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jeudi 7 novembre 2024

Djinn T05 Africa

Pour s’enrichir, il faut de l’ombre. La corruption fuit la lumière.


Ce tome fait suite à Djinn T04 Le Trésor (2004) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le premier tome du cycle Africa, composé de cinq albums. Sa parution originale date de 2005. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant l’Afrique comme une carte rouge avec un cœur qui bat au rythme des mythes et des légendes, des sociétés secrètes qui refusent l’image de l’homme blanc. Puis il fait rapidement mention de l’Afrique noire passant sous la domination de l’Europe, se transformant en colonies ou en protectorats entre 1880 et 1910, de la distribution des colonies allemandes, par la Société des Nations, à la France, l’Angleterre, la Belgique. Il finit par cette formule : Il y a dans ce volume des cages qui s’ouvrent mais aussi des masques qui se taisent.


L’homme n’est rien face aux légendes, aux mythes. Charles Augery l’a appris à ses dépens. Il se trouve dans la jungle, à l’orée d’une immense caverne, entouré par des cadavres d’Africains, en train d’écrire des notes dans son carnet. Il lui reste encore trois cartouches. La dernière sera pour lui. Il commandait le comptoir de Manokko. Il disposait d’une vingtaine d’hommes pour y faire régner l’ordre. Un ordre tout relatif mais qui convenait aux principaux marchands de la place. Une réglementation stricte aurait gêné leur négoce. Pour s’enrichir, il faut de l’ombre. La corruption fuit la lumière. Il était donc un homme de l’ombre. L’alerte fut donnée par le père Anselme. Un navire s’était échoué sur le grand fleuve, à hauteur des trois pointes. À deux heures de tout avant-poste. Il fit aussitôt affréter une barque et emmenait avec lui une partie des hommes. Comment aurait-il pu deviner ?…



La pirogue accoste le grand navire sur le fleuve, Charles Augery et ses hommes montent à bord et ils découvrent un carnage sanguinolent. Le pont est jonché de cadavres, il y a du sang partout. Un des hommes découvre une femme blanche : elle vit encore. Dans un sursaut, elle reprend connaissance et elle tire sur Augery, qu’elle rate. Il ordonne qu’on lui retire son arme. Elle a juste le temps de murmurer quelques mots à propos d’une perle noire. Pour lui-même, Augery note la perle noire, celle des légendes, celles qui orne l’oreille de la déesse Anaktu, la déesse des fièvres et des anéantis, ce qui pouvait arriver de pire. Les soldats emmènent Miranda Nelson sur un brancard. L’un d’eux a découvert une photographie : Miranda, Harold Nelson, Jade et leur petite fille. Il en déduit que l’autre femme a peut-être été enlevée. Un autre homme s’approche d’Augery, tenant dans sa main le casse-tête qui doit appartenir au sorcier de la tribu, le symbole de son pouvoir, de la force que lui a transmise Shango. Augery en déduit qu’il voulait que l’on sache : un sorcier guide à nouveau la vaillante tribu des Orushi, et ceux-ci ont repris le sentier des révoltes.


S’il a lu le premier cycle, à la vue de l’image de couverture, le lecteur sait qu’il va au moins retrouver Jade, et sa sensualité. À la lecture de l’introduction du scénariste, il situe le récit : peu de temps après la première guerre mondiale. Il constate que Dufaux évoque le contexte historique, et il sait par avance qu’il s’agit d’une toile de fond que l’auteur accommodera à sa sauce, car il ne s’agit pas d’une série historique. Le respect des événements et de la réalité historique passe après les forces structurantes de l’intrigue, et il est foulé au pied si l’histoire en est plus belle. La page d’ouverture peut évoquer celle de la série Conquistador (2012-2015, 4 tomes) réalisé avec Philippe Xavier, et par analogie Croisade (2007-2014, 8 tomes) avec le même dessinateur. La première mettait en scène Hernando del Royo, un soldat espagnol des troupes de Hernán Cortés (1485-1547) lors de son invasion de l’empire aztèque, dans un étrange processus d’acculturation. Dans Croisade, Gauthier de Flandres suivait un cheminement similaire de découverte d’une autre culture, également étrangère, également parcourue de valeurs différentes et d’une mythologie propre. À l’évidence, Charles Augery fait partie des colons qui profitent des ressources de l’Afrique pour faire leurs affaires, et pour leur enrichissement personnel, en mettant à profit l’asservissement des populations locales. C’est à son tour de se trouver dans une situation où il se heurte aux forces culturelles de cette région du monde, qui le dépassent et le broient.



D’une certaine manière, le lecteur peut entretenir les mêmes a priori négatifs à l’encontre de ce deuxième cycle qu’à l’égard du premier : l’utilisation d’une imagerie coloniale et exotique, viciée par un point de vue de supériorité coloniale, avec une appropriation honteuse pour un divertissement superficiel. Une sorte de retour aux romans d’aventure de la fin du dix-neuvième siècle où l’homme blanc apportait la civilisation aux sauvages. Sauf que… Dès le début, les représentants de l’homme blanc sont en danger, en position d’infériorité, ne comprennent rien aux forces en présence. En outre, les autochtones ont repris le sentier des révoltes, et indiquent régulièrement que les blancs vont devoir repartir chez eux : le contraire de l’apologie de la colonisation. Cependant, il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique : l’objet n’est pas de rétablir la vérité historique, et dépeindre le pillage des ressources naturelles exploitées par l’esclavage des populations locales, maintenues dans la terreur par des exécutions sommaires et la torture immonde. De prime abord, il s’agit d’un récit d’aventures : un trio amoureux dont l’une des femmes est considérée comme la réincarnation d’une déesse, l’homme est enlevé et emmené en captivité avec elle, et la troisième est laissée pour morte, au cours d’une expédition désastreuse, menée par un aventurier sur le retour, uniquement intéressé par l’appât du gain.


