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mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



mercredi 7 décembre 2022

Capricorne T19 Terminus

Les dictatures sont fragiles. Les démocraties aussi. La sagesse réside dans l’individu.


Ce tome fait suite à Capricorne T18 Zarkan (2014) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2015 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part sur le globe, l’homme aux mains tatouées termine sa chute volontaire depuis un avion en s’enfonçant dans l’océan. Il descend jusqu’à se retrouver au-dessus du fond marin, avec cette matière incandescente. Il entend la voix de Dahmaloch lui indiquant qu’il est las de l’attendre, las d’être. L’homme aux mains tatouées s’enfonce complètement dans cette matière étrange. Dans le spacieux salon luxueux du 701 Seventh avenue, Astor et Zarkan dialoguent, chacun dans une langue différente incompréhensible. Fay O’Mara explique à Capricorne qu’ils ont entamé un dialogue cérébral. Astor accède à sa bibliothèque mentale afin d’en trouver des correspondances avec les formules que Zarkan puise dans son propre vaste savoir. C’est fascinant. Elle serait bien incapable de noter ce qu’ils disent. Elle essaye de décrire la scène du mieux possible, car elle n’a jamais vu quelque chose de comparable. Capricorne se déclare curieux de connaître le résultat de leur conversation. Dans les fonds marins, Dahmaloch dit que bientôt il n’existera plus, ni l’homme aux mains tatouées : ils ne feront plus qu’un comme avant.



Il y a bien longtemps de ça, un prêtre muni d’une dague, dans un temple : il s’avance vers un creuset dans une table de pierre et il abat la lame dans une matière incandescente. Quelque part il se forme un cube parcouru de figures géométriques. Un volcan entre en éruption. Un fou furieux fanatique a séparé Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, faisant du premier un être démoniaque et du second un simple humain. Astor et Zarkan sont arrivés au terme de leur discussion ésotérique. Ils relatent leurs conclusions à Fay O’Mara et Capricorne. Ils ont analysé les notes que Zarkan a prises chez le passager, et les ont comparées avec certains grimoires dans la bibliothèque d’Astor. C’est inquiétant ! Les machines du Passager, dont il a volé les composants dans un vaisseau intersidéral échoué, ces machines font partie d’un ensemble plus vaste. Un système complexe qui devait servir à guider le vaisseau à travers le cosmos, soit à franchir des portes, réelles ou mystiques. Ou les deux, ou alors aucune de ces fonctions, mais quelque chose d’encore plus subtil qu’il leur est impossible à imaginer. Plus étrange encore : les pierres d’apocalypse jouent un rôle actif dans cette structure compliquée. Ils savent qu’elles ouvrent des passages vers d’autres dimensions.


Avant dernier tome de la série : il est temps que les révélations pleuvent, que les dernières pièces du puzzle donnent un sens à toutes celles qui les entourent, aux motifs qu’elles forment, et qu’une résolution claire se profile nettement. C’est exactement ça : cela devenait apparent dans le tome précédent et ça l’est tout autant dans celui-ci. L’auteur ne change rien à sa manière de raconter : des aventures, avec des personnages hauts en couleur occupant le devant de la scène. Capricorne et Astor progressent dans leur enquête, trouvant un indice significatif après l’autre, et bénéficient des déductions de personnages secondaires comme Zarkan et Astor, ainsi que du travail accompli précédemment par Fay O’Mara. D’un côté le lecteur suit ces héros, de l’autre des séquences en alternance montrent tout d’abord l’esprit de Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, puis le Passager toujours aussi plein de ressources. Chaque scène apporte un élément nouveau qui vient s’emboîter parfaitement. Ainsi le lecteur apprend ce qu’il advient finalement de Dahmaloch et de l’homme aux mains tatouées, mais aussi comment ils sont apparus, lors de la scène avec le prêtre et sa dague. La discussion sibylline entre Zarkan et Astor aboutit à un exposé très vivant d’une page mêlant rappels sur des faits passés, et nouvel éclairage grâce à une connaissance ou une information complémentaire. Du grand art. En fait, en terminant la dernière page, le lecteur a du mal à croire qu’il en a appris autant en un seul tome, qu’il ne reste plus qu’un épilogue.



