Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Dessiner. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dessiner. Afficher tous les articles

mercredi 22 février 2023

Araucaria : Carnets du Chili

Ces chiens sont si souvent battus qu’ils sont très soumis, sans aucune agressivité envers les humains.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, le récit d’un voyage de l’auteur au Chili. Sa première publication date de 2004 dans la collection Mimolette, et il a été réédité en 2017 dans une version augmentée et modifiée. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Elle est en noir & blanc et compte soixante-deux pages.


En octobre 2003, Edmond Baudoin a été invité au Chili par la bibliothèque de l’institut culturel franco-chilien, à Santiago. Le 12/10/2003 dans l’avion. Il aime regarder les écrans avec les cartes, il rêve. Une escale à Buenos Aires. La ville de Breccia, José Muñoz, Carlos Sampayo, Jorge Zentner… Borges… Julio Cortázar… 11.887 mètres plus bas, une hacienda aux environs de Córdoba. Il est possible que les paysans qui travaillent pour le propriétaire n’auront jamais assez d’argent pour s’en acheter une. La cordillère des Andes, un mur. L’Aconcagua, il a une boule dans la gorge. Puis très vite le Pacifique devant, la cordillère derrière, dessous, Santiago. Le lendemain de son arrivée, le 13/10. Il rencontre une première fois les étudiants des beaux-arts de l’université catholique de Santiago. Le soir, seul enfin. Dans un restaurant. Octobre, c’est le printemps au Chili… Il est au Chili. Il observe les clients, la rue, les serveurs. Certains étaient pour Pinochet, d’autres luttaient contre. 14/10. Le cours de dessin. Il demande s’il est possible d’avoir un modèle vivant… C’est un problème la nudité (en 2003) dans cette université catholique. Difficile dans une classe. Les professeurs décident que ce sera dans la chapelle, un lieu moins passant… Les étudiants rient et sont ravis. La chapelle est bondée. Comme dans ses cours au Québec, il demande aux étudiants de prendre la pose du modèle 5 minutes avant de commencer à dessiner. Il veut qu’ils expérimentent dans leur corps les tensions qu’inflige une pose. Qu’ils lui dessinent l’extérieur et l’intérieur. Ils sont très forts, c’est du bonheur de travailler avec eux. Le 14 octobre c’est l’anniversaire de son frère Piero. Le modèle s’appelle Valéria. Elle est belle avec un corps de baleine. Il l’imagine être née dans les îles du Pacifique. Il pense à Gauguin. Plus tard, il sera invité par Valéria et Rip (son ami, un musicien américain) et il apprendra qu’elle n’est pas du tout des îles sous le vent, mais simplement née à Santiago comme beaucoup de monde ici.



15 octobre 2003. Il attend le taxi qui doit l’emmener à l’université. À partir de six heures du matin, la ville est sillonnée par des milliers de bus jaunes qui font la course dans les rues. Les chauffeurs sont payés en fonction des ventes, un peu comme les taxis. Plus ils font de trajets, plus ils gagnent de fric. Et Edmond sait que le hurlement de ces machines va le réveiller tous les matins, en se rappelant que le syndicat des transporteurs a largement contribué à renverser Allende. En trois jours, il a rencontré beaucoup de beaux êtres humains.


Sous une couverture un peu cryptique qui trouve son explication dans le récit, le lecteur se retrouve à voyager avec l’auteur au Chili en 2003, la majeure partie de son séjour s’effectuant à Santiago. Comme à son habitude, il raconte au gré de sa fantaisie, dans une narration qui peut donner une impression décousue, ne répondant qu’à l’inspiration du moment. Pour autant, l’auteur respecte un déroulement chronologique du douze octobre 2003 au dix décembre de la même année. Il donne des cours de dessins à l’université, il voyage dans le pays, il observe les gens dans la rue, il en rencontre des hôtes, que ce soit à l’occasion de nuits passées, ou d’une soirée. Il effectue des remarques sur ce qu’il lui est donné de voir, exprimant ainsi sa propre sensibilité. Sur le plan pictural, Edmond Baudoin se montre incontrôlable comme à son habitude : hors de question pour lui de s’en tenir à des cases bien alignées dans des bandes, ou de tracer des bordures de cases à la règle, ou même de s’en tenir à de la bande dessinée. Il peut aussi bien réaliser une ou deux pages muettes avec des cases pour raconter, pour montrer ce qu’il a observé, que reproduire un texte écrit par lui, pour une revue littéraire (sous forme de texte tapé à la machine à écrire, avec des corrections au crayon), en passant par des paragraphes de texte accompagnés d’une ou deux illustrations (à moins que ce ne soit l’inverse), et même un ou deux collages de tickets de bus, sans oublier quelques courtes remarques écrites à la verticale sur le bord d’une image.



