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mercredi 5 novembre 2025

Histoires d'Elles

Si tu veux savoir ce qui est bon pour ton corps, c’est à toi de le découvrir !


Ce tome constitue une anthologie d’histoires mettant en scène des femmes et leur relation sexuelle du moment. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Aurélie Loiseau pour le scénario et par Al’Covial (Alain Boussillon) pour les dessins et les couleurs. Il comporte trente-huit pages de bande dessinée, et cinq dessins en pleine page pour la page de titre de chacun. Il comprend cinq histoires courtes, d’une pagination différente allant de trois pages à douze pages.


Avec ou sans, trois pages. Après des galipettes matinales, l’homme se lève et s’habille. Il indique qu’il va chercher des croissants à la boulangerie. Allongée nue sur le lit, la femme lui répond qu’elle reste ici à l’attendre. Elle constate qu’il a laissé son ordinateur ouvert, et elle décide de faire sa curieuse. Elle découvre des photographies de femmes nues, toutes avec le sexe épilé. Elle en déduit qu’il préfère qu’il n’y ait pas de poils. Aussi, quelques jours après, avant de retrouver son amant, elle se rase le pubis.



Échecs et sexe, douze pages. Dans un grand imperméable rouge, elle vient de débarquer chez lui avec ses talons hauts et ses bas, et elle lui réserve une petite surprise. Lui, c’est Alben, son adversaire préféré. Elle sonne, il lui ouvre. Une fois à l’intérieur, elle ouvre son imperméable, et elle est en dessous chic sans autre vêtement avec un collier de perles. Il lui dit qu’elle est délicieuse. Elle lui répond qu’elle a envie de lui, que toute la journée elle a pensé à ce moment, mais elle réfrène son empressement, lui demandant d’abord de lui montrer sa petite tenue. Elle a l’impression de voir le regard d’un enfant gourmand.


Fantasme, six pages. Elle est en train de se caresser allongée sur son lit, en regardant une vidéo pornographique mettant en scène quatre femmes entre elles. Souvent le week-end, elle se détend à sa manière, toujours avec du porno lesbien pour s’exciter jusqu’à la jouissance. Elle apprécie pendant quelques minutes le shoot d’hormones du bien-être qui agit sur son corps. L’extase est libératrice. Mais cela s’estompe rapidement, et comme souvent un sentiment de culpabilité l’envahit. Elle se dit qu’elle devrait peut-être essayer avec une femme.


Un amour de vibro, douze pages. Un couple hétérosexuel est en train de faire l’amour, et elle espère qu’il va finir rapidement cette fois. Il ne se rend même pas compte que c’était nul pour elle. Un peu plus tard dans la même journée, elle va retrouver une copine à un café, et elle évoque sa déception. Celle-ci l’encourage à découvrir par elle-même ce qui est bon pour son corps. La copine l’accompagne pour faire l’emplette d’un vibro masseur.


Elle, cinq pages. Elle rejoint trois copines pour passer une soirée ensemble. La conversation tourne autour des sous-vêtements, et chacune évoque sa relation avec, entre celle qui se sent serrée, et celle qui explore son corps avec la lingerie.


Publié par l’éditeur Tabou, il s’agit d’une bande dessinée à caractère pornographique explicite. Le court texte introductif explique que ces histoires sont nées de la rencontre artistique d’un dessinateur de bande dessinée, et d’une sexothérapeute. La présentation continue : Ce projet a été concrétisé avec l’envie de parler de la sexualité des femmes sans tabou, avec légèreté et des notes d’humour ; les petites histoires offrent des moments intimes, elles témoignent des différents visages et facettes du plaisir et désir féminin. Enfin, les deux auteurs ont nourri cette bande dessinée au travers de deux visions différentes, tant au niveau générationnel, qu’au niveau de leur propre regard sur la sexualité d’une femme. Il explicite l’intention de ce projet : L’ouvrage invite les femmes à s’approprier leurs corps et leurs envies. Après vérification, l’autrice existe vraiment, et elle exerce, entre autres, le métier de sexothérapeute : il s’agit donc bien de récits racontés avec un point de vue féminin, et pas juste d’un argument de vente bidon pour refourguer les mêmes fantasmes masculins avec une autre étiquette. Au travers de cinq récits sont abordés de manière explicite le rapport aux poils, les relations sexuelles sans engagement émotionnel, la masturbation à partir de fantasmes pornographiques, l’utilisation d’un sextoy, et les dessous.



Le lecteur peut tomber sous le charme de la jeune femme en couverture, représentée dans un mode pin-up, avec un petit sourire discret, et des accessoires évoquant les récits à l’intérieur. Il en apprécie la jolie mise en couleurs. Les illustrations accompagnant chaque titre de chapitre sont en pleine page : une jeune femme nue assise sur un tabouret, tenant un rasoir mécanique dans son dos, une jeune femme également en mode pin-up et en bikini et talons haut se tenant debout à côté d’une pièce d’échec (un roi) lui arrivant au niveau de la poitrine, une jeune femme brune à genou en culotte avec un téléphone portable à la main, une jeune femme blonde en culotte allongée sur le ventre avec un vibromasseur à ses côtés, une jeune femme potelée en ombre chinoise tenant un sous-vêtement dans chaque main. Des dessins plutôt chastes, avec une ambiance mutine, sans vulgarité, une pose étudiée, des traits de contour assurés, une mise en couleurs apportant du volume à chaque courbe. Le lecteur découvre une dernière illustration en pleine page sur la quatrième de couverture : une autre jeune femme brune de dos, en string et talons hauts tenant un panneau sens interdit tout en regardant une page du troisième chapitre apparaissant en colonne sur la partie de droite.


