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jeudi 8 décembre 2022

Carnets d'Orient T07 Rue de la bombe

Si l’Histoire que nous sommes en train d’écrire est entachée du meurtre d’innocents, quel sera notre avenir ?


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T06 La Guerre fantôme (2002) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre l’histoire des carnets récupérés par Saïd, et ce qu’ils représentent. Ce tome a été publié pour la première fois en 2004, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation d’Albert Camus (1913-1960) : l’éditorial du journal Combat, paru lors de la libération de Paris en août 1944. Et une seconde citation de Jean-Paul Sartre, dans son introduction pour le livre La question (1958), de Henri Alleg (1921-2013), un ouvrage dénonçant l’usage de la torture en Algérie. Si rien ne protège une nation contre elle-même, ni son passé, ni ses fidélités, ni ses propres lois, s’il suffit de quinze ans pour changer les bourreaux en victime, c’est que l’occasion décide seule : selon l’occasion, n’importe qui, n’importe quand, deviendra victime ou bourreau. Il s’en suit une introduction de quatre pages, rédigée par Bruno Étienne, sociologue et politologue français spécialiste de l’Algérie, de l’islam et de l’anthropologie du fait religieux. Dans cette introduction intitulée Amère Algérie, il évoque le bon usage de la mémoire collective, le besoin d’anamnèse, c’est-à-dire une recherche historique fondée sur des travaux qui remettent en question l’idéologie et en cause les faits, même les plus choquants, la distinction entre Amnésie et Amnistie, et l’anamnèse de la violence, en évoquant l’initiative de l’Afrique du Sud, à savoir l’aveu vaut pardon. En fin d’ouvrage l’auteur précise que ce récit bien qu’imaginaire est librement inspirés de faits tels qu’ils ont été relatés par les acteurs et les témoins de la guerre d’Algérie, ainsi que par le travail des historiens, avec une liste sélective de vingt-neuf ouvrages (dont La question, et ceux de Bruno Étienne) dont la lecture a contribué à la réalisation de cet ouvrage.



Alger, le 3 août 1956, à 23h30, le commissaire arrive en ville avec un passager à ses côtés. Il se présente devant un barrage où il est contrôlé : les gendarmes le laissent passer après l’avoir reconnu. Le commissaire donne ses consignes à son ami : descendre par la rue de la gazelle. Il dispose d’un quart d’heure pour poser la bombe puis revenir. Elle est réglée pour exploser à minuit. Son acolyte s’exécute et la bombe explose à l’heure dite. Il est temps que la peur change de camp.


Le lendemain, les Algérois prêtent main forte à l’armée pour sortir les cadavres et les blessés des décombres. Le commissaire est présent et donne son avis : avec toutes ces bombes cachées dans la casbah, les terroristes auront fait une erreur de manipulation et se seront fait sauter. Un gradé estime que c’est plutôt le fait des ultras, des Européens, comme acte de contre-terrorisme. Dans une maison du quartier, Samia et deux autres écoutent le chef de la cellule du FLN : ils savent que c’est un coup des ultras. Elle ne supporte plus de tuer des innocents. Les bombes continuent de faire des morts. Le 22 octobre 1956, l’armée française détourne un avion de la compagnie Air Atlas-Air Maroc et capturent cinq dirigeants du Front de Libération Nationale, dont Ahmed Ben Bella (1916-2012).


Deuxième tome consacré à la guerre d'indépendance algérienne : la première séquence montre des officiels de la police en train de poser une bombe de nuit dans la casbah d’Alger, et peu de pages après, c’est au tour d’un membre du Front de Libération Nationale (FLN) de faire de même dans un café européen. Fidèle à son principe de départ, l’auteur se tient à l‘écart de tout manichéisme. Chaque personnage présente une apparence, des gestes qui lui sont propres, ainsi qu’une situation et une histoire personnelles qui le nourrissent pour une réelle épaisseur et qui le rendent unique. Même si Marianne et Samia sont deux jeunes femmes sveltes et alertes, d’origine similaire, il est impossible de les confondre. Certes, c’est facile car elles n’ont pas la même coiffure, mais aussi elles n’évoluent pas dans les mêmes cercles sociaux, elles se vêtissent en fonction de ces derniers. Leurs convictions s’expriment dans des milieux différents ce qui induit qu’elles les présentent différemment, et qu’elles se comportent en fonction. Du même point de vue, le lecteur retrouve plusieurs personnages en se rendant compte qu’il éprouve une affection pour eux. Saïd, bien sûr, très jeune adolescent pris en charge par l’armée française et se retrouvant à participer à l’entraînement militaire, et aux exercices. Bouzid, le jeune homme qui a rejoint le FLN avec la volonté de tuer des oppresseurs le plus vite possible : oui, c’est étrange, malgré sa colère, malgré une forme de fanatisme, il n’est pas possible de faire fi de son indignation et d’éprouver de l’empathie pour lui..



Le premier tome mettait en scène des atrocités physiques telles que des mutilations commises par des membres du FLN sur des maghrébins qu’ils jugeaient être des collabos. Ce second tome s’ouvre avec un attentat à la bombe perpétré par des Français. Deux personnages se trouvent pris au milieu de la ratonnade du 29 décembre 1956 dans les rues d’Alger, à la suite de l’assassinat de Amédée Froger la veille (1882-1956), maire de Boufarik. Il y a encore un autre attentat à la bombe avec des morts et des blessés, une séance de torture, une séance d’intimidation psychologique d’un commandant sur une jeune algéroise. Le choix de l’artiste est de ne pas se montrer trop graphique : un juste équilibre entre représenter les violences pour qu’elles ne restent pas des concepts abstraits, et une absence de gros plans pour ne pas tomber dans un voyeurisme abject. Première explosion dans la casbah : des maisons éventrées, des murs détruits, deux cadavres sous les décombres dont un nourrisson, et des victimes mortes emportées sur des civières sous un drap. La ratonnade : des matraques qui s’abattent avec force. La deuxième bombe : l’éditeur de Camus qui se retrouve moucheté du sang d’une victime. La séance de torture : un homme ligoté et tuméfié. Ce n’est pas insoutenable, mais ça arrive à des individus dont les dessins savent mettre en évidence l’humanité. Le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux en voyant Momo ainsi entravé et frappé. Il bout d’indignation en voyant le commandant Loizeau abuser de son ascendant psychologique sur Samia, ou encore Bouzid l’accuser de manière ignoble.



Arrivé à la fin de ce tome, le lecteur en ressort fort impressionné de tout ce que l’auteur a su raconter, avec une fluidité remarquable. Il est possible de séparer les différentes composantes : l’Histoire de l’Algérie, l’histoire des personnages, la narration visuelle. La première est effectuée de manière chorale afin de rendre compte de la complexité de la situation. La seconde commence à s’éloigner d’un récit romanesque un peu gentil pour mettre en scène des adultes complexes. Les pages sont toujours aussi agréables à l’œil, même pour un lecteur qui ne fait pas l’effort conscient de s’y attarder, de regarder d’un peu plus près. Outre les éléments évidents comme les membres du FLN et les militaires professionnels de l’armée française, Ferrandez sait montrer les composantes sociales qui façonnent un individu. Le jeune magrébin Saïd se retrouve pris en charge par l’armée française, subissant l’entraînement, côtoyant des soldats de métier avec leur cynisme, le racisme insécure de certains, la droiture d’autres. Comme dans le tome précédent, le lecteur voit un jeune adolescent à la fois curieux et confiant, à la fois un être humain qui apprend par mimétisme, et il ne peut s’empêcher de se demander ce que peut devenir un garçon subissant autant d’exemples contradictoires dans ses années cruciales de développement. Il est tout autant touché par la situation de Samia, maghrébine étudiante en médecine, attachée à sa famille, intimidée par un cousin, mais déchirée par le fait d’être utilisée pour poser des bombes. La situation du capitaine Octave Alban est tout aussi complexe : un vrai professionnel qui aime son métier, qui l’exerce avec rigueur, mais aussi un combattant cherchant du sens à son métier à la suite d’une défaite, un homme avec des convictions et une histoire personnelle qui ne peut pas lui faire accepter tous les ordres. Il n’y a pas de manichéisme dans ces personnages.


