaille à interpréter ces signaux. Le lecteur se rend compte que cette scène constitue également un bel hommage à la scène de la pièce Hamlet (1603) de William Shakespeare, quand Claudius est le spectateur d'une pièce de théâtre racontant un meurtre identique à celui qu'il a commis. Même de petits détails prennent sens. Le lecteur avait remarqué que le tapis de la chambre de la modèle porte de curieux motifs : ceux du Yin et du Yang, mais sans le point noir au milieu de la goutte blanche, et le point blanc au milieu de la goutte noire. Il y a là une forme d'incomplétude qui fait miroir à la relation qu'elle entretient avec Frédéric. Elle est incomplète tant qu'il ne la prend pas comme modèle, tant qu'elle ne devient pas forme sculptée, qu'elle ne s'incarne pas dans statue à l'épreuve du temps, tant qu'il ne l'a pas fait s'incarner.


Alors même que s'il renseigné sur cette bande dessinée avant d'en faire l'acquisition, le lecteur a l'impression de découvrir une histoire qu'il connaît déjà de bout en bout, il se rend compte aussi que la narration le déroute au début. Vincent Vanoli a choisi un parti pris marqué pour sa mise en images, celui de l'expressionnisme allemand, et plus particulièrement de Fritz Lang pour son film M le Maudit. Le cumul de certaines remarques finit par lui faire prendre conscience de la nature psychanalytique du récit, donnant du sens à de nombreuses bizarreries narratives. Il referme la bande dessinée encore sous le coup de la passion égocentrique éprouvée par la femme désirant parachever son rôle de modèle et d'amante, et par l'impression tenace que le sculpteur est autant un meurtrier, qu'une victime d'un système créatif qui lui a dicté son comportement dans une large mesure.

mercredi 6 juin 2018

Caroline Baldwin, n° 2 : Contrat 48-A

La pipe du grand-père

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 1 : Moon River (1996) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver. Il est paru pour la première en 1998, écrit, dessiné, et encré par André Taymans, avec une mise en couleurs réalisée par Bruno Wesel. Il a fait l'objet d'une réédition en 2017 dans Caroline Baldwin Intégrale T1: Volumes 1 à 4, édition respectant le format initial. Cette histoire avait fait l'objet d'une prépublication dans le mensuel (À suivre).

Dans la région du Québec, une guide est en train de faire visiter un village traditionnel huron à un groupe de touristes. Elle les fait pénétrer dans la reconstitution d'une maison longue, où se tient un indien huron habillé en tenue d'époque. Les touristes font des commentaires déplacés et moqueurs sur les indiens qui ne ressemblent pas à des indiens (leur guide) et font montre de leur inculture. Caroline Baldwin observe la scène depuis la fenêtre méprisant cette engeance touristique. Une fois qu'ils ont quitté les lieux, elle va saluer son grand-père, en lui demandant pourquoi il se prête à cette mascarade. Il répond que l'arrière-grand-père de Caroline le faisait déjà et que ça l'occupe depuis qu'il a vendu sa chaîne de motels, le tout en allumant et en tirant sur sa pipe d'un modèle moderne, et pas un calumet. Un peu de temps a passé, Caroline Baldwin revient dans la réserve indienne à l'occasion des funérailles de son grand-père. Après la cérémonie, elle récupère sa pipe et se fâche avec son oncle qui a repris la chaîne de motels.

À cette occasion, Caroline retrouve également Mike Ford, orphelin qui venait passer ses vacances avec eux quand ils étaient enfants, handicapé en fauteuil roulant. Il lui demande une faveur : retrouver l'individu anonyme qui a payé pour ses études pendant toute son enfance. Caroline accepte et elle commence son enquête en se rendant à l'orphelinat où elle est accueillie par le directeur Cook qui lui indique qu'il ne dispose d'aucun renseignement, les dons étant effectués dans l'anonymat le plus complet. Elle se rend alors à l'hôpital abritant le service de maternité où est né Mike. Elle se fait mal recevoir par la femme à l'accueil, mais un stagiaire a entendu leur conversation et lui propose un accès à un ordinateur pour interroger la base de données, tout en essayant de la draguer. Le lendemain elle se rend à son rendez-vous dans un établissement de restauration rapide, avec le docteur Brown, l'accoucheur responsable de la naissance de Mike.



Le lecteur est ressorti sous le charme de l'héroïne après sa lecture du tome 1, et enchanté par un polar servi noir, avec une dimension touristique très immersive. Il revient donc bien volontiers pour découvrir la deuxième aventure de Caroline Baldwin. L'auteur reprend les mêmes ingrédients que pour le tome 1 : une enquête, des lieux variés et une héroïne au caractère affirmé. Comme dans le premier tome, elle apparaît nue à 4 reprises : sur son lit en train de chercher le sommeil, et lors de 2 parties de jambe en l'air. Caroline Baldwin continue donc d'être une femme indépendante, gérant sa sexualité comme elle l'entend. De ce point de vue-là, ces 4 scènes participent à établir sa personnalité, et en plus elle est bien faite de sa personne. Taymans ne limite pas son portrait à une jeune femme dessalée aimant la bagatelle. Il montre une personne en bonne santé physique, assez élancée, portant aussi bien des tenues décontractées (jean et camisole de type débardeur, ou short et teeshirt de randonnée), que des tenues plus habillées (jupe droite et chemisier strict). Son langage corporel montre quelqu'un de décidé, capable de prendre le temps de la réflexion mais aussi de passer à l'action rapidement.

André Taymans complète ce portrait visuel de son héroïne, avec des séquences montrant des moments de sa vie personnelle. Le lecteur en découvre donc un peu plus sur elle. Son ascendance indienne prend de la consistance par le biais de ses liens familiaux, ainsi que par la marchandisation de la culture huronne, que ce soit dans la reconstruction du village traditionnel, ou dans l'un des motel de la chaîne de son oncle, en forme de tipi de pacotille décoré avec des accessoires évoquant l'artisanat huron, mais réalisés industriellement. Les liens familiaux prennent la forme de son affection pour Mike, membre occasionnel de la famille, et pour son grand-père, le lecteur pouvant voir son affliction suite à son décès. Il constate aussi son empathie pour Mike, son chagrin après la tuerie à laquelle elle assiste, son assurance avec son amant (Alan, le barman du Cochon Dingue, se demandant combien de temps celui-là va durer), son aplomb quand elle pose des questions lors de son enquête, sa réaction vive et cassante lorsque le stagiaire se permet des privautés, sa tristesse en apprenant le suicide de l'un des coupables, et l'impact négatif de cette information sur Mike.



Comme pour le premier tome, André Taymans construit son intrigue sur la base d'une enquête policière. Caroline Baldwin utilise donc la méthode qu'elle affectionne : avancer à découvert et voir comment ça va réagir. C'est ce qu'elle fait avec l'orphelinat, puis avec l'hôpital, et encore avec l'accoucheur. Le scénariste ne prétend pas en faire une détective aux cellules grises exceptionnelles à l'instar d'Hercule Poirot. Pour autant, elle est capable de réfléchir, et le fait systématiquement avant d'agir. L'auteur pimente son récit d'une tuerie et de quelques morts, mais sans se reposer sur le gore ou la violence en lieu et place d'intrigue, et en montrant les conséquences de ces moments sur les individus. Il montre également son héroïne se livrer à des acrobaties à une ou deux reprises, là encore sans tirer la scène en longueur, sans s'en servir comme une béquille pour cacher le manque de scénario. Comme criminel, il a choisi des expérimentations clandestines sur des cobayes non consentants, évoquant de loin des affaires comme celle de l’Étude de Tuskegee (1932-1972) avec inoculation de syphilis. De ce point de vue, l'enquête sert de révélateur à des pratiques abjectes, évoquant une réalité sociale et économique bien réelle, comme dans un polar digne de ce nom. Malgré une fin assez noire, il ne s'agit pas non plus d'un polar totalement désespéré.

