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lundi 27 avril 2026

Prestige de l'uniforme

Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée.


Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités.



Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances.


Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité.



Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc.


Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation.



L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table.


Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche.


Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.



mercredi 27 août 2025

In vino veritas

L’émotion du premier baiser… Des premiers émois… Des papillons dans le ventre…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Elle a été réalisée par Irene G. pour le scénario, et par Manolo Carot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il se termine par une galerie de cinq pages comprenant quatre illustrations en pleine page, et deux en demi-page.


Un soir de la saint Sylvestre, huit amis se sont regroupés dans la maison d’un des couples. Les enfants sont couchés et dorment, la nuit est bien avancée. Les fêtards clament : Du vin ! Du vin ! L’un d’eux énonce qu’aucun verre ne doit rester vide. C’est le jour de l’an, toutes les bouteilles doivent être finies ce soir ! Il affirme qu’il a confiance en eux, ses amis, ils peuvent le faire. Il trinque : À leur vie ! Parce qu’ils ont tout ce dont ils peuvent rêver. Un autre ajoute : Eh ouais, comme les travelos ! Pam tance David en le traitant de relou. Max ne comprend pas pourquoi elle dit ça. David explique : ils ont une paire de seins, de belles fesses, et un membre entre les jambes, techniquement ils ont tout pour eux. Un autre conteste : il dit ça comme ça, mais on sait qu’ils sont tous obsédés de la chatte, un trou est un trou. Un autre demande si l’un des convives l’a déjà fait, et lui il l’ajoute sur sa liste de résolutions de l’année. On verra bien qui aura le courage de le faire. Le mari de Cassy indique que lui l’a déjà fait. Un autre lui demande de raconter, de ne pas s’arrêter là. Le dessinateur continue : il va leur raconter cette histoire. Mais pour que ce soit plus drôle, il leur propose de faire un jeu. Ce jeu s’appellera : Petites confessions entre amis. Une convive répond qu’elle adore les jeux. Pam estime que ça sent la grosse bêtise, mais qu’il explique.



Le dessinateur explique : C’est très simple. Chacun devra raconter dans le moindre détail son expérience sexuelle la plus obscure, secrète et inavouable. Un des convives indique que ce sera sans lui, un autre qu’il ne sait pas s’il va oser. David trinque à leurs petites confessions ! Avec leur permission, il leur montre la voie avec l’histoire la plus incroyable qu’ils aient jamais entendue. Pour ça, il faut remplir les verres à ras bord ! C’était une nuit d’été pendant un repas d’affaires. Il était crevé, il avait passé la soirée avec des personnes et des conversations ennuyeuses à mourir. Après s’être laissé remplir son verre à ras bord, il entame son anecdote. Dans le restaurant en bord de mer, tout le monde parlait budget, courbe de croissance, chute des prix de l’immobilier, etc. Soudain l’attention de David est attirée par une personne qui passe. Il tourne la tête et il voit une femme superbe sortir du restaurant et marcher sur la plage, jusqu’au bord de l’eau. David la voit se jeter dans la mer. Il sort en courant du restaurant, et plonge à son tour dans l’eau. Il parvient à rattraper la jeune femme et à la tirer sur la plage. Il commence à lui faire du bouche-à-bouche. Elle revient à elle et elle lui passe les bras autour du cou pour transformer le geste de sauvetage en une étreinte passionnée.


En prenant un peu son temps pour détailler l’illustration de couverture, le lecteur distingue sept ou huit corps nus dans une étreinte sensuelle. Il est vraisemblable qu’il ait choisi cette bande dessinée en toute connaissance de cause, puisqu’il s’agit d’un éditeur spécialisé dans les bandes dessinées pour public averti. Il s’agit bel et bien d’un ouvrage pornographique, très explicite, avec des gros plans. Sept des convives vont raconter à tour de rôle leur expérience sexuelle qu’ils jugent la plus obscure, secrète et inavouable. David avec une prostituée sur une plage, quatre pages. Pam avec deux sportifs dans une salle de sport, cinq pages. Max avec la mère de sa copine, six pages. Lara avec un de ses professeurs marié, quatre pages. Cassy se masturbant devant un dessin, quatre pages. Le dessinateur avec un transsexuel, huit pages. Fred à l’occasion d’une méditation spirituelle, sept pages. Soit un total de trente-huit pages explicites et graphiques. Chacune de ces séquences est dépeinte de manière très graphique, dépourvue de tout mot, avec parfois de rares phylactères comprenant juste une icône pour expliciter une intention. Les auteurs alternent donc les échanges entre les convives, la présentation rapide de la scène qui va suivre par l’invité qui livre sa confession, et les expériences proprement dites. L’artiste utilise deux modes de dessins différents : des traits épurés pour les discussions, des traits plus appuyés et des corps beaucoup plus incarnés pour les scènes chaudes.



