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lundi 6 janvier 2025

Autopsie T01 Le sacrificateur

On dit qu’à partir d’un certain degré d’horreur, le cerveau disjoncte.


Ce tome est le premier d’une trilogie qui promet trois albums, trois meurtres, trois médecins légistes. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Antoine Tracqui pour le scénario, Francesca Follini pour le storyboard, Paolo Antiga pour les dessins, Antonio Giustoliano pour les couleurs, ces trois derniers appartenant à Arancia Studio. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


Bientôt juin, déjà ! … Dans un mois à peine, ce sera Midsommar. De la Scanie jusqu’au Norrland, bûchers et feux de joie célèbreront le solstice. Et consumeront les derniers souvenirs des mois de froidures. Pour elle aussi, c’est une page qui se tourne. Un nouveau chapitre qui s’ouvre. Mais avant cela, il me reste une épreuve à affronter. La psychologue n’était pas d’accord : elle a parlé Rebond d’anxiété, Réactivation du PTSD. On verra bien… Jennie Lund quitte sa chambre d’hôpital où elle a passé plusieurs mois, et elle prend le taxi pour se rendre à son rendez-vous avec la journaliste, une table en terrasse, au bord de l’océan. L’intervieweuse lui demande comment elle va, puis elle lui suggère de commencer par le début. Jennie Lund se lance.



À l’époque, les médias ont pas mal insisté sur la parenté de Jennie Lund avec le commissaire Sandström, donc la journaliste connaît déjà les grandes lignes. L’accident de ses parents alors qu’elle avait à peine trois mois, son adoption, son enfance dans un village de la côte sud, pas loin de Karlskrona… Les époux Lund ne pouvaient avoir d’enfants, ils l’ont accueillie comme un don du ciel. Elle a été choyée bien plus qu’elle n’aurait pu l’espérer. Pour autant, ils n’ont jamais voulu la couper de ses origines. Chaque année à Pâques, ils allaient en pèlerinage au phare d’Häradskär. Là où les cendres avaient été dispersées. À l’école, elle était une élève assidue, mais réservée et solitaire. Ce n’est qu’à la fac qu’elle a commencé à se faire des amis. Son dossier lui ouvrait toutes les portes, elle a choisi médecine sans hésiter. Mais elle a vite réalisé que le métier de soignant ne comblait pas ses attentes : il lui manquait quelque chose une excitation intellectuelle. Puis il y a eu ce cycle de conférences sur la médecine légale. Avec ce Russe, un certain Vlassov, qui parlait de morts célèbres, de crimes inexpliqués. Elle a tout de suite su que c’était sa voie. Par chance, elle a pu intégrer le cursus de l’institut Karolinska, à Stockholm. Un choix qu’elle n’a jamais regretté. Enfin… Jusqu’à l’hiver dernier bien sûr. La journaliste fait observer que cela les amène à Göteborg, le premier poste de Jennie. Celle-ci répond : Exact. Elle venait juste de terminer ses quatre années de formation. Elle n’aurait jamais dû être de garde ce soir-là. Normalement, il faut six mois d’ancienneté. Mais voilà, la patronne était en congrès au Canada avec la moitié du staff. Et le seul légiste titulaire, au lit avec une grippe carabinée. Elle se souvient très bien, il était 22h40 et la nuit s’annonçait calme. Voilà… C’est comme ça que tout a commencé.


Le titre, la couverture, la quatrième de couverture (Texte : des meurtres atroces, un rituel dément, une jeune légiste à la dérive : entre sang et glace, une enquête au tréfonds de la folie), tout annonce et promet un polar sérieux et angoissant. De fait, Jennie Lund, médecin légiste, a été adoptée suite à la mort de ses parents, elle est appelée sur la scène d’un crime, un vrai rituel immonde par défaut, tous les légistes avec de l’expérience étant indisponibles. Le lecteur a accès à sa voix intérieure et celle-ci parle avec la connaissance du futur : ce qui va arriver va être terrible et atroce. Il découvre la scène du sacrifice, en pleine forêt sous la neige, et il assiste à l’autopsie, commentée par le médecin légiste elle-même. La narration visuelle se situe dans un registre réaliste et descriptif, prenant bien soin d’éviter les exagérations gore ou voyeuristes. Par voie de conséquence, il se produit un effet de réel plaçant le récit dans le registre du plausible. Le lecteur acquiert la conviction de la véracité du macaron sur la couverture : le scénariste a bien exercé la profession de médecin légiste. Il en déduit que la représentation de la salle d’autopsie doit correspondre à la réalité, ainsi que le déroulement en respectant la procédure, les instruments. Il se dit qu’il en va de même pour ce qui est montré par les dessins : les tenues vestimentaires qui sont effectivement adaptées aux conditions climatiques, les uniformes, les rues et les constructions, les modèles de voiture et les accessoires.