Après la lecture du premier tome, le lecteur revient également pour la dimension touristique des aventures de Caroline Baldwin. Dans l'introduction de l'édition intégrale, Anne Maheys explique que l'auteur a sciemment construit sa série sur la base d'une intrigue policière, avec des séquences dédiées à l'histoire personnelle de son héroïne, et avec une part dévolue à aux environnements où se trouve Caroline Baldwin. Le lecteur retrouve ses dessins à l'allure faussement simplifiée par des traits de contours très propres et très nets, des formes légèrement simplifiées et épurées, et une mise en couleurs basées sur des aplats. Ces choix graphiques permettent à l'artiste d'inclure un bon niveau de détails dans chaque case, sans qu'elles ne donnent l'impression d'être surchargées. Même si la reconstitution du village huron est opportuniste à visée commerciale, le lecteur en observe les détails, découvrant ou retrouvant des aménagements traditionnels. Les retrouvailles après les funérailles sont l'occasion d'admirer la maison du grand-père sous la neige, ainsi que sa décoration intérieure. Sans aller jusqu'à un niveau de détail photographique obsessionnel, André Taymans s'investit pour rendre chaque endroit unique et typique sans se contenter d'une collection de clichés visuels. Le lecteur prend plaisir à regarder la décoration du restaurant asiatique dans lequel déjeunent Mike et Caroline, l'ameublement du bureau du docteur Cook à l'orphelinat, l'aménagement intérieur de la maison de Caroline Baldwin, ou encore la décoration de la chambre du motel de la chaîne du grand-père. Les scènes en extérieur présentent la même force d'évocation : la façade de la maison de Caroline Baldwin toujours aussi luxueuse, le bâtiment de l'orphelinat avec sa pelouse et le vol des feuilles virevoltant dans le vent, la promenade dans le parc et la course-poursuite sur le pont métallique à haubans au milieu de la circulation.



Le lecteur arrive dans la dernière partie du récit et découvre 4 magnifiques pages où Caroline Baldwin effectue une randonnée dans la montagne en été. Le lecteur éprouve la sensation de la marche à ses côtés, en progressant le long d'un sentier, en coupant à travers l'herbe, en levant le nez pour voir les installations figées des remonte-pentes, en appréciant la douceur de l'air, et se surprenant à souffler à l'effort au fur et à mesure de la montée. C'est un moment magique où il ressent le calme et l'isolement de sa marche, ainsi qu'une forme d'apaisement à cheminer en solitaire dans un environnement verdoyant et tranquille. Dans l'introduction de l'intégrale, il découvre 2 photographies prises lors d'un repérage effectué par l'auteur pour cette séquence, dans la région de Châtel en Suisse. Il découvre le dénouement dans ce cadre bucolique, et regrette de devoir le quitter.


Ce deuxième tome confirme les qualités de narrateur d'André Taymans. Le lecteur s'est attaché à Caroline Baldwin, héroïne imparfaite, sujette au vague à l'âme, mais dépourvue de cynisme, prête à l'action, mais réfléchissant avant d'agir, allant de l'avant tout en observant et en analysant. La dimension sociale reste légère, mais elle n'est pas inexistante. L'enquête progresse de manière naturelle, sans recourir à de grosses ficelles, sans reposer sur une capacité déductive relevant du surnaturel. André Taymans réalise des dessins très faciles et agréables à lire, avec une grande attention portée aux détails qui évite tous les clichés visuels et qui emmène le lecteur dans des environnements dignes d'intérêt.



mardi 5 juin 2018

Caroline Baldwin, Tome 1 : Moon River

La tête dans les étoiles

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il est paru pour la première en 1996, écrit, dessiné, et encré par André Taymans, avec une mise en couleurs réalisée par Bruno Wesel. Il a fait l'objet d'une réédition en 2017 dans Caroline Baldwin Intégrale T1: Volumes 1 à 4, édition respectant le format initial. Cette histoire avait l'objet d'une prépublication dans le mensuel (À suivre).

Quelque part aux États-Unis, dans une région sauvage, un homme contemple la pleine Lune depuis la terrasse de sa belle demeure. Dans son salon, sa valise et un sac de voyages sont prêts, à côté de sa tenue d'astronaute posée sur un mannequin. Un klaxon retentit, c'est Charlie au volant de son taxi qui est venu le chercher. Frank White, ex-astronaute, lui demande de le conduire à l'aéroport international. Alors que le taxi s'arrête pour faire le plein, White appelle sa secrétaire Susan pour lui expliquer qu'il s'en va. Il prend ensuite un jus d'orange, deux œufs sur le plat et une saucisse avec du bacon. Susan relaie l'information de son départ, au PDG de Krystal Corporation qui emploie Frank White. Le PDG charge Sullivan et un autre collaborateur de retrouver White pour le jeudi suivant, car il doit absolument être présent pour la signature d'un gros contrat avec des représentants d'une entreprise japonaise. Sullivan appelle sa secrétaire Nancy pour contacter l'agence Wilson Investigation, afin qu'elle leur envoie un détective privé. Il envoie également un homme de main s'introduire dans la villa de Frank White pour vérifier qu'il a bien disparu.


L'après-midi, Caroline Baldwin se retrouve dans le bureau du PDG pour écouter Sullivan lui expliquer l'affaire et ce qui est attendu d'elle. Pendant ce temps, Frank White poursuit son voyage. Son avion a atterri à l'aéroport de Venise. Il prend un bateau-taxi jusqu'à la cité lacustre. À trois heures du matin, Caroline Baldwin est réveillée dans son sommeil par un appel de Sullivan qui souhaite savoir si elle a avancé. Elle l'envoie paître. Elle a en fait obtenu un rendez-vous avec l'un des psychologues de la NASA, Harrison Smith. Elle se rend au rendez-vous le lendemain, dans les locaux de la NASA pour s'entretenir avec lui. Il lui explique que les astronautes sont sujets à des comportements aberrants ou asociaux à leur retour de mission, du fait de la pression psychologique et physique à laquelle ils ont été soumis. Les crises peuvent se déclencher au retour ou des années après. Elles s'accompagnent souvent d'une phase plus ou moins longue de dépression.

Dans l'édition intégrale qui regroupe les 4 premiers tomes de la série, Anne Matheys revient sur la genèse de cet album, en expliquant qu'à l'origine il devait s'agit d'une histoire complète en 1 tome, consacrée au cosmonaute. Mais les demandes de l'éditeur ont été pour Taymans de développer une héroïne récurrente. Il a donc choisi de donner plus d'importance à l'enquêtrice prévue dans son projet initial, et de consacrer plus de pages à sa vie personnelle, le conduisant à opter pour un format de 62 pages de bandes dessinées. Dès la première page, le lecteur est épaté par la qualité de l'immersion grâce à des décors très soignés et très fouillés. Dans un premier temps, André Taymans donne l'impression de s'inscrire dans la bande dessinée de type ligne claire, avec des traits de contour très propres sur eux et réguliers, des couleurs apposées en aplats et peu d'ombres. Mais en fait, le lecteur constate rapidement que le coloriste utilise bien des dégradés discrets de couleurs et que le dessinateur utilise des petits traits à l'intérieur des contours pour donner plus de relief aux surfaces, en particulier les plis des vêtements.


De prime abord les pages dégagent donc une impression de lecture facile, avec des dessins descriptifs représentant les éléments de manière simplifiée, mais aussi d'une très forte densité d'informations visuelles. Tout du long de ce premier tome, André Taymans se montre un chef décorateur de haut niveau, doublé d'un metteur en scène qui fait en sorte que les prises de vue permettent d'observer les décors. Dès la première page le lecteur admire la baie vitrée du salon de Frank White, les canapés, la cheminée… Par la suite, il peut laisser son regard se promener dans de nombreux intérieurs : le bureau spacieux et luxueux (2 canapés) du PDG de Krystal Corporation, le bureau tout aussi luxueux de Sullivan (mais aménagé dans un autre style), l'intérieur de la villa de White à 2 autres reprises (pour visiter aussi d'autres pièces et mettre en valeur son architecture intérieure), la décoration du restaurant de l'hôtel vénitien dans lequel est descendu White, l'aménagement du bar du Cochon Dingue, la chambre d'hôtel de Frank White. C'est à chaque fois une approche méticuleuse dans la description et très propre sur elle, rendant chaque lieu unique et accueillant.

