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mardi 10 mars 2020

Dick Hérisson, tome 7 : Le Tombeau d'Absalom

Finalement, ce mausolée aura deux occupants.

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 6 : Frères de cendres (1994) qu'il n'est pas nécessaire d''avoir lu avant. La première édition date de 1996. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage. Il compte 50 planches de bande dessinée.


À Arles, la femme de ménage entre dans le musée Réattu (10 route du Grand Prieuré). Arrivée dans une des salles d'exposition, elle pousse un cri interminable. La police arrive sur les lieux quelques temps plus tard et le commissaire Caragnoux examine le cadavre découvert par la femme de ménage, avec 2 de ses hommes. Dick Hérisson & Jérôme Doutendieu arrivent eux aussi dans le musée. La victime a eu le crâne fendu en deux comme un melon, d'un coup de hache, comme la scène biblique représentée sur le tableau sur le mur. Il y a même des traces de sang sur le tableau. Henri Mortaille, le conservateur, vient se présenter au commissaire Caragnoux, estimant qu'il n'aurait jamais dû exposer le tableau. Il s'agit d'une œuvre réalisée par le peintre italien Arminius Valdo. Le commissaire, le détective et le journaliste sortent et dans la rue, Caragoux leur montre le papier qui a été retrouvé dans les poches de la victime. Il y est mentionné trois endroits où se trouve une œuvre de Valdo : une au musée de Réattu à Arles, une au Musée des Beaux-Arts à Nîmes, et une chez un collectionneur Léonid van der Houten à Nice. Hérisson & Doutendieu décident de se rendre au musée de Nîmes. Ils font le tour des salles d'exposition et finissent par trouver la place du tableau Martyre de Saint-Sébastien, d'Arminius Valdo (1502-1568), mais le tableau n'est pas accroché. Ils vont trouver le conservateur et exige de savoir ce qu'il est advenu du tableau. Il les emmène à l'atelier de restauration et ils découvrent Borniolles mort, transpercé de flèches.

Suite à cette découverte macabre, Hérisson décide d'appeler monsieur van der Houten et il lui explique qu'il n'est pas fou mais qu'il faut qu'il s'éloigne immédiatement de son tableau de Valdo. Effectivement le collectionneur le prend pour un fou, mais son corps est retrouvé décapité par la femme de ménage le lendemain. Dick Hérisson & Jérôme Doutendieu décident de rendre visite à Henri Mortaille pour qu'il leur en dise plus sur ce peintre italien. Il retrace la vie mouvementée d'un artiste accusé d'hérésie à la fin de sa vie, mort en maudissant ceux qui approcheraient de ses tableaux, dont les œuvres et les biens ont été confisqués par l'état. Hérisson lui demande s'il croit vraiment à la malédiction de Valdo. Il répond qu'il n'y croit pas mais que trois personnes ont déjà été retrouvées assassinées à côté d'un de ses tableaux. Dick Hérisson se dit qu'il faut contacter au plus vite les autres possesseurs d'une de ses toiles. Henri Mortaille accepte d'insérer un article dans la presse annonçant que le musée Réattu va organiser une rétrospective de l'artiste. Quelques jours plus tard, un antiquaire de Tréguier (dans les Côtes-d'Armor) se fait connaître. Hérisson & Doutendieu décident d'aller le voir. Ils arrivent alors que l'antiquaire vient juste de vendre le tableau.


