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mercredi 27 août 2025

In vino veritas

L’émotion du premier baiser… Des premiers émois… Des papillons dans le ventre…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Elle a été réalisée par Irene G. pour le scénario, et par Manolo Carot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une galerie de cinq pages comprenant quatre illustrations en pleine page, et deux en demi-page.


Un soir de la saint Sylvestre, huit amis se sont regroupés dans la maison d’un des couples. Les enfants sont couchés et dorment, la nuit est bien avancée. Les fêtards clament : Du vin ! Du vin ! L’un d’eux énonce qu’aucun verre ne doit rester vide. C’est le jour de l’an, toutes les bouteilles doivent être finies ce soir ! Il affirme qu’il a confiance en eux, ses amis, ils peuvent le faire. Il trinque : À leur vie ! Parce qu’ils ont tout ce dont ils peuvent rêver. Un autre ajoute : Eh ouais, comme les travelos ! Pam tance David en le traitant de relou. Max ne comprend pas pourquoi elle dit ça. David explique : ils ont une paire de seins, de belles fesses, et un membre entre les jambes, techniquement ils ont tout pour eux. Un autre conteste : il dit ça comme ça, mais on sait qu’ils sont tous obsédés de la chatte, un trou est un trou. Un autre demande si l’un des convives l’a déjà fait, et lui il l’ajoute sur sa liste de résolutions de l’année. On verra bien qui aura le courage de le faire. Le mari de Cassy indique que lui l’a déjà fait. Un autre lui demande de raconter, de ne pas s’arrêter là. Le dessinateur continue : il va leur raconter cette histoire. Mais pour que ce soit plus drôle, il leur propose de faire un jeu. Ce jeu s’appellera : Petites confessions entre amis. Une convive répond qu’elle adore les jeux. Pam estime que ça sent la grosse bêtise, mais qu’il explique.



Le dessinateur explique : C’est très simple. Chacun devra raconter dans le moindre détail son expérience sexuelle la plus obscure, secrète et inavouable. Un des convives indique que ce sera sans lui, un autre qu’il ne sait pas s’il va oser. David trinque à leurs petites confessions ! Avec leur permission, il leur montre la voie avec l’histoire la plus incroyable qu’ils aient jamais entendue. Pour ça, il faut remplir les verres à ras bord ! C’était une nuit d’été pendant un repas d’affaires. Il était crevé, il avait passé la soirée avec des personnes et des conversations ennuyeuses à mourir. Après s’être laissé remplir son verre à ras bord, il entame son anecdote. Dans le restaurant en bord de mer, tout le monde parlait budget, courbe de croissance, chute des prix de l’immobilier, etc. Soudain l’attention de David est attirée par une personne qui passe. Il tourne la tête et il voit une femme superbe sortir du restaurant et marcher sur la plage, jusqu’au bord de l’eau. David la voit se jeter dans la mer. Il sort en courant du restaurant, et plonge à son tour dans l’eau. Il parvient à rattraper la jeune femme et à la tirer sur la plage. Il commence à lui faire du bouche-à-bouche. Elle revient à elle et elle lui passe les bras autour du cou pour transformer le geste de sauvetage en une étreinte passionnée.


En prenant un peu son temps pour détailler l’illustration de couverture, le lecteur distingue sept ou huit corps nus dans une étreinte sensuelle. Il est vraisemblable qu’il ait choisi cette bande dessinée en toute connaissance de cause, puisqu’il s’agit d’un éditeur spécialisé dans les bandes dessinées pour public averti. Il s’agit bel et bien d’un ouvrage pornographique, très explicite, avec des gros plans. Sept des convives vont raconter à tour de rôle leur expérience sexuelle qu’ils jugent la plus obscure, secrète et inavouable. David avec une prostituée sur une plage, quatre pages. Pam avec deux sportifs dans une salle de sport, cinq pages. Max avec la mère de sa copine, six pages. Lara avec un de ses professeurs marié, quatre pages. Cassy se masturbant devant un dessin, quatre pages. Le dessinateur avec un transsexuel, huit pages. Fred à l’occasion d’une méditation spirituelle, sept pages. Soit un total de trente-huit pages explicites et graphiques. Chacune de ces séquences est dépeinte de manière très graphique, dépourvue de tout mot, avec parfois de rares phylactères comprenant juste une icône pour expliciter une intention. Les auteurs alternent donc les échanges entre les convives, la présentation rapide de la scène qui va suivre par l’invité qui livre sa confession, et les expériences proprement dites. L’artiste utilise deux modes de dessins différents : des traits épurés pour les discussions, des traits plus appuyés et des corps beaucoup plus incarnés pour les scènes chaudes.