Dès la page 2, le lecteur peut apprécier que l'auteur ne ménage pas non plus sa peine pour lui donner à voir les environnements lors des prises de vue en extérieur. Alors que White est installé sur la banquette arrière du taxi, le lecteur peut voir le paysage défiler, et il reconnaît bien ces bords de route américain sans beaucoup de caractère. Par la suite, il peut admirer l'architecture de la villa de Frank White vue de l'extérieur, puis celle de Caroline Baldwin, également vue de l'extérieur et elle donne l'impression que le travail de détective privé paye bien. La façade du bar Cochon Dingue fait vraiment miteuse par comparaison, un établissement coincé dans un quartier délaissé d'une grande ville nord-américaine. L'artiste fait en sorte que le lecteur puisse suivre les différentes étapes du périple de Frank White à Venise, et c'est un voyage touristique réjouissant. Il y a donc l'arrivée à l'aéroport, avec le dernier trajet en bateau-taxi. Le lecteur peut ensuite admirer les eaux de la lagune. Puis Frank White s'offre un tour de gondole de nuit, le lecteur pouvant détailler les différentes façades entre lesquelles il passe. Il a ensuite rendez-vous avec Sofia Segatti à la terrasse d'un café, en bordure d'un canal. Le lecteur aimerait bien pouvoir prendre un petit rafraîchissement attablé sur cette terrasse. Lorsque Caroline Baldwin arrive à son tour à Venise, elle se rend à son hôtel à pied, et le lecteur peut donc déambuler avec elle dans les ruelles piétonnes, regarder les placettes et les petites terrasses, les façades des maisons, les fleurs sur les rebords des fenêtres, les rambardes en fer forgé, les persiennes fermées, le linge qui sèche, etc. S'il est attentif, il voit également passer l'enseigne d'une pizzeria qui constitue un clin d'œil : Pizzeria Salma, du nom de Sergio Salma, scénariste de bande dessinée, par exemple Animal Lecteur. Le lecteur peut aussi apprécier la référence à la chanson Moon river dans une version interprétée par Louis Armstrong.


Dans cette histoire, le lecteur voit évoluer des personnages adultes, avec des âges différents, Caroline Baldwin n'ayant peut-être pas 30 ans, alors que Frank White a dépassé la cinquantaine. Le lecteur s'attache facilement à Frank White, monsieur portant en toute circonstance un costard avec une cravate, gentil et posé, déterminé et parfois un peu bizarre, en particulier à emmener son casque d'astronaute dans des endroits inattendus, comme une sorte d'objet fétiche. L'autre personnage principal est bien sûr Caroline Baldwin, la série porte quand même son nom. Il s'agit d'une jeune femme longiligne, qui n'est pas blonde et qui porte les cheveux courts. À l'époque de la parution initiale, cela la marquait comme un individu à part entière, par contraste avec un personnage féminin véhiculant les fantasmes masculins, ou comme une poupée bien sage et intouchable. Il faut attendre la huitième page pour en avoir un premier aperçu alors qu'elle prend connaissance de sa mission dans le bureau du PDG. Elle est vêtue d'une jupe courte et d'un tailleur. Le lecteur la retrouve ensuite nue dans son lit. André Taymans la représente encore dans le plus simple appareil à 2 autres occasions, lors d'une partie de jambe en l'air avec un amant. Il est indéniable qu'il s'agit d'un petit moment de voyeurisme agréable pour le lecteur mâle hétérosexuel, mais d'un autre côté ces moments servent aussi à construire le personnage.

André Taymans bâtit son personnage principal par petites touches. Cela commence par le fait que Caroline Baldwin ne semble pas du tout impressionnée par le PDG ou par Sullivan. Elle dispose de l'aplomb et de l'assurance nécessaire pour ne pas se laisser submerger par la pression qu'ils essayent de lui mettre. Par la suite, elle se débrouille bien lors des conflits physiques, tenant la dragée haute à ses opposants masculins, pas toujours très futés, et trop confiants en leur force physique. Le lecteur en apprend plus sur elle quand elle se décrit en 2 phrases à Henry, son amant d'une nuit, à qui elle a fait des avances dans le bar du Cochon Dingue. Enfin, le lecteur peut la voir progresser à sa manière dans son enquête pour retrouver l'astronaute disparu. Elle fait preuve d'une belle perspicacité et d'une réelle débrouillardise, sans pour autant que le lecteur ne doive investir trop de suspension consentie d'incrédulité. Au fil des séquences, il prend également conscience que le récit flirte avec le polar, l'intrigue reposant sur le traumatisme engendré par le fait d'avoir pu marcher sur la Lune et voyager dans l'espace. De son côté, Caroline Baldwin laisse entrevoir également une personnalité marquée par une fêlure. Par contre, dans ce premier récit, l'auteur n'a pas l'occasion de développer la dimension ethnique du personnage, née d'un père américain et d'une mère huronne.


Cette première aventure de Caroline Baldwin se laisse lire toute seule, avec une immersion d'une qualité remarquable à la fois dans des villas luxueuses, et dans une visite touristique de Venise. Le récit ne souffre pas de sa genèse (une histoire complète transformée en première tome d'une série à suivre), et propose une enquête policière menée avec pragmatisme, sans violence exagérée, mais avec une fibre noire sous-jacente bien présente.


lundi 4 juin 2018

Far Away

Je suis heureuse de vivre ça avec toi.

Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre, initialement parue en 2011. L'histoire a été coécrite par Maryse & Jean-François Charles, et peinte par Gabriele Gamberini. Ces créateurs ont également réalisé Red Bridge (2008/2009) en 2 tomes.

Martin Bonsoir est un routier qui conduit un gros semi-remorque pour le compte d'une entreprise appelée Harris Transports situé à Phoenix en Arizona. Il traverse la région des Laurentides dans la province du Québec, et se dirige vers la ville de La Tuque. Arlos que le soleil de fin d'après-midi fait ressortir les couleurs des feuilles d'automne, il est surpris par une tempête de neige, se trompe à un embranchement, et négocie mal un virage. Son camion se met en ciseau, et les roues patinent. Il se rend compte en plus qu'il n'y a pas de pelle de déneigement sur le camion. Il ne lui reste plus qu'à aller chercher de l'aide à pied. Un panneau lui indique que la ville la plus porche se situe à 4 kilomètres. Il remonte le col de son blouson et commence à marcher péniblement dans la neige. Au bout d'une demi-heure, il aperçoit une lumière. Il s'en rapproche. Il s'agit d'une maison isolée. Il actionne la sonnette, une femme ouvre en tenant à la main un fusil, elle ne comprend rien à ses explications.

Il reprend connaissance allongée sur le canapé où la femme l'a déposé tant bien que mal. Elle l'a recouvert d'une épaisse couverture. Elle lui a également préparé des fèves au lard. Elle lui parle d'une certaine Maria Chapdelaine. Martin Bonsoir accepte l'hospitalité d'Esmé Larivière, pour la nuit. Le lendemain, elle lui prépare un petit déjeuner (des œufs sur le plat et du bacon), et le ramène en pick-up jusqu'à son bahut. Elle lui explique pourquoi il ne démarre pas, et comment le faire démarrer en réchauffant précautionneusement la vanne du système de freinage. Elle le ramène chez lui et le convainc d'attendre le lendemain pour repartir, une fois que la tempête de neige sera passée. Le lendemain matin, elle lui demande de l'emmener dans son camion, jusqu'à sa destination en Arizona. Bien qu'étonné par cette demande inattendue, il accepte la proposition et charge ses 3 valises, et Melchior son animal familier, un écureuil.


