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mercredi 10 décembre 2025

Griffes d'ange

Maintenant l’incommensurable fleur du présent allait devoir s’ouvrir.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Mœbius pour les dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc qui comprend soixante-neuf pages. Elle se termine avec une postface, un texte d’une page, rédigé par Diana Widmaier-Picasso. Dans celui-ci, elle évoque les circonstances dans lesquelles ce magnifique ouvrage lui a été offert, la dédicace que lui avait faite le scénariste (Pour Diana, avec une érection angélicale), les griffes de l’ange qui offrent autant de plaisir que de douleur, la communication artistique de ses deux créateurs, le parcours d’une belle jeune femme cherchant à se libérer par l’accomplissement de ses fantasmes les plus enfouis.


Une femme nue, recroquevillée sur elle-même gît à même le sol parmi des feuilles, au pied d’une foule indifférente, une corde passant sous elle. Une jeune femme se tient debout, les mains jointes, dans une belle robe de cérémonie. Une jeune femme se dévêtit totalement en ne gardant que son chapeau de deuil avec sa voilette, au pied de la croix de la tombe de son père qui vient d’être enterré. Les obsèques durèrent des heures : le cadavre de son père s’obstinait à sortir du cercueil pour aller danser avec ses veuves. Il fallut six gardiens pour venir à bout de sa résistance épileptique et sceller le couvercle. En guise de terre, ils remplirent la fosse avec les corps des veuves. Elle retournait seule en ville. Elle savait bien que la maison était abandonnée depuis un demi-siècle, il fallait pourtant qu’elle y dirige ses pas : de ses fenêtres ouvertes se dégageait l’appel d’une épaisse odeur de sperme.



La jeune femme s’est détournée de profil, ses longs cheveux flottant au vent derrière elle, alors qu’elle contemple une sorte de larve en suspension devant ses yeux. La fille éplorée par la mort de son père marche dans la rue et se dirige vers une maison. Elle n’utilisait pas de tampons ; cependant, au lieu de couler, le sang menstruel se cristallisait dans son vagin, formant peu à peu un diamant rouge… Devant la porte d’entrée l’attendait son père, murmurant avide, de lui donner ce joyau. Elle monte les marches du perron et se dirige vers lui alors qu’il tient son sexe en érection dans ses mains. La jeune femme s’incline devant la larve qui est devenu un long tentacule. La jeune femme en robe de deuil s’agenouille devant l’homme qi est peut-être son père. Elle retrousse ses jupes et elle dépose le caillot entre ses mains, tout en tenant son sexe de la main droite. Il s’éleva dans l’air pour se mutiler l’asperger d’une pluie sanglante. Il l’interpelle en l’appelant Griffes d’ange, et en lui disant qu’elle est désormais invulnérable. Elle peut maintenant explorer le passé, lui dit-il d’une voix qui ne jaillissait pas de sa gorge mais de la plaie ouverte comme une bouche entre ses cuisses. Passée la porte, un abîme s’ouvrit derrière elle qui avala le monde extérieur.


Quel album singulier ! Et ce n’est rien de le dire, même si un homme averti en vaut deux. Pour commencer sa forme : il s’ouvre avec un dessin en pleine page, la forme d’une jeune femme nue recroquevillée sur elle-même, à terre, sous le regard de badauds dont on ne voit que les pieds. Puis viennent soixante-huit pages conçues comme des doubles pages. Sur celle de gauche se trouve une seule case en haut à gauche consacrée à une jeune femme à la longue chevelure vêtue d’une tunique plus ou moins longue selon les pages, parfois d’un pantalon ou d’une robe, semblant contempler une créature ayant une forme de grosse larve en lévitation, parfois une forme de tentacules, parfois plusieurs larves animées d’un mouvement de vol autonome. À côté de cette case un texte de quelques lignes, à la longueur variable, évoquant la situation d’une femme, semblant toutefois sans rapport avec ce qui est dessiné dans la case. La page en vis-à-vis comporte une unique illustration en pleine page, en lien direct avec le texte sur la page de gauche. À une exception près (la femme se dirigeant vers la maison), il s’agit d’un dessin de nature érotique ou pornographique où la nudité est présente, pour partie ou en totalité, parfois des gros plans sur une zone érogène ou une partie génitale, allant jusqu’à la pénétration, avec quelques pratiques sortant de l’ordinaire, pouvant être qualifiées de sadomasochistes ou même de déviantes. Ces représentations peuvent être de nature réaliste, ou teintée d’exagération en particulier pour les pratiques qui font mal, ou encore de fantastique et même de science-fiction, la narration visuelle se faisant alors métaphorique.



Pour autant, le lecteur peut percevoir que le texte raconte une histoire avec une progression dramatique, une intrigue même. Tout commence par cette mention des obsèques qui durent des heures, celles du père de la jeune femme. Puis elle le retrouve dans cette maison isolée au milieu de la ville. Il s’en suit un mélange d’expériences sexuelles, et de cheminement spirituel. L’histoire évoque aussi bien des détails anatomiques (le sperme, les tétons, la chair, le corps, le sexe, la poitrine, le clitoris, le pénis), que des notions comme le rapport au père, à la mère, des expériences de transgression liées aux excréments, aux fluides corporels, à la douleur, une clef en forme d’infini, un arc-en-ciel d’albâtre, la perte d’identité, le recours à l’usage de masques, la mutilation symbolique, un acte rituel, la discipline et la méditation, un accouplement avec un ange, le piège de la pesanteur, etc. La femme traverse différents rites ou subit différentes initiations, reprenant parfois l’initiative, ayant évolué d’une manière ou d’une autre. Elle se trouve confrontée à des interdits, parfois des tabous, liés à sa féminité, au plaisir de la chair, au refoulé de nature psychanalytique. Elle entend une voix lui dire : Quand on perd l’espoir, on perd la peur. Elle déclare que : Au programme de son école n’était inscrite qu’une seule matière : apprendre à vivre… Il n’y avait qu’un professeur : elle-même. Jour après jour, on n’y méditait qu’une phrase : Aujourd’hui la discipline.


Dans le même temps, le lecteur peut également approcher sa lecture comme une suite d’illustrations, celles des pages de droite, au nombre de trente-cinq. Passé la première illustration, celle de l’ange déchu à terre et celle de la troisième, il compulse alors un recueil de dessins allant de l’érotisme à la pornographie, le plus souvent très explicites. Fellation, exhibitionnisme, domination, saphisme, mutilation, piercings extrêmes jusqu’à l’impossible, latex, soumission, humiliation, fétichisme, tentacules… et même une simple étreinte vraiment amoureuse. Le trait de plume de l’artiste est fin et précis avec une décontraction élégante, apportant une touche de vie dans ces poses. Les dessins sont précis et cliniques, sans aucune hypocrisie montrant explicitement chaque chose, d’un parcmètre à des jambes écartées dévoilant un sexe épilé, en passant par des giclées de sang, un fouet ou une paire de chaussures choisie avec soin. L’artiste se situe dans le concret, représentant tout avec le même degré de réalisme, y compris les éléments fantastiques.



Le lecteur approche alors chaque illustration comme un tableau se suffisant à lui-même. La fille éplorée se débarrassant de ses vêtements devant une tombe, la femme recevant des giclées de sang sur son opulente poitrine dénudée, la femme se cousant les lèvres du sexe, celle avec d’immenses aiguilles en guise de piercing des tétons, celle agenouillée, bâillonnée et ligotée en sous-vêtements, on encore celle dénudée lévitant à quelques centimètres au-dessus du sol. Le lecteur prête attention aux accessoires et aux détails, aussi bien ceux normaux, que ceux incongrus ou relevant du fantastique ou de la science-fiction. Des toiles accrochées au mur d’un couloir, les maillons d’une chaîne, une clef en forme d’infini, des masques à fermeture éclair, une tapisserie aux motifs incas, une statue d’art primitif du continent africain aux attributs généreux, un bureau de maîtresse devant un tableau, une serrure, des chaussures talons aiguilles… des sortes de larves flottant dans l’air. Comme un écho de celles se trouvant dans certaines petites cases de la page de gauche. D’ailleurs ces cases, à raison d’une par page de gauche, semblent former à elles seules leur propre trame narrative, qui rejoint l’histoire portée par les textes accompagnant les illustrations sur la page de droite.