Toujours aussi impressionnant, cette histoire est avant tout une bonne bande dessinée. Elle s’ouvre avec une séquence nocturne, une belle vision d’Alger vue du ciel, avec un rendu à la peinture. Des formes détourées par un trait de crayon fin et élégant, une mise en couleurs chaude, sachant nourrir les formes détourées. Des bandes de cases rectangulaires, mais aussi une poignée de photographies (des unes de journaux) intégrées sur une page, quatre images de télévision sur une autre. Le lecteur voit avec plaisir le retour à sept reprises de cette disposition si particulière : à l’échelle de deux pages en vis-à-vis, un dessin à l’aquarelle au milieu de la double page, et une série de cases sur la partie gauche de la page de gauche, et sur la partie droite de la page de droite. Cette structure particulière donne à voir l’environnement par cette image réalisée au milieu, souvent à l’aquarelle, tout en poursuivant la narration en bandes et en cases. Le bédéaste sait raconter son histoire et l’Histoire sous la forme d’une vraie bande dessinée, et non pas d’images statiques illustrant un exposé qui les écraserait.


Ce deuxième tome du deuxième cycle constitue une lecture aussi extraordinaire que le précédent. Jacques Ferrandez fait vivre des personnages complexes et touchants, leur histoire personnelle façonnée par l’Histoire, avec une narration visuelle de haute volée, tout en exposant la rhétorique des différents combattants, sans jamais tomber dans l’angélisme, la diabolisation, ou la simplification.



mercredi 7 décembre 2022

Capricorne T19 Terminus

Les dictatures sont fragiles. Les démocraties aussi. La sagesse réside dans l’individu.


Ce tome fait suite à Capricorne T18 Zarkan (2014) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2015 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part sur le globe, l’homme aux mains tatouées termine sa chute volontaire depuis un avion en s’enfonçant dans l’océan. Il descend jusqu’à se retrouver au-dessus du fond marin, avec cette matière incandescente. Il entend la voix de Dahmaloch lui indiquant qu’il est las de l’attendre, las d’être. L’homme aux mains tatouées s’enfonce complètement dans cette matière étrange. Dans le spacieux salon luxueux du 701 Seventh avenue, Astor et Zarkan dialoguent, chacun dans une langue différente incompréhensible. Fay O’Mara explique à Capricorne qu’ils ont entamé un dialogue cérébral. Astor accède à sa bibliothèque mentale afin d’en trouver des correspondances avec les formules que Zarkan puise dans son propre vaste savoir. C’est fascinant. Elle serait bien incapable de noter ce qu’ils disent. Elle essaye de décrire la scène du mieux possible, car elle n’a jamais vu quelque chose de comparable. Capricorne se déclare curieux de connaître le résultat de leur conversation. Dans les fonds marins, Dahmaloch dit que bientôt il n’existera plus, ni l’homme aux mains tatouées : ils ne feront plus qu’un comme avant.



Il y a bien longtemps de ça, un prêtre muni d’une dague, dans un temple : il s’avance vers un creuset dans une table de pierre et il abat la lame dans une matière incandescente. Quelque part il se forme un cube parcouru de figures géométriques. Un volcan entre en éruption. Un fou furieux fanatique a séparé Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, faisant du premier un être démoniaque et du second un simple humain. Astor et Zarkan sont arrivés au terme de leur discussion ésotérique. Ils relatent leurs conclusions à Fay O’Mara et Capricorne. Ils ont analysé les notes que Zarkan a prises chez le passager, et les ont comparées avec certains grimoires dans la bibliothèque d’Astor. C’est inquiétant ! Les machines du Passager, dont il a volé les composants dans un vaisseau intersidéral échoué, ces machines font partie d’un ensemble plus vaste. Un système complexe qui devait servir à guider le vaisseau à travers le cosmos, soit à franchir des portes, réelles ou mystiques. Ou les deux, ou alors aucune de ces fonctions, mais quelque chose d’encore plus subtil qu’il leur est impossible à imaginer. Plus étrange encore : les pierres d’apocalypse jouent un rôle actif dans cette structure compliquée. Ils savent qu’elles ouvrent des passages vers d’autres dimensions.


Avant dernier tome de la série : il est temps que les révélations pleuvent, que les dernières pièces du puzzle donnent un sens à toutes celles qui les entourent, aux motifs qu’elles forment, et qu’une résolution claire se profile nettement. C’est exactement ça : cela devenait apparent dans le tome précédent et ça l’est tout autant dans celui-ci. L’auteur ne change rien à sa manière de raconter : des aventures, avec des personnages hauts en couleur occupant le devant de la scène. Capricorne et Astor progressent dans leur enquête, trouvant un indice significatif après l’autre, et bénéficient des déductions de personnages secondaires comme Zarkan et Astor, ainsi que du travail accompli précédemment par Fay O’Mara. D’un côté le lecteur suit ces héros, de l’autre des séquences en alternance montrent tout d’abord l’esprit de Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, puis le Passager toujours aussi plein de ressources. Chaque scène apporte un élément nouveau qui vient s’emboîter parfaitement. Ainsi le lecteur apprend ce qu’il advient finalement de Dahmaloch et de l’homme aux mains tatouées, mais aussi comment ils sont apparus, lors de la scène avec le prêtre et sa dague. La discussion sibylline entre Zarkan et Astor aboutit à un exposé très vivant d’une page mêlant rappels sur des faits passés, et nouvel éclairage grâce à une connaissance ou une information complémentaire. Du grand art. En fait, en terminant la dernière page, le lecteur a du mal à croire qu’il en a appris autant en un seul tome, qu’il ne reste plus qu’un épilogue.



Revoir l’action au ralenti : tout commence sous l’océan, comme dans ce passage hallucinant du tome quatre, en continuité avec l’expédition du tome dix-sept. Dès la première planche, le lecteur découvre un découpage de planche qui refuse les automatismes plan-plan : deux cases de la hauteur de la page pour attester de la durée de la descente de l’homme aux mains tatouées dans les profondeurs, puis trois cases triangulaires en éventail pour montrer que la chute se ralentit jusqu’à ce que l’individu se stabilise et enfin deux cases en hauteur pour pénétrer dans la matière incandescente. Dans ce tome, l’artiste ne s’impose pas une contrainte systématique, comme les très gros plans du tome seize, il repasse dans un mode où chaque page est construite en fonction des événements de la séquence. Même sans effort conscient, le lecteur ressent l’effet narratif correspondant. Des cases de la largeur de la page en planche 6, alors que Astor et Zarkan complètent les phrases de l’un et l’autre d’un bout à l’autre de la case. Des cases de plus en plus petites dans la partie supérieure gauche de la planche 11 pour montrer la progression de plus en plus précautionneuse au sein du bâtiment des Mentors. Plus loin, une structure entremêlant des cases montrant les pièces du quartier général du Passager, et d’autres ne montrant que ses yeux pour indiquer qu’il examine chaque recoin à la recherche d’indices sur ses visiteurs indésirables. Un cadrage de plus en plus proche sur le Passager, alors qu’il progresse dans un couloir de plus en plus étroit. Une succession de cinq cases en décalées en planche 23, des très gros plans sur le visage du Passager à des moments différents de sa vie, à la fois pour indiquer qu’il s’agit du même individu, à la fois pour mettre en lumière ses changements. Une case hallucinante occupant les deux tiers de la planche 27 avec une vue plongeant selon un angle incliné montrant Astor et Zarkan au milieu d’un tourbillon d’inscriptions dans une langue inconnue formant comme un mur cylindrique. Un plan fixe en planche 45, montrant plusieurs cartes du destin se consumer en tombant par terre.


