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mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



mardi 20 décembre 2022

Les frontières du douanier Rousseau

La simplicité leur est insupportable.


Ce tome contient une biographie partielle du douanier Rousseau, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, et par Thibaut Lambert pour les illustrations et les couleurs. La première édition date de 2022. Il comporte cent-huit pages de bande dessinée, ainsi qu’une postface de sept pages avec illustrations, dans laquelle le scénariste explique la genèse du projet, sa motivation et ses objectifs ainsi que ceux du dessinateur.


Palais de Justice de Paris, le 9 janvier 1909. Il neige et un homme en costume avec un chapeau, une canne et une sacoche court pour y entrer. Il glisse sur les marches et perd l’équilibre. La sacoche vole dans les airs, s’ouvre en tombe et les papiers s’éparpillent. L’écrivain Castel reprend juste sa sacoche, sans prendre le temps de ramasser ses documents, même pas ceux que lui tendent des passants. Il pénètre enfin dans la salle d’audience et prend place à côté de du journaliste Rassat. Les deux hommes font connaissance. Rassat, journaliste au Petit Quotidien demande à l’écrivain ce qu’il vient faire dans un jugement de faits divers, car on n’est pas dans un café de Montparnasse ici. La veille au soir dans tous les cercles littéraires, on ne parlait que de ce procès. Il paraît que le peintre Rousseau est une curiosité à entendre et qu’il y a bien matière à faire un bel article. Ce peintre est fantasque. Le juge fait entrer l’accusé : Henri Rousseau. Il demande au greffier de procéder au rappel des chefs d’accusation et des faits établis la veille.



Monsieur Henri Julien Félix Rousseau, retraité de l’Octroi de Paris, est accusé de faux et usage de faux. Messieurs les jurés, la cour a établi hier que Monsieur Sauvage, commis de 3ème classe à la banque de France, déclara à Monsieur Rousseau avoir été victime d’usurpateurs. Il lui demanda de l’aide pour récupérer son argent. Monsieur Rousseau n’y vit pas d’inconvénient. Sur les instructions précises du banquier véreux, Rousseau réalisa de faux chèques. Le 9 novembre 1907, Rousseau se présenta à la succursale de la banque de France de Meaux, où le caissier lui remis 21 billets de 1.000 francs correspondants au montant des faux chèques. Il donna les billets à Sauvaget qui lui offrit 1.000 francs pour le service rendu. Le juge demande à l’accusé s’il reconnaît les faits. Rousseau demande : lesquels ? Les chèques, le juge lui indique que ce sont des faux, mais pour le peintre ils étaient vrais, voilà tout. Il veut bien reconnaître tout ce qui a été dit, mais ce qui lui paraît grave, c’est de ne pas pouvoir finir sa toile en cours. Son avocat reformule : ce que son client veut dire, c’est qu’il comprend la gravité des actes reprochés, mais qu’il n’en est pas pour autant responsable. Il est lui aussi une victime de ce monsieur Sauvaget. Rousseau reprend : il est bien une victime. Mais après avoir réfléchi toute la nuit, il croit qu’il est possible d’arranger tout cela rapidement : on le libère et il fera un grand portrait de la dame du juge.


L’exercice de la biographie en bande dessinée nécessite de faire des choix : plutôt une construction chronologique ou plutôt une construction thématique, plutôt une histoire à la première personne ou plutôt des témoignages présentant des facettes différentes du sujet. Les auteurs parviennent à intégrer ces différentes approches en situant le temps présent de la biographie en 1909, lors du procès d’Henri Rousseau (1844-1910), alors âgé de soixante-cinq ans. À la prise de contact, voici donc une bande dessinée de prétoire : avocats, juge et témoins évoquent la vie du douanier Rousseau et celui-ci les interrompt par des commentaires décalés. D’un côté, cela donne un cadre au récit et constitue un dispositif propice à la prise de recul puisque chaque intervenant commente avec un jugement de valeur apporté par les années écoulées, ou sur la base d’un point de vue découlant de leur fonction, l’accusation, la défense, la gestion du procès. D’un autre côté, ce n’est pas un cadeau pour le dessinateur qui se retrouve avec des scènes très statiques essentiellement composées d’individus en train de parler tout en conservant une posture, à l’exception d’Henri Rousseau montrant plus naturellement ses émotions. Thibault Lambert réalise des dessins à l’aquarelle, sans trait de contour encré (sauf pour quelques nez et quelques mentons), en couleur directe. Il a opté pour une nuance chromatique d’ambiance appliquée aux séquences de procès, entre acajou, brique et terre de Sienne, déclinée en teintes plus ou moins foncées en fonction de l’éclairage. Cela apporte une forme de monotonie, faisant ressortir que ce n’est pas un environnement propice à l’épanouissement de l’artiste jugé, à l’expression de sa créativité. L’expressivité des visages transmet bien l’état d’esprit des intervenants, entre énervement, moquerie, amusement, ou incompréhension. Chaque personne en train de parler ou d’écouter adopte une position en cohérence avec ses propos ou la manière dont il les reçoit. L’artiste parvient à apporter du rythme et du mouvement avec le langage corporel et les cadrages, dans ces suites de plans poitrine et plans taille d’individus en train de parler.



Dès qu’une personne apporte son témoignage, la bande dessinée passe en couleurs, toujours en couleur directe, majoritairement avec des teintes pastel. La peinture de Lambert comprend une forme de simplification des traits des visages, des silhouettes, des éléments de décors, sans pour autant essayer de singer les caractéristiques de la peinture du douanier Rousseau. Il utilise l’aquarelle pour évoquer l’ambiance lumineuse, rendre compte des formes, jouer avec les taches de couleurs, et à deux reprises opérer un glissement vers une toile de Rousseau, comme si la perception du peintre s’imposait à la réalité pour la transformer et entraîner le lecteur dans sa vision intérieure subjective entièrement modelée par sa sensibilité. Les séquences de témoignage apportent une forte variété visuelle de lieux et de personnages : les douaniers attendant sur le quai d’un port qu’un navire se présente, les collègues de Rousseau lui faisant un canular dans un cimetière de nuit, la visite d’une grande serre tropicale avec quelques animaux en cage, une vision de Paris et de la tour Eiffel, un été dans la campagne près de Laval, un atelier de ferblantier, un cabinet de notaire, un champ de tournesols (avec un clin d’œil à Vincent Van Gogh en page 46), une cellule de prison bien grise, l’appartement de Rousseau à Paris avec la petite cour en bas d’immeuble, et à trois reprises une source d’inspiration du peintre. D’un côté, le rendu à l’aquarelle apporte une forme d’unité visuelle à l’œuvre. De l’autre côté, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur par une composition ou l’agencement des couleurs : le dessin en pleine planche essentiellement blanche en page 15 alors que Rousseau entame une esquisse, les ombres chinoises des troncs dénudés de nuit dans le cimetière en page 19, les taches de couleurs pour les fleurs des bouquets d’une vendeuse sur le marché, l’effet de jungle naïve dans la serre, le blanc qui sépare une femme en train de poser de Rousseau qui prend les mesures pour bien montrer la distance d’interprétation entre sujet et artiste en page 71, le dessin en double page montrant l’activité effervescente dans la petite pièce principale de l’appartement parisien du peintre, etc.