Peut-être que le scénariste a écrit son texte à partir d’une collection d’images réalisées par l’artiste, et peut-être celles-ci ont-elles été réalisées à partir de thèmes du scénariste imposés comme autant de défi au dessinateur ? Quoi qu’il en soit, le texte forme lui aussi une narration, celle d’une suite de rituels et d’épreuve pour la femme, et aussi des pistes d’interprétation et de réflexion sur les situations. Jodorowsky s’en donne à cœur joie avec la récurrence de l’image du père, la figure paternelle à enterrer, à embrasser, comme prisme déformant du regard porté sur chaque homme, avec la figure maternelle de laquelle la fille doit s’émanciper pour devenir femme et autonome. Il met en scène d’autres symboles et métaphores telles celle du masque, des fluides corporels (sang, sperme, urine), la force de la pulsion sexuelle, la quête de l’identité, le poids du passé, le sceptre du pouvoir obscur comme image phallique, la voracité des hommes dépravés par le désir sexuel, jusqu’à la transfiguration du personnage féminin, se libérant du dernier piège, le plus antique la pesanteur. En cours de narration, le lecteur relève la maxime relative à l’espoir (Quand on perd l’espoir, on perd la peur), le passage à l’âge adulte (L’enfant qui m’avait possédée depuis l’âge de neuf ans cessa d’orienter mes pas. Désormais le guide, c’était moi.), la notion d’éducation pour apprendre à vivre (aujourd’hui, la discipline). Le texte oscille entre flux de pensées, association libres, images métaphoriques (celles de la serrure par exemple), autour d’une trame de la transformation de soi pour se libérer.


Une bien singulière expérience de lecture. Dans sa forme, une image à gauche accolée à un texte, un dessin en pleine page à droite, en rapport avec le texte. Des solutions de continuité d’une double page à la suivante, et aussi des éléments récurrents trouvant leur écho d’une scène dans une autre. Un voyage d’épreuves pour se libérer dans comportements et valeurs de la société, des souffrances libératrices, et des plaisirs, voire jouissances, transcendants, tout en restant dans le registre de l’hétérosexualité. Des dessins délicats et impitoyables, explicites et insoutenables, oniriques et méticuleux. Un voyage plus qu’une destination, une expérience plus qu’une lecture, une libération éprouvante. Entre surréalisme et pornographie.



mercredi 5 novembre 2025

Histoires d'Elles

Si tu veux savoir ce qui est bon pour ton corps, c’est à toi de le découvrir !


Ce tome constitue une anthologie d’histoires mettant en scène des femmes et leur relation sexuelle du moment. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Aurélie Loiseau pour le scénario et par Al’Covial (Alain Boussillon) pour les dessins et les couleurs. Il comporte trente-huit pages de bande dessinée, et cinq dessins en pleine page pour la page de titre de chacun. Il comprend cinq histoires courtes, d’une pagination différente allant de trois pages à douze pages.


Avec ou sans, trois pages. Après des galipettes matinales, l’homme se lève et s’habille. Il indique qu’il va chercher des croissants à la boulangerie. Allongée nue sur le lit, la femme lui répond qu’elle reste ici à l’attendre. Elle constate qu’il a laissé son ordinateur ouvert, et elle décide de faire sa curieuse. Elle découvre des photographies de femmes nues, toutes avec le sexe épilé. Elle en déduit qu’il préfère qu’il n’y ait pas de poils. Aussi, quelques jours après, avant de retrouver son amant, elle se rase le pubis.



Échecs et sexe, douze pages. Dans un grand imperméable rouge, elle vient de débarquer chez lui avec ses talons hauts et ses bas, et elle lui réserve une petite surprise. Lui, c’est Alben, son adversaire préféré. Elle sonne, il lui ouvre. Une fois à l’intérieur, elle ouvre son imperméable, et elle est en dessous chic sans autre vêtement avec un collier de perles. Il lui dit qu’elle est délicieuse. Elle lui répond qu’elle a envie de lui, que toute la journée elle a pensé à ce moment, mais elle réfrène son empressement, lui demandant d’abord de lui montrer sa petite tenue. Elle a l’impression de voir le regard d’un enfant gourmand.


Fantasme, six pages. Elle est en train de se caresser allongée sur son lit, en regardant une vidéo pornographique mettant en scène quatre femmes entre elles. Souvent le week-end, elle se détend à sa manière, toujours avec du porno lesbien pour s’exciter jusqu’à la jouissance. Elle apprécie pendant quelques minutes le shoot d’hormones du bien-être qui agit sur son corps. L’extase est libératrice. Mais cela s’estompe rapidement, et comme souvent un sentiment de culpabilité l’envahit. Elle se dit qu’elle devrait peut-être essayer avec une femme.


Un amour de vibro, douze pages. Un couple hétérosexuel est en train de faire l’amour, et elle espère qu’il va finir rapidement cette fois. Il ne se rend même pas compte que c’était nul pour elle. Un peu plus tard dans la même journée, elle va retrouver une copine à un café, et elle évoque sa déception. Celle-ci l’encourage à découvrir par elle-même ce qui est bon pour son corps. La copine l’accompagne pour faire l’emplette d’un vibro masseur.


Elle, cinq pages. Elle rejoint trois copines pour passer une soirée ensemble. La conversation tourne autour des sous-vêtements, et chacune évoque sa relation avec, entre celle qui se sent serrée, et celle qui explore son corps avec la lingerie.


Publié par l’éditeur Tabou, il s’agit d’une bande dessinée à caractère pornographique explicite. Le court texte introductif explique que ces histoires sont nées de la rencontre artistique d’un dessinateur de bande dessinée, et d’une sexothérapeute. La présentation continue : Ce projet a été concrétisé avec l’envie de parler de la sexualité des femmes sans tabou, avec légèreté et des notes d’humour ; les petites histoires offrent des moments intimes, elles témoignent des différents visages et facettes du plaisir et désir féminin. Enfin, les deux auteurs ont nourri cette bande dessinée au travers de deux visions différentes, tant au niveau générationnel, qu’au niveau de leur propre regard sur la sexualité d’une femme. Il explicite l’intention de ce projet : L’ouvrage invite les femmes à s’approprier leurs corps et leurs envies. Après vérification, l’autrice existe vraiment, et elle exerce, entre autres, le métier de sexothérapeute : il s’agit donc bien de récits racontés avec un point de vue féminin, et pas juste d’un argument de vente bidon pour refourguer les mêmes fantasmes masculins avec une autre étiquette. Au travers de cinq récits sont abordés de manière explicite le rapport aux poils, les relations sexuelles sans engagement émotionnel, la masturbation à partir de fantasmes pornographiques, l’utilisation d’un sextoy, et les dessous.



Le lecteur peut tomber sous le charme de la jeune femme en couverture, représentée dans un mode pin-up, avec un petit sourire discret, et des accessoires évoquant les récits à l’intérieur. Il en apprécie la jolie mise en couleurs. Les illustrations accompagnant chaque titre de chapitre sont en pleine page : une jeune femme nue assise sur un tabouret, tenant un rasoir mécanique dans son dos, une jeune femme également en mode pin-up et en bikini et talons haut se tenant debout à côté d’une pièce d’échec (un roi) lui arrivant au niveau de la poitrine, une jeune femme brune à genou en culotte avec un téléphone portable à la main, une jeune femme blonde en culotte allongée sur le ventre avec un vibromasseur à ses côtés, une jeune femme potelée en ombre chinoise tenant un sous-vêtement dans chaque main. Des dessins plutôt chastes, avec une ambiance mutine, sans vulgarité, une pose étudiée, des traits de contour assurés, une mise en couleurs apportant du volume à chaque courbe. Le lecteur découvre une dernière illustration en pleine page sur la quatrième de couverture : une autre jeune femme brune de dos, en string et talons hauts tenant un panneau sens interdit tout en regardant une page du troisième chapitre apparaissant en colonne sur la partie de droite.