En fonction de sa familiarité avec le genre du polar, le lecteur voit son horizon d’attente comprendre plus ou moins d’éléments. Peut-être a-t-il déjà eu l’occasion de lire des romans policiers mettant en scène Kay Scarpetta, médecin légiste, créée par Patricia Cornwell, apparue pour la première fois dans Post Mortem (1990). Dans ce cas, il s’attend à une enquête pimentée à la sauce Thriller. Ou peut-être est-il plus polar, avec une enquête révélant une facette peu reluisante de la société. Les auteurs utilisent la trame de l’enquête : un meurtre, un second, une enquêtrice, des indices, des découvertes. Dans un roman, l’écrivain peut facilement distraire le lecteur, l’orienter sur des fausses pistes, ou tout simplement lui donner trop peu d’éléments pour pouvoir prendre l’enquêtrice de vitesse. Cela s’avère plus difficile en bande dessinée, surtout quand elle est de nature réaliste. Ici, les auteurs commencent par montrer Jennie Lund en bonne santé, sortant de l’hôpital, alors que ses commentaires indiquent qu’elle va au-devant d’épreuves horribles : du coup, la tension s’en trouve diminuée d’autant puisqu’elle s’en sort saine et sauve. En outre, ils font usage à une ou deux reprises d’une coïncidence bien pratique : l’absence de médecin légiste confirmé justement la nuit de la découverte d’un sacrifice (bon d’accord, ça peut arriver), puis le fait que ce soit Shakti Kapoor (numéro deux de la brigade criminelle de Göteborg), une copine de fac de Jennie, qui se soit occupée de précédentes affaires similaires (bon d’accord, c’est possible aussi). Puis le fait que Jennie Lund découvre la date et le lieu du prochain sacrifice le jour même où il doit se produire, et comme par hasard Shakti Kapoor n’est pas joignable.


Dans le même temps, les auteurs respectent le principe d’une narration factuelle. Le lecteur remarque que cette bande dessinée semble avoir été conçue sur la base d’une chaîne de production : un scénariste qui n’est pas familier de la bande dessinée, une personne chargée du séquençage et du découpage, puis un dessinateur et enfin un metteur en couleurs. Cela permet aux artistes d’être pleinement investis dans leur tâche respective. Le dessinateur a visiblement effectué un travail conséquent de recherche et de repérage pour représenter Göteborg, ses rues, son fleuve Göta älv, quelques monuments, le centre médicolégal, quelques communes avoisinantes, le réseau routier, etc. Il fait preuve du même investissement pour représenter les intérieurs, avec des agencements différenciés, des ameublements spécifiques. Il détoure chaque forme d’un trait fin et prévis, avec un nombre d’informations visuelles souvent élevé dans chaque case de chaque page. En prenant un peu de recul, le lecteur remarque que cette sensation de densité est également générée par la mise en couleurs, elle aussi très travaillée. À la base une approche réaliste également, avec des dégradés pour rendre compte de la luminosité, ainsi que pour rehausser le relief de chaque surface. Le metteur en couleurs sait également jouer sur les nuances pour baigner une scène dans une atmosphère particulière, s’approchant d’un effet expressionniste, par exemple à base de vert sauge pour la froideur de la lumière émise par un écran, ou vert des teintes rouge-orange lors d’accès de violence.



