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jeudi 27 février 2025

Djinn T13 Kim Nelson

On n’offre que ce que l’on possède. Vous ne m’avez jamais possédée.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 12 - Un honneur retrouvé (2014) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est le dernier tome de la série et également le dernier tome du cycle India, composé de quatre albums. Sa parution originale date de 2016. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Miralles pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant sa collaboration avec Miralles, l’énergie nécessaire pour mener à bien un tel projet sur quinze ans, la sensualité de djinn, la distorsion du temps, l’enchantement des contes.


Mister Prim est installé dans une belle demeure à un étage avec des combles, et un beau jardin. Il rédige des notes au stylo-plume dans un carnet. Il note : Les vertiges du temps. Les jeux de miroir qui accompagnent tout vie, et qui créent nos pauvres illusions. C’est de cela qu’il veut parler. Son nom est Prim. Mr Prim. Et il est le secrétaire de son altesse la rani d’Eschnapur, Saru Rakti, proche parente des Cooch Behar. La rani lui a confié une mission. Et pendant longtemps, il a cherché une femme du nom de Kim Nelson. On lui avait signalé sa présence à Istanbul, mais la chance ne fut pas au rendez-vous. Ils se sont manqués de peu. Mais finalement, à force de persévérance et aidé par un allié inattendu, il a fini par la rencontrer. Elle a bien voulu l’écouter. Il a réussi à la convaincre de le suivre. Et c’est ainsi qu’il l’a menée jusqu’aux portes du palais d’Eschnapur. Dès leur arrivée, il l’a prévenue, il se doutait que ce qui allait suivre ne serait pas facile pour elle. Mister Prim et Kim Nelson descendent de la voiture et il lui dit qu’elle doit s’attendre à quelques surprises. Elle se tourne vers l’escalier et elle en voit descendre Ebu Sarki. Prim explique que sans l’aide de Sarki qu’il a rencontré à Istanbul, il ne serait jamais parvenu à la retrouver. Il ajoute que M. Sarki semble bénéficier de moyens qui dépassent ses pauvres compétences. Kim rétorque sèchement qu’elle les connaît ces moyens… et ils sont pour la plupart en dehors des lois, de toute morale. Sarki répond du tac au tac en lui demandant s’il doit rappeler que la femme qui a accepté le rite des trente clochettes ne s’embarrasse pas de morale.



Mister Prim évite de s’engager dans cette conversation et il les invite à le suivre. Ils traversent l’ancienne salle des fêtes, tout en concédant qu’il craint que ces fêtes ne soient plus qu’un souvenir. En passant par la salle en piteux état, Kim Nelson remarque un tableau au mur : un beau portrait de l’ancien maharadjah d’Eschnapur, le frère de sa majesté la rani. Il pointe sa belle prestance et répond à la question de la jeune femme en indiquant qu’un accident a mis fin à ses jours. Une jeune voix s’élève pour rectifier que ce n’était pas un accident. Une jeune adolescente indique que son frère a choisi la mort parce sa vie était rongée par un remords inutile. Un poison, une malédiction jetée à leur famille par un fou de Dieu. Elle se présente : son nom est Saru Rakti, elle ajoute qu’elle est heureuse d’accueillir Kim à Eschnapur. Elle comprend que Kim soit décontenancée par son apparence et elle propose que Kim se rende à sa chambre, en l’invitant pour le thé à cinq heures.


Le lecteur entame ce dernier tome avec une émotion à laquelle il ne s’attendait pas forcément. Le titre l’annonce explicitement : il est consacré à Kim Nelson, effectivement moins présente dans le tome précédent. Il se rend compte que son impatience s’exerce aussi bien pour l’intrigue que pour les dessins. Encore que pour la première, la situation apparaisse à la fois très prévisible, et bien impossible à anticiper. Kim Nelson arrive à destination : l’ancien royaume d’Eschnapur. Le lecteur sait qu’elle va y retrouver la rani Saru Rakti du fait de sa malédiction et que Kim Nelson l’aidera… avec succès ou non, ça reste à voir. Ainsi il découvre le dénouement de l’intrigue spécifique à ce troisième cycle. Il retrouve cette femme âgée, à l’apparence d’enfant, ou de très jeune adolescente. Il se rend compte que l’artiste lui confère une étrangeté de manière subtile : le langage corporel de cet individu à la constitution et à l’apparence très jeune correspond à celui d’un adulte d’un certain âge : très posé, des gestes mesurés, une conscience de la dignité de ses postures, et bien sûr une tenue vestimentaire correspondant à une femme installée dans la société. Le lecteur prend d’ailleurs le temps de considérer les étoffes, leur couleur, leur drapé, leur liseré doré, sa coiffure, les bijoux (pendentifs, boucles d’oreille, bracelets). Il est curieux de découvrir en quoi son apparence sera modifiée et comment, une fois que Kim Nelson aura accompli sa mission, et heureux de constater que les auteurs le lui donnent à voir.



Cet axe de l’intrigue amène un personnage complètement nouveau, en ramène un issu du premier cycle et en développe un qui n’était apparu que le temps d’une page à la fin du tome quatre et du tome neuf. Les démarches de Kim Nelson l‘amène à prendre contact avec Mrs Cartwill, dont elle fait la description : née à Londres, d’une famille aisée qui a fait fortune dans le textile, qui vit en Indes depuis quinze ans et qui est seule à présent. Mrs Cartwill dirigeait avec son mari le dispensaire de Mint Avenue. Son mari est mort après l’apparition de celui surnommé The Hope Man. Elle apparaît fine et émaciée, marquée par l’âge allongée sur une couche à même le sol au milieu de nombreux Indiens la veillant dans une grande salle, certainement celle du dispensaire. Le lecteur regarde cette femme digne racontant son histoire à Kim Nelson assise en tailleur auprès d’elle. Il est question d’un amour, avec un jeune homme surnommé The Hope Man, du charisme de celui-ci, de sa douceur vis-à-vis de Mrs Cartwill, et de la relation amoureuse qui s’en suit. La dessinatrice le représente comme un beau jeune homme, simplement vêtu d’un pantalon et d’une tunique blanche, avec un regard intense lui conférant une sorte de magnétisme animal, très troublant. Dès le début du récit de cette dame, Kim émet un jugement de valeur définitif en son for intérieur : C’est toujours la même histoire, qu’est-ce que les femmes peuvent être stupides. Ce jugement renvoie aux autres histoires d’amour présentes dans cette série, ainsi qu’au détachement acquis par Kim, progressivement devenue une djinn, comme Jade, au terme d’un rite initiatique éprouvant de nature sexuelle avec mises en pratique, et transformation de sa vie ultérieure.