Un ouvrage qui ne fait pas semblant : tout commence avec une couverture où des corps dénudés se mélangent. Puis l’illustration de la page de titre est totalement explicite avec sexe en érection, fellation et éjaculation. La première séquence de rapport, sur la plage, montre des gros plans pour un cunnilingus, avec sexe offert, et une solide érection pour le narrateur. Madame dispose d’une poitrine opulente. Le pénis de monsieur semble de taille normale, fortement innervé. Lors de la deuxième séquence, le dessinateur montre à nouveau les sexes en gros plan, avec double pénétration dont le lecteur n’ignore aucun détail, et éjaculation simultanée. La suivante commence par un instant de fétichisme sur une petite culotte en dentelle dans la chambre de la mère. Il s’en suit un rapport rapide et intense, avec à nouveau des gros plans, même si les deux partenaires restent habillés tout du long. Le suivant comprend une belle fellation, suivie par une position un peu acrobatique. Et les autres sont tout aussi dépourvus d’hypocrisie dans leur représentation, avec une attention particulière pour le rendu de la chair, l’artiste privilégiant des formes pleines d’adulte, plutôt que des corps fluets ou graciles qui pourraient faire penser à des adolescents à peine adultes.


Dans les brefs remerciements, Irene G. exprime sa reconnaissance au dessinateur, son compagnon, pour lui avoir permis d’être sa complice dans cette grande aventure faite d’amour, de passion et de créativité. Elle ajoute que chaque ligne de cette bande dessinée s’inspire de la complicité, des rires, des secrets et de l’intimité qu’ils partagent. Elle conclut que c’est un vrai privilège de pouvoir explorer ensemble les moindres recoins de leur imagination et de transformer tous ces moments en art. En effet le lecteur peut apprécier la variété des situations proposées, qui restent classiques, la vitalité des partenaires, l’intensité des étreintes, et à chaque fois quelques détails qui les rendent spécifiques. Chaque séquence de relation physique étant dépourvue de mots, ce sont les images qui apportent toutes les informations. Dès la première, le lecteur sourit en découvrant les icones dans les phylactères, au total de huit, venant comme un commentaire visuel sur les envies de l’homme ou les ressentis de la femme. Il constate également que les auteurs montrent la forme un peu courbée du pénis, et la coupe particulière des poils du pubis de la femme. Ainsi chaque séquence comporte des particularités qui en font plus qu’une simple collection d’images pornographiques génériques : la musculature des sportifs à la salle, ainsi que celle de Pam, le comportement énervée de la mère avec le copain de sa fille, le décalage de réaction de l’étudiante, l’intensité de la concentration de la jeune femme sur ses ressentis en se masturbant, la délicatesse et la prévenance de l’exploration entre l’homme et la personne trans (ainsi que ses piercings au téton), et la séquence onirique aux magnifiques couleurs de l’accouplement avec la déesse hindoue (des visuels de toute beauté).