Maryse & Jean-François Charles forment un couple qui réalise de nombreuses séries comme India Dreams (depuis 2002), Ella Mahé avec d'autres dessinateurs, Les Pionniers du Nouveau Monde avec Ersel, ou des histoires complètes comme L'Herbe Folle (2016). Mais ce qui séduit immédiatement, c'est la partie graphique. Le lecteur apprécie la texture de la neige sur la couverture, ainsi que le froid qui s'en dégage. Il est ébloui par les couleurs rougeoyantes des feuillages des érables, et leur reflet dans le fleuve, dans l'illustration en pleine page, de la première page. Il regarde la neige coller aux chaussures et au jean de Martin Bonsoir, en page 13. Il découvre la glace striée de la surface gelée d'un lac en page 40, avec les flotteurs de l'hydravion pris dedans. Il retrouve le magnifique flamboiement roux en page 47, avec 2 maisons à l'architecture typique de la région. Il découvre la grisaille des néons de l'autoroute urbaine à l'approche de Montréal en page 48, ou encore le bitume gris d'un parking autoroutier en page 51. Il retrouve la beauté de la nature avec les chutes du Niagara en page 54, un pont à haubans au-dessus d'un des grands lacs en page 68, les plaines du Dakota du Sud en page 74, le Mont Rushmore en page 78, etc.

Gabriele Gamberini réalise toutes les pages en peinture directe, et il sait rendre compte de la beauté des paysages, de leur aspect sauvage, sans jouer sur une vision romantique, mais plutôt naturaliste. Il sait utiliser la peinture par touche pour rendre compte de l'effet général, du jeu de la lumière, d'une impression. L'itinéraire suivi par le routier est une invitation au voyage, une promenade touristique faisant honneur aux paysages naturels du Canada, puis des États-Unis. Si le lecteur a déjà visité ces endroits, il en retrouve la saveur unique, les caractéristiques, les sensations qu'ils lui ont laissées. S'il ne les connaît que par photographies ou films, il éprouve l'impression de pouvoir s'y projeter, de les redécouvrir. Il a l'impression de sentir la résistance et la texture de l'herbe quand Esmé et Martin s'arrêtent pour piqueniquer. Il admire les couleurs du coucher de soleil quand ils arrivent à un resto-routier près de Green River. Il reconnaît les différents types de végétation dans chaque endroit traversé.


Le pouvoir de conviction de l'artiste est tout aussi puissant pour les séquences d'intérieur : l'ameublement et la décoration de la maison d'Esmé, les couchettes dans la cabine du poids-lourd de Martin, le luxe de la suite où ils dorment lors de l'escale aux Chutes du Niagara, la décoration du resto-routier, etc. À chaque fois, Gabriele Gamberini donne l'impression de réaliser une photographie du fait du niveau de détails (le lecteur a l'impression de pouvoir mordre dans une miche de pain), tout en conservant une dimension tactile à chaque élément. Ainsi, même un accessoire aussi industriel que la cage en montant de fer de l'écureuil est à la fois dessiné rigoureusement, chaque barreau étant distinct, et à la fois doté de particularité, la lumière jouant de manière différente sur chaque barreau en fonction de ses irrégularités. Le lecteur observe cette même capacité de précision et d'unicité dans les tenues vestimentaires. L'artiste a fait en sorte de doter Martin Bonsoir de tenues décontractées et fonctionnelles. Il est visible qu'Esmé a choisi ses tenues pour leur praticité pendant le voyage, tout en conservant une classe certaine. Il est possible par contre que le lecteur se sente plus partagé en ce qui concerne le rendu des visages. Les postures des personnages sont naturelles, et les expressions des visages sont nuancées et très parlantes, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. Toutefois, les visages ne sont pas peaufinés, ce qui peut induire une forme de décalage, par rapport au reste de ce qui est représenté. Mais le lecteur se rend vite compte que cela n'obère en rien l'expressivité des personnages, ou la justesse du jeu des acteurs. La direction d'acteurs montre des individus adultes, se comportant comme tel, sans exagération ou caricature. Le lecteur en apprend autant en regardant les personnages évoluer, bouger, accomplir les gestes du quotidien, qu'avec les échanges verbaux.

Totalement enchanté par la narration visuelle, le lecteur s'immerge sans s'en rendre compte dans le récit. Il découvre donc 2 personnages qui se rencontrent fortuitement et qui font un bout de chemin ensemble. Il en apprend un peu sur l'histoire personnelle de Martin Bonsoir, son père parti avant sa naissance, sa double nationalité, et très peu sur Esmé Larivière. Il les regarde coexister sans grande difficulté, Esmé étant enchantée de l'aubaine de pouvoir ainsi découvrir du paysage, Martin appréciant la compagnie de cette femme plus âgée que lui, un peu attentionnée sans être envahissante, sachant lui montrer les merveilles qu'il traverse avec un entrain certain. Le lecteur prend conscience après coup du naturel de leur comportement, quand dans la dernière partie du récit il en apprend plus sur eux. En particulier, il trouve naturel qu'Esmé dispose d'une bonne connaissance des endroits qu'ils traversent de Trois Rivières, à Sanigaw, en passant par Fort Michilimackinac. De la même manière, il voit en Martin Bonsoir, un individu sympathique, capable d'accepter une autre personne dans la cabine de son camion, sans la trouver importune, sans se renfermer pour retrouver sa solitude habituelle. Les auteurs décrivent un routier dans la routine de son métier, sans condescendance, ni volonté romantique. La remarque sur Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon ne constitue pas une moquerie, mais un indicateur de sa culture littéraire.


Très vite, le lecteur apprécie de partager l'intimité de leur relation naissante. Il ressent le plaisir simple qu'éprouve Esmé à faire la route avec quelqu'un au comportement amical. Comme Martin, il apprécie le charme de la gentillesse d'Esmé, ses remarques constructives, sa capacité à formuler la beauté des paysages, à apprécier à sa juste valeur la chance de voir passer une harde de bisons dans les plaines. Certes Martin Bonsoir effectue son métier, mais il ne semble ressentir de pression particulière ou d'inquiétude. Esmé est en villégiature a priori sur un coup de tête, sans inquiétude particulière quant à ses conditions de voyage ou à son compagnon de route. Le lecteur éprouve un réel réconfort émotionnel à pouvoir être ainsi témoin d'une histoire simple, dans un cadre extraordinaire. Il n'est pas très surpris quand la première fâcherie survient et il sourit quand une demi-douzaine de semi-remorques aide Martin Bonsoir à retrouver Esmé Larivière. Il en oublierait presqu'il s'agit d'une histoire, et qu'elle doit avoir une fin. Les époux Charles racontent effectivement une histoire et les éléments un peu étranges que le lecteur avait accepté comme artifice sans conséquence pour créer ce rapprochement trouvent leur explication pour une conclusion qui touche au cœur. Il mesure alors toute l'affection qu'il avait développée pour ces 2 personnes, et la peine qu'il ressent en voyant l'histoire se terminer.


Maryse & Jean-François Charles et Gabriele Gamberini ont réalisé une histoire extraordinaire, à la fois au travers d'une narration visuelle exceptionnelle pour sa qualité touristique, mais aussi pour sa justesse de sa direction d'acteurs, et pour l'intelligence émotionnelle du récit.


dimanche 3 juin 2018

Claudia - Tome 04: La marque de la bête

Rajoutez des pierres !

