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mardi 4 mars 2025

Le dernier modèle

Mince… On n’a pas eu le temps de faire avec le manteau.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2007. Il a été réalisé par Stéphane Levallois pour le scénario, les dessins, les lavis de gris. Il comprend cent-cinquante-sept pages de bandes dessinées. Il comporte une deuxième partie intitulée 2ème étage gauche, de seize pages, constituée d’illustrations en pleine page, des êtres humains portant un masque intégral, évoquant de plus ou moins loin un masque à gaz.


Dans un petit deux-pièces d’un immeuble parisien, Stéphane est assis sur tabouret, le crayon à papier à la main. Il s’adresse à son manteau qui posé en position assise sur le fauteuil en face de lui, et il lui déclare que ce sera ce manteau qui sera la vedette de l’histoire. Un peu plus tard, il se rend, vêtu de ce manteau, chez Florence, une copine. Elle le fait enter et lui propose d’aller dans sa chambre. Elle explique que sa mère n’est pas là, que sa sœur est partie avec sa copine, et que son père est dépourvu de tout courage. C’est un minable, il n’a rien dans le ventre. Elle continue : sa sœur est lesbienne. Stéphane a sorti son camescope de son étui et il indique à son amie qu’il est prêt. Elle ouvre sa robe et dévoile sa nudité. Il s’exclame qu’elle n’est pas grosse du tout. Elle demande si elle doit passer le manteau et il répond par l’affirmative. Il explique qu’il demandera aux autres modèles de faire de même : le manteau donnera une unité à l’exposition. Elle le passe, puis s’assoit sur le bord du lit et regarde la caméra comme il lui demande. Elle le regarde, les jambes serrées, et les mains posées sur les genoux.



Plus tard, Stéphane se rend dans la galerie Atome qui a promis d’exposer ses œuvres et il est reçu par la galeriste. Elle l’appelle Mon chou, et lui confirme que ce sera une exposition personnelle, rien que pour lui, seul. Elle continue : Francis et elle en ont discuté. Dans un mois et demi, à la fin de celle de Declerc. Elle explique qu’il pourrait y avoir trois grandes pièces, pas plus, une trentaine de pièces à exposer, des nus de femmes, des petits formats pour que l’on puisse les vendre. Et elle lui donne son congé en lui demandant d’aller leur faire des choses magnifiques. Un autre artiste arrive et elle l’appelle également mon chou. Une fois dehors, Stéphane se demande comment il va faire, car il n’a pas les moyens de se payer des modèles professionnels. Il trouve la solution : demander à ses amies de poser nues. Plus tard, il appelle son père et il lui dit que son travail va bénéficier d’une exposition, le vernissage devrait avoir lieu début septembre à la galerie Atome, elle durerait un mois environ. Son père l’informe que Monette ne va pas très bien : elle a maintenant quatre-vingt-huit ans, et elle s’ennuie. Elle est à l’hospice en banlieue, il est possible de s’y rendre par le train. Bien qu’il trouve ça loin, le fils promet d’aller lui rendre visite. Il faudra qu’il trouve le temps quand il sera moins débordé. Plus tard, il se rend chez son deuxième modèle : Florence.


La moitié inférieure d’une femme nue dans la partie gauche de la couverture et la possibilité qu’il s’agisse du dernier modèle de l’artiste. Le début du récit permet de rapidement comprendre la situation : Stéphane est un jeune artiste qui doit réaliser une commande pour remplir la commande d’une exposition de ses œuvres. Il va rencontrer plusieurs de ses amies qui vont accepter de poser nues pour lui, avec le même manteau, alors qu’il les filme, pour pouvoir décider dans son appartement de la posture dans laquelle il les représentera. C’est ainsi qu’il se rend chez Florence, Cécile et Solène, les deux premières habitant chez leurs parents. Sa petite amie Élise accepte également de poser pour lui. Et l’exposition a bien lieu, ses parents faisant le déplacement pour le voir. Les caractéristiques visuelles des cases de l’artiste sont identiques à celle de la couverture qui est d’ailleurs une image en pleine page, extraite de la page vingt-six. Le dessinateur utilise un trait de contour fin, comme un peu tremblé ou hésitant, peut-être avec le crayon à papier qu’il tient à la main dans la première planche. Il nourrit ces contours assez aérés avec des lavis de gris pour apporter des reliefs, parfois souligner une texture ou un ombrage. Il ajuste le nombre de cases par page au moment raconté, parfois avec deux ou trois cases pour une page, parfois plus. Il n’accorde pas une grande importance à la représentation des décors, parfois quelques traits pour un angle de mur, parfois absents.



Le lecteur constate rapidement qu’il s’agit d’une bande dessinée qui se lit à un rythme rapide. La première séance de pose débute en page six et Florence se dénude en page huit, dans un dessin en pleine page. Le lecteur constate que cela n’a rien de sexuel. Stéphane n’indique pas combien de refus il a essuyé, ni même s’il y en a eu un seul. Les séances de pose vont de soi : l’artiste arrive sur place, et la jeune femme se déshabille, ne portant déjà plus aucun vêtement. Elles n’exposent par leur motivation. La séance se déroule avec prise de vue par un caméscope qui permettra à Stéphane de trouver l’instant où la pose est la plus parlante, la plus intéressante sur le plan artistique. Les termes et les conditions sont convenus hors champ, hors page du récit. Les paroles échangées sont limitées : quelques propos de circonstances, quelques directives données par l’artiste quant à ce qu’il recherche, ce dont il a besoin pour pouvoir réaliser ses dessins, une réaction ou deux. Une séance interrompue par l’arrivée inopinée de la mère du modèle, une fatigue à la fin d’une séance. Le lecteur en déduit que ces moments sont dépourvus de toute tension sexuelle, de toute forme de séduction. Aucune ambiguïté, aucune tentation, un consentement explicite, une forme d’activité de nature purement professionnelle pour lui, et d’aide apportée à un ami pour elles.


Les séances de pose occupent dix-sept pages de la bande dessinée, le visionnage des prises de vue deux pages, et, pour être complet, Stéphane a une relation sexuelle avec Élise pendant quatre pages, sans rapport avec une séance de pose. Le reste de l’ouvrage, c’est-à-dire sa majeure partie, est consacré au quotidien banal de Stéphane : se rendre chez ses amies, se rendre à la galerie Atome, réaliser les dessins qui seront exposés, discuter avec sa copine, se rendre à l’hospice pour aller voir Monette, se rendre chez ses parents en banlieue, et bien sûr participer au vernissage de son exposition. La narration visuelle présente une grande facilité de lecture. La bande dessinée comprend quarante-cinq pages muettes, et vingt-cinq dessins en pleine page. Les dessins appartiennent à un registre descriptif et réaliste, avec un rendu éloigné de la représentation photographique du fait de la grande simplification des traits, de la fluctuation entre des formes uniquement détourées, c’est-à-dire du noir & blanc, et des formes rehaussées par les lavis de gris. Les caractéristiques de la représentation, les cadrages, le choix de ce qui est montré rendent compte du regard subjectif de l’auteur, de ce sur quoi se porte son attention, les êtres humains, leur posture et certains éléments de son environnement.