Le lecteur ressent que les auteurs ont travaillé sur une forme de scénario plus étoffé que ceux de circonstance dans ce genre de bande dessinée. Certes la situation de départ sert de cadre pour que chacun raconte son expérience qui sort le plus de l’ordinaire, la plus mémorable comparée à la vie quotidienne. Cela permet de mettre en place chacune des scénettes à intervalle régulier, et entretemps chaque convive peut exposer le contexte de ce qu’il va narrer. Cela offre aussi l’occasion à chacun de réagir sur le comportement de l’un ou de l’autre. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir des échanges banals de circonstance pour meubler entre deux scènes d’action, ou bien des interrogations, des constats des deux auteurs, à l’occasion de la réalisation de ce projet. En une ou deux phrases, les convives évoquent les professionnelles du sexe et leur choix de faire ce qu’elles veulent de leur corps, la volonté propre des femmes dans la recherche de relations sexuelles, le choix de dévoiler ses secrets et les conséquences émotionnelles, l’hypocrisie des relations extraconjugales des hommes mariés et pères de famille, la recherche de nouvelles premières fois (pour les premiers émois, les papillons dans le ventre…), le questionnement honnête sur le dégoût éprouvé pour la chair d’une personne du même sexe, le temps qui passe et l’impression de ressembler de plus en plus à son père (ce pauvre mec que personne n’aime, que personne n’admire, qui est de plus en plus triste et qui a baissé les bras depuis longtemps. Finalement ses souvenirs d’activité sexuelle agissent comme un révélateur de malaises personnels, un récit de genre qui va bien au-delà de sa condition.


La bande dessinée pour adultes est un genre en soi, très codifié, et dont les conventions priment généralement sur tout le reste, ne laissant aucune place pour autre chose. Les auteurs réalisent un récit de genre on ne peut plus explicite, avec des séquences graphiques et pleines de vitalité, sans aucune hypocrisie par rapport à ce genre. Progressivement, le lecteur se rend compte que les scènes de transition entre deux rapports font apparaître des doutes et des interrogations qui relèvent de l’intime psychologique et émotionnel. Une œuvre de genre plus sophistiquée que le tout-venant.



mardi 12 novembre 2024

Connexions T02 Châteaux de sable

Moi, je suis juste fatigué de nager à contre-courant.


Ce tome constitue la deuxième partie du diptyque, faisant suite à Connexions 1 Faux accords (2020). La première édition date de 2024. C'est l'œuvre d'un auteur complet : Pierre Jeanneau pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec la participation de Philippe Ory pour ces dernières. Il s'agit d'une bande dessinée de 200 pages. Comme le premier tome, celui-ci comporte six chapitres, chacun portant le titre d’une chanson.


Chapitre 7 : Seven stop hold restart. Un quartier de la ville, une usine désaffectée, appelée Shipyard. Dans une grande cour jouxtant la voie ferrée qui traverse cette immense parcelle, une voie appelle Julian à plein poumon. Un type répond qu’il se trouve là-bas, en pointant le fond de la cour, avec la meuf en hoodie. Dans la même journée, Julian est appelé par le patron du bar dans lequel il bosse : il lui demande de venir plus tôt aujourd’hui, car il y a encore une grosse réservation pour le soir. Dans l’après-midi, il est reçu par un professeur qui lui fait remarquer que c’est sa sixième absence ce semestre. Il ajoute qu’il va lui falloir être plus assidu car l’année prochaine, c’est le diplôme. Il continue : il lui a déniché un appel d’offres pour la reconversion d’une friche industrielle, ça lui fera un bon exercice pour les vacances. Plus tard, le père de Julian l’appelle pour lui reprocher de ne pas faire beaucoup d’efforts pour le voir. Pendant que Julian continue de se rapprocher d’Audrey, assis adossés à un bâtiment de la cour, d’autres amis ou connaissances, en duo ou seul, voyagent par les transports en commun, se donnant rendez-vous, se résignant à un travail mal payé parce que c’est mieux que pas de travail, râlant contre le prix du ticket qui va encore augmenter en septembre.

