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mardi 14 janvier 2020

Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 4 : Le Vampire de la coste (1990) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 1993. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 1 qui regroupe les 5 premiers tomes. Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié. Il compte 56 planches de bande dessinée.

À la gare de Lyon en mars 1933, Dick Hérisson descend de son taxi et se rend au café situé à l'étage du hall dans la gare. Il y retrouve le docteur Nulpart qui l'appelle par son vrai prénom Richard, comme il l'appelait quand il était enfant. Le docteur lui apprend qu'il est malade et qu'il aimerait que Dick s'occupe de sa maison de campagne à Arles. En effet, elle contient un terrible secret : un coffret que son frère, navigateur impénitent, lui confia avant de mourir. Le docteur confie, à Dick Hérisson, la clef de sa maison du quai Saint-Pierre, ainsi qu'une enveloppe contenant ses instructions. Il s'agite soudain en sentant une odeur de poisson pourri. Il est victime d'une attaque cardiaque et passe de vie à trépas dans l'instant. Le lendemain à Arles, Dick Hérisson a retrouvé son mai Jérôme Doutendieu, et ils sont à pied d'œuvre devant la demeure du docteur Nulpart. Ils pénètrent dans la grande maison et voient les meubles sous drap, ainsi que les traces d'humidité sur les murs. Comme précisé dans les indications, ils descendent à la cave envahie par l'eau. Doutendieu s'enfonce dans l'eau jusqu'à la taille. Il récupère le coffret, tout en sentant quelque chose lui frôler la jambe. Ils repartent rapidement en voiture, sans se rendre compte qu'ils ont été observés par une silhouette.

Le soir, chez Jérôme, Dick Hérisson ouvre le coffret : il y trouve le journal de bord de Théotime Nulpar, pilotin à bord du Rosenkreutz, en 1887. Les premières pages sont moisies, mais les suivantes sont intactes. Dans le coffret se trouve également une effigie en bois sculpté, de quelque divinité démoniaque. Dehors un orage éclate, et l'électricité est coupée. Jérôme Doutendieu décide de lire le journal de Théotime Nulpar à la lumière du feu de bois dans la cheminée, les deux amis bien calés dans leur fauteuil. La première entrée indique le 11 mars 1887 : pas d'événement notable depuis que nous avons quitté Bassorah avec notre nouvelle cargaison, quelque vestige archéologique provenant de fouilles en Mésopotamie, franchi le détroit d'Ormuz. Hérisson se lève pour aller prendre un atlas et le consulter. Le journal raconte comment l'équipage du Rosenkreutz franchit le détroit d'Ormuz, et vogue sur l'Océan Indien. Ils font escale à Aden pour décharger les trois quarts de leur fret. Puis le navire s'engage sur la Mer Rouge. Le 27 mars, des pirates ont silencieusement abordé le navire aux premières heures du jour. Sous la menace de leurs antiques pétoires, ils ont rassemblé tout l'équipage sur le pont. Leur chef les a contraints à le conduire dans la cale, bien qu'ils aient tenté de lui expliquer que toutes les marchandises avaient été débarquées à Aden. Dans la cale, il ne restait plus que l'imposante caisse chargée à Bassorah.


En entamant ce cinquième tome, le lecteur sait ce qu'il en attend : une enquête, une touche de surnaturel plus ou moins appuyée, des individus plus ou moins grotesques, et vraisemblablement un hommage littéraire. Il ne faut pas longtemps pour qu'il identifie la source d'inspiration de l'auteur : un navire transportant un artefact maléfique, d'anciennes créatures ayant existé sur Terre avant l'homme, un culte voué à ces grands anciens (en particulier Shub-Ur-Kur) et une odeur de poisson pourri, tout désigne la mythologie développée par Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), en particulier L'appel de Cthulhu (1928). Mais à la fin de sa lecture du journal de bord, Jérôme Doutendieu désigne explicitement Les aventures d'Arthur Gordon Pym (1838) d'Edgar Allan Poe (1809-1849).

Le lecteur attend également de pouvoir prendre son temps pour observer des sites remarquables. Ça commence dès la première page avec une vue générale de la principale salle du Train Bleu, le restaurant gastronomique créé en 1901 au sein de la gare de Lyon, de style néo-baroque et Belle Époque, avec son escalier à double révolution et sa hauteur sous plafond de 8 mètres, sans oublier ses peintures murales. Ça continue avec la maçonnerie de la cave du docteur Nulpart, avec le manteau de cheminée en pierre du salon de Doutendieu, la représentation du navire sur lequel se trouve le pilotin Théotime Nulpar, la silhouette de la basilique Notre-Dame de la Garde, les balcons du théâtre de l'Alcazar à Marseille. S'il n'est pas encore rassasié, le lecteur bénéficie encore d'une séquence de 6 pages se déroulant dans le Tunnel du Rove, un tunnel-canal maritime percé sous la chaîne de l'Estaque, qui fait communiquer le nord de la rade de Marseille avec l'étang de Berre. L'artiste ne s'investit pas uniquement pour représenter ces environnements dans le détail, il s'investit tout autant pour les autres endroits à chaque case, montrant un goût affirmé pour les façades (par exemple planche 23, à proximité du muséum), ou les ruelles de Marseille.


Pour ce cinquième tome, Didier Savard dispose d'une pagination étendue, étant passé de 46 planches à 56 planches. Cela lui permet de plus développer la mythologie du récit, avec les 8 pages du journal de bord du Rosenkreutz, les 2 pages consacrées au peuple antédiluvien qui dominait la Terre et qui adorait Shub-Ur-Kur. Cela le conduit également à découper son récit en 2 chapitres : (1) Le testament du docteur Nulpart, (2) Celui qui dort sous les eaux. En cours de route, le lecteur relève également un ou deux autres clins d'œil : Jérôme Doutendieu qui revêt un scaphandre pour une descente en profondeur qui rappelle celle de Tintin dans Le Trésor de Rackham le Rouge, une partie de cartes dans un troquet de Marseille rappelant celle de Marius (1929) de Marcel Pagnol, une boutique d'antiquaire très encombrée, avec une réplique miniature de bateau dans une bouteille évoquant un autre album de Tintin. À chaque fois, ces références sont parfaitement intégrées à la narration, et le lecteur qui ne les connaît pas ne perd pas pied dans l'intrigue. Celle-ci repose sur la résurgence du culte voué à Shub-Ur-Kur, ainsi que sur la récupération du mystérieux vestige archéologique. L'amateur de créatures fantastiques et de culte maléfique est en terrain connu et apprécie la capacité du dessinateur à donner une forme bizarre et inquiétante à cette divinité d'une autre ère, entre trilobite et limule. L'ambiance de la cave humide et à moitié inondée par l'eau est moisie à souhait, la lecture au coin du feu est à la fois confortable et inquiétante. Le temple immense dressé pour le culte à Shub-Ur-Kur évoque les pyramides aztèques et leurs sacrifices humains. L'intérieur du Tunnel du Rove constitue un environnement fermé, propre à générer une sensation de claustrophobie du fait de l'absence d'échappatoire.

Pour ses personnages, Didier Savard a trouvé le juste équilibre entre la ligne claire et les exagérations de Jacques Tardi. Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu sont montrés comme deux individus d'une trentaine d'années, (Jérôme étant peut-être plus jeune que Dick, dynamiques et élancés. Les marins du Rosenkreutz sont affligés d'une trogne qui laisse supposer qu'ils ne sont pas très futés, enfermés dans des croyances où les superstitions ont la part belle. La barbe du docteur Grottendiche impressionne par sa longueur et sa forme en trapèze. Les adorateurs de Shub-Ur-Kur valent le déplacement. Savard a pris la peine d'introduire un personnage féminin, Alice Berg, sympathique et qui ne fait pas que de la figuration, mais qui n'échappe pas au rôle de demoiselle en danger, élégante, sans être sexualisée. Son mode de représentation des personnages lui permet de très bien réussir les expressions d'effroi ou de grotesque. Le lecteur se souviendra longtemps de la tête de l'antiquaire noyé dans son aquarium au sous-sol, ou de l'apparence parodique d'Ange-Gabriel Bellaparte.