Le lecteur abandonne donc les a priori de son horizon d’attente, si ce n’est celui de faire l’expérience du Chili par les yeux et la sensibilité d’Edmond Baudoin. Les modalités d’expression de l’auteur ne correspondent pas à de l’excentricité pour faire original, mais bien à la personnalité de l’auteur. Ce constat s’opère dès la première page : d’abord deux phrases écrites en lettres capitales disposées en lieu et place d’une première bande de cases, puis une mince frise géométrique irrégulière pour séparer la bande suivante qui est constituée d’un dessin et d’un texte, puis une autre séparation suivie par une carte sommaire avec une phrase de commentaire, une vue du dessus simpliste de la Cordillère des Andes avec une phrase de commentaire, et une vue du dessus de parcelles de champ avec un autre commentaire. À ce stade, le lecteur pourrait croire qu’Edmond Baudoin raconte son séjour comme les idées lui passent par la tête. Les pages suivantes lui permettent de mieux saisir la démarche : un déroulement chronologique solide, des remarques en passant générées par le lieu, par une sensation du moment, ou un souvenir, un échange avec une personne. Fort logiquement, l’artiste adapte son mode de dessin à la nature de ce qu’il raconte, de ce dont il se souvient. D’une certaine manière, les cases réalisées au pinceau peuvent s’apparenter au mode narratif principal, ou plutôt aux séquences qui s’enchaînent pour former la colonne vertébrale de l’ouvrage. Pour les réflexions au fil de l’eau, elles sont dessinées en fonction de leur nature, des bourgeons ou des fleurs se déployant à partir du tronc du récit. Lors de la première séance de pose, l’artiste intègre ses propres dessins de la modèle, au pinceau. Lorsqu’il se promène dans la rue, il opte pour des esquisses à l’encre, avec une écriture manuscrite cursive comme s’il s’agissait de notes prises sur le vif.


Une fois qu’il s’est adapté à cette forme narrative, le lecteur trouve du sens à la structure du récit, et il peut apprécier chaque considération passant au premier plan, le temps d’une case ou d’une page. Il se rend compte que, prise une par une, chaque séquence relève de l’anecdote qui donne lieu à des réflexions de l’auteur, dans une direction historique, ou sociale, ou politique, ou morale, ou existentielle, etc. Ainsi, au fil des pages, il peut donner l’impression de sauter du coq à l’âne, car il aborde aussi bien la pauvreté des paysans et le capitalisme, des leçons de dessin et de nu, le sort de Salvador Allende, le sort des Mapuches, la torture et la guerre, le sort des chiens errants de Santiago, l’art mural de la ville, le port de lunettes de soleil, la dictature d’Augusto Pinochet, l’arbre Araucaria, l’irréalité de se retrouver au Chili, la répression, la douceur des gens qui ressemble à de la soumission, le souvenir de son ami Joël Biddle, sa rencontre avec Pablo Neruda à l’ambassade du Chili en France, etc. Chaque séquence semble un petit souvenir, raconté avec simplicité, et dans le même temps raconté avec la personnalité de Baudoin. L’effet cumulatif de ces séquences aboutit à une lecture très dense, abordant de nombreux thèmes.