Ainsi la narration visuelle tient le lecteur par la main pour qu’il considère la réalité pour partie avec le regard d’Henri Rousseau. Le scénariste commence par le présenter sous son jour le moins flatteur : un contrefacteur pas très futé, criblé de dettes, un citoyen peu conscient de ses responsabilités et incapable d’y faire face, un peintre n’ayant pas les pieds sur terre et dont la prétention d’artiste suscite la moquerie des adultes du fait de la naïveté de ses toiles. Au fil des témoignages, le lecteur assiste à des passages clé de la vie de l’artiste, par ordre chronologique, à l’exception de la première scène expliquant d’où provient le qualificatif de Douanier qui a fini par remplacer son prénom. Il découvre un homme issu d’un milieu prolétaire, obligé de devenir soldat car son père l’a inscrit d’autorité dans l’armée. Mais aussi un créateur persuadé de son talent et de la qualité de sa vision artistique, ayant côtoyé Alfred Jarry que l’on voit commencer à composer Père Ubu dans l’appartement de Rousseau, Pablo Picasso avec qui il discute, Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin qui viennent manger chez lui, sans oublier Jean-Léon Gérôme (1824-1904), peintre et sculpteur français dont il fut le voisin de palier.



En entamant une biographie d’un artiste célèbre et retenu par la postérité, le lecteur espère découvrir sa vie, les conditions de développement de son talent, et la réalisation de ses principales œuvres, ainsi que l’accueil qui leur a été réservé. Le scénariste donne satisfaction sur chacun de ces éléments, en procédant par exemples ou par échantillons, plutôt que de manière exhaustive, avec un choix très intelligent et pertinent. Il ne s’arrête pas là : dans la postface, Mathieu Siam écrit que qu’il était intrigué par deux choses concernant ce peintre. Tout d’abord le fait qu’on ne l’appelle pas le peintre Henri Rousseau, mais le Douanier Rousseau, sans compter que le scénariste lui-même travaille pour l’administration des douanes. Puis le fait qu’il est personnellement réceptif à sa peinture : ses toiles provoquent un premier effet déstabilisant conduisant parfois à l’hilarité. Ses personnages aux proportions incohérentes, ses perspectives improbables et ses motifs naïfs, évoquent un travail enfantin. Au cours de cette biographie, ces caractéristiques sont exposées, y compris les réactions hilares. Puis Siam va plus loin en exprimant l’effet que les œuvres du Douanier Rousseau produisent sur lui, ce qui lui parle et transforme sa vision personnelle du monde, le lecteur pouvant alors réagir en comparant ses propres réactions.


L’exercice de la biographie doit au moins satisfaire l’horizon d’attente comprenant le récit de la vie de l’artiste, un minimum de recul, et une narration visuelle en cohérence avec soit la vie du peintre, soit son œuvre, et, au mieux, proposer des passerelles entre les deux. Les deux auteurs réussissent parfaitement à tenir cette promesse implicite, et parviennent à faire mieux en transmettant ce qui leur parle, ce qui les touche dans les toiles du Douanier Rousseau avec clarté et sensibilité. Une belle réussite qui donne envie d’aller voir ou revoir une exposition consacrée à cet artiste.



lundi 19 décembre 2022

Ces mauvaises femmes

Sexualité, beauté et pouvoir : la triade du danger chez une femme.


Ce tome contient un texte complet, indépendant de tout autre. Il s’agit d’un essai de l’autrice María Hesse, initialement paru en 2022, et traduit de l’espagnol par Éloïse de la Maison. L’ouvrage se présente sous la forme d’un texte illustré, majoritairement une page de texte, avec une illustration sur la page en vis-à-vis. À quelques reprises, le texte est en partie supérieure, avec une illustration sur la partie basse de la page. Le tome se termine avec une page de remerciements adressés à ses copines dont l’amitié a été assez forte pour prendre le pas sur tout le reste, et d’avoir su accepter assez tôt que le rôle de la fille cool n’était pas pour elle. Ses amies l’ont aidée à se débarrasser de la honte et du sentiment de culpabilité.


L’autrice commence par évoquer le conte de la Belle au bois dormant, dans sa version initiale. Il y a fort longtemps, dans un lointain royaume, vivaient un roi et une reine dont le vœu le plus cher était d’avoir un enfant. Un jour, une grenouille magique se glissa dans le bain de la reine et lui offrit ce qu’elle désirait tant, sans même réclamer de bisou. Neuf mois plus tard exactement, une petite fille vint au monde. Ils l’appelèrent Fleur-d’Épine. Le couple royal était si heureux qu’il organisa une grande fête et invita toutes les fées du royaume. Toutes sauf une, car leur service de table ne comptait pas assez de vaisselle d’or et il leur paru plus facile de commettre ce petit impair que d’acheter une assiette dépareillée. En invitées modèles, les fées ne vinrent pas les mains vides. Elles offrirent à l’enfant de précieux dons : la beauté, la vertu, la patience… Vous voyez le genre. La fée laissée à l’écart entre en scène. Elle lance une malédiction. La dernière fée atténue le sort qui de mortel passe à un sommeil d’un siècle. La jeune demoiselle finit par se piquer malgré toutes les précautions. Au bout de cent ans, un jeune prince arrive et la réveille d’un baiser.



Des siècles après le conte original, en 1959, Disney offre au monde une version de l’histoire quelque peu édulcorée. Mais la fin reste à l’identique : la petite spectatrice en sort avec l’assurance que quelque part se trouve un prince destiné à venir la secourir. Comme beaucoup de petites filles, María Hesse a grandi dans l’espoir de devenir une princesse qu’un jeune et charmant prince viendrait sauver : ils se marieraient, ils vivraient heureux, ils auraient beaucoup d’enfants. Alors pour le motiver un peu, il fallait qu’elle soit gentille et jolie. Une fin heureuse et positive, c’est tout ce qui comptait, peu importe que la princesse Aurore soit effacée ou qu’elle passe les trois quarts du film à dormir. Quand María Hesse était petite, à l’école, les autres l’appelaient la foldingue. Elle ne comprenait pas trop ce qu’elle avait fait concrètement pour mériter ce surnom. Une autre élève un peu différente a fini par arriver et elles se sont soutenues entre copines, mais elle a conservé la crainte de réellement souffrir d’une sorte de problème mental, peur qui l’a accompagnée toute sa vie. En 2021, la chanteuse Zahara a sorti un album très personnel dans lequel elle a raconté que ses camarades de classe l’avaient affublée d’un surnom, et le mal-être intériorisé qui était le sien.


Il suffit de quelques pages pour que le lecteur se fasse une idée générale de l’ouvrage qu’il est en train de découvrir : il s’agit d’un essai écrit par une femme confrontant son expérience de vie de l’enfance à l’âge adulte, à l’image de la femme dans la culture populaire. Il y a bien sûr une forme de dénonciation qui court tout du long : cette image des femmes a été écrite, puis filmée par des hommes pour cantonner les femmes dans un rôle subalterne. Néanmoins, si ce texte est revendicatif, il n’est ni aigri, ni revanchard, ni agressif contre tous les hommes. L’autrice passe en revue différentes facettes culturelles pour proposer un point de vue féminin sur les stéréotypes construit par les hommes, et pour appréhender certains personnages féminins moralement condamnés par le récit dans lequel ils figurent, avec une interprétation les réhabilitant. À l’évidence, María Hesse est légitime dans sa démarche à au moins deux titres : elle parle de sa vie et de l’effet de ces artefacts culturels sur son comportement, et elle s’exprime sur le sujet en tant que femme. Elle commence donc par des exemples universels dans le monde occidental : les contes, puis leur version revue et corrigée par les studios Disney, évoquant Aurore, Blanche-Neige, Cendrillon, ainsi que leurs belles-mères maléfiques, et les marâtres. Puis elle se tourne vers le passé.