Les dessins de chaque chapitre présentent les mêmes caractéristiques d’une histoire à l’autre, différentes de celles de la couverture ou des dessins en tête de chapitre. Les traits de contour sont moins lissés, les courbes sont moins mises en avant, les traits sont plus rêches, la mise en couleur est moins sophistiquée. Ils relèvent d’un registre réaliste et descriptif, assez explicite. Comme il est d’usage dans les bandes dessinées appartenant à ce genre, les personnages sont régulièrement représentés nus, sans hypocrisie, avec une bonne visibilité de leurs parties intimes, parfois mises en avant par le cadrage. Ainsi le lecteur peut voir quelques pénétrations, deux ou trois sexes masculins en érection, des personnages féminins avec les jambes écartées, une poignée de cunnilingus, l’utilisation d’un vibromasseur. Toutefois, il n’y a pas de gros plan de pénétration ou sur d’autres pratiques. Toutes les relations sont de nature consentie avec une volonté de partage de plaisir, sans pratiques sortant de l’ordinaire, ou réprouvée par la morale, ni interdite par la loi. Ces dernières caractéristiques placent cet ouvrage à part de la production habituelle.



Le premier récit est très rapide puisqu’il comporte trois pages. Il est raconté du point de vue féminin : la dame souhaite faire plaisir à son compagnon. Les dessins s’avèrent plus ou moins précis (par exemple pour la représentation des tétons), avec parfois des variations anatomiques déconcertantes (par exemple la taille variable de la poitrine de madame). Elle tente donc le rasage du minou… et elle n’obtient pas l’effet escompté. Il n’y a pas de culpabilisation de l’un ou l’autre, pas de discours sur l’injonction au rasage, juste une mise en situation, et une forme d’humour bon enfant (si l’on peut dire). Dans le deuxième récit, le dessinateur prend en charge plusieurs éléments de la narration : les tenues de la jeune femme, l’ameublement de l’appartement de monsieur, la terrasse d’un café, les différentes positions. Le récit se focalise sur cette relation d’amour libre dédiée à la séduction et au plaisir sexuel, sans marque d’affection, un plan cul comme le résume la dame. À nouveau cette relation fonctionne sur la base d’un consentement explicite, sans emprise ou culpabilisation. La scénariste intègre le fait que les deux amants jouent aux échecs entre eux, comme une métaphore de leur relation, pour savoir qui va gagner, c’est-à-dire qui va faire évoluer leur relation vers ce qu’il ou elle veut. Cela induit une perspective déconcertante sur la personnalité de cette femme, sur la manière dont elle envisage la relation amoureuse.


Les trois autres histoires présentent les mêmes caractéristiques concernant la narration visuelle : une mise en page intéressante, des prises de vue conçues spécifiquement pour chaque situation, une représentation dont la précision fluctue dans certaines cases, ou les proportions corporelles d’un même personnage d’une case à l’autre. La brune suivante s’interroge sur ce qui a déterminé son orientation sexuelle (Parce qu’on lui a dit que cela devait être ainsi ?), et sur les conséquences de sa consommation de vidéos à caractère pornographiques. La quatrième héroïne prend en main son éducation sexuelle sur les conseils de sa copine qui lui dit que : La société et leur éducation ont fait croire aux femmes que leur sexualité dépendait d’un homme, mais le corps d’une femme, ses plaisirs, ses désirs lui appartiennent. Si elle veut savoir ce qui est bon pour son corps, c’est à elle de le découvrir. À nouveau, l’histoire aborde un thème particulier de la sexualité féminine à partir d’une situation concrète, sans jugement de valeur, sans culpabilisation ni dramatisation, avec compréhension et une pointe d’humour. Pour finir la scénariste aborde la question des dessous féminins, à nouveau sans obligation, et ni jugement de valeur, y compris pour des modèles rétro ou animaliers. C’est la seule histoire à mettre en scène une femme avec une morphologie différente de la taille mannequin.


Un ouvrage à caractère pornographique dans la mesure où les relations sexuelles sont montrées de manière explicite. Dans le même temps, une collection de cinq histoires courtes abordant différents aspects de la sexualité d’un point de vue féminin, que ce soit les poils, les fantasmes ou l’évolution d’une relation de type plan C, sans jugement ni culpabilisation, avec bienveillance et décontraction. Surprenant.



mercredi 27 août 2025

In vino veritas

L’émotion du premier baiser… Des premiers émois… Des papillons dans le ventre…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Elle a été réalisée par Irene G. pour le scénario, et par Manolo Carot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une galerie de cinq pages comprenant quatre illustrations en pleine page, et deux en demi-page.