Pour autant, il se passe bien d’autres choses. En y repensant après coup, le lecteur se souvient de moments et de visions aussi disparates que : une grande affiche publicitaire pour l’Amer Picon, l’enseigne d’un Leader Price, la tête d’un cheval, une silhouette en train de courir évoquant Giacometti, un robinet de baignoire qui fuit, un petit carton au contenu mystérieux posé dans une immense pièce entièrement vide, un jardin à la française, une bibliothèque en verre (en pleine page), un exercice d’équilibre de yoga sur une seule jambe, le cadavre d’un petit oiseau dans la cuvette des WC, une main tenant un pistolet pointé à bout portant sur Stéphane, et un masque à gaz. En y repensant, les brefs échanges avec les modèles suffisent pour leur insuffler une personnalité, avec des réactions différentes qui s’ajoutent à l’absence de toute ambiguïté relationnelle. L’artiste apprend incidemment la réaction de deux modèles à l’exposition ce qui confirme qu’il s’agit d’êtres humains à la vie indépendante et autonome. D’ailleurs, le lecteur prend conscience que les situations qui lui sont présentées sont des moments choisis et triés à dessein, pour former un récit.


Certainement, l’histoire s’apparente à une autofiction de la part de l’auteur, un regard jeté en arrière sur cette période de sa vie et sur ce projet. Le lecteur comprend qu’il découvre les souvenirs que Stéphane en a gardés, associés à une portion de son état d’esprit. Il évoque avec naturel ce projet artistique qui sort de l’ordinaire pour le commun des mortels, ainsi que sa relation avec Simone Frossard, surnommée Monette, et il y a cet élément fantastique qu’est un individu fantomatique portant un masque à gaz. En fonction des scènes et en fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir un autre indistinct et silencieux, une présence de l’altérité, d’un être humain totalement étranger au projet de Stéphane, à sa vie d’artiste à ses aspirations et à ses ambitions, dont les traits du visage sont masqués. À la fois cela le rend anonyme et cela masque ses émotions, l’artiste se retrouvant en présence d’une personne sans réaction, totalement étrangère à son art, et possiblement totalement insensible également. Il peut aussi bien s’agir d’une métaphore sur le gouffre qui sépare l’artiste des personnes qui ne possèdent pas ce don, que la réalité diffuse de la masse chez laquelle son art ne suscite aucune réaction. Le lecteur peut également y voir une partie de la conscience de l’artiste qui n’est pas impliquée dans son activité, qui la considère avec détachement, avec recul sans être touché ou affecté, autrement que sur le plan matériel.


Le dernier modèle : la promesse de participer à des séances de pose de nu, et aussi de vivre un moment déterminant dans la pratique artistique du personnage qui ne recourra plus à des modèles vivants (puisqu’il s’agit du dernier). La narration visuelle très personnelle séduit rapidement le lecteur par son accessibilité, sa facilité de lecture, et sa façon de montrer les personnes, leurs activités et les lieux. Le récit tient la promesse implicite de la couverture, tout en évoquant une phase très personnelle de la vie de l’auteur, son rapport à son activité artistique, son incidence sur ses amies et ses parents, sur Monette qui l’apprécie pour lui-même détaché de sa pratique artistique. Une réflexion tout en sous-entendu sur les relations de l’artiste avec les personnes de son entourage. Déconcertant.



jeudi 25 juillet 2024

Les cinq vies de Lee Miller

Je ne peux pas fourrer mon pied dans une pantoufle de vair.


Ce tome contient une biographie de Lee Miller (1907-1977), modèle, photographe, reporter, égérie du surréalisme. La première édition date de 2013 pour la version originale en italien, et de 2024 pour la version française. Il a été réalisé par Eleonora Antonioni pour le scénario et les dessins, et traduits par Laurent Lombard. Il comprend cent-cinquante-et-une pages de bande dessinée. Il se termine avec la présentation succincte de six des hommes de la vie de Lee (Theodore Miller, Man Ray, Erik Miller, Aziz Eloui Bey, David E. Scherman, Roland Penrose), et un lexique de toutes les autres personnes citées, chacune présentée avec ses dates de naissance et de mort, et un court paragraphe d’une phrase, au nombre de trente-cinq de George Antheil (1900-1959, pianiste, compositeur, écrivain) à Elizabeth Audrey Whithers (1905-2001, journaliste). Le tome s’achève avec une bibliographie minimale, des pages web intéressantes et des recherches iconographiques.


En 1928, l’atelier de Neysa McMein, à New York, Elizabeth Miller, vingt-et-un ans, rejoint une tablée qui l’accueille avec les honneurs. Un homme fait observer qu’il paraît que les hommes se souviennent toujours des blondes. Une jeune femme fait remarquer que le visage de Lee est l’un des plus connus des revues de M. Condé Nast. Un autre note qu’il lui manque juste un joli pseudonyme pour se lancer. Elle répond : Lee Miller. Enfance et adolescence. Originaire de Pennsylvanie, déterminé, curieux et tenance, Theodore Miller a fait carrière dans le domaine technique jusqu’à devenir directeur des établissements De Laval à Poughkeepsie dans l’état de New York. Productrice d’équipements pour traire et traiter le lait, De Laval était la plus grande et la plus importante entreprise de Poughkeepsie. Lors de son précédent emploi à Utica, Theodore fit la connaissance d’une jeune infirmière : Florence Mac Donald. Les fiançailles furent longues, car il ne voulait pas se marier avant d’avoir trouvé une stabilité financière et professionnelle. C’est donc après son recrutement chez De Laval que le couple se marie et que Florence s’installe à Poughkeepsie.