En allant à rebours, l’autrice passe des contes à la mythologie grecque, en prenant en exemple Pandore, la beauté d’Aphrodite, le sort de Méduse, le rôle dans lequel Pénélope est cantonnée, y compris pendant que Ulysse passe une année avec Circé. Après ce passage, elle remonte à la Genèse, et au rôle attribuée à Ève, l’histoire de Lilith la première femme. Puis elle repart dans un ordre chronologique, s’arrêtant sur des femmes qui lui semblent emblématique du thème qu’elle développe, comme la séductrice, la tentatrice, la rebelle, la mauvaise mère, bref toutes ces mauvaises femmes. Régulièrement, elle fait le lien avec une femme contemporaine et la manière dont elle a été traitée ou jugée par son entourage ou par le grand public. À chaque fois, elle propose un point de vue mettant en évidence que le jugement de valeur est relatif, et souvent discriminatoire dans le sens où un homme ayant commis les mêmes actions n’aurait pas été jugé de la même manière. María Hesse n’est pas la première à utiliser ce dispositif de changement de point de vue pour faire apparaître une histoire sous un tout autre jour. Par exemple, dans son roman Les Dames du lac (1983, The Mists of Avalon), Marion Zimmer Bradley raconte la geste arthurienne du point de vue de Morgane qui devient le personnage principal, apportant un regard très différent sur les autres personnages et sur leurs motifs.


Dès le début, l’autrice expose qu’il s’agit d’un essai à charge : le lecteur a donc conscience qu’elle choisit ses exemples allant dans le sens qu’elle souhaite, et qu’elle n’affiche jamais la prétention de se vouloir exhaustive. Au fil des nombreux exemples, elle montre comment des textes écrits par des hommes condamnent systématiquement les femmes avec un comportement rebelle à un sort fatal. Elle rappelle que dans des textes fondateurs comme la Bible, ou la mythologie grecque, les maux du monde trouvent leur origine dans une action commise par une femme, la tentation de mordre dans la pomme du fait d’Ève, l’ouverture de la boîte contenant tous les maux par Pandore. Elle évoque les femmes de pouvoir et la manière dont elles ont été contrecarrées à différentes époques, y compris en les traitant de foldingues, d’hystériques ou de névrosées. La maternité s’imposant comme une finalité, une évidence à toutes les femmes. La libération progressive et fragile des femmes au cours du vingtième siècle. Elle sait mettre en lumière comment les femmes, ces créatures faibles et stupides, sont toutefois très douées pour faire tomber les hommes dans des pièges qui les mènent tout droit à la perdition. Elle utilise la réflexivité pour mettre en lumière un double standard : quand David Bowie se drogue, il expérimente pour augmenter sa créativité, quand Amy Winehouse fait de même, elle n’est qu’une junky. Quand Kurt Cobain se suicide, c’est un artiste romantique, quand Marylin Monroe se suicide, c’est une pauvre fille.



Pour accompagner cet essai, l’artiste a réalisé des illustrations, chacune apparaissant majoritairement en vis-à-vis d’une page de texte. Celle en couverture donne une bonne idée de leurs caractéristiques visuelles : une apparence un peu enfantine, ou teintée de naïveté, avec une touche féminine (elle était facile celle-là). La lectrice ou le lecteur est fort tenté de voir en chacune de ces femmes, généralement une interprétation immédiatement identifiable du personnage réel ou fictif évoqué dans le texte, de la douceur, avec ces yeux clairs un peu trop grands, une peau lisse et nette, des lèvres bien rouges comme maquillées, et la présence quasi systématique d’un élément végétal, fleur ou tige. Elle ou il comprend bien également qu’il s’agit de la façon dont l’artiste se représente Björk, Ellen Ripley, Leia Organa, la reine Elizabeth, Coco Chanel, Komako Kimura, Carrie, Hécate, Olympe de Gouges, et toutes les autres. Il s’agit de représentations subjectives, à la fois des sœurs dans la condition féminine, à la fois des êtres humains normaux quel qu’ait été leur destin extraordinaire, teintées par l’affection que l’autrice porte à ces femmes. Ces images donnent à voir ces mauvaises femmes avec ses yeux, en parfaite cohérence avec le texte, changeant ainsi le regard de la lectrice ou du lecteur, sur elles.


En terminant cet ouvrage, la lectrice ou le lecteur garde à l’esprit qu’il s’agit d’un texte orienté, et présenté comme tel, qu’il s’est peut-être glissé une ou deux approximations (la réalisation du premier film Alien de 1979 attribué à James Cameron au lieu de Ridley Scott, le nom de famille de Poison Ivy erroné). Pour autant, le regard porté par María Hesse sur la représentation des femmes dans la culture repose sur des bases solides : la femme en tant qu’origine de tous les maux dans la Bible et la mythologie grecque, la sanction pour tous les personnages féminins dévient de la norme sociale, le caractère impensable d’être une mauvaise mère ou de refuser d’être mère, la vile tentatrice, sans oublier le jugement de valeur différent, voire opposé, sur des actions suivant qu’elles sont commises par une femme ou par un homme. Si la lectrice ou le lecteur s’est déjà fait ce genre de réflexion, il dispose d’un panorama élargi avec une palette d’exemples culturels d’une grande richesse, et les dessins viennent achever de changer son regard. Si elle ou il n’a jamais formulé ces interrogations de manière explicite, cet ouvre lui ouvre les yeux sur cette réalité.



jeudi 15 décembre 2022

Ginette

Comme on est en page 69, on s’en fait un ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc de quatre-vingt-dix-sept pages avec l’utilisation d’une seule teinte de rose généralement pour les arrière-plans, dont la première édition date de 2022. Elle a été réalisée par Florence Cestac, bédéaste et autrice, entre autres, de Le Démon de midi ou "Changement d'herbage réjouit les veaux" (1996), copropriétaire et coéditrice de Futuropolis avec Étienne Robial. Il s’agit d’un ouvrage de petites dimensions : 13cm x 18,1cm.


Tout commence avec une introduction de Philippe Druillet – Aaaaaaaaaaah ! Oui ! Oui ! Ouiiiiiii !! Une giclée d’admiration devant l’œuvre profonde de Florence Cestac. Verge haute, chapeau bas ! Ginette, la cinquantaine ou la soixantaine, se tient debout dans son peignoir, cigarette à la main : elle en a déroulé du câble, la Ginette ! Elle va bonnir tout ça car elle sent que ça intéresse le lecteur. Elle est à la retraite maintenant, mais elle monté sa petite affaire toute seule comme une grande. Sans jamais se faire racketter par quelques proxos, souteneurs ou maquereaux en tout genre. Pourtant elle en a connu des beaux. Il y avait le capitaine, gueule de baroudeur mais mauvais comme une teigne, Momo le gros dégueulasse, le chauve sadique qui portait bien son nom. Ou la grosse Mirza avec son claque rue des Tringles à rideaux, Madame De et ses poules de luxe. Et cependant elle n’a jamais eu d’ennui, grâce au commissaire Chinchard, Léon de son prénom. Ce fut un de ses premiers clients, simple flic à l’époque. Gueule d’amour, peau sucrée et bien monté l’animal ! Du poilu, du sauvage, du musqué, du fauve à plein nez. Tout de suite, l’accord parfait : bitte, chatte, nichons tétons, peaux, langues, bouches, mains doigts fesses, poils cheveux, odeurs, jus, phéromones… Ils ont a eu de sacrés bons moments, mais faire vie commune, ce n’était pas le genre de l’indomptable. Par contre, il a été son protecteur pour la vie.