En se lançant dans cet ouvrage, le lecteur pénètre dans une solide reconstitution des différents environnements, dans une intrigue qui se nourrit d'un pan de littérature du dix-neuvième siècle et de sa descendance du début du vingtième siècle, ainsi que d'autres éléments culturels du vingtième siècle. Didier Savard n'a rien perdu de sa capacité à raconter une aventure l'enquête progresse régulièrement avec des éléments variés, comme un journal de pilotin, un cambriolage nocturne, une visite dans une basilique, une plongée sous-marine, un incendie, un dîner à haut risque avec un responsable du crime organisé, et encore une visite dans un campement de vagabonds dans une région sauvage. La narration est ainsi faite qu'il est possible de lire ces péripéties au premier degré, comme d'y voir un exercice postmoderne très réussi où l'auteur sait mettre à profit des éléments culturels identifiés, avec quelques touches d'humour, aboutissant à un récit très savoureux. Il peut aussi se voir comme un commentaire sur le genre littéraire de l'aventure, à la fois du point de vue de la forme (journal de bord, évocation de mythes oubliés, action spectaculaire) que sur le fond (événements passés dont il est difficile d'établir l'authenticité, mythe généré par une époque avec ses spécificités socioculturelles, exotisme d'endroits inconnus).

Avec ce cinquième tome, Didier Savard progresse encore dans sa narration. Il sait mettre à profit aussi bien des mythes que la dimension touristique des environnements parcourus par ses personnages. Le lecteur prend autant de plaisir à suivre le déroulement de l'enquête, qu'à découvrir des endroits pittoresques, à croiser des individus singuliers et à observer des pratiques grotesques, entre horreur et humour.


vendredi 10 janvier 2020

50 nuances de Grecs - tome 2

On n'imagine jamais très loin.

Ce tome fait suite à 50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies (2017) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant pour apprécier celui-ci. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur cinquième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015), et le tome 1 paru en 2017.

Ce tome se présente sous la forme de 31 entrées, chacune consacrée à un personnage mythologique ou un thème de la mythologie grecque différent. À l'exception d'une occurrence, chaque entrée comprend un gag sur la page de gauche, réalisé par Jul, et un texte rédigé par Charles Pépin développant le mythe sur la page de droite, souvent avec un lien direct avec le gag. La seule exception est l'entrée consacrée aux oracles qui commencent par un gag en 2 pages et se poursuit avec un texte sur 2 pages. Toison d'or - 2 citoyens sont en train de discuter à propos de la Taxe Déesse, l'impôt sur la Foudre, la réduction des inégalités hommes/dieux, pendant que Jason et les Argonautes sont en train de manifester. Le texte développe la notion de l'esprit tragique, des choses qui obéissent au destin, à l'ordre du Cosmos, aux décisions de dieux capricieux. Pégase - Un homme pas comme les autres est venu demander un autographe à Pégase. Le texte évoque la manière dont Pégase allie la puissance sexuelle du cheval à la légèreté asexuée de l'oiseau, l'enracinement dans la terre et l'élévation vers le ciel. Tantale - Un citoyen décrit à un autre citoyen le supplice de Tantale : attaché à moitié immergé dans un fleuve sous un arbre fruitier.

Hector - 2 soldats planqués dans le cheval de Troie attendent que le cheval soit accepté et emmené à l'intérieur de l'enceinte fortifié. Le texte évoque le statut de héros d'Hector, tout en attirant l'attention sur le fait qu'Hector est un héros différent, défini autant par son héroïsme que par son ancrage dans une quotidienneté, une vie de famille, une cité. Apollon - Apollon se tient debout devant son avocat installé à son bureau, passant en revue ses caractéristiques socialement inacceptables. Le texte explique qu'Apollon est un des Olympiens les plus ambigus : le dieu de la beauté, de la musique et de la poésie cache bien son jeu. Le tragique grec - Pénélope apporte du tzatzíki à Hector et Ulysse en leur expliquant que ça fait partie du régime crétois. Le texte explique que Pénélope incarne la possibilité d'une sortie du tragique, mais que cette pensée du tragique est la grande invention de la mythologie grecque. Hermaphrodite - Hermaphrodite est en train de prendre un bain de mer avec une copine qui ne comprend pas ce qu'il veut dire en parlant de faire son coming-out auprès de ses parents. Le texte propose de s'interroger sur ce que l'on voit quand on se tient devant la sculpture éblouissante de l'Hermaphrodite endormi, dont il est possible de contempler une copie au Louvre, et dont l'original aurait été sculpté par Polyclès.



Il s'agit du cinquième tome réalisé par le tandem Jul et Charles Pépin : le lecteur sait donc à quoi il peut s'attendre : les gags de Jul et les présentations de Charles Pépin. À l'évidence, les planches de Jul offrent une gratification plus immédiate : rapidité de la lecture d'une bande dessinée, plaisir de la caricature, humour du gag, titre référentiel. L'humoriste est en pleine forme du début jusqu'à la fin. Le lecteur commence par sourire du jeu des rapprochements avec les titres ou des jeux de mots qu'ils constituent. Jul évite de déformer des références trop pointues, de manière à ce que chaque lecteur puisse les identifier : mon truc en plumes (chanson de Zizi Jeanmaire), Manger-bouger.fr (le site gouvernemental), Un, deux, trois sommeil (déformation du jeu d'enfant), Eyes wide shut (emprunt direct du titre du film de Stanley Kubrick). Ses jeux de mots lient une expression du langage courant avec le fil directeur de son gag : la toison du plus fort (associant la raison avec la Toison d'Or), Plan à Troie (renvoyant à la ville mythologique), Sortie de boîte (pour le mythe de Pandore et son coffret).

Avec des titres aussi réussis, le lecteur plonge avec un plaisir anticipé dans la bande dessinée, très tenté de lire tous les gags, et de remettre à plus tard les textes de Charles Pépin. De ce point de vue, l'association entre bédéaste et philosophe pourrait donner l'impression que les gags deviennent l'attrait principal de l'ouvrage. En les lisant, il apparaît que Jul est toujours un aussi bon caricaturiste. Le lecteur peut s'amuser à regarder les traits tracés pour représenter les visages et se dire que ça ne rime à rien : yeux trop grands, des points noirs pour l'iris, bouche ouverte en forme de fer à cheval, chevelure griffonnée à la va-vite, on n'est pas dans un registre réaliste. Pourtant s'il ne considère que l'impression générale, il voit des visages incroyablement expressifs, tout différenciés, d'une justesse remarquable. Il peut se livrer à la même considération en ce qui concerne la morphologie de chaque individu, à commencer par les mains à 4 doigts, les bras trop fins, le coude pas toujours marqué, les doigts de pied trop gros, etc. Il n'empêche que le langage corporel est juste et parlant. En outre, ces exagérations permettent de mettre sur le même plan graphique des êtres humains normaux et des créatures comme un cheval ailé, ou Argos Panoptès avec ses yeux surnuméraires, les Hécatonchires avec leurs bras trop nombreux, ou encore des divinités éloignées de l'humanité comme les Érinyes, mais aussi la turgescence de Priape (tout en restant tout public).


Le lecteur ne boude donc pas son plaisir à sourire et rire des gags aux dépens des dieux. Il éprouve une pointe de déception à voir les argonautes autour d'un rond-point (décalquage premier degré des gilets jaunes, pour un rapprochement facile), à découvrir l'identité de l'admirateur de Pégase (un autre rapprochement facile). Les 2 gags suivant passent à un autre niveau, à la fois par la mise en scène et par la chute. Régulièrement, Jul parvient à effectuer un rapprochement incongru et très pertinent avec la divinité grecque ou l'élément mythologique, et un aspect de la société moderne, créant la rupture humoristique qui fait mouche. Le lecteur n'est pas près d'oublier le rapprochement entre la boîte de Pandore et une box pour la télé, ou entre Charybde & Scylla et les embarcations des réfugiés. Les gags de Jul remplissent leur office, liant mythologie et fait de société ou actualité, générant souvent une résonance éclairante, et un décalage comique. Néanmoins, les gags seuls ne suffisent pas à donner sa valeur à l'ouvrage.