Un soir de la saint Sylvestre, huit amis se sont regroupés dans la maison d’un des couples. Les enfants sont couchés et dorment, la nuit est bien avancée. Les fêtards clament : Du vin ! Du vin ! L’un d’eux énonce qu’aucun verre ne doit rester vide. C’est le jour de l’an, toutes les bouteilles doivent être finies ce soir ! Il affirme qu’il a confiance en eux, ses amis, ils peuvent le faire. Il trinque : À leur vie ! Parce qu’ils ont tout ce dont ils peuvent rêver. Un autre ajoute : Eh ouais, comme les travelos ! Pam tance David en le traitant de relou. Max ne comprend pas pourquoi elle dit ça. David explique : ils ont une paire de seins, de belles fesses, et un membre entre les jambes, techniquement ils ont tout pour eux. Un autre conteste : il dit ça comme ça, mais on sait qu’ils sont tous obsédés de la chatte, un trou est un trou. Un autre demande si l’un des convives l’a déjà fait, et lui il l’ajoute sur sa liste de résolutions de l’année. On verra bien qui aura le courage de le faire. Le mari de Cassy indique que lui l’a déjà fait. Un autre lui demande de raconter, de ne pas s’arrêter là. Le dessinateur continue : il va leur raconter cette histoire. Mais pour que ce soit plus drôle, il leur propose de faire un jeu. Ce jeu s’appellera : Petites confessions entre amis. Une convive répond qu’elle adore les jeux. Pam estime que ça sent la grosse bêtise, mais qu’il explique.



Le dessinateur explique : C’est très simple. Chacun devra raconter dans le moindre détail son expérience sexuelle la plus obscure, secrète et inavouable. Un des convives indique que ce sera sans lui, un autre qu’il ne sait pas s’il va oser. David trinque à leurs petites confessions ! Avec leur permission, il leur montre la voie avec l’histoire la plus incroyable qu’ils aient jamais entendue. Pour ça, il faut remplir les verres à ras bord ! C’était une nuit d’été pendant un repas d’affaires. Il était crevé, il avait passé la soirée avec des personnes et des conversations ennuyeuses à mourir. Après s’être laissé remplir son verre à ras bord, il entame son anecdote. Dans le restaurant en bord de mer, tout le monde parlait budget, courbe de croissance, chute des prix de l’immobilier, etc. Soudain l’attention de David est attirée par une personne qui passe. Il tourne la tête et il voit une femme superbe sortir du restaurant et marcher sur la plage, jusqu’au bord de l’eau. David la voit se jeter dans la mer. Il sort en courant du restaurant, et plonge à son tour dans l’eau. Il parvient à rattraper la jeune femme et à la tirer sur la plage. Il commence à lui faire du bouche-à-bouche. Elle revient à elle et elle lui passe les bras autour du cou pour transformer le geste de sauvetage en une étreinte passionnée.


En prenant un peu son temps pour détailler l’illustration de couverture, le lecteur distingue sept ou huit corps nus dans une étreinte sensuelle. Il est vraisemblable qu’il ait choisi cette bande dessinée en toute connaissance de cause, puisqu’il s’agit d’un éditeur spécialisé dans les bandes dessinées pour public averti. Il s’agit bel et bien d’un ouvrage pornographique, très explicite, avec des gros plans. Sept des convives vont raconter à tour de rôle leur expérience sexuelle qu’ils jugent la plus obscure, secrète et inavouable. David avec une prostituée sur une plage, quatre pages. Pam avec deux sportifs dans une salle de sport, cinq pages. Max avec la mère de sa copine, six pages. Lara avec un de ses professeurs marié, quatre pages. Cassy se masturbant devant un dessin, quatre pages. Le dessinateur avec un transsexuel, huit pages. Fred à l’occasion d’une méditation spirituelle, sept pages. Soit un total de trente-huit pages explicites et graphiques. Chacune de ces séquences est dépeinte de manière très graphique, dépourvue de tout mot, avec parfois de rares phylactères comprenant juste une icône pour expliciter une intention. Les auteurs alternent donc les échanges entre les convives, la présentation rapide de la scène qui va suivre par l’invité qui livre sa confession, et les expériences proprement dites. L’artiste utilise deux modes de dessins différents : des traits épurés pour les discussions, des traits plus appuyés et des corps beaucoup plus incarnés pour les scènes chaudes.



Un ouvrage qui ne fait pas semblant : tout commence avec une couverture où des corps dénudés se mélangent. Puis l’illustration de la page de titre est totalement explicite avec sexe en érection, fellation et éjaculation. La première séquence de rapport, sur la plage, montre des gros plans pour un cunnilingus, avec sexe offert, et une solide érection pour le narrateur. Madame dispose d’une poitrine opulente. Le pénis de monsieur semble de taille normale, fortement innervé. Lors de la deuxième séquence, le dessinateur montre à nouveau les sexes en gros plan, avec double pénétration dont le lecteur n’ignore aucun détail, et éjaculation simultanée. La suivante commence par un instant de fétichisme sur une petite culotte en dentelle dans la chambre de la mère. Il s’en suit un rapport rapide et intense, avec à nouveau des gros plans, même si les deux partenaires restent habillés tout du long. Le suivant comprend une belle fellation, suivie par une position un peu acrobatique. Et les autres sont tout aussi dépourvus d’hypocrisie dans leur représentation, avec une attention particulière pour le rendu de la chair, l’artiste privilégiant des formes pleines d’adulte, plutôt que des corps fluets ou graciles qui pourraient faire penser à des adolescents à peine adultes.