Concrètement, Chinchard avait laissé un petit appareil à Ginette, qui lui permettait de l’appeler au moindre problème. Des tordus, des cinglés, des pervers, des compliqués, elle a croisé de tout. Ginette se souvient du premier. Un mec zarbi qui ne la regarde jamais en face et fait trois fois le tour de la piaule en mode introspection. Puis il s’adresse à elle en lui ordonnant de se déloquer en vitesse et d’écarter les cuisses. Lorsqu’il se retourne après s’être déshabillé, elle constate qu’il exhibe son engin coiffé d’une capote à clous. Alors qu’il s’approche d’elle, la porte s’ouvre derrière lui, et Chinchard s’occupe lui avec perte et fracas. Ginette revient après la baston et il lui explique qu’il lui a renfilé sa capote à l’envers et balancé sur le trottoir : elle ne l’a plus jamais revu. Un autre : le client la suit dans l’escalier. Une fois entrée dans la chambre, elle se retourne vers lui et constate qu’il est venu avec ses trois frères, chacun plus grand que le précédent. Chinchard intervient pistolet à la main et les oblige à avancer en faisant la chenille, chacun ayant pénétré celui qui se trouve devant lui. Elle n’a pas non plus oublié le maître-chien avec son imperméable en cuir et qui lui explique que c’est le chien qui va la pénétrer.


Cette histoire est publiée par l’éditeur Les Requins Marteaux dans sa collection BD.Cul. Effectivement, l’autrice respecte le cahier des charges, avec de la nudité frontale et des scènes de sexe explicites. Dès la planche six, Ginette accueille son client Léon. Dans la première case, elle a son visage à la hauteur du sexe de son client et en apprécie le calibre. Dans la case en-dessous, elle a commencé à lui faire une fellation. Dans la page suivante, le lecteur assiste à une pénétration en gros plan, un cunnilingus, et une expression de jouissance extatique sur le visage de Léon. En page 57, Ginette explique qu’elle en a vu défiler du phallus, et voici quelques morceaux de choix, avec une case en gros plan pour chacun. Le standard sous une belle touffe. Le mandrin sur grosses couilles et belle toison. Le costaud à belles bourses sous pilosité frisée. Le trapu bien coiffé, à roubignoles bien ramassées. Le vermisseau à petits roustons un peu dégarni. Le tout en goutte d’huile sous pelage d’astrakan. Le champignon sous la forêt. L’Œdipe irrésolu. La maraca à bout rond sur grosses testicules ébouriffées. Le fracturé sur couilles pendantes. À chacun, correspond une case avec un dessin en gros plan. Au fil des scènes, il apparaît que la dessinatrice ne réalise pas beaucoup de gros plans, moins de cinq, mais que les rapports sexuels sont très charnels et très explicites. Il s’agit donc bien d’une bande dessinée à caractère pornographique.



Pour autant Florence Cestac n’a pas changé sa manière de dessiner, ce qui, de prime abord, peut paraître un peu antinomique. Elle évoque la carrière d’une prostituée, et elle réalise des dessins à l’apparence tout public voire enfantine. Dès la couverture, le lecteur constate qu’elle utilise le mode Gros nez pour Ginette, et c’est le cas pour tous les personnages. Dans le même ordre d’idée, elle ne dessine que quatre doigts à chaque main, comme une forme de représentation enfantine. Certaines exagérations comiques relèvent également de conventions tout public : des étoiles à proximité d’une bagarre, un hommage aux Dalton de Lucky Luke pour le client avec ses trois frères, des petits cœurs autour de la tête du chien amoureux de son maître, le couvre-chef en peau de castor avec la queue pour le client québécois, les onomatopées, les exagérations de langage corporel et des expressions de visage à des fins comiques, etc. D’un autre côté, ces caractéristiques dédramatisent les situations, font ressortir le plaisir de la relation sexuelle, et tiennent à l’écart tout aspect scabreux, sadique ou dramatique. Elles affichent clairement que l’intention de l’autrice n’est ni sociale, ni sociologique.


Malgré ses possibles a priori quant aux particularités visuelles, le lecteur se sent quand même titillé par les compétences professionnelles de cette prostituée, par le contentement de ses clients normaux. Les actes sexuels montrés restent dans des pratiques classiques, sans s’aventurer vers des jeux qui nécessitent un degré de consentement plus important, sans exploration de territoire vers ce qui peut être considéré comme des perversions sans être illégales. Cestac met en scène une femme compétente dans son métier, travaillant sereinement parce qu’elle n’est pas sous le joug d’un souteneur ou d’un proxénète, et parce qu’elle bénéficie de la protection de Léon qui intervient en cas de danger. Il n’est pas question de tarif, mais il s’agit bien d’une activité rémunérée, et il n’est pas non plus question de financement de la retraite, alors que Ginette évoque sa carrière après coup. Dans le même temps, ce défilé de clients ne manque pas d’humour et d’à-propos. L’autrice montre une femme qui sait y faire et des hommes qui viennent chercher une partie de plaisir. Il n’est pas question de leur possible régulière ou de misère sexuelle. En revanche, ils ont recours à l’amour tarifé pour assouvir leurs désirs sexuels. L’autrice s’en tient à la mise en scène des ébats, en faisant apparaître un trait de caractère pour chaque client. Une fois passés les tordus, Ginette évoque les surprises marrantes : l’armoire à glace masochiste, le sournois qui sort sa lame puis qui se met à pleurer, celui qui discute les prix, le lapin trop rapide, le ramoneur interminable, celui qui se rase le pelvis et qui pique, le trop bien monté, le québécois avec ses expressions, le bavard épuisant, celui qui se trouve beau, l’adepte du sexe tantrique. Ces cas ne servent pas à dresser une critique féministe et condescendante de la gent masculine qui pense avec ce qu’elle a entre les jambes.



Ginette est touchée par les imperfections, les maladresses, les légères névroses de ses clients, presque dans une attitude maternelle. Chacun vient pour satisfaire ses envies et trouver son plaisir, sans besoin de se soucier de celui de sa partenaire. Chacun exprime ses demandes et expose ainsi ses petites manies, une facette de ses fantasmes, et ceux-ci se situent dans la normalité traditionnelle de l’acte sexuel. Sans pousser le bouchon jusqu’au cliché de la prostituée au grand cœur, Cestac montre que Ginette est parfois sensible à telle ou telle petite manie, qu’elle l’apprécie, ce qui rend ses clients plus humains. En outre, tout le récit baigne dans la bonne humeur, avec quelques cassages du quatrième mur, comme la première page où Ginette s’adresse au lecteur, ou la page soixante-neuf dont Ginette remarque le numéro et propose à son client de se passer à la position correspondante.