Il est possible aussi que le lecteur se lance dans ce second cycle avant tout pour la beauté de la narration visuelle qu’il avait appréciée dans le premier. L’artiste continue de réaliser des dessins mêlant un détourage à l’encre noire, par des traits très fins, des principales formes, et l’apport de matière, de textures et d’ambiances lumineuses par la couleur directe. Dès la première page, le lecteur tombe sous le charme du feuillage verdoyant, passant d’un jaune pâle en plein soleil à un vert profond pour les feuilles à l’ombre. Il voit le calme de l’étendue d’eau du fleuve dans une magnifique aquarelle dans la troisième planche, avec le vert des arbres sur la rive lointaine.il prend le temps de regarder l’effet des hautes herbes jaunes de la savane dans la planche cinq. Il ressent comment la sensation de l’eau peut changer du tout au tout entre sa couleur orangée sous un soleil zénithal, et le bleu un peu boueux d’un marigot. Il remarque comment le bleu devient plus profond pour l’eau de la large rivière vue à la nuit tombante depuis la terrasse de l’hôtel des Nelson, et comment la même eau redevient orangée sous le soleil pour se marier avec la teinte des flammes, Jade ayant l’intuition qu’ils vont la purifier par le feu. Plus loin, il ressent un frisson en comprenant que les jolies nuances violettes correspondent au sang versé lors du massacre sur le navire.



Comme dans le premier cycle, la sensibilité artistique d’Ana Mirallès habite chaque séquence, infusant son interprétation, sa vision de clichés visuels éculés, de nuances, avec des nouveaux sens, d’un point de vue personnel. Dans la première planche, la jolie silhouette de Charles Augery évoque celle d’Indiana Jones avec sa chemise blanche, son pantalon beige, son chapeau à large bord, et son arme à feu au ceinturon. Toutefois son expression désemparée, sa prise de notes appliquée dans son carnet font ressortir son désarroi et sa fragilité, plutôt que sa virilité. Le même Augery menant une colonne de soldats noirs en uniforme fait apparaître leur acceptation de servir et de suivre, mais aussi leur identité et la possibilité qu’ils laissent tout en plan là, pour aller mener une autre vie. Comme dépeint sur la couverture, Jade se retrouve attachée et nue dans une case, avec quatre femmes venant peindre des motifs blancs sur son corps. Le lecteur se souvient de la force de caractère de cette femme, de sa maîtrise des techniques de la séduction et de l’amour : il ne la voit pas comme une victime, mais comme une personne dotée de compétences lui permettant de conserver un détachement et du recul sur une pratique qu’elle sait analyser et interpréter. Le scénariste a conçu son récit en pensant à sa dimension visuelle et l’artiste s’approprie chaque situation avec virtuosité et sensibilité pour donner à voir ce qui s’y joue au-delà des simples actions. Le lecteur se retrouve encore plus consterné que les Nelson et Jade, devant la débandade du spectacle pathétique de Tiger Thompson. Il ressent tout le courage qu’il faut à Charles Augery pour se tenir droit face à Soyo, le frère d’Ebony, qui fait une tête de plus que lui et qui, nu, le domine par son aura et sa confiance en lui.


Ce cycle Africa commence comme une étape du tour du monde du trio formé par Jade, Harold Nelson et Miranda Nelson, dans un pays d’Afrique colonisé, c’est-à-dire des étrangers en terrain conquis, mettant à profit leur avantage économique qu’est l’argent. Les auteurs mentionnent d’ailleurs que Jade envisage de faire donner des coups de fouets à Miss Goldway en Angleterre qui a laissé leur enfant monter dans les greniers ce qui a occasionné sa chute. La cupidité et la culpabilité des colonisateurs et exploiteurs de tout poil sont bien présentes en toile de fond, sans être le thème central du récit. La séduction et les relations sexuelles restent également présentes, ainsi que la nudité, soit culturelle pour Ebony dont la tenue laisse les seins à l’air, soit dans une forme ritualisée pour Jade. Cette dernière remarque la présence de Kémono dans la rue, au premier regard, consciente de l’attirance magnétique immédiate, quasi animale, ainsi que la conscience d’un lien d’ordre spirituel. À nouveau, le surnaturel joue un rôle déterminant dans l’intrigue, comme dans le premier cycle : cette dimension qualifiée de djinn dans le titre, ces rites présents dans une autre culture, développés au fil des siècles parmi les peuples de cette région du monde. Les auteurs ne portent pas de jugement sur ces croyances. Le scénariste intègre une conviction présente dans la plupart de ses œuvres : l’existence de forces qui dépassent la raison et le rationalisme, qui se manifestent de manière différente d’une culture à l’autre, tout en étant d’essence similaire.


Au départ, le lecteur respecte les auteurs pour se lancer dans un récit d’aventures à l’ancienne, tout en reconnaissant les méfaits du colonialisme, sans pour autant que son procès soit le point focal du récit. La narration visuelle de l‘artiste enchante toujours autant par son élégance, sa richesse, ses couleurs, ses ambiances, sa capacité à présenter des situations stéréotypées en leur rendant du sens et un point de vue personnel. L’intrigue intègre plusieurs groupes avec des intérêts différents et conflictuels, mêlant séduction, contexte historique adapté en fonction du récit, aventures spectaculaires, confrontations meurtrières, situations à haut risque, et une dimension spirituelle originale. Formidable.



jeudi 24 octobre 2024

Djinn T04 Le Trésor

On n’arrête pas un mystère, votre excellence.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 3 - Le Tatouage (2003) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le dernier tome du cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2004. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant les particularités de l’écoulement du temps dans la série, ainsi que l’exil de Abdülhamid II déposé par les Jeunes Turcs et leur tentative pour récupérer les avoirs qu’Abdhülhamid détient dans différentes banques, pour finir avec le sort probable des oiseaux relâchés et des femmes libérées, certainement très différent de ce qu’il a préféré pour son récit.