Le tome précédent racontait une enquête dans laquelle Hérisson & Doutendieu avaient toujours un train de retard avec une fin très noire. Ce tome commence comme d'habitude à Arles avec une série de meurtres atroces avec une mise en scène macabre. Dans la première page, le lecteur peut admirer une partie des quais de la ville avec le Rhône au premier plan dans une case de la largeur de la page qui transmet l'impression de longueur à la fois pour le fleuve et pour le musée Réattu. Le lecteur peut compter sur l'artiste pour montrer des éléments urbains et architecturaux fidèles à la réalité : l'intérieur et l'extérieur du musée Réattu, pareil pour le musée des Beaux-Arts de Nîmes, la gare, l'église et les rues de Tréguier (chef-lieu de canton du département des Côtes-d'Armor), le splendide manoir de la famille Kercroix avec son cellier, son caveau et la crypte souterraine, ou encore un vieil hôtel désolé au bord de l'océan. L'artiste est passé maître dans l'art de reproduire fidèlement ces bâtiments, de les détourer avec un trait modulé qui rend compte des irrégularités des contours, avec de courts traits à l'intérieur figurant la texture des matériaux de construction et de finition, faisant montre d'un savoir-faire digne d'EP Jacobs et de Jacques Martin. Le lecteur voyage ainsi dans des lieux où il peut laisser son regard s'imprégner des détails, s'y projeter.

Comme à son habitude, Didier Savard reprend les artifices des romans policiers du début du vingtième siècle avec des assassinats dont la mise en scène sensationnelle, macabre et sordide laisse supposer qu'ils sont l'œuvre d'un esprit dérangé : un crâne éclaté par une hache, un individu décapité, un corps fiché dans un pilier en bois à l'aide de flèches, un homme mort noyé surpris par une marée galopante. Il ne s'agit pas d'une bande dessinée gore pour autant, car les dessins ne montrent pas les blessures et les plaies en gros plan. Au contraire, Savard recouvre le premier corps d'une bâche, le second est montré en plan large dans son atelier, l'œil du lecteur étant plus attiré par les nombreux outils du restaurateur, le dessin du troisième ne montre pas la tête tranchée, ni même le cou sectionné. Il attire plutôt l'attention du lecteur sur la mise en scène en montrant les tableaux dont s'inspire le crime : le martyre de Saint Sébastien, Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste. Cet élément rehausse le caractère sensationnel des meurtres, propre à marquer les esprits. Planche 9, Hérisson & Doutendieu sont assis dans le bureau du conservateur adjoint Henri Mortaille et l'écoutent raconter l'histoire du peintre fictif Aminius Valdo (1502-1568), l'auteur développant l'aspect historique de son récit avec cet artiste ayant vécu au temps de la Réforme. Le lecteur se laisse entraîner avec plaisir dans cette enquête évoquant celles de Harry Dickson (un détective américain recréé par Jean Ray, de son vrai nom Raymond Jean Marie De Kremer, 1887-1964).


Le lecteur apprécie également que Didier Savard ne reste pas dans l'hommage basique, reprenant un personnage en lui changeant juste de nom. À nouveau dans ce tome, Dick Hérisson est un archétype de détective privé sans beaucoup d'autre personnalité que d'être posé, capable de passer à l'action et de faire des déductions. Il en va de même pour Jérôme Doutendieu. L'auteur ne dit rien sur leur vie privée, sur leurs convictions, sur la manière dont s'est développée leur amitié. Il leur a imaginé une apparence facile à mémoriser. Ils changent de vêtements en fonction du temps et du moment de la journée, mais ils ne font pas l'objet d'une étude de caractère, et ils n'évoluent pas d'une enquête à la suivante. Après coup, le lecteur se rend compte qu'il ne peut pas non plus les qualifier de héros d'action car finalement ils ne tirent pas de coup de feu, ils ne se battent pas, ils ne courent même pas. Si les deux personnages principaux restent assez monolithiques, les personnages spécifiques au récit ont une apparence plus marquée, parfois teintée d'une touche légère de caricature. Henri Mortaille est un petit monsieur dont le visage porte la marque de l'inquiétude permanente. Mathilde est une belle jeune femme, bien habillée, sans ostentation, s'étonnant avec élégance, un peu en retrait, laissant les hommes mener les discussions et les actions. Savard les anime d'émotion sans les ridiculiser, les rendant plausibles et concrets.