Les responsables de cette collection proposent à des bédéistes bien installés de réaliser une bande dessinée à caractère pornographique ce qui constitue un vrai défi du fait des conventions très contraignantes du genre. Florence Cestac relève le défi avec sa verve habituelle. Elle met en scène une prostituée à la retraite qui évoque sa carrière, et surtout ses clients les plus marquants, évacuant d’abord les tordus, avant de passer aux individus normaux en manque de sexe. Ce n’est pas un récit féministe, et peut-être que la représentation de la prostituée est un peu datée, mais c’est un récit féminin avec un regard amusé sur la variété des hommes et de leur sexe.



mercredi 14 décembre 2022

L'Impudence des chiens

Connaître, c’est excuser. Et si excuser n’est pas absoudre, c’est déjà résoudre.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Aurélien Ducoudray en a écrit le scénario, Nicolas Dumontheuil a réalisé les dessins et les couleurs. L’ouvrage comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Pendant la Renaissance, le Marquis se rend chez son ami le comte François de Dardille, en carrosse. Prologue : un moine sur son âne arrive en ville. Il passe devant les femmes au lavoir, en train de s’affairer sur la lessive de leur linge. Il descend de son âne, et soulève sa bure pour constater que son kiki est au repos. Il sonne à une porte et attend qu’on lui réponde, alors que la maîtresse de céans est occupée avec un gentilhomme le sabre au clair, et qu’un ménestrel chante au Clair de la Lune, en faisant ressortir le double sens des paroles. Finalement, la femme finit par ouvrir la porte et le moine peut donner libre cours à sa libido. Le carrosse du Marquis passe devant une église, et son passager demande au cocher comment ce dernier a trouvé le comte. Il répond qu’il ne saurait dire, car la continuité de compagnie ne favorise pas le discernement des différences. Tout ce qu’il sait, c’est qu’un courrier reçu semaine passée a fait appeler le Marquis semaine séante. Le passager arrête là la conversation et reprend sa place sur la banquette à l’intérieur de l’habitacle. Il se demande depuis quand les cochers parlent comme Molière. Va-t-il manier alexandrin en étrillant son bourrin ? Décidément ce siècle des Lumières les dispense vraiment sans discernement. À quoi bon donner talent à fonction qui n’en a pas usage ? Bientôt ils arrivent à destination et le Marquis descend du carrosse, puis monte les marches jusqu’au perron. Il est fort surpris que les deux laquais présents n’annoncent pas au propriétaire que son visiteur attendu est arrivé.



Le Marquis rentre dans la grande demeure et il va trouver par lui-même le comte François de Dardille dans son bureau. Son ami le remercie d’être venu et lui tend un acte notarié copieux, en lui indiquant quel paragraphe lire à quelle page. Le marquis se rend donc page huit, paragraphe quatre et lit : susnommé et en présence convenue sous l’égide du juge de Dieu monseigneur Soutiran convoque son mari François de Dardille à l’épreuve du Congrès. Tout en lisant, il a suivi le comte qui est entré dans son atelier. Il se met à couler un soldat de plomb tout indiquant au Marquis de poursuivre sa lecture avec le paragraphe six de la page treize. Le Marquis s’exécute : En cas d’insuccès, la comtesse votre épouse sera gratifiée de la moitié des terres, propriétés ainsi qu’une rente donnée à vie. Il s’interrompt saisissant bien la portée de ce qu’il vient de lire et indiquant à haute voix la nature de l’épreuve : Le congrès, c’est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où l’on doit prouver son adresse à contenter bibliquement sa bien-aimée ? Le comte répond qu’il n’est point d’adresse à s’ériger, il n’est que volonté, or lui n’en a plus. Il reste mou.


Si un doute plane dans son esprit, le lecteur peut consulter une encyclopédie et avoir la confirmation que la pratique du congrès a bel et bien existé pendant une centaine d’années, que le Parlement de Paris l’a supprimée le 18 février 1677. Le scénariste s’amuse donc à raconter comment un ami s’ingénie à revigorer l’ardeur d’un comte qui doit prouver sa virilité en public avec sa charmante épouse, au risque d’être dépossédé de la moitié de sa fortune en cas d’échec, en faveur de son épouse qui acquerrait ainsi un divorce. Dès la première page, le lecteur constate que les dessins présentent une forte personnalité. En effet l’artiste a décidé de proscrire sciemment la ligne droite, même pour les constructions humaines. Ainsi, les ailes du moulin à vent apparaissent de guingois, les essieux du carrosse sont fléchis, les pics de la fourche sont incurvés, les bâtiments de la ville en arrière-plan présentent également des contours légèrement courbés. Cela apporte un petit air de croquis réalisé à main levée, sans avoir bénéficié d’un encrage bien régulier pour une apparence finie et soignée. Cette page d’ouverture comporte également trois médaillons, chacun avec le visage d’un des principaux protagonistes, le comte, le Marquis, la comtesse. La carricature est de mise pour leur apporter un petit air comique, avec un nez trop long, ou une perruque improbable, ou encore des yeux trop grands. Le lettrage lui-même présente des irrégularités. L’ensemble semble comme animé d’un petit air dansant qui ne fait pas très sérieux. Pourtant cette page comporte de nombreux détails, à l’opposé d’une illustration exécutée à la va-vite.



Viennent ensuite les deux pages consacrées aux frasques du moine, dessinées dans le même registre avec des caractéristiques exagérées pour un effet comique. Pour autant le niveau de détails reste très élevé. En fonction de son envie, le lecteur peut passer rapidement sur chaque case, si l’histoire l’intéresse plus que son aspect visuel. Ou il peut prend son temps de déguster la saveur de la tonalité de la narration. Il commence par remarquer que l’arrière-plan est représenté dans chaque case, et pas juste par deux ou trois traits. Le dessinateur a investi le temps nécessaire pour délimiter chaque pavé de la voie empruntée par l’âne et son cavalier, chaque pale de la roue du moulin à aube, chaque tuile du toit protégeant le lavoir, chaque lame du plancher de la chambre où le moine donne libre cours à sa libido, chaque torsade des montants du lit à baldaquin. Ce parti pris de la narration visuelle se retrouve à chaque, à chaque case. Nicolas Dumontheuil en donne pour son argent au lecteur et même plus. Page 7, le carrosse pénètre dans le parc du château du comte François de Dardille et le lecteur peut admirer la façade du château, sa dépendance, la grille de la propriété en fer forgé, le mur d’enceinte en pierre, le jardin à la française avec les arbustes soigneusement taillés. Tout du long de l’album, il laisse son regard se promener pour profiter des différents environnements en extérieur ou en intérieur, du bureau du comte à une maison close haut de gamme, des rues de Paris à une escapade nocturne dans les bois. La richesse de la narration visuelle peut surprendre du fait des traits un peu lâches qui laissaient supposer une volonté de laisser l’entrain l’emporter sur la rigueur. En fait l’artiste sait marier ces deux caractéristiques sans en sacrifier aucune des deux, sans qu’elles ne s’annulent ou ne se contrecarrent.


Cette capacité peu commune de réussir des dessins alliant haut niveau de détails descriptifs et exagération amusante se retrouve avec la même élégance dans la représentation des personnages. L’artiste allonge un peu les nez et les rend plus pointus, les mentons souvent en galoche, exagère la finesse des chevilles et des mollets, agrandit les yeux écarquillés, de temps à autre accentue les expressions de visage. Dans le même temps, il prend grand soin de représenter les tenues vestimentaires en cohérence avec l’époque, en les variant en fonction du statut social du personnage. Il réalise des postures parlantes, sans que les mouvements soient grotesques. Le lecteur éprouve tout de suite de la sympathie pour François de Dardille, sa petite taille, son air gentil et un peu peiné par la situation dans laquelle il se retrouve, pour le Marquis avec son assurance et sa réelle sympathie et sa sollicitude pour son ami, les bonnes manières de de la comtesse Amélie de Figule. Il apprécie que la narration visuelle ne se pare pas d’hypocrisie, que la nudité soit représentée de manière franche, que ce soit celle des hommes ou des femmes, même un sexe masculin en érection. Pour autant le lecteur ne doit pas s’attendre à un ouvrage érotique ou pornographique. La question des capacités sexuelles du comte est au cœur de l’intrigue, et son ami fait tout pour l’aider à retrouver le désir et sa fonction érectile, sans que les images ne versent dans la prouesse pornographique.