Florence Mac Donald, la jeune épouse, attire d’emblée l’attention des Daughters of the American Revolution qui l’invitent à faire partie de leur prestigieuse association patriotique. Invitation aussitôt retirée lorsqu’elles découvrent les origines canadiennes de Florence. En tout cas, cette anecdote n’empêche pas Florence de devenir une parfaite dame de la haute bourgeoisie comme l’exige la mode de l’époque. Outre sa passion pour la technologie, Theodore cultive un grand intérêt pour les arts, jusqu’à en faire un élément central de la vie familiale. Féru de photographie qu’il se plait à pratiquer en dilettante, il a recours à son épouse Florence comme modèle parmi ses sujets préférés, les nus féminins, selon lui, l’une des plus hautes expressions de l’art. Bien vite, Theodore et Florence ont des enfants : John naît en 1905, Ellizabeth en 1907, Erik en 1910. La petite et toute blonde Elizabeth, appelée Lili, conquiert Theodore au premier regard devenant, sans qu’il s’en cache trop, sa préférée.


Peut-être que le lecteur a une vague conscience de l’existence de Lee Miller et de ses œuvres, ou qu’il n’en a jamais entendu parler : cette bande dessinée constitue l’occasion d’en apprendre plus sur elle. De fait, l’autrice réalise une biographie chronologique, à l’exception de la scène d’introduction. Elle raconte les différentes phases de la vie de cette femme, en cinq chapitres : Enfance et adolescence d’Elizabeth Miller, Surréalisme, Nuage, Barbelés, Coupure. En fonction de sa familiarité avec ladite biographie, le lecteur peut parfois se retrouver décontenancé. Par exemple, le récit montre bien les rencontres entre Lee Miller et différents artistes de l’époque comme Man Ray (Emmanuel Radnitsky, 1890-1976) ou Pablo Picasso (1881-1973), sans pour autant la mettre en scène comme étant l’égérie du surréalisme. Pour autant, il retrouve bien sa carrière de modèle, puis son apprentissage de la photographie et ses fréquentations avec les surréalistes, son engagement comme photographe de guerre, et sa carrière d’autrice de recettes culinaires. La personnalité de la narration visuelle apparaît tout de suite : des traits encrés très fins et solides, un noir & blanc rehaussé de jaune, la plupart du temps en une seule nuance, parfois deux. Une approche réaliste avec un degré de simplification allant vers l’élégance, avec un sens très sûr de la gestion de densité d’information par case, soit un luxe de détails, ou une focalisation sur les personnages en train de parler, ou des effets de texture.



L’autrice insère son personnage dans le contexte historique à la fois par les événements évoqués, à la fois par les dessins. D’une certaine manière, le lecteur peut interpréter les caractéristiques graphiques comme une touche féminine délicate et élégante ; d’un autre côté, cela n’obère en rien l’investissement de la dessinatrice dans les représentations. La séquence introductive montre des jeunes gens de la haute bourgeoisie, bien habillés à l’occasion d’un rendez-vous mondain. Le lecteur remarque de suite l’attention portée aux tenues vestimentaires que ce soit la coupe des costumes pour les messieurs, ou les différentes robes avec leurs accessoires pour ces dames, y compris les bibis et les colliers. La présentation de Theodore Miller s’effectue par un dessin le représentant assis sur une chaise : belle veste avec un motif jaune, une paire de bottines à bouton. La présentation de Florence Mac Donald se déroule en deux temps : d’abord en robe simple avec tablier (et un petit chapeau), puis en robe habillée avec un chapeau plus sophistiqué et plus décoratif. L’artiste fait preuve du même degré d’implication tout du long de l’ouvrage pour les tenues vestimentaires : les habits plus simples des enfants, les robes de soirée ou pour faire la fête, les manteaux, les accessoires divers et variés, les uniformes militaires, jusqu’à la robe noire et simple avec tablier dans laquelle Lee Miller reçoit le journaliste à Farley’s Farm, à Chiddingly, Muddles Green, dans la dernière période de sa vie.


De la même manière, la reconstitution historique se trouve dans chaque lieu, chaque environnement. Les lampes avec leur abat-jour dans l’atelier de Neysa McMein, les meubles et les pots de fleurs chez les Miller, le modèle du landau, les différentes voitures, les évocations d’œuvres artistiques de l’époque (dont celles de Man Ray et de Picasso), l’appartement d’Adolf Hitler à Berlin, et bien d’autres encore. Progressivement, le lecteur prend conscience que la bédéiste utilise de nombreuses possibilités offertes par la bande dessinée : case avec bordure ou sans, éléments de décor devenant une ornementation pour les autres cases, cases en trapèze ou en losange pour accentuer un mouvement, cases de la hauteur ou de la largeur de la page, dessins en pleine page, cases en insert, carte de la région pour accompagner les voyages de la photographe, etc. Elle joue également avec les phylactères et la typographie : écriture blanche sur fond noir, titres en barbelés quand Miller accompagne l’armée libératrice vers l’Est, etc. Si dans un premier temps, les personnages peuvent apparaître un peu simplifiés, en particulier pour les traits de visage, le lecteur se rend vite compte que la direction d’acteurs et les expressions de visage relèvent d’adultes aux émotions complexes, certains silences ou certaines pauses fugaces attestant de l’impact d’une situation ou d’un constat.



Le lecteur mesure mieux les choix de l’autrice lorsqu’un médecin indique que : Elizabeth Lee a contracté une méchante maladie vénérienne, et que malheureusement le traitement sera long, que les parents devront surtout essayer de lui faire surmonter le traumatisme psychologique. Les deux pages suivantes montrent que la fillette se sent sale en permanence, puis elle se montre insupportable dans les différents établissements scolaires où elle est inscrite. En allant chercher plus d’informations, il apparaît qu’il s’agit d’un viol perpétré sur la fillette alors qu’elle avait sept ans, une façon déconcertante de présenter un tel crime et ses conséquences dévastatrices. Pour autant, lorsque Lee Miller accompagne l’armée américaine à Torgau, puis Dachau, puis Berlin, toute l’horreur de la guerre impacte de plein fouet la jeune femme. Le lecteur en déduit que cette biographie est racontée avec le point de vue de Lee Miller, en fonction de ce qu’elle ressent et de ce qu’elle peut exprimer, sa façon de se représenter le monde à chaque moment de sa vie. Il constate alors que l’autrice montre l’impact des événements, des expériences, des découvertes, de la manière dont l’artiste le ressent. Au fur et à mesure, le lecteur découvre la vie de cette femme, ou plutôt ses vies, de modèle pour photographes, à photographe de mode elle-même, photoreporter de guerre, autrice de recettes. En fonction de ses centres d’intérêt, il aurait pu souhaiter que telle ou telle facette de sa vie soit plus développée, tout en ayant conscience que cette biographie regorge d’informations et de moments sortant de l’ordinaire, qu’elle est riche et dense.