Rentré chez lui, Julian se souvient de sa relation avortée avec Assia, et le fait qu’elle lui avait laissé son bonnet comme souvenir en le quittant. Il reçoit un texto d’Audrey lui annonçant qu’ils ne seront que tous les deux à leur rencard du soir, car sa colocataire va à un concert. Il sort de chez lui pour se rendre à son rendez-vous avec son père, tout en téléphonant à Audrey pour savoir si elle veut qu’il ramène quelque chose. Devant chez lui, Judith s’apprête à prendre sa moto, en cherchant un deuxième casque pour son copain. Julian se rend à pied au café et s’assoit à une table en terrasse : il a deux minutes d’avance. Il patiente une demi-heure que son père arrive, et Audrey lui envoie un texto pour lui demander de ramener des bières, ce qui le fait sourire. Son père arrive enfin et s’installe comme si de rien n’était. Julian lui fait observer que lui s’est dépêché, et en guise de réponse son père lui dit que c’est bien comme ça ils ne perdront pas de temps. Le père regarde sa montre en demandant à son fils si ça va bien, le boulot, les études ? Julian répond que les études c’est un peu la galère et qu’il pensait arrêter. Son père lui conseille d’arrêter les soirées étudiantes. Julian lui fait observer que c’est son boulot au restaurant qui lui prend du temps. Son père passe à autre chose, et demande : Sa mère, ça va. Avant que Julian ne réponde, ils sont rejoints par la nouvelle compagne du père.


Le lecteur a tout intérêt à avoir le tome un bien en tête, s’il veut avoir un espoir de reconnaître les personnages, car ils ne sont que très rarement nommés. En outre, l’auteur joue avec la temporalité, puisque l’accident qui a coûté une jambe à un personnage à la fin du premier tome, ne s’est pas encore produit au début de celui-ci. D’un autre côté, le lecteur se reconnecte immédiatement avec la mise en page si particulière : des constructions axonométriques, structurées sur la forme de l’hexagone. Cela commence dès la première page, de façon un peu atténuée : comme une case sur une carte de jeu de plateau, avec des côtés irréguliers, la voie ferrée qui dépasse de part et d’autre dans le noir du fond de cette case en pleine page, et une parcelle de terrain au bords tracés en fonction des bâtiments. La double page suivante respecte bien le principe du dessin construit selon un axe vertical et deux axes pour le plan, sans reprendre le motif de case hexagonale, permettant de découvrir un peu plus de terrain autour du Shipyard. La double page suivante permet de connecter les deux portions territoires de la double page précédente et l’hexagone réapparait, dans la forme d’un phylactère sur la moitié gauche, et de deux cases sur celle de droite, comme un effet de loupe.


L’auteur ayant choisi une forme très caractéristique et inhabituelle pour sa mise en page, un effet ludique se manifeste : par réflexe, le lecteur se met à enregistrer comment l’artiste met à profit les possibilités de ce dispositif visuel. Pour commencer, il observe les cases hexagonales en insert, comme apposées sur la représentation en élévation de la trame de la ville, comme un fond de plan. Cela permet de juxtaposer, ou d’épingler, des personnages à différents endroits de la ville, pour un effet de simultanéité et de concomitance sur une même page, une disposition qui fonctionne à merveille, par exemple pour la double page 14 & 15, avec des duos à différents endroits du réseau de transports en commun. Comme dans le tome un, l’artiste s’en sert également pour un effet de découverte progressive du l’environnement, comme si la lumière s’allumait au fur et à mesure de la progression du personnage dans un lieu, à l’instar d’un jeu vidéo traité comme un jeu de plateau. Le fait d’avoir des dessins en légère surélévation inclinée permet au également de jouer sur la transparence des murs pour donner à voir dans une même case ou un même dessin ce qui se trouve de part et d’autre d’un mur de séparation.