Dans le personnage de Mrs Cartwill, le lecteur peut percevoir comme de faibles échos de la vocation de Mère Teresa (sans la dimension religieuse), tout comme il avait pu entrevoir le temps d’une ou deux cases le Mahatma Gandhi dans un tome précédent. De ce point de vie, le scénariste semble se tenir à distance respectueuse de l’Histoire de l’Inde, comme s’il s’agissait d’un continent trop immense, trop intimidant. En contrepartie, la narration visuelle génère cette sensation immersive dans ce pays : les ruines du palais d’Eschnapur, la végétation, la chaleur écrasante et l’ombre bienvenue des arbres, les rues bondées et les petites échoppes omniprésentes, le linge à sécher aux cordes, les toits en tôle avec des pierres comme lest, les installations de fortune et les façades abimées, la quasi absence de voitures et les piétons innombrables, les fleurs, et bien sûr les modes vestimentaires. Le lecteur se retrouve bien en Inde avec les personnages, et les actions de ces derniers découlent pour partie de leurs intentions, et de leurs interactions avec leur environnement, c’est-à-dire qu’elles seraient sensiblement différentes si elles survenaient dans un autre endroit, une autre région du monde.



Kim Nelson et le lecteur retrouvent Ebu Sarkti, homme désargenté ayant misé sur le fait de retrouver le trésor du sultan Murati, tel que le racontait le premier tome de la série. Le retour de ce personnage, tout à fait organique dans le déroulement de l’intrigue, ramène ce fil narratif et le conduit jusqu’à sa conclusion : les auteurs montrent explicitement ce qu’il en est de ce fameux trésor. Cet homme impressionne toujours autant par sa prestance et son élégance, sa belle taille et son port assuré, en écho au thème de l’amour, en écho à The Hope Man. Il constitue également un point de repère dans l’évolution de Kim Nelson : le lecteur peut mesurer le chemin parcouru par l’héroïne, le niveau d’assurance qu’elle a atteint. Cela se voit lors de deux temps d’une séquence. La rani Saru Rakti a organisé une soirée de souvenirs : la projection d’un court film montrant Jade en train de danser lors d’une réception dans le palais d’Eschnapur. Kim Nelson accepte de revêtir la robe qui a été choisie pour elle d’après les mensurations fournies par Sarki. Elle se résout également à s’apprêter conformément à cette toilette : un maquillage restreint, et pas de sous-vêtements. Le lecteur garde deux éléments à l’esprit : Kim Nelson prend seule sa décision, sans menace alentours, et dans son texte introductif le scénariste rappelle que la sensualité de Djinn doit autant à une fantasmatique féminine que masculine, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une collaboration consentie avec la dessinatrice.


Enfin, Mister Prim accède au-devant de la scène : il est présent dans dix-neuf pages. Le lecteur constate qu’une partie significative du récit est narrée de son point de vue, et une partie plus réduite consignée dans ses carnets. Un homme qui écrit sur le personnage principal : une métaphore directe du scénariste qui écrit l’histoire de son personnage principal. Le lecteur porte donc plus d’attention à la manière dont Mister Prim parle de Kim Nelson, puisqu’il peut attribuer ses réflexions à Jean Dufaux directement. Il se montre également particulièrement attentif aux deux séquences sexuelles. Dans la première, Ebu Sarki se montre très insistant pour que Kim accepte de faire l’amour avec lui : elle lui répond en décrivant, ce qui est montré dans les dessins, comment se passerait ce rapport dont le consentement – très relatif – serait le résultat d’une contrainte dans un gant de velours. En cinq cases baignant dans une lumière rouge orangé symbolisant la violence psychologique, les auteurs montrent en quoi l’homme (Ebu Sarki) pourrait obtenir ce qu’il demande (pénétrer la femme) et pour autant voir sa frustration grandir, puis se faire humilier : une mise en scène magistrale de cette forme de viol et l’absence de contentement de l’homme qui s’impose, l‘impossibilité d’assouvir ce qui n’est autre qu’une volonté de possession. La preuve de la déclaration de Kim à Ebu : On n’offre que ce que l’on possède, vous ne m’avez jamais possédée.



La djinn n’est pas oubliée dans ce tome : que ce soit son incarnation dans Kim Nelson, ou celle antérieure de Jade. D’une certaine manière, la première parvient au but qu’elle s’était fixé, être libérée des contingences matérielles pour pouvoir mener sa vie à sa guise. Loin d’une histoire qui finit bien, Kim Nelson sait ce que sa nature profonde implique, et de ce que ça implique dans sa façon de considérer le monde, de se comporter envers autrui. Mister Prim l’écrit de manière claire : il s’est attaché à Miss Nelson. Tout en continuant à se poser bien des questions à son sujet. Car si elle lui parle, s’il a droit à quelques confessions, bien des mystères subsistent… Cette phrase agit comme un écho aux propos du scénariste dans l’introduction. Et comme un écho aux propres émotions du lecteur envers ce personnage, séduisant et fascinant, adulte et complexe, conscient de sa nature et ce que cela implique. Il se retrouve surpris en page trente-sept de découvrir une logeuse au physique bien enrobé, au mari filiforme, pour une bouffée d’air frais, une respiration comique, en décalage avec le reste. Il le prend comme une manière de mieux marquer la distance romanesque du personnage de Kim Nelson.