Comme dans le tome précédent, le lecteur espère ne pas être perdu en cours de route, et comme dans le tome précédent, tout se passe bien. D’un côté, le scénariste fait référence à des éléments de tomes passés, et même de ceux de la série Rork ; d’un autre côté, chaque élément présente des particularités qui permettent de le replacer et de s’en souvenir facilement. Par exemple, il n’éprouve aucune difficulté à reconnaître Duncan Onslow et Gordon Drake. Il en va de même pour Holbrook Byble, personnage pourtant laissé de côté à la fin du premier cycle qui s’arrête au tome cinq. Après la vie de Brent Parris dans le tome précédent, c’est au tour de celle du Passager dont les derniers événements encore inconnus sont racontés. La relation entre Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées est confirmée et dite de manière explicite : ainsi donc, c’était ça. Le Passager ne maîtrise pas la technologie extraterrestre qu’il a cannibalisée : c’était sous-jacent dans le tome précédent, c’est maintenant patent. Ainsi donc voici comment le Passager a instrumentalisé Brent Parris. D’une certaine manière, ces révélations distillées tout au long de ce tome enjoignent le lecteur à une se montrer participatif, à formuler par lui-même la conséquence de ce qui est dit, ou à faire la démarche en sens inverse pour rétablir le lien de cause à effet avec un événement antérieur. Une fois dans cet état d’esprit, il est entièrement à la merci du narrateur pour la révélation monumentale en planches 40 & 41. Son cerveau est lancé et il continue dans la foulée : énorme et imparable.



Comme avec le tome précédent, le lecteur est complètement investi dans l’aventure et dans l’intrigue, sans arrière-pensée quant à un éventuel deuxième niveau de lecture, encore moins un troisième. Après coup, il peut se livrer à des supputations sur des liens avec l’expérience d’une réalité normale et quotidienne, même s’ils n’apparaissent pas de manière évidente. L’auteur a réussi ce pari peu évident d’une histoire au premier degré, satisfaisante pour elle-même. Il est possible de voir dans le dialogue initial d’Astor et Zakan dans deux langues différentes, la force de la communication entre deux personnes travaillant de concert, de voir dans l’acte du prêtre la bêtise de l’individu qui ne comprend pas ce qu’il fait, dans le coût du don de guérison de l’homme aux mains tatouées une métaphore de l’investissement nécessaire pour former un médecin, dans l’étroitesse des passages à franchir entre deux murs, le fait que la vie de l’individu est toute tracée et qu’il n’a d’autre choix que celui d’avancer. Ce dernier point étant d’autant plus savoureux quand Capricorne met les trois vielles femmes, peut-être les Nornes, des personnes sensées connaître le futur, à la porte de la librairie de Byble. Mais qu’importe…


Terminus : le titre est clair, et cela fait plusieurs tomes qu’un personnage, différent à chaque fois, prononce ce mot comme une prophétie, une annonce. La narration est impeccable, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan de la structure du récit. Andreas pose quelques pièces supplémentaires du puzzle et les autres déjà présentes autour prennent tout leur sens. Le lecteur jouit de l’histoire au premier degré, comme un enfant, sans arrière-pensée, tout à son plaisir. Et il reste un tome… Et le chat dans tout ça ?



mardi 6 décembre 2022

Les yeux dans le mur

C’est toujours un autoportrait qu’on fait.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, réalisée en collaboration par Céline Wagner & Edmond Baudoin. La première édition date de 2003. Il a été réédité avec deux autres récits, Le chant des baleines (2005) et Les essuie-glaces (2006), dans le recueil Trois pas vers la couleur. Il s’agit de la première bande dessinée réalisée en couleurs par Edmond Baudoin, et elle compte cinquante planches. Elle s’ouvre avec une page d’introduction. Le premier tiers est de la main de Baudoin : il explique que Céline Wagner était venue assister à une dédicace, lui a acheté une bande dessinée, lui a expliquée qu’elle était en dernière année d’une école d’art et qu’il lui a fait un dessin sous lequel il a écrit son adresse. Plus tard, il a reçu une lettre dans laquelle elle lui demandait de venir chez lui pour son stage de fin d’études. Elle est venue. Il ne sait plus aujourd’hui lequel des deux a été stagiaire. Dans sa partie, Wagner évoque ses difficultés à parler de la banlieue, l’environnement où elle a grandi.


Dans l’atelier d’Edmond Baudoin à Nice, Céline Wagner est en train de poser alors qu’il est en train de la peindre. Elle lui demande d’arrêter de poser des questions sur la banlieue. Sa banlieue, il lui en a fait un costume, et ce n’est pas celui qu’elle aurait choisi. Les pas nonchalants, la zone, les mots vomis à l’envers, c’est du cinéma. Il sait qu’elle aime les mots à l’endroit. Elle continue : bien sûr, il en reste des traces dans ses gestes, dans ses mots et ses regards, des automatismes, rien à elle. Et c’est ces traces qui le fascinent. De sa banlieue, il ne reste aujourd’hui que des sacs en plastique dans les branches des arbres. Aujourd’hui, elle veut des choses qui n’existent pas.



L’esprit de Céline vagabonde un peu : elle pense à une promenade en bordure de mer, se remémorant quelques mots d’une coupure de presse sur le décès de quelqu’un, le succès d’un orchestre engagé en janvier 1999, dans une mise en scène monumentale. Elle est devenue silencieuse et elle revient à l’instant présent. Elle se demande si Edmond cherche vraiment quelque chose. Il la gomme, il gomme petit à petit la réalité pour coller sa gueule à elle sur son tableau. Elle, elle ne veut pas être un tableau. Elle veut devenir elle. Elle lui dit qu’il a les yeux d’un fou, le visage d’un fou. Il lui demande si elle peut enlever sa chemise. Elle répond positivement, mais d’abord elle veut prendre une douche. Elle entre dans la salle de bain. Il enlève du chevalet, le dessin qu’il vient de réaliser, et il accroche une nouvelle feuille blanche. Dans la baignoire, elle se fait la réflexion que si elle se dessinait, elle ne ferait aucun poil, aucun bouton. Juste de la peau lisse, du beau. Et un peu de laid pour qu’on puisse l’aimer. Il demande s’il peut venir ; elle accepte. Il la regarde et répond à sa question : son père à lui était beau, vraiment beau. Quand il est mort, Edmond l’a regardé longtemps. Il n’a rien retrouvé de sa beauté, plus rien. Sa vie était partie et avec elle sa beauté. Il ajoute qu’elle est si belle. Céline répond qu’il lui fout l’angoisse.


S’il n’a jamais lu de bande dessinée de d’Edmond Baudoin, le lecteur se demande ce qu’il va trouver, s’il va parvenir à apprécier les partis pris graphiques très personnels, et une histoire qui semble se limiter à quelques instants de discussion entre l’auteur lui-même et une jeune femme venue comme stagiaire. S’il est familier de cet auteur, le lecteur sait qu’il va retrouver des thèmes déjà abordés, que la linéarité présumée du récit n’est simpliste qu’en apparence. Il s’interroge quand même sur le fait que le cœur du récit soit la relation entre l’artiste et son modèle, comme de ses œuvres, par exemple Le portrait ou L’Arleri. D’un autre côté, cette création est réalisée à deux, avec la participation du modèle. Effectivement, le récit se compose d’une suite d’échanges entre l’artiste Baudoin et son modèle Wagner : des discussions à bâtons rompues pendant une séance de pose, dans la salle de bain, lors d’une promenade sur les quais, d’un bain de mer depuis une jetée, avec une seule exception, le temps d’une page lorsque Céline se promène seule dans la rue pour aller appeler son père. C’est du pur Edmond Baudoin, avec des traits charbonneux au pinceau, un rapport de séduction, des pages contemplatives en particulier huit dépourvues de tout texte, de tout mot.