Dans le premier tome, Charles Pépin avait également choisi 31 personnages mythologiques et thèmes, proposant des commentaires et analyses oscillant entre philosophie et sociologie, parfois psychanalyse, en faisant ressortir à plusieurs reprises la spécificité de ces mythes préchrétiens. Dans ce deuxième tome, le lecteur retrouve plusieurs figures mythologiques déjà apparues dans le premier : Zeus, Jason, Pénélope, Pégase, Icare. Il en découvre plus de nouveaux : Tantale, Apollon, Terpsichore, Argos Panoptès, les Hécatonchires, les Érinyes. Il n'y a donc pas d'effet de redite. Il retrouve effectivement cet éclairage préchrétien qui permet de mieux voir apparaître les idées ou les valeurs tenues pour des évidences, mais qui n'ont pas existé de tout temps. À ce titre, la première entrée sur Jason et les Argonautes fait très fort en présentant l'espoir comme la marque du faible, les lendemains qui chantent comme une chimère. Au fil de ces 31 entrées, l'auteur aborde des thèmes divers et variés : les limites de l'imagination, penser la différence, la mémoire comme condition de la civilisation, l'âge d'or doux comme l'ennui, le phallocrate impotent, les réseaux sociaux, le mouvement de l'Histoire, l'apprentissage de la maîtrise de soi, le renouvellement de la matière, la nature du temps, la naissance des idées de droit et de démocratie, le sens de l'hospitalité, la frontière entre la sauvagerie et la civilisation. Comme pour le premier tome, le lecteur est plus ou moins intéressé par un thème ou un autre. Il constate que l'auteur continue à établir un lien entre le gag de Jul et son texte, plus ou moins direct, plus ou moins développé. Charles Pépin ne se limite toujours pas à un seul registre, et navigue entre les rappels mythologiques plus ou moins étoffés en fonction de son développement, les considérations philosophiques ou sociales. À chaque fois il propose une lecture originale : le supplice de Tantale renvoie au motif d'un sacrifice, l'état de Priape interroge la relation amoureuse et le besoin de relâchement.

Jul et Charles Pépin réalisent un nouveau tome sur les mythes grecs : nouveaux pour les héros et dieux qu'ils évoquent, nouveaux pour les gags, nouveaux pour les thèmes abordés. D'une entrée à l'autre, le lecteur retrouve la même forme (une page de BD, une page de texte), mais aussi une grande diversité de sujets et de formes d'humour. Il apprécie la richesse du recueil, tout en éprouvant son corollaire à savoir que tout ne l'intéresse pas de la même manière. Il en ressort avec une vision enrichie de la mythologie grecque, de ce qu'elle dit sur les hommes et leur société, avec en prime le sourire.


mercredi 1 janvier 2020

Enferme-moi si tu peux

Myrninerest, le 03 mars 1920.


Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessins) et comporte 145 pages de bande dessinée en couleurs. Il commence par une introduction de 2 pages rédigée par Michel Thévoz, fondateur et conservateur honoraire de la collection de l'Art Brut à Lausanne. Il se termine par 3 pages contenant chacune en vis-à-vis la photographie de 2 des artistes évoqués et leur représentation par Risbjerg.

Un texte d'introduction évoque la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième siècle où il vaut mieux être un homme, blanc, cultivé et bourgeois, les autres (femmes, enfants, paysans, malades vieux) étant mal lotis. Augustin Lesage (1876-1954) travaille à la mine comme son père avant lui, et son grand-père encore avant lui. Il a commencé à travailler dès la fin de ses études, c’est-à-dire à la fin de l'école primaire. Un jour de 1911, alors qu'il est en train de travailler sous terre dans la mine, il entend une voix qui lui dit qu'un jour il sera artiste. Il n'a aucune formation artistique. Il a entendu une voix : le mineur à côté se moque de lui. Pour se distraire, Augustin Lesage décide de participer à des séances de spiritisme. Il continue à entendre des voix. Un jour la voix fit noter à Augustin une liste de matériaux à se procurer, la dimension de la toile, les nuances de couleurs, la taille des pinceaux, les liants, et même le nom et l'adresse du fournisseur. Madge Gill (1882-1961) raconte son histoire. Elle est née ans un quartier très pauvre de Londres, sans père. Elle a été cachée par sa famille pour éviter la honte. Quand sa famille s'est installée à la campagne, elle a été placée en orphelinat à l'âge 9 ans. Elle s'est mariée à 25 ans, a perdu ses enfants, un œil. Le 03 mars 1920, elle a ressenti quelque chose tout au fond d'elle, une sorte de grâce qui lui a donné la force de déployer ses ailes toutes chiffonnées, de composer au piano et de dessiner des fresques à l'encre et à la plume sur des rouleaux de calicots de onze mètres. Le facteur Joseph Ferdinand Cheval (1836-1924) parcourait tous les jours 33 kilomètres à pied pour sa tournée. Un jour il trébucha sur une pierre au milieu du chemin. Il la mit de côté, et se mit à en sélectionner d'autres pendant ses tournées, qu'il revenait le soir pour récupérer. Puis il se mit à construire un palais.


En Suisse à Lausanne dans le comté de Vaud, Aloïse Corbaz (1886-1964) chantait d'une voix pure dans le chœur de l'église. C'était sa sœur Marguerite qui s'occupait des enfants, sa mère étant décédée alors qu'Aloïse avait 11 ans. La jeune fille entretenait une passion pour les fleurs et leurs couleurs. Quelques années plus tard, Aloïse entretient une relation amoureuse et charnelle avec Joseph un prêtre défroqué. Sa sœur l'envoie travailler en Allemagne à la cour de l'empereur Guillaume II, à Postdam. Au début de la guerre, elle revient en Suisse traumatisée, tenant des propos inintelligibles. Marjan Gruzewski (1898-?) est somnambule, médium et artiste. Mais au contraire des gens qui se promènent inconscient sur les toits, il s'est toujours senti dans un état d'éveil extrême où l'espace et le temps n'ont plus de limites, voyant toujours des choses que les autres ne voyaient pas. À l'âge de 8 ans, il a perdu le contrôle moteur de sa main qui lui semblait se mouvoir d'elle-même, sans sa volonté consciente. À l'âge de 17 ans, il a participé à sa première séance de spiritisme. Un jour c'est l'esprit de sa main qui se manifeste lors d'une séance. Judith (1943-2005) et Joyce Scott sont nées jumelles, dans l'Ohio en Amérique du Nord. Judith est atteinte du syndrome de Down, pas Joyce. Au cours de sa jeunesse, ses parents la place dans une institution pour enfants attardés, cas désespérés, considérés comme inéducables. Des années plus tard, Joyce Scott prend sa sœur en charge et l'inscrit dans un centre où sont organisés des ateliers d'expression.

Dans l'introduction, Michel Thévoz développe la position de l'Art Brut par rapport à la marchandisation, et sa place dans le monde de l'art. Il insiste sur son rejet par les cercles culturels officiels et le fait que la bande dessinée, elle-même considérée comme un art mineur, soit particulièrement adaptée pour établir une passerelle entre ces artistes et un public d'une nature différente. Les auteurs ont donc choisi de présenter 6 artistes dont la production a été classée dans le registre de l'Art Brut, voire dont les œuvres ont contribué à la définition même de cette catégorie. La définition de l'Art Brut a été établie par Jean Dubuffet (1901-1985, peintre, sculpteur, plasticien) qui l'a retravaillée à plusieurs reprises pour aboutir à : Œuvres ayant pour auteurs des personnes étrangères aux milieux intellectuels, le plus souvent indemne de toute éducation artistique, et chez qui l'invention s'exerce, de ce fait, sans qu'aucune incidence ne vienne altérer leur spontanéité. Cette définition ne se trouve pas dans cet ouvrage, car ce n'est pas l'objectif des auteurs. Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg s'attachent à décrire le parcours de vie des 6 artistes qu'ils ont retenus, plutôt que l'accueil de leurs œuvres par les milieux institutionnels ou marchands, ou leur postérité.


Le lecteur est tout de suite emmené dans un ailleurs par les planches. Terkel Risbjerg réalise des dessins descriptifs avec un bon degré de simplification, tout en s'approchant de l'expressionnisme avec certains éléments. La première page montre les mineurs sortant de l'usine. Le lecteur se fait tout de suite une idée de l'état d'esprit accablé des travailleurs avec les couleurs grises, et les masses noires des cheminées. L'artiste joue ainsi régulièrement sur la couleur pour instaurer une sensation ou un ressenti : les teintes verdâtres sur fond noir pour les ectoplasmes lors de la première séance de spiritisme, les longs bras avec mains, déformés et allongés noirs ou blancs lorsque Madge Gill ressent la présence de Myrninerest, le blanc du ciel quand elle se représente les individus attachés à un fil flottant dans le néant au-dessus de la ville, le rose beaucoup plus charnel lors de la séance spiritisme à laquelle participe Marjan Gruzewski, le blanc vierge dans lequel Judith Scott semble créer ses cocons de couleur. D'une manière générale, Risbjerg ne s'attache aux décors que dans la mesure où ils permettent de comprendre où se déroule la scène. Il peut les représenter de manière détaillée (palais du facteur Cheval, Institut Métapsychique International, orgue dans l'église de Lausanne, etc.), comme juste les évoquer de quelques taches de couleurs ou de noir en fond de case (les galeries de la mine, les chemins parcourus par le facteur Cheval, la chambre d'Aloïse à l'Institut, la campagne pluvieuse où vit la famille Guzewski).