Le lecteur ressent vite les effets de cette narration visuelle enlevée et qui ne se prend pas au sérieux, lui amenant un sourire sur les lèvres tout du long du récit, en même temps qu’un réel contentement du fait de la consistance détaillée de chaque élément représenté. Le fil directeur de l’histoire s’avère simple : le Marquis aide son ami par tous les moyens à retrouver sa dureté, tout en l’accompagnant lors des préparations, telle que l’examen de ses appareils génitaux par un médecin et un chirurgien et en lui montrant que son épouse la comtesse est examinée elle aussi. Tout cela culmine lors du congrès proprement dit, dans des conditions très publiques, avec un déroulement baignant dans la bonne humeur présente depuis le début, avec un rebondissement pour le moins cavalier. Arrivé au dénouement, le lecteur se rend compte que le scénariste lui a mis la solution sous le nez à plusieurs reprises de manière évidente et apparente. Au fil des séquences, il lui aura montré un individu noble très attachant, l’inventivité de mise dans une maison close pour varier les plaisirs des clients, une courte séquence avec des perversions fort surprenantes (comme l’agalmatophilie, ou la narratophilie), et donc les préparatifs de la cérémonie du Congrès. À l’évidence, l’union du comte François de Dardille et la comtesse Amélie de Figule ne relève pas du mariage d’amour, mais pour autant ce dernier n’est pas forcément impossible. L’acte charnel est montré comme existant tout autant à cette période qu’à l’époque contemporaine, même si les conditions sociales lui font prendre des circonstances différentes. Éprouvant une grande sympathie pour les personnages et amusé par la narration, le lecteur ne boude pas son plaisir. Avec un peu de recul, il se dit que l’évocation du Congrès rappelle de façon fort primesautière que les relations sexuelles, sous forme de tensions ou consommées, jouent un rôle central dans les relations entre hommes et femmes, et dans le fonctionnement de la société. Le Marquis évoque à deux reprises les nouveautés apportées par les progrès philosophique, littéraire et culturel du siècle des Lumières, ce qui contraste avec le caractère pérenne de l’acte sexuel, à la fois basique, et à la fois complexe au point que le comte n’en soit plus capable.


La couverture promet un conte coquin, avec un titre un peu sibyllin. Le plaisir de lecture est immédiat avec des dessins qui semblent ne pas se prendre au sérieux, pleins d’entrain, et très solides et généreux dans les détails. De la même manière, l’histoire se déroule de manière linéaire, placé sous le signe de la bonne humeur, sans pour autant tomber dans la farce, pour un divertissement fort bien écrit. En même temps, la page d’ouverture annonce une tragédie comédie en quatre actes et elle ne ment pas. Le titre est développé dans une réplique : Et réfléchissez bien, car si l’on tolère l’impudence des chiens, on est moins clément avec celle des humains. Le comte a une conscience aigüe de la réalité de son métier précédent : un soldat ne sert qu’à tuer. Et le congrès se déroule en public car La foule est le baromètre de la loi ; Une sentence comme un acquittement se gagne souvent à force d’applaudissements.



mardi 13 décembre 2022

La Ligue des capitalistes extraordinaires

Ce gestionnaire approximatif a imposé la communication de marque comme un vecteur de croissance.


Cet ouvrage paru en 2015 apparaît classé dans les bandes dessinées : en fait il s’agit de textes, chacun consacrés à un capitaliste différent, accompagnés d’un ou deux gags en bande dessinée, avec une répartition d’environ 80% texte, 20% BD. Il a été réalisé par Benoist Simmat, journaliste économique et essayiste, et par Vincent Caut bédéiste. Ils passent en revue trente-neuf capitalistes remarquables, répartis en trois grands chapitres : la première révolution industrielle (XIXe siècle avec onze capitalistes), la deuxième (XXe siècle, avec quatorze capitalistes), la troisième (XXIe siècle, avec quatorze capitalistes). Chaque chapitre s’ouvre avec une introduction : le temps des pépères fondateurs pour le XIXe siècle, les contremaîtres du monde pour le XXe, les winners de l’e-économie pour le XXIe. L’ouvrage débute avec une introduction de quatre pages : les grands capitalistes naquirent ici… Il se termine avec une conclusion de deux pages, un glossaire de six pages, un index de deux pages, et une page de remerciements.


Les grands capitalistes naquirent ici… dans les années 1770, il existait à Birmingham, grande cité fourmillante du centre du Royaume Uni de Grande Bretagne, un club de gentlemen pour le moins extraordinaires. Cette organisation réunissait parmi les plus brillants intellectuels de l’époque et se faisait appeler Lunar Society, le club de la Lune. Une dénomination choisie par ses membres parce qu’ils avaient l’habitude de se rencontrer les nuits de pleine lune afin de retrouver plus facilement leur chemin de retour dans l’obscurité. Parmi eux : James Watt, Erasmus Darwin, Adam Smith, Benjamin Franklin, Joseph Black, John Wilkinson, John Roebuck, etc. Et d’autres : les pionniers du capitalisme moderne.



Richard Arkwright (1732-1792) – Cet artisan touche-à-tout a imposé au forceps la première usine automatisée au monde. 100% bio : barbier de profession, on ne saura jamais si Arkwright inventa réellement l’usine, ou s’il déroba le concept à un concurrent. Mais il organisa une première production de masse basée sur la division du travail, chère au philosophe Adam Smith. Obsédé par l’expansion de son invention, il couvrit l’Angleterre et jusqu’à l’Écosse de ses satanés manufactures automatiques où 30.000 employés trimaient pour la gloire du roi. Un lettré voyageur trouva que sir Richard Arkwright, fait chevalier par Buckingham, avait quelque peu gâché le paysage de l’Angleterre. Et sa propre santé, indubitablement : comme le raconta l’un de ses amis d’enfance ecclésiastique, Arkwright devint une caricature de patron surmené obsédé par la cadence de ses affaires et de ses comptes. Le diable d’homme avait aussi inventé le dirigeant surbooké ! Cet industriel anglais est considéré comme le père de l’usine moderne. Il est resté dans les livres d’histoire (essentiellement anglo-saxons) pour avoir été le premier à organiser en un lieu donné la supériorité de la machine sur l’artisan.


Il s’agit du deuxième ouvrage de ces deux auteurs, après La Ligue des économistes extraordinaires (2014). Le titre évoque la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d’Alan Moore & Kevin O’Neill, juste pour l’allure, et pour ce club de la Lune. Chaque entrée est structurée de la même manière : le nom du capitaliste extraordinaire avec ses dates de naissance et de mort, un court sous-titre pour le qualifier (Par exemple : le patron de mystificateurs pour PT Barnum), deux lignes pour mettre en exergue son innovation (par exemple pour Mark Zuckerberg : Son internationale des brèves de comptoir digitales a étonnamment créé un nouveau secteur d’activité), un article en trois parties (100% bio, L’empire du pire, Son héritage narcissique, merci !). S’y trouvent également une date clé en fin d’article (par exemple pour Rupert Murdoch : 2007, rachète pour 5 milliards de dollars le Wall Street Journal), éventuellement un encadré en grisé sur une anecdote révélatrice ou surprenante, et en fonction des capitalistes, une ou plusieurs bandes dessinées, d’une page, une partie de page, ou juste un strip. Comme les exemples ci-dessus l’indiquent, la tonalité de la rédaction comporte une fibre moqueuse ou insolente. Les bandes dessinées s’inscrivent également dans un registre comique, faisant la part belle à la dérision, à partir d’une anecdote ou d’un trait de caractère réel ou supposé, ces capitalistes pouvant se montrer mesquins, capricieux, infantiles, colériques, ou bien sûr mégalomanes. Ces gags font office de respiration illustrée plaisante, sans avoir la prétention d’être révélatrices ou pénétrantes.