Réaliser une biographie constitue un exercice compliqué entre hagiographie et enfilade aride de faits avérés. Celle-ci combine les éléments factuels avec la vision que Lee Miller a pu en avoir au moment de leur survenance dans le contexte de sa vie, et dans celui historique. L’autrice se livre à une reconstitution extraordinaire de références et de détails pertinents et opportuns, en sachant montrer l’environnement correspondant. Le lecteur accompagne une jeune femme séduisante et libérée, menant sa vie comme elle l’entend, connectée au monde, réussissant aussi bien une carrière de modèle que de photoreporter de guerre (jusque dans la baignoire d’Hitler), tout en en faisant l’expérience de son point de vue, moments de plaisir comme traumatismes. Une réussite exemplaire.



lundi 19 février 2024

Traits intimes

Interroger l’intimité de l’autre pour tenter de se comprendre soi-même.


Ce tome contient une histoire, ou un témoignage, indépendant de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été entièrement réalisé par Joub (Marc Le Grand), pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, un texte intitulé Les pas de côtés, rédigé par Fabien Grolleau, pour Vide Cocagne. Il évoque les albums à écrire, les commandes à exécuter, les livres à terminer, et puis il y a les pas de côté. Il continue : Pour Joub qui débutait une nouvelle vie entre Bretagne et Guyane, et qui s’interrogeait sur sa carrière d’auteur, il a été vital de faire ce pas de côté : il lui est alors venu l’idée de se confronter au corps de l’autre, d’utiliser son dessin pour emmener ses modèles à se raconter. Interroger l’intimité de l’autre pour tenter de se comprendre soi-même.


Lana : En novembre dernier, elle a posé pour la première fois à un court d’art. Là, elle a rencontré un monsieur qui lui a proposé, d’un ton grave, de faire des portraits un peu particuliers. Deux jours après elle était chez lui, nue en train de raconter sa vie sexuelle. Ça ne la dérange pas, elle aime bien parler d’elle. Elle ne comprend pas ce qui lui plaît chez elle. Elle est sûre qu’il veut coucher avec elle. – Marie : elle n’a jamais aimé son corps. Depuis son adolescence, elle s’est toujours trouvée vilaine. Après ses quarante ans, elle s’est sentie plus à l’aise. Peut-être parce que les gens lui disent qu’elle est belle. Et elle le voit dans le regard des hommes. Ce qui la rend triste, c’est que son mari ne lui ai jamais dit.



Élodie : Elle a 35 ans et elle trouve que son corps n’a pas été assez exploré. Du coup, elle se sent frustrée de contacts physiques. On n’a pas assez mordu le lobe de ses oreilles, joué avec ses seins, son corps. Elle voudrait plus de câlins, de caresses, de contacts. Aujourd’hui elle veut qu’on joue avec elle. Elle veut que son corps soit un immense terrain de jeu. – Nina : Elle trente-quatre ans. Elle est une belle femme, consciente de son pouvoir de séduction. Par contre, elle n’aime pas montrer son corps. Pour elle, ça n’a aucun intérêt. À la plage, par exemple, si elle n’est pas dans l’eau, elle ne reste pas en maillot de bain. Une fois sortie, elle se rhabille rapidement. Elle considère que son corps n’appartient pas au domaine public mais privé. Elle est plus à l’aise, plus libre dans l’intimité de son couple. - Simone : Elle perçoit son corps comme un compagnon qu’elle voit grandir, vieillir. Elle l’aime bien. Même si certaines évolutions sont plus difficiles à accepter que d’autres, comme le fait de prendre du poids. Gamine, elle était mince et musclée quand elle faisait de la danse classique. On l’appelait le haricot vert. À quarante-deux ans, elle n’est plus grassouillette. Elle a pris du poids. Par tranches de dix kilos. Ça a pu la gêner dans l’intimité de son couple, mais ça n’a jamais déplu à son compagnon. En revanche, elle est bienveillante face aux signes de vieillissement style rides ou cheveux blancs. Finalement, elle se trouve pas si mal.


Le lecteur commence par sourire au jeu de mots du titre : Très / Traits intimes. Puis il parcourt le texte d’introduction et note le principe de pages réalisées pour le plaisir, en dehors des obligations professionnelles de forme variée, l’auteur partageant son temps entre des séjours en Bretagne et des séjours en Guyane. Le court texte de la quatrième de couverture et la première histoire explicite le principe : mettre en scène le corps, souvent dénudé, d’un modèle consentant, tout en notant en de courtes phrases, son rapport au corps tel que le sujet l’expose. Chaque modèle est exposé en une page qui porte son prénom comme titre, composée de six cases de taille identique, disposées en trois bandes de deux cases chacune. Le lecteur découvre ainsi cinquante portraits réalisés avec cet angle d’approche. Trente-neuf femmes, onze hommes. Des pages réalisées à la peinture avec un trait de couleur coloré pour délimiter les formes, et un mode de couleur directe pour les zones ainsi détourées. En plus de ces portraits, l’auteur évoque plusieurs moments de sa vie : dix-sept moments, intégrés deux par deux, sauf pour le dernier, dans deux pages en vis-à-vis, page de gauche et page de droite. À chaque fois, l’auteur donne un titre composé d’un lieu et d’une date : Saint-Méloir-des-Bois 30/08/16, Saint-Méloir-des-Bois 01/09/16, Saint-Méloir-des-Bois 02/09/16, La Rochelle 03/09/16, Paris 06/08/16, Rue Victor Hugo 05/11/16, Vol TX 570 pour Cayenne 06/11/16, Cayenne 29/11/16, Copinstant 04/12/16, Cayenne 10/12/16, Corbeil 01/14/17, Cayenne 14/04/17, Cayenne 06/05/17, Copistant 04/06/17, Cayenne 26/03/18, Cayenne 30/04/18, Cayenne 02/06/18.



Le lecteur commence par découvrir le corps de Lana, entièrement nue : ses fesses, son tronc de face, à nouveau ses fesses deux fois, puis le haut de sa cuisse droite, et enfin son ventre. L’artiste ne choisit pas des cadrages ou des postures pornographiques, pas forcément d’intention érotique non plus. Le corps présente une belle couleur entre doré et brun, le visage de Lana reste invisible, en dehors du cadrage des cases. Marie porte une culotte et un soutien-gorge, ainsi que des talons hauts, son visage reste également hors cadre. Élodie est entièrement nue, son visage reste hors cadre. Au total, le lecteur pourra voir le visage de trois modèles : Zendaya, Attilia, Laurence. Pour autant, le texte qui accompagne chaque portrait apporte une touche personnelle pour chaque corps. Le point de vue du modèle sur sa relation avec son corps s’avère différent à chaque fois, portant un trait de caractère par ce qu’il raconte. Au fil des portraits, l’artiste prend de l’assurance et ne se sent pas enfermé dans son dispositif. Ainsi dix-sept modèles féminins sont habillés en tenue présentable en société, ni nues, ni en sous-vêtement, et il en va de même pour quatre modèles masculins. Les cases de la page consacrée à Milla montrent des portions de chaussée d’une route, des palettes dressées en barrière et des pneus.


