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jeudi 18 juillet 2024

Fox T07 Los Alamos, trinity

La peau des lézards craquait sous le soleil.


Ce tome est le dernier d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 6 : Jours corbeaux (1997). Sa première édition date de 1998. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Ils s’arrêtaient toujours à la même station, un motel où le convoyeur avait une amie derrière le bar. C’était en fin de matinée. La peau des lézards craquait sous le soleil. Le conducteur reste au volant, alors que l’autre convoyeur descend et rentre dans le café où il salue la serveuse Leila, en lui indiquant qu’ils ont besoin d’essence. Elle se montre hésitante, et lui dit que Jimmy est absent et qu’il n’y a personne pour servir à la pompe. Il plaisante, lui disant qu’à un autre moment ça les aurait arrangé, mais que là il ne peut pas, car il emmène une de leurs grosses huiles jusqu’à l’aéroport. Tout d’un coup, un individu cagoulé d’un bas sort de nulle part et pointe un revolver sur la tempe de Leila. Il intime au convoyeur de ne pas bouger et de déposer son arme au sol, en douceur. L’autre n’hésite pas un seul instant, dégaine, et tire sur l’agresseur qui riposte en même temps. Le convoyeur s’écroule à terre, mort. Jacobi découvre son visage et neutralise la fille en la ligotant et en la bâillonnant. Il vient de tuer son premier homme. Il sort et il constate qu’au-dehors ce n’est pas mieux. Le corps du chauffeur gît au sol. Rien ne se déroule comme prévu. Et le pire reste à venir. Un autre homme cagoulé, Lucky, se dirige vers l’arrière du fourgon et il constate que le passager s’est enfermé.



Lucky tire sur la serrure de la porte arrière, et il découvre le professeur Waldstein en train de trafiquer dans la mallette posée au sol. Il l’abat d’une balle. Jacobi s’en prend au tueur, mais il reçoit une balle dans le dos tiré par le troisième homme, l’Indien. Jacobi ne peut plus bouger, mais il a gardé toute sa lucidité. Lucky place alors son arme dans la main de l’homme à terre. L’Indien glisse la sienne près du professeur. Armes nettoyées de toutes traces antérieures. Reste la mallette dont Jacobi ignore tout. Lucky et l’Indien l’emportent et s’en vont. Un silence impressionnant règne sur les lieux. Jacobi ferme les yeux. Une veine bat près de sa tempe. Un grondement qui devient une voix. Une voix connue… Celle de M. Loko qui dirigeait la cellule communiste locale dépendant du Civil Right Congress, organisation à laquelle ils adhéraient tous. Loko explique à la demi-douzaine de personnes présentes que jusqu’à présent leur camarade était parvenu à duper les fascistes pour lesquels il travaille. Loko continue : Mais il vient d’être démasqué et Loko craint pour sa vie. D’ici peu il sera transféré devant la Cour Suprême du pays, autant dire qu’ils ne le reverront jamais, à moins que… Loko indique qu’il a besoin de trois personnes pour enlever le camarade sur la route qui doit le mener à l’aéroport. Il y a trois volontaires : l’Indien, Lucky et Jacobi.


En découvrant le titre de ce dernier album, le lecteur s’interroge sur son contenu, car la série se déroule dans les années 1950, et Trinity renvoie au premier essai de l’arme nucléaire, le seize juillet 1945. La scène d’introduction laisse penser que le récit se déroule effectivement dans la région du laboratoire Los Alamos dans le Nouveau Mexique. Par la suite, le récit change progressivement de région pour aller se dérouler dans l’Indiana à Trinity Point dans le Maryland. Pour autant, l’intrigue se rattache bien à la suite de l’histoire de la bombe atomique après la seconde guerre mondiale, enfin une version fictionnelle. Dans le même temps, l’artiste continue de magnifier la simple réalité des États-Unis de cette époque, la tirant vers une forme mythologique. C’est donc un vrai plaisir de voir ce long ruban d’asphalte qui se déroule dans une zone désertique avec une station-service au milieu de nulle part, puis cette course-poursuite dans un champ de blé, avec un avion le survolant évoquant littéralement North by northwest (1959, La mort aux trousses) d’Alfred Hitchcock (1899-1980), une rue très typée d’une grande métropole des États-Unis, une côte avec un phare… Tout cela concourt à un récit à suspense dans un environnement familier pour ce genre, avec la promesse du fin mot de l’histoire concernant la machination dont Jacobi, condamné à la chaise électrique, s’est retrouvé la victime.



Toutefois, alors que l’intrigue progresse, les circonstances dans lesquelles Jacobi s’est retrouvé piégé sont révélées, et le lecteur constate qu’il ne s’agit pas d’une oie blanche. Certes il souhaitait lutter pour les droits des afro-américains, tout en étant conscient qu’il ferait usage de la violence, et il tue ainsi son premier homme. Dans les différentes scènes où il apparaît, il est montré comme un homme d’une belle stature, sans musculature exagérée, en retrait par rapport aux autres. Cela amène le lecteur à le considérer comme un être faillible et complexe. L’Indien, un de ses deux comparses, à qui l’artiste donne une carrure un peu plus développée, arbore un visage fermé, à l’expression dure. Il s’est porté volontaire pour le coup de force, en toute connaissance de cause : piéger Jacobi et éliminer les témoins gênants. Ce qui ne l’a pas empêché d’être piégé à son tour, et de se retrouver sur la liste des individus à éliminer définitivement. En ce qui le concerne, les circonstances amènent Allan Fox à collaborer avec lui, en sachant ce qu’il en est de son passé. Ce constat déstabilise le lecteur qui voit que les criminels se sont fait manipuler par plus forts qu’eux. D’un côté, cela induit que les vrais responsables représentent un danger encore plus grand, de l’autre que l’activiste et les deux mercenaires peuvent bénéficier d’une seconde chance.


Les circonstances amènent donc le héros à s’associer avec ces malfaiteurs. D’un côté, Allan Fox conserve sa prestance : une belle chevelure argentée, et un costume impeccable. Il apparaît dans vingt-quatre pages, soit tout juste plus de la moitié de la pagination. Son comportement respecte la moralité du début jusqu’à la fin : il brandit à quelques reprises une arme à feu, mais sans tuer ou blesser personne. Dans un premier temps, sa motivation reste celle d’honorer la promesse qu’il a faite à la mère de Jacobi de le sauver, puis il s’agit pour lui de déjouer un complot qui menace le peuple américain. Ses actions en font un héros pur, recourant à l’usage de la force qu’en cas de nécessité, préférant estourbir ses adversaires, sans jamais donner la mort. Par comparaison, Edith apparaît plus dans l’action et le résultat. Physiquement, elle reste la même que dans le premier tome : une belle jeune femme mince, séduisante. Sa tenue vestimentaire a évolué : soit un simple jean et teeshirt blanc pour l’action dans la première moitié du récit, soit une belle robe de soirée pour la deuxième partie. Elle apparaît dans vingt-neuf pages de ce tome, c’est-à-dire plus que Fox. Elle manie le fusil avec dextérité, pas loin du niveau de tireuse d’élite, sans qu’il soit mentionné comment elle a acquis ce talent. Elle n’hésite pas à mettre à profit ses charmes, en particulier pour inciter un conducteur à s’arrêter sur une route en rase campagne. Les auteurs semblent s’en amuser, tournant ses efforts en dérision puisqu’aucun homme ne succombe à cette tentation visuelle, et il faut que ce soit Allan Fox qui emploie des moyens plus directs.



Un peu plus loin, Edith déguste un verre de rhum dans une boîte de jazz, tout en écoutant, Fox, Jacobi et l’Indien évoquer les affaires de Monsieur Loko (Francis Kine), celui qui les a manipulés pour accomplir ce vol duquel il ne doit rester aucun témoin. Légèrement gaie, elle se vante d’attirer l’attention de Loko grâce à la robe qu’elle a choisie pour la soirée à venir, qu’elle va faire succomber tous les hommes. Elle ajoute qu’elle doit leur plaire, car c’est pour ça qu’on l’a engagée. Après ce discours assez déconcertant par sa franchise et son assurance, elle joue effectivement les séductrices lors de ladite soirée. Le lecteur la voit ainsi s’émanciper du rôle habituel de la belle femme dans les récits d’aventure classique, d’une manière qui apparaît maladroite, comme si elle bravait sciemment les codes, consciente de la transgression, sans être pleinement certaine d’être à la hauteur. Ce comportement ressort encore plus du fait que dès la soirée et dans le dernier tiers du récit, elle redevient cantonnée audit rôle limité : sauvée par l’intervention du héros, puis personnage en fond de case sans incidence sur le déroulement des péripéties.