La première partie expose la genèse et la nature de la première révolution industrielle avec la première usine à grande échelle, le déploiement de la machine à vapeur dans différents secteurs de production, la fabrication à grande échelle de la poudre à canon, la création de la première banque d’affaires, l’essor des chemins de fer, la création des voyages organisés, la naissance de l’industrie de l’armement, les premiers grands magasins avec des prix fixes et non plus à la tête des clients, l’utilisation de l’acier et l’apparition du métier d’affairiste à une ampleur jusqu’alors inconnue. Le lecteur relève une entrée qui sort de l’ordinaire, celle consacrée à Phineas Taylor Barnum (1810-1895) : ce forain surdoué fit de son nom la première marque de l’entertainment américain. Au cours de cette première partie, au travers de sa sélection, l’ouvrage fait apparaître les grandes inventions qui ont modelé l’évolution de l’organisation professionnelle, ainsi que les méthodes utilisées. Fatalement, le lecteur finit par se demander pourquoi eux. Il commence par se dire que pour tous les capitalistes que les auteurs lui présentent et qui ont réussi, il y a dû y en avoir dix fois plus qui ont échoué, voire, cent ou mille fois plus. Puis il remarque que certains étaient issus de familles aisés, et qu’ils ont su faire fructifier la fortune héritée, ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde. Mais il reste un point commun à tous : à l’ère de l’industrialisation et du commerce généralisé, les riches s’enrichissent par le travail de la main d’œuvre abondante, rémunérée au plus bas, et sans couverture sociale, sans oublier le travail des enfants.


Le lecteur passe alors à la deuxième révolution industrielle avec les aciéries, la fabrication d’automobiles, les puits de pétrole, l’électrification, la métallurgie, les chaînes d’assemblage, l’aviation… et d’autres secteurs d’activité émergeants comme les produits de beauté, la mode, les meubles à monter, le luxe et le divertissement. À nouveau, ces capitalistes ne décrochent pas de prix de morale ou de reconnaissance pour leurs employés. Un petit exemple très élégant : Gabrielle Chanel surnommée Coco. Elle tente de se réapproprier la marque de parfum N° 5, en profitant de l’exil contraint de ses anciens associés juifs, les Wertheimer, à l’aube de la seconde guerre mondiale. Arguant leur fuite aux États-Unis, elle réclame aux autorités allemandes la propriété du précieux label. Très chic ! Elle ignore que la famille Wertheimer avait anticipé les lois d’aryanisation et transmis ses parts majoritaires à un homme de paille, qui leur restituera à la propriété de l’entreprise à la Libération. Mais, bon, les affaires sont les affaires : les Wertheimer réembauchent Coco dans les années 1950 pour raviver la marque, en dictant leurs conditions quand même. Les autres chapitres valent également tous la lecture, d’Henry Ford et ses chaînes de montage à Bernard Arnault et la rentabilité insolente du luxe, en passant par le marchand de rêves Walt Disney.



L’ouvrage passe au XXIe siècle avec l’avènement de l’informatique et des produits haute technologie (IBM, Sony, Samsung), la création des jeux informatiques, la course au système d’exploitation entre Apple et Microsoft, et la toile mondiale avec Google, Facebook, Paypal, Alibaba, sans oublier la téléphonie mobile. D’anciens empires réussissent leur reconversion : d’autres semblent surgir de nulle part. des fortunes personnelles de plusieurs dizaines de milliards de dollars se bâtissent en vingt, quinze voire dix ans. Les personnalités de ces capitalistes conservent tout leur potentiel polémique. Les employés sont incités à baisser les yeux en présence du grand patron Lee Kun-hee, responsable du conglomérat géant Samsung. L’entreprise Apple parvient à faire revenir Steve Jobs après l'avoir éjecté, en achetant quatre cents millions de dollars la société NeXT et son logiciel développé par Jobs, logiciel qui ne sera jamais utilisé. Le lecteur sourit devant la tournure des présentations saupoudrées de dérision et de moqueries envers ces capitalistes, mais sans jamais diminuer leur réussite, en mettant en lumière leurs innovations et en quoi le capitalisme a évolué avec leur façon de faire.


Ce n’est donc pas une bande dessinée, mais le portrait amusé de trente-neuf entrepreneurs hors du commun, en provenance des trois derniers siècles. Ces individus ont exploré de nouveaux territoires industriels et bâtit des empires financiers. Quelles que soient les convictions politiques du lecteur, les réalisations de ces capitalistes extraordinaires forcent son admiration. Les petites piques en coin bien dosées évitent le systématisme, et s’avèrent d’autant plus efficaces pour que le lecteur garde à l’esprit qu’il s’agissait d’êtres humains imparfaits, et que la réussite capitaliste ne peut prendre une dimension gigantesque que par le travail de milliers d’employés anonymes dont la rémunération n’est jamais à la hauteur des bénéfices de leur employeur. Les gags sont en phase avec ce ton dédramatisé, mais pas aveugle aux réalités économiques.



lundi 12 décembre 2022

Barracuda T03 Duel

Ici, même les morts sont bavards.


Ce tome fait suite à Barracuda - Tome 2 - Cicatrices (2011) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte 56 planches, et la première parution date de 2012. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Les Caraïbes, par une nuit pluvieuse, et une mer agitée. Les deux galions commandés par le capitaine De La Loya se préparent à jeter l’ancre. Sur la route de Puerto Blanco, un point n’est indiqué sur aucun carte. Ce point, c’est une île. Pas même une île. Juste une tour jetée sur un morceau de terre. Terre maudite frappée de la malédiction car c’est ici, sur ces quelques hectares où l’humidité pourrit toute énergie, tout espoir, que s’est réfugiée une petite communauté rejetée de tous car rongée par la lèpre. C’est néanmoins sur ces rivages que De La Loya va aborder. Non pas qu’il veuille s’y éterniser, même si ses renseignements sont exacts… Même si Ogudo le gardien de la tour est prêt à monnayer ses services. Le capitaine et les soldats débarquent, et un lépreux avec une lanterne les accueille : il les amène devant deux autres lépreux montant la garde devant une échelle de fortune en bois érigée le long de la falaise. La discussion commence et maître Porter, un des lépreux, s’arrache un doigt, sans paraître souffrir : il l’offre au capitaine. Il indique que seul frère Esteban est autorisé à monter. Les deux hommes grimpent le long de la falaise à la verticale et ils arrivent dans une grotte où un matelot du Barracuda est alité. Il commence à raconter son périple.