Alors que l'enquête progresse, le lecteur apprécie l'humour discret de Didier Savard. Planche 16, Mathilde Kercroix écorche le nom de Doutendieu, comme pouvait le faire Bianca Castafiore avec celui d'Archibald Haddock. Elle l'appelle Espérendieu, ce qui confirme la référence au personnage de Robert Espérandieu dans Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec de Jacques Tardi. L'inspecteur Caragnoux indique à Doutendieu qu'il espère bien que le journaliste ne donnera pas dans le titre racoleur et sensationnaliste (genre : les tableaux qui tuent) et les circonstances font qu'il le fait. Quelques expressions de visage prêtent également à sourire : un policier peu commode (planche 34), des usagers d'une bibliothèque agacés par la voix trop forte de Doutendieu (planche 36), le criminel confronté à l'absence de trésor (planche 42). L'enquête se déroule de manière fort agréable, Didier Savard alliant avec élégance les moments incongrus et inquiétants (les cadavres, la voiture recouverte par les flots, l'hôtel déserté), avec de très beaux paysages (la chaussée pavée à demi immergée par les flots, la promenade dans l'immense parc du manoir des Kercroix, la marche sur la lande rocheuse pour rejoindre l'hôtel, la découverte du caveau sous le mausolée).

Ce tome propose une nouvelle aventure du détective Dick Hérisson et de son ami journaliste Jérôme Doutendieu, archétypes de héros enquêteurs confrontés à des crimes commis selon un mode opératoire à sensation. Didier Savard est un auteur complet, emmenant son lecteur dans des endroits réels et superbement montrés, pour une enquête bien fournie qui repose sur les mystères plus que sur l'action. Un récit de genre qui en maîtrise toutes les conventions et qui rend hommage à ses inspirations de manière intelligente sans être servile.


jeudi 6 février 2020

Dick Hérisson, tome 6 : Frères de cendres

Qui sommes-nous pour le juger ?

Ce tome fait suite à Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers (1993) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 1994. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 2 qui regroupe les tomes 6 à 10 (sans le 11). Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié. Il compte 46 planches de bande dessinée.


Petrus Patarouste se fait conduire par son chauffeur à l'abbaye Saint Pierre de Montmajour qui est en chantier. Il vient inspecter les travaux en tant que propriétaire de l'entreprise qui les effectue. Il sort de la voiture en tenant fermement son chapeau à cause du mistral. Le chef de chantier lui annonce encore un mois de travaux : Patarouste exige que tout soit fini dans 15 jours. Un moellon descellé tombe depuis le sommet d'un mur et fracasse le crâne du chef d'entreprise. Quelque part dans un appartement, un individu ricane tout haut en apprenant la nouvelle dans le journal. Gontran Patarouste (le fils de Petrus) revient au domicile paternel pour s'occuper de l'enterrement. En pénétrant dans la chambre ou repose son père, il trouve sur le corps la photographie d'une île, avec huit allumettes tenues dessus par un bout de scotch, dont une consumée. À l'enterrement de Petrus Patarouste, le sculpteur Calixte Coudoux vient trouver César-Auguste Fouille en disant qu'il doit lui parler, car il est très inquiet de cette photographie et de ces allumettes, beaucoup moins de l'arrivée d'un détective privé dont il écorche le nom : Nick Porképic. Peu de temps après, Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu sont reçus par Gontran Patarouste qui les engage pour enquêter sur la mort de son père qu'il trouve suspecte. Ils se rendent au bar que fréquentait le défunt et écoute le barman leur en parler. Il pointe derrière lui une photographie où l'on voit Petrus Patarouste avec 6 amis.