Revoir l’action au ralenti : tout commence sous l’océan, comme dans ce passage hallucinant du tome quatre, en continuité avec l’expédition du tome dix-sept. Dès la première planche, le lecteur découvre un découpage de planche qui refuse les automatismes plan-plan : deux cases de la hauteur de la page pour attester de la durée de la descente de l’homme aux mains tatouées dans les profondeurs, puis trois cases triangulaires en éventail pour montrer que la chute se ralentit jusqu’à ce que l’individu se stabilise et enfin deux cases en hauteur pour pénétrer dans la matière incandescente. Dans ce tome, l’artiste ne s’impose pas une contrainte systématique, comme les très gros plans du tome seize, il repasse dans un mode où chaque page est construite en fonction des événements de la séquence. Même sans effort conscient, le lecteur ressent l’effet narratif correspondant. Des cases de la largeur de la page en planche 6, alors que Astor et Zarkan complètent les phrases de l’un et l’autre d’un bout à l’autre de la case. Des cases de plus en plus petites dans la partie supérieure gauche de la planche 11 pour montrer la progression de plus en plus précautionneuse au sein du bâtiment des Mentors. Plus loin, une structure entremêlant des cases montrant les pièces du quartier général du Passager, et d’autres ne montrant que ses yeux pour indiquer qu’il examine chaque recoin à la recherche d’indices sur ses visiteurs indésirables. Un cadrage de plus en plus proche sur le Passager, alors qu’il progresse dans un couloir de plus en plus étroit. Une succession de cinq cases en décalées en planche 23, des très gros plans sur le visage du Passager à des moments différents de sa vie, à la fois pour indiquer qu’il s’agit du même individu, à la fois pour mettre en lumière ses changements. Une case hallucinante occupant les deux tiers de la planche 27 avec une vue plongeant selon un angle incliné montrant Astor et Zarkan au milieu d’un tourbillon d’inscriptions dans une langue inconnue formant comme un mur cylindrique. Un plan fixe en planche 45, montrant plusieurs cartes du destin se consumer en tombant par terre.


Comme dans le tome précédent, le lecteur espère ne pas être perdu en cours de route, et comme dans le tome précédent, tout se passe bien. D’un côté, le scénariste fait référence à des éléments de tomes passés, et même de ceux de la série Rork ; d’un autre côté, chaque élément présente des particularités qui permettent de le replacer et de s’en souvenir facilement. Par exemple, il n’éprouve aucune difficulté à reconnaître Duncan Onslow et Gordon Drake. Il en va de même pour Holbrook Byble, personnage pourtant laissé de côté à la fin du premier cycle qui s’arrête au tome cinq. Après la vie de Brent Parris dans le tome précédent, c’est au tour de celle du Passager dont les derniers événements encore inconnus sont racontés. La relation entre Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées est confirmée et dite de manière explicite : ainsi donc, c’était ça. Le Passager ne maîtrise pas la technologie extraterrestre qu’il a cannibalisée : c’était sous-jacent dans le tome précédent, c’est maintenant patent. Ainsi donc voici comment le Passager a instrumentalisé Brent Parris. D’une certaine manière, ces révélations distillées tout au long de ce tome enjoignent le lecteur à une se montrer participatif, à formuler par lui-même la conséquence de ce qui est dit, ou à faire la démarche en sens inverse pour rétablir le lien de cause à effet avec un événement antérieur. Une fois dans cet état d’esprit, il est entièrement à la merci du narrateur pour la révélation monumentale en planches 40 & 41. Son cerveau est lancé et il continue dans la foulée : énorme et imparable.