La sensibilité du lecteur peut faire osciller son ressenti entre un contentement de découvrir une narration visuelle consistante et descriptive, ou la trouver un peu froide et impersonnelle, manquant d’une forme de point de vue. Dans les deux cas, il peut se projeter dans chaque endroit et suivre les découvertes de Jennie Lund. Une fois le petit plus de suspension d’incrédulité consentie, il sent la curiosité le gagner quant à ces sacrifices. Il découvre l’explication culturelle donnée par le spécialiste en archéologie médiévale, dépassant le folklore de pacotille pour touriste pressé. Les auteurs se tiennent à l’écart de la mise en scène sociologique de la société suédoise, s’attachant plus à cette résurgence de rituels issus du paganisme pour les dieux de la mythologie nordique, tel que le blót (sacrifice). L’intrigue s’avère bien ficelée, même si le mode d’exposition des explications met en évidence que le scénariste a plus pensé en termes de livre, qu’en termes de bande dessinée. Au travers de ces crimes rituels, le récit évoque la prédation sur les plus faibles, ainsi que la force des croyances attachées à une foi. Il n’y a pas de moquerie ou de forme de dérision de la part des auteurs, simplement la mise en scène que la foi peut être utilisée par des individus pour en asservir d’autres.


Une enquête menée du point de vue d’une jeune femme médecin légiste, sur des sacrifices sanglants. Le récit est raconté par des dessins réalistes et descriptifs et une mise en couleurs solide, donnant une sensation de réalité plausible et tangible. Il souffre par moments de maladresses provenant du fait que la bande dessinée rend visible toute incohérence, comme le nez au milieu de la figure, dans ce genre. Pour autant, le lecteur se prend d’amitié pour Jennie Lund qui veut montrer qu’elle a le niveau, dans un environnement où beaucoup de personnes semblent en savoir plus qu’elle.



lundi 25 décembre 2023

Une nuit avec toi

À part utiliser et séduire les mecs, tu n’es capable de rien.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Maran Hrachyan, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-soixante-deux pages de bande dessinée.


Un animateur est en train de présenter un numéro de l’émission télévisuelle Faites entrer le coupable, concernant un tueur : Denis Palmier, jeune homme beau, séduisant, habillé soigneusement, un homme qui sait plaire aux femmes. Selon la police, cet homme a violé 22 femmes, dont 15 tuées et dépecées. C’était il y a plus de 20 ans, entre 1991 et 1997. Les femmes avaient toutes entre 20 et 35 ans et toujours le même profil ; grandes, fines, cheveux bruns. Abandonnant les corps dans des locaux poubelles, il en gagna son surnom : Dépeceur de poubelles ! Il est accusé de viols, de meurtres avec préméditation, et d’outrages à cadavres. Jugé en décembre 2001, il est condamné à la prison à perpétuité. Mais remontons le temps : le 25 juin 1992, la concierge d’un immeuble parisien, en sortant les poubelles, aperçoit un sac suspect, déchiré et laissant échapper du sang. Elle y fait une découverte macabre : une main humaine. Terrifiée, elle appelle la police. Les enquêteurs découvrent le corps d’une femme, coupé en morceaux et distribué dans différents sacs. Les morceaux sont sectionnés au couteau et à la scie. En ouvrant le sac, elle a vu une main et du sang partout ! Elle a hurlé pour appeler son mari. Elle était terrifiée, elle n’a pas… Pendant cette partie de l’émission, à Paris en 2018, Brune, une jeune étudiante de vingt-cinq ans, s’est maquillée et habillée pour sortir. Elle éteint son ordinateur qui diffusait l’émission. Elle sort de son appartement, habillée d’un jean, de sandales et d’un haut à manche courte, avec son sac à main et un sac avec un cadeau pour la soirée.



Brune se rend à la soirée à pied. Elle passe devant un groupe de quatre jeunes hommes sur le trottoir. L’un d’eux s’adresse à elle, en lui disant qu’elle est mignonne comme tout. Elle les dépasse en sentant leurs regards dans son dos, en train de détailler ses chaussures, son sac à main, son postérieur. Elle jette un coup d’œil en arrière. Elle arrive à la soirée qui se tient dans un appartement parisien, à l’étage. Elle salue Matisse qui lui ouvre la porte. Une quinzaine d’invités qui sont en train de papoter, certains avec une bière, d’autres en train de se rouler une clope, ou de flirter. Elle rejoint deux copines et l’une d’elle raconte un de ses rencarts, un homme rencontré sur Tinder, plutôt mignon, mais il ne parlait que de lui. Au cours de la conversation, il lui montre ses photographies de vacances en Corse. À un moment, il part à la cuisine pour chercher un truc à boire et elle en profite pour passer rapidement les photos. Elle tombe sur des vidéos porno trop chelous filmés avec son portable, puis des vidéos hardcore. C’était tellement chelou qu’elle a eu peur. Du coup, elle s’est barrée en disant qu’elle allait acheter du vin. Alex Dubois vient les saluer, répond qu’il a l’appli Tinder mais qu’il n’y va pas souvent, car il préfère les vraies rencontres.