Dans les brefs remerciements, Irene G. exprime sa reconnaissance au dessinateur, son compagnon, pour lui avoir permis d’être sa complice dans cette grande aventure faite d’amour, de passion et de créativité. Elle ajoute que chaque ligne de cette bande dessinée s’inspire de la complicité, des rires, des secrets et de l’intimité qu’ils partagent. Elle conclut que c’est un vrai privilège de pouvoir explorer ensemble les moindres recoins de leur imagination et de transformer tous ces moments en art. En effet le lecteur peut apprécier la variété des situations proposées, qui restent classiques, la vitalité des partenaires, l’intensité des étreintes, et à chaque fois quelques détails qui les rendent spécifiques. Chaque séquence de relation physique étant dépourvue de mots, ce sont les images qui apportent toutes les informations. Dès la première, le lecteur sourit en découvrant les icones dans les phylactères, au total de huit, venant comme un commentaire visuel sur les envies de l’homme ou les ressentis de la femme. Il constate également que les auteurs montrent la forme un peu courbée du pénis, et la coupe particulière des poils du pubis de la femme. Ainsi chaque séquence comporte des particularités qui en font plus qu’une simple collection d’images pornographiques génériques : la musculature des sportifs à la salle, ainsi que celle de Pam, le comportement énervée de la mère avec le copain de sa fille, le décalage de réaction de l’étudiante, l’intensité de la concentration de la jeune femme sur ses ressentis en se masturbant, la délicatesse et la prévenance de l’exploration entre l’homme et la personne trans (ainsi que ses piercings au téton), et la séquence onirique aux magnifiques couleurs de l’accouplement avec la déesse hindoue (des visuels de toute beauté).



Le lecteur ressent que les auteurs ont travaillé sur une forme de scénario plus étoffé que ceux de circonstance dans ce genre de bande dessinée. Certes la situation de départ sert de cadre pour que chacun raconte son expérience qui sort le plus de l’ordinaire, la plus mémorable comparée à la vie quotidienne. Cela permet de mettre en place chacune des scénettes à intervalle régulier, et entretemps chaque convive peut exposer le contexte de ce qu’il va narrer. Cela offre aussi l’occasion à chacun de réagir sur le comportement de l’un ou de l’autre. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir des échanges banals de circonstance pour meubler entre deux scènes d’action, ou bien des interrogations, des constats des deux auteurs, à l’occasion de la réalisation de ce projet. En une ou deux phrases, les convives évoquent les professionnelles du sexe et leur choix de faire ce qu’elles veulent de leur corps, la volonté propre des femmes dans la recherche de relations sexuelles, le choix de dévoiler ses secrets et les conséquences émotionnelles, l’hypocrisie des relations extraconjugales des hommes mariés et pères de famille, la recherche de nouvelles premières fois (pour les premiers émois, les papillons dans le ventre…), le questionnement honnête sur le dégoût éprouvé pour la chair d’une personne du même sexe, le temps qui passe et l’impression de ressembler de plus en plus à son père (ce pauvre mec que personne n’aime, que personne n’admire, qui est de plus en plus triste et qui a baissé les bras depuis longtemps. Finalement ses souvenirs d’activité sexuelle agissent comme un révélateur de malaises personnels, un récit de genre qui va bien au-delà de sa condition.


La bande dessinée pour adultes est un genre en soi, très codifié, et dont les conventions priment généralement sur tout le reste, ne laissant aucune place pour autre chose. Les auteurs réalisent un récit de genre on ne peut plus explicite, avec des séquences graphiques et pleines de vitalité, sans aucune hypocrisie par rapport à ce genre. Progressivement, le lecteur se rend compte que les scènes de transition entre deux rapports font apparaître des doutes et des interrogations qui relèvent de l’intime psychologique et émotionnel. Une œuvre de genre plus sophistiquée que le tout-venant.



mardi 6 mai 2025

Le piège

 Le plus important pour l’instant, c’est satisfaire notre sponsor, il en va de notre liberté !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1998. Il a été réédité depuis avec le récit Rendez-vous fatal (Ballade en Si Bémol) dans le recueil Noirs desseins en 2006, puis en 2011. Il a été réalisé par Milo Manara pour le scénario et les dessins. Cette bande dessinée compte quarante-quatre planches, en noir & blanc.