Un ouvrage qui ne fait pas semblant : tout commence avec une couverture où des corps dénudés se mélangent. Puis l’illustration de la page de titre est totalement explicite avec sexe en érection, fellation et éjaculation. La première séquence de rapport, sur la plage, montre des gros plans pour un cunnilingus, avec sexe offert, et une solide érection pour le narrateur. Madame dispose d’une poitrine opulente. Le pénis de monsieur semble de taille normale, fortement innervé. Lors de la deuxième séquence, le dessinateur montre à nouveau les sexes en gros plan, avec double pénétration dont le lecteur n’ignore aucun détail, et éjaculation simultanée. La suivante commence par un instant de fétichisme sur une petite culotte en dentelle dans la chambre de la mère. Il s’en suit un rapport rapide et intense, avec à nouveau des gros plans, même si les deux partenaires restent habillés tout du long. Le suivant comprend une belle fellation, suivie par une position un peu acrobatique. Et les autres sont tout aussi dépourvus d’hypocrisie dans leur représentation, avec une attention particulière pour le rendu de la chair, l’artiste privilégiant des formes pleines d’adulte, plutôt que des corps fluets ou graciles qui pourraient faire penser à des adolescents à peine adultes.


Dans les brefs remerciements, Irene G. exprime sa reconnaissance au dessinateur, son compagnon, pour lui avoir permis d’être sa complice dans cette grande aventure faite d’amour, de passion et de créativité. Elle ajoute que chaque ligne de cette bande dessinée s’inspire de la complicité, des rires, des secrets et de l’intimité qu’ils partagent. Elle conclut que c’est un vrai privilège de pouvoir explorer ensemble les moindres recoins de leur imagination et de transformer tous ces moments en art. En effet le lecteur peut apprécier la variété des situations proposées, qui restent classiques, la vitalité des partenaires, l’intensité des étreintes, et à chaque fois quelques détails qui les rendent spécifiques. Chaque séquence de relation physique étant dépourvue de mots, ce sont les images qui apportent toutes les informations. Dès la première, le lecteur sourit en découvrant les icones dans les phylactères, au total de huit, venant comme un commentaire visuel sur les envies de l’homme ou les ressentis de la femme. Il constate également que les auteurs montrent la forme un peu courbée du pénis, et la coupe particulière des poils du pubis de la femme. Ainsi chaque séquence comporte des particularités qui en font plus qu’une simple collection d’images pornographiques génériques : la musculature des sportifs à la salle, ainsi que celle de Pam, le comportement énervée de la mère avec le copain de sa fille, le décalage de réaction de l’étudiante, l’intensité de la concentration de la jeune femme sur ses ressentis en se masturbant, la délicatesse et la prévenance de l’exploration entre l’homme et la personne trans (ainsi que ses piercings au téton), et la séquence onirique aux magnifiques couleurs de l’accouplement avec la déesse hindoue (des visuels de toute beauté).



Le lecteur ressent que les auteurs ont travaillé sur une forme de scénario plus étoffé que ceux de circonstance dans ce genre de bande dessinée. Certes la situation de départ sert de cadre pour que chacun raconte son expérience qui sort le plus de l’ordinaire, la plus mémorable comparée à la vie quotidienne. Cela permet de mettre en place chacune des scénettes à intervalle régulier, et entretemps chaque convive peut exposer le contexte de ce qu’il va narrer. Cela offre aussi l’occasion à chacun de réagir sur le comportement de l’un ou de l’autre. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut y voir des échanges banals de circonstance pour meubler entre deux scènes d’action, ou bien des interrogations, des constats des deux auteurs, à l’occasion de la réalisation de ce projet. En une ou deux phrases, les convives évoquent les professionnelles du sexe et leur choix de faire ce qu’elles veulent de leur corps, la volonté propre des femmes dans la recherche de relations sexuelles, le choix de dévoiler ses secrets et les conséquences émotionnelles, l’hypocrisie des relations extraconjugales des hommes mariés et pères de famille, la recherche de nouvelles premières fois (pour les premiers émois, les papillons dans le ventre…), le questionnement honnête sur le dégoût éprouvé pour la chair d’une personne du même sexe, le temps qui passe et l’impression de ressembler de plus en plus à son père (ce pauvre mec que personne n’aime, que personne n’admire, qui est de plus en plus triste et qui a baissé les bras depuis longtemps. Finalement ses souvenirs d’activité sexuelle agissent comme un révélateur de malaises personnels, un récit de genre qui va bien au-delà de sa condition.