Au bout d’un certain temps, le lecteur n’est plus très sûr de ce qu’il est en train de lire : des souvenirs de voyage, une vision culturelle du monde ? En effet, il se produit également un effet cumulatif des écrivains et des artistes cités : Gilles Deleuze, Alberto Breccia, José Muñoz, Carlos Sampayo, Jorge Zentner, José Luis Borges, Julio Cortázar, Gauguin, Frida Khalo. Il ne s’agit pas pour l’auteur d’en mettre plein la vue au lecteur, ou de légitimer son œuvre sur le plan littéraire. Là encore, cet ingrédient fait partie de la personnalité de l’auteur : il l’intègre parce que sa perception de ce qui l’entoure en est indissociable. Chaque séquence prise une par une s’apparente à un regard différent sur une facette du Chili. L’ensemble de ces séquences brosse un portrait complexe du pays, tel que Baudoin en a fait l’expérience, cette année-là, pour l’individu qu’il est, dans le contexte qui l’a amené à y séjourner. Le lecteur repense alors à la couverture et au titre. Cette femme nue est celle qui sert de modèle pendant les cours de dessins, et les individus autour d’elle sont les élèves qui prennent la même pose qu’elle pour ressentir les tensions musculaires qui en découlent. Le lecteur peut également le comprendre comme Baudoin se rendant au Chili et vivant comme un habitant pour prendre conscience des caractéristiques systémiques de cette société. Au cours d’une des remarques poussant à partir de la narration, l’auteur développe les caractéristiques de l’araucaria du Chili, une espèce de conifères, et le lecteur est tenté d’y voir une métaphore des chiliens, ou peut-être des Mapuches.


L’œuvre d’Edmond Baudoin est indissociable de sa vie. Il voyage au Chili du fait de sa condition d’artiste et de professeur de dessin. Il raconte ce séjour en tant qu’artiste, relatant ses rencontres et les paysages, ainsi que les réactions qu’ils suscitent en lui, adaptant son mode narratif et graphique à chaque passage, pouvant expliciter une expérience passée dans la mesure où elle donne du sens à ce qu’il observe. Un carnet de voyage incroyable témoignant du pays visité, des individus rencontrés, avec cette vision subjective qui est celle de l’auteur.



lundi 9 janvier 2023

Piero

Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, dont la première édition date de 1998. Il a été réalisé par Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc de cent vingt pages.


Au temps présent, Edmond marche dans une rue en regardant les feuilles tomber à l’automne. Aujourd’hui, les feuilles qui tombent des platanes sont grises comme un ciel triste. Il lui semble qu’avant, elles étaient pleines de couleurs. Avant, quand avec Piero son frère, ils poussaient les feuilles mortes devant eux, jusqu’à ce que le tas amoncelé les empêche d’avancer. Ensuite ils sautaient dedans. Ensuite, ils choisissaient les deux plus belles pour les dessiner. C’est avec son petit frère Piero qu’il a appris à dessiner. Ils étaient toujours ensemble. À Nice où leur père travaillait, à Villars-sur-Var, le village de leur mère, leur village. Dans une étendue d’herbe, les deux enfants font des bateaux. Avec un Opinel, ils sculptent des écorces de pin, et dans un canal d’arrosage, ils leur font faire des courses. Le premier s’appelle Geronimo, le second Sitting-Bull. Les deux enfants courent pour suivre les bateaux filant sur l’eau. Ils voient passer une soucoupe volante dans le ciel. La soucoupe s’écrase plus loin et une colonne de fumée s’élève dans le ciel. Ils courent pour aller voir. Ils arrivent au bord du cratère et se couchent dans l’herbe pour observer sans être vu. Piero se retient de tousser. Il y a un extraterrestre humanoïde à côté de la soucoupe. Piero décide d’aller voir.