Un homme s’est connecté sur un site de webcam : en direct, il peut voir deux jeunes femmes en train de prendre leur repas, une brune et une blonde. Sur son bureau de part et d’autre de l’écran se trouve un couteau cranté à gauche, et une main coupée au poignet fixée à un cube de bois à droite. Il se fait la réflexion que : La censure est omniprésente et a même contaminé le net ! Il y a toujours quelqu’un qui décide à la place des autres ce qu’ils peuvent voir ! Sur ce genre de sites, les filles devraient se lâcher sexuellement ! Au lieu de ça, ces deux idiotes ne font que manger et discuter ! Dans l’appartement, Wilma trouve que sa copine Wendi mange salement. La blonde rétorque qu’elle fait ça pour tous les voyeurs du monde, ils adorent les cochonneries. Le téléphone sonne : c’est leur sponsor. Il leur annonce que leur site n’est plus du tout regardé. Aussi, soit elles se bougent, soit ils les virent. Il leur intime de faire preuve d’imagination, de monter leurs fesses, leurs seins, d’écarter les jambes, etc. Il continue sur un ton agressif : les gens normaux bossent un mois pour gagner ce qu’il paie à elles à la semaine. Au vu du peu qu’elles montrent, il va finir par les virer. Il termine sur une injonction supplémentaire : Elles doivent sourire, quoi qu’elles fassent.


Wendi raccroche et elle commence à s’exécuter en soulevant son teeshirt face caméra pour dénuder sa poitrine. Puis elle se tourne vers sa colocataire pour lui retranscrire ce que leur sponsor vient de leur ordonner. Cette dernière refuse toute forme d’exhibitionnisme d’ordre sexuel. La blonde explique qu’elle est prête à faire beaucoup de choses plutôt que de se faire virer, y compris à utiliser des accessoires de grande taille. Elle fait remarquer qu’en fait ce n’est pas grave : il y a un paquet de filles qui se masturbent sans être aussi payées qu’elles. Elle continue : la seule différence c’est qu’elles le font devant une webcam. Wilma lui demande si ça ne la dérange pas, c’est pratiquement de la prostitution, du sexe contre de l’argent. La blonde tempère cette façon de voir : les prostituées effectuent un travail épuisant, à risque, alors qu’elle et sa copine n’ont aucun contact physique. Elles sont juste deux amies qui vivent en colocation et qui se tripotent le minou, ça n’a rien à voir. Elles sont payées pour attirer des mecs sur leur site, ce n’est pas cher payé que de se déshabiller. Wilma finit par accepter, mais elle n’ira pas plus loin que de se déshabiller, c’est déjà assez humiliant comme ça. Wendi accepte sa décision : elle pense que ça peut aller pour l’instant et qu’elle va assurer pour les deux, mais il va bien falloir que Wilma s’y mette si elle ne pas se faire virer.



Une histoire complète de Milo Manara qui se faisant plaisir en dessinant deux jeunes femmes et bientôt trois en train de se toucher, de se caresser et plus, devant une caméra pour des voyeurs qui n’apparaissent jamais à l’image, sauf un dénommé Vlad. L’intrigue s’avère concise : les deux jeunes femmes se laissent un peu entrainer par leur jeu, et sont interrompues par l’arrivée de Wanda, la sœur de Wendi. Celle-ci leur demande de l’accueillir car elle fuit un amant très possessif et pervers. Les trois ont tôt fait de se remettre à l’activité qui permet de satisfaire les clients, et Vlad figure parmi eux. Il localise où se situe leur appartement et il y fait irruption peu de temps après. Une bagarre se déclenche. Au premier niveau de lecture, c’est un prétexte ténu pour dessiner des jeunes femmes minces, graciles et élancées, dans toutes les positions les plus révélatrices possibles, avec des accessoires, dans des relations saphiques de plus en plus chaudes. Elles se retrouvent rapidement toutes les trois nues, et une chose en entraînant une autre elles prennent plaisir à leur activité, sans plus penser à la webcam, ou même au lien familial entre Wendi et Wanda qui sont sœurs. Cette dernière évoque également les exhibitions forcées que Vlad lui a infligées, ce qui donne lieu à des séances de voyeurismes pervers en public, sous influence de l’alcool. Pour finir, elles font leur affaire de Vlad, pas si viril que ça, et l’abricot de Wanda se trouve placardé sur les murs de la ville, sous forme du collage d’une photographie basse définition.


Visuellement, ça commence très fort avec le couteau à gauche et la main à droite dans une case de la largeur de la page et le design daté du site au milieu. Puis le lecteur se retrouve dans la pièce où se vivent les deux jeunes femmes : il peut voir la commode et dessus le clavier d’ordinateur, l’unité centrale, le gros écran et la grosse webcam (il se souvient qu’il s’agit d’un album réalisé au siècle dernier, dans la deuxième moitié des années 1990), les motifs du papier peint au mur, le modèle basique de la table avec sa nappe unie, les modèles de chaise. Par la suite il découvre le canapé avec son tissu au motif imprimé, la petite salle de bain et les produits de beauté, le robinet d’un modèle spécifique, une autre commode avec quelques éléments décoratifs et un miroir rond, le rideau et la vue à l’extérieur sur une église, le lit d’un modèle également très basique. Le lecteur peut constater la cohérence spatiale d’un plan de prise de vue à l’autre. Lorsque Wanda raconte sa relation avec Vlad, l’artiste représente également dans le détail le mur avec ses lézardes, l’éclairage public en applique, la foule qui se presse autour de Wanda dans la boîte échangiste, etc. Et dans les dernières pages, le lecteur apprécie tout autant l’architecture de quelques rues de Venise avec les ponts, que le comportement des deux jeunes femmes. En outre, la mise en scène et la direction d’actrices s’avèrent très expressives, pour les contorsions révélatrices et souvent obscènes des jeunes femmes, et aussi pour rendre apparents les états d’esprit des personnages, et leurs actions. Le lecteur observe également des rendus avec une apparence différente : les ombres chinoises dans la boîte de nuit, les photographies placardées sur les murs de Venise.