Dans les années 1950, en plein désert, un groupe de trois véhicules tout-terrain à quatre roues motrices avance à vive allure. Passagère dans l’un d’eux, Kim Nelson réfléchit : elle est à la recherche d’un trésor. Ou d’une folie. Car c’est une folie de croire que le passé peut répondre aux questions du présent. Mais cette folie, elle veut l’assumer. Il y a des années de cela, une autre caravane s’était enfoncée dans le désert, à la poursuite du même mirage. Une djinn y participait et c’était sa grand-mère. Elle en est revenue, elle… Mais les autres ? … C’était en 1912. Dans l’ambassade d’Angleterre à Istanbul, L’ambassadeur sir Hawkings descend au sous-sol pour essayer de poser des questions au soldat allemand rescapé de l’expédition de Von Henzig, visant à s’approprier le trésor du sultan Murati. L’homme est désemparé tenant un discours décousu dans lequel il est question de là où ça siffle, là où ça rampe, d’une femme si belle dans ses voiles qui dansaient et qui était un démon, Jade… Toujours dans la voiture, Kim Nelson repense à sa grand-mère qui était belle et que l’on qualifiait de démon. Elle se souvient que les autres lui disent qu’elle a changé. Elle se souvient de sa dernière discussion avec Dame Fazila du massage prodigué par Muslim sur son corps nu, devant toutes les autres filles de l’établissement également nues. Le mot Jade était apparu au creux de ses reins, comme un tatouage au henné. Les autres femmes s’étaient écartées, effrayées.



C’est à ce moment que Amin Doman entre dans ce grand hammam et qu’il souligne que Kim Nelson dispose maintenant du pouvoir d’être riche. Elle n’aura qu’un mot à dire, une formule à prononcer, et la grande porte va s’ouvrir, celle du temple qui contient le trésor. Il ne reste plus qu’à fixer la date du départ. Ibram Malek lui fait sèchement observer qu’il faut de l’argent pour monter une telle expédition. Doman reconnaît que c’est vrai et qu’il est irrémédiablement ruiné, un état qui ne lui convient guère, en fait. Dame Fazila intervient dans la discussion : elle financera le matériel dont ils ont besoin, contre cinq pourcents de tout ce qu’ils trouveront. Kim précise que ce sera pris sur la part de Doman. Fazila ajoute une autre condition : Doman doit lui livrer Kémal, car il a battu une de ses courtisanes, il doit payer. Domal n’hésite pas un instant : il accepte. Un groupe d’une vingtaine de courtisanes nues armées de verges marchent sur Kémal et se vengent, Ziria en tête.


Fin du premier cycle, c’est-à-dire la promesse de la résolution des principaux conflits de l’intrigue. Le lecteur garde à l’esprit que le scénariste se sert des faits historiques comme d’une toile de fonds dont il s’autorise à modifier des détails et même des faits pour servir son récit, car il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique, mais d’un conte proposant sa propre interprétation de la créature malfaisante appelée Djinn. Pour autant, il prend soin dans son introduction d’évoquer la passation de pouvoir qui s’est opérée en Turquie. Il écrit : Le 28 avril 1909, le sultan calife Abdülhamid II quitte son palais de Yildiz pour la gare de Sirkeci où un train spécial l’attend qui le conduira en Salonique. Il continue : C’est l’exil, la fin d’un règne, d’une certaine idée de l’empire. Il sera remplacé sur le trône par son frère cadet, Mehmed V Resad. Dans ce même paragraphe, il évoque l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs, et leur tentative pour récupérer les avoirs qu’Abdhülhamid détient à la Deutsche Bank, la Banque Ottomane, et le Crédit Lyonnais, puis la Sublime Porte (porte d'honneur monumentale du grand vizir à Constantinople), jusqu’à l’Armistice, et le décès du sultan déchu le dix février 1918. Le lecteur dispose ainsi des éléments historiques lui permettant d’apprécier le décalage avec les événements de la bande dessinée : le sultan (fictif) Murati abdique en 1912, au lieu de 1909. Ainsi il est bien question de son abdication et de son trésor, mais réappropriés et réaménagés dans une œuvre de fiction, dont le centre intérêt se trouve dans ses personnages fictifs, et le symbole de la djinn.



Certes le lecteur souhaite connaitre le dénouement du récit, l’issue de la double chasse au trésor (en passant, il se rend compte qu’il s’agit du même trésor à quarante années d’intervalle), tout en sachant déjà que Miranda Nelson et sa petite-fille Kim ont triomphé de l’épreuve la plus redoutable et la plus exigeante. Avant, il entame sa lecture en savourant par anticipation le plaisir de pouvoir se projeter dans cette Turquie aux contours fantasmés, à la fois par sa sensualité (ce lieu évocateur du harem), à la fois par la possibilité du surnaturel. Il se trouve transporté dans cet ailleurs dès la première page, avec cette grande étendue désertique au relief chahuté par les formations rocheuses, en contraste total avec la belle bâtisse de forme rectangulaire, ses beaux escaliers en extérieur et ses arbres et arbustes bien taillés, modelés par la main de l’homme. De page en page, le lecteur prend le temps d’observer chaque lieu, le détail des aménagements naturels ou construits, et l’ambiance lumineuse : le grand salon de l’ambassade et ses rideaux dorés, l’infirmerie en sous-sol et son mobilier froid et métallique, le hammam de Dame Fazila et son air saturé d’humidité, les magnifiques dorures de la grande salle du palais du sultan, l’émouvant envol des oiseaux au-dessus du toits des bâtiments du palais dans une vue en plongée, la chaleur sèche de la tempête de sable, la caverne irréelle baignée de rouge en souterrain telle une antichambre de l’enfer, la nuit tombante sur le désert le nimbant d’un bleu céleste, une dernière déambulation sous les hautes voûtes du souk, une vue en hauteur sous la coupole de la mosquée bleue. Autant de lieux rendus enchanteurs et uniques.