Le soir, Pépito Dominguez se rend chez Calixte Coudoux pour évoquer les circonstances de la mort de Petrus Patarouste. Le sculpteur est persuadé qu'il s'agit d'un assassinat et qu'ils y passeront tous. Le torero est sûr que ce n'est rien. Après le départ de Dominguez, Coudoux entend du bruit dans le jardin : la balançoire est en train de grincer et dessus se trouve une bougie et la photographie d'un enfant. Le lendemain matin, Calixte Coudoux est retrouvé pendu à la balançoire : l'inspecteur Garagnoux conclut à un suicide. Dick Hérisson reste persuadé qu'il s'agit d'une série d'assassinats car Coudoux était sur la photographie du bar. Il se rend, avec Jérôme Doutendieu, aux archives du quotidien La Gazette Provençale, et ils retrouvent une copie de la photographie. Ils se demandent bien pourquoi il y avait 8 allumettes scotchées sur la photographie de l'île, alors qu'il n'y a que 7 hommes sur l'autre photographie. Le lendemain, ils vont interroger l'instituteur Bénezet Mornetoise à la sortie des classes.


En commençant un nouveau tome de cette série, le lecteur ne sait pas trop à quel genre d'aventures s'attendre. Il s'agit d'une enquête du détective Dick Hérisson, accompagné du journaliste Jérôme Doutendieu, avec des meurtres, et peut-être une composante surnaturelle ou pas du tout. La première page rappelle que Didier Savard situe ses histoires dans le sud de la France. Effectivement, il emmène le lecteur faire un tour dans le château de Montmajour en réfection, dans les rues d'Arles, aux arènes d'Arles pour une corrida, dans un cabanon sur les rives du Rhône, sur le pont de Trinquetaille, dans Abbaye de Lérins sur l'île de Saint Honorat. Il est toujours aussi agréable d'accompagner les personnages dans ces lieux représentés avec minutie fidèlement à la réalité, au gré de leur déplacement pour chercher des indices et aller interroger des témoins ou des connaissances des victimes. Outre ces lieux remarquables d'Arles et ses environs, le lecteur détaille les tombes et les monuments funéraires dans le cimetière lors de l'enterrement de Petrus Patarouste, le corps de ferme dans lequel Calixte Patarouste a installé son atelier de sculpteur, l'école municipale où exerce Bénezet Mornetoise, avec sa cour spacieuse non protégée, ses grandes fenêtres, ses couloirs avec les portemanteaux à hauteur d'enfant, la salle de classe avec son tableau noir, ses pupitres et son squelette, le salon bourgeois de César-Auguste Fouille, la grande salle de la ferme de Porphyre Figocelles et sa grange et le modeste cabanon de Jean Méjean.

Le lecteur sait également qu'il va suivre Dick Hérisson et son fidèle ami Jérôme Doutendieu dans une enquête de type policière. Comme dans les tomes précédents, ces 2 personnages principaux ne sont pas développés : ce n'est pas l'objet du récit. À tel point d'ailleurs qu'ils n'apparaissent que dans 14 pages sur 46. Dick Hérisson porte les mêmes vêtements du début jusqu'à la fin (sûrement parce qu'il est en déplacement) même s'il enlève parfois son pardessus, et Jérôme Doutendieu doit avoir 3 tenues différentes. Le lecteur fait la connaissance avec d'autres individus singuliers, à la fois des stéréotypes, à la fois des gens uniques grâce à une petite touche en plus. Il ne croise Petrus Patarouste que le temps de 2 pages, mais sa trogne sur a photographie dans la rubrique nécrologique est tellement expressive que le lecteur n'éprouve aucun doute quant à sa propension systématique à arnaquer tout le monde. Le barman n'apparaît que le temps d'une page, mais impossible d'oublier ce monsieur très sec, avec un béret sur la tête, la clope au bec, son tablier bleu rehaussé par le torchon posé sur l'épaule et l'assurance blasée du type qui a tout vu. Calixte Coudoux revêt bien sûr une large blouse pour protéger ses vêtements dans son atelier, avec un calot sur la tête, des touffes de cheveux blancs et bouclés dépassant de part et d'autre, et un bouc de poils blancs rebelles. Il a un visage beaucoup plus expressif que les autres. Bénezet Mornetoise correspond au cliché du maître d'école sévère mais juste avec sa blouse grise, tout en exprimant une forme de nervosité grandissante au fur et à mesure que Dick Hérisson lui pose des questions. Chaque personnage dispose d'une identité graphique expressive et unique.