Le début donne le ton : l’histoire d’un violeur et tueur en série, dans une émission anxiogène, le poids du regard de quatre jeunes hommes sur une femme dans la rue, une histoire de rendez-vous Tinder un peu glauque. Brune Fleury accepte bien volontiers de se faire raccompagner chez elle en voiture par Alex, mais il décide d’aller se garer chez lui, plutôt que de la déposer en bas de chez elle. La page neuf est dépourvue de mots et place le lecteur dans une vue subjective depuis le regard d’un de ces hommes : un regard sur les chaussures, puis sur la bretelle du sac à main, puis sur la manière dont Brune ne tient que la bretelle pour éviter que le sac ne ballote, puis sur son postérieur. L’intention est claire : une potentielle agression pour la détrousser, et un regard pour jauger son potentiel physique au lit. À bien y penser, il n’y a eu factuellement que l’apostrophe non sollicitée : Hé mademoiselle, vous êtes mignonne comme tout ! Mais aussi, l’émission sur le violeur en série et la présence de quatre mâles apparemment désœuvrés pèsent consciemment ou inconsciemment sur l’esprit de la jeune femme. Ou encore un homme qui marche derrière elle, la suivant dans la station de métro, la main dans la poche. Le lecteur assimile ces dangers implicitement, sans qu’ils ne soient dits.



C’est même une caractéristique de la narration de l’autrice : cinquante-quatre pages dépourvues de texte, de tout mot. Ce mode de narration visuelle silencieuse provoque automatiquement la participation du lecteur, la formulation de cause à effet d’une case à l’autre, de suite logique, et engendre rapidement des supputations. En fonction de son état d’esprit, il fait des suppositions. Par exemple, ces onze cases de la page neuf qui détaille le dos de la silhouette de Brune : s’agit-il d’une intention d’agression de l’un des hommes, ou s’agit-il du ressenti de Brune indépendamment de leurs intentions réelles ? Dans un cas comme dans l’autre, cela produit un effet anxiogène. Du coup, quand son copain Alex décide d’aller garer sa voiture dans son parking, plutôt que de déposer Brune en bas de chez elle, c’est sûr que ce n’est pas normal, d’autant plus que la discussion se tarit. En outre la radio diffuse un autre numéro de Faites entrer le coupable, l’histoire de Marc Fischer, qui a violé Lilianne Bissonnet, puis lui a asséné treize coups de couteau. C’est sûr qu’il va se produire un drame, une agression physique, un acte sexuel non consenti. Alex a forcément une idée derrière la tête.


La narration visuelle s’avère très agréable : aérée, avec une économie de texte, sept dessins en pleine page, un double page. L’artiste utilise des cases sagement rectangulaires, disposées en bande, faisant varier leur nombre en fonction de l’importance qu’elle souhaite donner à une action, ou à un simple geste, à un regard, à un objet, à un paysage. La première page commence avec huit cases de la même taille, disposée en quatre bandes de deux pour évoquer le cadrage de l’écran de télévision, ou d’ordinateur en l’occurrence. Page suivante : quatre cases de la largeur de la page pour mettre en valeur les gestes délicats de Brune se maquillant, d’abord les cils, puis les lèvres. Le nombre de cases peut varier de deux, hors les dessins en pleine page, à dix, avec l’utilisation régulière d’une page construite sur trois bandes de deux cases. Les dessins sont réalisés au crayon, puis habillés avec des couleurs réalisées à l’infographie. L’artiste donne plus de consistance à la plupart des surfaces avec des ombrages et des textures légères au crayon, tout en conservant une lisibilité parfaite. Elle dessine des personnages normaux, en bonne santé, sans être d’une beauté particulière. Elle s’attarde régulièrement sur les regards, le lecteur ne pouvant alors pas s’empêcher de se demander ce que pense le personnage, quel est son état d’esprit, en particulier celui de Brune, souvent indéchiffrable. Elle réalise de nombreuses planches ou cases mémorables : le regard en vue subjective des hommes dans la rue, l’appartement très propre d’Alex, la reprographie de la couverture de Patrick Dewaere: À part ça la vie est belle (2021) par Hrachyan et Laurent-Frédéric Bollée qu’Alex prête à Brune, les gestes déplacés et timides d’Alex, la dalle des Olympiades dans le treizième arrondissement de Paris, la voiture qui roule plusieurs cases durant pour s’éloigner de Paris, le regard d’une chouette dans un arbre la nuit, le sourire chaste et timide de Brune, etc.