Le lecteur se trouve pris par l’intrigue : une structure de thriller, des personnages engagés dans une course contre la montre pour découvrir la vérité, pendant qu’un des criminels a mis en place l’explosion d’une bombe de grande envergure, à leur insu. Le dénouement surprend par sa brièveté, tout étant réglé en deux pages avant la fin du tome. En même temps, les auteurs mettent en scène des individus agissant en adulte, dans un monde réaliste, la manipulation des individus aveuglés par une cause, la tentation du pouvoir et la fomentation d’un coup d’état, les circonstances qui forgent des alliances contre nature, l’appât du gain, le pouvoir de la séduction.


Dernier tome de la série : peut-être que les auteurs en avaient conscience et qu’ils en ont tiré profit pour réaliser un diptyque plus ambitieux, avec un tome sur la peine de mort, et celui-ci sur un complot de grande envergure qui dépasse les personnages impliqués. Le scénariste sait jouer de l’intrication des actions individuelles pour à la fois alimenter le suspense de son thriller, et à la fois montrer que les plans les mieux ourdis ne se déroulent jamais comme prévu, avec une narration visuelle sophistiquée, entremêlant élégamment vision mythique des États-Unis, réalisme ordinaire, et hommages visuels. Savoureux.



mercredi 17 juillet 2024

Trompe-l'œil

Donc on pique le pognon de ton daron et on part jouer les cantinières sur le vieux continent ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Damien Martinière pour le scénario, Paul Bona pour les dessins, et Muge Qi pour la mise en couleurs. Il comprend cent-vingt-deux pages de bande dessinée.


Des ambitions trop grandes : L’art est un mensonge qui permet de dévoiler la vérité, Pablo Picasso. Réveillon de la Saint-Sylvestre, au lac des Fauves, Québec : tous les habitants sont réunis autour du lac en train d’admirer le tir du feu d’artifice, avec une glacière pour les boissons. Un van passe tranquillement sur la route, à son bord Nick Williams, sa fille Fiona et un oncle muet. Alors que le feu d’artifice continue de battre son plein, ils s’arrêtent devant la demeure de Girard, le maire. Ils dérobent plusieurs des tableaux accrochés aux murs, et ils repartent dans leur van sans avoir été inquiétés. Fiona trouve que les cambriolages c’est super physique en fait, et elle prend une lampée de whisky dans sa flasque. Son père lui fait remarquer que ce serait moins dur si elle n’était pas bourrée du matin au soir. Il explique que les caisses sont vides et qu’ils doivent s’ouvrir à de nouveaux business. Elle continue à se plaindre : ils auraient pu profiter du réveillon comme une famille normale. La dispute continue : son père lui reproche de n’avoir volé qu’un seul tableau alors qu’il avait dit deux par personne, elle propose des cookies au miel qu’elle a fait avec une nouvelle recette à base de sirop d’érable, son père les jette par la fenêtre, en ajoutant qu’il ne voit vraiment pas ce qu’il va faire d’elle.



Le lendemain, Jade Delâge, jeune adulte, a fini de purger sa peine de prison et elle sort de l’établissement de détention de Tanguay. Elle prend l’autocar. À la première station-service, elle achète un cola et un téléphone prépayé. De retour à sa place, elle appelle ses anciens comparses, mais ils se sont tous refait une vie rangée des voitures. Finalement, son téléphone sonne : Fiona Williams a réussi à avoir son numéro par Chris et elle lui propose de la rejoindre, et de s’associer à sa famille car ils sont sur un gros coup. Faute d’autre option, Jade accepte. Le lendemain, Phil, un jeune policier et Otto le chef de police de Lac des Fauves sont à bord du véhicule de service pour se rendre sur le lieu du vol de tableau. Le premier dit au second son plaisir de travailler avec le chef. Phil est sorti major de promo de l’école de police de Montréal, puis il a été sur le terrain quelques années, mais son épouse Marie voulait absolument s’installer à la campagne, pour le bébé, car il va être papa. Otto lui répond sèchement que ça ne l’intéresse pas de faire la causette avec lui. Il ajoute : qu’il soit gentil, qu’il la ferme et qu’il le laisse finir son soda. Quand il aura envie d’écouter des histoires, Otto allumera la radio. Ils arrivent à destination, et Otto salue le maire Girard, qui est un ami.


Un titre intriguant, une couverture bien sympathique entre mise en abîme du récit par le biais de peintures et évocation d’une affaire bien juteuse par le biais de la valise bourrée à craquer de billets. Le récit est découpé en trois chapitres, chacun avec une citation de peintre en exergue. Celle de Pablo Picasso pour le chapitre un. Une d’Edward Hooper : Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre. Et une de Mark Rothko : Quand on peint les grands tableaux, quoi qu’on fasse, on est dedans. Elles viennent ainsi confirmer le potentiel d’une lecture au second degré où l’art sert de révélateur et de mode d’expression de choses indicibles. Tout commence par un casse : un vol de tableaux sans grand risque dans une riche propriété dont le système d’alarme est hors service car il n’a pas pu être réparé. Puis la jeune Jade Delâge se retrouve à devoir payer une dette à ce gang, petit (deux membres plus la fille Fiona) mais dangereux. La distribution de personnages reste de dimension raisonnable : Jade Delâge et son père Glenn, Fiona Williams et son père Nick avec leur acolyte, Otto le chef de la police et le jeune policier Phil avec sa femme enceinte Marie, le maire Girard, la docteure Céline Saint-Pierre également collectionneuse de tableaux, et quelques rôles très secondaires et autres figurants. Les deux jeunes femmes essayent de s’en sortir comme elles peuvent, ainsi que le jeune policier, dans un vrai polar où l’appât du gain constitue un moyen pour atteindre une vie meilleure.



Dès la première page, l’œil du lecteur est attiré par le choix des couleurs : un beau violet pour les reflets allumés par le feu d’artifice, complété par des reflets verts au sein de l’habitacle du van du fait du parebrise. Lors de sa sortie de l’établissement de détention, Jade Delâge baigne une lumière verte venant de sa doudoune, renforcée par le bleu-vert des murs du bâtiment. La séquence dans la demeure du maire baigne dans des nuances de rouge, de capucine à carmin. L’atelier de peintre de Glenn Delâge baigne dans une ambiance à base de nuances de vert. En extérieur, la couleur de la neige est également influencée par la nature de ce qui se déroule : blanche et pure, violette et propre à dissimuler des actions condamnables, bleu clair pour le milieu urbain, virant vers le mauve quand la nuit commence à s’installer, etc. Cette manière d’utiliser les couleurs s’applique également à la peau des personnages, pour leur visage, leurs mains. Incidemment, cela conduit le lecteur à établir un lien conscient ou inconscient entre des scènes traitées avec les mêmes couleurs. Pour un personnage en particulier, l’artiste utilise l’aquarelle pour le représenter, mettant ainsi en avant son caractère fantomatique car il est décédé.


Dès la première page, la personnalité graphique de l’artiste ressort ainsi par les couleurs. Elle se perçoit également dans la façon de dessiner les personnages et les décors. Il utilise un trait fin assez souple avec des contours majoritairement arrondis pour les personnages, parfois contrecarrés par des petits traits secs apparaissant assez contrariants. D’un côté, les traits de visage sont assez marqués ; de l’autre, ils sont aussi simplifiés, juste de gros points noirs pour les yeux, des nez un peu grossiers, une bouche avec deux zones blanches indistinctes pour les dents. Les éléments de décors oscillent entre des objets et des paysages esquissés (comme les sapins, la route, des cookies, une table de billard, etc.) et des aménagements avec des accessoires beaucoup plus précis (l’atelier de Glenn Delâge, la galerie d’exposition, le poste de police). Ces deux caractéristiques (traits de contour, niveau de détails) font parfois penser que la représentation correspond à la perception subjective que Jade Delâge peut avoir de ce qui l’entoure. Du coup, la narration visuelle peut sembler fluctuante, tout en étant d’une lisibilité qui peut faire penser à de la simplicité. Pour peu qu’il y soit sensible, le lecteur observe que l’artiste met en œuvre des techniques nombreuses et diversifiées : des cases avec une bordure rectangulaire soigneusement alignées, une case en insert, un dessin en pleine page, un plan de prise de vue bien construit pour une discussion entre deux personnages, un découpage sophistiqué en double page 72 & 73 avec une colonne de cases sans bordure à gauche et à droite pour les boniments de Jade Delâge et des cases avec bordure en format paysage au milieu pour moitié sur la page de gauche et pour l’autre moitié sur la page de droite, des pages en aquarelle, des cases en trapèze lors d’une attaque de chiens, des onomatopées pour des coups de feu en page 114, un découpage très dynamique pour une course-poursuite, etc.