Ce tome fait suit à Opium Rouge qu'il faut avoir lu avant. Dans la mesure où il s'agit d'une histoire à suivre, il faut avoir commencé par le premier. Il est initialement paru en 2010, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2018 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, Angleterre, en 2002, Carly Blackwell se rend au salon de coiffure de sa mère, accompagnée de Jim son fiancée. Il découvre un local avec les équipements de coiffure attendus, mais aussi un registre de rendez-vous vide. Dans le même temps, dans la crypte du sous-sol, le colonel Pamela et leurs sbires s'apprêtent à sacrifier la prostituée qui avait été engagée pour une cérémonie par Claudia Blackwell et qui en avait réchappé. Carly et Jim continuent de faire le tour du propriétaire et descendent au sous-sol en imaginant comment aménager la salle de sport qu'ils veulent y installer. Ils ont l'impression d'entendre un cri dans une salle au fond. Alors que Carly commence à tambouriner sur la porte, le colonel et Pamela l'ouvrent et lui expliquent, ainsi qu'à Jim, qu'il sont en train de préparer une fête pour son vingt-et-unième anniversaire qui tombe pour Halloween, et que Pamela a poussé un cri en voyant les masques achetés par le Colonel. Les 2 tourtereaux semblent satisfaits par ces explications et sortent de l'établissement. Carly explique à Jim qu'elle a fait faire une analyse graphologique de l'écriture de sa mère et que le résultat décrit une personnalité perverse et méchante.


Sur Résurrection, Claudia Demona se retrouve prise entre 2 feux : Le Pèlerin accompagné de Martini Shot & Grozny Pork d'un côté, la police de Résurrection menée par l'inspecteur Gol Gotha et le capitaine Kurse de l'autre. L'affrontement prend fin quand le Pèlerin balance une grenade d'eau bénite sur les vampires de la police. Grozny Pork, Martini Shot et Claudia sont capturés. Mais elle parvient à convaincre l'inspecteur et le capitaine qu'elle était en fait de leur côté et qu'elle seule est capable de retrouver le Pèlerin en suivant son odeur caractéristique de vivant. Elle le retrouve dans un salon de tatouage. Pendant ce temps-là, Elizabeth Bathory a rejoint Sabre Eretica qui a organisé sa partie de chasse au dragon. Il a recruté Egil Skallagrim, le Baron Samedi, Harvey Texarkana, Peter Blutsauger (le vampire de Düsseldorf), Iron Brew, Lucrèce Nachzehrer, Marcel Neuntoter, pour préparer l'appât et disposer d'assez de force de frappe pour tuer le monstre cracheur de flammes.

Après un tome 3 exceptionnel, le lecteur a hâte de retrouver la suite des aventures grotesques et morbides de Claudia Demona. Il a le plaisir de constater que l'équipe artistique est restée la même, scénariste et dessinateur. Franck Tacito reste toujours aussi impressionnant dans son implication totale pour donner à voir tout ce qu'imagine Pat Mills, et il a fort à faire. Pour commencer, la distribution de personnages continue de grandir, avec le retour de Kurse et Gotha, de Bathory et de Sabre Eretica, du Colonel et de Pamela. D'autres personnages font leur apparition, tels que l'équipe de chasseurs (6 nouveaux personnages) et les goules tatoués dans la peau de Claudia (Oxycrate, Élémanzer, Grizzel Greedigut). Pour chacun il prend soin de leur concevoir une apparence visuelle spécifique, cohérente avec ce que le lecteur apprend sur chacun d'eux. Ces personnages présentent tous une apparence morbide avec des exagérations dans leur physionomie qui les placent entre l'horreur et le grotesque, l'artiste arrivant à amalgamer ces 2 composantes, sans que l'une ne prenne le pas sur l'autre ou ne la neutralise.


Le niveau d'exigence du scénario ne se limite pas à la distribution, il y a également les différents lieux, souvent monumentaux, écrasant les personnages par leur gigantisme : les sous-sols sans fin du salon de coiffure, et la pièce des sacrifices, le club Slimelights et sa scène où se produit un groupe punk, les rues de Résurrection traversées par le Pèlerin lors de sa fuite, sa salle de tatouage, les ruines au milieu desquelles se déroulent la chasse au dragon, etc. À chaque fois, l'artiste fait le nécessaire pour rendre compte du volume de l'environnement, des dimensions des constructions, toutes finement ouvragées. Par comparaison avec le tome précédent, le lecteur remarque un encrage moins appuyé, un peu plus lâche, diminuant l'impression figée des planches, mais donnant aussi une impression moins finie des dessins. Comme dans les tomes précédents, l'artiste doit également concevoir des prises de vues qui permettent au lecteur de comprendre la démesure de ce à quoi il assiste, de laisser assez de place aux personnages, tout en restant lisible. À 15 reprises, il utilise une mise en page sur une double page, soit 30 pages sur 48. Cela lui permet de disposer d'assez d'espace pour rende compte du caractère monumental de la situation. Il joue également avec les bordures de cases, pouvant aussi bien assembler des cases en trapèze, que structurer sa composition à partir d'une image ronde au centre de la double page. Le lecteur observe que l'inventivité de Franck Tacito n'arrive pas complètement à compenser la propension de Pat Mills à concevoir une page comme un tableau sur lequel il accole des cellules de texte ou des dialogues qui apportent de nombreuses informations. Cette approche narrative lui permet de densifier sa narration, mais elle donne parfois la sensation d'un texte illustré, plus que d'une bande dessinée.

Franck Tacito ne démérite pas dans ce quatrième tome, avec des dessins toujours aussi denses, et des visions cyclopéennes qui n'ont pas peur de montrer l'horreur de la chair torturée. Le lecteur peut s'amuser aussi à sortir de la narration pour relever les détails supplémentaires inclus par l'artiste, qu'il s'agisse d'un tentacule ou d'une langue allant fourrager dans des parties intimes, ou l'apparence bien répugnante d'Oxycrate, ou encore les peaux prêtes à enfiler du Pèlerin.

En entamant ce tome, le lecteur est un peu inquiet car il est paru en 2010 et il n'y en a pas eu depuis, or il s'achève avec Claudia soumise à la question et il appelle une suite. Cela n'empêche pas que Pat Mills en donne pour son argent au lecteur avec une narration bien dense, à laquelle Franck Tacito fait honneur. En ne voyant que 4 tomes de disponible, le lecteur pouvait supposer qu'il saurait si Claudia réussirait ou non à échapper en son sort. Il n'en est rien, mais sa situation évolue rapidement. Le tome précédent laissait en suspens de nombreuses questions relatives à la Téléviza (le dispositif technologique permettant de passer de Résurrection à la Terre), à l'addiction de Claudia à l'opium rouge, à son amour pour Bathory, au sort de Carly Blackwell, aux capacités réelles du Pèlerin et à son origine, etc. Pat Mills maîtrise bien le format de la bande dessinée franco-belge, et il n'est pas question de décompression ici. La séquence d'introduction à Gippeswick permet de se rendre compte que la congrégation de Claudia Blackwell ne reste pas les bras croisés, et que le caractère de sa fille Carly oscille entre la naïveté d'une oie blanche et une forme d'initiative engendrée par sa curiosité, avec le résultat très décapant de l'analyse graphologique.

Une fois passée cette introduction, le lecteur constate que Claudia Demona apparaît dans 24 pages sur les 41 restantes. Pour autant il ne ressent pas de frustration car le scénariste a construit son récit de manière à ce que les différents personnages secondaires puissent bénéficier d'une ou deux planches pour se développer, et que chacune de ces scènes contribue à ouvrir l'horizon du récit. Il apprécie d'en apprendre plus sur le mystérieux Pèlerin et sur l'origine de ce McGuffin bien pratique qu'est la téléviza. Les séquences de chasse au dragon en disent long sur le caractère d'Elizabeth Bathory. Contre toute attente, monsieur Martini Shot et Grozny Pork ne se limitent pas à des personnages bouffons, et se développent dans une direction très inattendue. Non seulement les personnages continuent de gagner en épaisseur, au travers de leur histoire personnelle et de leurs motivations, mais en plus l'histoire progresse de manière significative, sur toutes les questions laissées en suspens citées ci-dessus. De fait, Pat Mills a réussi à donner progressivement de l'ampleur à son récit, en intégrant petit à petit d'autres personnages, tout en conservant l'unité de sa narration, sans que le lecteur n'éprouve la sensation de papillonner d'un endroit à un autre. Il conserve également les touches d'humour noir, macabre, et parfois de grosse farce bien lourde, que ce soit avec un groupe punk bien gras, ou avec les individus recrutés par Sabre Eretica, tous méchamment parodiques.