Les dessins de chaque chapitre présentent les mêmes caractéristiques d’une histoire à l’autre, différentes de celles de la couverture ou des dessins en tête de chapitre. Les traits de contour sont moins lissés, les courbes sont moins mises en avant, les traits sont plus rêches, la mise en couleur est moins sophistiquée. Ils relèvent d’un registre réaliste et descriptif, assez explicite. Comme il est d’usage dans les bandes dessinées appartenant à ce genre, les personnages sont régulièrement représentés nus, sans hypocrisie, avec une bonne visibilité de leurs parties intimes, parfois mises en avant par le cadrage. Ainsi le lecteur peut voir quelques pénétrations, deux ou trois sexes masculins en érection, des personnages féminins avec les jambes écartées, une poignée de cunnilingus, l’utilisation d’un vibromasseur. Toutefois, il n’y a pas de gros plan de pénétration ou sur d’autres pratiques. Toutes les relations sont de nature consentie avec une volonté de partage de plaisir, sans pratiques sortant de l’ordinaire, ou réprouvée par la morale, ni interdite par la loi. Ces dernières caractéristiques placent cet ouvrage à part de la production habituelle.



Le premier récit est très rapide puisqu’il comporte trois pages. Il est raconté du point de vue féminin : la dame souhaite faire plaisir à son compagnon. Les dessins s’avèrent plus ou moins précis (par exemple pour la représentation des tétons), avec parfois des variations anatomiques déconcertantes (par exemple la taille variable de la poitrine de madame). Elle tente donc le rasage du minou… et elle n’obtient pas l’effet escompté. Il n’y a pas de culpabilisation de l’un ou l’autre, pas de discours sur l’injonction au rasage, juste une mise en situation, et une forme d’humour bon enfant (si l’on peut dire). Dans le deuxième récit, le dessinateur prend en charge plusieurs éléments de la narration : les tenues de la jeune femme, l’ameublement de l’appartement de monsieur, la terrasse d’un café, les différentes positions. Le récit se focalise sur cette relation d’amour libre dédiée à la séduction et au plaisir sexuel, sans marque d’affection, un plan cul comme le résume la dame. À nouveau cette relation fonctionne sur la base d’un consentement explicite, sans emprise ou culpabilisation. La scénariste intègre le fait que les deux amants jouent aux échecs entre eux, comme une métaphore de leur relation, pour savoir qui va gagner, c’est-à-dire qui va faire évoluer leur relation vers ce qu’il ou elle veut. Cela induit une perspective déconcertante sur la personnalité de cette femme, sur la manière dont elle envisage la relation amoureuse.


Les trois autres histoires présentent les mêmes caractéristiques concernant la narration visuelle : une mise en page intéressante, des prises de vue conçues spécifiquement pour chaque situation, une représentation dont la précision fluctue dans certaines cases, ou les proportions corporelles d’un même personnage d’une case à l’autre. La brune suivante s’interroge sur ce qui a déterminé son orientation sexuelle (Parce qu’on lui a dit que cela devait être ainsi ?), et sur les conséquences de sa consommation de vidéos à caractère pornographiques. La quatrième héroïne prend en main son éducation sexuelle sur les conseils de sa copine qui lui dit que : La société et leur éducation ont fait croire aux femmes que leur sexualité dépendait d’un homme, mais le corps d’une femme, ses plaisirs, ses désirs lui appartiennent. Si elle veut savoir ce qui est bon pour son corps, c’est à elle de le découvrir. À nouveau, l’histoire aborde un thème particulier de la sexualité féminine à partir d’une situation concrète, sans jugement de valeur, sans culpabilisation ni dramatisation, avec compréhension et une pointe d’humour. Pour finir la scénariste aborde la question des dessous féminins, à nouveau sans obligation, et ni jugement de valeur, y compris pour des modèles rétro ou animaliers. C’est la seule histoire à mettre en scène une femme avec une morphologie différente de la taille mannequin.


Un ouvrage à caractère pornographique dans la mesure où les relations sexuelles sont montrées de manière explicite. Dans le même temps, une collection de cinq histoires courtes abordant différents aspects de la sexualité d’un point de vue féminin, que ce soit les poils, les fantasmes ou l’évolution d’une relation de type plan C, sans jugement ni culpabilisation, avec bienveillance et décontraction. Surprenant.



mardi 22 avril 2025

Rendez-vous fatal

Il est juste que les meilleurs commandent les masses, voilà le vrai darwinisme.


Ce tome contient une histoire complète. Son édition originale date de 1996. Il a été regroupé avec le récit Trois filles sur le net (1998, Le piège) dans le recueil Noirs desseins (2011 qui comprend également une introduction d’une page de l’auteur). Il a été réalisé par Milo Manara pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’une histoire en noir & blanc. Elle compte quarante-quatre pages de bande dessinée. Dans l’introduction de Noirs desseins, l’auteur explique qu’il s’est inspiré de faits réels pour la première partie de son récit, et pour le personnage de Si Bémol qui est évoqué dans la dernière partie.


À Rome, en fin de soirée, marchant dans la rue, un député déclare à Silvio et son épouse Valeria, que ce fut une belle soirée, et que pourtant il est temps de rentrer dormir, car ils prennent l’avion tôt le lendemain matin très tôt. Ils leur rappellent qu’ils les attendent chez eux à la Barbade, sans faute. Le sénateur suggère à Silvio de ne pas le prendre mal, car il est impatient de la voir elle, Valeria, pas lui. Tout le monde rit de bon cœur au bon mot. Il ajoute que Silvio fait du bon boulot, qu’il a parlé de lui au président et de la façon dont vont les choses. Ils prennent congés, et ils s’en vont de leur côté. Silvio et Valeria rejoignent leur propre berline et y prennent place. Elle est ravie à l’idée de se rendre à la Barbade. Son époux se montre moins enthousiaste : ils ne sont pas riches comme le député et son épouse, ils ont des soucis. Elle rétorque qu’elle pas envie de l’écouter. Il lui demande d’être raisonnable : tout n’est pas rose en ce moment, il a quelques problèmes. Elle lui rappelle qu’il avait promis à son père qu’en l’épousant il veillerait sur elle. Ils avaient un accord. Il explique que ce sont des difficultés passagères, il va se refaire, elle a bien entendu ce qu’a dit le député. Elle lui fait observer que le député pourvoie aux besoins de son épouse, lui.



Silvio parvient à amadouer son épouse, et elle accepte de l’embrasser. Il s’enhardit et lui demande de baisser sa culotte. Elle lui fait observer qu’il ne pense qu’à ça, et qu’il ne le mérite pas car il l’a fâchée. Il promet de l’emmener à la Barbade et il finit par la convaincre. Elle baisse sa culotte, soulève sa jupe et ouvre les jambes. Il continue de l’embrasser et il la caresse intimement. Elle apprécie le plaisir que ça lui procure, et elle finit par lui demander de rentrer à la maison : certaines choses ne se font que là-bas. Il obtempère de bonne grâce. Le lendemain il se rend chez son usurier. Celui-ci lui refuse un prêt supplémentaire : il lui rappelle que Silvio savait pertinemment quels étaient les intérêts à rembourser pour son prêt. Si Silvio les avait payés plus vite, il ne serait pas dans la panade. L’usurier enfonce le clou : parce que là, oui, Silvio y est jusqu’au cou. Ce dernier lui rétorque qu’il pourrait aller trouver la police. L’usurier répond calmement que Silvio vient de faire une erreur, il n’aurait pas dû dire ça, cela va lui coûter très cher. Silvio argue du fait qu’il sera candidat aux prochaines élections et qu’il ne peut se permettre un scandale. L’usurier lui suggère de lui fournir une preuve. Silvio appelle son épouse pour qu’elle lui amène la lettre du député S.G.