La collaboration entre le scénariste et l’artiste se voit à chaque page, avec des moments mémorables, à la fois grâce à la situation imaginée par Dufaux, et par la mise en scène de Mirallès. Le lecteur se souviendra longtemps de ce groupe de femmes nues avec des variations de morphologie (ce n’est pas un groupe de modèles féminins avec toutes la même silhouette) marchant droit vers lui, armées de cravache. Comme dans les tomes précédents, la nudité reste présente, uniquement mise en œuvre quand elle est indissociable de la séquence, ce qui se produit deux fois, la première dans le hammam, la seconde lors d’une partie de jambes en l’air à trois. Le lecteur n’est pas près d’oublier cette page avec deux cases de la largeur de la page, la première correspondant à l’envol des oiseaux libérés, la seconde au regroupement de toutes les femmes du harem (il n’aurait pas imaginé qu’elles étaient aussi nombreuses). Puis vient le moment de pénétrer dans le temple qui abrite le trésor, ce qui se passe en deux phases. Dans la première l’artiste montre une tempête de sable, sous l’effet du simoun, pendant six pages. L’effet de sable voletant est réalisé en couleur directe, produisant une sensation étouffante. Les aventuriers finissent par découvrir une mince fente dans la très haute paroi rocheuse, dans laquelle ils pénètrent, le tout-terrain paraissant minuscule… et le lecteur supposant comme une connotation sexuelle sciemment mise en scène.



Les aventuriers parviennent enfin à la salle du trésor, qui elle aussi présente une forme très particulière, ou plutôt qui dégage une ambiance très marquée, dans des tons rouge orange, un phénomène vraisemblablement surnaturel très troublant. Le scénariste a joué cartes sur table dans son introduction : Le temps ne cesse de se contracter et de se dilater dans Djinn. Alors qu’elle pénètre dans la première enceinte en tout-terrain, Kim Nelson observe les ossements de la précédente expédition, jonchant le sable… et quarante ans plutôt Jade éprouve la sensation d’entendre un bruit de moteur en traversant la même zone. Une séquence des années 1950 se transforme en séquence de 1912 sur une même page. Alors que Kim Nelson, Ibram Malek et Amin Doman se tiennent devant le gardien du trésor très inattendu, le lecteur peut s’interroger sur la mise en scène. Il peut la percevoir comme une forme d’hallucination collective, Malek faisant référence à un gaz hallucinogène. Dans le même temps, la réalité concrète du trésor fait sens, ainsi que son évolution d’une époque à la suivante.


En tournant la dernière page de ce cycle, le lecteur prend un instant pour repenser aux deux héroïnes. La dernière séquence est consacrée à Kim Nelson : elle apparaît alors comme le personnage principal. Elle avait décidé de ce voyage en Turquie, avec un objectif très personnel et très concret. Elle a fait le choix conscient d’un apprentissage impliquant des compétences sexuelles. Sa détermination lui a permis d’aller jusqu’au bout, pour atteindre le but qu’elle s’était fixé, en refusant d’être une victime ou de se résigner à subir, en réalisant cet apprentissage à la fois en respectant les points de passage obligés (en particulier la nudité publique et des relations sexuelles avec des partenaires non choisis), à la fois en l’accomplissant en restant maître de ses pensées, en développant l’état d’esprit lui permettant de le considérer comme des pratiques professionnelles ou des techniques à maîtriser, tout en conservant sa personnalité intègre… et en en sortant forcément transformée. À comparer son comportement en début de récit et en fin, elle est devenue plus autonome, plus confiante en elle en ayant réussi à se dépasser, libérée des injonctions implicites de la société, d’une certaine manière révélée à elle-même, et émancipée. L’autre personnage principal apparaît comme étant Jade, qui est elle-même passée par les mêmes étapes que Kim Nelson avant le début du récit, et qui triomphe d’épreuves d’une nature différente, pour elle aussi passer à une autre phase de sa vie, avec également un degré d’émancipation plus élevé. À côté d’elles, les personnages masculins deviennent secondaires, au mieux un peu fades, au pire veules, mesquins et pitoyables.


Fin du premier cycle : le scénariste tient les promesses implicites, de faire aboutir son intrigue principale, avec des résolutions consistantes. Sa complicité avec l’artiste éclate à chaque page, avec des pages mémorables. La narration visuelle a gagné en confiance, en originalité, en saveurs, avec quelques touches malicieuses. Les auteurs sont partis du cliché qu’est le harem à une sauce orientalisante à l’européenne, pour construire un récit riche et surprenant, dans lequel deux femmes surmontent des épreuves terrifiantes, aussi bien physiques que mentales, et en sortent vainqueuses, en ayant conservé leur intégrité personnelle.



jeudi 10 octobre 2024

Djinn T03 Le tatouage

Une illusion de plus mais qui fait courir le monde.