Le principe de cases contigües sur un jeu de plateau fait également des merveilles pour les dialogues menant d’une case à l’autre, pas toujours de gauche à droite, évoquant ainsi les changements de direction dans une discussion à bâton rompu. À plusieurs reprises, le dessinateur utilise également le fait de ne révéler qu’une partie de l’environnement où évoluent les personnages, laissant le reste de la page sur fond noir, ce qui donne la sensation d’isolement du lieu, ou des personnages coupés du reste du monde. Le lecteur constate également que l’artiste utilise des cases hexagonales détachées du dessin principal pour montrer ce qui se passe alentour, ou encore des cases hexagonales à l’intérieur du dessin comme un effet de loupe ou pour évoquer un souvenir ou un moment du passé. Le chapitre onze se termine sur une séquence de dix-neuf pages dépourvues de tout mot, soit neuf dessins en double page et un en pleine page. La prise de vue mélange des travellings arrière avec un effet de glissement du fond de plan par rapport au cadre fixe de la double page, ainsi que d’écoulement accéléré du temps, relativisant ainsi les actions humaines et leur pérennité.


Par la force des choses, au premier contact, l’attention du lecteur se focalise sur l’identité graphique singulière donnée par l’utilisation systématique de la perspective isométrique. Ce n’est que dans un second temps qu’il s’intéresse aux caractéristiques de dessin : un registre réaliste et descriptif avec un degré de simplification restreint, et une grande attention portée aux textures. L’artiste s’investit pour représenter les éléments du quotidien : ameublement, décoration, accessoires, etc. Au fil des séquences, le regard du lecteur prend le temps de s’installer, de découvrir chaque lieu et son aménagement : la terrasse du café où Julian attend son père (les tables, les chaises, les clients la serveuse avec son plateau, les jardinières hors sol, le climatiseur sur le mur au premier étage, l’enseigne lumineuse, etc.), l’appartement d’Audrey avec ses quelques marches menant de la porte d’entrée à la pièce principale (les livres sous l’escalier, le tapis, le plateau de bois posé sur une malle pour faire table basse, le coin cuisine avec sa vaisselle, la hotte au-dessus de la cuisinière, la caisse de bières, etc.), la librairie dans laquelle travaille Audrey avec ses rayonnages et sa réserve, la casse pour automobile visitée par Judith, les appartements de l’immeuble squatté par des sans-papiers, et pour finir l’appartement de Dyta, la mère de Faustine, alors qu’elle se prépare à manger.


Dans ce second tome, le lecteur recroise des personnages vus dans le premier comme Julian, Faustine, Judith ou Assia. Il fait la connaissance de nouveaux personnages. Cet ensemble choral continue de se croiser en se donnant rendez-vous ou en fonction des hasards de la vie. Certaines situations se répondent, soit en phase, soit en opposition de phase. L’auteur donne l’impression de dérouler un récit décompressé : les pages où une case occupe moins d’un quart de la place sur un fond noir, les pages sans texte, les dialogues plutôt concis, la banalité du quotidien. En même temps, il voit bien qu’il découvre des situations qui ne se produisent pas tous les jours : prendre un verre en terrasse avec son père, prendre une cuite à en vomir sur le trottoir, devoir décider avec son frère quoi faire des cendres de son père incinéré, se rendre en pèlerinage dans une casse d’autos pour dire adieu à sa moto avec laquelle on a eu un accident qui a coûté une jambe, continuer à vivre à contrecourant de la société, donner un biberon tout en repensant à ses rêves de rencontrer du succès avec son groupe de rock et de vivre la vie qui va avec, aider des familles dans un squat pour profiter des mesures favorables de la loi, faire vivre un lieu associatif, parvenir à faire accepter à sa mère qu’on mène une vie différente de celle qu’elle a souhaitée pour sa fille, etc. Au fur et à mesure, le lecteur ressent comment les tout petits riens de la narration aboutissent à des interactions complexes et plausibles, des émotions délicates et fugaces, des instants de déception et des instants de grâce. En fonction de sa sensibilité musicale, le lecteur pourra leur trouver une résonance dans les morceaux donnant leur titre à chaque chapitre : Seven stop hold restart (Bear vs shark), Adventure, stamina & anger (This town needs guns), Home away from here (Touché Amoré), Blind youth industrial park (Metz), Fake empire (The National), May be nothing but happiness come through your door (Mogwai). Il achève sa lecture avec la réponse à la question initiale du premier : Mais que font les affaires de Faustine chez Javier ?