Milo Manara est l’un des auteurs de bande dessinée italien les plus célèbres, en particulier dans le registre érotique, avec la série Le Déclic (4 tomes, 1984, 1991, 1994, 2001) et des collaborations avec Federico Fellini (1920-1993), Hugo Pratt (1927-1995), Neil Gaiman, Chris Claremont. En particulier, il a séduit des générations de lecteurs avec ses jeunes femmes graciles, souples, élégantes, sensuelles. Le lecteur entame donc cette histoire avec cet a priori en tête. Dès la quatrième page, la belle épouse enlève sa culotte et le lecteur peut voir sa délicate toison, ainsi que la passion qui anime son époux. Par la suite, il peut admirer son corps : son élégance dans un tailleur tout simple d’apparence, certainement d’un coût très élevé. Elle marche avec des talons hauts qui mettent en valeur sa silhouette. Elle porte le pantalon avec la même prestance, une liane élancée. Elle porte les cheveux mi-longs, et ne change pas de coiffure malgré un passage chez le coiffeur. En fonction de sa tenue, elle porte un beau collier de perles, deux bracelets fins au poignet droit, ou bien pas de bijoux, une liquette en guise de chemise nuit, de grosses lunettes noires pour cacher sa détresse. Elle ne semble pas maquillée : sa beauté naturelle rayonne et se suffit à elle-même. Le lecteur se retrouve sous le charme physique de cette jeune femme. Il comprend bien qu’elle soit entretenue par son époux, et qu’elle vient d’une famille aisée : elle a conscience de son rôle d’épouse d’apparat, ce qui atteste d’une certaine force de caractère.



Quand bien même la vie de Valeria et ses aspirations sont très éloignées des siennes, le lecteur éprouve une forme de respect pour elle. Lorsqu’elle subit son premier viol, il éprouve de l’empathie devant la violence atroce qui lui est faite, sa souffrance physique et psychique, et la torture mentale de savoir qu’il en ira de même le lendemain à la même heure jusqu’à ce que son époux ait remboursé ses dettes. Le lecteur ne s’attendait pas à un récit aussi atroce, peut-être uniquement parti pour un récit érotico-chic, une fantaisie avec une fibre cruelle pour les besoins du divertissement. Il assite aux tourments de Valeria, éprouvant une forme de honte à se trouver cantonné au rôle de voyeur impuissant comme l’époux. L’artiste ne se montre pas complaisant vis-à-vis de ce qu’il montre : il ne joue pas hypocritement sur les deux tableaux, de condamner tout en montrant. Le premier viol est raconté sur quatre pages : il montre la lâcheté des participants qui agissent en groupe contre une femme seule, une demi-douzaine de personnes, hommes et femmes, qui l’immobilisent sur une table, le commanditaire assis dans son fauteuil, le mari résigné à l’écart, le violeur impassible accomplissant une mission sans état d’âme. Rien n’est épargné au lecteur des viols quotidiens qui suivent pendant de nombreuses semaines, trois pages pour le second, cinq pour le troisième, trois pour celui d’après, jusqu’à passer à une bande de cases, ou même une simple case. L’érotisme potentiel est annihilé par l’usage d’une contrainte abjecte, par l’absence de plaisir du violeur, un acte mécanique indépendant de la personnalité de la victime, de ses émotions, de ses sentiments, le violeur semblant lui aussi totalement dépourvu d’émotions.


Le lecteur découvre des dessins dans un registre descriptif et réaliste. L’artiste utilise des traits de contour très fins et secs, une attention délicate portée aux visages, aux tenues vestimentaires, aux accessoires, aux coupes de cheveux y compris avec un effet décoiffé pour Silvio, ou cheveux en bataille après une agression sexuelle. Comme le veut la convention graphique dans ce genre, le visage de Valeria est plus jeune et lisse, que celui des hommes, marqué par les plis et les rides. Le langage corporel appartient également à un registre naturel, ce qui fait ressortir les gestes plus étudiés de Valeria, et ses poses parfois alanguies. Mis à part le député, le reste de la distribution semble provenir d’une couche de l’humanité moins élégante, plus commune, même Silvio dans son beau costume. Alors que les personnages donnent une impression de réalisme poussé, le lecteur s’aperçoit que l’artiste déploie des techniques variées pour les décors et les environnements : presque une toile abstraite pour donner l’impression des façades de la rue avec un éclairage nocturne, l’usage de motifs non figuratifs pour le papier peint ou pour le décor d’un fauteuil, des aplats de noir irréguliers, striés ou piquetés, des franges irrégulières pour le parement d’un fauteuil bas, des traits nouilles pour le mouvement de l’eau de la mer, des entrelacs secs et fins pour des ombres projetées, des traits obliques drus pour la pluie, etc. Les images et le récit font voyager le lecteur : une avenue animée de nuit, l’habitacle d’une berline, le grand salon un peu vieillot de l’usurier, la chambre à coucher cossue des époux, le salon de coiffure chic, une route nationale peu fréquentée, un yacht à la Barbade, une chambre d’hôtel minable, etc.



Potentiellement un peu décontenancé par rapport à ses attentes, le lecteur se laisse porter par l’intrigue, vite mal à l’aise dans sa position de voyeur, dans la souffrance physique et psychique de Valeria subissant un viol chaque jour à dix-huit heures, sans échappatoire possible quoi qu’elle fasse. Elle s’en fait la remarque : Elle faisait maintenant partie d’un autre monde, celui des perdants, celui des victimes. Et malgré tout, elle conserve sa santé mentale, assez de volonté de vivre pour tenir le coup. Il se rend compte que Silvio n’apparaît plus après la vingt-huitième planche. L’enjeu du récit semble être de savoir si Valeria pourra trouver une issue à cette torture quotidienne. De fait, le scénariste amène son intrigue à une conclusion claire et nette, tranchée même. Il intègre d’autres éléments. Deux retournements de situation sous la forme de deux révélations : il apparaît ainsi qu’il s’agit bien d’un récit de genre, entre policier et thriller. Il met également en scène cette femme surnommée Si Bémol, du nom de la corde dont elle se sert pour émasculer des prisonniers bosniaques, une séquence éprouvante même si elle n’est pas graphique. Par ailleurs, le député réapparaît dans une scène et il exprime son opinion sur la politique : tranquillement installé sur le pont de yacht à la Barbade, il déclare à son interlocutrice qu’il est juste que les meilleurs commandent les masses, voilà le vrai darwinisme. Plus loin, il insiste : quand on n’est pas assez fort, on ne fait pas de la politique, seuls les forts peuvent commander les masses. Du point de vue de l’intrigue, le lecteur peut estimer que certaines situations manquent de plausibilité, et il se souvient qu’il est dans un récit de genre, pas dans un reportage. Il prend un peu de recul pour identifier les forts du récit, ceux qui commandent. Silvio a voulu intégrer le cercle des forts et il a échoué, le darwinisme a tranché : il ne fait pas partie des meilleurs. Le lecteur considère alors ceux qui survivent et qui commandent. Il en déduit que les différentes révélations n’affecteront pas la position sociale du député, un individu véritablement fort, et en même temps abject. Il réfléchit alors à la position de Valeria : indubitablement forte pour avoir survécu à une telle série d’épreuves innommables, toutefois elle ne commande à personne. La morale de l’histoire apparaît dans toute son ambiguïté, bien noire, et bien révélatrice d’une façon dont marche le monde.


C’est parti pour un divertissement de type érotico-chic avec une touche de cruauté… Que nenni ! C’est une plongée dans un récit très noir, mettant le lecteur dans une position de voyeur impuissant. La narration visuelle atteint le niveau d’élégance et de grâce propre à Manara. L’intrigue se montre cruelle et sadique, impitoyable et terrifiante. Traumatisant.



jeudi 24 octobre 2024

Djinn T04 Le Trésor

On n’arrête pas un mystère, votre excellence.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 3 - Le Tatouage (2003) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le dernier tome du cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2004. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant les particularités de l’écoulement du temps dans la série, ainsi que l’exil de Abdülhamid II déposé par les Jeunes Turcs et leur tentative pour récupérer les avoirs qu’Abdhülhamid détient dans différentes banques, pour finir avec le sort probable des oiseaux relâchés et des femmes libérées, certainement très différent de ce qu’il a préféré pour son récit.