C’est la fin de cette série extraordinaire. Sortant de l’ordinaire par la beauté plastique de ses dessins, par sa nature sensuelle assumée, magnifique et vénéneuse, par cette collaboration fusionnelle entre dessinatrice et scénariste, par cette savante construction jouant sur une chronologie recomposée, par l’emploi assumé de stéréotypes touristiques à partir desquels les auteurs vont plus loin, par l’apprentissage sexuel des principaux personnages féminins, par la délicatesse des représentations, etc. Le lecteur voit bien que les auteurs auraient pu réaliser une autre saison, dans une époque contemporaine, et en même temps il ressent une intense satisfaction à cette fin roborative, avec une pincée de tristesse à l’idée de ne plus revoir Kim Nelson. Émouvant.



jeudi 24 octobre 2024

Djinn T04 Le Trésor

On n’arrête pas un mystère, votre excellence.


Ce tome fait suite à Djinn - Tome 3 - Le Tatouage (2003) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le dernier tome du cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2004. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant les particularités de l’écoulement du temps dans la série, ainsi que l’exil de Abdülhamid II déposé par les Jeunes Turcs et leur tentative pour récupérer les avoirs qu’Abdhülhamid détient dans différentes banques, pour finir avec le sort probable des oiseaux relâchés et des femmes libérées, certainement très différent de ce qu’il a préféré pour son récit.


Dans les années 1950, en plein désert, un groupe de trois véhicules tout-terrain à quatre roues motrices avance à vive allure. Passagère dans l’un d’eux, Kim Nelson réfléchit : elle est à la recherche d’un trésor. Ou d’une folie. Car c’est une folie de croire que le passé peut répondre aux questions du présent. Mais cette folie, elle veut l’assumer. Il y a des années de cela, une autre caravane s’était enfoncée dans le désert, à la poursuite du même mirage. Une djinn y participait et c’était sa grand-mère. Elle en est revenue, elle… Mais les autres ? … C’était en 1912. Dans l’ambassade d’Angleterre à Istanbul, L’ambassadeur sir Hawkings descend au sous-sol pour essayer de poser des questions au soldat allemand rescapé de l’expédition de Von Henzig, visant à s’approprier le trésor du sultan Murati. L’homme est désemparé tenant un discours décousu dans lequel il est question de là où ça siffle, là où ça rampe, d’une femme si belle dans ses voiles qui dansaient et qui était un démon, Jade… Toujours dans la voiture, Kim Nelson repense à sa grand-mère qui était belle et que l’on qualifiait de démon. Elle se souvient que les autres lui disent qu’elle a changé. Elle se souvient de sa dernière discussion avec Dame Fazila du massage prodigué par Muslim sur son corps nu, devant toutes les autres filles de l’établissement également nues. Le mot Jade était apparu au creux de ses reins, comme un tatouage au henné. Les autres femmes s’étaient écartées, effrayées.



C’est à ce moment que Amin Doman entre dans ce grand hammam et qu’il souligne que Kim Nelson dispose maintenant du pouvoir d’être riche. Elle n’aura qu’un mot à dire, une formule à prononcer, et la grande porte va s’ouvrir, celle du temple qui contient le trésor. Il ne reste plus qu’à fixer la date du départ. Ibram Malek lui fait sèchement observer qu’il faut de l’argent pour monter une telle expédition. Doman reconnaît que c’est vrai et qu’il est irrémédiablement ruiné, un état qui ne lui convient guère, en fait. Dame Fazila intervient dans la discussion : elle financera le matériel dont ils ont besoin, contre cinq pourcents de tout ce qu’ils trouveront. Kim précise que ce sera pris sur la part de Doman. Fazila ajoute une autre condition : Doman doit lui livrer Kémal, car il a battu une de ses courtisanes, il doit payer. Domal n’hésite pas un instant : il accepte. Un groupe d’une vingtaine de courtisanes nues armées de verges marchent sur Kémal et se vengent, Ziria en tête.


Fin du premier cycle, c’est-à-dire la promesse de la résolution des principaux conflits de l’intrigue. Le lecteur garde à l’esprit que le scénariste se sert des faits historiques comme d’une toile de fonds dont il s’autorise à modifier des détails et même des faits pour servir son récit, car il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique, mais d’un conte proposant sa propre interprétation de la créature malfaisante appelée Djinn. Pour autant, il prend soin dans son introduction d’évoquer la passation de pouvoir qui s’est opérée en Turquie. Il écrit : Le 28 avril 1909, le sultan calife Abdülhamid II quitte son palais de Yildiz pour la gare de Sirkeci où un train spécial l’attend qui le conduira en Salonique. Il continue : C’est l’exil, la fin d’un règne, d’une certaine idée de l’empire. Il sera remplacé sur le trône par son frère cadet, Mehmed V Resad. Dans ce même paragraphe, il évoque l’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs, et leur tentative pour récupérer les avoirs qu’Abdhülhamid détient à la Deutsche Bank, la Banque Ottomane, et le Crédit Lyonnais, puis la Sublime Porte (porte d'honneur monumentale du grand vizir à Constantinople), jusqu’à l’Armistice, et le décès du sultan déchu le dix février 1918. Le lecteur dispose ainsi des éléments historiques lui permettant d’apprécier le décalage avec les événements de la bande dessinée : le sultan (fictif) Murati abdique en 1912, au lieu de 1909. Ainsi il est bien question de son abdication et de son trésor, mais réappropriés et réaménagés dans une œuvre de fiction, dont le centre intérêt se trouve dans ses personnages fictifs, et le symbole de la djinn.