La dimension ludique de la construction des pages en perspective isométrique induit la participation du lecteur, à la fois par son originalité, et le parti qu’en tire l’artiste, donnant un goût unique à la narration visuelle. Le quotidien des personnages apparaît dans sa banalité et dans l’unicité de chaque situation : très parlant, et même temps spécifique à chacun d’entre eux. Les points de connexions entre chacune de ces vies se font par attraction, par similitude, par opposition, les faisant changer de direction, mettant un terme à certains projets, d’autres apparaissant alors. Certes, chaque projet de vie peut s’apparenter à un château de sable, construit sur de faux accords (titre du tome 1), mais chaque individu est touchant et le lecteur voit plutôt leur trajectoire de vie comme une progression.



mardi 15 mars 2022

Connexions tome 1 - Faux accords

Qui sait quelle personne tu seras en revenant ?


Ce tome est le premier d'un diptyque indépendant de tout autre. La première édition date de 2020. C'est l'œuvre d'un auteur complet : Pierre Jeanneau pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec la participation de Philippe Ory pour ces dernières. Il s'agit d'une bande dessinée de 200 pages. 


Javier se réveille dans le lit double de la chambre de son appartement. Il se lève en pyjama de type short et teeshirt, et va prendre sa douche. Une fois lavé et habillé, il va se servir une tasse de café qu'il savoure dans le fauteuil de son séjour. À l'esprit, il a la photographie de lui et Faustine sur une petite table, et plusieurs cartons portant l'inscription À Faustine. Il s'allonge à moitié dans son canapé et prend le carnet de notes dans lequel se trouve le descriptif de Sand Castles, une chanson de son groupe. Un livreur sonne à la porte de son appartement. Javier va ouvrir et prend en charge le carton, alors qu'un message apparaît sur sa boîte mail, envoyé par Marc, son pote, lui indiquant qu'il arrive bientôt. Dans le carton, Javier trouve des affaires de Faustine, sans savoir pourquoi elles arrivent chez lui. Elle était devenue sa copine, alors qu'il jouait de la basse dans le même groupe que Marc. Quelques temps plus tard, ils emménageaient ensemble, même si elle remarquait qu'il n'y avait quasiment que des affaires à elle dans l'appartement. Alors que Marc monte dans l'escalier, Javier continue de se remémorer quelques moments de sa relation avec Faustine, en particulier les décalages entre leurs attentes respectives pour le futur.



Javier fait entrer Marc et lui sert un café. Il lui demande s'il ne lui aurait pas prêté le livre, celui qui lui inspiré l'écriture de la chanson Sand Castles. Marc lui répond par la négative, en pensant que c'est peut-être Faustine qui l'a. Il continue en lui demandant s'il peut lui emprunter sa basse. Javier répond par l'affirmative et il repense également au jour où sa copine a passé son entretien d'embauche. Quelques jours plus tard, elle évoquait la possibilité de déménager car elle avait trouvé plus proche de son boulot. Il avait répondu qu'il aimait bien le quartier où ils se trouvaient. Il ajoute qu'il faut se presser parce qu'il doit se rendre au travail. Ils passent dans la pièce qui sert de débarras et Javier récupère la basse, Marc jetant un coup d'œil autour de lui. Il remarque une échographie : il consulte les informations qui y sont portées. Faustine est en train de terminer sa journée de travail dans un open-space, pour une banque. Elle répond à un appel de sa mère qui souhaite savoir comment elle va, et elle explique un peu agacée qu'elle n'a pas de nouvelles de Javier. Elle raccroche et se lève, mettant son manteau. Deborah, sa voisine dans le cubicule adjacent, lui dit qu'elle part également. Elle se moque gentiment du fait que Faustine ait sa mère sur le dos, et lui dit qu'elle verra le jour où elle sera enceinte. Sa collègue fait une drôle de tête. Elles prennent l'ascenseur et se retrouve avec le DRH qui fait une observation sur la tenue trop décontractée de Faustine.