La bande dessinée pour adultes est un genre en soi, très codifié, et dont les conventions priment généralement sur tout le reste, ne laissant aucune place pour autre chose. Les auteurs réalisent un récit de genre on ne peut plus explicite, avec des séquences graphiques et pleines de vitalité, sans aucune hypocrisie par rapport à ce genre. Progressivement, le lecteur se rend compte que les scènes de transition entre deux rapports font apparaître des doutes et des interrogations qui relèvent de l’intime psychologique et émotionnel. Une œuvre de genre plus sophistiquée que le tout-venant.



mercredi 6 novembre 2024

Le télescope

Les pauvres, il n’y a rien de mieux pour devenir riche.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2009. Il a été réalisé par Jean van Hamme pour le scénario, Paul Teng pour les dessins et Walter de Strooper pour les couleurs. Il comprend quatre-vingt-deux pages de bande dessinée. Il s’agit de l’adaptation du roman du même nom, paru en 1996, dont l’auteur est aussi Jean van Hamme.


Dans son appartement bondé de livres dans tous les coins et sur tous les supports horizontaux, Julien Villars a les écouteurs sur les oreilles et écoute l’interview du cycliste Mathias Vandamme pour la transformer en une autobiographie, servant de prête-plume au sportif. Julien Villars, 60 ans et 42 jours. Licencié ès lettres, deux fois divorcé, sans enfants. Écrivain spécialisé dans les mémoires de vedettes du sport ou de la chanson. Rêvait d’être Proust, Montherlant ou Mallarmé. Signes particuliers : fume deux paquets de Gitanes filtre par jour et ne bande plus depuis quatre ans. La sonnette retentit et deux de ses amis entrent dans l’appartement. Ils le saluent, et Marcello Garini se dirige droit vers le télescope pour regarder dedans et mater la voisine d’en face qui est justement en sous-vêtements rouges, en train d’ajuster son deuxième bas. Marcello Garini, dit Marcel. 60 ans et 27 jours, fils d’immigrés italiens, 1m62 pour 68kg. Cuisinier de formation, ne voit dans son travail qu’une source de fatigue et de désagréments. Dragueur invétéré, franc buveur et joueur impénitent, sans regrets ni remords. Signe particulier : est en ménage avec Adrienne, propriétaire du restaurant La Cantonade. Charles Ferignac se contente de regarder par la fenêtre, pendant que son ami monopolise le télescope. Charles Ferignac, 59 ans et 9 mois. Gérant de la plus petite agence de l’hexagone du Crédit Viticole de France. Célibataire endurci, de nature accommodante, a le défaut naïf et obstiné de croire son charme épargné par l’usure du temps. Signes particuliers : se teint les cheveux et adore les cravates voyantes avec pochettes assorties. La belle voisine reçoit un amant, et elle tire les rideaux, mettant fin au spectacle.



René Jouvert a sorti son pistolet et il effectue une descente dans un local supposé être la planque de Dédé-les-doigts-d’or. René Jouvert, 60 ans aujourd’hui. Inspecteur principal à la répression du banditisme. Veuf inconsolable depuis douze ans, deux filles mariées (avec deux cons) vivant à l’étranger. Second aux championnats interpolices de tir aux armes de poing en 1994. Signe particulier : collectionne les revolvers américains d’avant 1917. Son collègue défonce la porte d’un coup de pied : la pièce est vide, ils ont fait chou blanc. Pas tout à fait car trois autres collègues surgissent de derrière un tas de fournitures de grande taille, en lui chantant Bon anniversaire. De retour au bureau, Jouvert découvre la fête organisée par ses collègues, pendant qu’il était en mission. M. le sous-secrétaire d’état s’est déplacé en personne pour le féliciter pour ses soixante ans, lui remettre la médaille de l’ordre national du mérite, pour ses trente-huit ans de carrière exemplaire, et l’informer que l’inspecteur principal Jouvert est dès aujourd’hui admis à faire valoir ses droits à une retraite bien méritée.


Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même, et rien ne s’oppose à ce qu’un écrivain réalise lui-même le scénario pour une adaptation en bande dessinée, d’autant plus s’il s’agit d’un scénariste confirmé comme peut l’être Jean van Hamme, travaillant avec dessinateur confirmé (artiste de séries comme Delgadito, L’ordre impair, Jhen, Shane, La complainte des landes perdues). En ayant en tête le fait qu’il s’agit d’une adaptation, le lecteur peut détecter un ou deux passages littéraux, en particulier le cartouche de texte occupant une case pour présenter tour à tour chacun des cinq amis, ou le long discours de René Joubert pour faire le constat des carrières pathétiques de chacun d’entre eux. En fait, la construction du récit bénéficie de son origine première pour sa construction solide et bien articulée, et régulièrement des réparties soutenues avec une profondeur psychologique appréciable. De son côté, le dessinateur assume complètement son rôle, réalisant des cases dans un registre descriptif et réaliste qui prend en charge de montrer les personnages et les lieux, sans se contenter d’affiler les têtes en train de parler, avec un camaïeu en guise de fond de case.



Le point de départ du récit révèle tout de suite son originalité. Pour commencer les personnages principaux sont au nombre de cinq et ils sont tous sexagénaires : Julien Villars (60 ans et 42 jours), Marcello Garini (60 ans et 27 jours), Charles Ferignac (presque 60 ans, 59 ans et 9 mois), René Jouvert (60 ans aujourd’hui), Louis Seigner (60 ans et 19 jours). Ensuite, ils ont tous mené une vie sans éclat et ils font le constat de leur banalité : écrivain réduit à la fonction de porte-plume, cuisinier dans un petit restaurant possédé par sa compagne, banquier gérant la plus petite agence de France, policier arrivé en bout de carrière et veuf, comédien malchanceux reconverti dans les pubs troisième âge. Enfin, malheureux en amour, ils le vivent par procuration en observant par un télescope la voisine de Julien, qui se fait entretenir par le président directeur général d’une grosse entreprise. La case accueillant un texte sans image permet de les présenter chacun efficacement et de leur donner une solide fondation pour leur personnalité et leur caractère. Ils vont finir par avoir le courage d’aller parler en face à face à Josefine, la belle femme, et ils vont se retrouver à assurer son train de vie, ce qui ne peut pas durer longtemps au vu de leur situation économique respective.


La narration visuelle raconte cette histoire comme un roman naturaliste. L’artiste s’investit pour représenter la réalité au premier degré, comme s’il la filmait pour un documentaire. Ses dessins se montrent honnêtes avec les marques du temps sur ces sexagénaires : rides, calvitie ou ligne de cheveu qui recule, embonpoint allant au surpoids pour l’un d’eux, tenue vestimentaire quelque peu datée ou en tout cas passée de mode depuis de nombreuses années, fatigue rapide à l’effort physique et importante sudation, et même impuissance pour Julien. En face, la bonne santé et la relative jeunesse de Josefine (entre trente et quarante ans) resplendissent, ainsi que sa prestance et son goût pour les belles toilettes (un peu chères). Le lecteur apprécie tout autant les rôles secondaires, éprouvant la sensation d’en avoir déjà rencontré des comme ça : Claude Lorraine (35 ans, diplômé HEC, ne lit jamais les manuscrits qu’il publie) et sa belle chemisette, Adrienne Lafourcade (58 ans, 82 kilos de chair encore ferme, une ombre de moustache et pas un gramme d’humour, le tintement de sa caisse enregistreuse lui procure ses seuls vrais moments d’extase), ou encore Lucette Germeau (17 ans et demi, la peau sur les os, serveuse à La Cantonade signes particuliers : aucun).