Certes le lecteur souhaite connaitre le dénouement du récit, l’issue de la double chasse au trésor (en passant, il se rend compte qu’il s’agit du même trésor à quarante années d’intervalle), tout en sachant déjà que Miranda Nelson et sa petite-fille Kim ont triomphé de l’épreuve la plus redoutable et la plus exigeante. Avant, il entame sa lecture en savourant par anticipation le plaisir de pouvoir se projeter dans cette Turquie aux contours fantasmés, à la fois par sa sensualité (ce lieu évocateur du harem), à la fois par la possibilité du surnaturel. Il se trouve transporté dans cet ailleurs dès la première page, avec cette grande étendue désertique au relief chahuté par les formations rocheuses, en contraste total avec la belle bâtisse de forme rectangulaire, ses beaux escaliers en extérieur et ses arbres et arbustes bien taillés, modelés par la main de l’homme. De page en page, le lecteur prend le temps d’observer chaque lieu, le détail des aménagements naturels ou construits, et l’ambiance lumineuse : le grand salon de l’ambassade et ses rideaux dorés, l’infirmerie en sous-sol et son mobilier froid et métallique, le hammam de Dame Fazila et son air saturé d’humidité, les magnifiques dorures de la grande salle du palais du sultan, l’émouvant envol des oiseaux au-dessus du toits des bâtiments du palais dans une vue en plongée, la chaleur sèche de la tempête de sable, la caverne irréelle baignée de rouge en souterrain telle une antichambre de l’enfer, la nuit tombante sur le désert le nimbant d’un bleu céleste, une dernière déambulation sous les hautes voûtes du souk, une vue en hauteur sous la coupole de la mosquée bleue. Autant de lieux rendus enchanteurs et uniques.


La collaboration entre le scénariste et l’artiste se voit à chaque page, avec des moments mémorables, à la fois grâce à la situation imaginée par Dufaux, et par la mise en scène de Mirallès. Le lecteur se souviendra longtemps de ce groupe de femmes nues avec des variations de morphologie (ce n’est pas un groupe de modèles féminins avec toutes la même silhouette) marchant droit vers lui, armées de cravache. Comme dans les tomes précédents, la nudité reste présente, uniquement mise en œuvre quand elle est indissociable de la séquence, ce qui se produit deux fois, la première dans le hammam, la seconde lors d’une partie de jambes en l’air à trois. Le lecteur n’est pas près d’oublier cette page avec deux cases de la largeur de la page, la première correspondant à l’envol des oiseaux libérés, la seconde au regroupement de toutes les femmes du harem (il n’aurait pas imaginé qu’elles étaient aussi nombreuses). Puis vient le moment de pénétrer dans le temple qui abrite le trésor, ce qui se passe en deux phases. Dans la première l’artiste montre une tempête de sable, sous l’effet du simoun, pendant six pages. L’effet de sable voletant est réalisé en couleur directe, produisant une sensation étouffante. Les aventuriers finissent par découvrir une mince fente dans la très haute paroi rocheuse, dans laquelle ils pénètrent, le tout-terrain paraissant minuscule… et le lecteur supposant comme une connotation sexuelle sciemment mise en scène.



Les aventuriers parviennent enfin à la salle du trésor, qui elle aussi présente une forme très particulière, ou plutôt qui dégage une ambiance très marquée, dans des tons rouge orange, un phénomène vraisemblablement surnaturel très troublant. Le scénariste a joué cartes sur table dans son introduction : Le temps ne cesse de se contracter et de se dilater dans Djinn. Alors qu’elle pénètre dans la première enceinte en tout-terrain, Kim Nelson observe les ossements de la précédente expédition, jonchant le sable… et quarante ans plutôt Jade éprouve la sensation d’entendre un bruit de moteur en traversant la même zone. Une séquence des années 1950 se transforme en séquence de 1912 sur une même page. Alors que Kim Nelson, Ibram Malek et Amin Doman se tiennent devant le gardien du trésor très inattendu, le lecteur peut s’interroger sur la mise en scène. Il peut la percevoir comme une forme d’hallucination collective, Malek faisant référence à un gaz hallucinogène. Dans le même temps, la réalité concrète du trésor fait sens, ainsi que son évolution d’une époque à la suivante.


En tournant la dernière page de ce cycle, le lecteur prend un instant pour repenser aux deux héroïnes. La dernière séquence est consacrée à Kim Nelson : elle apparaît alors comme le personnage principal. Elle avait décidé de ce voyage en Turquie, avec un objectif très personnel et très concret. Elle a fait le choix conscient d’un apprentissage impliquant des compétences sexuelles. Sa détermination lui a permis d’aller jusqu’au bout, pour atteindre le but qu’elle s’était fixé, en refusant d’être une victime ou de se résigner à subir, en réalisant cet apprentissage à la fois en respectant les points de passage obligés (en particulier la nudité publique et des relations sexuelles avec des partenaires non choisis), à la fois en l’accomplissant en restant maître de ses pensées, en développant l’état d’esprit lui permettant de le considérer comme des pratiques professionnelles ou des techniques à maîtriser, tout en conservant sa personnalité intègre… et en en sortant forcément transformée. À comparer son comportement en début de récit et en fin, elle est devenue plus autonome, plus confiante en elle en ayant réussi à se dépasser, libérée des injonctions implicites de la société, d’une certaine manière révélée à elle-même, et émancipée. L’autre personnage principal apparaît comme étant Jade, qui est elle-même passée par les mêmes étapes que Kim Nelson avant le début du récit, et qui triomphe d’épreuves d’une nature différente, pour elle aussi passer à une autre phase de sa vie, avec également un degré d’émancipation plus élevé. À côté d’elles, les personnages masculins deviennent secondaires, au mieux un peu fades, au pire veules, mesquins et pitoyables.