Le lecteur se retrouve ainsi dans un état d’inquiétude qui monte progressivement, se demandant s’il sur-interprète des petits riens insignifiants, ou si au contraire il ne prend pas la mesure de ce qui est train de se passer. Il essaye de se faire une idée en se fixant sur les réactions de Brune, mais celle-ci est une jeune femme calme et posée, s’exprimant avec peu de mots, n’extériorisant que peu ses émotions. Dans l’instant et avec le recul, il s’avère très difficile de savoir ce qu’elle ressent, et elle réagit le plus souvent avec calme et posément. D’un côté, elle est rebutée par les avances insistantes d’Alex, puis d’un autre jeune homme qui voient tous les deux en elle une partenaire sexuelle. Le second lui indique même explicitement qu’il ne croit pas en l’amitié entre un homme et une femme. Ça n’existe pas. D’un autre côté, il dit encore qu’il estime qu’elle l’a bien cherché, et que ça n’arrive qu’à elle, comme si quelque chose de conscient ou d’inconscient dans le comportement de Brune pourrait être interprété comme des signaux de disponibilité sexuelle. Le lecteur se retrouve devant une autre ambiguïté avec une nouvelle émission de Faites entrer le coupable, cette fois-ci sur des meurtres commis par une femme, avec la façon sensationnaliste de présenter les faits, comme si elle appartenait à la même engeance que les violeurs et tueurs en série. Mais pour avoir vu les faits se dérouler, le lecteur a bien constaté qu’il n’est pas possible de les mettre sur le même plan, que ce n’est pas comparable, ce qui emporte sa conviction sur les responsabilités des uns et des autres dans ce qu’il vient de lire.


Harcèlement de rue ou simple remarque en passant, séduction féminine passive ou comportement masculin harceleur : l’autrice joue admirablement avec les ambiguïtés en s’appuyant sur une narration à forte composante visuelle, conduisant ainsi le lecteur à s’interroger. Il perçoit Brune comme une victime potentielle, et pourtant les faits ne vont pas dans ce sens. La conclusion rétablit les faits et les responsabilités, levant ainsi le doute sur le comportement d’Alex Dubois, de Pacôme Gérard Kulakowski et de Brune Fleury, et sur leur responsabilité personnelle. Éclairant.



mardi 23 février 2021

Le Patient

Les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu vois.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2019. Elle a été réalisée par Timothé Le Boucher qui a tout fait : scénario, dessins, encrage, couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 290 pages.

Dans une banlieue résidentielle, au sein du lotissement Les Corneilles, une adolescente marche de nuit au milieu de la rue en short et teeshirt, avec un couteau ensanglanté dans la main droite, et du sang sur ses bras nus, ses jambes nues, et sur ses vêtements. Elle est interpellée par une voiture de police. Elle continue de marcher après les avoir regardés. Les deux agents s'approchent d'elle, la plaque au sol et lui passent les menottes. Ils l'identifient comme étant Laura Grimaud, celle qui avait été signalée par un voisin inquiet. Une équipe de police se rend au pavillon des Grimaud et découvre le massacre : les cadavres de Xavier (43 ans, le père), Muriel (46 ans, la mère), Françoise (63 ans, la grand-mère), Jules (4 ans), Quentin (10 ans), Alison (12 ans), Pierre (15 ans), et le cousin Dylan (16 ans). L'un des policiers constate que Pierre est encore en vie et il fait appeler une ambulance. 6 ans plus tard, comme chaque jour, la jeune aide-soignante Tiphane fait la toilette de Pierre Grimaud, toujours hospitalisé, toujours dans le coma. Ce jour-ci, elle s'enhardit et dépose un chaste baiser sur ses lèvres. Il entrouvre un œil et e referme aussitôt. Tiphane va chercher sa collègue plus âgée et plus expérimentée Carole qui constate également que Pierre ouvre les yeux par intermittence. Celui-ci fait des rêves entre cauchemar et délire, où apparaissent son cousin Dylan, puis sa sœur Laura, puis un corbeau. Les deux aides-soignantes reviennent dans la chambre et chasse le corbeau qui s'est posé sur son torse.