Ce tome fait suite à Djinn T02 Les 30 clochettes (2002) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2003. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, citant T.H. Lawrence, et pointant du doigt que les voiles tombent comme les illusions, et qu’il est peut-être trop tard pour s’évader. Le tatouage est entré dans la peau, on ne peut plus l’effacer.


Première moitié des années 1910, le sultan Murati reçoit le photographe Samuel Goldman qui l’écoute très attentivement et avec déférence. Le sultan lui explique qu’il cherche une femme. Et pour ce qu’il représente, pour le nom qu’il porte, il n’y a rien de plus humiliant : un sultan n’a pas à chercher, il prend. Aussi le sultan indique à son interlocuteur qu’il l’écoute, car il reste persuadé qu’il faudra peu de temps au photographe pour retrouver Jade sa favorite. Goldman bafouille une réponse : Harold Nelson l’a pris par surprise car il ne semblait préoccupé que du sort de sa femme. Goldman n’y comprend rien. Le sultan prononce le nom de son garde qui se tient derrière le photographe : Youssouf. Ce dernier pointe un revolver sur la tempe du blanc et il lui indique qu’il a trois jours pour retrouver sa maîtresse. Il ajoute : passé ce délai il viendra au photographe, pour prendre sa tête, et il tient ses promesses comme sa réputation en atteste, celle de Youssouf Sarki.



Dans les années 1950, Kim Nelson pénètre enfin dans la pièce où se tient Ebu Sarki. Ce dernier lui indique qu’elle peut entrer sans crainte. Il ajoute qu’elle est belle : Asherdan l’avait prévenu, il avait essayé de la décrire, avec des mots bien pauvres. Elle répond qu’Asherdan était trop occupé à compter pour la décrire, compter les trente clochettes. Elle présente la dernière dans sa paume de la main, à son hôte. Elle a accompli le rite, ce qui lui permet d’enfin adresser la parole à Sarki. Il commente : trente clochettes, trente corps d’hommes qui l’ont possédée à leur guise, selon leur plaisir. Elle confirme : il s’agissait bien de leur plaisir, non du sien. Il répond qu’elle parle comme une djinn, et qu’une djinn se met nue lorsqu’elle s’adresse à son maître. Kim Nelson s’exécute et dévoile son corps. Elle reprend la parole : elle est venue lui demander une faveur, un homme est enfermé dans ses geôles. Elle lui demande de lui laisser la vie sauve, et elle fera tout ce qu’il voudra. Ebu Sarki est surpris : elle aime cet homme, il croyait une djinn incapable d’aimer. Elle est donc prête, si elle a réussi l’épreuve des clochettes, prête à recevoir ses invités à lui, les satisfaire comme il se doit. Elle devra abandonner toute insolence. Il la qualifie de djinn. Elle sort dehors en se demandant pourquoi il l’appelle une djinn. Satisfaire les invités de Sarki : elle se demande si est devenue une prostituée. À l’intérieur, Ebu Sarki a acquis la conviction que c’est elle, c’est bien elle, la femme qu’il attendait depuis si longtemps.


Le lecteur ressent un contentement immédiat en découvrant le début de ce troisième tome : chacune à leur époque, Miranda Nelson et Kim Nelson ont triomphé de l’épreuve des trente clochettes. Ce parcours consistait à satisfaire trente partenaires sexuels différents qui leur étaient imposés. Dans le même temps, Miranda a majoritairement couché avec des femmes raffinées, et Kim avec des hommes grossiers et rudes. Les deux ont tenu bon jusqu’à la trentième clochette, ravalant leur orgueil, se soumettant aux humiliations telles que la nudité publique, ou les relations qui leur répugnent physiquement ou émotionnellement. Le temps de ces rapports au consentement au mieux douteux est passé, et ces deux femmes en sortent plus fortes, libérées de tabous sociaux, dissociant bien une activité sexuelle s’apparentant à une compétence physique, et une activité sexuelle fondée sur les émotions. Ainsi lorsqu’elle se dénude devant Ebu Sarki, Kim Nelson a conscience de sa beauté physique, et sa réaction est dépourvue d’humiliation : il s’agit d’une action à accomplir dans le contexte de cette relation, sans sentiment ou émotion, une forme de conformisme à une convention sociale attestant de sa compétence physique. Puis vient une scène de séduction toute entière dans la manipulation entre Jade qui se dénude à dessein, et Harold Nelson comprenant parfaitement les intentions de cette femme et l’enjeu du moment.



Dans ce tome, les scènes de séduction et de rapport sexuel conservent toute leur sensualité. Les auteurs conservent cette dimension au cœur de leur récit, sans que cela ne devienne un prétexte, ou que la nudité soit mise systématiquement en avant afin de conserver l’attention du lecteur (pré)pubère. Kim se met nue devant Ebu Sarki : son corps se détache sur la robe qu’elle a ouverte avec les bras encore dans les manches, son regard toujours aussi assuré, elle accomplit un geste purement technique devant cet homme, consciente de sa beauté, un moyen pour arriver à une fin, un état d’esprit d’experte maîtrisant son art, à l’opposé de celui d’une victime résignée. Dans une scène suivante, c’est au tour de Jade d’user de ses charmes pour séduire : elle aussi met en œuvre des gestes calculés pour plus de sensualité, la mise à profit de l’élégance de sa nudité pour troubler l’homme qu’elle contraint ainsi à assumer le rôle de voyeur non consentant. Puis Kim doit s’offrir à un nouvel homme qui lui est imposé, et elle passe en mode gestes techniques, confiante en ses compétences, en ses acquis de l’expérience, cet état d’esprit générant des émotions de fierté personnelle. Il en va ainsi des autres scènes d’érotisme. L’artiste représente la nudité, y compris de manière frontale, sans s’appesantir sur l’entrejambe, sans représenter le pénis, sans gros plan. Comme dans les tomes précédents, elle joue avec les stéréotypes, tout en apportant un regard qui les transforme en une scène spécifique, ce qui est rendu possible par le scénario. Celui-ci joue également sciemment avec les clichés (par exemple la femme contrainte de dévoiler sa nudité face à un homme), tout en ayant développé chaque personnage, à la fois son parcours personnel et son caractère, et les liens entre eux, ce qui fait de chaque mise en présence une situation particulière, avec ses propres enjeux dont la potentialité d’un rapport sexuel ne constitue qu’un symptôme.