Le lecteur a tôt fait de s’adapter aux idiosyncrasies de la narration visuelle et de se prendre d’une forme d’affection pour ces individus qui sont bien en peine de penser plus loin que le bout de leur nez, que ce soit Jade Delâge et son coup pour doubler le clan Williams, Fiona Williams et sa crise de rébellion d’enfant gâté à deux balles contre son père, la docteure Céline Saint-Pierre trop contente de faire une bonne affaire, ou même Phil aveuglée par sa droiture. Pas de doute, on est bien dans un polar qui ne ferme pas les yeux devant la bassesse humaine. Les auteurs ne se placent pas en donneur de leçon : ils montrent des êtres humains avec leurs faiblesses, leurs limitations, leur tendance irrépressible à reproduire les mêmes schémas de pensée, et les mêmes schémas d’action. Le lecteur a gardé à l’esprit le titre : trompe-l’œil. Il voit bien comment ce principe de peinture qui donne l’illusion de la réalité, de la dimension de profondeur, s’applique aux faux réalisés par le père de Jade Delâge. Il réalise que cette illusion s’applique également à la manière dont chaque personnage se représente la réalité : Jade s’illusionne sur le fait qu’elle peut avoir le dessus sur des adultes avec plus d’expérience et sans appréhension d’utiliser la force physique, comment sa copine Fiona s’illusionne sur sa liberté de penser sans influence de l’emprise paternelle, comment Nick Williams et Otto s’illusionnent sur la maîtrise qu’ils pensent avoir des événements. En même temps chaque personnage du mauvais côté de la loi met en œuvre sa propre stratégie en trompe-l’œil vis-à-vis de ceux qui l’entourent pour donner le change sur la réalité de leurs magouilles.


Une couverture très intrigante, entre monde de l’art et arnaque qui rapporte. Une fois plongée dans la lecture, la forte personnalité de la narration visuelle commence par déstabiliser un peu, avant de devenir évidente, diversifiée, exprimant bien la personnalité de chacun, et montrant bien chaque lieu. Le lecteur passe un bon moment à côtoyer ces criminels, arnaqueurs de plus ou moins petite envergure, se faisant vite une idée sur chacun, tout en ressentant leur point de vue d’être humain. Les auteurs racontent un vrai polar, nourri par le contexte aussi bien géographique que social, attestant que la cupidité est une valeur partagée par le plus grand nombre, et que Cupidité rime avec Stupidité.



mardi 16 juillet 2024

Lefranc T34 La Route de Los Angeles

Parfois quand on ne peut pas couper les nœuds, il vaut mieux couper les ficelles.


Ce tome fait suite à Lefranc T33 - Le Scandale Arès (2022) de Roger Seiter & Régric. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier hommage de sept pages au scénariste, avec des reproductions de pages de script et d’esquisses de pages par le scénariste. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Ce jour-là, au 12305 5th Helena Drive, à Beverly Hills, dans la petite propriété où réside une des plus grandes stars d’Hollywood, une vive conversation contractuelle est engagée depuis plus d’une heure entre l’habitante des lieux et un certain John Lee Dikop, créateur et gérant de la société After Screen. Il explique à son interlocutrice, que son nom sera celui d’une des plus célèbres marques de l’histoire du licensing, égal à celui d’Elvis Presley ou de Mickey Mouse, une marque génératrice de profits qu’il prévoit incalculable ! Il l’est déjà d’ailleurs, elle a bien dû s’en rendre compte si elle jette de temps en temps un coup d’œil sur son compte en banque. Le sentir. Il lui répète : son nom, en plus d’être celui d’une des actrices les plus adulées, sera à l’avenir celui d’une des plus célèbres marques. Si ce n’est LA plus célèbre ! Sa société, elle le sait, est spécialisée dans la création et l’exploitation sous toutes leurs formes de produits dérivés de toute nature. Il peut lui assurer que tout le monde s’arrachera tout ce qui sera estampillé de son nom ou de son sigle. Margareth Morrison l’a bien écouté : c’est parfait, mais quoi qu’il se passe si on suit son plan, elle ne veut pas le savoir. Dikop a une dernière question : à quel nom doit-il mettre le contrat ? Margareth Morrison, Elisabeth Marie Reynes, ou Elisabeth Bracau ? Elle choisit le second.



À la rédaction du journal Le Globe, le reporter Bob Garcia s’entretient avec la secrétaire Mélanie : ils parlent de Margareth Morrison. C’est l’actrice préférée de Mélanie, et elle est très étonnée que l’actrice soit une amie à lui. Le journaliste essaye de s’en sortir sans se dédire : il la connaît sans la connaître, tout en la connaissant, voilà. Passant dans le couloir, Guy Lefranc vient saluer son ami Bob car il vient d’apprendre que ce dernier part pour Hollywwod. Bob explique que Margareth Morrison fait enfin son retour sur les plateaux de cinéma après une longue absence. Il n’éprouve aucun doute sur le fait de décrocher une interview avec elle. Il précise que cela devrait pouvoir se faire grâce à une vieille connaissance : Estelle Roma. Il répond à Lefranc que c’est une starlette d’origine française qu’il a rencontrée à Paris, il y a cinq ou six ans. Elle est la doublure de Margareth Morrison. Comme l’est Scilla Gabel pour Sophia Loren, mais en mieux. Tout le monde s’y trompe. Si bien d’ailleurs que plusieurs rumeurs confirment le fait que Margareth Morrison en est fortement jalouse. Hors plateau, c’est elle qui très souvent assure certains de ses spectacles quand elle doit se produire dans des clubs ou des cabarets de luxe.


L’horizon d’attente du lecteur est bien établi en choisissant un tome de cette série : un album réalisé à la manière de Jacques Martin (1921-2010), respectant les caractéristiques de ce héros récurrent créé en 1952. Concrètement : des dessins réalistes respectant les principes de la ligne claire, des aventures ancrées dans le réel, se déroulant dans les années 1950, ou le début des années 1960. Ainsi lorsqu’il est question d’une actrice à la renommée extraordinaire, le lecteur pense d’abord à Rita Hayworth (1918-1987) du fait de sa chevelure rousse. Toutefois lorsqu’il est question de ses amours, entre Sam Giancana (le boss de la mafia de Chicago), le président des États-Unis Jack Donelly et son frère Walter, le lecteur reconnaît une allusion à John Fitzgerald Kennedy et à son frère Robert Kennedy : le doute est levé, Margareth Morrison s’inspire de Marilyn Monroe (1926-1962), mêmes initiales d’ailleurs. Le lecteur familier de cette illustrissime actrice pourra relever d’autres clins d’œil à sa vie. Par exemple, lorsque Guy Lefranc se rend sur un plateau de tournage pour un entretien, elle est en train de faire quelques mouvements dans une piscine, évoquant Les derniers jours (Something's got to give) film inachevé de George Cukor (1899-1983) débuté en 1962. Sont également évoqués J. Edgar Hoover (1895-1972), Jimmy Hoffa (1913-1975). Le scénariste met à profit une des théories du complot sur les circonstances du décès de Marilyn Monroe, avec un personnage fictif, sans ainsi y porter du crédit.



Les auteurs créent un récit en tant que continuateurs d’une œuvre initiée par Jacques Martin. Ils reprennent donc les principales conventions de cette série. Guy Lefranc est un jeune homme, une trentaine d’années, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, bien sous tout rapport, dont le métier, journaliste-reporter, justifie qu’il se livre à des enquêtes. Ici, il va porter secours à un collègue, une mission validée par son rédacteur-en-chef. Il est propre sur lui en toute circonstance : pantalon à pince, chemise blanche avec cravate, seule fantaisie parfois ses manches sont relevées, mais il n’est jamais décoiffé. Une seule remarque à lui faire : son relationnel avec Mélanie, particulièrement maladroit. Le lecteur serait presque tenté de faire une remarque sur le rôle des femmes dans cette histoire, mais ce serait oublier Estelle Roma (plus souvent la demoiselle en détresse qu’à son tour) et Margareth Morrison elle-même. L’artiste réalise des dessins avec des contours systématiques, des couleurs majoritairement en aplats (Bonaventure ne résiste pas toujours à la tentation de rajouter un peu de modelé avec une variation de nuance), pas d’ombre pour les personnages, des décors réalistes, aucune hachure (mais quelques traits pour les plis des vêtements). Les cases restent sagement rectangulaires, disposées en bande, avec un nombre assez important, entre dix et douze par page. Les auteurs ne résistent pas à l’envie de réaliser une ou deux cases où le texte de commentaire décrit ce que montre déjà le dessin, par exemple en page dix-neuf avec : Mais au lieu de cela, profitant d’un moment d’inattention de l’homme au pistolet, Guy Lefranc balance d’un seul élan sa valise dans la figure de l’agresseur…


De fait, le lecteur est la fête quant à la reconstitution historique. Il sait qu’il va passer plus de temps à lire chaque page que pour une bande dessinée traditionnelle, et il vient chercher cette densité d’information visuelle, cette narration visuelle à la papa. Sauf que ce terme péjoratif s’avère injuste dans le cas présent : Christophe Alvès s’investit dans chaque case avec un souci du détail, mais aussi de la lisibilité, et de l’exactitude historique. La première case correspond à une vue aérienne de la propriété de Margareth Morrison : les différents corps de bâtiments, la piscine, les arbres, la toiture, les fenêtre, tout est à sa place, avec une précision remarquable dans une vue aussi exigeante. Tout au long de l’album, d’autres vues ambitieuses attendent le lecteur : une vue de Sunset Boulevard en perspective, des prises de vue sur un plateau de cinéma avec à la fois les acteurs dans le décor et l’ensemble de l’équipe technique avec leurs outils et appareils d’époque, un véritable capharnaüm dans le débarras des locaux de Sid Hudgens, un avion passant au-dessus du quartier résidentiel de Play adel Rey, un avion survolant la côte Ouest, etc. Ces cases présentent des dimensions similaires aux autres ; elles sont faites pour porter leur part de narration, sans intention particulière d’en mettre plein la vue ou de faire s’extasier le lecteur. L’artiste réussit tout autant les scènes d’action comme les course-poursuites, les coups de feu, ou cette filature en voiture sur la route de Los Angeles qui se termine par un accident mortel.