Comme avec le tome précédent, le lecteur est complètement investi dans l’aventure et dans l’intrigue, sans arrière-pensée quant à un éventuel deuxième niveau de lecture, encore moins un troisième. Après coup, il peut se livrer à des supputations sur des liens avec l’expérience d’une réalité normale et quotidienne, même s’ils n’apparaissent pas de manière évidente. L’auteur a réussi ce pari peu évident d’une histoire au premier degré, satisfaisante pour elle-même. Il est possible de voir dans le dialogue initial d’Astor et Zakan dans deux langues différentes, la force de la communication entre deux personnes travaillant de concert, de voir dans l’acte du prêtre la bêtise de l’individu qui ne comprend pas ce qu’il fait, dans le coût du don de guérison de l’homme aux mains tatouées une métaphore de l’investissement nécessaire pour former un médecin, dans l’étroitesse des passages à franchir entre deux murs, le fait que la vie de l’individu est toute tracée et qu’il n’a d’autre choix que celui d’avancer. Ce dernier point étant d’autant plus savoureux quand Capricorne met les trois vielles femmes, peut-être les Nornes, des personnes sensées connaître le futur, à la porte de la librairie de Byble. Mais qu’importe…


Terminus : le titre est clair, et cela fait plusieurs tomes qu’un personnage, différent à chaque fois, prononce ce mot comme une prophétie, une annonce. La narration est impeccable, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan de la structure du récit. Andreas pose quelques pièces supplémentaires du puzzle et les autres déjà présentes autour prennent tout leur sens. Le lecteur jouit de l’histoire au premier degré, comme un enfant, sans arrière-pensée, tout à son plaisir. Et il reste un tome… Et le chat dans tout ça ?



mardi 21 décembre 2021

Capricorne, tome 2 : Electricité

L'homme prévoyant ne perd pas la menace de yeux.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 1 : L'Objet (1997) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 1997 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 1 qui regroupe les tomes 1 à 5.


À l'hôpital Saint Paul à New York, Holbrook Byble et son fils John sont allongés chacun dans leur lit, dans la même chambre. Soudain, un rayon d'énergie détruit un poteau électrique, les câbles rompent et semblent prendre vie, certains brisant la fenêtre de ladite chambre et s'approchant du corps de John qui les saisit à pleine main. Il se trouve transformé en une silhouette humanoïde d'énergie noire. Dans une zone de campagne, les cinq avions du Groupe Aérien d'Intervention d'Ash Grey se livrent à des exercices de voltige. Ils effectuent une dernière figure, et atterrissent les uns après les autres mais le dernier est touché par la foudre. Capricorne arrive sur le marchepied de la voiture de pompier, et s'élance. Il a le temps de tirer le pilote hors de son cockpit et de l'écarter, avant que l'avion n'explose. Le pilote reprend connaissance et sourit à ses coéquipiers, et à Ash Grey. Ils estiment que la cause est attribuable à un phénomène d'électricité statique. Capricorne les rassure : il leur repaiera un avion prochainement. Ses consultations attirent une clientèle très distinguée, que du beau linge, une prouesse en ces temps de récession. Il précise qu'il n'est pas astrologue, mais plutôt psychologue, et que les étoiles ne sont qu'un prétexte.