La beauté plastique de la narration visuelle rayonne littéralement de chaque case où se tient un ou plusieurs personnages féminins, ainsi que de toutes les autres. Comme dans les tomes précédents, le lecteur se trouve enveloppé par les ambiances lumineuses : leur composition, ainsi que les sensations qu’elles dégagent. Le lecteur s’installerait bien sur une des chaises confortables du bureau du sultan, avec une lumière tamisée grâce à de lourds rideaux, ce qui donne l’impression d’un endroit plus frais que l’extérieur. Il ressent la lumière crue du soleil du désert traversant la grande baie vitrée de la forteresse de Sarki. Il voit la lumière dansante du feu nocturne en bord de fleuve. Il se sent détendu dans la lumière orangée sous la tente du sultan pour une réception mondaine. Il prend l’air frais avec l’ambassadeur dans la douceur bleutée de la nuit. Ana Mirallès continue de réaliser un détourage des formes par un trait de contour fin, léger et élégant, tout en étant assuré. La mise en couleur directe semble prendre plus de place dans certaines pages, donnant une apparence plus organique aux différents éléments, toujours représentés avec précision. La reconstitution historique reste consistante et bien documentée. Le tatouage au henné est fait avec un trait d’une encre sépia, comme en couleur directe.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Le scénariste évoque rapidement le contexte historique et la démarche d’une nouvelle alliance dans laquelle se trouve la Turquie avant la première guerre mondiale. S’il est habitué à cet auteur, le lecteur sait qu’il met à profit le contexte historique pour son intrigue, mais qu’il ne s’agit jamais d’un ouvrage de nature historique, car il accommode les détails, et parfois les faits à sa convenance. Le précédent tome établissait que l’enjeu réside dans l’évolution de Miranda Nelson et de sa petite-fille Kim Nelson. Elles avaient décidé d’intégrer le harem du sultan pour la première, du mystérieux Ebu Sarki pour la seconde, pour des raisons personnelles et différentes l’une de l’autre. Elles savaient que le prix à payer était de devenir une experte dans l’art de l’amour, et que le mode d’apprentissage leur serait imposé. L’un et l’autre ont triomphé de l’épreuve des trente clochettes, en toute conscience du prix à payer, ce qu’elles ont fait sciemment. Les voilà plus riches de cette expérience, plus adultes en ayant bravé des tabous sociaux, en s’étant confronté à leurs limites, sans retour possible à un état antérieur, après la perte de leur innocence. Aux deux époques, l’objectif reste le même : accéder au trésor. Dans le même temps, leur émancipation les rapproche d’une autre femme : Jade, la favorite du sultan Murati, dans les années 1910. Leur émancipation les a libérées des contraintes sociales qui les retenaient prisonnières de leur condition, de leur place attitrée, de leur rôle prédéfini. Dans le même temps, Kim Nelson fait une étrange expérience, alors qu’un membre de l'ordre mevlevi exécute sa danse devant elle, au son de l’orchestre, les mouvements d’une toupie d’un derviche tourneur. Elle s’est libérée de certaines entraves, et maintenant elle en perçoit d’autres.


Le titre de la série indique au lecteur qu’il s’agit d’un conte, et que la vérité historique passe au second plan derrière cette nature. La narration visuelle continue d’enchanter le lecteur, par son élégance, son pouvoir de séduction, sa précision, et parfois sa cruauté. Sous le charme, il accompagne la dizaine de personnages dans deux époques différentes, troublé par l’opiniâtreté de Miranda et de Kim à se soumettre à l’épreuve des trente clochettes, ou plutôt à en triompher, admiratif de leur réussite, curieux de découvrir ce qu’elles vont faire de l’indépendance ainsi acquise, tout en constatant avec elles qu’il s’agit d’une indépendance relative. Ensorcelant.



jeudi 26 septembre 2024

Djinn T02 Les 30 Clochettes

Un beau spectacle l’y attendra… digne des mille et une nuits…


Ce tome fait suite à Djinn Tome 1 La Favorite (2001) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le deuxième du cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2002. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux : 


Dans les années 1950, dans une boutique du souk à Istanbul, Amin Doman s’adresse au marchand : il cherche une femme, attirée par un démon noir. Le vieil homme répond : Ebu Sarki ! Cet homme est le diable !!! Doman indique que le diable ne l’impressionne pas, il est comme les autres, il écoute s’il y va de son intérêt. Le marchand répond que son intérêt à lui, c’est de se taire. Doman sort une grosse liasse de billets de la poche intérieure de sa veste et repose sa question en indiquant que c’est la dernière fois qu’il lui pose : où peut-il trouver Ebu Sarki. Le marchand lâche timidement qu’il y a un vieil homme chez Miyed, il a travaillé pour Sarki dans le temps, il a vu beaucoup de choses. Doman le prévient : il espère que les réponses qu’il obtiendra le satisferont plus que celles de son interlocuteur, sinon le feu pourrait détruire sa boutique en un rien de temps. Il se rend dans l’échoppe indiquée et trouve un très vieil assis à même le sol. Il se rend rapidement compte qu’on lui a coupé la langue, il ne parlera pas, il ne communiquera pas, sous quelque forme que ce soit, il a trop peur… comme tous ceux qui ont servi Ebu Sarki. Amin Doman se lève et sort dans le souk : il a compris qu’il perd son temps, que tous sont morts de frousse, il faut qu’il se débrouille autrement. Il se fait la réflexion que le temps ne semble pas avoir de prise entre ces vieux murs, les fantômes peuvent apparaître.