Ce quatrième tome est également l'occasion pour Pat Mills de développer de nouveaux thèmes, à chaque fois avec son regard très personnel. L'analyse graphologique semble un peu outrée dans ce qu'elle est capable de révéler d'un individu uniquement à partir de son écriture. Mais il s'agit surtout pour l'auteur de mettre en avant qu'il y a de sacrés tordus parmi la race humaine. Il évoque également l'irrespect érigé en dogme par le punk, la chasse comme étant un sport de classe (surtout en Angleterre), la chasse aux sorcières et ses massacres de femmes innocentes par des illuminés prétendant entendre la voix de Dieu, la traîtrise et la fourberie, les actes déconnectés des intentions, et les démarches transgenres. Pour ce dernier thème, un lecteur non familier de Pat Mills peut se demander si la farce au travers de laquelle il évoque les individus transgenres ne serait pas à charge. Un lecteur familier de Pat Mills sait que son indignation et sa colère s'exercent contre les abus d'autorité et de pouvoir, mais pas contre les minorités opprimées. Sous réserve d'avoir ce point de vue en tête, le lecteur assiste à une scène savoureuse dans sa dérision.


Ce quatrième tome développe le récit avec les mêmes caractéristiques que les 3 premiers : des dessins monumentaux bourrés de détails, une intrigue bien fournie, complétée par un humour macabre servi bien noir et des thèmes ambitieux. Il ne reste plus qu'à espérer que cette histoire connaîtra un jour sa fin.

samedi 2 juin 2018

Claudia - Tome 03: Opium rouge

Hématomane

Ce tome est le troisième d'une série en cours de parution ; il fait suite à Femmes violentes. Il est initialement paru en 2007, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, en Angleterre, en 2002, Carly Blackwell se rend dans la maison de sa mère, accompagnée de Jim son fiancé. Elle se gare à l'extérieur de l'enceinte, sans se rendre compte qu'une autre voiture se gare à quelques dizaines derrière, avec à son bord le colonel et Pamela. Elle et Jim parcourent les pièces et commencent à trier les affaires personnelles de Claudia Blackwell. Jim découvre des sous-vêtements comme un corset de soie rouge, avec une ceinture ornée d'une tête de mort, que Carly trouve du plus mauvais goût. Il découvre également une mallette fermée par un code. Sa tentative pour l'ouvrir se solde par le déclenchement du système de protection qui libère un vol d'insectes agressifs.

Sur Résurrection, Claudia Demona se jette dans la bataille à laquelle se livrent les défunts politiciens, épée dans une main, pistolet dans l'autre. Elle est à la recherche du Pèlerin, un vivant parmi les morts, mais son odeur de vivant est masquée par des déodorants qu'il s'est injecté dans les glandes. Alors qu'elle se fraye un chemin en descendant sur une pente, elle aperçoit Elizabeth Bathory en contrebas, conduisant sa voiture. Elle se précipite pour se placer en avant de son chemin et grimper dans le véhicule, mais Bathory essaye de l'écraser. Claudia récupère une moto sur le champ de bataille et s'élance à sa suite, essayant d'écraser l'inspecteur Gol Gotha. Ce dernier la stoppe net dans sa course, la faisant violemment choir de sa moto. Claudia termine au poste, au quartier général de la police à Nécropolis. Gol Gotha l'interroge, et elle essaye de lui faire coup de la demoiselle en détresse, avec une bonne spontanéité dans les sanglots.


Le lecteur est complètement déstabilisé par le début de ce troisième tome car Pat Mills prend soin d'effectuer un rappel des principaux événements précédents, ainsi que des enjeux pour les personnages. Voilà qui ne lui ressemble pas du tout, que lui arrive-t-il ? Au-delà de la taquinerie pour ses tics d'écriture assez idiosyncrasiques, le lecteur retrouve la structure habituelle du récit, en particulier la séquence d'ouverture sur Terre à Gippeswick en Angleterre, aux côtés de Carly Backwell qui doit commencer à trier les affaires de sa défunte mère. Elle continue d'être observée à son insu, par les membres de la congrégation satanique, et elle commence à se retrouver face à des indices de la double vie de sa mère. Le langage corporel de son fiancé montre qu'il comprend très bien la nature de ce qu'il trouve, Franck Tacito s'amusant à faire apparaître le décalage entre sa compréhension et le comportement d'oie blanche de Carly. Dans cette séquence, il réalise également 2 dessins occupant 2 tiers de la page, absolument dantesques, que ce soit la nuée d'insectes infernaux, ou la vision de la porte de l'au-delà.

Claudia reprend le devant de la scène à partir de la page 7. Le lecteur est sensible à ce premier dessin occupant les 2 tiers de la page, où elle s'avance vers lui dans une tenue de cuir ajustée, les armes à la main, les canines dehors, et de petites lunettes rondes faisant penser à celle de Lara Croft. Elle se jette dans la mêlée dans la double page suivante. Le lecteur peut apprécier la construction de la page avec des cases en pourtour du dessin principal qui montre la progression sauvage de Claudia, sa détermination, et dans le coin diamétralement opposé le Pèlerin en train de l'observer. Tacito a dépassé le stade de la belle double planche pour une composition qui associe la force d'un dessin de grande taille, avec la dimension narrative de la planche. Il conserve également son goût pour les détails qui tuent, incitant le lecteur à observer les détails, comme les accessoires sur les pointes des bottes de Claudia, preuve à la fois de l'intensité de son implication dans les dessins, et de son sens de l'humour noir et sanglant. La double page suivante reprendre ce type de construction, avec une vision infernale de Claudia chevauchant sa moto, comme le motard sortant des enfers sur la pochette de Bat out of Hell de Meat Loaf, illustration légendaire de Richard Corben. À nouveau la narration est assurée par les cases plus petites positionnée autour de cette image centrale.


Tout au long de ce tome, le lecteur apprécie la progression de Franck Tacito en termes narratifs, ayant conçu une manière de concilier les images monumentales d'Olivier Ledroit présentes dans la série mère Requiem, et une narration plus fluide. Le lecteur peut se régaler de la vision dantesque du quartier général de la police et de son imposant statuaire, de la réserve personnelle de Gol Gotha en approvisionnement de sang sur des femmes bien en vie, d'Elizabeth Bathory chevauchant une bête infernale pour se livrer à a chasse, de Claudia prenant un bain de sang dans ses appartements, hantée par les visions du visage de Bathory, de l'hallucinante cérémonie de mariage, de la macabre promenade au jardin d'enfants, ou de la descente de police dans l'établissement Slimelights, avec la présence d'images pieuses. Le lecteur reste épaté par ces images choc et spectaculaires, avec un haut niveau de détails, et une force picturale à la hauteur des visions exigées par le scénario. Franck Tacito a réussi à développer son langage visuel personnel, à assimiler les influences d'Olivier Ledroit, sans le singer, et à progresser en compétences techniques, pour des pages sophistiquées, transcrivant avec force la démesure du scénario, la perversion macabre de Résurrection. Le lecteur s'aperçoit en cours de lecture qu'il en vient à oublier la série mère et apprécier les pages pour elles-mêmes.

La narration de Franck Tacito a gagné en naturel, en fluidité et en efficacité. Le lecteur peut se laisser porter par l'enchaînement des cases, le divertissement généré par leur force spectaculaire. Il peut aussi prendre le temps de ralentir sa lecture pour mieux savourer les détails visuels. La collaboration entre le dessinateur et le scénariste a gagné en harmonie, donnant l'impression qu'il s'agit d'un seul auteur. En particulier, Frank Tacito a réussi à trouver le bon dosage entre l'intrigue, les péripéties dans les scènes d'action, et l'humour si particulier de Pat Mills. Cette dernière composante pose un défi pour la plupart des artistes qui collaborent avec lui, car il faut savoir l'intégrer sans qu'elle ne prenne le pas sur l'histoire, mais sans qu'elle ne semble non plus rajoutée artificiellement, au risque que l'humour apparaisse en décalage avec le reste des composantes. L'exubérance des dessins permet que les exagérations y trouvent leur place, au point d'équilibre parfait entre des éléments à prendre au premier, et l'exagération d'une convention qui indique au lecteur qu'il lit une forme de parodie. Par exemple dans la page d'ouverture, une femme d'un certain âge porte un tailleur très serré et des talons d'une hauteur déraisonnable. Elle apparaît à la fois comme une femme avec une forte volonté refusant de se conformer aux exigences du politiquement correct, et à la fois comme une caricature de ce genre de personnage utilisant sa sexualité pour provoquer, même quand elle en a passé l'âge.