Le lecteur s’attend également à une narration assez explicative, de la part du scénariste. Il respecte bien une narration solide, exposant les faits, dans un français châtié. Il se trouve bien deux scènes au cours desquelles un personnage fait le point sur ce qu’il sait, au bénéfice de ses interlocuteurs et du lecteur, une exposition assez conséquente. Pour autant, il ne s’agit pas de pavés de texte avec une vignette minuscule, et l’alternance des séquences consacrées à différents personnages donnent du rythme à la lecture. Le lecteur se retrouve immergé dans cette enquête, d’abord, aux côtés de Bob Garcia, puis de Guy Lefranc et de John Drake agent de la CIA. L’intrigue s’avère bien nourrie par les éléments historiques, le scénariste imaginant une version, plutôt plausible, des différentes organisations tournant autour de Marilyn Monroe, avec des intentions néfastes. Les auteurs évoquent ainsi la puissance de cette actrice, sa séduction irrépressible et incommensurable ayant charmée des hommes puissants. En creux sont évoqués les liens officieux entre différentes formes de pouvoirs, la concurrence entre les deux principales agences de renseignements des États-Unis, la manipulation, l’utilisation et l’instrumentalisation des petites gens (Estelle Roma, la doublure de la star) par les puissants, les riches, les célèbres, et la malédiction de l’exceptionnelle beauté physique.


En fonction de ses inclinations personnelles, le lecteur peut hésiter à se lancer dans un tome de cette série : craignant que le résultat soit trop édulcoré par rapport à l’original, ou au contraire n’ayant conservé que les aspects les plus pesants. Les auteurs modernisent discrètement, à la marge, les caractéristiques de la narration avec des phylactères moins volumineux, et des couleurs s’autorisant quelques nuances. Ils conservent le principe d’un héros sans reproche, un peu lisse peut-être, et courageux, d’un environnement réaliste représenté dans le menu détail, et d’une enquête évoquant une affaire célèbre. Le lecteur se prend au jeu de savoir si Estelle Roma sera broyée ou non par son rôle de doublure d’une star, tout en se délectant de cette reconstitution d’une époque et d’une région.



lundi 15 juillet 2024

Le Chant des Asturies (3)

Le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (2) (2017) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2019. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


La guerre civile bat son plein dans les artères de la capitale de région : les rebelles tirent et se replient, les soldats du bataillon marocain leur tirent dessus et les repoussent, de nombreux combattants tombent sous les balles, plusieurs constructions sont la proie des flammes. Le canon tonne dans certaines rues. Un général indique à son second d’envoyer un message à la garnison installée dans la capitale : leur dire de résister trois jours de plus, leur dire que c’est un ordre du général López Ochos. Trois jours et tout sera terminé. Les rebelles évacuent leurs blessés sur des brancards de fortune, sous le regard de la population civile. Les échanges de tirs nourris reprennent. Des avions militaires survolent la ville. Dans une rue pas encore reconquise par l’armée, un homme avec un bandage sur l’œil droit s’adresse à des rebelles en train de piller une librairie. Il leur annonce que le Comité Socialiste a été dissout. Le Deuxième Comité Révolutionnaire a pris le commandement des milices ouvrières. Il leur demande de l’écouter et de ne pas céder au pillage. Un rebelle se retourne et lui répond : il lui intime de se taire et de prendre tout ce qu’il peut avant l’arrivée des Arabes. Le socialiste laisse choir son drapeau, et repart avec les bras chargés de livres.



À San Pedro de los Arcos, en périphérie de la capitale, le canon tonne également, une estafette apporte l’ordre du général López Ochos : occuper la gare ferroviaire. Le commandant répond qu’on les bombarde depuis l’église située devant eux, qu’Ochos ne peut pas savoir ce dont ils doivent s’occuper, et il donne l’ordre à ses soldats de déloger l’église. Le combat reprend. Un rebelle manie la mitrailleuse, et se rend compte qu’ils manqueront de munitions d’ici midi. Il ordonne à son amie Aida de s’en aller. Elle refuse car elle aussi sert la révolution. Un tir plus précis fait éclater le crâne du rebelle sous les yeux de sa fiancée qui se tient devant lui. L’officier russe Ivanov approche avec son pistolet encore fumant, le sourire aux lèvres. La nuit, tous les tirs ont cessé : chaque soldat dort son coin, indépendamment de son camp. Toujours en costume cravate, monté à cheval, Tristán Valdivia, le petit marquis, arrive dans une ville située sur le chemin menant à Montecorvo. Il décide de rendre sa liberté à sa monture, en le comparant au petit cheval volant d’un poème de Piotr Erchov. Le cheval part au trot et Tristán Valdivia se remet en marche, les mains dans les poches. Une voiture le dépasse, et elle s’arrête un peu plus loin. Le passager à l’avant lui fait demande où il va et lui dit de monter à l’arrière. À côté de lui, se trouve un homme qui fait partie de ceux qui ont monté cette Révolution qui est en train de tomber à l’eau.


Étrange : le lecteur se souvient de la fin du tome deux, et il en était sorti avec l’impression que la Révolution avait fait long feu. Mais non, les combats font toujours rage. Comme dans le tome précédent, l’artiste réalise de dessins qui peuvent un peu dérouter : des traits de contour fins, une précision fluctuante en fonction de ce qui est représenté avec des éléments pouvant apparaître naïfs dans leur degré de simplification, mais aussi certaines représentations très travaillées, dans le détail ou dans la sensation. De temps à autre, le recours à des traits plus épais, plus charbonneux, apportant une grande consistance à l’élément correspondant. Le dessinateur continue à montrer crûment la réalité de ces champs de bataille urbains. Le jeune homme dont la moitié de la tête est emportée par une balle sous les yeux de sa fiancée, l’officier russe marchant avec assurance et une satisfaction d’avoir abattu un rebelle. Un bataillon de Marocains bien ordonnés qui arment leur fusil dans un bel ensemble et qui font feu tous en même temps, étant sûrs de tuer les fuyards présents dans la rue. Les cadavres en pleine rue. Puis, quand la reddition prend effet, des scènes terrifiantes : un soldat se tenant devant un peloton d’exécution très professionnel dans leur mission. Le monstrueux officier russe, une force de la nature, accomplissant les basses besognes les plus viles, sans état d’âme.



Le lecteur ressort de ces affrontements, assez éprouvé par les rebelles dont les meneurs se font exterminer, alors que leur cause était juste et qu’elle l’est toujours, les troupes marocaines faisant subir à la population espagnole ce que l’armée leur a fait subir dans leur pays, les missions d’élimination, les morts des deux côtés en pleine jeunesse. Le pire reste à venir : la Révolution a échoué, les perdants doivent payer. À commencer par les prisonniers, hommes ou femmes. Les vainqueurs écrivent l’Histoire, et ils disposent de tous les droits sur les vaincus, pour rétablir l’ordre et la sécurité, et s’assurer de faire passer le goût de recommencer aux meneurs, ainsi que celui de les imiter aux suiveurs. La torture. Un journaliste est arrêté en pleine rue pour avoir indiqué qu’il rapporterait les faits dans son journal. Il est amené au poste, et Ivanov s’occupe lui : le journaliste est assis et ligoté sur une chaise, et l’officier russe le frappe pour qu’il avoue. Les dessins restent dans un registre rapide avec un bon degré de simplification. La violence des coups et les blessures sont figurées par des taches d’encre et des mouchetis. Le lecteur ressent pleinement la souffrance physique, ainsi que la résignation grandissante au fur et à mesure que le journaliste comprend le caractère létal de la situation. En termes narratifs, l’auteur sait faire encore plus efficace et horrible sans rien montrer. Un groupe de prisonniers masculins : l’un d’eux est ramené par ses tortionnaires et jeté parmi les autres, complètement prostré et muet. Le nouveau prisonnier comprend qu’il a été émasculé dans des conditions barbares. Tout aussi insoutenable : même dispositif du retour d’un être humain ayant subi des violences atroces, il s’agit cette fois d’une femme, jetée également parmi un groupe de prisonnières. Isolina se penche vers elle pour lui apporter un peu de réconfort, alors qu’Emilia la supplie que plus jamais ça ne se reproduise, sans qu’aucune torture ne soit représentée.