Fin du premier cycle : le scénariste tient les promesses implicites, de faire aboutir son intrigue principale, avec des résolutions consistantes. Sa complicité avec l’artiste éclate à chaque page, avec des pages mémorables. La narration visuelle a gagné en confiance, en originalité, en saveurs, avec quelques touches malicieuses. Les auteurs sont partis du cliché qu’est le harem à une sauce orientalisante à l’européenne, pour construire un récit riche et surprenant, dans lequel deux femmes surmontent des épreuves terrifiantes, aussi bien physiques que mentales, et en sortent vainqueuses, en ayant conservé leur intégrité personnelle.



jeudi 10 octobre 2024

Djinn T03 Le tatouage

Une illusion de plus mais qui fait courir le monde.


Ce tome fait suite à Djinn T02 Les 30 clochettes (2002) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2003. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, citant T.H. Lawrence, et pointant du doigt que les voiles tombent comme les illusions, et qu’il est peut-être trop tard pour s’évader. Le tatouage est entré dans la peau, on ne peut plus l’effacer.


Première moitié des années 1910, le sultan Murati reçoit le photographe Samuel Goldman qui l’écoute très attentivement et avec déférence. Le sultan lui explique qu’il cherche une femme. Et pour ce qu’il représente, pour le nom qu’il porte, il n’y a rien de plus humiliant : un sultan n’a pas à chercher, il prend. Aussi le sultan indique à son interlocuteur qu’il l’écoute, car il reste persuadé qu’il faudra peu de temps au photographe pour retrouver Jade sa favorite. Goldman bafouille une réponse : Harold Nelson l’a pris par surprise car il ne semblait préoccupé que du sort de sa femme. Goldman n’y comprend rien. Le sultan prononce le nom de son garde qui se tient derrière le photographe : Youssouf. Ce dernier pointe un revolver sur la tempe du blanc et il lui indique qu’il a trois jours pour retrouver sa maîtresse. Il ajoute : passé ce délai il viendra au photographe, pour prendre sa tête, et il tient ses promesses comme sa réputation en atteste, celle de Youssouf Sarki.



Dans les années 1950, Kim Nelson pénètre enfin dans la pièce où se tient Ebu Sarki. Ce dernier lui indique qu’elle peut entrer sans crainte. Il ajoute qu’elle est belle : Asherdan l’avait prévenu, il avait essayé de la décrire, avec des mots bien pauvres. Elle répond qu’Asherdan était trop occupé à compter pour la décrire, compter les trente clochettes. Elle présente la dernière dans sa paume de la main, à son hôte. Elle a accompli le rite, ce qui lui permet d’enfin adresser la parole à Sarki. Il commente : trente clochettes, trente corps d’hommes qui l’ont possédée à leur guise, selon leur plaisir. Elle confirme : il s’agissait bien de leur plaisir, non du sien. Il répond qu’elle parle comme une djinn, et qu’une djinn se met nue lorsqu’elle s’adresse à son maître. Kim Nelson s’exécute et dévoile son corps. Elle reprend la parole : elle est venue lui demander une faveur, un homme est enfermé dans ses geôles. Elle lui demande de lui laisser la vie sauve, et elle fera tout ce qu’il voudra. Ebu Sarki est surpris : elle aime cet homme, il croyait une djinn incapable d’aimer. Elle est donc prête, si elle a réussi l’épreuve des clochettes, prête à recevoir ses invités à lui, les satisfaire comme il se doit. Elle devra abandonner toute insolence. Il la qualifie de djinn. Elle sort dehors en se demandant pourquoi il l’appelle une djinn. Satisfaire les invités de Sarki : elle se demande si est devenue une prostituée. À l’intérieur, Ebu Sarki a acquis la conviction que c’est elle, c’est bien elle, la femme qu’il attendait depuis si longtemps.


Le lecteur ressent un contentement immédiat en découvrant le début de ce troisième tome : chacune à leur époque, Miranda Nelson et Kim Nelson ont triomphé de l’épreuve des trente clochettes. Ce parcours consistait à satisfaire trente partenaires sexuels différents qui leur étaient imposés. Dans le même temps, Miranda a majoritairement couché avec des femmes raffinées, et Kim avec des hommes grossiers et rudes. Les deux ont tenu bon jusqu’à la trentième clochette, ravalant leur orgueil, se soumettant aux humiliations telles que la nudité publique, ou les relations qui leur répugnent physiquement ou émotionnellement. Le temps de ces rapports au consentement au mieux douteux est passé, et ces deux femmes en sortent plus fortes, libérées de tabous sociaux, dissociant bien une activité sexuelle s’apparentant à une compétence physique, et une activité sexuelle fondée sur les émotions. Ainsi lorsqu’elle se dénude devant Ebu Sarki, Kim Nelson a conscience de sa beauté physique, et sa réaction est dépourvue d’humiliation : il s’agit d’une action à accomplir dans le contexte de cette relation, sans sentiment ou émotion, une forme de conformisme à une convention sociale attestant de sa compétence physique. Puis vient une scène de séduction toute entière dans la manipulation entre Jade qui se dénude à dessein, et Harold Nelson comprenant parfaitement les intentions de cette femme et l’enjeu du moment.