Quelques jours plus tard, la psychologue Anna Kieffer arrive dans l'hôpital et demande son chemin à la docteure Babette Cotteau qui s'occupe de Pierre Grimaud. Elle vient s'entretenir avec Pierre pour sa thérapie. La docteure Cotteau la conduit jusqu'à la chambre du patient, tout en lui expliquant que cela fait un mois qu'il a commencé à montrer des signes de réveil. Kieffer frappe à la porte de la chambre et y entre. Pierre Grimaud est allongé dans son lit, parfaitement immobile, les yeux fermés. Kieffer va voir la vue à la fenêtre, et il entrouvre leurs yeux. Il parvient à articuler un faible bonjour. Anna Kieffer s'assoit sur la chaise des visiteurs, se présente et explique ce qu'elle est venue faire : elle est là pour l'écouter et il peut commencer avec ce qui lui passe par la tête. Pierre se tait pendant un instant puis commence à parler : les infirmières disent qu'il a la meilleure chambre qu'elle est spacieuse, et qu'il a vu sur les arbres. Il continue : il a peur tout le temps, même du mouvement des oiseaux les branches. Comme il ne peut pas bouger, il a le sentiment que n'importe quoi pourrait lui arriver et qu'il serait incapable de réagir. La nuit il a parfois l'impression que quelque chose se tient au-dessus de lui et l'écrase, une silhouette noire menaçante. Kieffer lui indique qu'il est en sécurité ici.


En 2017, Thimoté Le Boucher avait sorti un excellent album : Ces jours qui disparaissent, un thriller à la narration visuelle douce, au rythme lent, mettant le personnage principal Lubin, et le lecteur face au principe de réalité, avec implacabilité inévitable. La séquence d'ouverture dure neuf pages, pendant lesquelles le lecteur assiste à la fin du massacre des Corneilles, l'arrestation de la coupable, la découverte des corps, le survivant inconscient. Les dessins sont toujours aussi doux avec un trait d'encrage très fin pour le détourage, des lieux et des accessoires dessinés avec simplicité tout en incorporant un bon niveau de détails, une mise en couleurs pastel dans des teintes foncés apportant une forte consistance à chaque élément représenté. Le lecteur est immédiatement accroché par ce fait divers atroce, le meurtre de sept personnes d'une même famille par la fille un peu attardée. Il découvre que l'enjeu du récit est de découvrir ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Laura Grimaud (17 ans) a-t-elle bien commis ces meurtres ? Ou est-ce que les événements se sont déroulés autrement ? Il est vraisemblable que l'esprit de Pierre contient des informations sur les circonstances du drame, mais qu'ils ont été profondément refoulés à la suite du traumatisme. Le récit s'inscrit donc un registre d'enquête policière. Il se produit un ou deux autres événements qui font que le récit passe dans le registre du thriller, comme la découverte qu'Anna Kieffer était la psychologue suivant Laura pendant l'enquête et que celle-ci s'est suicidée peu de temps après avoir été arrêtée.

Les dessins montrent les environnements de manière clinique : des traits de contours fins et réguliers, des vêtements propres, des lieux propres, même le pavillon bon marché de la grand-mère de Pierre, des immeubles propres et sans une seule marque de l'usure du temps même dans une banlieue défavorisée, des sols et des murs impeccables. Cela peut produire une impression de froideur ou de distanciation chez le lecteur. D'un autre côté, l'artiste choisit des cadrages qui mettent en valeur la profondeur de chaque lieu, sans s'économiser sur ce qu'il y a à dessiner : de la vue du ciel de l'hôpital et de la ville qui l'entoure, à ses espaces verts, en passant par la salle d'activité commune, la piscine pour la thérapie physique, ou encore les chambres des différents patients. À chaque fois, la prise de vue permet de voir comment les personnages habitent ces lieux, comment ils en utilisent les accessoires, comment ils s'y déplacent en fonction de la géométrie des lieux et des obstacles. Du coup, l'impression de lieux tout neufs et artificiels disparaît car le lecteur voit bien qu'ils sont utilisés et habités au quotidien.