L’extraterrestre reste assis et l’accueille amicalement. Il lui explique la situation, en lui parlant par transmission de pensée. L’essence des soucoupes volantes, c’est le rêve et sa soucoupe est en panne de rêve. Depuis tout à l’heure, il essaye de rêver, mais il n’y arrive pas. Mais Piero est un enfant, et l’extraterrestre est sûr qu’il est plein de rêves. L’enfant essaye de rêver et le plein de la soucoupe est ainsi fait. Mais avant de partir, l’extraterrestre doit supprimer de la mémoire de l’enfant ce qu’il vient de voir. Il règle son pistolet anti-mémoire et… Piero se réveille sans souvenir de ce qu’il s’est passé. Edmond le retrouve, lui parle de la soucoupe et lui montre les dessins dans le cahier. Piero aimait dessiner les voitures ; Edmond aimait mieux les chevaux. Quand Piero a eu cinq ans, il en avait six et demi. Ils ne savaient pas que la télévision avait été inventée, que certains l’avaient déjà, et ils n’avaient pas connu la maternelle. Ils ne savaient pas encore qu’ils dessinaient mieux que les autres enfants de leur âge. Ils ne les connaissaient pas, ils étaient toujours les deux ensemble. Ils ne savaient pas que c’était à cause d’une coqueluche qu’ils dessinaient bien. Piero avait eu une coqueluche, mais il toussait toujours. Et il était souvent malade. Ils étaient beaucoup, dans une maison qui avait peu de place. Ce qui fait qu’avec Piero, ils dormaient dans le même lit. Aujourd’hui, on peut penser que dormir avec son frère, ce n’est pas très bien. Pour eux c’était merveilleux.


Plonger dans un récit de Baudoin constitue une aventure imprévisible, que le lecteur soit familier de son œuvre ou non. Si c’est le cas, il connaît déjà la qualité fusionnelle de la relation entre lui et son petit frère, sinon il le comprend rapidement. Dans le premier cas, il sait qu’Edmond a voué une admiration intense à Piero, sinon il suppose qu’il va découvrir un récit intimiste et biographique sur ce thème. Dans les deux cas, les surprises abondent. Pour commencer, les dessins ne sont pas réalisés au pinceau comme la plupart des bandes dessinées de l’auteur, mais à la plume et à l’encre. Cela donne une impression un peu griffée, plus enfantine qu’abrasive ou âpre. La première séquence conforte le lecteur dans cette impression : elle s’avère très linéaire, avec un événement survenant après l’autre, comme dans l’esprit d’un enfant, et une imagination assez naïve avec cette soucoupe volante. Le lecteur se dit que la narration s’avère un brin basique et se demande si la suite va être du même acabit. La rencontre avec l’extraterrestre reste dans un registre un peu naïf avec ce moteur qui carbure aux rêves.



Puis l’auteur passe à une autre facette de sa relation avec son petit frère Piero : la maladie de celui-ci qui avait contracté une coqueluche et qui souffrait encore de problèmes respiratoires. Les dessins sont alors un peu plus chargés en encre, à la fois parce que cette séquence se déroule en intérieur, à la fois parce que l’alitement de Piero rend l’ambiance un peu triste, comme toute maladie. Les dessins redeviennent beaucoup plus aérés alors que les deux frères sont couchés dans le même lit, qu’ils dorment en partageant le même rêve, celui de voler ensemble au-dessus de la Terre. Le lecteur éprouve la sensation de se retrouver devant la séquence animée servant d’ouverture et de fermeture d’antenne pour la chaîne Antenne 2, diffusé entre 1975 et 1983, réalisé par Jean-Michel Folon (1934-2005), avec cette même qualité onirique, le temps des pages trente-cinq à trente-sept. Les souvenirs continuent avec la pratique du dessin par les deux frères, en particulier leur jeu préféré : prendre une grande feuille de papier et chacun dessine un château fort avec un drapeau, l’un à gauche, l’autre à droite. Un pont relie les deux forteresses et sous le pont une rivière infestée de requis ou de crocodiles suivant les jours. Puis chaque frère dessine des soldats du côté de sa page, en train de tirer à l’arc, ou d’être atteint par une flèche, en en rajoutant tant et plus, jusqu’à ce que tout devienne ratures et traits informes, les obligeant à arrêter.