La Révolution a bel et bien échoué : le temps est venu de l’épuration dans ce qu’elle a de plus ignoble, jusqu’à la vengeance, voire l’extermination, sous des formes très diverses. Le récit continue de suivre trois personnages principaux : Isolina, son père mineur Apolonio, et Tristán Valdivia, fils du marquis propriétaire des mines de Montecorvo. Le récit passe de scènes urbaines pour les combats et les prisons, à des scènes champêtres alors que le petit marquis et le mineur marchent pour rejoindre le petit village de Montecorvo. Comme dans le tome précédent, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur. Ce dernier voit bien que l’artiste doit abattre beaucoup de pages, et qu’il a opté pour des dessins à l’apparence assez brute, des contours pas peaufinés, des visages aux traits simplifiés, des traits à l’apparence plus ou moins assurée, des représentations éloignées du photoréalisme. Dans le même temps, régulièrement, une séquence surprend par la nature et la précision des informations visuelles qu’elle apporte, par l’environnement : des vues en élévation d’une ville, d’un village, un modèle de véhicule, un pont métallique, une usine, une scène de foule complexe, une milice à vélo, des activités rurales anodines, un huis clos étouffant dans une petite maison de campagne, etc. De même, l’artiste fait usage de nombreux outils graphiques diverses : dessins en pleine page ou en double page, séquences silencieuses, cases dépourvues de bordure, gouttières entre les cases noires au lieu du blanc habituel, ombres chinoises, onomatopées renforcées pour le bruit des bottes, deux fac-similés de une du journal Le Modéré, pluie battante dans des cases de la hauteur de la page, exagérations pour un effet horrifique, etc.



En entamant ce tome, le lecteur est partagé entre ce qu’il sait déjà de ces événements historiques, ce qu’i souhaite pour les principaux personnages, et ce qui se passe vraiment dans ces pages. Isolina, Apolonio et Tristán Valdivia continuent d’évoluer, subissant les événements qui les dépassent et qui les meurtrissent. Sans phylactère explicatif, l’auteur sait montrer ce qui se passe dans la tête de chacun d’entre eux : le refus de se soumettre à l’état de victime sans défense pour la jeune femme, le constat de plus en plus manifeste de sa condition d’oppressé pour le mineur ainsi que de son comportement de classe, la réalité de l’oppression capitaliste dans ce qu’elle a de plus abjecte pour le petit marquis. Dans le même temps, l’auteur continue de montrer la Révolution et les conséquences de son échec sous de nombreuses facettes. Il y a bien sûr l’abattement d’avoir perdu pour les rebelles, et la satisfaction de l’ordre rétabli pour le gouvernement et la majeure partie de la population civile. Il y a également toutes les lâchetés ordinaires : dénoncer ses voisins qui ont fait partie des rebelles, s’acharner sur les perdants, ne pas oublier se servir en passant en pillant quel que soit son camp, abuser des faibles, torturer avec l’excuse d’agir sur ordre, exécuter froidement un autre être humain sans une once d’empathie comme on extermine un nuisible, etc. Régulièrement, l’auteur met en scène un moment à la fois évident, à la fois imprévisible. Des sœurs enjoignant un rebelle de prier, et celui-ci s’exécutant avec une prière tellement personnelle que les religieuses en restent coites. Un soldat arabe faisant la leçon à un autre soldat arabe détrousseur de cadavres, et celui-ci lui expliquant comment il en est arrivé là. Un parlementaire comprenant très bien ce que l’exécution des meneurs entraînera comme morts dans le peuple, et assumant le choix de le faire. Un vieil homme aveugle acceptant de vivre dans une maison à l’écart de la ville pour ne pas causer de tort à sa famille. Un mineur prenant conscience que le mode de fonctionnement du système capitaliste favorise toujours les propriétaires des outils de production. Une scène de combat à mort entre deux personnes d’une vingtaine de pages, d’une intensité éprouvante. Dans ce contexte, chaque acte de gentillesse, chaque moment d’empathie, chaque preuve de solidarité prend des proportions à couper le souffle, l’auteur montrant par là-même où se situent ses convictions.


La Révolution a échoué : le temps est venu d’en payer le prix. Les vainqueurs ont la main lourde, et les vaincus souffrent et meurent. L’auteur réalise une narration visuelle vive et immédiate, avec une sensation de spontanéité, tout en mettant à profit toutes les possibilités graphiques qu’offre la bande dessinée. Les personnages principaux encaissent des coups dans cette période de bouleversements violents. Les différentes facettes de la société réagissent chacune à leur manière : le monde se voit différemment en fonction d’où on se trouve. Poignant et universel.



jeudi 11 juillet 2024

Germaine Cellier - L'audace d'une parfumeuse

Bandit, Cœur-joie, Élysées 64-83, Fracas, Vent Vert, La fuite des heures, Jolie Madame, Monsieur


Ce tome contient la biographie de Germaine Cellier (1909-1976), une parfumeuse française. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Béatrice Egémar pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Ce tome comprend cent-vingt-neuf pages de bande dessinée. La dessinatrice a également illustré Grand Silence (2021) de Théa Rojzman. Le tome se termine avec un dossier intitulé Les coulisses de la création comprenant une postface de la scénariste d’une page, les références des citations reproduites dans le livre, une bibliographie, quatre pages sur la phase préparatoire de réalisation d’une planche, l’interview fictive de Germaine Cellier par Olivier David de l’Osmothèque en deux pages de bande dessinée, une petite chronologie (non exhaustive) des parfums de germaine (une page), une recette de l’eau pétillante à réaliser soi-même, un glossaire de quelques mots de parfum de cinquante-cinq termes.


Dans les rayons des parfumeries, on trouve encore en bonne place des parfums créés il y a cinquante ans. Beaucoup de leurs créateurs sont tombés dans l’oubli. Parmi eux, une créatrice. Elle s’appelait Germaine Cellier. Comment est-elle devenue parfumeuse. Tout commence à Bordeaux le 26 mars 1909 avec la naissance de Germaine, fille de Jeanne et Georges Cellier. Dans son enfance, son père prend l’habitude de lui lire des extraits du Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas. Mais en août 1914, Georges est mobilisé. Durant son service, sa fille demande à sa mère, quand papa revient. Le père finit par revenir, avec deux béquilles, blessé à la guerre. Après la période de convalescence, il repart. Jeanne se retrouve dans l’obligation de mettre sa fille en pension. Germaine va donc séjourner chez les sœurs : elle y retrouve sa cousine Catherine. Celle-ci est assez délurée et inventive, et elle indique à Germaine qu’elle sait où sœur Monique range les provisions de biscuits. Le soir-même, les deux petites filles se rendent à la réserve de biscuits et elles se font prendre la main dans le sac. Catherine n’est jamais à court d’idées : un midi, elle dépose une grenouille dans son assiette à soupe, juste avant que la sœur ne la serve à la louche. La réaction des fillettes est partagée entre l’amusement et la désapprobation. Les sœurs décident que Catherine doit être exorcisée. La jeune fille trouve ça très excitant : elle demande à Germaine de lui dire si elle voit le diable sortir de son corps. L’exorcisme se déroule, sans manifestation visible.

En 1921, les Cellier ont déménagé à Étampes. Germaine a douze ans. Dans la maison, Germaine va dire bonjour à Jacqueline qui tient un nouveau-né dans ses bras. Elle demande à le tenir dans ses bras, et elle le sent, trouvant qu’il sent bon. Elle demande si tous les bébés sentent comme ça : la réponse est positive et la fillette saute de joie en criant qu’elle a une petite sœur. Plus tard, la petite famille effectue une promenade en bord de mer, et Germaine sent des œillets de mer, distinguant plusieurs senteurs.


Une couverture bien sympathique avec sa verdure, ce beau visage idéalisé, et les trois touches faisant penser à trois griffes d’un célèbre mutant griffu. Bien sûr, rien à voir avec une lutte contre le mal, plutôt une biographie bien sage passant en revue la vie d’une parfumeuse dans un ordre sagement chronologique, entremêlant sa formation et sa vie professionnelle, avec sa vie personnelle essentiellement au travers de ses relations familiales et mondaines et de ses amours. Le lecteur découvre ainsi tout ce à quoi il peut s’attendre : la vie d’enfant, les études, le premier emploi et la compétence qui permet à Germaine Cellier d’être remarquée, de pouvoir créer son premier parfum, et les succès qui suivront, associée à de grands couturiers. La narration visuelle s’avère douce à la lecture. Une palette de couleurs de type pastel, avec un parti pris essentiellement naturaliste. Un mode de représentation avec un degré significatif dans les détails descriptifs, rendant chaque personnage à la fois avenant et un peu lisse, avec également une direction d’acteurs de type naturaliste. La dessinatrice gère la densité d’informations visuelles dans les accessoires et les décors, avec une forme d’épuration simplificatrice : un usage régulier de camaïeux en fond de case, une représentation sélective des meubles et des accessoires, ces derniers parfois en ombre chinoise, pour une lecture agréable et facile.