Les personnages sont représentés par des silhouettes un peu simplifiées, mais présentant des différences entre elles, et par des visages dont les traits sont également simplifiés. Pour ces derniers, le lecteur peut faire la comparaison avec les photographies qui se trouvent en fin d'ouvrage, et voir les caractéristiques structurantes que l'artiste a retenues (et donc celles qu'il n'a pas retenues) pour représenter les 6 artistes. Ces choix graphiques conduisent à une narration visuelle douce qui sait montrer les horreurs subies par les individus (de la guerre aux conditions de l'internement) sans donner l'impression d'agresser le lecteur avec des images choc, sans non plus gommer les privations, les conditions d'internement, le mal être des individus. Le lecteur est également frappé par l'importance donnée aux pages sur fond noir ou sur fond blanc, dépourvues de décors, 45 pages dans l'ouvrage. Par cette mise en scène, les auteurs attirent l'attention soit sur le mal être de l'individu (majoritairement les pages sur fond noir), soit sur une forme de conquête d'un espace vierge par l'acte de création (les pages sur fond blanc), soit enfin sur les personnages (les discussions en fin de chapitre sur fond blanc). La narration visuelle recèle de nombreuses surprises, avec des subtiles variations de registre graphique et des images splendides. Les auteurs ont choisi ne pas intégrer de photographie des œuvres de ces artistes, préférant une représentation s'intégrant mieux dans la narration visuelle de Risbjerg.


Les auteurs présentent donc des pans de la vie de ces 6 artistes : leur milieu socio-culturel, leur statut dans la société, la nature de leurs œuvres. Le lecteur observe à chaque fois comment le carcan de la société pèse sur leur vie et impose des contraintes plus ou moins castratrices ou traumatisantes : la vie de la mine pour Lesage, le statut de fille naturelle pour Gill, le métier solitaire et physique du facteur Cheval, le traumatisme de la guerre pour Aloïse, un handicap physique pour Gruzemski, une déficience génétique pour Scott. Le lecteur observe donc comment la société intègre ces individus différents, ou au contraire les met à l'écart des individus normaux. Il constate que les auteurs présentent ces faits en portant un jugement de valeur, ce qui est normal, mais avec la connaissance de ce qui est arrivé par la suite, plus qu'avec les éléments connus aux moments de ces décisions. Cela n'entame en rien la sympathie que le lecteur leur porte spontanément. Le titre indique clairement que l'objet de l'ouvrage est de montrer comment il n'est pas possible d'enfermer un esprit quand il a la possibilité de s'exprimer de manière artistique, et l'objectif est atteint. Il aborde aussi la question de l'Art Brut, mais sans en donner de définition. Les dialogues entre les artistes et les commentaires de leur entourage précisent bien qu'aucun de ces individus n'a disposé d'une éducation artistique, ou d'un apprentissage des techniques de dessins, de peinture, ou d'architecture. Il est évoqué brièvement qu'Augustin Lesage a pu simuler pour partie le fait qu'un spectre lui parle, que le facteur Cheval a pu s'inspirer de nombreuses photographies touristiques contenues dans les catalogues qu'il acheminait vers leurs destinataires. Mais finalement, les auteurs ne s'intéressent pas tant que ça au processus créatif, à la réception des œuvres, à leur reconnaissance et à leur marchandisation. Il n'y a pas de réflexion sur la nature artistique de leur production, sur l'universalité de ce qu'ils communiquent ou expriment, sur le processus créatif qui peut sembler magique.

Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo proposent au lecteur de découvrir le parcours de vie de 6 créateurs dont les œuvres relèvent de l'Art Brut. Ils les mettent en scène avec douceur et respect, sans porter de jugement de valeur, sans les réduire à l'état de victime d'un système dans lequel ils n'ont pas leur place. La narration visuelle rend ces vies supportables pour le lecteur qui ne se sent ni agressé, ni culpabilisé, et le scénario rend bien compte de qui ils étaient dans la société dans laquelle ils évoluaient. Le lecteur peut regretter que les auteurs ne se soient pas aventurés un peu plus dans la question de l'art et des techniques d'expression.


mardi 24 décembre 2019

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 29 - L'Anarchie. Théories et pratiques libertaires.

Les tenants de la reprise individuelle


Il s'agit d'une bande dessinée de 58 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2019, écrite par Véronique Bergen (licenciée en philologie romane, docteur en philosophie, romancière, poétesse), mise en images par Winshluss (de son vrai nom Vincent Paronnaud, bédéaste et cinéaste). Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique. Le tome se termine avec un index des concepts (5 pages de Action Directe à ZAD) et un index nominum (4 pages, d'Auguste Blanqui à Henry David Thoreau).

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un avant-propos de David Vandermeulen de 5 pages, plus 1 de notes. Im commence par citer une déclaration du Premier Ministre Édouard Philippe le 18 novembre 2018 à l'occasion du premier acte des Gilets Jaunes : La France, ce n'est pas l'anarchie. Il évoque à que point cette petite phrase n'était qu'un point secondaire dans son discours de 13 minutes, mais que c'est celle qui a été retenue car elle trahit une méconnaissance des mouvements anarchistes. Vandermeulen fait ensuite ressortir la différence entre le mouvement sans chef des Gilets Jaunes, et celui formellement organisé des Bonnets Rouges en Bretagne en 2013. Ensuite il passe par l'étape à l'étymologie du mot Anarchie et arrive à l'absence de hiérarchie dans la civilisation des Indiens d'Amérique quand les colons blancs sont arrivés en Europe, forme de société qui existe également chez les indiens Piaoras, une tribu du Venezuela qui prend ses décisions par consensus, sans hiérarchie établie, une forme de société anarchiste.


Une mère et un père font irruption dans la chambre de leur adolescent Jean-Baptiste, persuadés qu'il est en train de consommer de la pornographie sur internet. C'est pire : il se renseigne sur une paire de baskets qui a choisi comme slogan Ni Dieu, ni maître. Encore pire que le péché masturbatoire, le péché révolutionnaire ! Ils emmènent leur rejeton chez le psychiatre qui détecte la présence d'une bactérie anarchiste dans son système, en train de détruire le système capitaliste de Jean-Baptiste. Alors que le psychiatre le traite à l'électropropagande, Jean-Baptiste se montre violent et décide de s'enfuir. Il saute dans une barque et s'éloigne sur les flots. Ses parents sont restés chez le psychiatre et ce dernier commence à leur faire un cours sur l'anarchisme : les théoriciens et les acteurs, le point commun du refus de l'autorité et des formes de pouvoirs vues comme illégitimes, à savoir l'État, le Capital et Dieu. Il cite la formule de Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) : ni Dieu, ni maître. Après avoir explicité l'étymologie du mot Anarchie. Il en évoque ses différentes formes : anarcho-syndicalisme, anarcho-féminisme, anarcho-écologique, anarcho-pacifisme, anarchisme chrétien. Au fur et à mesure de son exposé, le psychiatre s'échauffe jusqu'à avoir la bave aux lèvres, et les parents prennent congés.

Comme souvent, l'avant-propos de David Vandermeulen est parfait pour donner envie de lire la bande dessinée. Il commence par une anecdote qui atteste que la question de l'anarchie est toujours d'actualité, un mot qu'on brandit pour faire peur, un état de désorganisation chaotique, un spectre d'anéantissement de la société. Au fil de son texte, il rétablit le sens premier du concept, et fait apparaître qu'il évoque avant tout un état utopique, une société sans hiérarchie, sans oppression, un concept tellement incroyable que l'homme blanc éprouve es pires difficultés du monde ne serait-ce qu'à l'envisager. Les premières pages de la bande dessinée mettent en œuvre un humour ravageur : du soupçon d'utiliser internet comme un robinet à pornographie, à l'excitation du psychiatre, en passant par la révolte adolescente. L'artiste caricature ses personnages avec une conviction tordante, leurs émotions s'affichant sur le visage, dépourvues de tout filtre, les adultes semblant datés et obsolètes, l'adolescent semblant tout foufou, et le vieil anar ressemblant à s'y méprendre à Mr. Natural de Robert Crumb. Le lecteur sent qu'il est parti pour un ouvrage rentre-dedans, un exposé iconoclaste avec des réparties drôles et cinglantes.