Dans ce tome, les scènes de séduction et de rapport sexuel conservent toute leur sensualité. Les auteurs conservent cette dimension au cœur de leur récit, sans que cela ne devienne un prétexte, ou que la nudité soit mise systématiquement en avant afin de conserver l’attention du lecteur (pré)pubère. Kim se met nue devant Ebu Sarki : son corps se détache sur la robe qu’elle a ouverte avec les bras encore dans les manches, son regard toujours aussi assuré, elle accomplit un geste purement technique devant cet homme, consciente de sa beauté, un moyen pour arriver à une fin, un état d’esprit d’experte maîtrisant son art, à l’opposé de celui d’une victime résignée. Dans une scène suivante, c’est au tour de Jade d’user de ses charmes pour séduire : elle aussi met en œuvre des gestes calculés pour plus de sensualité, la mise à profit de l’élégance de sa nudité pour troubler l’homme qu’elle contraint ainsi à assumer le rôle de voyeur non consentant. Puis Kim doit s’offrir à un nouvel homme qui lui est imposé, et elle passe en mode gestes techniques, confiante en ses compétences, en ses acquis de l’expérience, cet état d’esprit générant des émotions de fierté personnelle. Il en va ainsi des autres scènes d’érotisme. L’artiste représente la nudité, y compris de manière frontale, sans s’appesantir sur l’entrejambe, sans représenter le pénis, sans gros plan. Comme dans les tomes précédents, elle joue avec les stéréotypes, tout en apportant un regard qui les transforme en une scène spécifique, ce qui est rendu possible par le scénario. Celui-ci joue également sciemment avec les clichés (par exemple la femme contrainte de dévoiler sa nudité face à un homme), tout en ayant développé chaque personnage, à la fois son parcours personnel et son caractère, et les liens entre eux, ce qui fait de chaque mise en présence une situation particulière, avec ses propres enjeux dont la potentialité d’un rapport sexuel ne constitue qu’un symptôme.


La beauté plastique de la narration visuelle rayonne littéralement de chaque case où se tient un ou plusieurs personnages féminins, ainsi que de toutes les autres. Comme dans les tomes précédents, le lecteur se trouve enveloppé par les ambiances lumineuses : leur composition, ainsi que les sensations qu’elles dégagent. Le lecteur s’installerait bien sur une des chaises confortables du bureau du sultan, avec une lumière tamisée grâce à de lourds rideaux, ce qui donne l’impression d’un endroit plus frais que l’extérieur. Il ressent la lumière crue du soleil du désert traversant la grande baie vitrée de la forteresse de Sarki. Il voit la lumière dansante du feu nocturne en bord de fleuve. Il se sent détendu dans la lumière orangée sous la tente du sultan pour une réception mondaine. Il prend l’air frais avec l’ambassadeur dans la douceur bleutée de la nuit. Ana Mirallès continue de réaliser un détourage des formes par un trait de contour fin, léger et élégant, tout en étant assuré. La mise en couleur directe semble prendre plus de place dans certaines pages, donnant une apparence plus organique aux différents éléments, toujours représentés avec précision. La reconstitution historique reste consistante et bien documentée. Le tatouage au henné est fait avec un trait d’une encre sépia, comme en couleur directe.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Le scénariste évoque rapidement le contexte historique et la démarche d’une nouvelle alliance dans laquelle se trouve la Turquie avant la première guerre mondiale. S’il est habitué à cet auteur, le lecteur sait qu’il met à profit le contexte historique pour son intrigue, mais qu’il ne s’agit jamais d’un ouvrage de nature historique, car il accommode les détails, et parfois les faits à sa convenance. Le précédent tome établissait que l’enjeu réside dans l’évolution de Miranda Nelson et de sa petite-fille Kim Nelson. Elles avaient décidé d’intégrer le harem du sultan pour la première, du mystérieux Ebu Sarki pour la seconde, pour des raisons personnelles et différentes l’une de l’autre. Elles savaient que le prix à payer était de devenir une experte dans l’art de l’amour, et que le mode d’apprentissage leur serait imposé. L’un et l’autre ont triomphé de l’épreuve des trente clochettes, en toute conscience du prix à payer, ce qu’elles ont fait sciemment. Les voilà plus riches de cette expérience, plus adultes en ayant bravé des tabous sociaux, en s’étant confronté à leurs limites, sans retour possible à un état antérieur, après la perte de leur innocence. Aux deux époques, l’objectif reste le même : accéder au trésor. Dans le même temps, leur émancipation les rapproche d’une autre femme : Jade, la favorite du sultan Murati, dans les années 1910. Leur émancipation les a libérées des contraintes sociales qui les retenaient prisonnières de leur condition, de leur place attitrée, de leur rôle prédéfini. Dans le même temps, Kim Nelson fait une étrange expérience, alors qu’un membre de l'ordre mevlevi exécute sa danse devant elle, au son de l’orchestre, les mouvements d’une toupie d’un derviche tourneur. Elle s’est libérée de certaines entraves, et maintenant elle en perçoit d’autres.


Le titre de la série indique au lecteur qu’il s’agit d’un conte, et que la vérité historique passe au second plan derrière cette nature. La narration visuelle continue d’enchanter le lecteur, par son élégance, son pouvoir de séduction, sa précision, et parfois sa cruauté. Sous le charme, il accompagne la dizaine de personnages dans deux époques différentes, troublé par l’opiniâtreté de Miranda et de Kim à se soumettre à l’épreuve des trente clochettes, ou plutôt à en triompher, admiratif de leur réussite, curieux de découvrir ce qu’elles vont faire de l’indépendance ainsi acquise, tout en constatant avec elles qu’il s’agit d’une indépendance relative. Ensorcelant.



jeudi 26 septembre 2024

Djinn T02 Les 30 Clochettes

Un beau spectacle l’y attendra… digne des mille et une nuits…


Ce tome fait suite à Djinn Tome 1 La Favorite (2001) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le deuxième du cycle ottoman, composé des quatre premiers albums. Sa parution originale date de 2002. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux : 