Une petite histoire bien perverse sur le thème du voyeurisme et de l’exhibition qui permet au lecteur de se rincer l’œil tout du long. Un regard pertinent en 1998 sur une industrie qui allait advenir : celle des camgirls, il y a de ça aussi. Dès la première planche, il est question de censure. Plus loin, Wendi et Wilma évoquent leur occupation et elles en parlent ainsi : elles gagnent leur vie en se faisant filmer à tout moment de la journée, et ces images sont disponibles dans le monde entier. Il y a également cette voix désincarnée du sponsor qui les appelle pour leur dicter ce qu’elles doivent faire. L’histoire de Wanda évoque également les jeux de soumission, et l’emprise du dominant. Le lecteur n’est pas dupe : tout cela permet à l’auteur de montrer des jeunes femmes en train de s’ébattre pour qu‘il soit titillé. L’intrigue tient en peu de mots, et certains passages exigent un niveau de suspension d’incrédulité consentie très élevée (la facilité avec laquelle Vlad trouve l’appartement des colocataires, la chute à travers la fenêtre, le collage des photographies de l’abricot, etc.). En outre, Wendi et Wanda n’éprouvent aucune retenue à l’idée de se donner du plaisir entre sœurs, et le lecteur sourit franchement quand la première saute en l’air et décoche un coup de pied en plein visage de Vlad, dans un mouvement digne d’un film de karaté à grand spectacle. Le récit en lui-même s’avère également vite dérangeant dans sa dimension exhibitionniste.


Avec un peu de recul, l’histoire met en scène des comportements reposant sur l’exhibitionnisme et le voyeurisme, les fantasmes masculins, le sadomasochisme, l’appétence pour l’argent facile, la cruauté mentale, l’emprise, une relation incestuelle entre deux sœurs. Le lecteur se rend compte que ces composantes entrent en ligne de compte dans la manière dont il reçoit le récit. Il comprend le comportement vénal des deux copines, et il peut lui aussi s’interroger sur la pression économique qui leur fait se soumettre à ces actes rémunérés : elles se posent d’ailleurs la question de la nature de leurs actes par rapport à la prostitution traditionnelle. La narration prend alors une tournure déstabilisante : les trois jeunes femmes se livrent à des actes sexuels entre simulation et réalité, tout en profitant de l’absence d’audio pour échanger sur leurs préoccupations du moment (d’abord refuser la pornographie, puis comment de se débarrasser de l’intrus). Le lecteur assite à une comédie dans laquelle les actes sont sans rapport avec les préoccupations réelles des personnages. Cela lui fait penser à une sorte de conte. Puis il assiste à l’emprise de Vlad sur Wanda, qui la contraint à s’exhiber en public à des inconnus, et même à accepter des attouchements et plus. Le lecteur reconnait bien là un des thèmes fétiches de l’auteur : la mise en scène du voyeurisme comme une perversion et une obsession, la fétichisation du corps féminin. Il sourit devant le comportement de Vlad quand ce dernier est contraint de quitter sa posture de voyeur, et qu’il s’avère ne pas être à la hauteur, comme une opposition entre la durée du plaisir féminin, et l’instantanéité du plaisir masculin.


Un petit récit mineur de Milo Manara avec un scénario prétexte et ridicule, une enfilade de situation invraisemblables, trop artificielles, une collection de petits fantasmes voyeuristes ? Il est possible de considérer cette bande dessinée sous cet angle, avec une narration visuelle séduisante et de haute volée. Il est également possible de considérer cette histoire comme un conte avec ses licences narratives, et une mise en scène du voyeurisme à un degré pathologique, de la déconnexion les actes et les préoccupations réelles (la comédie sociale), la fétichisation du corps féminin jusqu’à l’obsession irrationnelle. Délétère.



lundi 28 octobre 2024

Proies faciles : Vautours

Nous avons toujours respecté son intimité.


Ce tome est le deuxième d’une série mettant en scène le même duo d’enquêteurs, après Proies faciles - Hyènes (2017). Il ne nécessite pas d’avoir lu le tome un pour tout comprendre, ce serait cependant dommage de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Miguelanxo Prado pour le scénario, les dessins et les couleurs. La traduction à partir de l’espagnol a été réalisée par Éloïse de la Maison. Il comprend soixante-quinze pages de bande dessinée.