L'impression donnée par les personnages peut également s'avérer un peu déstabilisante au premier regard. En fonction de sa bédéthèque, le lecteur peut y voir plutôt l'influence des mangas, ou plutôt l'influence des bandes dessinées pour la jeunesse. Effectivement, la plupart des visages sont lisses, sans rides, que ce soient les patients adolescents ou jeunes adultes, ou les adultes plus âgées comme madame Pinsolle qui aimerait bien toucher Pierre, ou l'inspecteur Henri Carrier visiblement plus proche de la retraite que du début de sa carrière. Mais là encore, les autres caractéristiques des dessins font que ces personnages acquièrent une véritable identité graphique reflétant leur âge et leur condition. Le lecteur peut ne pas y prêter attention et juste le ressentir, mais à une ou deux reprises l'évidence s'impose à lui. La première fois se produit quand Anna Kieffer fait une remarque sur le sweatshirt que porte Pierre dans son lit. Le dessinateur porte une réelle attention aux tenues vestimentaires qui sont choisies en fonction de la personnalité de l'individu, de sa position sociale (les chemisiers de prix d'Anna) et de son occupation du moment. S'il n'a pas fait attention à ce détail, cela devient manifeste avec le pull tricoté que madame Pinsole offre à Pierre. Rétrospectivement, il se dit que le joli serre-tête avec un nœud rose de Tiphane est aussi révélateur de son caractère.

Qu'il y fasse sciemment attention ou non, le lecteur plonge donc dans un thriller psychologique dans lequel l'auteur a soigneusement conçu chaque élément graphique, chaque information visuelle. Arrivé à la page 40 (sur 290) de la bande dessinée, il devient apparent que le massacre des Corneilles est survenu dans un environnement spécifique : le caractère de la mère, la stratégie d'adaptation du père, la relation entre la grand-mère et sa fille, le milieu défavorisé, le retard mental de Laura, l'arrivée du cousin Dylan. Cela peut paraître un peu chargé, mais l'auteur montre une vie de famille plausible, sans maltraitance physique, mais avec une agressivité latente de la mère. La grande force de Le Boucher est de ne pas mettre les pieds dans le plat en étant le plus explicite possible, mais de rester majoritairement dans les sous-entendus.


Du coup, le lecteur est dans l'incapacité d'empêcher son cerveau de gamberger, d'essayer de reconnaître des schémas, d'établir des connexions logiques pour aboutir à des suppositions qui seront confirmées ou infirmées par les informations présentes dans les séquences suivantes. Il prend bien sûr fait et cause pour la victime, que ce soit Pierre dont le visage porte la marque des lacérations au couteau, que ce soit Laura victime des remarques méchantes de sa mère, que ce soit Anna portant la culpabilité du suicide de Laura, que ce soient les autres patients de l'hôpital (Bastien muet et en fauteuil roulant après un accident de la route, Max qui a perdu ses deux jambes après un accident de scooter, une jeune femme atteinte d'un cancer). Il relève les petites remarques en coin qui atteste que tout le monde n'est pas animé de bonnes intentions et que la méchanceté est bien présente chez certains, au moins au point de faire quelques crasses. Il est également tiré de la douceur ambiante par des remarques qui sortent de la banalité affligeante des échanges pour faire la conversation, avec l'évocation du mythe d'Actéon et son interprétation psychanalytique, ou encore le phénomène de reproduction sociale, l'explication de la paralysie du sommeil.

Le lecteur commence ce récit à la narration visuelle douce et solide, un peu froide pour les décors, comprenant qu'il s'agit d'un roman policier dans lequel il s'agit de comprendre comment est survenu le massacre des Corneilles (une jeune fille de 17 ans assassine tous les membres de sa famille dans le pavillon de banlieue) et comment il s'est déroulé. Les dessins propres sur eux donnent vie aux personnages, sans impression de voyeurisme ou de sensationnalisme. Le malaise s'installe progressivement, des petits éléments dissonants de ci de là qui amènent le lecteur à se poser des questions sur la fiabilité de certaines déclarations, à participer lui-même aux déductions. Il est ferré et totalement impliqué, incapable de décrocher de ce thriller extraordinaire, aux personnages abimés tout en restant attachants, voyant très bien que tout cela ne peut que mal finir, sans pour autant savoir quelles seront les victimes suivantes, ni qui est vraiment coupable de quoi. Du grand art.