D'un point de vue formel, ce tome de la petite bédéthèque des savoirs comprend 20 pages de bande dessinée, les autres pages s'apparentant plus à un texte illustré. Qu'il s'agisse d'un mode ou l'autre (BD ou illustrations), les dessins de Winshluss dégagent une énergie incroyable. Les personnages sont dans un état d'exaltation très régulièrement : le père qui se met à genoux avec des larmes coulant de ses yeux, le fils qui saute par la fenêtre pour échapper à la société normalisatrice, le psychiatre avec la bave aux lèvres, l'anar au regard blasé, Max Stirner (1806-1856) qui décoche un coup de pied dans les dents de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) en Godzilla, ou encore la tête de de Jean-Baptiste en train d'exploser en entendant les Bérurier Noir interpréter Makhnovtchina. Les pages de bande dessinée comportent entre 2 et 4 cases et montrent des choses aussi inattendues qu'un individu trépané bombardé de rayons, un tricératops, le drapeau noir, deux individus cheminant sous un soleil de plomb dans une route en terre au Mexique, un radeau de rondins de bois… Les pages de bande dessinée sont donc aussi vivantes qu'inventives, aussi exacerbées qu'énergiques.

Il y a donc une trentaine de pages dont la forme est celle d'un texte illustré par des dessins, l'autrice ayant choisi de ne pas essayer de faire semblant, ou l'artiste ayant préféré cette forme pour un texte qui lui a peut-être été livré clé en main. Après 5 pages d'introduction en BD, les auteurs passent au texte illustré pour dérouler leur exposé et déverser leurs informations. Il y a effectivement un volume certain d'informations à présenter. Le texte est en gros caractères manuscrits, avec une utilisation de couleurs pour faire ressortir certains termes, 2 à 4 dessins par page pour accompagner le texte. Il peut s'agir de têtes en train de parler (celle de Jean-Baptiste et celle de l'anar), de caricatures d'anarchistes célèbres, ou de tout autre élément évoqué par le texte, comme un fusil, une bombe, une manifestation, des barreaux de prison, un poing géant écrasant pressant des citoyens en se refermant, un pistolet encore fumant, des gants de boxe, un marteau et une faucille, et donc Godzilla. Il y a une réelle complémentarité entre texte et dessin, ce dernier ne reprenant pas une information déjà contenue dans le premier.


Comme pour tous les ouvrages de cette collection, le lecteur doit garder en tête qu'il s'agit d'une entreprise de vulgarisation, et non d'une somme analytique et historique sur l'anarchisme. Cette approche donne forcément lieu à des passages qui peuvent produire l'impression d'une énumération superficielle, en particulier en ce qui concerne les figures historiques associées au mouvement et à son développement : Auguste Blanqui (1805-1881), Max Stirner (1806-1856), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Mikhaïl Bakounine (1814-1876), Pierre Kropotkine (1842-1921), Francisco Ferrer (1859-1909), Louise Michel (1830-1905) la vierge rouge, Emma Goldman (1869-1940), Auguste Vaillant (1861-1894), Émile Henry (1872-1894), Caserio (1873-1894), Marius Jacob (1879-1954), Nicola Sacco (1891-1927) & Bartolomeo Vanzetti (1888-1927). Il en va de même pour les faits historiques, des apparitions du drapeau noir depuis qu'il fut brandi par les Canuts de Lyon le 21 novembre 1831, le congrès de Saint-Imier en Suisse (15 & 16 septembre 1875), la fusillade des Fourmies et l'impact des anarchistes sur la Commune de Paris, la révolution mexicaine, la révolution russe, la guerre d'Espagne.

Dans le même temps, cette énumération permet de se faire une idée de l'importance du concept d'anarchisme, de son développement et de sa transmission. Après ces présentations, le lecteur comprend la pluralité de l'anarchisme, comprend que l'autrice indique que la pensée anarchiste a joué un rôle déterminant dans le fédéralisme, l'autogestion, la journée de travail de 8 heures, l'arme de la grève, l'objection de conscience, le droit à l'avortement, l'abolition de la peine de mort, le droit à la contraception. Elle a survécu et a continué d'exister sous une multitude de formes : la révolte zapatiste au Chiapas, George Brassens, les gilets jaunes, la Kommune I et II à Berlin, Mai 38, les situationnistes, le Flower Power, les Blacks Blocs, No border, les zadistes, Occupy aux USA, les altermondialistes, The Dead Kennedys, les émeutes en Grèce dès 2008.... Il fait la distinction entre l'action directe (= la théorie politique) et Action Directe (le groupe terroriste anarcho-communiste).

Ce tome atteint son objectif de vulgarisation du concept d'anarchisme, au travers de son histoire, de ses penseurs, de ses acteurs et de son héritage moderne. L'ouvrage est à moitié une bande dessinée, à moitié un livre illustré, mais Winshluss réalise des dessins percutants et mordants qui ne se contentent pas de redire ce qui le texte, et Véronique Bergen fait preuve d'un esprit de synthèse didactique qui permet au lecteur de se faire une idée claire.


mardi 17 décembre 2019

Chute libre - Carnets du gouffre

Tu as tout pour être heureuse.

Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2018. Il a entièrement été réalisé (scénario, dessin, couleur) par Mademoiselle Caroline (Caroline Capodanno). Il comprend environ 140 pages de bande dessinée en couleurs. Il commence par une introduction de 3 pages rédigée par le docteur Charly Cungi, un court texte de l'autrice assorti d'une citation de Tahar Ben Jelloun. En fin de tome se trouvent une page de remerciements, une playlist de 34 chansons pop avec leurs auteurs, 2 pages de bibliographie (dont les livres de Charly Cungi), et une photographie de la fameuse croix tatouée sur la main gauche de l'autrice.


Tout a commencé en mars 2003… mais sans doute bien avant. Caroline a emmené son fils chez le médecin et ce dernier remarque qu'elle ne rit plus. Elle a alors senti qu'elle cédait, qu'elle craquait, qu'elle a rompu d'un coup sec pour la première fois. Depuis elle vit avec ça tout le temps : c'est noir et ça pique. À la regarder, c'est une charmante jeune femme, blonde avec les joues roses et l'embonpoint rassurant, toujours en forme et de bonne humeur, mais à l'intérieur c'est la chute libre. Lorsque le médecin lui a innocemment posé la question, Caroline s'est sentie tomber au fond, tout au fond, envoyée d'un coup. Elle en est ressortie avec une prescription médicale : des antidépresseurs. Elle a pris son comprimé tous les jours pendant 30 jours, et au bout de 15 jours ça allait déjà mieux. À la fin de la plaquette, elle a arrêté d'un coup, sans savoir qu'il ne fallait surtout pas faire ça. Un mois plus tard, tout redevenait pesant, lourd, mou. Un jour elle s'est remise à pleurer, comme ça presque pour le plaisir de pleurer, juste parce qu'elle ne savait pas quoi faire d'autre. Elle a pleuré plusieurs jours.

Caroline est retournée voir son médecin. Il n'était pas là : elle a eu droit à la remplaçante. Cette dernière lui a expliqué qu'il ne faut jamais arrêter les antidépresseurs d'un coup, que le manque provoque des rechutes encore plus grave que la maladie, la dépression. En entendant ce mot, Caroline reprend espoir car si son malaise a un nom, ça peut se guérir. Passage à la pharmacie pour acheter les médicaments, et reprise d'un comprimé par jour, mais la chute a mis plus de temps à s'arrêter et son état à se stabiliser. Fort heureusement, son époux a pris les tâches du quotidien en main, était présent, rassurant, réconfortant. Caroline continuant d'éprouver une peur irrépressible, il l'a emmenée voir sa première psy. Elle était jeune, belle, mince, avec une grande cicatrice sur la poitrine.


L'introduction de 3 pages est rédigée par le docteur qui salue la performance de réussir à présenter la maladie dépressive avec humour. Il évoque ensuite les différents aspects de la dépression, et termine en indiquant que cet ouvrage lui sera très utilise en tant que thérapeute. Outre son ses consultations, il est également l'auteur d'ouvrages comme Faire face à la dépression avec le docteur Ivan-Druon Note, Cohérence cardiaque : Nouvelles techniques pour faire face au stress avec Claude Deglon. S'il commence par feuilleter cette bande dessinée, le lecteur observe la grande variété des mises en page. Mademoiselle Caroline ne se sent pas tenue de respecter une mise en page à base de cases sagement rectangulaires. Au cours de la lecture, il apparaît qu'elle exerce le métier de graphiste, et cela se ressent dans la liberté graphique. Au fil de ces 140 pages, le lecteur découvre un page noire avec trois lignes écrites à la main en blanc, une page avec Caroline en train de chuter sur un fond blanc, une page avec une trentaine de cases à la bordure irrégulière tracée à la main, une page blanche avec seulement 2 phylactères sans personnage, des dessins réalisés pendant la phase de maladie sur un cahier d'écolier, des dessins en double page avec des éléments tracés de manière lâche, une page entièrement noire, une page avec 9 cases blanches et vides sur fond noir, une page avec un facsimilé d'un bout de papier sur lequel est écrit un mantra, une page avec des phrases écrites en cercles concentriques à partir du centre, des schémas pour expliquer le principe de la bifurcation, etc.