En octobre 2016, dans une ville de moyenne importance en Espagne, Irina, une adolescente de quinze ans, marche en papotant avec sa copine Carla. Cette dernière lui demande si ça va : elles ne se marrent plus comme avant, elle est persuadée qu’il y a quelque chose. Son amie lui répond qu’elle a la flemme, elle est fatiguée, les examens. Devant l’insistance de son amie, elle ajoute qu’elle se sent bizarre, elle se rend compte qu’elle est souvent à la ramasse, elle se demande si elle n’est pas en train de devenir dingue. Elle lui demande s’il est possible d’avoir fait quelque chose et de l’oublier, complètement, des choses graves, genre on est avec quelqu’un quelque part, on fait quelque chose, et puis le lendemain on ne s’en souvient pas. Irina reçoit un message qu’elle consulte, quelqu’un qui lui a transmis une photographie, en disant qu’on dirait bien que c’est elle, et lui demandant si elle le confirme, ce qu’elle dément immédiatement. Une fois le message parti, elle se demande ce qu’est ce délire.



Février 2017 se passe, sous le mauvais temps. Le sept mars 2017, Paula Davila & Martin Puga, les parents adoptifs, accueillent la police dans leur appartement : ils ont découvert leur fille adoptive morte dans son lit. Ils expliquent : ne la voyant pas se lever, ils ont voulu entrer, mais c’était fermé à clé de l’intérieur. Ils ont appelé, crié, mais pas de réponse. Le père a enfoncé la porte et ils l’ont trouvé comme ça, déjà toute froide. La mère ajoute que leur fille était assez absente et taciturne ces derniers temps, ils pensaient que c’était normal à son âge. Le père ajoute qu’ils n’auraient jamais pensé qu’elle en arrive à ça. L’inspectrice Olga Tabares et son adjoint Carlos Sotillo demandent s’il y avait une lettre, s’ils ont trouvé son téléphone, son ordinateur portable. Les parents répondent : rien de tout ça, ils ne savent pas où ça peut être, ils ont toujours respecté son intimité. Les deux policiers vont ensuite interroger Carla sur son ami. Celle-ci rapporte qu’elle la trouvait bizarre depuis un moment, un peu paranoïaque, elle parlait d’amnésie, de gens qui pouvaient avoir le même visage qu’elle, d’hypnose. Elle leur remet la tablette que sa copine avait oublié chez elle. Ils vont ensuite interroger sa professeure principale : celle-ci l’avait en cours depuis trois ans, et elle a toujours senti qu’elle lui faisait confiance, elles discutaient souvent toutes les deux. Elle ne peut pas croire qu’Irina se soit suicidé. Dernièrement, l’élève semblait s’intéresser à des sujets étranges, elle lui posait des questions étonnantes.


Le titre évoque le comportement d’individus s’en prenant à des proies faciles, jusqu’à la mort de ladite proie. La scène introductive laisse à penser que des photographies à caractère érotique ou même pornographique d’Irina se sont retrouvées sur les réseaux sociaux à son insu, et que cette situation qu’elle ne s’explique pas l’a poussée au suicide. L’auteur met de nouveau en scène le tandem d’enquêteurs du tome précédent : Olga Tabares, inspectrice taciturne et distante, et son adjoint Carlos Sotillo, plus ouvert et amical. Il n’est rien dit sur leur passé, sur leurs objectifs dans la vie : deux individus très professionnels, investis dans leur travail, conscient des limites de l’action policière et de la nécessité de respecter les procédures, formant un tandem bien appareillé. L’auteur reste dans un registre réaliste et plausible pour l’enquête : questionnements des personnes impliquées, quelques interrogatoires dans le respect de la légalité, analyse de supports d’information comme la tablette de la défunte, les images de caméras de sécurité, lecture analytique du rapport d’autopsie, et même prise de consignes auprès du commissaire (dont ni le prénom, ni le nom ne sont jamais prononcés). Les enquêteurs commettent des erreurs de jugement, peuvent se laisser emporter malgré une démarche empirique et réfléchie. Ils peuvent se faire avoir par plus malin qu’eux. Ils se retrouvent confrontés à des aléas imprévisibles. D’un côté, le lecteur sent bien le scénariste dirige son intrigue ; de l’autre côté, il se rappelle que l’histoire du premier tome était basée sur des faits réels, et il sent bien qu’il en va de même pour celle-ci.


Le lecteur a juste le temps de faire connaissance avec Irina pendant deux pages, puis il n’entendra plus parler d’elle que par personne interposée, majoritairement après son décès. Pour autant cela suffit à l’auteur pour lui donner assez d’épaisseur : une adolescente étudiant sérieusement, curieuse, usant modérément des réseaux sociaux, intelligente, et inquiète, une belle silhouette et un beau visage sans jamais être objectifiée. Ses parents apparaissent affectés, sans être effondrés, conscients de la distance qui les séparaient de leur adolescente, deux adultes entre quarante et cinquante ans, habillés de manière banale. Le lecteur retrouve le commissaire déjà présent dans le tome un : la quarantaine en chemise et cravate, avec des sourcils broussailleux et de grosses lunettes. Il retrouve également Olga Tabares, svelte et le visage dur, Carlos Sotillo svelte également, le visage plus ouvert. Les autres personnages appartiennent également à un registre réaliste et banal sans être insipide : le juge Molina, la cinquantaine bien tassée, bedonnant, les cheveux gris, en costume cravate, avec des postures attestant de sa conscience d’occuper une position d’autorité, l’avocat du couple Davila & Puga, les autres policiers, Martha Serra le médecin légiste remplaçant. Le lecteur se rend compte que les éléments de personnalité sont apportés par petites touches discrètes : la rigueur du commissaire, la dureté de Tabares qui n’exprime jamais ses émotions, la gentillesse de Sotillo dans sa sollicitude pour sa cheffe, etc.