Le lecteur se laisse bien volontiers emmener par cette narration sympathique et douce, s’attendant à découvrir quelques moments clé dans la vie de Germaine Cellier qui feront d’elle cette parfumeuse d’exception : une enfance et une adolescence qui mènent tout naturellement à ce qu’elle va devenir une sorte de prophétie auto-réalisatrice, un accomplissement préprogrammé, puisque les autrices réalisent cet ouvrage presque cinq décennies après le décès de leur sujet. Il y a un peu de cela au début : le talent déjà présent pour ressentir toutes les nuances de senteur dans une fleur (en l’occurrence des œillets des sables), l’esprit anticonformiste ou de rébellion de sa cousine qui laissera des traces à Germaine et l’amènera à ne pas s’en tenir aux pratiques habituelles et aux dogmes en matière de conception de parfum. Pour autant cette approche académique porte rapidement ses fruits. Pour commencer, les autrices vont plus loin qu’un don inné permettant à la parfumeuse d’être un génie : elles montrent qu’elle réalise des études dans une école privée, avec une scène de travaux pratiques. Puis elle rentre en tant qu’employée dans l’entreprise Justin-Dupont, à Argenteuil, société qui vient de fusionner avec Roure-Bertrand fils, une société grassoise bien connue pour ses huiles essentielles. L’artiste la représente en train de travailler dans les différents laboratoires, avec des dessins descriptifs à la composition allégée, tout en contenant les éléments techniques aisément reconnaissables qui rendent chaque endroit concret et consistant.


Dans la postface, la scénariste explique comment lui est venue l’envie de réaliser une bande dessinée sur cette créatrice de parfum et comment les conditions nécessaires se sont présentées. Lors de ses recherches préparatoires, elle a donc : Cherché une biographie pour en savoir davantage sur Germaine Cellier avec, comme en ont toujours les auteurs, une vague envie d’écrire sur elle, de la mettre en scène dans un futur roman, pourquoi pas ? Vaine recherche, car personne n’avait écrit la biographie de Germaine. Elle a heureusement trouvé un article de Vanity Fair écrit par sa nièce, mais c’était quasiment tout. Elle a lu beaucoup d’articles parlant de ses créations, ça oui, mais sur sa vie, sur elle, si peu de choses. Ce qui semble dont être une biographie facile repose sur un travail préparatoire significatif pour réaliser une première. Par ailleurs, le lecteur observe que les éléments techniques et le contexte historique se trouvent dans chaque page, discrets et solides. Il peut relever des termes techniques, majoritairement passés dans le vocabulaire courant, placés de sorte à être intelligibles même si on ne le connaît, sans avoir à aller consulter le glossaire en fin de volume. S’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser à cette période de l’histoire de France, il relève également des noms emblématiques, notamment celui de Paul Poiret (1879-1944) dont la carrière a été évoquée par Philippe Dupuy dans Ne pas peindre (2019). Ainsi la parfumeuse croise ou travaille pour Christian Caillard (1899-1985), Eugène Dabit (1898-1936, L’hôtel du Nord), Robert Denoël (1902-1945), Jean Oberlé (1900-1961), Christian Boussus (1908-2003), Christian Bérard (1902-1949), Boris Kochno (1904-1990), Pierre Balmain (1914-1982), et bien d’autres.



Ainsi, ces éléments nourrissent la biographie qui devient plus qu’une simple succession de faits, mis en images. La narration visuelle donne à voir la jeune fille, puis l’adolescente et la femme dans de nombreux environnements différents : les laboratoires où elle travaille bien sûr, une salle de classe, un dortoir, le pavillon des parfums à l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes en 1925, des soirées mondaines, l’entrée des troupes militaires allemandes dans Paris en juin 1940, la visite d’Adolf Hitler à Paris le vingt-trois juin 1940, un match de tennis de Christian Boussus au tournoi de Roland-Garros (Grand prix de France) en juillet 1944, des repas familiaux, etc. En refeuilletant la bande dessinée, le lecteur se rend compte que l’artiste utilise de nombreux autres outils de la bande dessinée intégrés organiquement dans les pages : quelques dessins en pleine page, avec parfois Germaine représentée à plusieurs reprises dans différentes positions, une vision onirique pour évoquer l’effet sa manière d’interpréter les différentes nuances d’un parfum, un diagramme en forme de pyramide à trois étages pour l’explication relative aux notes de fonds, notes de cœur et notes de tête, un facsimilé de projection sur écran pour le film Hôtel du Nord, un facsimilé de dépliant vantant les mérites d’être une mère (Avec ce slogan véridique : La femme coquette sans enfants n’a pas sa place dans la cité, c’est une inutile.), et bien sûr les différents flacons de parfum qui forment un art à part entière, une dizaine de robes créées par Pierre Balmain pour autant de collections.


Au premier abord, les autrices ont réalisé une biographie à la forme sage et accueillante, très accessible et très agréable à lire. À la lecture, il s’avère que la narration visuelle porte le contenu avec élégance et une réelle densité, aussi bien pour le naturel des personnages, que pour la reconstitution historique et métier. Le récit établit l’importance de Germaine Cellier dans la création de parfums, contextualisant les accomplissements professionnels de cette femme, sans les rendre miraculeux, ni les minimiser.



mercredi 10 juillet 2024

Les Idolâtres

Le dessin c'est la vie.


Ce tome est de nature autobiographique et peut être lu sans rien connaître de l’auteur. Thématiquement, il constitue un second volet après La synagogue paru en 2022. La première édition date de 2024. Il a été réalisé par Joann Sfar pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Brigitte Findakly.


La station s’appelle Auron. L’immeuble que le père de Joann a fait construire a pour nom L’étoile polaire. La mère de l’auteur est morte au chalet Le Megève. Joann apprend la mort de Serge Gainsbourg le 2 mars 1991, dans un téléphérique. Il est à Auron, la station de sports d’hiver où sa mère est morte dix-sept ans plus tôt. Il n’a pas su la mort de sa mère donc il pleure pour Serge Gainsbourg. De la même façon qu’on découvrira ses larmes pour Claude François. De l’un et l’autre il ne connaissait que des images filmées ou photographiées. C’est ça l’idolâtrie ? Il les dessine. Cap de Nice, allée Maeterlick, la famille Sfar vit au deuxième étage de cet immeuble, au-dessus de la mer, construit par son père. Joann croit que c’est sa mère qui a baptisé cette maison Le Chante Soleil. Le tout jeune Joann fait l’apprentissage de la propreté : il se trouve nu sur un pot sur le balcon, avec sa mère et une jeune fille au pair. Sa première œuvre ne fut ni un dessin ni une peinture mais plutôt une installation. Au sens où l’entend l’art moderne. L’artiste est nu sur un pot en train de pousser. Il tient à la main une coquillette crue. L’artiste, c’est lui. Maman le félicite, ainsi que la jeune fille au pair qui s’occupe de lui. On l’applaudit au sujet de cette capacité nouvelle à faire ses besoins sur commandes. Il se rappelle durant ce moment n’avoir d’intérêt que pour la pâte crue, ses courbes et son orifice. On s’en fout du caca. Ce qui est essentiel, c’est la coquillette.

À quarante ans, Joann Sfar se rend à des consultations dans le cabinet d’une pédopsychiatre. Il s’épanche au milieu de jouets sur un fauteuil d’enfant. Il évoque le souvenir du pot et de la coquillette : Ce fut la première où il éprouvait une joie semblable à celle qu’il ressent dans le dessin. C’est également, son premier souvenir conscient. Sa mère est morte quand il avait trois ans et demi. On lui a beaucoup répété que selon la science, il ne pouvait pas avoir de vrais souvenirs d’elle. Témoigner de l’événement de la coquillette, c’est affirmer que la science a tort et qu’il se rappelle très bien. Qu’il ne dessine pas, comme on lui a dit un jour, pour remplir des cases vides. Le manque et le vide, ce n’est pas pareil. Par association d’idées, il poursuit : Quand il mange, c’est sans fin, il n’est jamais rempli. Comme s’il ne s’apercevait pas qu’il existe un autre trou au bout de la coquillette. Le remplissage de cases blanches, il effectue parfois même les à-plats noirs à la plume fine. C’est satisfaisant. Mais c’est sans fin. Les images du monde provoquent sa fascination sidérée. Celles dont il est créateur sont un mouvement d’âme. Une tapisserie jamais finie par laquelle parfois il atteint l’épuisement qui l’apaise momentanément.