Le lecteur comprend que l’artiste a discuté avec ses modèles pour travailler ensemble sur la manière dont ils souhaitent être montrés, être exposés, en fonction de leur relation avec leur corps, en fonction de la représentation qu’ils en ont, des zones qu’ils préfèrent ou non, souhaitant que le dessin évite lesdites zones ou au contraire les mettent en scène. Le choix de ladite mise en scène se fait aussi sur l’absence majoritaire de décor dans ces portraits, et sur un ou deux accessoires. Cécile se trouve dans son jardin avec son panier, manie le sécateur dans une page, caresse une fleur dans une autre. Thierry est dans sa salle de bain, en train de se raser. Antoine effectue des exercices physiques sur le sol en intérieur. Princesse achève d’ajuster sa robe et sa ceinture. Christophe se roule une clope, gratouille un peu sur sa guitare, déguste une bière. Alain change la couche de son bébé. Dès la première page, le lecteur remarque le travail de mise en couleur pour la peau de Lana : texturée, souple, captant la lumière. Dans le même temps, si son regard s’attarde un peu sur le mode d’application de la couleur, il voit l’équivalent de trait de pinceau, d’effets de texture, de grain, de nuance sans rapport avec la réalité observable à l’œil : un travail sophistiqué pour obtenir un tel résultat final. Pour Marie, la peau prend une teinte marron mâtiné de gris, peu naturelle dans sa couleur, mais organique dans l’apparence. Une dizaine de pages plus loin, il retrouve une couleur de peau similaire pour Marcel, puis pour Mary-Loo une quinzaine de pages encore plus loin. La peau de Cassandre se situe en gris et bleu. Celle de Lucie vire à l’orange-ocre. Celle Nounouz apparaît violet tendance prune, celle de Nono violet tendance aubergine. Un savoir-faire épatant de l’usage de la couleur pour des textures de peau organiques et plus vraies que nature.



Le lecteur découvre les confidences des modèles, toutes différentes de par leur personnalité, avec des thèmes variables : aimer son corps ou non, avoir un rapport affectif au corps qui évolue avec le temps, être en manque de contacts physiques (câlins, caresses, mordillages, etc.), le pouvoir de séduction, la pudeur, la prise de poids qui accompagne la prise d’âge, l’entretien du corps par l’exercice physique, la nourriture saine, ou au contraire une absence d’intérêt à s’occuper de son corps, un regain de sensualité, l’éventualité de la prostitution, la maladie, l’envie de faire des découvertes, d’expérimenter, la masturbation, le plaisir de porter des talons hauts, l’importance de l’odeur corporelle et des parfums, la fluctuation de poids en fonction de l’état émotionnel, un système pileux trop développé, les tatouages pour habiller le corps ou pour exprimer sa personnalité sur sa peau, les complexes ou leur absence, le besoin de changer d’apparence pour briser la monotonie, l’image publique de soi, l’apparition du bide, la possibilité de la chirurgie esthétique, etc. La majeure partie des modèles sont contents de leur corps, soit parce qu’ils le trouvent beau ou séduisant, parce qu’ils ont appris à l’aimer avec ses imperfections. La plupart des modèles donnent leur âge : 20 ans pour le jeune, 60 pour le plus vieux, dont dix-huit âgés de plus de quarante ans.


Dans le même temps, le lecteur découvre les intermèdes, ces séquences intercalées deux par deux qui évoquent la vie de l’auteur. Il a adopté la même mise en page que pour les portraits, six cases par page, disposées en trois bandes de deux, et des cadrages sur des éléments entre détail et décor. L’esprit de l’auteur vagabonde : profiter de moments de solitude, réfléchir aux prochains projets en cuisinant, tailler les arbres en se demandant où il sera la prochaine saison, penser à emménager à La Rochelle, glander à Saint Malo, voyager en train, effectuer un voyage en avion, se faire dorer la pilule sur la plage de Cayenne, planifier les projets à venir, attendre les coups de fils, se retrouver à Corbeil pour un festival de photographies, se retrouver seul dans sa maison, débuter un projet sur la relation au corps. D’un côté, c’est le souvenir de fil en aiguille qui a amené à débuter ce projet, et la boucle est bouclée : de l’autre, ce sont des instantanés de vie. Une vie unique et singulière de bédéiste avec une vie partagée entre métropole et département d’outre-mer, mais aussi une vie banale d’interrogations et de projets, de rapport à son existence, sans question sur son corps, ce qui produit comme un effet d’absence criante par rapport au thème de l’ouvrage.


Impossible de soupçonner ce que recèle cet ouvrage à partir de sa couverture ou du texte de quatrième de couverture, ou même en le feuilletant et en regardant des morceaux de corps, souvent dénudés. Un artiste qui regarde et restitue la personnalité d’individus, en leur consacrant une page de six cases, composés de gros plans ou de plans rapprochés sur telle ou telle partie de leur corps, en recueillant leur façon d’envisager leur corps en quelques phrases. Mais aussi des voyages en mouvement de balancier entre la métropole et la Guyane, en réfléchissant à ses projets et à sa vie de famille. Une étonnante anthologie réalisée par un seul et même artiste, entre observation de l’autre, et fragments de vie conduisant vers ce projet. Attention contient de vrais morceaux de vie, des individus véritables sans fard.



mardi 6 décembre 2022

Les yeux dans le mur

C’est toujours un autoportrait qu’on fait.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, réalisée en collaboration par Céline Wagner & Edmond Baudoin. La première édition date de 2003. Il a été réédité avec deux autres récits, Le chant des baleines (2005) et Les essuie-glaces (2006), dans le recueil Trois pas vers la couleur. Il s’agit de la première bande dessinée réalisée en couleurs par Edmond Baudoin, et elle compte cinquante planches. Elle s’ouvre avec une page d’introduction. Le premier tiers est de la main de Baudoin : il explique que Céline Wagner était venue assister à une dédicace, lui a acheté une bande dessinée, lui a expliquée qu’elle était en dernière année d’une école d’art et qu’il lui a fait un dessin sous lequel il a écrit son adresse. Plus tard, il a reçu une lettre dans laquelle elle lui demandait de venir chez lui pour son stage de fin d’études. Elle est venue. Il ne sait plus aujourd’hui lequel des deux a été stagiaire. Dans sa partie, Wagner évoque ses difficultés à parler de la banlieue, l’environnement où elle a grandi.