En ayant ainsi l’impression de personnages tout juste assez développés, le lecteur éprouve la sensation de les côtoyer comme des personnes dans la vie de tous les jours, sans en savoir beaucoup sur eux, comme si son attention restait focalisée sur l’enquête. La narration visuelle l’emmène dans un monde comme recouvert d’un voile de grisaille, comme si tout était terni par une sensation d’entropie, de déchéance inéluctable. Les individus sont également imprégnés par cette ambiance, et cela semble jouer sur le caractère de chacun d’entre eux. Irina est comme plombée par cette chape intangible. Le lecteur prend les réponses de sa copine Carla comme un échec car elle ne parvient pas à dissiper un peu de cet éclairage déprimant. Cela rend les larmes de la professeure principale plus touchantes, plus humides, les parents n’arrivent pas non plus à surmonter cette atmosphère qui donne l’impression d’étouffer l’intensité de leur douleur, de l’amoindrir. Seul le comportement du commissaire et celui du juge apparaissent en phase avec ce poids : ils s’y sont adaptés et ils agissent en conséquence, calmes et avec recul, prenant en compte cette noirceur sous-jacente.



Indépendamment de ce voile terne, l’artiste conserve un bon niveau de détails dans ses descriptions. Tout du long, il place le lecteur en position de regarder autour de lui, pour observer les rues et les façades, les différents types d’immeubles, les arbres d’alignement, la belle décoration florale devant le commissariat de police, la terrasse d’un café en bord de mer, etc. Les pages 11 et 12 contiennent chacune un dessin en pleine page : l’opposition entre les mouettes volant libres au-dessus de la mer, et la grande tour HLM sus un ciel plombé de nuages enfermant ses habitants. Il apporte le même soin à rendre chaque intérieur spécifique : la chambre d’Irina avec ses posters et sa peluche, les couloirs impersonnels et fonctionnels du lycée, le bureau du juge avec ses dossiers et ses ouvrages de référence et son ordinateur sur le côté, l’atelier du photographe professionnel et son outillage, le bureau du commissaire bien encombré, etc. L’artiste adapte ses plans de prise de vue en fonction de la nature de la séquence : plus déambulatoire à l’extérieur, plus focalisées sur les personnages statiques pour les discussions et les interrogatoires. Ce mode narratif fonctionne parfaitement, et le lecteur ressent qu’il charrie des informations sur la personnalité de chaque protagoniste, qui acquiert ainsi plus d’épaisseur.


Bon, l’enquête semble vite pliée, le doute quant aux coupables étant rapidement levé. L’auteur s’en tient aux statistiques : ils font généralement partie de la famille proche. Il sait intégrer les éléments technologiques omniprésents dans la vie de tous les jours : les réseaux sociaux, les possibilités d’anonymat sur internet, les sites proposant des produits illicites à la vente en garantissant aux acheteurs de ne jamais être identifiés. Il utilise également l’existence de guichets automatiques Bitcoin, et leur présence en Espagne, et l’usage de la scopolamine sous sa forme de burundanga. Il évite d’utiliser des fac-similés d’écran de téléphone ou d’ordinateur, pas toujours facile à intégrer de manière organique dans une bande dessinée. Très vite, Irina apparaît comme la proie facile, des adultes mal intentionnés profitant de sa jeunesse. Le lecteur en déduit tout naturellement que les coupables sont assimilés aux vautours du titre. Il est pris par surprise quand Carlos Sotillo emploie ce terme pour qualifier un autre interlocuteur : Daniel Gómez, alias Dany Black, créateur et animateur de la chaîne Youtube Carnets noirs, et proposant une thèse sensationnaliste quant au réel responsable de la mort d’Irina. Plus loin, le lecteur relève que Olga Tabares se tient devant l’un des consommateurs de pédopornographie et le tient pour tout aussi coupable que les meurtriers d’Irina. Elle lui dit : Les ignobles individus sans scrupule en question ont monté un business répugnant parce des gens comme son interlocuteur sont prêts à payer pour ce type de contenus, il ne vaut pas mieux qu’eux. Cette observation participe à faire de cette histoire un vrai polar adulte : un crime abject, un commerce immonde, une culpabilité qui ne se limite pas aux criminels de premier rang, qui s’étend aux consommateurs et qui court dans les différentes strates sociales.


A priori, le lecteur s’attend une enquête policière sur une forme de pornographie non consentie impliquant une mineure, sur un schéma dénonciateur. Il se trouve vite happé dans une réalité déprimante où le mal existe perpétré par des individus très ordinaires, dans une ville à la fois banale et singulière. Un polar réaliste mettant en scène la responsabilité criminelle des consommateurs de ce genre de produits, ainsi que le professionnalisme constructif des enquêteurs de police pour faire leur travail.