Voilà un ouvrage qui attire l'attention dès la couverture, avec sa belle perspective isométrique. En y accordant un peu plus de temps et d'attention, le lecteur remarque un niveau de détails impressionnant en termes descriptifs. Il détecte également trois hexagones faisant office d'éclaté, permettant de voir ce qui se passe à l'intérieur du bâtiment sur lequel ils sont apposés. En découvrant la première planche (en page 7), il voit une seule case hexagonale au centre d'un fond noir. Il fait le lien avec les deux zones noires, de part et d'autre de la rue sur la couverture. L'auteur a pris le parti original d'utiliser systématiquement une perspective isométrique pour toutes les cases sans exception, dispositif imprimant une régularité et un cadre peu usuel à la narration visuelle. Le récit est structuré en six chapitres, chacun consacré au point de vue d'un personnage, successivement Javier (24 pages), Faustine (26 pages), Marc (30 pages), Assia (24 pages), Matthew (24 pages), et Judith (52 pages). Chaque chapitre s'ouvre donc sur une case hexagonale occupant le centre d'une case noire en pleine page. Sur la deuxième page du chapitre qui lui est consacré, le personnage se déplace, et l'environnement autour de lui apparaît, rattaché à la case initiale : soit une pièce contigüe pour Javier, soit un dessin en double page pour Faustine ou Judith, toujours en perspective isométrique. Il se produit un effet visuel évoquant certains jeux vidéo dans lesquels l'environnement apparaît au joueur au fur et à mesure que son personnage se déplace. Comme sur la couverture, le lecteur repère régulièrement, mais pas systématiquement, un éclaté dans une bordure elle aussi hexagonale qui fait comme un effet de loupe sur un élément du décor, apportant une information visuelle supplémentaire qui se rattache à la pensée qui préoccupe le personnage.



Une fois passée la période d'adaptation à ce mode narratif visuel particulier, le lecteur retrouve les marques habituelles d'une bande dessinée. L'artiste représente les personnages avec une forme de simplification dans la description, tout en leur conférant une bonne identité visuelle, et une petite exagération dans certaines expressions de visage. Le lecteur peut ainsi bien percevoir leur état d'esprit, sans pour autant que les protagonistes ne donnent l'impression de surjouer. Il remarque que le dessinateur utilise majoritairement des plans assez larges, donnant à voir l'environnement tout autour des personnages, ceux-ci se trouvant entre un à trois mètres du point de vue du regard. Il remarque également que la prise de vue est plus proche des personnages dans le dernier chapitre, la tension émotionnelle ayant grimpé de plusieurs crans. Jeanneau réalise des dessins descriptifs, avec un niveau de détails élevé. Ses traits conservent une forme de souplesse, sans la rigidité des traits très fins et droits. Il porte une attention toute particulière aux endroits où se déroule chaque scène dans des vues globales où le lecteur découvre l'agencement des pièces de l'appartement de l'un ou l'autre, l'ameublement, la décoration, ou encore des dessins en double page en extérieur vue du ciel en perspective isométrique, montrant un quartier ou plusieurs. Le lecteur peut ainsi voir une rue ou plusieurs avec les différents bâtiments et leur façade, les usagers de la voie publique, piétons et véhicules. Dans les doubles pages 44 & 45, et 118 & 119, le lecteur découvre une composition très élégante, montrant toujours en vue ciel et en perspective isométrique, le trajet de plusieurs personnages, sous forme de ligne de métro, avec les stations. L'effet est saisissant, à la fois donnant à voir leur trajet, à la fois leur simultanéité, à la fois leur similarité. Il en va de même quand dans une même page, l'auteur mêle le temps présent dans l'image principale, et le temps passé sous forme de souvenirs dans des cases en éclaté. Le lecteur prend alors conscience de l'action du moment présent du personnage, et la manière dont un élément ou une phrase lui rappelle de manière inconsciente un ressenti associé à un moment du passé.