Dans les années 1950, dans une boutique du souk à Istanbul, Amin Doman s’adresse au marchand : il cherche une femme, attirée par un démon noir. Le vieil homme répond : Ebu Sarki ! Cet homme est le diable !!! Doman indique que le diable ne l’impressionne pas, il est comme les autres, il écoute s’il y va de son intérêt. Le marchand répond que son intérêt à lui, c’est de se taire. Doman sort une grosse liasse de billets de la poche intérieure de sa veste et repose sa question en indiquant que c’est la dernière fois qu’il lui pose : où peut-il trouver Ebu Sarki. Le marchand lâche timidement qu’il y a un vieil homme chez Miyed, il a travaillé pour Sarki dans le temps, il a vu beaucoup de choses. Doman le prévient : il espère que les réponses qu’il obtiendra le satisferont plus que celles de son interlocuteur, sinon le feu pourrait détruire sa boutique en un rien de temps. Il se rend dans l’échoppe indiquée et trouve un très vieil assis à même le sol. Il se rend rapidement compte qu’on lui a coupé la langue, il ne parlera pas, il ne communiquera pas, sous quelque forme que ce soit, il a trop peur… comme tous ceux qui ont servi Ebu Sarki. Amin Doman se lève et sort dans le souk : il a compris qu’il perd son temps, que tous sont morts de frousse, il faut qu’il se débrouille autrement. Il se fait la réflexion que le temps ne semble pas avoir de prise entre ces vieux murs, les fantômes peuvent apparaître.



En 1912, le diplomate Harold Nelson se promène dans le même souk : il cherche une femme, mais il ne sait s’il veut vraiment la retrouver. D’un passage en hauteur, il est observé par Jade et l’intermédiaire Mustapha : elle souhaite savoir s’il mord à l’hameçon. L’homme répond que oui, le photographe Samuel a fait ce qu’il faut pour, il est suffisamment payé pour ça. Nelson retrouve Samuel attablé à une terrasse : il lui indique qu’il cherche le scélérat qui se livre au chantage en s’attaquant à sa femme. Samuel ne se démonte pas, et répond qu’il comprend que son excellence l’ambassadeur a mis Nelson au courant, et lui a montré les photographies au harem. Il ajoute qu’il y a ses entrées, si cela intéresse son interlocuteur. Nelson lui demande combien il lui en coûtera, et ils prennent rendez-vous pour le lendemain. Dans les années 1950, Ibram Malek est venu chercher Kim Nelson : il l’informe qu’elle doit se présenter seule et sans arme, et qu’elle devra subir l’épreuve, c’est-à-dire rester seule sous une tente en plein désert, sans vivres, sans eau, accepter le désert. Elle devra se méfier : si quelqu’un se présente et lui fait des offrandes, elle ne devra pas les accepter tant qu’il n’aura pas prononcé le nom d’Ebu Sarki.


Le premier tome se terminait sur la promesse pour Kim Nelson de rencontrer Ebu Sarki, et pour Miranda Nelson, sa grand-mère, d’être introduite dans le harem du sultan Murati, ce qui lui permettrait de se rapprocher de Jade, la favorite du sultan. Le lecteur se demande quelles épreuves l’une et l’autre devront affronter. Le titre révèle la réponse : l’épreuve des trente clochettes. À quarante ans d’écart, les deux femmes vont se soumettre l’une comme l’autre, à cette épreuve, à la fois dans des conditions différentes, à la fois avec des similitudes. Le récit commence dans les années 1950 avec Amin Doman à la recherche du mystérieux Abu Serki, ou plutôt à la recherche de son trésor. Le décor est magnifique dans cette galerie avec une grande hauteur sous plafond, des centaines de marchandises exposées allant de la vaisselle à des étoffes. Puis retour en 1912, au même endroit, mais cette fois-ci avec Jade & Mustapha, puis Lord Nelson et Samuel. Puis Kim Nelson & Ibram Malek, avant qu’elle ne soit prise en charge par Asherdan qui est chargé de la mise en œuvre et du suivi de l’épreuve des trente clochettes. Puis une rencontre entre l’ambassadeur Sir Hawkings et le sultan Murati. Le lecteur prend progressivement la mesure des différents fils de trame de l’intrigue : sur deux époques racontés en parallèle, avec une demi-douzaine de personnages par époque, et chacun ayant ses propres objectifs, sa propre position sociale.



L’intrigue relative au passé semble toute tracée avec les éléments contenus dans le premier tome : l’épouse du diplomate va finir au harem du sultan, par amour pour Jade. Et c’est ce qui se passe : elle accepte de se soumettre à l’épreuve des clochettes, c’est-à-dire satisfaire trente amants, et il s’agit plutôt de partenaires femmes à une ou deux exceptions près. Elle doit également apprendre à assumer sa nudité face au regard des hommes concupiscents. Ce fil narratif se répartit en quatre séquences, totalisant dix-neuf pages en cumulé. Au cours de l’une d’elle, le photographe Samuel indique à Jade, la favorite du sultan Murati que le mari (Harold Nelson) s’est démis de ses fonctions auprès de l’ambassadeur, que plus rien ne le retient. Il ajoute qu’il est chauffé à blanc, et que c’est le moment de l’introduire à nouveau dans le palais. Jade répond : Un beau spectacle l’y attendra, digne des milles et une nuits. Le lecteur y comptait bien.


Les images et la narration visuelle de l’artiste tiennent cette promesse des Mille et une nuits. Les décors sont splendides : les arches du souk, les Turcs en tenue vestimentaire d’époque, les Européens en costume, les moucharabiehs assurant l’ombre à l’intérieur des pièces et une visibilité pour discrète pour les voyeurs à l’extérieur, les spécificités de l’architecture locale, une très longue barque sur la mer avec un soleil chaud, et enfin le harem. En commençant par la cour intérieure où se tient Jade la favorite du sultan sur son divan aux nombreux coussins par une magnifique lumière, la tenture servant d’ombrière, la table basse, la cage à oiseaux en fer forgé. Et enfin la très salle dans laquelle le sultan Murati reçoit ses invités, en l’occurrence Von Henzig, avec son bassin où l’on peut se baigner, les tentures, les arcades colorées, les riches tapis, les divans, les sofas et les larges fauteuils avec leurs coussins. Le lecteur se régale également des tenues vestimentaires, en particulier celles des femmes : le voile et la broche le retenant dans la première séquence pour Jade, les robes aux voiles semi-transparents de Miranda Nelson et Jade alors que cette dernière remet la ceinture des trente clochettes à la première, la robe tout aussi magnifique de Jade sur la longue embarcation, celle plus décontractée qu’elle porte dans la cour du harem, etc.