Dans l’atelier d’Edmond Baudoin à Nice, Céline Wagner est en train de poser alors qu’il est en train de la peindre. Elle lui demande d’arrêter de poser des questions sur la banlieue. Sa banlieue, il lui en a fait un costume, et ce n’est pas celui qu’elle aurait choisi. Les pas nonchalants, la zone, les mots vomis à l’envers, c’est du cinéma. Il sait qu’elle aime les mots à l’endroit. Elle continue : bien sûr, il en reste des traces dans ses gestes, dans ses mots et ses regards, des automatismes, rien à elle. Et c’est ces traces qui le fascinent. De sa banlieue, il ne reste aujourd’hui que des sacs en plastique dans les branches des arbres. Aujourd’hui, elle veut des choses qui n’existent pas.



L’esprit de Céline vagabonde un peu : elle pense à une promenade en bordure de mer, se remémorant quelques mots d’une coupure de presse sur le décès de quelqu’un, le succès d’un orchestre engagé en janvier 1999, dans une mise en scène monumentale. Elle est devenue silencieuse et elle revient à l’instant présent. Elle se demande si Edmond cherche vraiment quelque chose. Il la gomme, il gomme petit à petit la réalité pour coller sa gueule à elle sur son tableau. Elle, elle ne veut pas être un tableau. Elle veut devenir elle. Elle lui dit qu’il a les yeux d’un fou, le visage d’un fou. Il lui demande si elle peut enlever sa chemise. Elle répond positivement, mais d’abord elle veut prendre une douche. Elle entre dans la salle de bain. Il enlève du chevalet, le dessin qu’il vient de réaliser, et il accroche une nouvelle feuille blanche. Dans la baignoire, elle se fait la réflexion que si elle se dessinait, elle ne ferait aucun poil, aucun bouton. Juste de la peau lisse, du beau. Et un peu de laid pour qu’on puisse l’aimer. Il demande s’il peut venir ; elle accepte. Il la regarde et répond à sa question : son père à lui était beau, vraiment beau. Quand il est mort, Edmond l’a regardé longtemps. Il n’a rien retrouvé de sa beauté, plus rien. Sa vie était partie et avec elle sa beauté. Il ajoute qu’elle est si belle. Céline répond qu’il lui fout l’angoisse.


S’il n’a jamais lu de bande dessinée de d’Edmond Baudoin, le lecteur se demande ce qu’il va trouver, s’il va parvenir à apprécier les partis pris graphiques très personnels, et une histoire qui semble se limiter à quelques instants de discussion entre l’auteur lui-même et une jeune femme venue comme stagiaire. S’il est familier de cet auteur, le lecteur sait qu’il va retrouver des thèmes déjà abordés, que la linéarité présumée du récit n’est simpliste qu’en apparence. Il s’interroge quand même sur le fait que le cœur du récit soit la relation entre l’artiste et son modèle, comme de ses œuvres, par exemple Le portrait ou L’Arleri. D’un autre côté, cette création est réalisée à deux, avec la participation du modèle. Effectivement, le récit se compose d’une suite d’échanges entre l’artiste Baudoin et son modèle Wagner : des discussions à bâtons rompues pendant une séance de pose, dans la salle de bain, lors d’une promenade sur les quais, d’un bain de mer depuis une jetée, avec une seule exception, le temps d’une page lorsque Céline se promène seule dans la rue pour aller appeler son père. C’est du pur Edmond Baudoin, avec des traits charbonneux au pinceau, un rapport de séduction, des pages contemplatives en particulier huit dépourvues de tout texte, de tout mot.



Pour faire la différence, Edmond utilise la couleur. Les traits de contours sont encrés, le plus souvent au pinceau, parfois à la plume, peut-être des silhouettes tracées par Céline Wagner. Les couleurs semblent apposées au pinceau, avec une approche de type naturaliste, c’est-à-dire des couleurs correspondant à ce que voit l’œil. Le lecteur observe toutefois que dans certaines cases, parfois même le temps d’une page, l’usage de la couleur s’éloigne de la réalité pour un effet expressionniste, voire abstrait. Par exemple le corps laissé en blanc de Céline allongée sur des coussins jaune pâle qui forment un motif géométrique abstrait. Des fonds de case entièrement rouge totalement artificiels avec à nouveau le corps dénudé de Céline laissé totalement vierge de couleur, comme une absence d’émotion ressortant contre l’intensité agressive du rouge. Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. Le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n’est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d’une case, comme la rémanence fugace et incomplète d’un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu’elle ne peut pas se sortir de l’esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n’utilise pas. Il s’agit de blocs de béton entassés pour former une digue artificielle.


Edmond Baudoin relate cette expérience avec une jeune femme stagiaire en fin d’études d’école d’art : elle est sa modèle et il doit exister une différence d’âge. Elle pose bien volontiers. Comme il l’expliquait dans le portrait, il essaye de dessiner la vie, son rêve impossible, de saisir et transcrire sa beauté. Cela donne un échange particulièrement dérangeant alors qu’il lui parle de la beauté de son père, de sa disparition avec sa mort, de sa beauté à elle, ce qui mène Céline à penser à sa propre mort. Il sort se promener sur le port et contemple les reflets d’un bateau à la surface, en se disant qu’il ne dispose que de ça pour essayer d’aller en dessous, derrière ce miroir, pour saisir l’unicité de la vie de son modèle, dans une métaphore très parlante sous la surface de l’eau / sous la surface de la peau. Mais, par comparaison avec Le portrait et L’Arleri, le modèle fait entendre sa propre voix, ses réactions, ses émotions, puisqu’elle est également autrice de cette œuvre. Le lecteur regarde des esquisses comme réalisées au fur et à mesure par Baudoin sur deux planches, 12 & 13, en vis-à-vis, comme si le lecteur était présent alors que l’artiste cherche à saisir cette vie chez son modèle. Puis, il lui indique qu’il a besoin de sortir pour marcher vers le port un moment.