S’il a lu La synagogue, le lecteur sait qu’il va plonger dans un ouvrage dense, très personnel, pouvant donner la sensation d’éparpillement par moment, ou d’improvisation. Dans La synagogue, l’auteur expliquait qu’il compose et structure ses ouvrages, que le résultat final est bâti sur un plan détaillé, par opposition à une suite de réflexions se succédant par une association d’idées momentanée. En page cent-huit, il explicite la thématique du récit : Je dois m’en tenir à mon projet de récit thématique, par opposition aux autobiographies chronologiques. Il continue : Le premier album s’appelait La synagogue, et parlait de combat, de justice impossible et du modèle paternel. Si celui-là s’intitule Les idolâtres, Sfar doit rester sur l’image, la mère et l’absence. En gros, le dessin, son chemin, les mirages. S’il part sur Michel Gaudo, il faudrait faire un autre volume sur la magie, les sciences occultes et le jeu. S’il continue avec Clément Rosset, il dévoile ce qui pourrait constituer un album sur les philosophes. Le scénariste a conçu une structure narrative très sophistiquée : en fil directeur sa vocation de bédéiste racontée de manière chronologique jusqu’à la rencontre avec les camarades de son atelier. Dans ce tome, il reprend également les caractéristiques graphiques du précédent : en particulier l’attention portée aux décors, une réelle implication pour les représenter, pour ancrer son récit dans la réalité physique des différents environnements évoqués, à Nice, à Paris, à Auron en ouverture.


En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut nourrir différents a priori sur un tel ouvrage, et mêmes certains contradictoires entre eux. Trop nombriliste car l’auteur ne parle que de lui, trop intellectuel parce qu’il évoque la notion d’idolâtrie d’un point de vue religieux et philosophique. Trop éclaté dans sa structure et en même temps trop interconnecté entre les différents fils et les différentes anecdotes. Trop spontané dans ses dessins, et en même temps trop d’informations visuelles. Pour autant, dès les premières pages, la lecture s’avère facile, totalement personnelle et en même temps universelle. La forme du récit construit en réseaux de fils narratifs, avec des bourgeons d’anecdote s’avère savoureuse et très vivante, générant une sensation similaire à celles des dessins : une conversation à bâton rompu et en même temps une exploration thématique qui se ressent comme une discussion. Le lecteur pourrait trouver que l’auteur se montre parfois impudique, tout en ayant pleinement conscience qu’il s’agit d’une œuvre littéraire dont le créateur maîtrise parfaitement son mode d’expression qu’est la bande dessinée, pour produire les effets d’un discours vivant et articulé, sans se restreindre à un reportage factuel et véridique. D’ailleurs en page cent-quarante-quatre, le jeune Joann déclare que c’est important de mentir (en disant qu’il travaille pour Casterman, alors qu’il n’a aucun contrat avec eux, juste des rendez-vous avec un des éditeurs). En prenant du recul, le lecteur se dit qu’il peut appliquer cette déclaration à ce qui est raconté, et que comme le dit l’auteur cinq pages plus loin : il y a une vérité dans cette mise en scène.


À la lecture, l’architecture du récit se comprend aisément : la colonne vertébrale constituée par les différentes étapes de l’apprentissage du dessin, des études, et de la recherche d’un éditeur, avec une prise de recul par le biais des séances chez une pédopsychiatre, et des rapprochements thématiques avec d’autres moments ultérieurs de sa vie, ou des rencontres avec des amis, des relations professionnelles, d’autres dessinateurs, d’autres créations comme le film Gainsbourg (vie héroïque) sorti en 2010. Au bout de quelques dizaines de pages, le lecteur se dit que l’auteur a déjà vécu plusieurs vies au vu de tout ce qu’il a pu accomplir, de toutes les personnes qu’il a rencontrées. Sfar a travaillé ou établit des liens avec Guillermo del Toro, Laetitia Casta (qui joue le rôle de Brigitte Bardot dans le film sur Gainsbourg), Mylène Jampanoï (qui incarne Bambou dans le même film), Farrid Boudjellal (à qui il rend hommage pour lui avoir cédé sa chambre lors d’un festival BD à Toulon), Jean-Jacques Sempé (1932-2022), Jacques Rouxel (1931-2004, créateur des Shadocks), Edmond Baudoin et son fils Hughes, Pierre Dubois (scénariste, écrivain, conteur, et elficologue), Doug Headline, etc. Pour autant, le récit reste accessible, même sans connaitre toutes ces personnes. L’auteur évoque également plusieurs créateurs comme Serge Gainsbourg (1928-1991), Claude François (1939-1978), John Boorman et son film Excalibur (1981), Marc Chagall (1887-1937), ainsi que trois dessinateurs de comics John Buscema (1927-2002), Kevin Nowlan et le maître Alex Raymond (1909-1956), sans oublier les frères Cresli et leurs pizzas, et aussi des héros comme Rahan et Conan. De temps à autre, le lecteur peut identifier une de ses propres créations comme le chat du rabbin, ou son adaptation du Roman (chanson) de Renart.

Dans le même temps, le lecteur ressent bien que l’auteur garde le cap tout du long de sa biographique thématique. La narration visuelle conserve cette apparence qui n’appartient qu’à lui : une impression de dessins réalisés rapidement, sous l’inspiration du moment, ou dans le flux de la création, sans correction ni reprise, et sans finition pour rendre les traits plus assurés, leur donner une apparence finalisée. Outre les explications données par l’auteur lui-même, le lecteur voit bien que ces planches exigent plus de travail qu’elles n’en donnent l’air. La direction des acteurs permet de faire passer des émotions et des états d’esprit adultes et nuancés. Les tenues vestimentaires correspondent à l’époque, à l’âge des différents individus et à leur statut social. La représentation des environnements a nécessité un important travail de recherche pour correspondre à la réalité des lieux représentés, situés de manière précise, de Nice à Paris, en passant par Toulon, Auron, le musée Message biblique de Nice à Cimiez, sur la plage, dans une église, dans un cinéma, dans un train, dans le cabinet d’une pédopsychiatre, etc. L’artiste semble porté par son entrain, faisant usage des possibilités de la bande dessinée de passer en mode historique ou métaphorique d’une case à l’autre. Ainsi le lecteur se retrouve aussi bien au moyen-âge avec des moines copistes ou en Europe Centrale aux côtés d’un golem, que voir apparaître des animaux comme un éléphant (visualisation littérale de l’expression : l’éléphant dans la pièce) ou un loup (expression : il y a un loup), etc. Sans oublier la métaphore de la coquillette crue.


L’idolâtrie : cette notion est abordée sous bien des angles, au travers des trois composants que sont l’image, la mère et l’absence, comme indiqué par l’auteur. La religion juive condamne l’idolâtrie, l’adoration des idoles, ou plutôt ici le report de l’amour ou de l’intérêt de la personne aimée ou d’un être humain, vers sa représentation. Joann Sfar met en scène le fait que sa vocation va à l’encontre de cet interdit religieux et culturel de son milieu, qu’il peut consacrer une quinzaine d’heures par jour à la pratique du dessin (cette représentation de l’individu ou de l’objet), que cette pratique l’apaise sans qu’il ne puisse être réellement rassasié. Il s’interroge sur la genèse de cette envie, en particulier le lien qu’il peut y avoir avec le fait d’avoir perdu sa mère alors qu’il était encore un jeune enfant. À plusieurs reprises, un personnage établit le danger de l’idolâtrie : Si on aime davantage une image que le réel, on est fichu, on ne se prosternera pas devant les idoles. Et aussi : Ce qui n’est pas permis, c’est de tomber en adoration face à une image. Ou encore un rabbin qui dit : Ils applaudissent tous Johnny Halliday, pendant ce temps-là, leur vie, elle file.


Deuxième tome d’une autobiographie thématique : l’auteur continue d’enchanter le lecteur. Son investissement dans la narration visuelle est remarquable de bout en bout, à la fois pour cette sensation de spontanéité, à la fois pour la richesse visuelle et la qualité des reconstitutions. Comme la forme, le fond n’appartient qu’à l’auteur, sa vie personnelle dans toute sa richesse, ses expériences, ses amis et ses relations, sa culture et sa famille, tout ce qui en fait un être humain unique, avec une dimension universelle comme une évidence. Une belle humanité.



mardi 9 juillet 2024

Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde

Ne vous laissez pas ronger par la culpabilité. Il vaut toujours mieux agir.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J - Tome 2 - Je ne me marierai jamais (2020) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour saisir l’historique des relations entre les principaux personnages. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


En ce premier dimanche de juillet 1950, tout est calme dans cette banlieue de Charleroi. La plupart des voisins étant partis en vacances, les enfants de la famille Destrée profitent de la rue. Par cette chaude journée, oncle Paul rend visite à ses trois neveux qui l’accueillent avec l’impatience de découvrir ce qu’il leur a apporté. Il souhaite tout d’abord savoir s’ils ont bien travaillé à l’école. Il leur remet alors leurs cadeaux, dont l’album Le juge, de la série Lucky Luke. Puis ils se rendent dans le jardin, où il salue la Mamie et il lui demande si elle veut qu’il lui serve un peu de limonade. Elle décline : c’est gentil, depuis qu’elle ne participe plus à la cuisine, elle dépense moins d’énergie. L’oncle Paul s’assoit sur une chaise de jardin et il demande aux trois enfants, tous très attentifs, s’ils se souviennent où ils en étaient. Le grand garçon répond que Juliette avait découvert que son fiancé Raymond voulait se marier avec elle, que pour voler la compagnie maritime de son père et la vendre aux Nazis. Le toton les félicite et il reprend son récit : ils vont voir que, à travers, les horreurs de la guerre, Juliette va se révéler plus extraordinaire que jamais.