Dans les années 1950, en plein désert, un groupe de trois véhicules tout-terrain à quatre roues motrices avance à vive allure. Passagère dans l’un d’eux, Kim Nelson réfléchit : elle est à la recherche d’un trésor. Ou d’une folie. Car c’est une folie de croire que le passé peut répondre aux questions du présent. Mais cette folie, elle veut l’assumer. Il y a des années de cela, une autre caravane s’était enfoncée dans le désert, à la poursuite du même mirage. Une djinn y participait et c’était sa grand-mère. Elle en est revenue, elle… Mais les autres ? … C’était en 1912. Dans l’ambassade d’Angleterre à Istanbul, L’ambassadeur sir Hawkings descend au sous-sol pour essayer de poser des questions au soldat allemand rescapé de l’expédition de Von Henzig, visant à s’approprier le trésor du sultan Murati. L’homme est désemparé tenant un discours décousu dans lequel il est question de là où ça siffle, là où ça rampe, d’une femme si belle dans ses voiles qui dansaient et qui était un démon, Jade… Toujours dans la voiture, Kim Nelson repense à sa grand-mère qui était belle et que l’on qualifiait de démon. Elle se souvient que les autres lui disent qu’elle a changé. Elle se souvient de sa dernière discussion avec Dame Fazila du massage prodigué par Muslim sur son corps nu, devant toutes les autres filles de l’établissement également nues. Le mot Jade était apparu au creux de ses reins, comme un tatouage au henné. Les autres femmes s’étaient écartées, effrayées.



C’est à ce moment que Amin Doman entre dans ce grand hammam et qu’il souligne que Kim Nelson dispose maintenant du pouvoir d’être riche. Elle n’aura qu’un mot à dire, une formule à prononcer, et la grande porte va s’ouvrir, celle du temple qui contient le trésor. Il ne reste plus qu’à fixer la date du départ. Ibram Malek lui fait sèchement observer qu’il faut de l’argent pour monter une telle expédition. Doman reconnaît que c’est vrai et qu’il est irrémédiablement ruiné, un état qui ne lui convient guère, en fait. Dame Fazila intervient dans la discussion : elle financera le matériel dont ils ont besoin, contre cinq pourcents de tout ce qu’ils trouveront. Kim précise que ce sera pris sur la part de Doman. Fazila ajoute une autre condition : Doman doit lui livrer Kémal, car il a battu une de ses courtisanes, il doit payer. Domal n’hésite pas un instant : il accepte. Un groupe d’une vingtaine de courtisanes nues armées de verges marchent sur Kémal et se vengent, Ziria en tête.


Fin du premier cycle, c’est-à-dire la promesse de la résolution des principaux conflits de l’intrigue. Le lecteur garde à l’esprit que le scénariste se sert des faits historiques comme d’une toile de fonds dont il s’autorise à modifier des détails et même des faits pour servir son récit, car il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique, mais d’un conte proposant sa propre interprétation de la créature malfaisante appelée Djinn. Pour autant, il prend soin dans son introduction d’évoquer la passation de pouvoir qui s’est opérée en Turquie. Il écrit : Le 28 avril 1909, le sultan calife Abdülhamid II quitte son palais de Yildiz pour la gare de Sirkeci où un train spécial l’attend qui le conduira en Salonique. Il continue : C’est l’exil, la fin d’un règne, d’une certaine idée de l’empire. Il sera remplacé sur le trône par son frère cadet, Mehmed V Resad. Dans ce même paragraphe, il évoque l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs, et leur tentative pour récupérer les avoirs qu’Abdhülhamid détient à la Deutsche Bank, la Banque Ottomane, et le Crédit Lyonnais, puis la Sublime Porte (porte d'honneur monumentale du grand vizir à Constantinople), jusqu’à l’Armistice, et le décès du sultan déchu le dix février 1918. Le lecteur dispose ainsi des éléments historiques lui permettant d’apprécier le décalage avec les événements de la bande dessinée : le sultan (fictif) Murati abdique en 1912, au lieu de 1909. Ainsi il est bien question de son abdication et de son trésor, mais réappropriés et réaménagés dans une œuvre de fiction, dont le centre intérêt se trouve dans ses personnages fictifs, et le symbole de la djinn.



Certes le lecteur souhaite connaitre le dénouement du récit, l’issue de la double chasse au trésor (en passant, il se rend compte qu’il s’agit du même trésor à quarante années d’intervalle), tout en sachant déjà que Miranda Nelson et sa petite-fille Kim ont triomphé de l’épreuve la plus redoutable et la plus exigeante. Avant, il entame sa lecture en savourant par anticipation le plaisir de pouvoir se projeter dans cette Turquie aux contours fantasmés, à la fois par sa sensualité (ce lieu évocateur du harem), à la fois par la possibilité du surnaturel. Il se trouve transporté dans cet ailleurs dès la première page, avec cette grande étendue désertique au relief chahuté par les formations rocheuses, en contraste total avec la belle bâtisse de forme rectangulaire, ses beaux escaliers en extérieur et ses arbres et arbustes bien taillés, modelés par la main de l’homme. De page en page, le lecteur prend le temps d’observer chaque lieu, le détail des aménagements naturels ou construits, et l’ambiance lumineuse : le grand salon de l’ambassade et ses rideaux dorés, l’infirmerie en sous-sol et son mobilier froid et métallique, le hammam de Dame Fazila et son air saturé d’humidité, les magnifiques dorures de la grande salle du palais du sultan, l’émouvant envol des oiseaux au-dessus du toits des bâtiments du palais dans une vue en plongée, la chaleur sèche de la tempête de sable, la caverne irréelle baignée de rouge en souterrain telle une antichambre de l’enfer, la nuit tombante sur le désert le nimbant d’un bleu céleste, une dernière déambulation sous les hautes voûtes du souk, une vue en hauteur sous la coupole de la mosquée bleue. Autant de lieux rendus enchanteurs et uniques.


La collaboration entre le scénariste et l’artiste se voit à chaque page, avec des moments mémorables, à la fois grâce à la situation imaginée par Dufaux, et par la mise en scène de Mirallès. Le lecteur se souviendra longtemps de ce groupe de femmes nues avec des variations de morphologie (ce n’est pas un groupe de modèles féminins avec toutes la même silhouette) marchant droit vers lui, armées de cravache. Comme dans les tomes précédents, la nudité reste présente, uniquement mise en œuvre quand elle est indissociable de la séquence, ce qui se produit deux fois, la première dans le hammam, la seconde lors d’une partie de jambes en l’air à trois. Le lecteur n’est pas près d’oublier cette page avec deux cases de la largeur de la page, la première correspondant à l’envol des oiseaux libérés, la seconde au regroupement de toutes les femmes du harem (il n’aurait pas imaginé qu’elles étaient aussi nombreuses). Puis vient le moment de pénétrer dans le temple qui abrite le trésor, ce qui se passe en deux phases. Dans la première l’artiste montre une tempête de sable, sous l’effet du simoun, pendant six pages. L’effet de sable voletant est réalisé en couleur directe, produisant une sensation étouffante. Les aventuriers finissent par découvrir une mince fente dans la très haute paroi rocheuse, dans laquelle ils pénètrent, le tout-terrain paraissant minuscule… et le lecteur supposant comme une connotation sexuelle sciemment mise en scène.



Les aventuriers parviennent enfin à la salle du trésor, qui elle aussi présente une forme très particulière, ou plutôt qui dégage une ambiance très marquée, dans des tons rouge orange, un phénomène vraisemblablement surnaturel très troublant. Le scénariste a joué cartes sur table dans son introduction : Le temps ne cesse de se contracter et de se dilater dans Djinn. Alors qu’elle pénètre dans la première enceinte en tout-terrain, Kim Nelson observe les ossements de la précédente expédition, jonchant le sable… et quarante ans plutôt Jade éprouve la sensation d’entendre un bruit de moteur en traversant la même zone. Une séquence des années 1950 se transforme en séquence de 1912 sur une même page. Alors que Kim Nelson, Ibram Malek et Amin Doman se tiennent devant le gardien du trésor très inattendu, le lecteur peut s’interroger sur la mise en scène. Il peut la percevoir comme une forme d’hallucination collective, Malek faisant référence à un gaz hallucinogène. Dans le même temps, la réalité concrète du trésor fait sens, ainsi que son évolution d’une époque à la suivante.