Mademoiselle Caroline dessine dans un registre qui appartient plus à celui de l'esquisse, qu'à celui du photoréalisme. Elle détoure les éléments dessinés, par un trait lâche et fin, s'attachant à la forme globale des personnes et des objets, avec le minimum de détail. Les décors ne sont présents qu'épisodiquement et représentés de manière très sommaire. Le lecteur ne doit pas s'attendre à pouvoir se projeter dans un appartement ou le cabinet d'un médecin ou d'un psy. Les dessins en donne une impression générale : un fauteuil, un meuble, sans possibilité d'identifier une marque ou un modèle. Il est toutefois possible d'observer la différence entre la forme des fauteuils des différents psys. Cela n'empêche pas de bien faire la différence du lieu où se trouve Caroline : une pièce dans son appartement, un cabinet, l'espace naturel de la montagne, etc. Ce mode de dessin est particulièrement adapté pour exprimer des ressentis intérieurs. La page noire (p.14) arrive comme une enclume, une page sans espoir où il n'y a la place que pour une unique pensée, fragile du fait de l'écriture manuscrite légèrement irrégulière. La page en vis-à-vis (p.15) est au contraire toute blanche avec la silhouette de Carline en train de tomber depuis le haut de la page, une horrible sensation de vie, d'absence de tout (de repère, de quelque chose à quoi se raccrocher). Par contraste le dessin en double page (pages 132 & 133) montre quelques ondulations de rose en base, la silhouette d'une chaîne montagneuse en blanc, et un ciel vert-jaune parcouru de trois traits blancs sur chacun desquels s'accroche un discret nuage, lui aussi uniquement détouré par un trait blanc.


Tout du long du récit, l'artiste transmet son état d'esprit au lecteur grâce à ces dessins légers et doux. Sa silhouette avec un grand sourire au milieu de 3 autres parents venus amener leur enfant à l'école, et une petite phrase indiquant qu'ils ne voient pas sa détresse intérieure. Une page avec 30 cases pour montrer la répétition quotidienne de la prise de médicaments, avec leur nombre qui s'amenuise au fur et à mesure sur la plaquette, créant la sensation d'obligation d'accepter ce traitement, son inexorabilité, mais aussi le temps qui passe. Une silhouette encore plus esquissée de Caroline en position fœtale au milieu d'une page blanche montrant ce besoin de se retirer du monde, de s'affranchir de ses exigences et de ses agressions, de la pression qu'il fait peser. Cette position est reprise plus loin (p.51) dans une vue de dessus de Caroline sur son lit, ajoutant l'impression d'être au fond d'un trou. Un dessin représentant un tas de pilules matérialisant ce traitement indispensable pour aller mieux mais qui rappelle aussi la maladie présente tous les jours, qui nécessite d'être sans cesse aux aguets pour ne pas replonger. Page 128, Mademoiselle Caroline insère une quinzaine de lignes comme tapées à la machine pour montrer qu'elle assimile des données médicales, basées sur des observations scientifiques, une façon très différente d'envisager le fonctionnement de son corps et de son esprit.

Mademoiselle Caroline a choisi de raconter son histoire chronologique, sans retour en arrière. Elle commence donc en 2003, parce qu'il s'agit d'une crise qui mène à son premier traitement à base d'antidépresseurs. Elle indique qu'il y avait certainement eu d'autres signes avant, mais c'est ce qui lui semble un bon point de départ. Le lecteur assiste donc à ce sentiment de chute, à la vie qui continue avec son enfant, son époux aimant et compréhensif, sans beaucoup de détails. Ces éléments sont mentionnés de manière incidente, sans qu'elle ne s'épanche sur sa vie privée. Il n'est même quasiment jamais question de son métier, si ce n'est ses doutes quant à sa capacité de le faire correctement. Le lecteur assiste à sa première consultation chez le médecin pour dépression, à sa première redescente après avoir être arrivée à la fin du traitement, à son rendez-vous chez un premier psy. Il mesure la distance entre le mal être intérieur de Caroline et sa vie sociale. Il prend la mesure des éléments de sa vie qui lui permettent de s'accrocher à quelque chose, à commencer par son enfant. Il perçoit comment elle ressent le traitement médicamenteux, la relation avec sa première psy, puis avec le deuxième, puis avec le troisième.


L'ouvrage tient la promesse à la fois de montrer une dépression de l'intérieur, comme un état maladif, à la fois de le raconter de manière personnelle. Mademoiselle Caroline réussit à se montrer drôle : ce n'est pas un ouvrage déprimant. Elle parle d'elle-même en toute franchise, mais sans se montrer impudique. Son récit repose avant tout sur le ressenti et sur les états d'esprit, tout en montrant les étapes très concrètes telles que les prescriptions, les séances chez le psy, le travail avec le docteur Charly Cungi et les outils mis en œuvre pour aller mieux. Il n'y a pas de baguette magique, pas de solution miracle, juste un témoignage délicat et agréable à découvrir, tout en mesurant bien le poids terrible de la maladie.

Il y a comme ça des ouvrages qui semblent à la fois pénibles et intéressants. Quel que soit son histoire par rapport à la dépression (malade, ou connaissant des malades), le lecteur est intrigué par cette possibilité de voir la maladie de l'intérieur, tout en craignant un ouvrage déprimant. Il commence sa lecture et se rend tout de suite compte qu'elle est très agréable, aérée, douce, tout en générant une empathie bien réelle. Il apprécie la gentillesse des dessins, tout en constatant qu'ils transmettent les états d'esprit avec conviction. Il suit le parcourt très ordinaire de Caroline pour vivre avec sa maladie, à la fois très personnel, à la fois très parlant quant à ses caractéristiques. Il en ressort avec une meilleure compréhension de la maladie, et une sorte sentiment positif, alors même qu'il n'y a pas de solution miracle.


mardi 10 décembre 2019

Caroline Baldwin, Tome 12 : Le Roi du Nord

La pêche est une question de patience.

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin, Tome 11 : État de Siège (2005) qu'il est préférable d'avoir lu avant. La première édition date de 2006 et il est repris dans Caroline Baldwin Intégrale T3: Volumes 9 à 12. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel.


Dans les bureaux du siège social d'un cigarettier, 5 dirigeants sont dans une salle de réunion. Ils évoquent la situation au Québec, et la nécessité de couper les branches mortes de leur trafic de contrebande. La décision est prise de faire assassiner Claude Fortier, leur intermédiaire au Québec, qui est également le meneur des insurgés qui ont organisé la prise d'assaut d'un train sur un des ponts reliant Montréal à la rive nord du Saint Laurent. Le responsable Harper ne veut surtout pas être mis au courant des détails, pour ne pas risquer de se faire supprimer à son tour si les choses tournent mal. À Montréal, le maire reçoit dans son bureau, le préfet de police, ainsi qu'un représentant des services secrets canadiens. Il apprend que les insurgés ont réussi à s'enfuir du pont qui était cerné par la police. L'agent Roy explique que c'est une manœuvre décidée par les services secrets afin de pouvoir neutraliser un gros poisson : Claude Fortier. L'agent Roy fait clairement comprendre au maire qu'il doit soutenir la version officielle d'une fuite en pleine nuit, quitte à faire passer les services de police pour des incompétents.

Chez elle, Caroline Baldwin lit le journal et apprend la fuite des insurgés : elle se réjouit pour Jérémie, son neveu, le fils de sa cousine Rachel. Gary lui indique qu'il se rend à Montréal pour rencontrer un homologue canadien afin de comprendre ce qui s'est réellement passé. Il sort alors que Nohad Yared sonne à la porte, avec un visage très fermé. Elle est reçue froidement pas Caroline Baldwin, Scott s'empressant de s'éloigner au plus vite. Baldwin communique quand même les informations à Nohad Yared : son père a été condamné pour viol sur mineur et a bénéficié d'une libération anticipée avec changement d'identité. Caroline Baldwin prend sa voiture pour aller s'entretenir avec Tom, chef de la police tribale de la région. À la radio, les infos indiquent que les explications du maire sur la fuite des insurgés ne convainquent personne, que d'autres réserves se soulèvent dans le pays et que la traque des terroristes s'annonce longue et difficile.