Sur le Barracuda, il s’en était passé des choses depuis leur départ ! Un vent de folie avait traversé la quille et l’équipage. Ce n’était plus leur capitaine qui se trouvait aux commandes du navire, mais une femme… Une sorcière, celle que l’on appelait Si-Non. Le mal des eaux profondes s’était emparé de son âme, une force nouvelle indomptable avait aguerri son corps, et elle avait pris la tête de la mutinerie qui avait précipité leur navire dans la pire des catastrophes. Son rire glaçait jusqu’aux os les plus endurcis de leurs marins, mais tous la suivaient car, dans la cabine du capitaine, il y avait le diamant. Le diamant du Kashar. Le plus gros diamant du monde ! De quoi affoler les esprits les mieux aguerris, les constitutions les plus robustes. Et Blackdog s’était enfermé. Il veillait sur son trésor, ne dormant ni de jour, ni de nuit, prêt à tirer sur le premier qui oserait se montrer à lui. Alors, ils attendaient la tête alourdie par le mauvais vin, se remémorant ce qui s’était passé, englués dans un piège auquel plus personne ne pouvait échapper. Enfin, lui, il avait essayé en se jetant à l’eau, agrippé à une poutre car ils ne disposaient plus d’aucune barque, madame Si-Non les avait toutes éventrées. Et sur l’océan retentit encore son rire dément. Tandis qu’elle essaie de ramener le Barracuda à bon port.


Après un album se déroulant entièrement à terre à l’exception d’une page, le scénariste donne au lecteur ce qu’il attend : le récit de ce qui est arrivé aux pirates à bord du navire Barracuda, c’est quand même le titre de la série. Pas beaucoup de surprises : en fait, si une seule, le capitaine Blackdog a déjà mis la main sur le diamant maudit Kashar et le navire est sur le chemin du retour. Le dessinateur s’en donne à cœur joie dans ces planches, avec un entrain qui fait plaisir à voir. Cela commence avec l’ambiance lumineuse des souvenirs du marin qui s’est échappé : toute en teintes de jaune plutôt vif, pour donner une sensation de chaleur agressive, de souvenirs embrasés par la fièvre. Il ne manque pas une seule veine dans les lattes du pont, pas un seul cordage pour maintenir les voiles. La vieille femme semble être la proie de la folie, contrastant avec l’immobilité de Blackdog, avec un regard tout aussi dément. Puis le récit revient à terre, sur l’île de Puerto Blanco.



Après une superbe case montrant dans le détail les bâtiments de la ville implantés à flanc de colline, avec le port au premier plan, avec quelques navires y mouillant, le lecteur observe le notaire maître Brickam lire les dernières volontés du personnage passé au fil de l’épée dans le tome précédent, à Emilia et à la gouverneure Jean Coupe-Droit. Le lecteur prend le temps de détailler les aspérités des pierres constituant l’escalier menant à la porte du notaire, le plancher et les meubles en bois de son étude, le mobilier, les documents sur les étagères, le coffre, et même la plante verte. L’artiste s’est fortement investi pour donner à voir ce lieu. Puis l’action se déplace sur une plage de sable blanc avec palmiers : le lecteur ferait volontiers trempette dans cette eau si bleue qui doit être à une température très accueillante. Emilia se rend alors à la cabane de maître Donadieu pour s’entraîner, et le lecteur retrouve avec plaisir sa cabane dans la jungle, ainsi que les pontons sur la rivière, et les racines massives des arbres. Après il a droit à un petit tour dans une rue du quartier populaire de l’île avec des maisons à étage unique. Retour en mer avec Blackdog délirant, une couleur d’eau magnifique, qu’elle soit très claire en surface, ou tirant vers le noir sous la surface, avec des effets de luminosité jouant sur les nuages. À chaque séquence, le lecteur ressent le plaisir que l’artiste prend à donner de la consistance aux lieux : la superbe terrasse de la demeure de Ferrango, la vue de la ville depuis le balcon de la gouverneure, la tour dans laquelle sont enfermés les prisonniers de l’île avec sa mise en scène macabre, la maison modeste du capitaine Morkam, et à nouveau la plage, mais cette fois-ci sous une tempête soutenue dans des tons gris-noir inquiétants pour le duel promis dans le titre.


Jérémy Petiqueux apporte le même soin, avec le même niveau d’investissement pour représenter les personnages et leur donner vie. Dans cette bande dessinée de genre, il peut et il se doit même de leur apporter une petite touche d’exagération. Frère Esteban a conservé ses bandages sur la tête qui lui couvre les yeux, et sa tenue un peu chargée. Le corps du représentant de la communauté des lépreux est emmailloté dans de nombreux bandages d’une propreté douteuse. Le corps des personnages féminins est toujours filiforme avec une prestance à la fois séductrice et intimidante. L’artiste joue très bien avec l’apparence androgyne de Emilia / Emilio rendant son travestissement très troublant. Il en rajoute pour les éléments sinistres du capitaine Morkam : son teint blafard, son visage marqué de cicatrices, ses vêtements noirs et quelque peu informes. Le lecteur sourit chaque fois que le marchand d’esclaves Ferrango est présent dans une scène : attifé avec des habits ne correspondant pas à sa personnalité aboutissant à un ridicule accablant. Chaque personnage dispose de caractéristiques spécifiques pour son langage corporel : la présence menaçante de Morkam, l’assurance froide de Blackdog, la rage difficilement contenue de Raffy, l’exaltation de madame Si-Non, les postures aguichantes de Fine Flamme, etc.



L’intrigue progresse régulièrement : le capitaine De La Roya trouve des informations sur la localisation de l’île Puerto Blanco. Le Barracuda est sur le chemin du retour avec le diamant maudit. Sur l’île, le trio de jeunes adultes se retrouve et continue d’avancer vers leur objectif propre. Les générations précédentes poursuivent leurs manigances. Le scénariste n’oublie pas les conventions du genre qu’il met au service de son récit : les représentants de l’autorité légitime à la poursuite des brigands, un phénomène peut-être surnaturel en pleine mer, des vengeances en cours de développement, des séductrices, et le duel promis par le titre. Il n’en rajoute pas tant et plus : il se concentre sur ses personnages principaux : Raffy attendant le retour de son père, Maria surprise de se retrouver dans une relation amoureuse satisfaisante, Emilia toujours aussi troublante car assumant parfaitement son identité sexuelle profonde, Morkam agissant comme un adulte conscient de ce qu’il veut et focalisé sur son objectif assumant totalement que sa fin justifie les moyens qu’il emploie, et ce pauvre Ferrango pas si benêt que ça. Dufaux sait doser ses ingrédients pour que le lecteur soit accroché par l’intrigue et se demande ce qu’il adviendra de Blackdog et quels peuvent être les pouvoir du diamant Kashar. Il apprécie la mise en œuvre au premier degré, des conventions propres au genre Pirate, sans moquerie ou dérision. Il s’est attaché aux trois jeunes gens à la fois pleins de vie, à la fois déjà marqués par la violence et les maltraitances, les drames. Il ressent de l’empathie pour Blackdog tout à son objectif de ramener le Kashar, et même pour le capitaine Morkam très pragmatique dans sa façon d’éliminer les obstacles sur sa route, en particulier les gêneurs.


Les auteurs tiennent les promesses implicites dans un récit de genre : de l’aventure, les éléments attendus de récit de pirate, les scènes spectaculaires, les intrigues, les amours. L’artiste réalise des planches soignées, détaillées, avec une mise en couleur sophistiquée : une narration visuelle descriptive qui assure un processus d’immersion de très haute qualité. Il tarde au lecteur de savoir comment l’arrivée des Espagnols sur Puerto Blanco va tourner, et ce qu’il va arriver aux personnages.