En 1912, le diplomate Harold Nelson se promène dans le même souk : il cherche une femme, mais il ne sait s’il veut vraiment la retrouver. D’un passage en hauteur, il est observé par Jade et l’intermédiaire Mustapha : elle souhaite savoir s’il mord à l’hameçon. L’homme répond que oui, le photographe Samuel a fait ce qu’il faut pour, il est suffisamment payé pour ça. Nelson retrouve Samuel attablé à une terrasse : il lui indique qu’il cherche le scélérat qui se livre au chantage en s’attaquant à sa femme. Samuel ne se démonte pas, et répond qu’il comprend que son excellence l’ambassadeur a mis Nelson au courant, et lui a montré les photographies au harem. Il ajoute qu’il y a ses entrées, si cela intéresse son interlocuteur. Nelson lui demande combien il lui en coûtera, et ils prennent rendez-vous pour le lendemain. Dans les années 1950, Ibram Malek est venu chercher Kim Nelson : il l’informe qu’elle doit se présenter seule et sans arme, et qu’elle devra subir l’épreuve, c’est-à-dire rester seule sous une tente en plein désert, sans vivres, sans eau, accepter le désert. Elle devra se méfier : si quelqu’un se présente et lui fait des offrandes, elle ne devra pas les accepter tant qu’il n’aura pas prononcé le nom d’Ebu Sarki.


Le premier tome se terminait sur la promesse pour Kim Nelson de rencontrer Ebu Sarki, et pour Miranda Nelson, sa grand-mère, d’être introduite dans le harem du sultan Murati, ce qui lui permettrait de se rapprocher de Jade, la favorite du sultan. Le lecteur se demande quelles épreuves l’une et l’autre devront affronter. Le titre révèle la réponse : l’épreuve des trente clochettes. À quarante ans d’écart, les deux femmes vont se soumettre l’une comme l’autre, à cette épreuve, à la fois dans des conditions différentes, à la fois avec des similitudes. Le récit commence dans les années 1950 avec Amin Doman à la recherche du mystérieux Abu Serki, ou plutôt à la recherche de son trésor. Le décor est magnifique dans cette galerie avec une grande hauteur sous plafond, des centaines de marchandises exposées allant de la vaisselle à des étoffes. Puis retour en 1912, au même endroit, mais cette fois-ci avec Jade & Mustapha, puis Lord Nelson et Samuel. Puis Kim Nelson & Ibram Malek, avant qu’elle ne soit prise en charge par Asherdan qui est chargé de la mise en œuvre et du suivi de l’épreuve des trente clochettes. Puis une rencontre entre l’ambassadeur Sir Hawkings et le sultan Murati. Le lecteur prend progressivement la mesure des différents fils de trame de l’intrigue : sur deux époques racontés en parallèle, avec une demi-douzaine de personnages par époque, et chacun ayant ses propres objectifs, sa propre position sociale.



L’intrigue relative au passé semble toute tracée avec les éléments contenus dans le premier tome : l’épouse du diplomate va finir au harem du sultan, par amour pour Jade. Et c’est ce qui se passe : elle accepte de se soumettre à l’épreuve des clochettes, c’est-à-dire satisfaire trente amants, et il s’agit plutôt de partenaires femmes à une ou deux exceptions près. Elle doit également apprendre à assumer sa nudité face au regard des hommes concupiscents. Ce fil narratif se répartit en quatre séquences, totalisant dix-neuf pages en cumulé. Au cours de l’une d’elle, le photographe Samuel indique à Jade, la favorite du sultan Murati que le mari (Harold Nelson) s’est démis de ses fonctions auprès de l’ambassadeur, que plus rien ne le retient. Il ajoute qu’il est chauffé à blanc, et que c’est le moment de l’introduire à nouveau dans le palais. Jade répond : Un beau spectacle l’y attendra, digne des milles et une nuits. Le lecteur y comptait bien.


Les images et la narration visuelle de l’artiste tiennent cette promesse des Mille et une nuits. Les décors sont splendides : les arches du souk, les Turcs en tenue vestimentaire d’époque, les Européens en costume, les moucharabiehs assurant l’ombre à l’intérieur des pièces et une visibilité pour discrète pour les voyeurs à l’extérieur, les spécificités de l’architecture locale, une très longue barque sur la mer avec un soleil chaud, et enfin le harem. En commençant par la cour intérieure où se tient Jade la favorite du sultan sur son divan aux nombreux coussins par une magnifique lumière, la tenture servant d’ombrière, la table basse, la cage à oiseaux en fer forgé. Et enfin la très salle dans laquelle le sultan Murati reçoit ses invités, en l’occurrence Von Henzig, avec son bassin où l’on peut se baigner, les tentures, les arcades colorées, les riches tapis, les divans, les sofas et les larges fauteuils avec leurs coussins. Le lecteur se régale également des tenues vestimentaires, en particulier celles des femmes : le voile et la broche le retenant dans la première séquence pour Jade, les robes aux voiles semi-transparents de Miranda Nelson et Jade alors que cette dernière remet la ceinture des trente clochettes à la première, la robe tout aussi magnifique de Jade sur la longue embarcation, celle plus décontractée qu’elle porte dans la cour du harem, etc.