Par la force des choses, l'environnement parodique de Résurrection se prête plus à ce genre d'élément comique caricatural. Mais le degré de difficulté pour l'artiste reste élevé. Il doit éviter de forcer la dose pour ne pas réduire à néant la tension dramatique ou l'intérêt du lecteur pour l'intrigue, et trouver des éléments tellement outrés qu'ils ressortent quand même dans un environnement où tout est déjà exagéré. À nouveau Franck Tacito s'en tire haut la main, avec un naturel épatant. Il y a bien sûr l'apparence outrée des personnages, avec le petit plus qui fait toute la différence, comme les accessoires des bottes de Claudia Demona, les tenues mi-érotiques, mi-comiques des femmes de la réserve de sang de Gol Gotha, les différentes créatures rencontrées dans les rues de Nécropolis, et leurs occupations ou accessoires improbables, les expressions des damoiseaux d'honneur lors du mariage de Claudia, l'entrain avec lequel Claudia s'élance dans l'eau et son maillot de bain riquiqui à base de croix inversée, les tenues fétichistes dans le club Slimelights, etc. À chaque page, le lecteur peut se délecter de l'inventivité baroque et sarcastique de l'artiste. Il s'avère tout aussi efficace pour les éléments horrifiques, avec la cruauté et la perversion attendues dans un récit de ce genre.

Grâce à la partie graphique, le lecteur s'immerge tout de suite dans ce tome, mariant avec adresse l'intrigue, l'humour, le macabre, le gothique, le grotesque et les sentiments exacerbés. Le lecteur sait que l'intrigue va progresser vers sa résolution dans le tome suivante, Claudia Demona se rapprochant du Pèlerin qui sait où trouver une téléviza (le bidule qui permet de passer de Résurrection vers la Terre), Carly Blackwell se rapprochant de son sort funeste. Pourtant ses attentes sont dépassées par les développements contenus dans ce tome. Claudia Demona est arrêtée par la police, elle tombe amoureuse, elle se languit d'amour qui semble bien authentique. Pat Mills intègre d'autres personnages de la série Requiem avec naturel, comme le capitaine Kurse, ou Igor. Encore plus inattendu, il fait enfin un usage intéressant du concept que le temps s'écoule à l'inverse sur Résurrection. Le lecteur découvre abasourdi et enchanté Claudia et Shinodi emmener leurs enfants dans un parc avec des jeux. Une scène d'une rare perversion du fait de la nature des enfants sur Résurrection. Le scénariste prend ainsi le lecteur par surprise à plusieurs reprises, avec des nouveaux concepts pas encore abordés dans la série.


Lorsqu'il s'est lancé dans la série dérivée Claudia, le lecteur venait surtout retrouver l'ambiance qui l'avait séduit dans la série mère Requiem, tout en sachant qu'il ne retrouverait les mêmes visuels si riches d'Olivier Ledroit. Après 2 tomes plaisants ayant prouvé l'implication totale des auteurs, il découvre un troisième tome dans lequel ils sont en symbiose créatrice, avec une intrigue qui avance, des visuels à la hauteur de la démesure du récit, une narration fluide, et un humour qui fait mouche, sans supplanter les autres composantes du récit.


vendredi 1 juin 2018

Claudia - Tome 02: Femmes violentes

Les corps sont cuits, mais pas incinérés.

Ce tome est le deuxième d'une série en cours de parution ; il fait suite à La porte des Enfers. Il est initialement paru en 2006, publié par les éditions Nickel. Il a bénéficié d'une réédition en 2017 par les éditions Glénat. L'histoire a été écrite par Pat Mills, dessinée, encrée et mise en couleurs par Franck Tacito. Cette série est dérivée de la série Requiem d'Olivier Ledroit & Pat Mills. Ce tome peut se lire sans avoir lu la série Requiem.

À Gippeswick, en Angleterre, en 2002, Carly Blackwell est en train de courir sur un tapis dans une salle de sport, en papotant avec sa voisine. Carly évoque son projet d'ouvrir une salle de sport dans les 6 mois, avant ses 21 ans. En réponse à une question de sa voisine, elle répond qu'elle va utiliser l'argent de son héritage, sa mère Claudia étant décédée. Sa voisine répond à sa question sur sa brûlure au poignet. Elle explique qu'elle exerce le métier de prostituée et ce que lui est arrivé il y a quelques semaines au cours d'une prestation. Une femme l'avait engagée pour ce qu'elle croyait être une orgie, mais qui s'est avérée être un rituel de magie noir. Elle s'est retrouvée allongée et attachée au milieu d'un pentacle, devant être sacrifiée par la gardienne des Enfers. Au milieu de la cérémonie, elle a profité qu'un des participants ait une crise cardiaque, pour se libérer avec la flamme d'une bougie et pour s'enfuir en montant au rez-de-chaussée et en brisant une vitrine de l'intérieur. La gardienne des Enfers se faisait appeler Claudia.


Sur Résurrection, Claudia Demona a perdu connaissance, étourdie par la lumière. Elle est emmenée inconsciente par Monsieur Martini et son sbire Grozny Pork. Elle reprend connaissance affublée d'un costume d'écolière, attachée à une chaise électrique, subissant la diatribe de Jackal, un des sbires de monsieur Martini. Elle urine sciemment sous elle pour que le liquide se répande jusqu'aux pieds de Jackal. Ainsi quand il abaisse la manette, le courant passe à travers elle, mais l'électrocute également. Elle se libère, quitte la pièce et parvient à une autre pièce dont les murs sont décorés d'une collection d'insectes. Elle neutralise son nouvel agresseur en un temps record. Dans une autre pièce, monsieur Martini et Grozny Pork suivent sa progression par des caméras présentent dans chaque pièce, qui sont autant de plateau de tournage. Ils ont enrôlé Claudia à son insu dans un snuff movie dont elle est la victime.

Tout lecteur normalement constitué a choisi son camp à l'issue du premier tome de la série. Soit il est parti dégoûté par la tonalité de farce grossière, l'accumulation de comportements outranciers et vulgaires, et le traitement de l'image de la femme, en jurant qu'on ne l'y reprendrait jamais plus. Soit il a autant apprécié ces provocations crasses, que le portrait d'une femme arriviste et égoïste, prêt à sacrifier les autres, comme le premier homme venu, ayant les mêmes dispositions d'esprit s'entend. Forcément s'il est revenu pour le tome 2, c'est qu'il appartient à la deuxième catégorie et qu'il attend avec impatience l'affrontement entre Claudia et Pus, le gugusse qui ressemble à une verge avec 2 testicules. La scène d'introduction lui rappelle qu'il est bien dans la série dérivée de Requiem, puisque Pat Mills commence par montrer ce qui se passe sur Terre avec Carly en guise d'introduction (dans Requiem il commence par une scène dans le passé se déroulant sur Terre). Toutefois dès la page 3, le lecteur retrouve la preuve du degré d'implication de Franck Tacito avec le costume de Gardienne des Enfers pour Claudia Blackwell, et une paroi en pierre de taille en arrière-plan, avec un pentagramme en surimpression. Comme dans le tome 1, l'artiste a à cœur de rendre compte de la démesure décadente dans laquelle se déroule l'histoire.