Pour faire la différence, Edmond utilise la couleur. Les traits de contours sont encrés, le plus souvent au pinceau, parfois à la plume, peut-être des silhouettes tracées par Céline Wagner. Les couleurs semblent apposées au pinceau, avec une approche de type naturaliste, c’est-à-dire des couleurs correspondant à ce que voit l’œil. Le lecteur observe toutefois que dans certaines cases, parfois même le temps d’une page, l’usage de la couleur s’éloigne de la réalité pour un effet expressionniste, voire abstrait. Par exemple le corps laissé en blanc de Céline allongée sur des coussins jaune pâle qui forment un motif géométrique abstrait. Des fonds de case entièrement rouge totalement artificiels avec à nouveau le corps dénudé de Céline laissé totalement vierge de couleur, comme une absence d’émotion ressortant contre l’intensité agressive du rouge. Puis, il est possible que la mise en couleurs ne soit pas uniquement le fait de Baudoin. Le lecteur relève également quelques particularités visuelles dont Baudoin n’est pas coutumier. Cela commence dans la troisième planche : un petit morceau de journal collé sur le bord d’une case, comme la rémanence fugace et incomplète d’un souvenir qui a échappé à Céline parce que repris par un journaliste, mais qu’elle ne peut pas se sortir de l’esprit. Dans la même case, se trouvent des parallélépipèdes rectangles blancs très géométriques, des formes que Baudoin n’utilise pas. Il s’agit de blocs de béton entassés pour former une digue artificielle.


Edmond Baudoin relate cette expérience avec une jeune femme stagiaire en fin d’études d’école d’art : elle est sa modèle et il doit exister une différence d’âge. Elle pose bien volontiers. Comme il l’expliquait dans le portrait, il essaye de dessiner la vie, son rêve impossible, de saisir et transcrire sa beauté. Cela donne un échange particulièrement dérangeant alors qu’il lui parle de la beauté de son père, de sa disparition avec sa mort, de sa beauté à elle, ce qui mène Céline à penser à sa propre mort. Il sort se promener sur le port et contemple les reflets d’un bateau à la surface, en se disant qu’il ne dispose que de ça pour essayer d’aller en dessous, derrière ce miroir, pour saisir l’unicité de la vie de son modèle, dans une métaphore très parlante sous la surface de l’eau / sous la surface de la peau. Mais, par comparaison avec Le portrait et L’Arleri, le modèle fait entendre sa propre voix, ses réactions, ses émotions, puisqu’elle est également autrice de cette œuvre. Le lecteur regarde des esquisses comme réalisées au fur et à mesure par Baudoin sur deux planches, 12 & 13, en vis-à-vis, comme si le lecteur était présent alors que l’artiste cherche à saisir cette vie chez son modèle. Puis, il lui indique qu’il a besoin de sortir pour marcher vers le port un moment.



Après son départ, Céline se rhabille et part à sa suite. Elle pense qu’il est parti pour essayer de comprendre, qu’il semble que pour comprendre il faille toujours partir. Une fois qu’elle l’a rejoint, elle exprime la manière dont elle perçoit sa façon de faire : il tient à l’habiller d’une légende alors qu’il la peint nue. Par la suite, elle va se baigner, et il la regarde. Elle indique que sous la surface, au fond, c’est vraiment beau, mais on ne peut pas y rester sans mourir. À ce moment, le lecteur prend conscience que l’objectif de rendre compte de la personnalité profonde d’un individu sous la peau rejoint cette volonté de nager sous l’eau, d’aller au fond qui constitue alors une métaphore, une expression différente du même but pour Céline que pour Edmond. En prenant un café en terrasse planche 23, Edmond fait un aveu à Céline : il en a marre ne pas y arriver, on ne peut pas y arriver, l’autre reste toujours l’autre. C’est toujours un autoportrait qu’on fait. En planche 40, dans l’atelier, elle lui fait observer qu’il entretient une obsession : se voir dans tout, alors qu’elle lui montre le portrait d’elle qu’il a fait et dont le visage présente des ressemblances avec le sien à lui. Encore une fois, Baudoin a su parler de son art avec un point de vue différent de ses autres œuvres ayant le même thème.


Puis le lecteur se dit qu’il manque d’honnêteté intellectuelle : cette bande dessinée raconte également l’histoire personnelle de Céline par ellipse. Des mots dans ses phrases, les fragments de coupure de journaux avec leurs phrases incomplètes. L’autrice évoque également sa vie, la vie tragique de son amoureux, le lien avec son père, les traces que la banlieue a laissées en elle. Tout cela n’est pas exprimé de manière explicite, plus par remarques indirectes, mais s’il entretient un doute, il suffit au lecteur de relire l’introduction pour que le fil directeur de ces remarques devienne évident. La force de la personnalité de Baudoin semble dominer chaque page, et pourtant la personnalité de Wagner est bien présente en filigrane, parfois de manière apparente et au premier plan. Le lecteur se souvient alors de la courte introduction de Baudoin se terminant sur le constat qu’il ne sait plus aujourd’hui lequel des deux a été le stagiaire. En effet, Céline Wagner est parvenue à faire passer sa personnalité dans ses pages malgré la personnalité artistique si singulière de son maître de stage. Elle est parvenue à faire apparaître son être profond dans les portraits en cours d’élaboration réalisés par Baudoin tout du long, à inscrire son fond à elle dans ces exercices où il se heurte à la sensation de toujours faire un autoportrait.


Une bande dessinée de plus d’Edmond Baudoin avec son flux de pensée qui n’appartient qu’à lui et ses mêmes thèmes présents tout au long de sa carrière, ici en particulier son rapport aux femmes comme modèles, comme muse. Toutes les qualités de cet artiste sont présentes de ses dessins si vivants exsudant une chaleur humaine irrésistible. Mais c’est aussi plus que ça, une vraie collaboration au sein de laquelle la jeune artiste peut exister car il lui en laisse la place, et sait exister car elle trouve sa propre voix pour s’exprimer.



lundi 5 décembre 2022

HSE T03

La colère ? C’est parfait Félix. C’est la compagne des grandes réussites.


Ce tome fait suite à HSE T02 (2014) : c’est le troisième dans une trilogie qui forme une histoire complète. Il a été réalisé par le scénariste Xavier Dorison, le dessinateur Thomas Allart, et la mise en couleurs faite par Christian Lerolle. Cette bande dessinée compte quarante-sept planches et sa première édition date de 2016.


Rachel Miller est en train d‘accoucher. Le bébé se présente bien. L’obstétricien commente : 3 kilos 200. 35 centimètres de périmètre crânien. Rythme cardiaque à 120, CCP à 70… Ok, pour le moment, c’est pas mal. Côté perspectives : potentiel de développement de masse musculaire 29,7%, petite insuffisance en DNA3, avec un petit risque de faiblesse cardiaque risque de… Un autre observateur continue : Revenu annuel des parents 56.700 eurodollars. Père coté à 210 eurodollars par action, rentabilité nette de 9,4%. Actifs nets estimés à 1,7 millions. Mais… La mère n’est pas cotée !!! Oh, c’est horrible. Pauvre petit. Une page de pub pour la Bexford Private School, parce que c’est au début que tout se joue, avec des cours sur l’approche de la négociation sur la psychologie appliquée et le marketing personnel, sur la résistance physique, sur les bases de l’économie, pour 79.000 eurodollars par an. Félix Fox attend dans un spacieux couleurs, tout en consultant sa Rate Watch. Simon Sax sort de la salle de surveillance et abaisse son masque. : il est désolé, le bébé avait une mauvaise perspective de rentabilité. Son action n’aurait jamais dépassé les 120. Il a fallu s’en débarrasser.