En tournant la dernière page de ce cycle, le lecteur prend un instant pour repenser aux deux héroïnes. La dernière séquence est consacrée à Kim Nelson : elle apparaît alors comme le personnage principal. Elle avait décidé de ce voyage en Turquie, avec un objectif très personnel et très concret. Elle a fait le choix conscient d’un apprentissage impliquant des compétences sexuelles. Sa détermination lui a permis d’aller jusqu’au bout, pour atteindre le but qu’elle s’était fixé, en refusant d’être une victime ou de se résigner à subir, en réalisant cet apprentissage à la fois en respectant les points de passage obligés (en particulier la nudité publique et des relations sexuelles avec des partenaires non choisis), à la fois en l’accomplissant en restant maître de ses pensées, en développant l’état d’esprit lui permettant de le considérer comme des pratiques professionnelles ou des techniques à maîtriser, tout en conservant sa personnalité intègre… et en en sortant forcément transformée. À comparer son comportement en début de récit et en fin, elle est devenue plus autonome, plus confiante en elle en ayant réussi à se dépasser, libérée des injonctions implicites de la société, d’une certaine manière révélée à elle-même, et émancipée. L’autre personnage principal apparaît comme étant Jade, qui est elle-même passée par les mêmes étapes que Kim Nelson avant le début du récit, et qui triomphe d’épreuves d’une nature différente, pour elle aussi passer à une autre phase de sa vie, avec également un degré d’émancipation plus élevé. À côté d’elles, les personnages masculins deviennent secondaires, au mieux un peu fades, au pire veules, mesquins et pitoyables.


Fin du premier cycle : le scénariste tient les promesses implicites, de faire aboutir son intrigue principale, avec des résolutions consistantes. Sa complicité avec l’artiste éclate à chaque page, avec des pages mémorables. La narration visuelle a gagné en confiance, en originalité, en saveurs, avec quelques touches malicieuses. Les auteurs sont partis du cliché qu’est le harem à une sauce orientalisante à l’européenne, pour construire un récit riche et surprenant, dans lequel deux femmes surmontent des épreuves terrifiantes, aussi bien physiques que mentales, et en sortent vainqueuses, en ayant conservé leur intégrité personnelle.



jeudi 10 octobre 2024

Djinn T03 Le tatouage

Une illusion de plus mais qui fait courir le monde.


Ce tome fait suite à Djinn T02 Les 30 clochettes (2002) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2003. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, citant T.H. Lawrence, et pointant du doigt que les voiles tombent comme les illusions, et qu’il est peut-être trop tard pour s’évader. Le tatouage est entré dans la peau, on ne peut plus l’effacer.


Première moitié des années 1910, le sultan Murati reçoit le photographe Samuel Goldman qui l’écoute très attentivement et avec déférence. Le sultan lui explique qu’il cherche une femme. Et pour ce qu’il représente, pour le nom qu’il porte, il n’y a rien de plus humiliant : un sultan n’a pas à chercher, il prend. Aussi le sultan indique à son interlocuteur qu’il l’écoute, car il reste persuadé qu’il faudra peu de temps au photographe pour retrouver Jade sa favorite. Goldman bafouille une réponse : Harold Nelson l’a pris par surprise car il ne semblait préoccupé que du sort de sa femme. Goldman n’y comprend rien. Le sultan prononce le nom de son garde qui se tient derrière le photographe : Youssouf. Ce dernier pointe un revolver sur la tempe du blanc et il lui indique qu’il a trois jours pour retrouver sa maîtresse. Il ajoute : passé ce délai il viendra au photographe, pour prendre sa tête, et il tient ses promesses comme sa réputation en atteste, celle de Youssouf Sarki.



Dans les années 1950, Kim Nelson pénètre enfin dans la pièce où se tient Ebu Sarki. Ce dernier lui indique qu’elle peut entrer sans crainte. Il ajoute qu’elle est belle : Asherdan l’avait prévenu, il avait essayé de la décrire, avec des mots bien pauvres. Elle répond qu’Asherdan était trop occupé à compter pour la décrire, compter les trente clochettes. Elle présente la dernière dans sa paume de la main, à son hôte. Elle a accompli le rite, ce qui lui permet d’enfin adresser la parole à Sarki. Il commente : trente clochettes, trente corps d’hommes qui l’ont possédée à leur guise, selon leur plaisir. Elle confirme : il s’agissait bien de leur plaisir, non du sien. Il répond qu’elle parle comme une djinn, et qu’une djinn se met nue lorsqu’elle s’adresse à son maître. Kim Nelson s’exécute et dévoile son corps. Elle reprend la parole : elle est venue lui demander une faveur, un homme est enfermé dans ses geôles. Elle lui demande de lui laisser la vie sauve, et elle fera tout ce qu’il voudra. Ebu Sarki est surpris : elle aime cet homme, il croyait une djinn incapable d’aimer. Elle est donc prête, si elle a réussi l’épreuve des clochettes, prête à recevoir ses invités à lui, les satisfaire comme il se doit. Elle devra abandonner toute insolence. Il la qualifie de djinn. Elle sort dehors en se demandant pourquoi il l’appelle une djinn. Satisfaire les invités de Sarki : elle se demande si est devenue une prostituée. À l’intérieur, Ebu Sarki a acquis la conviction que c’est elle, c’est bien elle, la femme qu’il attendait depuis si longtemps.


Le lecteur ressent un contentement immédiat en découvrant le début de ce troisième tome : chacune à leur époque, Miranda Nelson et Kim Nelson ont triomphé de l’épreuve des trente clochettes. Ce parcours consistait à satisfaire trente partenaires sexuels différents qui leur étaient imposés. Dans le même temps, Miranda a majoritairement couché avec des femmes raffinées, et Kim avec des hommes grossiers et rudes. Les deux ont tenu bon jusqu’à la trentième clochette, ravalant leur orgueil, se soumettant aux humiliations telles que la nudité publique, ou les relations qui leur répugnent physiquement ou émotionnellement. Le temps de ces rapports au consentement au mieux douteux est passé, et ces deux femmes en sortent plus fortes, libérées de tabous sociaux, dissociant bien une activité sexuelle s’apparentant à une compétence physique, et une activité sexuelle fondée sur les émotions. Ainsi lorsqu’elle se dénude devant Ebu Sarki, Kim Nelson a conscience de sa beauté physique, et sa réaction est dépourvue d’humiliation : il s’agit d’une action à accomplir dans le contexte de cette relation, sans sentiment ou émotion, une forme de conformisme à une convention sociale attestant de sa compétence physique. Puis vient une scène de séduction toute entière dans la manipulation entre Jade qui se dénude à dessein, et Harold Nelson comprenant parfaitement les intentions de cette femme et l’enjeu du moment.



Dans ce tome, les scènes de séduction et de rapport sexuel conservent toute leur sensualité. Les auteurs conservent cette dimension au cœur de leur récit, sans que cela ne devienne un prétexte, ou que la nudité soit mise systématiquement en avant afin de conserver l’attention du lecteur (pré)pubère. Kim se met nue devant Ebu Sarki : son corps se détache sur la robe qu’elle a ouverte avec les bras encore dans les manches, son regard toujours aussi assuré, elle accomplit un geste purement technique devant cet homme, consciente de sa beauté, un moyen pour arriver à une fin, un état d’esprit d’experte maîtrisant son art, à l’opposé de celui d’une victime résignée. Dans une scène suivante, c’est au tour de Jade d’user de ses charmes pour séduire : elle aussi met en œuvre des gestes calculés pour plus de sensualité, la mise à profit de l’élégance de sa nudité pour troubler l’homme qu’elle contraint ainsi à assumer le rôle de voyeur non consentant. Puis Kim doit s’offrir à un nouvel homme qui lui est imposé, et elle passe en mode gestes techniques, confiante en ses compétences, en ses acquis de l’expérience, cet état d’esprit générant des émotions de fierté personnelle. Il en va ainsi des autres scènes d’érotisme. L’artiste représente la nudité, y compris de manière frontale, sans s’appesantir sur l’entrejambe, sans représenter le pénis, sans gros plan. Comme dans les tomes précédents, elle joue avec les stéréotypes, tout en apportant un regard qui les transforme en une scène spécifique, ce qui est rendu possible par le scénario. Celui-ci joue également sciemment avec les clichés (par exemple la femme contrainte de dévoiler sa nudité face à un homme), tout en ayant développé chaque personnage, à la fois son parcours personnel et son caractère, et les liens entre eux, ce qui fait de chaque mise en présence une situation particulière, avec ses propres enjeux dont la potentialité d’un rapport sexuel ne constitue qu’un symptôme.