Cette histoire est construite sur une structure différente des précédentes, en cela que le lecteur observe les crimes commis au fur et à mesure, Hérisson & Doutendieu ayant toujours un peu de retard sur le criminel. Cela donne un rythme particulier à l'enquête et explique que les personnages principaux n'apparaissent que dans si peu de pages : il faut que les crimes progressent dans le même temps. Dans ces moments, l'auteur préfère laisser parler les images, plutôt que de développer de longues explications en mots. Le lecteur prend plaisir à lire 7 pages muettes (totalement dépourvues de mots), et 7 autres pages ne comportant qu'une seule case avec 1 ou 2 phylactères. Dans ces moments, il est plus facile d'apprécier la qualité de la narration visuelle qui est impeccable, d'une parfaite lisibilité, sans incompréhension du déroulement des événements ou de ce que font les personnages. Le lecteur se rend progressivement compte que Didier Savard joue un pervers avec lui, le transformant en voyeur de ces assassinats, faisant en sorte qu'il attende le suivant pour découvrir comment il va être perpétré. Alors que les dessins sont d'une propreté méticuleuse, avec un regard à la fois attentionné et un peu moqueur sur les personnages (il faut voir la dégaine du facteur par exemple), les meurtres comportent une dimension horrible, parfois mâtinée de grotesque. Le lecteur ne sait pas trop s'il sourit en voyant le pendu à la balançoire tirant une langue bien rouge, ou s'il en frémit. Il réprime un frisson de dégoût en voyant une autre victime s'empaler sur les griffes d'une herse agricole, même si le personnage était franchement antipathique. La dimension macabre se trouve renforcée par une exécution sur la place publique avec usage de la guillotine.

Mine de rien les pages dessinent bel et bien une réalité sociale : le patron d'entreprise pas à cheval sur les lois (il paraît que ça existe), le maître d'école craint par les enfants, le spectacle de la corrida et la solitude du torero, le patron de ferme solitaire, l'individu s'étant mis à l'écart de la société pour s'installer dans une cabane en bord de Rhône, et le dernier vivant une autre forme de vie à l'écart du monde. Alors qu'il peut se trouver fasciné par la morbidité des morts violentes successives, le lecteur jette bien son regard sur différentes facettes de la société de l'époque à cet endroit-là de la France. Didier Savard se montre encore plus habile que ça. Il joue avec les conventions de l'enquête de type policière attribuant une fonction décalée à Dick Hérisson, et le mécanisme de la succession de meurtres révèle une situation sensiblement différente de ce à quoi pouvait s'attendre le lecteur.

Encore une fois, Didier Savard sait donner au lecteur ce qu'il attend tout en le surprenant. Il bénéficie bien d'une visite de lieux du coin, d'une enquête, et du calme de 2 personnages principaux. Il a tout loisir d'apprécier la qualité de la narration visuelle, que ce soit sa dimension descriptive, sa façon de donner vie à des personnages uniques, ou encore sa capacité à porter seule le récit dans des planches sans dialogues ni cellule de texte. L'auteur continue de réaliser une reconstitution en creux de la société de l'époque. Dans le même temps, l'enquête repose sur une structure narrative différente et personnelle, sur un motif de vengeance, mais qui se manifeste d'une manière originale et inattendue, avec un autre motif caché derrière.


mardi 14 janvier 2020

Une aventure de Dick Hérisson, tome 5 : La Conspiration des poissonniers

Ce tome fait suite à Dick Hérisson, tome 4 : Le Vampire de la coste (1990) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. La première édition date de 1993. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 1 qui regroupe les 5 premiers tomes. Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié. Il compte 56 planches de bande dessinée.