Félix Fox s’éveille en hurlant, pour sortir de ce cauchemar. Il regarde autour de lui la vaste pièce totalement dévastée sur laquelle il a laissé libre cours à sa rage, seul le piano à queue est intact. Il retrouve un fond de bouteille et se fait un devoir de la terminer. Il relève la tête en entendant le son du piano. Simon Sax s’est introduit chez lui et il joue pour se détendre. Simon sait tout de lui, alors il possède bien évidemment le code d’entrée de sa luxueuse demeure. Il entame son discours de motivation. Félix Fox n’est pas allé au bureau hier. Sa Rate Watch et ses systèmes de surveillance sont éteints. Pourquoi ? Pas de réponse. Son action a baissé depuis l’ouverture du marché. Il doit se lever, prendre une douche et filer chez Zelig. Avec un peu de chance, il est encore possible de limiter les dégâts d’ici la clôture. Félix répond qu’il ne bougera pas : si Simon ne s’en va pas, il menace de raconter aux actionnaires comment Simon leur a caché depuis des semaines que Rachel n’avait pas avorté, et que lui Félix n’avait pas rompu avec elle. Simon répond doucement : c’est inutile de se fatiguer, les actionnaires savent déjà car il ne leur a rien caché. Mais vu l’enjeu de son projet, ils ont accepté de laisser faire Félix. Et puis ça leur permet de voir tout ce qu’ils peuvent tirer de lui. Simon reprend : il est temps pour Félix de se reconnecter.


Le premier tome avait marqué le lecteur pour cette idée si simple et si efficace d’avoir un être humain coté en bourse : une évidence, la suite logique et implacable de l’extension du domaine du capitalisme à toutes les activités humaines. Le deuxième tome avait développé cette situation en poursuivant cette logique de manière consistante, un peu convenue, avec le drame personnel prévisible : la poursuite du profit ne fait pas bon ménage avec les sentiments. Le lecteur conserve une forte curiosité de savoir ce qu’il va advenir de Félix Fox. Va-t-il se rebeller, ou va-t-il tout sacrifier pour son ascension économique irrésistible ? Le scénariste commence par mettre en évidence que le choix initial de Félix l’a déjà condamné : il a fait la démarche volontaire et de sa propre initiative d’entrer dans ce système. Comme dans toute bonne secte bien huilée, il n’y a pas de marche arrière possible. Au fur et à mesure de l’augmentation de ses revenus et de son capital, il s’est endetté auprès de ses actionnaires à qui il doit toujours plus d’argent et de dividendes. Il n’a d’autre option que de continuer à croître pour pouvoir satisfaire ses obligations financières : toujours plus. La mécanique est implacable. Dans un premier temps, il fait face à Simon Sax qui lui explique dans quelle situation il s’est fourré. Le lecteur s’est habitué aux dessins et il retrouve avec plaisir leurs qualités. L’artiste commence par jouer sur le contraste entre le couloir stérile et tranquille de la maternité, et, sur la page en vis-à-vis, le capharnaüm dans le gigantesque salon de la demeure de Félix Fox.



Dans un deuxième temps, le lecteur retrouve Félix à l’hôpital, alors qu’il reprend connaissance et que Simon Sax lui explique dans quelle situation Félix se trouve exactement. Il peut à nouveau se dire qu’il s’agit d’un développement prévisible, comme si le récit était sur des rails. Le dessinateur apporte une autre dimension à cette séquence : le complexe gigantesque dans lequel se trouve la chambre de soins de Félix, le gratte-ciel de HSE qui domine la ville de plusieurs dizaines d’étages, la foule qui attend Félix à sa sortie d’hôpital, dans une lumière artificielle orangée venant rehausser l’angoisse.


Dans un troisième temps, Félix est dans sa maison luxueuse, au bord de son immense piscine. La séquence commence avec une vue de ladite villa sous la neige, avec les journalistes à l’extérieur de l’enceinte à l’affut du moindre signe d’activité. La page 19 se compose d’un dessin en pleine page, une vue de dessus légèrement inclinée, montrant la petite silhouette de Félix allongé sur son transat, dans son peignoir, avec l’immense piscine à côté, dont il ne peut nullement profiter. Cette image est particulièrement poignante de réalisme : la petitesse de l’individu dans un environnement luxueux, écrasé par les dimensions de cet environnement, comme une tâche insignifiante sur un décor parfait. La scène se poursuit, et Félix se retrouve à recevoir les faveurs insistantes d’une magnifique femme nue. Il laisse libre cours à son amertume et à sa rage, dans des cases intenses. Thomas Allart se montre aussi bon directeur d’acteurs que chef décorateur. Le lecteur prend vite en grippe Simon Sax avec ses postures et son langage corporel trahissant une personne suave et sûre d’elle, ne masquant plus sa condescendance vis-à-vis de Félix. Il est obligé de lui expliquer ce qui relève d’évidences de son point de vue, et Félix devrait se rendre compte plus rapidement qu’il n’a pas le choix. En regardant Félix, le lecteur voit bien qu’il se sent coincé : il passe par une phase de déprime, une phase de déni, de colère, puis à nouveau d’abattement. Ses postures et ses expressions de visage reviennent à la normalité quand il a fini par prendre une décision et qu’il a conçu une stratégie d’action en concordance.



Le lecteur se rend compte que le scénariste semble avoir trouvé un second souffle, et que le dessinateur a gagné en confiance pour pouvoir se lâcher un peu, en particulier avec la direction d’acteurs, en soignant toujours ses décors. Ainsi donc, l’argent ne fait pas le bonheur, et le temps est venu pour le héros de se rebeller contre le système. Le lecteur sent bien que la partie est inégale, et il n’est pas bien sûr que Félix Fox ait une chance, même petite ou partielle, de pouvoir sortir gagnant. Le scénariste a bien fait les choses : dans ce récit d’anticipation, alors que les conditions de vie se détériorent, l’avenir semble reposer sur la capacité du capitalisme à innover pour recommencer à produire de la richesse. Dans un abus de langage dont les systèmes de gestion de personnel sont coutumiers, le terme ressource humaine est pris au pied de la lettre : la société HSE a mis en place un système permettant à des personnes d’investir dans des employés prometteurs dont ils deviennent les actionnaires. Cela induit qu’ils disposent d’un droit de regard sur tous les aspects de la vie de leur poulain, et la possibilité de prendre des décisions concernant sa vie privée et de les lui imposer. Le mécanisme est en place : l’individu ainsi coté génère du chiffre d’affaires lui permettant de verser des dividendes et de grimper dans l’échelle sociale, mais l’obligeant à augmenter son capital en empruntant, pour entretenir le mécanisme. Le but du capitalisme est la production de richesses, toujours plus.


Simon Sax incarne ce principe de cotation des individus, dans la mesure où il est un employé de HSE, l’entreprise dont la fonction est de coter chaque ressource humaine. Mais il n’est qu’un représentant de cette entreprise : il y en a d’autres, et Félix Fox est le jouet d’un système dans lequel Simon Sax n’est qu’un rouage qui peut être remplacé par un autre employé HSE. D’ailleurs, Félix n’est qu’un individu coté parmi beaucoup d’autres : s’il vient à faillir dans son ascension sociale, il sera remplacé par un autre, en fait par beaucoup d’autres qui ne demandent qu’à accéder à son statut social. Le lecteur ressent de plus en plus à quel point ce système est indépendant des êtres humains qui l’animent ou qui le nourrissent. Félix Fox ne lutte pas contre des individus, ou même contre une entreprise. Il essaye de se sortir des griffes d’un système avide, dévorant tout, d’un principe qui mène le monde et dont la cotation HSE est l’outil le plus abouti. Après tout, Félix Fox s’est inscrit sciemment dans ce programme de cotation, en a tiré les bénéfices immédiatement avec l’augmentation de son niveau de vie : Simon Sax fait observer que Félix s’adonne à une crise existentielle de nouveau riche, une sorte de caprice. Il explicite qu’une telle attitude met en danger le système, mais pas dans sa forme conceptuelle. Ce sont les petits porteurs qui ont investi sur sa personne qui risquent de tout perdre, leurs économies, si Félix Fox persiste dans sa volonté de tout laisser tomber. Félix porte la responsabilité de ruiner ces individus s’il persiste dans son caprice de vouloir partir en croisade contre le système. Dorison réussit à faire passer toute la détresse de son personnage principal qui sera un traître irresponsable quelle que soit la voie qu’il choisit, soit à ses idéaux, soit aux petits porteurs.