La beauté plastique de la narration visuelle rayonne littéralement de chaque case où se tient un ou plusieurs personnages féminins, ainsi que de toutes les autres. Comme dans les tomes précédents, le lecteur se trouve enveloppé par les ambiances lumineuses : leur composition, ainsi que les sensations qu’elles dégagent. Le lecteur s’installerait bien sur une des chaises confortables du bureau du sultan, avec une lumière tamisée grâce à de lourds rideaux, ce qui donne l’impression d’un endroit plus frais que l’extérieur. Il ressent la lumière crue du soleil du désert traversant la grande baie vitrée de la forteresse de Sarki. Il voit la lumière dansante du feu nocturne en bord de fleuve. Il se sent détendu dans la lumière orangée sous la tente du sultan pour une réception mondaine. Il prend l’air frais avec l’ambassadeur dans la douceur bleutée de la nuit. Ana Mirallès continue de réaliser un détourage des formes par un trait de contour fin, léger et élégant, tout en étant assuré. La mise en couleur directe semble prendre plus de place dans certaines pages, donnant une apparence plus organique aux différents éléments, toujours représentés avec précision. La reconstitution historique reste consistante et bien documentée. Le tatouage au henné est fait avec un trait d’une encre sépia, comme en couleur directe.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Le scénariste évoque rapidement le contexte historique et la démarche d’une nouvelle alliance dans laquelle se trouve la Turquie avant la première guerre mondiale. S’il est habitué à cet auteur, le lecteur sait qu’il met à profit le contexte historique pour son intrigue, mais qu’il ne s’agit jamais d’un ouvrage de nature historique, car il accommode les détails, et parfois les faits à sa convenance. Le précédent tome établissait que l’enjeu réside dans l’évolution de Miranda Nelson et de sa petite-fille Kim Nelson. Elles avaient décidé d’intégrer le harem du sultan pour la première, du mystérieux Ebu Sarki pour la seconde, pour des raisons personnelles et différentes l’une de l’autre. Elles savaient que le prix à payer était de devenir une experte dans l’art de l’amour, et que le mode d’apprentissage leur serait imposé. L’un et l’autre ont triomphé de l’épreuve des trente clochettes, en toute conscience du prix à payer, ce qu’elles ont fait sciemment. Les voilà plus riches de cette expérience, plus adultes en ayant bravé des tabous sociaux, en s’étant confronté à leurs limites, sans retour possible à un état antérieur, après la perte de leur innocence. Aux deux époques, l’objectif reste le même : accéder au trésor. Dans le même temps, leur émancipation les rapproche d’une autre femme : Jade, la favorite du sultan Murati, dans les années 1910. Leur émancipation les a libérées des contraintes sociales qui les retenaient prisonnières de leur condition, de leur place attitrée, de leur rôle prédéfini. Dans le même temps, Kim Nelson fait une étrange expérience, alors qu’un membre de l'ordre mevlevi exécute sa danse devant elle, au son de l’orchestre, les mouvements d’une toupie d’un derviche tourneur. Elle s’est libérée de certaines entraves, et maintenant elle en perçoit d’autres.


Le titre de la série indique au lecteur qu’il s’agit d’un conte, et que la vérité historique passe au second plan derrière cette nature. La narration visuelle continue d’enchanter le lecteur, par son élégance, son pouvoir de séduction, sa précision, et parfois sa cruauté. Sous le charme, il accompagne la dizaine de personnages dans deux époques différentes, troublé par l’opiniâtreté de Miranda et de Kim à se soumettre à l’épreuve des trente clochettes, ou plutôt à en triompher, admiratif de leur réussite, curieux de découvrir ce qu’elles vont faire de l’indépendance ainsi acquise, tout en constatant avec elles qu’il s’agit d’une indépendance relative. Ensorcelant.



jeudi 26 septembre 2024

Djinn T02 Les 30 Clochettes

Un beau spectacle l’y attendra… digne des mille et une nuits…


Ce tome fait suite à Djinn Tome 1 La Favorite (2001) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le deuxième du cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2002. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux : 


Dans les années 1950, dans une boutique du souk à Istanbul, Amin Doman s’adresse au marchand : il cherche une femme, attirée par un démon noir. Le vieil homme répond : Ebu Sarki ! Cet homme est le diable !!! Doman indique que le diable ne l’impressionne pas, il est comme les autres, il écoute s’il y va de son intérêt. Le marchand répond que son intérêt à lui, c’est de se taire. Doman sort une grosse liasse de billets de la poche intérieure de sa veste et repose sa question en indiquant que c’est la dernière fois qu’il lui pose : où peut-il trouver Ebu Sarki. Le marchand lâche timidement qu’il y a un vieil homme chez Miyed, il a travaillé pour Sarki dans le temps, il a vu beaucoup de choses. Doman le prévient : il espère que les réponses qu’il obtiendra le satisferont plus que celles de son interlocuteur, sinon le feu pourrait détruire sa boutique en un rien de temps. Il se rend dans l’échoppe indiquée et trouve un très vieil assis à même le sol. Il se rend rapidement compte qu’on lui a coupé la langue, il ne parlera pas, il ne communiquera pas, sous quelque forme que ce soit, il a trop peur… comme tous ceux qui ont servi Ebu Sarki. Amin Doman se lève et sort dans le souk : il a compris qu’il perd son temps, que tous sont morts de frousse, il faut qu’il se débrouille autrement. Il se fait la réflexion que le temps ne semble pas avoir de prise entre ces vieux murs, les fantômes peuvent apparaître.



En 1912, le diplomate Harold Nelson se promène dans le même souk : il cherche une femme, mais il ne sait s’il veut vraiment la retrouver. D’un passage en hauteur, il est observé par Jade et l’intermédiaire Mustapha : elle souhaite savoir s’il mord à l’hameçon. L’homme répond que oui, le photographe Samuel a fait ce qu’il faut pour, il est suffisamment payé pour ça. Nelson retrouve Samuel attablé à une terrasse : il lui indique qu’il cherche le scélérat qui se livre au chantage en s’attaquant à sa femme. Samuel ne se démonte pas, et répond qu’il comprend que son excellence l’ambassadeur a mis Nelson au courant, et lui a montré les photographies au harem. Il ajoute qu’il y a ses entrées, si cela intéresse son interlocuteur. Nelson lui demande combien il lui en coûtera, et ils prennent rendez-vous pour le lendemain. Dans les années 1950, Ibram Malek est venu chercher Kim Nelson : il l’informe qu’elle doit se présenter seule et sans arme, et qu’elle devra subir l’épreuve, c’est-à-dire rester seule sous une tente en plein désert, sans vivres, sans eau, accepter le désert. Elle devra se méfier : si quelqu’un se présente et lui fait des offrandes, elle ne devra pas les accepter tant qu’il n’aura pas prononcé le nom d’Ebu Sarki.


Le premier tome se terminait sur la promesse pour Kim Nelson de rencontrer Ebu Sarki, et pour Miranda Nelson, sa grand-mère, d’être introduite dans le harem du sultan Murati, ce qui lui permettrait de se rapprocher de Jade, la favorite du sultan. Le lecteur se demande quelles épreuves l’une et l’autre devront affronter. Le titre révèle la réponse : l’épreuve des trente clochettes. À quarante ans d’écart, les deux femmes vont se soumettre l’une comme l’autre, à cette épreuve, à la fois dans des conditions différentes, à la fois avec des similitudes. Le récit commence dans les années 1950 avec Amin Doman à la recherche du mystérieux Abu Serki, ou plutôt à la recherche de son trésor. Le décor est magnifique dans cette galerie avec une grande hauteur sous plafond, des centaines de marchandises exposées allant de la vaisselle à des étoffes. Puis retour en 1912, au même endroit, mais cette fois-ci avec Jade & Mustapha, puis Lord Nelson et Samuel. Puis Kim Nelson & Ibram Malek, avant qu’elle ne soit prise en charge par Asherdan qui est chargé de la mise en œuvre et du suivi de l’épreuve des trente clochettes. Puis une rencontre entre l’ambassadeur Sir Hawkings et le sultan Murati. Le lecteur prend progressivement la mesure des différents fils de trame de l’intrigue : sur deux époques racontés en parallèle, avec une demi-douzaine de personnages par époque, et chacun ayant ses propres objectifs, sa propre position sociale.