Au départ, le lecteur ne peut percevoir pas la structure globale du récit, et il prend le premier chapitre comme il vient. Il fait connaissance avec celui qu'il suppose être le personnage principal, avec son meilleur ami, et dans ces cases du passé, avec son ancienne compagne. Avec le deuxième chapitre, il prend conscience qu'il s'agit d'un récit choral, et il en a la confirmation avec les quatre suivants. Il absorbe les éléments visuels inconsciemment : une grande ville avec un métro, mais sans la densité de population associée à Paris (peut-être Lyon ?), des téléphones portables et des ordinateurs portables (vraisemblablement le temps présent de la parution du récit), des cubicules, une nouvelle rue piétonne en centre-ville. Il lit le premier chapitre sans pouvoir déterminer ce qui relève de l'information essentielle, et ce qui relève de l'anecdotique. Il prête donc attention à chaque information de la même manière. Il se plonge dans une tranche de vie, avec des réminiscences du passé : un individu devant avoir entre 25 et 30 ans, ayant vécu en couple, ayant fait partie d'un groupe de rock (peut-être plutôt de punk), employé dans une librairie, disposant d'un revenu lui permettant de louer un appartement de cinquante ou soixante mètres carrés dans un quartier agréable, sans être rupin. En entament le deuxième chapitre, il établit aisément le lien avec le premier puisque Faustine en est le point focal, et c'était la compagne de Javier. Il comprend progressivement quels liens ont uni quels personnages, et observe que leur vie croise inopinément celle d'autres. Petit à petit ces vies se retrouvent intriquées au présent, avec une vision sur ce qui les a liées précédemment. Le lecteur admire l'élégance avec laquelle l'auteur a su composer sa tapisserie narrative.


Le lecteur plonge donc dans une sorte de chronique sociale d'un groupe d'une demi-douzaine de personnes se fréquentant irrégulièrement depuis plusieurs années, un milieu social banal, des personnes entre 25 et 30 ans, étant plus ou moins avancées dans la vie active et dans la vie professionnelle. Il ressent quelques regrets épars : la séparation du couple Faustine & Javier, les difficultés de Marc à concilier un boulot dans la restauration et son groupe de punk, la nécessité pour Faustine de se positionner plus clairement dans son milieu professionnel, la réalité d'avoir pu ouvrir le commerce de ses rêves pour Assia, les limites de la vie professionnelle et de la vie de couple pour Matthew, la difficulté de rétablir le contact avec ses anciens après plusieurs mois passés à l'étranger pour Judith. Petit à petit, le lecteur saisit le thème commun à chacune de ces existences, la nécessité de changer, de basculer dans une vie d'adulte en renonçant à sa vie d'étudiants, en concevant autrement ces anciennes occupations avec un regard pleinement adulte, la nécessité inéluctable de faire des choix, d'abandonner certaines activités. Chacun d'entre eux prend conscience de la transition qui a eu lieu progressivement, et qu'il accepte plus ou moins bien, se retrouvant dans une phase ou une autre du deuil de l'état précédent, entre déni, colère, marchandage, dépression, acceptation.


Après un temps d'adaptation pour lire hexagone par hexagone, le lecteur s'immerge dans une comédie dramatique chorale, douce et déconcertante, plausible, sans être tout à fait naturaliste. Il apprécie la narration visuelle à la mise en page particulière, et aux dessins fournis, et se prête volontiers au jeu d'assembler les pièces du puzzle pour se faire une idée plus claire de la vue générale de l'ensemble. Il perçoit un malaise diffus, celui d'individus prenant conscience qu'ils ont insensiblement changé, chacun à sa manière, acceptant plus ou moins facilement ce qu'ils sont devenus, faisant l'expérience que leurs moments en commun ont perdu en intensité et qu'ils s'éloignent les uns des autres. Une tapisserie remarquable dans son agencement élégant, et dans sa façon d'évoquer cette phase de la vie.