Les dessins montrent également un haut niveau d’investissement de l’artiste pour représenter chaque lieu, lui donner de la consistance, le rendre palpable et réaliste. Le lecteur se rend compte qu’il visite de nombreux endroits très différents : l’appartement encombré de l’écrivain, un studio de tournage pour une publicité, un bar-restaurant de quartier, le bureau très lumineux à l’aménagement minimaliste de l’éditeur, une chambre d’hôpital, le petit appartement de Josefine, le luxueux restaurant qu’elle fréquente, le grand jardin municipal ombragé avec sa buvette ; l’étonnante mosaïque d’une quarantaine de minuscules jardins urbains, la librairie où Julien Villars dédicace son recueil de poésie (une seule lectrice), la salon bourgeois où règne une dominatrice, les bureaux luxueux du président directeur général d’une grosse entreprise de BTP, et la magnifique villa à Marbella. Ce registre de dessins a pour effet de rendre concret et réaliste le récit.


De fait, le scénariste a construit une solide intrigue dans laquelle de vrais adultes refusent de capituler devant la fatalité de leur avenir tout tracé, et devant l’âge, ayant atteint la soixantaine. Les différents éléments s’imbriquent de manière organique : l’amitié des cinq sexagénaires, le choix de mode de vie de Josefine, les finalités capitalistes du PDG Maxime Schroeder pour qui tous les moyens sont bons pour augmenter ses profits. Sans grossir le trait, Jean van Hamme met à profit l’existence de vraies malversations, les regrets de personnes arrivant à la retraite, la conjugaison de compétences variées pour atteindre un but collectif (les cinq amis formant sans le savoir une équipe pluridisciplinaire) et une femme entretenue faisant montre d’une confiance en elle à la hauteur de son charme, remplissant le rôle de muse, et un peu plus. En arrière-plan, l’intrigue évoque les liens entre le capitalisme et le monde politique avec la facilité de la corruption, le monde du paraître pour un chef d’entreprise dont la philanthropie n’est que de façade, le désir sexuel qui nécessite de payer passé un certain âge. Le scénarise a l’élégance de ne pas verser dans un cynisme de pacotille, facile et complaisant, restant plutôt dans une forme de pragmatisme futé et de circonstance.


Un roman adapté en bande dessinée par son auteur : pourquoi pas. Le lecteur averti peut détecter une ou deux transpositions littérales rappelant l’origine de ce projet. Il a vite fait de l’oublier, après avoir fait connaissance avec cinq amis tout frais sexagénaires, très ordinaires et moyens, ayant conscience de leur banalité sans éclat. La solide narration visuelle permet au lecteur de se projeter dans des endroits du quotidien normal et personnalisé, et de suivre des individus adultes qu’il pourrait croiser dans la rue ou les transports. À l’opposé de la résignation, l’intrigue montre que ces cinq amis entretiennent encore des projets, qu’ils sont susceptibles d’atteindre en mettant à profit leur savoir-faire ordinaire. Une belle histoire plus amorale qu’immorale, pragmatique sans être cynique ou blasée.



lundi 25 décembre 2023

Une nuit avec toi

À part utiliser et séduire les mecs, tu n’es capable de rien.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Maran Hrachyan, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-soixante-deux pages de bande dessinée.


Un animateur est en train de présenter un numéro de l’émission télévisuelle Faites entrer le coupable, concernant un tueur : Denis Palmier, jeune homme beau, séduisant, habillé soigneusement, un homme qui sait plaire aux femmes. Selon la police, cet homme a violé 22 femmes, dont 15 tuées et dépecées. C’était il y a plus de 20 ans, entre 1991 et 1997. Les femmes avaient toutes entre 20 et 35 ans et toujours le même profil ; grandes, fines, cheveux bruns. Abandonnant les corps dans des locaux poubelles, il en gagna son surnom : Dépeceur de poubelles ! Il est accusé de viols, de meurtres avec préméditation, et d’outrages à cadavres. Jugé en décembre 2001, il est condamné à la prison à perpétuité. Mais remontons le temps : le 25 juin 1992, la concierge d’un immeuble parisien, en sortant les poubelles, aperçoit un sac suspect, déchiré et laissant échapper du sang. Elle y fait une découverte macabre : une main humaine. Terrifiée, elle appelle la police. Les enquêteurs découvrent le corps d’une femme, coupé en morceaux et distribué dans différents sacs. Les morceaux sont sectionnés au couteau et à la scie. En ouvrant le sac, elle a vu une main et du sang partout ! Elle a hurlé pour appeler son mari. Elle était terrifiée, elle n’a pas… Pendant cette partie de l’émission, à Paris en 2018, Brune, une jeune étudiante de vingt-cinq ans, s’est maquillée et habillée pour sortir. Elle éteint son ordinateur qui diffusait l’émission. Elle sort de son appartement, habillée d’un jean, de sandales et d’un haut à manche courte, avec son sac à main et un sac avec un cadeau pour la soirée.