Ce troisième tome entraîne le lecteur dans les affres de Félix Fox, pris au piège d’un système dans lequel il est une quantité insignifiante, et qui saura mettre à profit sa rébellion, tout comme son obéissance, en l’instrumentalisant. La mécanique va le broyer de manière implacable et désincarnée. La narration visuelle donne à voir ce monde de demain, une anticipation à très court terme, avec des personnages bien incarnés. L’intrigue s’avère implacable. Éventuellement le lecteur pourra regretter que Xavier Dorison n’ait pas osé se montrer plus cruel envers son personnage principal, comme savait si bien le faire Pierre Pelot dans ses récits de science-fiction.



vendredi 2 décembre 2022

Le Prince de la nuit T01 Le Chasseur

Vous cultivez le regret éternel des choses du passé et le refus de voir au-delà des apparences.


Article coécrit avec Barbüz, blogueur hautement recommandable - Le Prince de la nuit est une série fantastique, indépendante de toute autre, créée et lancée par le Bruxellois Yves Swolfs, célèbre également pour Durango, Dampierre ou encore Légende. La série est publiée par Glénat depuis son lancement. Si Swolfs a réalisé la partie graphique des sept premiers numéros, avec sa femme en tant que coloriste, il se fait remplacer au dessin à partir du huitième tome, Anna (2018). Le Chasseur est le premier numéro de la série ; paru chez Glénat en novembre 1994, sans prépublication, cet album relié grand format (24,0 × 32,0 cm) inclut quarante-six planches en couleurs. Swolfs en écrit le scénario et en réalise les dessins et l'encrage ; son épouse Sophie en compose la mise en couleurs.


Royaume de France, Moyen Âge, une nuit d'hiver. Un homme à l'allure et au physique inquiétants - un manteau à capuchon dissimule à peine ses yeux rouges et son teint d'albâtre - traverse la forêt, portant un luth sur le dos. Autour de lui, les arbres morts tendent leurs branches tordues, comme sous l'effet de convulsions. Il se dirige vers un château-fort, alors qu'une brume commence à monter et que quelques chauves-souris passent devant une lune pleine. Il se présente au châtelain et à ses convives comme un trouvère. Il explique qu'il va de château en château, et de bourg en bourg, porter chants et nouvelles, bonnes et mauvaises. Peut-être plaira-t-il au seigneur de ces lieux de se divertir en l'écoutant ? S'il a accepté de le recevoir, Jehan de Rougemont rétorque qu'il a perdu le goût des ritournelles depuis longtemps. Quant au reste, peu lui importe ce qui se trame dans ce damné monde. Les gens et les affaires de son domaine lui suffisent. C’est alors que son épouse Marianne intervient et déclare qu'elle a grande envie de chansons et de récits qui lui feront oublier pour un soir l'ennui et la tristesse de son existence. Jehan donne sa permission : dame Marianne et dame Clothilde – qui l'accompagne pour couper court aux ragots - montent dans les appartements de la première, suivies par le visiteur.



Inquiet, frère Thibaut, un moine, proteste. Jehan le fait taire : depuis la naissance de leur fils, son épouse – cette mégère - lui refuse ses faveurs et ne lui adresse plus qu'amers propos et récriminations. Qu'elle fasse à sa guise tant que son honneur à lui n'a pas à en souffrir. Thibaut lui confie qu'il est inquiet, car le regard de leur hôte n'a rien d’humain. Jehan l'écoute et ordonne à un garde de monter à la chambre de ces dames et de veiller devant la porte : au moindre bruit de mauvais augure ou appel à l'aide, qu'il se porte à leur secours sans attendre. Le garde s'exécute. Il monte. Il est surpris : pas de musique, point de bavardage, mais des cris étouffés. Il s'annonce, ouvre la porte, et entre dans la pièce...


Une belle peinture en couverture avec une jeune femme allongée, la gorge offerte au monsieur ténébreux avec de grandes canines, une draperie en arrière-plan. Le rapprochement avec la version classique de Dracula est automatique : Bela Lugosi avec une chevelure plus abondante, dans les films Universal, ou peut-être plutôt Christopher Lee dans les films de la Hammer. Un aristocrate issu d'une époque vaguement moyenâgeuse, avec cette domination sensuelle, voire sexuelle, sur les femmes, assez datée. D'un côté, cet aspect peut attirer le lecteur pour sa qualité iconique ou classique. De l'autre, Ann Rice (1941-2021) est passée par là avec Lestat, débutant en 1976 dans Entretien avec un vampire. Puis une diversification entre la franchise Blade avec Wesley Snipes, une série comme Vampire Diaries, les films Twilight, et de nombreuses variations. La séquence d’ouverture conforte le lecteur dans son a priori : une version très classique, peut-être usée jusqu'à la corde. De fait, l'auteur met en œuvre les conventions basiques du suceur de sang, de l'ail et des crucifix, du cercueil et de l'activité nocturne, sans oublier les pieux au travers du cœur, et les victimes qui reviennent en tant que vampires.



Et pourtant... Pourtant, il est probable que cela fonctionne immédiatement chez le lecteur. Car il y a quelque chose de parfaitement archétypal, chez le vampire de Swolfs. Magnétique, certes ; ténébreux, bien sûr. Une domination sexuelle sur les femmes ? Elle est effectivement suggérée. Cette version, classique, est aussi intemporelle. Mais il y a quelque chose de plus, chez ce Kergan : il exsude le mal, immédiatement. Il n'y a aucun doute à avoir ici, et frère Thibaut ne s’y trompe pas. Ni mélancolie, ni séduction, ni vague à l'âme engendré par l'immortalité. Kergan a soif de sang ; pour étancher celle-ci, il brise des existences sans remords en s'amusant de la douleur qu’il cause, comme si la recherche de la satiété était tout autant un plaisir qu'une véritable nécessité. Impitoyable, il crache son mépris à la face de ceux qu’il domine. Sa véritable personnalité est d'ailleurs révélée en dernière planche. Alors, c'est vrai : Swolfs fait appel au folklore que chacun connaît, les gousses d'ail, le crucifix, le pieu dans le cœur... Mais ces éléments s'intègrent parfaitement dans ce Moyen Âge terrible, terreau fertile pour toutes sortes de superstitions. Et ici, ce qui pourrait passer pour clichés s'intègre dans l'intrigue de façon on ne peut plus naturelle. 


D'ailleurs, il ne se produit pas une véritable impression de déjà vu, ou de collection de stéréotypes. Dans la première page, le vampire s'avance dans un grand manteau à capuche enveloppant sa silhouette jusqu'aux pieds ; le lecteur apprécie le soin apporté aux formes torturées des racines et des branches des arbres, finement représentées. En planche 7, Jehan de Rougemont avance lentement sur un lourd cheval, sans idéalisation de la forme de l'animal. La neige recouvre le sol et les arbres ont perdu tout leur feuillage, pour une véritable vision de l'hiver. Il en va de même en planche 13, alors que Jehan, toujours sur sa monture, mais seul, traverse une zone enneigée et désolée. Un peu plus tard, il effectue un plus long voyage vers le village au pied du château du vampire, alors que le soleil commence à décliner : là aussi, le lecteur ressent bien le froid émanant de la neige, la sensation d'isolement. Les scènes d'intérieur bénéficient du même soin naturaliste sans apprêt romantique. Pour commencer, les salles du château des Rougemont sentent la pierre humide et froide, sans draperie mirifique, sans une foule d'invités richement vêtus, bien que les tenues des nobles soient forcément plus recherchées que celles du commun des mortels. Les trois masures du hameau apparaissent simples et fonctionnelles, faisant ressortir la pauvreté des paysans. Cet état de fait est encore plus mis en évidence par contraste avec le riche cabinet du psychothérapeute de Vincent Rougemont et l'appartement du père de ce dernier, les deux endroits bénéficiant de tout le confort moderne. Même si elle est en pierres, la maisonnette d'Enora ne comporte qu'une seule pièce, et son exiguïté est rendue apparente par l'entassement des objets. L'armure de Jehan n'est pas la carapace rutilante et clinquante qu'un chevalier exhiberait à un tournoi, mais est conçue pour le combat au corps à corps, là encore sans idéalisation, l'affrontement se déroulant d'ailleurs sur le seuil d'une modeste chaumière.