L’intrigue relative au passé semble toute tracée avec les éléments contenus dans le premier tome : l’épouse du diplomate va finir au harem du sultan, par amour pour Jade. Et c’est ce qui se passe : elle accepte de se soumettre à l’épreuve des clochettes, c’est-à-dire satisfaire trente amants, et il s’agit plutôt de partenaires femmes à une ou deux exceptions près. Elle doit également apprendre à assumer sa nudité face au regard des hommes concupiscents. Ce fil narratif se répartit en quatre séquences, totalisant dix-neuf pages en cumulé. Au cours de l’une d’elle, le photographe Samuel indique à Jade, la favorite du sultan Murati que le mari (Harold Nelson) s’est démis de ses fonctions auprès de l’ambassadeur, que plus rien ne le retient. Il ajoute qu’il est chauffé à blanc, et que c’est le moment de l’introduire à nouveau dans le palais. Jade répond : Un beau spectacle l’y attendra, digne des milles et une nuits. Le lecteur y comptait bien.


Les images et la narration visuelle de l’artiste tiennent cette promesse des Mille et une nuits. Les décors sont splendides : les arches du souk, les Turcs en tenue vestimentaire d’époque, les Européens en costume, les moucharabiehs assurant l’ombre à l’intérieur des pièces et une visibilité pour discrète pour les voyeurs à l’extérieur, les spécificités de l’architecture locale, une très longue barque sur la mer avec un soleil chaud, et enfin le harem. En commençant par la cour intérieure où se tient Jade la favorite du sultan sur son divan aux nombreux coussins par une magnifique lumière, la tenture servant d’ombrière, la table basse, la cage à oiseaux en fer forgé. Et enfin la très salle dans laquelle le sultan Murati reçoit ses invités, en l’occurrence Von Henzig, avec son bassin où l’on peut se baigner, les tentures, les arcades colorées, les riches tapis, les divans, les sofas et les larges fauteuils avec leurs coussins. Le lecteur se régale également des tenues vestimentaires, en particulier celles des femmes : le voile et la broche le retenant dans la première séquence pour Jade, les robes aux voiles semi-transparents de Miranda Nelson et Jade alors que cette dernière remet la ceinture des trente clochettes à la première, la robe tout aussi magnifique de Jade sur la longue embarcation, celle plus décontractée qu’elle porte dans la cour du harem, etc.



Le lecteur a conservé en tête les remarques déconcertantes de l’introduction du premier tome : (1) Tout part du corps, tout ramène au corps, (2) Le corps d’une femme restera toujours le pouvoir suprême devant lequel plient les hommes (3) Car qui, du maître ou de l’esclave, détient le pouvoir ? Miranda Nelson suit un parcours initiatique, un rite pour pouvoir être intégrée au harem du sultan Murati. Elle accepte de donner plaisir à trente amantes et amants qu’elle n’aura pas choisis, par amour pour Jade. D’un côté, elle est consentante : elle veut réussir les épreuves de cette initiation. D’un autre côté, elle a accepté à l’aveugle des rapports sexuels avec des partenaires qui lui sont imposés, ce qui ne correspond pas à un consentement précaire et révocable à tout moment.


En parallèle, Kim Nelson affronte elle aussi l’épreuve des clochettes. La narration visuelle est tout aussi enchanteresse : après l’abri du souk, la chaleur du désert d’abord en 4*4 puis seule sous la tente avec un soleil implacable, la vision improbable d’une centaine de croyants prosternés dans le sable pour la prière, les montagnes rocheuses où se trouve une forteresse, la terrible rangée de portes derrière lesquelles se trouvent un amant différent, la grande esplanade le long de laquelle court le mur d’enceinte, la salle d’interrogatoire et de torture, l’arrivée d’un hélicoptère. Ces séquences dans les années 1950 sont tout aussi soignées que celles dans les années 1910 : qu’il s’agisse des décors, des ambiances lumineuses, des personnages, de leurs tenues vestimentaires (avec moins de robes) et des accessoires. Là aussi, le consentement de la jeune femme prête à discussion. Triompher de l’épreuve des trente clochettes est un moyen pour parvenir à une fin, mais elle s’est engagée sans savoir de quoi il retourne, et Asherdam lui a sélectionné une enfilade de soudards qui fait froid dans le dos quant à la brutalité avec laquelle ils assouviront leurs pulsions sur la frêle jeune femme qu’est Kim Nelson. Dans le même temps, elle compte bien arranger les règles à sa manière. Au point qu’Asherdam lui fait constater qu’elle n’a pas bien compris lesdites règles du jeu.



Ce tome continue le fil narratif consacré à l’Histoire, à l’allégeance du pouvoir Turc aux autres pays d’Europe, en l’occurrence la dynastie des Hachémites se tournant vers l’Allemagne, délaissant l’Angleterre qui semble vouloir favoriser l’Empire Ottoman. Dans le même temps, le lecteur se sent impliqué dans la situation de chacune des deux jeunes femmes, le ramenant à cette remarque si particulière de la préface du premier tome : Car qui, du maître ou de l’esclave, détient le pouvoir ? L’une comme l’autre doit en passer par les fourches caudines de celui ou celle qui fait appliquer les étapes du rite, de l’épreuve des trente clochettes, c’est-à-dire satisfaire sexuellement trente partenaires non choisis, en autant de nuits. Miranda Nelson et sa petite-fille Kim Nelson ont choisi de passer cette épreuve : elles veulent l’une comme l’autre la surmonter, seul moyen pour atteindre le but qu’elles se sont fixé. Le lecteur voit bien qu’elles n’ont pas connaissance de ce qu’implique ce rite, et qu’elles doivent supporter différentes formes d’humiliation dégradante, allant du rasage de leur sexe, à leur nudité exposée aux regards des hommes, comme de simples objets. Elles deviennent des victimes d’un mode de fonctionnement systémique de la société. Dans le même temps, elles font l’apprentissage de compétences sexuelles, devenant des amantes expertes en technique pour donner le plaisir à leur partenaire. Miranda semble également trouver son plaisir dans le bras de ses amantes d’une nuit, apprécier de surmonter des tabous, de gagner en liberté. Kim se comporte de manière plus révoltée, devant subir l’assaut d’hommes qu’elle trouve répugnants, et qui sont de nature à se comporter violemment, à user de violences faites aux femmes. Pour autant, il semble que tout en acceptant ces rapports sexuels non désirés, elle fasse en sorte d’imposer certaines conditions, par exemple d’hygiène et de pratiques. L’une et l’autre semblent subir, et dans le même temps trouver la discipline intérieure qui leur permet de surmonter leur dégout, leur conditionnement culturel, pour rester celles qui décident, un état d’esprit d’une personne active, à l’opposé de la résignation de la victime. Elles considèrent cette épreuve comme le processus qui leur permet de se libérer d’un conditionnement sociétal, de gagner en maîtrise de soi, de prendre l’ascendant sur n’importe quel partenaire dans toute forme de rapport sexuel, d’y fixer les règles qui s’imposent à leur partenaire.


Un deuxième tome très troublant et dérangeant. Le point de vue reste féminin, au travers de Miranda Nelson dans les années 1910, et de Kim Nelson dans les années 1950. La narration visuelle allie délicatesse, sensibilité, esthétisme et clarté remarquable, avec un investissement de l’artiste exemplaire pour donner à voir chacune des deux époques, les lieux et les individus, comme dans un reportage objectif et rigoureusement documenté. L’intrigue confronte les deux jeunes femmes au rite d’initiation d’entrée dans un harem pour devenir une favorite grâce à l’acquisition des talents requis, par la pratique. Le lecteur ressent un profond malaise au cours de ce parcours poussant le consentement dans ses retranchements, à la frontière du sadisme et de la maltraitance. Profondément malsain.