Après son départ, Céline se rhabille et part à sa suite. Elle pense qu’il est parti pour essayer de comprendre, qu’il semble que pour comprendre il faille toujours partir. Une fois qu’elle l’a rejoint, elle exprime la manière dont elle perçoit sa façon de faire : il tient à l’habiller d’une légende alors qu’il la peint nue. Par la suite, elle va se baigner, et il la regarde. Elle indique que sous la surface, au fond, c’est vraiment beau, mais on ne peut pas y rester sans mourir. À ce moment, le lecteur prend conscience que l’objectif de rendre compte de la personnalité profonde d’un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l’eau, d’aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. En prenant un café en terrasse planche 23, Edmond fait un aveu à Céline : il en a marre ne pas y arriver, on ne peut pas y arriver, l’autre reste toujours l’autre. C’est toujours un autoportrait qu’on fait. En planche 40, dans l’atelier, elle lui fait observer qu’il entretient une obsession : se voir dans tout, alors qu’elle lui montre le portrait d’elle qu’il a fait et dont le visage présente des ressemblances avec le sien à lui. Encore une fois, Baudoin a su parler de son art avec un point de vue différent de ses autres œuvres ayant le même thème.


Puis le lecteur se dit qu’il manque d’honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l’histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupure de journaux avec leurs phrases incomplètes. L’autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. Tout cela n’est pas exprimé de manière explicite, plus par remarques indirectes, mais s’il entretient un doute, il suffit au lecteur de relire l’introduction pour que le fil directeur de ces remarques devienne évident. La force de la personnalité de Baudoin semble dominer chaque page, et pourtant la personnalité de Wagner est bien présente en filigrane, parfois de manière apparente et au premier plan. Le lecteur se souvient alors de la courte introduction de Baudoin se terminant sur le constat qu’il ne sait plus aujourd’hui lequel des deux a été le stagiaire. En effet, Céline Wagner est parvenue à faire passer sa personnalité dans ses pages malgré la personnalité artistique si singulière de son maître de stage. Elle est parvenue à faire apparaître son être profond dans les portraits en cours d’élaboration réalisés par Baudoin tout du long, à inscrire son fond à elle dans ces exercices où il se heurte à la sensation de toujours faire un autoportrait.


Une bande dessinée de plus d’Edmond Baudoin avec son flux de pensée qui n’appartient qu’à lui et ses mêmes thèmes présents tout au long de sa carrière, ici en particulier son rapport aux femmes comme modèles, comme muse. Toutes les qualités de cet artiste sont présentes de ses dessins si vivants exsudant une chaleur humaine irrésistible. Mais c’est aussi plus que ça, une vraie collaboration au sein de laquelle la jeune artiste peut exister car il lui en laisse la place, et sait exister car elle trouve sa propre voix pour s’exprimer.



mardi 14 juin 2022

Le Portrait

Dessiner la vie… Le rêve impossible…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches.


La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. Le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. Le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?…



Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. Le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle.


Edmond Baudoin est un bédéaste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée cinq fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43.



La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique.


Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts.



Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe.


Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. Le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incongnita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. De fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.



jeudi 23 mai 2019

L'arleri

Le plus beau rôle : la muse


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2008. Il a été entièrement réalisé par Edmond Baudoin, auteur de bandes dessinées depuis 1980.



Dans le studio du peintre Paul, une modèle est en train de poser nue, debout les bras croisés derrière la tête, pendant qu'il est en train de la peindre. La modèle (la muse) lui fait observer qu'il est vieux. Elle lui demande son âge. Il lui répond qu'elle lui fait penser à sa mère. Il lui propose de faire une pause et de prendre un thé. Elle revêt une robe rouge et lui demande quel est son plus ancien souvenir. Il répond qu'une fois il a été chassé du paradis, mais qu'il ne se souvient plus de ce jour. La muse étant étonnée, il clarifie son propos : il parle de son expulsion du ventre de sa mère, du fait que l'invention du Paradis correspond à la nostalgie du temps avant la naissance. Il continue en indiquant qu'il a passé sa vie à retourner le plus souvent possible dans les femmes, avec ses faibles moyens. Mais cette quête lui a surtout appris à mesurer la distance qui sépare l'homme de la femme.


Paul continue d'évoquer son apprentissage des différences entre les hommes et les femmes. Il se rappelle qu'à la cour d'école, les garçons étaient déjà dans une sorte de compétition, pour pisser le plus loin, sauter le plus haut, courir le plus vite, oser dire les mots les plus cochons, etc. Au contraire, les petites filles se livraient à des jeux dont la compétition était exclue. Pour lui, c'est lié au fait qu'elles avaient déjà la conviction inconsciente qu'elles pourraient continuer le monde avec leur ventre, ce qui les rend sereines. Il ajoute que cette course des garçons à inventer des compensations fait l'Histoire. Elle lui demande de lui raconter l'histoire. Il accepte, mais elle doit recommencer à poser. Il énumère la liste de toutes les activités de compensation que les hommes entreprennent : maîtriser, dominer ordonner, créer, posséder, civiliser, construire, détruire, faire à son image. Il parle ensuite de ses 14 ans, quand il réparait sa mobylette en vue d'une course avec un copain, et que Julie est passée devant lui, dans une robe rose, sans lui adresser la parole comme à son habitude. Il n'a pas pu s'empêcher de lui dire qu'elle n'était même pas belle. Ce à quoi elle a répondu que son opinion est le dernier de ses soucis. Tout d'un coup, sa mobylette avait perdu tout intérêt pour lui.


Cette bande dessinée s'apparente donc à un long discours sur la nature des différences entre les hommes et les femmes, tenu par un homme ayant essayé de comprendre ces différences, de mesurer la distance séparant les 2 genres et de bâtir un pont par-dessus ce gouffre. D'une certaine manière, il est possible de considérer cet ouvrage comme un essai sur ce thème, avec le discours de ce vieil homme disposant d'une longue expérience et s'étant livré lui-même à cette quête, avec quelques questions de sa muse pour qu'il éclaircisse un point de son argumentation. Le lecteur découvre des pages avec une densité importante de mots, sans qu'ils ne mangent les images, sans qu'ils ne donnent l'impression d'une lecture pesante ou fastidieuse. La prose de l'auteur est claire et simple, offrant une lecture agréable et légère. Ce roman graphique s'apparente donc une œuvre entre psychologie et philosophie. Baudoin indique rapidement que pour lui les différences homme/femme proviennent d'une différence unique : la capacité de la femme de donner la vie, d'enfanter, chose qui reste inatteignable pour l'homme. Il évoque cette conviction dès la page 7. Elle revient régulièrement tout au long des 100 pages de BD, et il la reprend dans sa conclusion en page 97. Pour autant, Edmond Baudoin ne se contente pas de dérouler un texte tout ficelé en le collant dans des phylactères accolés à des têtes en train de parler. Plusieurs surprises attendent le lecteur à commencer par une suppression du quatrième mur, et la muse n'est pas une simple potiche, une chambre d'écho ou un artifice narratif.