De même, l'artiste représente les personnages dans une veine réaliste, sans les embellir physiquement. Jehan de Rougemont présente un visage aux traits durs, aux expressions quelque peu résignées, attestant d'une forme de mal-être latent dont il a conscience et avec lequel il sait qu'il doit vivre. La silhouette de son épouse Marianne est affinée, avec un visage plus épuré, mais sans aller jusqu'à une douceur exagérée. Il porte également la forme d'une rancœur sourde. Elle porte une tenue finement ouvragée qui atteste de son rang et de la fortune de son époux, d'autant plus remarquable comparée à la bure toute simple de frère Thibaut. La tenue du garde est également détaillée, en cohérence avec l'époque, tout en présentant des détails qui attestent d'une forme de sobriété, voire d'économie. Dans la scène finale, le seigneur vampire apparaît dans une tenue noire et sobre. Par ces choix, le récit se démarque des récits de vampire traditionnels, en se tenant à distance des effets de manche et de tout clinquant visuel. 


La couverture promet un vampire dans la plus pure tradition romantique macabre. La narration visuelle s'avère d'un classicisme prévisible, avec des dessins descriptifs élégants finement exécutés. Le lecteur appréciera la variété des angles de prises de vues, ainsi que celle des plans, avec de belles perspectives (le donjon, par exemple). La mise en page alterne horizontalité et verticalité, le tout structuré par les gouttières blanches de rigueur ; pas de volonté de sophistication ici. Le trait est net, fin, et continu. L'encrage est léger, discret, efficace, et sans surcharge dans la technique d'ombrage. Swolfs, c'est le respect du détail. Ici, tous les arrière-plans sont soignés ; encore une fois, sans excès, sans lourdeur, avec une densité de détail très satisfaisante (les façades d'immeubles haussmanniens, le lit à baldaquin de Marianne, etc.). L'investissement de l'artiste dans la représentation des environnements tire la narration visuelle vers le haut, au-dessus des clichés visuels prêts à l'emploi et vidés de toute saveur. Le travail du Bruxellois se caractérise aussi par cette approche toujours juste de la lumière, que ce soit celle de la salle du banquet, des tristes matinées d'hiver, ou de la forêt aux petites heures de la nuit. Il est bien aidé en cela par la mise en couleurs de son épouse et complice.



Il est évident que l'auteur s'est intéressé à la question linguistique, tout en souhaitant garder un texte parfaitement intelligible. Son texte est travaillé, mais reste intégralement accessible malgré le vocabulaire choisi. La façon très formelle dont chaque personnage s'exprime est mise en évidence ; le phrasé est parfois un tantinet grandiloquent, un rien empesé, pour un effet théâtral, emprunté, peut-être un peu artificiel en certains endroits. 


Bien que le naturalisme soit gommé au profit de l'action et de l'intrigue, Swolfs essaie de rendre compte de ce que pouvait être le Moyen Âge. Pour l'auteur, nul doute qu'il s'agissait d'une société construite sur la notion de rapport de force. Il y a d'un côté la soumission au seigneur, c'est-à-dire au maître. Gueux et gardes n'en mènent large ni face à Jehan ni face à Kergan et leur obéissent sans discuter par peur de l'autorité incarnée et des conséquences ; cela étant, les paysans savent qu'ils peuvent se tourner vers Jehan pour les protéger. De l'autre, il y a la soumission à l'homme : sans pouvoir espérer aucune aide, Marianne doit subir les appétits et la domination de son époux, celui-ci décidant de sa vie et de ses droits comme il l'entend et selon son humeur.



En entamant cette histoire, le lecteur se doute bien de ce qui l'attend : un vampire ténébreux et immoral, buvant le sang de jeunes femmes faibles et séduisantes, prêt à bondir férocement sur tout homme tentant de l'attaquer, avec un chasseur sur ses traces. C'est plié d'avance. Plié ?... Pas tout à fait. Dans un premier temps, Jehan de Rougement ne peut pas croire à l'existence d'une créature telle qu'un vampire, puis il doit se rendre à l'évidence et il l'accepte, l'époque se prêtant bien aux croyances en des créatures surnaturelles. Seul, il se met alors en route sur le chemin de la vengeance. La qualité du duel tient ses promesses : d'abord à distance, par proies interposées. Le vampire ne joue qu’un rôle en arrière-plan, la lutte contre lui servant de révélateur à la nature profonde de Jehan. Puis, le face-à-face, qui répond aux attentes des plus exigeants. Autre point : le lecteur sera surpris par un intermède de quatre pages se déroulant en 1933, qui permet à Swolfs d’éviter deux écueils : celui de la simplicité de l'intrigue et celui de la linéarité, tout en ajoutant une bonne dose de mystère. Le récit reprend son chemin moins balisé qu'on ne pourrait le penser : le regard de Jehan s'est fait plus froid, comme si une étincelle de chaleur humaine y faisait défaut, et une séquence révèle l'origine de son mal-être, ce qui dépouille le justicier de toute aura romantique. Le monstre en a créé - révélé ? - un autre.


À la fin, le lecteur se rend compte qu'il a voyagé dans un récit aussi sombre que prévu, mais pas de la manière dont il l'avait anticipé. Sa curiosité est aiguisée pour la suite ; il est à la fois intrigué par la lignée des Rougemont, à la fois dubitatif quant aux interjections du vampire qui en appelle à Belzébuth son maître, au risque d'intégrer une dimension démoniaque de pacotille avec l'inévitable marchandage d’âmes. Le lecteur s'interroge sur le but du vampire, ce qu'il représente, car c'est bien lui le personnage central de la série, même si Jehan lui dispute la vedette dans ce tome. Kergan n'est-il qu'une âme damnée venue troubler le cours des choses ? Une incarnation sophistiquée du mal ? Swolfs n'aborde pas encore cette question ; le choix de réaliser une série implique une réponse complexe, mais nous n'en sommes qu’au premier tome, après tout. De plus, le scénariste, intelligemment, se retient de tout miser sur le vampire, focalisant son récit sur le chasseur très humain, montrant un individu ayant accepté sa part de ténèbres sans pour autant avoir réussi à se pardonner. Un vague doute subsiste chez le lecteur quant à la direction que prendra la suite, mais sa curiosité est éveillée, autant par les origines du vampire que par le déploiement de l'intrigue à travers les siècles.



jeudi 1 décembre 2022

Barracuda T02 Cicatrices

La vie fut belle parfois.


Ce tome fait suite à Barracuda T01 Esclaves (2010) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte 52 planches, et la première parution date de 2011. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Trois années ont passé. À la cour du roi d’Espagne, l’heure est à la prière. L’heure est toujours à la prière. Dans une chapelle monumentale, le roi d’Espagne est agenouillé en train de prier, avec dames elles aussi agenouillées, deux gardes en faction. Son recueillement terminé, il se retourne et s’adresse à Dona Alfonsa en lui demandant si elle souffre d’un refroidissement car sa respiration lourde l’a gêné dans ses prières. Elle lui présente ses excuses, lui indiquant qu’elle a la gorge encombrée. Il lui intime que dorénavant elle évitera de respirer pendant ses dévotions car il n’aime pas être dérangé lorsqu’il s’adresse à Dieu. Don Schlirfos, un conseiller, entre dans la grande chapelle, accompagné par le capitaine De la Loya. Ce dernier présente ses excuses car il a échoué à la mission que lui avait confié le roi : mener à bon port Dona Emilia del Scuebo, une amie très chère. Il répond qu’il a voulu mourir pour ça, mais que Dieu n’a pas voulu de lui. Le roi lui confie une nouvelle mission : la ramener vivante et il lui en donne les moyens, deux galions de mille tonneaux, armés chacun de quarante canons. Il ajoute que le père Sanche désire le rencontrer avant son départ.