Le tome précédent s'était achevé sur une situation non résolue et le lecteur revient pour avoir la fin de l'histoire. André Taymans mène à bien ses 2 intrigues concomitantes : celle relative à l'insurrection des indiens et celle relative à la recherche du père Nohad Yared. En cours de route, le lecteur acquiert la conviction que l'auteur a intégré celle relative à la recherche de la personne disparue parce que celle relative à l'insurrection ne tenait pas en 1 seul album, mais n'était pas suffisante pour remplir 2 albums. Puis au fur et à mesure, il se dit que peu importe la raison car dans la vie réelle il est également très rare de pouvoir se consacrer à 100% sur une seule chose, sur un seul objectif, et que finalement c'est ce qui se produit pour Caroline Baldwin. Cet enchevêtrement de 2 histoires n'apparaît plus comme une solution technique pour atteindre un quota de pages, mais comme une situation plus réaliste. Comme l'indique Anne Matheys dans le dossier de l'intégrale, le scénariste a effectué plusieurs révisions à son histoire grâce à plusieurs sources d'informations. Le lecteur plonge donc dans un thriller politique assistant à une révolte d'une partie des communautés des Premières Nations, découvrant la source de financement des groupuscules armés, observant les coulisses de la communication politique et policière. Il ne s'agit pas d'un pamphlet anti-establishment ou d'une analyse sociologique et ethnique sur la maltraitance des peuples autochtones et leur devenir. Mais c'est un thriller qui ne se limite pas non plus à une alternance bien agencée de course-poursuites et de coups de feu.

De fait, le lecteur ressent une curiosité irrépressible de savoir ce qui va se passer. Caroline Baldwin tirera-t-elle Jérémie de ses mauvaises fréquentations ? Comment se dérouleront les retrouvailles entre Nohad Yared et son père ? Accessoirement, c'est quoi le rapport avec la scène d'assassinat en ouverture du tome précédent ? André Taymans ajoute une histoire de vengeance pour faire bonne mesure et le lecteur ne lâche pas sa bande dessinée jusqu'à la fin. En plus, le lecteur retrouve tout ce qu'il aime dans cette série. Caroline Baldwin est toujours attachante : personnalité directe et parfois un peu sèche. Elle ne s'en laisse pas conter, elle souhaite aller de l'avant, faire aboutir son enquête. Elle reste toujours attachante du fait son investissement affectif : son amour compliqué pour Gary Scott, son sens de la justice (sauver Jérémie), sa propension à donner de sa personne en se mettant en danger, mais aussi en se remettant en question (la discussion avec l'ancien de la communauté indienne). L'artiste reste dans un registre proche de la ligne claire, avec des traits de contour précis et nets, très légèrement arrondis, pour une apparence presque tout public. Il nourrit les formes ainsi détourées, avec des traits un peu plus bruts, donnant une apparence un peu plus rêche, un peu plus adulte. Le lecteur se demande si la plastique de Caroline sera mise en avant. Cette fois-ci, André Taymans limite la titillation à une page où son héroïne est en sous-vêtement sur son lit. Il est possible de trouver que cette tenue n'est pas si propice à la décontraction, ou un peu gratuite. D'un autre côté, elle correspond bien à la personnalité de Caroline Baldwin, et le lecteur a déjà pu la voir ainsi à l'aise précédemment.

Dans ce tome, la narration visuelle d'André Taymans s'apparente plus à une approche naturaliste, presque de reportage. Alors que le récit se prête bien à une mise en scène spectaculaire (une fusillade, une personne menacée à bout portant par une autre avec une arme à feu, une personne avec les chevilles menottées autour d'un tronc d'arbre), l'artiste se tient à l'écart des visuels qui en mettent plein la vue, pour mieux servir son histoire. C'est ainsi que le simple fait pour Baldwin de faire demi-tour sur l'autoroute à cause d'un barrage devient marquant, alors même qu'il ne s'agit que d'une petite case qui ne la montre pas à contresens du sens de circulation. Cette impression de reportage se retrouve également dans le traitement des différents endroits. André Taymans prend bien soin de montrer l'endroit où se déroule chaque scène, les actions ayant une relation directe avec leur environnement. Toute trace de tourisme a disparu de la narration, pour faire place à un accompagnement des protagonistes là où ils se trouvent. La case montrant l'Empire State Building n'est pas une photographie d'une visite casée là, mais une case indispensable pour faire comprendre où se situent les bureaux de l'entreprise cigarettière. La vue d'ensemble de Montréal depuis le parc Mont-Royal permet d'établir le milieu urbain dans lequel se trouve la mairie, par contraste avec le pavillon de banlieue peu dense où habite Caroline Baldwin. À nouveau, ce n'est pas la réutilisation d'une photographie de voyage, mais une information nécessaire au récit pour attester de la diversité des territoires du Québec.


Ce soin apporté aux environnements apporte la consistance nécessaire à l'intrigue qui s'appuie sur des réalités géopolitiques spécifiques au Canada. Regarder Baldwin conduire sur une route, c'est voir le pays où se déroule l'action. Aller à la rencontre d'un ancien indien en train de pêcher, c'est voir l'importance des milieux naturels, et comprendre que le peuple des Premières Nations n'est pas un concept désincarné ou un groupe d'individus tous identiques. Baldwin attachée à un arbre, ce n'est pas qu'un rebondissement divertissant dans une intrigue, c'est aussi la réalité des zones sauvages ou semi-sauvages. Voir Gary Scott conduire sa voiture à travers bois, c'est percevoir la réalité des distances dans cet immense pays. André Taymans n'a rien perdu de sa capacité à représenter ces paysages de manière convaincante, au point d'équilibre entre un dessin facile à lire et un niveau de description précis et fidèle. Le lecteur se retrouve vite pris par la qualité d'immersion dans ce thriller qui charrie plusieurs thèmes : les revendications d'une ethnie, la coopération délicate inter-services, la manipulation médiatique et politique, dans une aventure réaliste et divertissante. En outre les personnages continuent d'être attachants, chacun à leur manière, de l'efficacité professionnelle de Gary Scott à l'implication émotionnelle de Caroline Baldwin.

Lorsqu'il arrive à la fin du récit, le lecteur constate que l'auteur s'octroie 6 pages d'épilogue, en 2 séquences différentes. Il est un peu surpris par la première qui arrive comme un cheveu sur la soupe, et par la seconde étrangement bon enfant. Il ne s'attend pas à ce qu'une particularité de Caroline Baldwin ressorte ainsi dans la première, et que la seconde repose sur un appel professionnel inopportun pour Gary Scott. De prime abord, la première séquence donne l'impression d'avoir été réalisée parce qu'il restait assez de pages, et parce qu'il doit y avoir une mention de la séropositivité de Caroline Baldwin par album. Mais en voyant se dérouler la scène, le lecteur sent son cœur se serrer en éprouvant l'émotion qui étreint cette femme. Le contraste n'en est que plus surprenant avec la dernière scène gorgée d'émotion chaleureuse, manquant un peu de nuance.

Cette deuxième partie tient les promesses de la première avec un thriller adulte et plausible, une narration visuelle entièrement en phase avec le récit, les images apportant de nombreuses informations d'une manière sophistiquée. Le lecteur en ressort avec encore plus d'admiration pour Caroline Baldwin (et pour l'auteur).


mardi 3 décembre 2019

Déesse

Soumets-toi Lilith !

Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2019. Il a entièrement réalisé (scénario, dessin, couleur) par Aude Picault. Il comprend environ 120 pages de bande dessinée en couleurs.


Jadis régnait la grande déesse. Tous les peuples se prosternaient devant elle car elle était à la fois la reine de la vie et de la mort. Sa représentante la grande prêtresse conseillait les rois et s'accouplait avec eux avant les batailles. Mais la défaite de ces peuples par d'autres entraîna la chute de la déesse, son asservissement à un dieu guerrier, et son assimilation à la responsabilité de catastrophes naturelles. Puis elle fut oubliée. Cette chute est par exemple racontée dans la Bible. Dieu créa les cieux, la Terre… la faune, la flore, et finalement l'humanité : mâle et femelle, à son image. Tout naturellement, Adam et Lilith s'accouplent, dans diverses positions : missionnaire, Andromaque, balançoire, jusqu'à la jouissance mutuelle. Pourtant après l'acte, Adam déclare que la position de l'Andromaque n'est pas tenable, qu'il doit être au-dessus pour pouvoir contrôler. Lilith lui répond que s'il est le roi de la création, elle en est la reine, à égalité. Adam lui dit qu'elle doit se prosterner devant lui. Elle refuse de se soumettre. Adam en appelle à la volonté divine : si Dieu s'oppose à la domination d'Adam, qu'il se manifeste. Rien ne se produit.