Cette séquence de bataille sur une grande feuille en format paysage se déroule sur trois doubles pages (p. 40 à 45), chacune avec un unique dessin en double page dessiné de manière enfantine. Sur la deuxième, l’auteur précise qu’ils ne se servaient pas de gommes, qu’ils ne se sont jamais beaucoup servi de gommes. Le lecteur se rend compte qu’il vient d’assister incidemment à la formation d’une des caractéristiques de dessin d’Edmond Baudoin. La même chose se reproduit quelques pages plus loin : Edmond évoque le fait que son frère et lui recopiait également les photos des calendriers de la poste, et celles en noir & blanc des journaux. Ils fixent longuement ces photographies et finissent par distinguer qu’elles sont plein de petits points et que quand ces points se collent, ça devient noir. Il teste alors de simplifier les photos de plus en plus pour voir à quel moments ses gribouillis noirs ne sont plus que des gribouillis. Il vient ainsi d’expliquer, avec deux dessins, le processus complexe de représentation par des traits et des taches, mettant en jeu le processus de reconnaissance et d’identification par l’esprit du lecteur. Un peu plus loin, Edmond voit des dessins d’Alberto Giacometti (1901-1966). Il comprend qu’il y a un homme qui ne se posait pas seulement la question de ce l’œil voit, mais aussi de ce qu’il y a derrière les yeux. Il devient évident pour lui que toute une vie ne suffirait pas pour comprendre. Le lecteur assiste ainsi donc en toute simplicité à sa démarche artistique pour apprendre et faire l’apprentissage de la représentation, ni plus ni moins qu’un commentaire sur sa façon de concevoir ses dessins. À quel moment des traits, des taches, des hachures ne sont plus de l’herbe, des pierres, un arbre, des branches… Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ?



À d’autres moments, la composante biographique, présente tout du long, reprend sa place au premier plan. Toutefois, le lecteur a bien saisi qu’elle est indissociable de son apprentissage artistique, qu’il s’agit d’une partie intégrante. Il assiste ainsi à l’arrivée de l’adolescence, à la prise d’importance des femmes dans la vie des deux frères. S’il est déjà familier des œuvres de l’auteur, le lecteur sourit car il sait que c’est une composante essentielle dans sa vie et dans ses bandes dessinées. Il se demande dans quel sens va évoluer la relation fusionnelle des deux frères, si elle va survivre aux copines, à l’éloignement des études dans des lieux distants. Il sait peut-être déjà que Piero finira par abandonner sa carrière artistique. Il en découvre ici la raison. Il assiste également à un terrible accident de la route, avec des blessures graves. En voyant le corps du jeune sur le capot de la voiture, il pense également à cette interrogation chez Baudoin : comment est-il possible qu’en s’éteignant, la vie emporte avec elle toute la personnalité d’un être humain ? Pourquoi le corps inanimé n’en contient plus rien ?


En découvrant le titre, la quatrième de couverture, éventuellement un résumé, le lecteur ne peut pas s’empêcher de se faire un film de se faire une idée a priori du contenu de la bande dessinée. Pour chaque ouvrage d’Edmond Baudoin, il a à la fois entièrement raison sur sa nature, et en même temps il ne peut pas imaginer ce qu’il va découvrir. Pour celui-ci, cela commence avec le mode de représentation choisi : d’un côté il y a bien ces dessins pas forcément jolis mais toujours facilement lisibles et vivants, de l’autre côté l’artiste n’utilise pas le pinceau mais la plume et il varie à deux ou trois reprises la tonalité globale de ses représentations. Sans surprise, la narration développe des éléments biographiques, très personnels, même s’ils peuvent être un peu enjolivés ou modifiés pour donner une histoire plus cohérente. De manière inattendue, le créateur rend hommage à d’autres artistes et il explique le cheminement artistique qui fut le sien, sa façon d’envisager la représentation de ce qu’il voit. Comme d’habitude, la lecture de cette œuvre de Baudoin apporte ce que le lecteur attend, mais aussi beaucoup plus, dans un récit qui donne l’impression d’avoir été réalisé au fil du vagabondage de sa pensée, mais qui offre une cohérence globale d’une rigueur insoupçonnable. Indispensable, ne serait-ce que parce que l’auteur tient son pari de parvenir à continuer l’enfance.



mardi 14 juin 2022

Le Portrait

Dessiner la vie… Le rêve impossible…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches.


La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. Le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. Le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?…



Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. Le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle.


Edmond Baudoin est un bédéaste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée cinq fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43.



La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique.


Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts.



Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe.


Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. Le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incongnita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. De fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.