Brune se rend à la soirée à pied. Elle passe devant un groupe de quatre jeunes hommes sur le trottoir. L’un d’eux s’adresse à elle, en lui disant qu’elle est mignonne comme tout. Elle les dépasse en sentant leurs regards dans son dos, en train de détailler ses chaussures, son sac à main, son postérieur. Elle jette un coup d’œil en arrière. Elle arrive à la soirée qui se tient dans un appartement parisien, à l’étage. Elle salue Matisse qui lui ouvre la porte. Une quinzaine d’invités qui sont en train de papoter, certains avec une bière, d’autres en train de se rouler une clope, ou de flirter. Elle rejoint deux copines et l’une d’elle raconte un de ses rencarts, un homme rencontré sur Tinder, plutôt mignon, mais il ne parlait que de lui. Au cours de la conversation, il lui montre ses photographies de vacances en Corse. À un moment, il part à la cuisine pour chercher un truc à boire et elle en profite pour passer rapidement les photos. Elle tombe sur des vidéos porno trop chelous filmés avec son portable, puis des vidéos hardcore. C’était tellement chelou qu’elle a eu peur. Du coup, elle s’est barrée en disant qu’elle allait acheter du vin. Alex Dubois vient les saluer, répond qu’il a l’appli Tinder mais qu’il n’y va pas souvent, car il préfère les vraies rencontres.


Le début donne le ton : l’histoire d’un violeur et tueur en série, dans une émission anxiogène, le poids du regard de quatre jeunes hommes sur une femme dans la rue, une histoire de rendez-vous Tinder un peu glauque. Brune Fleury accepte bien volontiers de se faire raccompagner chez elle en voiture par Alex, mais il décide d’aller se garer chez lui, plutôt que de la déposer en bas de chez elle. La page neuf est dépourvue de mots et place le lecteur dans une vue subjective depuis le regard d’un de ces hommes : un regard sur les chaussures, puis sur la bretelle du sac à main, puis sur la manière dont Brune ne tient que la bretelle pour éviter que le sac ne ballote, puis sur son postérieur. L’intention est claire : une potentielle agression pour la détrousser, et un regard pour jauger son potentiel physique au lit. À bien y penser, il n’y a eu factuellement que l’apostrophe non sollicitée : Hé mademoiselle, vous êtes mignonne comme tout ! Mais aussi, l’émission sur le violeur en série et la présence de quatre mâles apparemment désœuvrés pèsent consciemment ou inconsciemment sur l’esprit de la jeune femme. Ou encore un homme qui marche derrière elle, la suivant dans la station de métro, la main dans la poche. Le lecteur assimile ces dangers implicitement, sans qu’ils ne soient dits.



C’est même une caractéristique de la narration de l’autrice : cinquante-quatre pages dépourvues de texte, de tout mot. Ce mode de narration visuelle silencieuse provoque automatiquement la participation du lecteur, la formulation de cause à effet d’une case à l’autre, de suite logique, et engendre rapidement des supputations. En fonction de son état d’esprit, il fait des suppositions. Par exemple, ces onze cases de la page neuf qui détaille le dos de la silhouette de Brune : s’agit-il d’une intention d’agression de l’un des hommes, ou s’agit-il du ressenti de Brune indépendamment de leurs intentions réelles ? Dans un cas comme dans l’autre, cela produit un effet anxiogène. Du coup, quand son copain Alex décide d’aller garer sa voiture dans son parking, plutôt que de déposer Brune en bas de chez elle, c’est sûr que ce n’est pas normal, d’autant plus que la discussion se tarit. En outre la radio diffuse un autre numéro de Faites entrer le coupable, l’histoire de Marc Fischer, qui a violé Lilianne Bissonnet, puis lui a asséné treize coups de couteau. C’est sûr qu’il va se produire un drame, une agression physique, un acte sexuel non consenti. Alex a forcément une idée derrière la tête.