Le lecteur a conservé en tête les remarques déconcertantes de l’introduction du premier tome : (1) Tout part du corps, tout ramène au corps, (2) Le corps d’une femme restera toujours le pouvoir suprême devant lequel plient les hommes (3) Car qui, du maître ou de l’esclave, détient le pouvoir ? Miranda Nelson suit un parcours initiatique, un rite pour pouvoir être intégrée au harem du sultan Murati. Elle accepte de donner plaisir à trente amantes et amants qu’elle n’aura pas choisis, par amour pour Jade. D’un côté, elle est consentante : elle veut réussir les épreuves de cette initiation. D’un autre côté, elle a accepté à l’aveugle des rapports sexuels avec des partenaires qui lui sont imposés, ce qui ne correspond pas à un consentement précaire et révocable à tout moment.


En parallèle, Kim Nelson affronte elle aussi l’épreuve des clochettes. La narration visuelle est tout aussi enchanteresse : après l’abri du souk, la chaleur du désert d’abord en 4*4 puis seule sous la tente avec un soleil implacable, la vision improbable d’une centaine de croyants prosternés dans le sable pour la prière, les montagnes rocheuses où se trouve une forteresse, la terrible rangée de portes derrière lesquelles se trouvent un amant différent, la grande esplanade le long de laquelle court le mur d’enceinte, la salle d’interrogatoire et de torture, l’arrivée d’un hélicoptère. Ces séquences dans les années 1950 sont tout aussi soignées que celles dans les années 1910 : qu’il s’agisse des décors, des ambiances lumineuses, des personnages, de leurs tenues vestimentaires (avec moins de robes) et des accessoires. Là aussi, le consentement de la jeune femme prête à discussion. Triompher de l’épreuve des trente clochettes est un moyen pour parvenir à une fin, mais elle s’est engagée sans savoir de quoi il retourne, et Asherdam lui a sélectionné une enfilade de soudards qui fait froid dans le dos quant à la brutalité avec laquelle ils assouviront leurs pulsions sur la frêle jeune femme qu’est Kim Nelson. Dans le même temps, elle compte bien arranger les règles à sa manière. Au point qu’Asherdam lui fait constater qu’elle n’a pas bien compris lesdites règles du jeu.



Ce tome continue le fil narratif consacré à l’Histoire, à l’allégeance du pouvoir Turc aux autres pays d’Europe, en l’occurrence la dynastie des Hachémites se tournant vers l’Allemagne, délaissant l’Angleterre qui semble vouloir favoriser l’Empire Ottoman. Dans le même temps, le lecteur se sent impliqué dans la situation de chacune des deux jeunes femmes, le ramenant à cette remarque si particulière de la préface du premier tome : Car qui, du maître ou de l’esclave, détient le pouvoir ? L’une comme l’autre doit en passer par les fourches caudines de celui ou celle qui fait appliquer les étapes du rite, de l’épreuve des trente clochettes, c’est-à-dire satisfaire sexuellement trente partenaires non choisis, en autant de nuits. Miranda Nelson et sa petite-fille Kim Nelson ont choisi de passer cette épreuve : elles veulent l’une comme l’autre la surmonter, seul moyen pour atteindre le but qu’elles se sont fixé. Le lecteur voit bien qu’elles n’ont pas connaissance de ce qu’implique ce rite, et qu’elles doivent supporter différentes formes d’humiliation dégradante, allant du rasage de leur sexe, à leur nudité exposée aux regards des hommes, comme de simples objets. Elles deviennent des victimes d’un mode de fonctionnement systémique de la société. Dans le même temps, elles font l’apprentissage de compétences sexuelles, devenant des amantes expertes en technique pour donner le plaisir à leur partenaire. Miranda semble également trouver son plaisir dans le bras de ses amantes d’une nuit, apprécier de surmonter des tabous, de gagner en liberté. Kim se comporte de manière plus révoltée, devant subir l’assaut d’hommes qu’elle trouve répugnants, et qui sont de nature à se comporter violemment, à user de violences faites aux femmes. Pour autant, il semble que tout en acceptant ces rapports sexuels non désirés, elle fasse en sorte d’imposer certaines conditions, par exemple d’hygiène et de pratiques. L’une et l’autre semblent subir, et dans le même temps trouver la discipline intérieure qui leur permet de surmonter leur dégout, leur conditionnement culturel, pour rester celles qui décident, un état d’esprit d’une personne active, à l’opposé de la résignation de la victime. Elles considèrent cette épreuve comme le processus qui leur permet de se libérer d’un conditionnement sociétal, de gagner en maîtrise de soi, de prendre l’ascendant sur n’importe quel partenaire dans toute forme de rapport sexuel, d’y fixer les règles qui s’imposent à leur partenaire.


Un deuxième tome très troublant et dérangeant. Le point de vue reste féminin, au travers de Miranda Nelson dans les années 1910, et de Kim Nelson dans les années 1950. La narration visuelle allie délicatesse, sensibilité, esthétisme et clarté remarquable, avec un investissement de l’artiste exemplaire pour donner à voir chacune des deux époques, les lieux et les individus, comme dans un reportage objectif et rigoureusement documenté. L’intrigue confronte les deux jeunes femmes au rite d’initiation d’entrée dans un harem pour devenir une favorite grâce à l’acquisition des talents requis, par la pratique. Le lecteur ressent un profond malaise au cours de ce parcours poussant le consentement dans ses retranchements, à la frontière du sadisme et de la maltraitance. Profondément malsain.