Devant l'absence de réaction, Adam en déduit qu'il a raison. Lilith refuse ce constat et invoque YHWH, provoquant l'effroi d'Adam. Il pousse des ailes dans le dos de Lilith et elle s'en va. Adam se plaint de sa solitude à Dieu et celui-ci envoie 3 anges Snwy, Snswy et Smng pour raisonner Lilith. Celle-ci refuse de retourner auprès d'Adam : elle se voit maudite, et cent de ses enfants doivent mourir chaque jour. Elle décide de s'abîmer dans les flots et de fait ses enfants meurent noyés à la naissance. Lilith ne revenant pas, Dieu décide d'accéder à la demande d'Adam et de lui donner une nouvelle femme. Cette fois-ci, il la façonne à partir de l'âme et de la matière d'Adam de sorte à ce qu'ils soient indéfectiblement liés. Il lui donne le nom d'Ève.


Voilà un ouvrage étrange à la croisée des chemins. Il est paru dans la collection BD Cul de l'éditeur Les Requins Marteaux, et contient effectivement des scènes de sexe pouvant durer une dizaine de pages. Il est réalisé par Aude Picault dont le précédent ouvrage à succès Idéal Standard (2017) abordait le thème du choix de ne pas avoir d'enfant pour une femme, malgré la pression de la société. D'un autre côté, il est vrai que cette autrice avait déjà réalisé le premier ouvrage de cette collection : Comtesse paru en 2010. Enfin, le personnage principal est Lilith : un démon féminin issu de la tradition juive, considérée comme la première femme d'Adam, avant Ève. Le nom de Lilith est mentionné une fois dans la Bible, 4 fois dans le Talmud. Son histoire est développée dans l'Alphabet de Ben Sira (entre 700 et 1000 de notre ère), et reprise dans les textes de la Kabbale, la tradition ésotérique du judaïsme. Le lecteur se rend vite compte que l'autrice a su reprendre les principaux éléments du mythe de Lilith en les respectant, sans les transformer en un folklore de pacotille : la première femme d'Adam, sa relation avec Samaël, la malédiction de Dieu, l'intervention des 3 anges (Snwy, Snswy et Smng / Sanoï, Sansenoï et Samangelof). La position d'Aude Picault est claire concernant les tenants de la foi juive, mais elle ne se contente pas de se moquer bêtement ou de railler un ou deux préceptes triés sur le volet. Elle donne son interprétation de cette croyance.

Quand il choisit de lire un livre dans cette collection, le lecteur attend des scènes de cul. Elles occupent environ 60 pages sur 120, il n'y a donc pas tromperie sur la marchandise. Aude Picault les représente en vue générale, en gros plan, et tous les stades intermédiaires. Il s'agit de relations entre 2 adultes consentants, dans diverses positions sexuelles, sans prouesses physiques ou techniques. Le lecteur peut observer des positions classiques, ainsi que des pénétrations en gros plans, des excitations du clitoris par la femme, des éjaculations. Les représentations sont plutôt simplifiées, très éloignées d'une représentation photographique, ou d'exagérations morphologiques, déconnectées d'une esthétique pornographique. Le lecteur peut rattacher chaque relation physique à un individu avec des convictions personnelles, une histoire, à l'opposé d'une mécanique bien huilée et spectaculaire, accomplie par 2 professionnels anonymes et sans âme. De même chaque rapport dit quelque chose sur la relation qui unit les 2 individus en présence.


Aude Picault raconte l'histoire de Lilith, personnage mythologique, comme s'il s'agissait d'un être humain. Elle ne se contente pas de broder sur la tradition du judaïsme : elle donne à voir une personne incarnée avec ses propres envies, engagée dans une relation avec un partenaire. Le prologue sert de mise en perspective de l'histoire de Lilith comme étant universelle, et les dessins s'inspirent de représentations assyrienne et égyptienne pour évoquer un temps immémorial. L'artiste dessine sous la forme de fresques, de mosaïques, de hauts reliefs pour marquer une histoire datant de l'aube des civilisations. Ce mode de représentation atteint son objectif, et permet déjà de représenter des relations sexuelles sans que l'aspect pornographique n'écrase tout le reste du dessin. Par la suite, elle représente les environnements d'un trait léger et de manière simple. Il est vrai qu'en ces temps de la Genèse, il n'y a que des zones naturelles, figurées par un tronc d'arbre, son feuillage, des brins d'herbe, mais aussi quelques formations rocheuses, une grotte, des plans d'eau. Aude Picault adopte une mise en page sans dessiner de bordure de case, avec deux ou trois dessins par page et de nombreux dessins en pleine page (environ une cinquantaine). Ce choix est dicté par le format moitié moindre que celui d'une bande dessinée, mais aussi par le genre pornographique qui implique de tourner rapidement les pages pour que la tension monte.

L'artiste représente les formes humaines de manière simplifiée, avec un simple détourage des corps avec un trait fin. Elle donne des silhouettes normales aux personnages, sans musculature exagérée, sans taille mannequin (Lilith est plutôt bien en chair). Elle ne s'attarde pas sur certains détails anatomiques (pas de tétons, que des auréoles), quelques poils. Il y a moins d'une demi-douzaine de gros plans de pénétration, et ils sont également représentés de manière légère, très éloignés d'une représentation photographique, ou d'une exagération de prouesse sportive. Il y a très peu de personnages, essentiellement quatre : Lilith, Adam, Samaël et Ève. Le lecteur apprécie la justesse de l'expressivité de leur visage : la sollicitude, l'inquiétude, la colère, la surprise, le plaisir innocent. Il ne fait pas de doute que Lilith, Adam et Ève prennent du plaisir pendant l'acte sexuel. Le plaisir féminin est montré sans tabou, sans que cette bande dessinée ne se transforme en un éloge du plaisir féminin.


L'interprétation qu'Aude Picault donne du mythe de Lilith est bien sûr féministe. Le prologue attire l'attention du lecteur sur le caractère universel du discours, dont le mythe de Lilith n'est qu'une version parmi tant d'autres : la soumission de la femme à l'homme. L'autrice n'est pas dans la dénonciation ou la critique négative : elle propose une autre façon d'envisager les choses. Il ne s'agit pas de faire une chasse aux sorcières, de dénoncer une religion parmi d'autres, de se lancer dans une diatribe facile contre le patriarcat. Le changement de point de vue s'opère par une simple phrase : Enfin, Dieu créa l'humanité à son image, mâle et femelle. Lilith n'est pas née de la côte d'Adam, elle a été créée son égale. C'est effectivement l'envie de domination du mâle qui a conduit à la rupture de cet équilibre. Adam est montré comme ne sachant pas accepter cette égalité, comme étant incapable de lâcher prise, de se laisser aller et de perdre le contrôle. Plus tard Lilith demande à Samaël s'il a peur de son désir à elle : elle explicite ce qui a effrayé Adam. Étrangement Dieu accède à la demande d'Adam de demander à Lilith de revenir, puis de créer une nouvelle compagne Ève à partir de son propre corps, niant ainsi l'altérité féminine.

Sur cette base, Aude Picault peut ainsi renverser le symbole de Lilith et même celui de Samaël (ange déchu) qui n'incarnent plus le mal, mais une alternative à la domination masculine, au patriarcat diabolisant le plaisir sexuel des êtres humains, et surtout celui des femmes. L'union de Samaël et Lilith montre que cette égalité entre les 2 sexes peut fonctionner jusque dans les relations sexuelles. Aude Picault ne montre pas du doigt une frange de la population, ou le clergé, ou une religion : elle se montre constructive. Elle met en lumière le mécanisme qui conduit à la volonté de soumettre les femmes à celle des hommes : la peur des hommes face à quelque chose qu'il ne peut pas être, face à une altérité profonde. Elle montre qu'il n'y a pas de culpabilité à associer au plaisir féminin, et pas d'impossibilité de trouver du plaisir pour les 2 partenaires.

A priori, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une entreprise étrange : effectuer une interprétation d'un mythe biblique sous la forme d'un récit pornographique. Aude Picault n'est pas la première à le faire : Gilbert Hernandez s'y était essayé avec Jardin d'Eden (2016) pour un résultat très plat et littéral. Rapidement, le lecteur constate que Déesse mérite sa classification dans les BD pornographique, et que cela ne diminue en rien la voix de l'autrice. Il ne s'agit nullement d'un récit exécuté à la va-vite avec un fil directeur squelettique pour aligner les scènes de sexe. Il s'agit d'une vraie histoire, celle de Lilith, avec une narration visuelle élaborée et pleine de charme avec un faible niveau de vulgarité, doublé d'un point de vue sur l'un des modes d'asservissement du patriarcat, sans virer à la dénonciation simpliste et aigrie.