Oncle Paul se lance : les enfants étudieront à l’école les détails qui ont précédé ce jour terrible du 14 juin 1940. L’armée allemande venait d’envahir la Belgique et le nord de la France, ce vendredi-là, elle entrait dans Paris. Juliette Sainteloi et Léa Vollak assistent au défilé, mais partent avant la fin : aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Léa et ce ne sont pas des Nazis qui vont tout gâcher. Une fois dans l’hôtel particulier des Sainteloi, Juliette prend une photographie du petit groupe : Léa et ses parents Vollak avec leur plus jeune fils, Oscarine Malepeigne et son fils Bertrand, le docteur de Lannoy. L’espace d’un instant de bonheur, tout le monde veut oublier la guerre et fêter Léa. Bertrand a dépensé un salaire entier pour offrir un joli collier à son amoureuse. Et Juliette offre à sa meilleur amie, la nouvelle tendance de la maison Hermès : un carré de soie à porter en foulard. À l’abri de cette demeure, personne ne peut encore imaginer les terribles épreuves qui vont s’abattre sur la plupart des convives. Il ne fallut pas longtemps aux Nazis pour montrer leur vrai visage aux Parisiens. Partout des Juifs commencent à se faire arrêter. Certains tentent de fuir Paris, d’autres restent et gardent délibérément leurs commerces ouverts comme pour mieux conjurer le sort. Telle la C.C.O. acquise par monsieur Dittre, les grandes entreprises sont réquisitionnées. De même que beaucoup de logements privés afin d’y loger les officiers et dignitaires allemands. C’est ainsi que Herr von Riblach vient toquer à la porte de l’hôtel particulier des Sainteloi pour se faire loger, et prendre la chambre de Henri de Sainteloi.


Une jeune femme courageuse, dont la vie est bien ancrée dans son époque, et le souvenir discret d’un jeune homme roux qui l’avait fortement impressionné lors d’une traversée transatlantique. Le lecteur revient pour retrouver ce qui fait la personnalité de la série. Il sourit d’aise en voyant l’oncle Paul arriver dans sa famille, et être chaleureusement accueilli par ses neveux impatients d’en apprendre plus sur Mademoiselle J., et également de découvrir les bandes dessinées qu’il aura apportées en cadeau (uniquement un album montré de manière explicite, Le juge, publié en album en 1959, de la série Lucky Luke). Il retrouve le temps présent raconté en nuances de gris, et le passé (ou le temps présent de Juliette Sainteloi), raconté en couleurs. Il découvre un nouveau personnage : la mamie, visiblement fortement âgée, restant assise sur une chaise de jardin, sans bouger. Comme dans les tomes précédents, le récit est indissociable de l’époque dans laquelle il se déroule : une évocation de l’occupation pendant les quinze premières pages, puis une aventure à la recherche de Léa Vollak, d’abord en Pologne, puis en Sibérie, comme le suggère la couverture. L’histoire peut être comprise sans avoir lu les deux tomes précédents ; elle révèle plus de saveurs si le lecteur est familier de Ptirou (son souvenir galvanisant Juliette), de ce qui est arrivé au père de l’héroïne, les amours passées et présentes. La condition médicale de Juliette est toujours présente dans ce tome, avec son besoin de médicament, pendant le rationnement de l’occupation, et aussi en pleine Sibérie.



Dès la deuxième planche, les auteurs évoquent l’occupation allemande de Paris pendant la seconde guerre mondiale, le défilé de l’armée le 18 juin 1940 sur les Champs-Élysées. D’une certaine manière, Juliette Sainteloi occupe une position privilégiée : propriétaire d’une luxueux hôtel particulier dans Paris, ne souffrant pas trop du rationnement, grâce à l’argent mis de côté qui permet de s’approvisionner au marché noir. Les dessins ne mettent en avant ni manque, ni privations, ni maltraitance. D’un autre côté, sa meilleure amie Léa Vollak et ses parents sont emmenés lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver, du 16 au 17 juillet 1942. Les arrestations arbitraires de Juifs sont également évoquées, ainsi que les trains en partance pour la Pologne, les occupants réquisitionnant des logements, Juliette devant accueillir plusieurs officiers allemands. Les dessins montrent une mince jeune femme se tenant bravement devant des hommes en uniformes plus costauds qu’elle, en particulier Herr von Riblach. Le lecteur voit également les militaires en uniforme, d’abord les Allemands, puis les Russes, bien sûr armés, quelques Américains. Les véhicules militaires, des chars et un modèle original de motoneige.


Du fait de la période du récit, d’autres aspects de la seconde guerre mondiale sont abordés et montrés, également avec retenue. Des Juifs entassés dans des wagons : le lecteur sait pertinemment quelle est leur destination, le camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, le centre d'extermination, camp de prisonniers de guerre (soviétiques et polonais) et camp de concentration de Majdanek. L’horreur se fait également suffocante quand Juliette Sainteloi se retrouve interrogé dans une pièce aveugle au 93 rue de Lauriston dans le seizième arrondissement, c’est-à-dire le siège de la Gestapo, surnommé la Carlingue. Restant dans un registre descriptif, le dessinateur sait transmettre l’intensité de la stupeur de Juliette quand elle se tient sur un quai de la gare du Nord, pour assister à la descente des prisonniers de retour des camps d’un train : un moment accablant en voyant ces êtres humains marqués par la maltraitance et la cruauté. Il suffit d’une petite case à l’artiste pour mettre à nu la souffrance et le traumatisme : par exemple page trente-trois quand le soldat russe Namgar Djorkaïev découvre une jeune qui s’était caché sous le plancher des latrines dans un camp de concentration et centre d’extermination. Le lecteur est submergé par la situation abjecte de cet être humain baignant dans les déjections humaines, pour sa survie, et son visage habité par la folie.



D’une certaine manière l’évocation de la seconde guerre mondiale s’effectue en sourdine, loin des champs de bataille, et dans le même temps elle est très dure, implacable parfois insoutenable, toujours réaliste. Seul le mode de recouvrement de mémoire de la jeune femme semble un trop mécanique, mais pas invraisemblable. Cette évocation s’effectue au cours d’une véritable intrigue bien construite : Juliette Sainteloi part à la recherche de son amie, d’abord au camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, puis de Majdanek, puis en Sibérie dans les monts Saïan orientaux. Le lecteur découvre alors avec Juliette la réalité de l’après-guerre : tout ne revient pas à la normale, comme si la fin des hostilités avait fonctionné comme un commutateur. Au cours de son voyage à bord du transsibérien, le vieux prince russe Kouraguine explique à Juliette que : Outre que les soldats survivants ont été renvoyés à la vie civile sans source de revenu, les campagnes sont exsangues et l’insécurité règne en maîtresse. Par ailleurs, elle voit les conditions dans lesquelles les déportés encore vivants regagnent leur pays.


Tout du long de son périple, l’héroïne met en application le conseil de Ptirou : Ne pas se laisser ronger par la culpabilité, il vaut mieux toujours mieux agir. Elle va donc de l’avant, très courageuse, risquant à deux ou trois reprises d’être malmenée, se sortant de cette situation parfois avec l’aide d’un homme ou d’une femme, parfois par elle-même, parfois en aidant quelqu’un d’autre, sans manichéisme. Le lecteur peut remarquer comment le scénariste met à profit le besoin de traitement médical de Juliette. Il peut aussi relever les références historiques, celles évidentes relatives à la seconde guerre mondiale : les camps de concentration, la rafle du Vélodrome d’Hiver, le siège parisien de la Gestapo, d’autres moins connues comme l’intervention de Fedor von Bock (1880-1945, Generalfeldmarschall allemand), Pierre Bonny (1895-1944, un des responsables de la Gestapo française, traître et collaborateur). Le scénariste ancre également son récit avec d’autres références d’époque, comme la mention de Pierre Brisson (1896 1964, directeur de publication du Figaro). La recherche de Léa s’achève dans la mine de Batagol, en Sibérie, dans les monts Saïan orientaux, évoquant (1820-1905), l’aventurier français ayant découvert et exploité cette mine de graphite.


Parti comme une histoire complète en forme de variation sur la création du personnage Spirou, cette série dérivée a acquis une incroyable consistance, devenant autonome et roborative, évoquant différentes époques, au travers des aventures réalistes d’une jeune femme courageuse, mais pas infaillible. Ce troisième tome évoque la seconde guerre mondiale vécue par une Parisienne, ainsi que l’immédiat après-guerre à la recherche d’une amie qui a été déportée. La narration visuelle combine une reconstitution descriptive solide et un parfum d’aventure au goût assez sombre, sachant faire ressentir l’horreur et l’abasourdissement de Juliette alors qu’elle est confrontée à la réalité des souffrances endurées par les déportés. Une histoire poignante.