À la gare de Lyon en mars 1933, Dick Hérisson descend de son taxi et se rend au café situé à l'étage du hall dans la gare. Il y retrouve le docteur Nulpart qui l'appelle par son vrai prénom Richard, comme il l'appelait quand il était enfant. Le docteur lui apprend qu'il est malade et qu'il aimerait que Dick s'occupe de sa maison de campagne à Arles. En effet, elle contient un terrible secret : un coffret que son frère, navigateur impénitent, lui confia avant de mourir. Le docteur confie, à Dick Hérisson, la clef de sa maison du quai Saint-Pierre, ainsi qu'une enveloppe contenant ses instructions. Il s'agite soudain en sentant une odeur de poisson pourri. Il est victime d'une attaque cardiaque et passe de vie à trépas dans l'instant. Le lendemain à Arles, Dick Hérisson a retrouvé son mai Jérôme Doutendieu, et ils sont à pied d'œuvre devant la demeure du docteur Nulpart. Ils pénètrent dans la grande maison et voient les meubles sous drap, ainsi que les traces d'humidité sur les murs. Comme précisé dans les indications, ils descendent à la cave envahie par l'eau. Doutendieu s'enfonce dans l'eau jusqu'à la taille. Il récupère le coffret, tout en sentant quelque chose lui frôler la jambe. Ils repartent rapidement en voiture, sans se rendre compte qu'ils ont été observés par une silhouette.

Le soir, chez Jérôme, Dick Hérisson ouvre le coffret : il y trouve le journal de bord de Théotime Nulpar, pilotin à bord du Rosenkreutz, en 1887. Les premières pages sont moisies, mais les suivantes sont intactes. Dans le coffret se trouve également une effigie en bois sculpté, de quelque divinité démoniaque. Dehors un orage éclate, et l'électricité est coupée. Jérôme Doutendieu décide de lire le journal de Théotime Nulpar à la lumière du feu de bois dans la cheminée, les deux amis bien calés dans leur fauteuil. La première entrée indique le 11 mars 1887 : pas d'événement notable depuis que nous avons quitté Bassorah avec notre nouvelle cargaison, quelque vestige archéologique provenant de fouilles en Mésopotamie, franchi le détroit d'Ormuz. Hérisson se lève pour aller prendre un atlas et le consulter. Le journal raconte comment l'équipage du Rosenkreutz franchit le détroit d'Ormuz, et vogue sur l'Océan Indien. Ils font escale à Aden pour décharger les trois quarts de leur fret. Puis le navire s'engage sur la Mer Rouge. Le 27 mars, des pirates ont silencieusement abordé le navire aux premières heures du jour. Sous la menace de leurs antiques pétoires, ils ont rassemblé tout l'équipage sur le pont. Leur chef les a contraints à le conduire dans la cale, bien qu'ils aient tenté de lui expliquer que toutes les marchandises avaient été débarquées à Aden. Dans la cale, il ne restait plus que l'imposante caisse chargée à Bassorah.


En entamant ce cinquième tome, le lecteur sait ce qu'il en attend : une enquête, une touche de surnaturel plus ou moins appuyée, des individus plus ou moins grotesques, et vraisemblablement un hommage littéraire. Il ne faut pas longtemps pour qu'il identifie la source d'inspiration de l'auteur : un navire transportant un artefact maléfique, d'anciennes créatures ayant existé sur Terre avant l'homme, un culte voué à ces grands anciens (en particulier Shub-Ur-Kur) et une odeur de poisson pourri, tout désigne la mythologie développée par Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), en particulier L'appel de Cthulhu (1928). Mais à la fin de sa lecture du journal de bord, Jérôme Doutendieu désigne explicitement Les aventures d'Arthur Gordon Pym (1838) d'Edgar Allan Poe (1809-1849).