De la même manière, le déroulé du raisonnement de l'auteur ne se limite pas à un exposé théorique. Quand Paul se met à raconter l'histoire, il raconte la sienne, son histoire avec les femmes. Il évoque ainsi son premier amour, sa première relation sexuelle, les autres femmes, la mère de ses enfants, etc. Baudoin évoque la manière dont Paul se heurte à la réalité, comment chaque rencontre avec une femme l'oblige à revoir ses préjugés, à prendre conscience de la fausseté de ses représentations. Cela commence doucement avec la réalité basique de la différence des jeux entre filles et garçons dans la cour d'école. Cela continue avec des considérations plus sociologiques comme les caractéristiques discriminantes des sociétés patriarcales vis-à-vis des femmes, l'évolution de la représentation des pénis durs de façon imagée avec les pistolets dans les films, la différence entre amour et sexe, la dissociation entre amour et fidélité, l'impossibilité de posséder une femme, les différences de comportement post-coïtal, etc. L'auteur n'hésite pas à aborder les questions de manière frontale, avec des termes explicites, mais sans vulgarité, ni grivoiserie. Il s'interroge honnêtement sur ses idées préconçues, les femmes lui indiquant leur façon de penser. En fonction de son expérience personnelle, le lecteur se reconnaît dans certaines façons de penser, dans certaines remarques, dans le décalage entre ses attentes et la réalité, qu'il soit homme ou femme. Il apprécie la délicatesse, la franchise et la retenue de l'auteur, y compris du point de vue visuel.


L'exposé et le fil de vie de Paul abordent sa relation avec les femmes, à chaque fois à partir de son désir sexuel et des relations qui s'en suivent. Edmond Baudoin ne se montre pas hypocrite et représente donc les corps dénudés. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage pornographique (aucun gros plan anatomique ou de pénétration), ni même d'un ouvrage érotique magnifiant une représentation descriptive du corps féminin (ou parfois masculin), encore moins d'un manuel passant en revue les positions. La muse apparaît nue de face dès la première page, sa silhouette détourée d'un trait dont l'épaisseur varie, avec quelques courts traits noirs pour évoquer la toison pubienne, et juste un gros point noir pour le téton gauche. L'artiste s'amuse à reprendre cette représentation simplifiée en page 3, dans un cadrage de la toile du peintre débutant juste en dessous du cou et s'arrêtant à mi-cuisse, avec à nouveau ces quelques tâches noires pour la toison pubienne et les mamelons. Il n'y a pas d'érotisme à proprement parler, mais plus une impression poétique. Ce phénomène se répète en page 9 quand le corps allongé de la muse se dédouble dans cette nouvelle pose, indiquant sa silhouette physique et le début d'interprétation qu'en fait le peintre. De même quand Julie retire son teeshirt sur le lit de Paul adolescent, elle est de trois-quarts de dos, et son torse est détouré d'un trait rouge orangé, sans précision photographique. Baudoin varie sa technique de représentation en fonction de la nature de la scène, de l'état d'esprit des personnages, de la tension sexuelle, de l'attente. Il applique les mêmes modalités de représentation au corps masculin dénudé.

S'il n'y est pas sensible ou attentif, il faut un peu de temps pour que le lecteur prenne pleinement conscience de la subtilité de la narration de visuelle. Il ne s'agit pas d'un simple tête-à-tête entre la muse et l'artiste dans son atelier, car lorsque Paul évoque ses souvenirs, ils sont représentés dans les cases, les images montrant le lieu et les personnes évoquées. Edmond Baudoin choisit sa technique de représentation en fonction de la nature de la scène. Il peut détourer les formes avec un trait encré, ou un trait de contour réalisé au pinceau avec une couleur noir, comme il peut passer en mode aquarelle sans trait de contour, parfois même de simples tâches de couleurs pour évoquer la forme d'une tête et de sa chevelure, sans traits de visage. En page 29, le lecteur a la surprise de découvrir une photographie des berges de Seine à Paris, intégrée en l'état, technique utilisée de manière sporadique, la photographie étant parfois retouchée à l'encre ou à la couleur. L'artiste ne s'aventure pas sur le terrain de l'abstraction ou de l'art conceptuel, mais il n'hésite pas à passer en mode impressionniste ou expressionniste quand il souhaite s'exprimer de cette façon. Il ne s'agit pas pour lui d'apporter de la variété au gré de sa fantaisie, mais bien d'exprimer des ressentis en mettant différentes techniques au service de sa narration visuelle. Au fil des pages, le lecteur ressent pleinement cette adéquation entre flux du discours ou des dialogues et caractéristiques visuelles de la séquence. Il perçoit la fibre émotionnelle, l'affect accompagnant les propos. Edmond Baudoin joue également sur la mise en page pour faire fluctuer le rythme, insérant quelques dessins en pleine page, des images juxtaposées sans bordure, même si la majeure partie du temps il s'en tient à des cases rectangulaires avec bordure, sagement alignées en bande.


Le lecteur prend donc grand plaisir à découvrir la vision personnelle de l'auteur sur la différence entre femme et homme. Il constate que la différence de la capacité à donner la vie constitue une caractéristique qui éclaire les différences de comportement à la fois sur le plan sexuel et sur le plan du genre. Ce discours aborde également la question de la différence entre amour affectif et amour physique, ainsi que la question de la fidélité. Il se termine avec une ouverture en forme de rapprochement entre l'amour et la peinture, une façon d'être attentif à l'autre et d'être présent, et sur une profession de foi quant à la nature de la vie, la manière de vivre en sachant que la mort suit l'individu toujours à trois pas derrière.

Cette bande dessinée est à la fois une thèse sur l'essence de la différence entre les hommes et les femmes, une biographie vue à partir des relations amoureuses, une narration visuelle d'une sophistication et d'une richesse aussi discrètes que justes, une façon d'envisager la vie aussi personnelle qu'attentive à l'autre. En considérant les avancées sociales gagnées par les femmes, l'auteur ne peut constater que l'homme n'est toujours en mesure d'enfanter.

Citation : Les plus grands poèmes sur la liberté ont été écrits par des humains privés de liberté. Les hommes ont écrit les beaux poèmes sur l'amour. Est-ce parce qu'ils en sont interdits ? Parce qu'ils le magnifient pour qu'il soit impossible à atteindre ? Toujours ailleurs, dans le paradis perdu du ventre de leur mère.