L'ambulance est parvenue à l'hôpital Saint Paul et Ash Grey va en profiter pour aller y rendre visite à son père. Dans une zone d'entrepôt, Hartmann rencontre Jeremy Darkthorn : il lui explique ce qui est arrivé à John Byble après avoir manipulé l'Objet quand il travaillait pour le Dispositif. Il lui demande plus d'hommes pour pouvoir le capturer. Darkthorn lui rappelle son fiasco quelques jours auparavant et lui répète ses consignes : éliminer Ash Grey, et faire peur à Capricorne, sans l'éliminer. Il ajoute que Dominic est en ville. L'entretien se conclut avec Hartmann indiquant que leur ami va d'ailleurs avoir besoin de sa prochaine piqûre. À l'hôpital Saint Paul, le médecin explique qu'aucun cerveau ne peut résister à ce qui est arrivé à John Byble avant qu'il ne prenne la fuite, car son corps était quasiment saturé d'électricité quand il a sauté par la fenêtre. Holbrook Byble reprend connaissance, il explique que c'est l'électricité qui a ravivé son fils John et que c'est elle qui l'anime, qu'elle l'a ranimé également, mais pas pour longtemps. Il rend son dernier soupir dans les bras de sa fille. Plusieurs dizaines de personnes se retrouvent à l'enterrement du libraire, dont un Indien appelé Blue Face. La cérémonie est interrompue par l'arrivée de John Byble dont l'énergie fend un tronc d'arbre en d'eux. Il prend aussitôt la fuite. Plus tard, dans le gratte-ciel du 701 7th Avenue, Capricorne dessine la vision qu'il a eu au sommet du dirigeable écrasé dans Central Park.


Le premier tome avait installé les trois personnages principaux, ainsi qu'un Objet très mystérieux et une organisation appelée Le Dispositif encore plus mystérieuse. Ce deuxième tome est la suite directe du premier et le lecteur retrouve la situation telle qu'il l'avait laissée : Holbrook et son fils John Byble à l'hôpital, Capricorne propriétaire d'un Gratte-ciel à New York, ayant accueilli Ash Grey, une pilote aérienne, et Astor un libraire amoureux des belles éditions. Les mystères continuent de plus belle : la disparition de John Byble alors qu'il été frappé par l'électricité dans son lit d'hôpital, le mystérieux commanditaire Jeremy de Hartmann, l'arrivée d'un dénommé Dominic, la vision que Capricorne a eu dans la cabine du dirigeable écrasé dans le premier tome, ce qui se trouve dans les sous-sols gigantesques de l'immeuble au 701 de la Septième avenue, le retour du chef Cole, l'assistance désintéressée de Blue Face, un amérindien ancien client de la librairie de Holbrook Byble, expliquant la légende de Moodt et Torrg, etc. Le lecteur est accroché par tous ces mystères, prenant un plaisir ludique à relever les correspondances, à établir les liens entre les faits, ayant l'impression d'explorer un territoire recelant bien des secrets. En outre une partie de ces secrets s'accompagne de visuels spectaculaires : la voltige des avions, les croix du cimetière, le building du 701 encore éclairé alors que tous les autres sont dans le noir à la suite d'une panne de courant, l'incroyable installation électrique haute de plusieurs étages dans les sous-sols du 701, les bas-reliefs sur une immense dalle verticales dans ces mêmes sous-sols, etc. L'auteur maîtrise les techniques narratives : chaque révélation s'accompagne de nouveaux mystères tout autant accrocheurs.



Le lecteur revient également curieux de découvrir les mises en page originales de l'auteur. Il découvre 10 planches muettes réparties dans l'album, d'une lisibilité sans défaut, avec un beau contraste entre les blancs et les noirs. Il retrouve également les caractéristiques graphiques de cet artiste : des dessins en pleine page avec les bandes comme posées en insert par-dessus, une utilisation à bon escient de cases de la largeur de la page, des découpages en nombre de cases plus élevé pour suivre un moment, et des effets visuels originaux. Parmi ces derniers, ressortent les croix du cimetière en noir et en premier plan dans la planche 8, des cases verticales disposés pour accompagner une montée de marche (une en bas de planche, une au milieu et une tout en haut) dans la planche 11, les tuyauteries diverses et variées courant d'une case à l'autre dans la planche 14, les cases tout en hauteur pour rendre compte du gigantisme et la profondeur de l'installation dans les sous-sols du 701, et bien sûr le combat final en 4 pages muettes au sommet d'un gratte-ciel. Cet affrontement physique évoque discrètement King Kong, encore que l'ennemi ne soit pas au sommet de l'Empire State Building, mais encore plus les superhéros. Dès la scène d'ouverture, cette saveur est bien présente : un individu transformé en une créature d'énergie par des câbles électriques semblant doués de volonté propre. Le combat final exhale ce même parfum de pseudo-science très fantaisiste, et de lutte contre un gros monstre déchaîné. Capricorne ne revêt pas une tenue moulante, mais il est souvent vêtu du même costume. Il ne dispose pas de superpouvoirs, mais il est capable de réaliser un saut remarquable. Ce n'est donc pas un comics de superhéros, mais l'influence est bien palpable dans cette séquence.