Don Schlirfos mène le capitaine De la Loya au père Sanche, alité par la maladie. Le prêtre lui explique qu’il a appuyé la demande du capitaine : il souhaite que le marin récupère le diamant Kashar. Il en explique l’origine. Ce diamant appartenait au roi créole Arriego Kashar qui régnait sur une bande de terre, un isthme auquel le royaume d’Espagne a donné le nom de Panama. Cet isthme s’étend entre la mer caraïbe et l’océan Pacifique. C’est par là que passent les grandes routes commerciales en provenance de l’Asie et de la Nouvelle-Grenade. Routes longues et dangereuses, les marchandises étant acheminées à dos de mulet jusqu’à Nombre de Dios et Portobello. Dieu lui a envoyé un songe : relier l’isthme par une voie d’eau. Vasco de Balboa fut le premier à entrevoir cette possibilité. Depuis l’Espagne n’a rien fait. Le premier qui parviendra à réaliser ce rêve deviendra le maître du nouveau monde. Ce rêve, ce doit être celui de l’Espagne. Or, il n’est possible qu’avec l’aide des Créoles qui, mieux que personne, connaissent ces terres. Ils sont prêts à aider les Espagnols, mais à une seule condition : que le diamant du Kashar leur soit restitué. De la Loya sera accompagné par le frère Esteban qui a perdu la vue après avoir tenu le diamant du Kashar entre ses mains, et y avoir danser dans ses reflets l’image du Malin qui tenta de le séduire.


Le scénariste l’avait annoncé dans son introduction et il tient parole : ce tome se déroule entièrement à terre à l’exception d’une case en planche sept pour découvrir le navire du capitaine Morkam qui arrive en vue de l’île Puerto Blanco. Le pirate Blackdog s’en est allé à bord de son navire Barracuda, pour une chasse au trésor : trouver et s’approprier le diamant Kashar, et les autres personnages sont restés derrière, sur l’île. L’introduction de sept pages permet de retrouver le capitaine De la Loya qui a échoué dans sa mission et qui vient se présenter à son roi. L’artiste fait preuve d’une verve visuelle peu commune, s’investissant totalement pour chaque pierre de chaque pilier et de chaque arche de la gigantesque chapelle, chaque statue décorative et chaque tableau derrière l’autel, sans oublier les peintures au plafond. Le cuir des vêtements rutile et la fraise du roi est immaculée. La scène dans la pièce où se trouve le lit du père Sanche marque tout de suite l’esprit par sa mise en scène : un lit avec une couverture rouge aux motifs dorés dans une pièce avec un dallage en pierre, des candélabres sur pied avec des bougies en cercle à bonne distance du lit, des dais rouges, des moines encapuchonnés dans une bure noire. Une vraie mise en scène, rendue plausible par la force de caractère du père Sanche : son visage émacié, ses traits durs, la vivacité de son regard perçant. L’apparition de frère Esteban avec son bandeau sur les yeux, les profondes rides de son visage. Une aura de mystère morbide s’installe, déstabilisant même un individu aussi aguerri que le capitaine De la Loya.



Puis le récit revient à l’île Puerto Blanco : le lecteur retrouve les personnages du premier tome, en particulier les trois jeunes gens Raffy fils de Blackdog, Maria Sanchez del Scuebo, et Emilio/Emilia. La première page précise que trois années ont passé et ils ont grandi, étant franchement adolescents, voire jeunes adultes pour les deux premiers. Le lecteur se rend compte qu’il a envie de savoir ce qu’ils vont devenir, comment cette jeune génération va imposer sa présence, trouver sa voie, influer sur le cours des événements. Le visage du premier devient de plus en plus farouche, marquant un mélange de colère et de frustration irrépressibles, et ses actions montrent une forme d’autodestruction très consciente, en particulier une scène avec un couteau d’une terrible intensité, à la mise en scène dramatique à souhait pour transcrire la rage qui habite Raffy. Le corps de la seconde est resté svelte, parfois presque masculin, tout en étant mis en valeur dans de magnifiques robes près du corps, où la couleur rouge domine. Son visage porte la marque de l’ennui, souvent de l’absence d’émotion, sauf quand elle fait souffrir son mari ou qu’elle fait pendre un esclave. Le cas d’Emilio a conservé toute son ambiguïté, le scénariste jouant sur le fait qu’il reste travesti en femme, et le dessinateur transcrivant à merveille son caractère androgyne.


Le scénariste rajoute d’ailleurs une couche d’ambiguïté quant au comportement de Mister Flynn vis-à-vis de son jeune protégé. Le lecteur retrouve d’autres personnages à la forte personnalité, comme le très soumis Ferrango, la séduisante gouverneure Jean Coupe-droit, ou encore De la Loya. Il découvre un nouveau personnage qui vole la vedette dans deux scènes : le capitaine Morkam. Sa première apparition est très soignée : juste sa tête s’encadrant dans la lorgnette d’une longue-vue, avec un visage couturé de cicatrices, un large chapeau noir, des dreadlocks improbables et une parure de plumes au niveau du col. L’artiste joue à fond le jeu du mystérieux personnage patibulaire sinistre, tout en nuances de noir. Les ruffians fréquentant la taverne locale valent également le coup d’œil. Le dessinateur se montre tout aussi impliqué dans la représentation des décors et la mise en couleurs agissant comme un exhausteur de chaque forme, de chaque élément. La vue en contreplongée de l’intérieur de cette chapelle coupe le souffle, et les paysages de l’île se révèlent tout aussi consistants. Elle comprend également des constructions comme le palais de la gouverneure avec vue imprenable sur la ville, la luxueuse maison que Maria Ferrango s’est fait construire et son magnifique jardin à la française, l’intérieur de la taverne en pierre avec ses roues de chariot suspendues au plafond et supportant des bougies pour l’éclairage, un aperçu nocturne de la ville de Londres, la cabane en bois de maître Donadieu avec son ponton branlant. Les paysages en extérieur constituent également un régal à contempler : la découverte de l’ile de Puerto Blanco depuis l’océan, la plage sur laquelle Flynn entraîne Emilia à l’épée, la clairière en pleine jungle où maître Donadieu entraîne Flynn à l’épée, le chemin sur lequel le capitaine Morkam passe son ennemi par le fil de l’épée.



Finalement, le scénariste pourrait se contenter d’enfiler les scènes convenues à base de cliché du genre Pirate, et le lecteur serait déjà contenté par le plaisir de la narration visuelle. D’un autre côté, il est quand même bien revenu pour la suite, étant resté sur sa faim avec le premier tome. Il se rend compte que Jérémy Petiqueux fait parfois trop bien son travail, la ville devenant tellement concrète que le lecteur finit par se demander comment il peut y avoir autant de constructions, quelle est la population réelle, etc. Le scénariste prend soin de faire évoluer ses personnages, en particulier les trois jeunes qui ont visiblement pris de l’âge et dont les sentiments se sont affermis. L’intrigue progresse également, même en l’absence du navire dont la série porte le nom, et de son capitaine. La chasse au trésor, le diamant Kashar, gagne en importance. Le passé d’un personnage est développé, ce qui ajoute encore au thème de l’ambiguïté sexuelle, avec un parfum d’inceste particulièrement tabou. La vengeance de Maria progresse lentement mais sûrement avec plusieurs mises à mort. Une jalousie et un amour bafoué trouvent leur début. Le scénariste parvient également à intégrer une scène de fête au cours de laquelle les forbans fortunés singent les bonnes manières de la haute société avec un résultat pour le moins en demi-teinte.


Deuxième chapitre de cette histoire de pirates : la narration visuelle s’avère fournie, détaillée, spectaculaire quand le besoin s’en fait sentir, très agréable à l’œil, avec une mise en couleurs naturaliste sophistiquée très bien adaptée. Le scénario manipule les conventions de genre attendues comme les pirates patibulaires, les actes de violence, une saoulerie, l’absence d’honneur chez les malfrats, et des passions qui couvent et qui éclatent. Dès qu’il retrouve les trois personnages principaux, le lecteur fait le constat qu’il est accro et il ne boude pas son plaisir.