Ainsi dès la page 4, le lecteur contemple un gigantesque visage sculpté dominant l'autel du sacrifice, ornementé d'inscription gravée dans la pierre. Pour le retour sur Résurrection, il voit des créatures arachnides transportant des caméras sur le dos, particulièrement répugnantes. Il n'est bien sûr pas possible de déterminer à la lecture dans quelle proportion le scénariste a conçu les créatures et les environnements par ses indications, mais il est certain que l'artiste leur a donné corps de manière saisissante. Dans le registre des décors, les différentes pièces correspondant aux scènes du film sont bien glauques, et la prise de vue culmine dans une vue d'ensemble des studios s'étalant sur 2 pages, bourrée de détails pour le lecteur qui souhaite prendre le temps de les observer. La séquence de cérémonie funéraire est l'occasion d'admirer une cathédrale aux dimensions cyclopéennes, d'abord à l'extérieur (un dessin en pleine page), puis à l'intérieur (un dessine en double page), toujours avec la même obsession du détail. Par la suite, le lecteur tombe encore en arrêt devant un champ de bataille. De passage dans le quartier du Dépotoir, il se rend compte qu'il s'est arrêté de lui-même pour détailler les façades et les occupations des zombies dans ce dessin en double page. Toutes les réticences qu'il avait pu éprouver dans le premier tome sont levées. Franck Tacito est totalement impliqué dans l'illustration de cette série et il se donne à fond.

L'artiste continue de détourer les formes avec un trait fin, sans varier l'épaisseur de son trait pour rendre compte d'une ombre portée ou de l'éclairage. Cette manière de faire continue de donner une impression de dessins un peu basiques dans leur rendu. Mais la lecture atteste de la complexité et de la profondeur des compositions. En outre, les dessins sont complétés par une mise en couleurs qui apporte les informations sur les fluctuations d'éclairement et les ombres projetées, ainsi que sur les textures. Les compositions sont encore rehaussées par l'utilisation maîtrisée et raisonnée des effets spéciaux réalisés à l'infographie. Après le temps d'adaptation (ou d'acceptation) du mode de détourage, le lecteur se rend compte que Franck Tacito est tout aussi déchaîné qu'Olivier Ledroit, même si ses planches n'ont pas la même élégance plastique. Comme dans le premier tome, il représente tout ce qu'exige le scénario, jusqu'au plus crade, sans jamais rechigner. Il apporte la touche de grand guignol nécessaire pour les tenues de ces dames, du corset rouge cramoisi avec string pour la gardienne des Enfers, au costume d'écolière avec jupe trop courte pour Claudia, en passant par la tenue plus que révélatrice d'Élisabeth Bathory. Le lecteur peut s'amuser à détailler ces tenues, et prendre plaisir à ce qu'elles ont d'outrées et de choquant, jusque dans les moindres détails. À ce petit jeu, Bathory remporte la palme avec sa toison pubienne à l'air, taillée en forme de crucifix renversé, le même motif pour ses cache-tétons, le col de sa cape ouvragé, et ses cuissardes à talon.



Les autres personnages valent également le déplacement, tel Pus en train de cracher la purée (de manière métaphorique), et Claudia rapportant la taille de son engin à celle de son membre de manière inversement proportionnelle. Si ces dames décrochent le pompon des accessoires de mode à connotation érotique, voire pornographique, Franck Tacito n'en néglige pas pour autant les autres types d'accessoires qu'ils soient communs comme les modèles de lunette de soleil, ou plus horrifiques comme les globes oculaires servant à attacher les couettes de Claudia en costume d'écolière. L'implication de l'artiste ne se limite aux détails croustillants qu'il insère dans chaque page et qui apporte une touche ludique à la lecture. À l'instar d'Olivier Ledroit, il met un point d'honneur à réaliser des compositions complexes pour des moments spectaculaires. Après le rituel sacrificiel avorté, le lecteur tombe en arrêt devant la double page présentant une vue aérienne d'ensemble des studios de monsieur Martini. Ensuite, il prend le temps de détailler la vue d'ensemble en double page de la cérémonie de funéraire pour les 4 vampires décédés : Stéphane Dracula, Grob Smrt, Ubica Zub, Krvava Mary. Il a du mal à croire à ses yeux en découvrant le carnage cannibale sur des cadavres bien cuits, qui clôt cette cérémonie. Le reste de sa lecture lui réserve encore bien d'autres surprises visuelles dans des prises de vue complexes. Franck Tacito fait preuve d'un mauvais goût assumé, avec une inventivité et un entrain à la hauteur de l'imagination du scénariste.


Les dessins répondent donc à l'attente du lecteur venu pour une série visuellement provocatrice et outrée. Pat Mills continue donc dans cette veine avec une verve impressionnante. Le lecteur attend également que l'intrigue progresse. Il comprend bien que la séquence d'ouverture avec la prostituée a pour objectif de permettre de suivre l'évolution de Carly Blackwell sur Terre, pendant que sa maman s'éclate en Enfer, afin de ne pas l'oublier et de la faire évoluer pour qu'elle soit prête au moment du dénouement. La parodie de snuff movie est irrésistible avec cette victime qui met à mal ses agresseurs avec force et violence, sans oublier le sang et le gore, mais l'intrigue n'avance pas vraiment pour autant. Il faut donc attendre d'avoir passé le premier tiers pour que Claudia Demona se remette en chemin pour rechercher comment revenir sur Terre, et développer des relations avec de nouveaux personnages comme Élisabeth Bathory, et croiser le chemin de l'inspecteur Gol Gotha. Le lecteur apprécie que le scénariste (et le dessinateur) ne sacrifie en rien le grotesque et le politiquement incorrect dans les 2 autres tiers, restant dans le même ton que le premier.

Ce deuxième tome ne se limite pas à une suite de scènes gore et provocatrices, sur fond gothique et sexy. Comme toujours, les personnages de Pat Mills, et les situations dans lesquelles ils se retrouvent charrient des commentaires sociaux. La scène du rituel sacrificiel évoque les privautés que s'autorisent les riches et puissants, mais de manière littérale et trop consensuelle pour être autre chose qu'un élément servant au divertissement. Il en va de même pour la fétichisation de Claudia dans un habit d'écolière. Par la suite certaines observations en passant qui ne semblent là que par nécessité constituent des constats, des critiques et des réflexions plus sarcastiques et plus virulentes. Il en va ainsi de l'abus de pouvoir de Stéphane Dracula de faire fermer une autoroute pour pouvoir tester sa voiture, ou des privautés que se permet monsieur Martini qui rappellent celles de certains producteurs vis-à-vis des actrices. L'horreur ne naît plus alors de l'exagération grotesque, mais bien de la réalité de ces comportements. Ainsi le lecteur découvre des observations d'autant plus terrifiantes que les situations dénoncées reflètent le quotidien et le monde dans lequel il vit. L'exagération des comportements et des personnages servent alors à mettre en lumière les motivations profondes des individus (leurs bas instincts) et la nature du système dans lequel ces horreurs peuvent se produire. Pat Mills en donne un exemple éclatant avec un conflit armé et un personnage expliquant : La guerre nous enrichit. Nous venons tuer des pauvres. Nous venons libérer, civiliser, manipuler, censurer, contrôler. C'est ainsi que nous combattons. Nous nous battons contre les civils morts de nos bombardements ou de leurs conséquences, morts de nos mines ou de nos ventes d'armes. Contre les mères qui ont donné naissance à des enfants handicapés à cause des munitions à uranium appauvri. Ces faits sont bien réels et ils n'en deviennent que plus atroces du fait qu'ils trouvent une place naturelle sur Résurrection.


Alors que le lecteur avait pu éprouver des réticences à se lancer à la découverte de cette série dérivée, qu'il n'avait pas forcément été entièrement enthousiaste à la lecture du premier tome, il se rend compte que Franck Tacito est totalement impliqué dans ses pages, et réussit à transcrire la démesure et le grotesque du récit, et que Pat Mills ne traite pas du tout ce récit comme étant secondaire. Il augmente le degré de dérision et de farce, mais rien lâcher sur les thèmes de fond.