La narration visuelle s’avère très agréable : aérée, avec une économie de texte, sept dessins en pleine page, un double page. L’artiste utilise des cases sagement rectangulaires, disposées en bande, faisant varier leur nombre en fonction de l’importance qu’elle souhaite donner à une action, ou à un simple geste, à un regard, à un objet, à un paysage. La première page commence avec huit cases de la même taille, disposée en quatre bandes de deux pour évoquer le cadrage de l’écran de télévision, ou d’ordinateur en l’occurrence. Page suivante : quatre cases de la largeur de la page pour mettre en valeur les gestes délicats de Brune se maquillant, d’abord les cils, puis les lèvres. Le nombre de cases peut varier de deux, hors les dessins en pleine page, à dix, avec l’utilisation régulière d’une page construite sur trois bandes de deux cases. Les dessins sont réalisés au crayon, puis habillés avec des couleurs réalisées à l’infographie. L’artiste donne plus de consistance à la plupart des surfaces avec des ombrages et des textures légères au crayon, tout en conservant une lisibilité parfaite. Elle dessine des personnages normaux, en bonne santé, sans être d’une beauté particulière. Elle s’attarde régulièrement sur les regards, le lecteur ne pouvant alors pas s’empêcher de se demander ce que pense le personnage, quel est son état d’esprit, en particulier celui de Brune, souvent indéchiffrable. Elle réalise de nombreuses planches ou cases mémorables : le regard en vue subjective des hommes dans la rue, l’appartement très propre d’Alex, la reprographie de la couverture de Patrick Dewaere: À part ça la vie est belle (2021) par Hrachyan et Laurent-Frédéric Bollée qu’Alex prête à Brune, les gestes déplacés et timides d’Alex, la dalle des Olympiades dans le treizième arrondissement de Paris, la voiture qui roule plusieurs cases durant pour s’éloigner de Paris, le regard d’une chouette dans un arbre la nuit, le sourire chaste et timide de Brune, etc.



Le lecteur se retrouve ainsi dans un état d’inquiétude qui monte progressivement, se demandant s’il sur-interprète des petits riens insignifiants, ou si au contraire il ne prend pas la mesure de ce qui est train de se passer. Il essaye de se faire une idée en se fixant sur les réactions de Brune, mais celle-ci est une jeune femme calme et posée, s’exprimant avec peu de mots, n’extériorisant que peu ses émotions. Dans l’instant et avec le recul, il s’avère très difficile de savoir ce qu’elle ressent, et elle réagit le plus souvent avec calme et posément. D’un côté, elle est rebutée par les avances insistantes d’Alex, puis d’un autre jeune homme qui voient tous les deux en elle une partenaire sexuelle. Le second lui indique même explicitement qu’il ne croit pas en l’amitié entre un homme et une femme. Ça n’existe pas. D’un autre côté, il dit encore qu’il estime qu’elle l’a bien cherché, et que ça n’arrive qu’à elle, comme si quelque chose de conscient ou d’inconscient dans le comportement de Brune pourrait être interprété comme des signaux de disponibilité sexuelle. Le lecteur se retrouve devant une autre ambiguïté avec une nouvelle émission de Faites entrer le coupable, cette fois-ci sur des meurtres commis par une femme, avec la façon sensationnaliste de présenter les faits, comme si elle appartenait à la même engeance que les violeurs et tueurs en série. Mais pour avoir vu les faits se dérouler, le lecteur a bien constaté qu’il n’est pas possible de les mettre sur le même plan, que ce n’est pas comparable, ce qui emporte sa conviction sur les responsabilités des uns et des autres dans ce qu’il vient de lire.


Harcèlement de rue ou simple remarque en passant, séduction féminine passive ou comportement masculin harceleur : l’autrice joue admirablement avec les ambiguïtés en s’appuyant sur une narration à forte composante visuelle, conduisant ainsi le lecteur à s’interroger. Il perçoit Brune comme une victime potentielle, et pourtant les faits ne vont pas dans ce sens. La conclusion rétablit les faits et les responsabilités, levant ainsi le doute sur le comportement d’Alex Dubois, de Pacôme Gérard Kulakowski et de Brune Fleury, et sur leur responsabilité personnelle. Éclairant.