Le lecteur a conservé en tête les remarques déconcertantes de l’introduction du premier tome : (1) Tout part du corps, tout ramène au corps, (2) Le corps d’une femme restera toujours le pouvoir suprême devant lequel plient les hommes (3) Car qui, du maître ou de l’esclave, détient le pouvoir ? Miranda Nelson suit un parcours initiatique, un rite pour pouvoir être intégrée au harem du sultan Murati. Elle accepte de donner plaisir à trente amantes et amants qu’elle n’aura pas choisis, par amour pour Jade. D’un côté, elle est consentante : elle veut réussir les épreuves de cette initiation. D’un autre côté, elle a accepté à l’aveugle des rapports sexuels avec des partenaires qui lui sont imposés, ce qui ne correspond pas à un consentement précaire et révocable à tout moment.


En parallèle, Kim Nelson affronte elle aussi l’épreuve des clochettes. La narration visuelle est tout aussi enchanteresse : après l’abri du souk, la chaleur du désert d’abord en 4*4 puis seule sous la tente avec un soleil implacable, la vision improbable d’une centaine de croyants prosternés dans le sable pour la prière, les montagnes rocheuses où se trouve une forteresse, la terrible rangée de portes derrière lesquelles se trouvent un amant différent, la grande esplanade le long de laquelle court le mur d’enceinte, la salle d’interrogatoire et de torture, l’arrivée d’un hélicoptère. Ces séquences dans les années 1950 sont tout aussi soignées que celles dans les années 1910 : qu’il s’agisse des décors, des ambiances lumineuses, des personnages, de leurs tenues vestimentaires (avec moins de robes) et des accessoires. Là aussi, le consentement de la jeune femme prête à discussion. Triompher de l’épreuve des trente clochettes est un moyen pour parvenir à une fin, mais elle s’est engagée sans savoir de quoi il retourne, et Asherdam lui a sélectionné une enfilade de soudards qui fait froid dans le dos quant à la brutalité avec laquelle ils assouviront leurs pulsions sur la frêle jeune femme qu’est Kim Nelson. Dans le même temps, elle compte bien arranger les règles à sa manière. Au point qu’Asherdam lui fait constater qu’elle n’a pas bien compris lesdites règles du jeu.



Ce tome continue le fil narratif consacré à l’Histoire, à l’allégeance du pouvoir Turc aux autres pays d’Europe, en l’occurrence la dynastie des Hachémites se tournant vers l’Allemagne, délaissant l’Angleterre qui semble vouloir favoriser l’Empire Ottoman. Dans le même temps, le lecteur se sent impliqué dans la situation de chacune des deux jeunes femmes, le ramenant à cette remarque si particulière de la préface du premier tome : Car qui, du maître ou de l’esclave, détient le pouvoir ? L’une comme l’autre doit en passer par les fourches caudines de celui ou celle qui fait appliquer les étapes du rite, de l’épreuve des trente clochettes, c’est-à-dire satisfaire sexuellement trente partenaires non choisis, en autant de nuits. Miranda Nelson et sa petite-fille Kim Nelson ont choisi de passer cette épreuve : elles veulent l’une comme l’autre la surmonter, seul moyen pour atteindre le but qu’elles se sont fixé. Le lecteur voit bien qu’elles n’ont pas connaissance de ce qu’implique ce rite, et qu’elles doivent supporter différentes formes d’humiliation dégradante, allant du rasage de leur sexe, à leur nudité exposée aux regards des hommes, comme de simples objets. Elles deviennent des victimes d’un mode de fonctionnement systémique de la société. Dans le même temps, elles font l’apprentissage de compétences sexuelles, devenant des amantes expertes en technique pour donner le plaisir à leur partenaire. Miranda semble également trouver son plaisir dans le bras de ses amantes d’une nuit, apprécier de surmonter des tabous, de gagner en liberté. Kim se comporte de manière plus révoltée, devant subir l’assaut d’hommes qu’elle trouve répugnants, et qui sont de nature à se comporter violemment, à user de violences faites aux femmes. Pour autant, il semble que tout en acceptant ces rapports sexuels non désirés, elle fasse en sorte d’imposer certaines conditions, par exemple d’hygiène et de pratiques. L’une et l’autre semblent subir, et dans le même temps trouver la discipline intérieure qui leur permet de surmonter leur dégout, leur conditionnement culturel, pour rester celles qui décident, un état d’esprit d’une personne active, à l’opposé de la résignation de la victime. Elles considèrent cette épreuve comme le processus qui leur permet de se libérer d’un conditionnement sociétal, de gagner en maîtrise de soi, de prendre l’ascendant sur n’importe quel partenaire dans toute forme de rapport sexuel, d’y fixer les règles qui s’imposent à leur partenaire.


Un deuxième tome très troublant et dérangeant. Le point de vue reste féminin, au travers de Miranda Nelson dans les années 1910, et de Kim Nelson dans les années 1950. La narration visuelle allie délicatesse, sensibilité, esthétisme et clarté remarquable, avec un investissement de l’artiste exemplaire pour donner à voir chacune des deux époques, les lieux et les individus, comme dans un reportage objectif et rigoureusement documenté. L’intrigue confronte les deux jeunes femmes au rite d’initiation d’entrée dans un harem pour devenir une favorite grâce à l’acquisition des talents requis, par la pratique. Le lecteur ressent un profond malaise au cours de ce parcours poussant le consentement dans ses retranchements, à la frontière du sadisme et de la maltraitance. Profondément malsain.