Le lecteur observe également une forme de passéisme dans certains accessoires, en particulier les modèles de voitures, et de manière plus cohérente dans les biplans utilisés pour la voltige. Il y a également ce parfum typique des romans d'aventures de la fin du dix-neuvième siècle et début du vingtième siècle avec cette architecture cyclopéenne sous le gratte-ciel du 701 de la Septième avenue. Andreas manie ces conventions de genre avec un art consommé. L'accent étant ainsi mis sur les aventures, les personnages restent superficiels. Le lecteur apprend que Capricorne s'estime être plus psychologue qu'astrologue, et qu'il s'avère très doué dans les cas qui lui sont confiés, ce qui lui assure de bons revenus grâce à une clientèle très distinguée et à l'aise financièrement. Il constate de visu que Ash Grey est bien à la tête d'un Groupe Aérien d'Intervention, spécialisé dans la voltige. Il n'en apprend pas plus sur Astor, si ce n'est qu'il reconnaît en Blue Face, un client dont les connaissances ont par la passé aidé le libraire Byble à dénicher des ouvrages rares et à s'en rendre propriétaire. Comme dans tout récit d'aventures classiques, Blue Face est un individu plein de ressources, sur qui on peut compter, et qui vient en aide bénévolement au héros. Le lecteur retrouve également des personnages des tomes précédents : le chef Cole (l'auteur donne une indication sur la manière dont il a survécu), Hartmann (un des responsables du Dispositif), et bien sûr John & Holbrook Byble. D'autres personnages font leur première apparition : les membres du Groupe Aérien d'Intervention (un seul est nommé, Percy), un mystérieux Jeremy, un tout aussi mystérieux Ron Dominic (a priori un policier).



Le lecteur se retrouve pris dans cette intrigue aux fils narratifs intriqués, avec des personnages disposant de juste assez d'épaisseur pour ne pas être des coquilles vides. La magie opère grâce à la narration visuelle personnelle et souvent originale, et au rythme qui est rapide sans être effréné. L'auteur a l'art et la manière d'ouvrir son récit sur des mystères plus grands, plus étranges, laissant subodorer qu'il y en a de nombreux autres, ne serait-ce que la réalité de ces deux entités Moodt & Torrg. Le lecteur se laisse entraîner par les péripéties, les rebondissements, les mystères et les révélations. Il n'y croit pas au premier degré : le plaisir provient de la qualité du divertissement, du jeu que l'auteur sait installer entre lesdits mystères et la curiosité du lecteur devenant un acteur en participant à cette dimension ludique, séduit par la fantaisie et l'inventivité des péripéties, souhaitant qu'il y en ait plus, et sentant que l'auteur maîtrise la structure de son récit au long cours.


D'un certain côté, ce deuxième tome ne paye pas de mine et ressert exactement les mêmes ingrédients que le premier. D'un autre côté, l'intrigue continue de se déployer à un rythme la rendant aisément assimilable par le lecteur. La narration visuelle recèle des constructions de page mémorables, ce qui rend la scène elle-même mémorable, et le tout constitue une littérature d'évasion de fort bonne facture, et d'excellente qualité.