Le lecteur attend également de pouvoir prendre son temps pour observer des sites remarquables. Ça commence dès la première page avec une vue générale de la principale salle du Train Bleu, le restaurant gastronomique créé en 1901 au sein de la gare de Lyon, de style néo-baroque et Belle Époque, avec son escalier à double révolution et sa hauteur sous plafond de 8 mètres, sans oublier ses peintures murales. Ça continue avec la maçonnerie de la cave du docteur Nulpart, avec le manteau de cheminée en pierre du salon de Doutendieu, la représentation du navire sur lequel se trouve le pilotin Théotime Nulpar, la silhouette de la basilique Notre-Dame de la Garde, les balcons du théâtre de l'Alcazar à Marseille. S'il n'est pas encore rassasié, le lecteur bénéficie encore d'une séquence de 6 pages se déroulant dans le Tunnel du Rove, un tunnel-canal maritime percé sous la chaîne de l'Estaque, qui fait communiquer le nord de la rade de Marseille avec l'étang de Berre. L'artiste ne s'investit pas uniquement pour représenter ces environnements dans le détail, il s'investit tout autant pour les autres endroits à chaque case, montrant un goût affirmé pour les façades (par exemple planche 23, à proximité du muséum), ou les ruelles de Marseille.


Pour ce cinquième tome, Didier Savard dispose d'une pagination étendue, étant passé de 46 planches à 56 planches. Cela lui permet de plus développer la mythologie du récit, avec les 8 pages du journal de bord du Rosenkreutz, les 2 pages consacrées au peuple antédiluvien qui dominait la Terre et qui adorait Shub-Ur-Kur. Cela le conduit également à découper son récit en 2 chapitres : (1) Le testament du docteur Nulpart, (2) Celui qui dort sous les eaux. En cours de route, le lecteur relève également un ou deux autres clins d'œil : Jérôme Doutendieu qui revêt un scaphandre pour une descente en profondeur qui rappelle celle de Tintin dans Le Trésor de Rackham le Rouge, une partie de cartes dans un troquet de Marseille rappelant celle de Marius (1929) de Marcel Pagnol, une boutique d'antiquaire très encombrée, avec une réplique miniature de bateau dans une bouteille évoquant un autre album de Tintin. À chaque fois, ces références sont parfaitement intégrées à la narration, et le lecteur qui ne les connaît pas ne perd pas pied dans l'intrigue. Celle-ci repose sur la résurgence du culte voué à Shub-Ur-Kur, ainsi que sur la récupération du mystérieux vestige archéologique. L'amateur de créatures fantastiques et de culte maléfique est en terrain connu et apprécie la capacité du dessinateur à donner une forme bizarre et inquiétante à cette divinité d'une autre ère, entre trilobite et limule. L'ambiance de la cave humide et à moitié inondée par l'eau est moisie à souhait, la lecture au coin du feu est à la fois confortable et inquiétante. Le temple immense dressé pour le culte à Shub-Ur-Kur évoque les pyramides aztèques et leurs sacrifices humains. L'intérieur du Tunnel du Rove constitue un environnement fermé, propre à générer une sensation de claustrophobie du fait de l'absence d'échappatoire.

Pour ses personnages, Didier Savard a trouvé le juste équilibre entre la ligne claire et les exagérations de Jacques Tardi. Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu sont montrés comme deux individus d'une trentaine d'années, (Jérôme étant peut-être plus jeune que Dick, dynamiques et élancés. Les marins du Rosenkreutz sont affligés d'une trogne qui laisse supposer qu'ils ne sont pas très futés, enfermés dans des croyances où les superstitions ont la part belle. La barbe du docteur Grottendiche impressionne par sa longueur et sa forme en trapèze. Les adorateurs de Shub-Ur-Kur valent le déplacement. Savard a pris la peine d'introduire un personnage féminin, Alice Berg, sympathique et qui ne fait pas que de la figuration, mais qui n'échappe pas au rôle de demoiselle en danger, élégante, sans être sexualisée. Son mode de représentation des personnages lui permet de très bien réussir les expressions d'effroi ou de grotesque. Le lecteur se souviendra longtemps de la tête de l'antiquaire noyé dans son aquarium au sous-sol, ou de l'apparence parodique d'Ange-Gabriel Bellaparte.


En se lançant dans cet ouvrage, le lecteur pénètre dans une solide reconstitution des différents environnements, dans une intrigue qui se nourrit d'un pan de littérature du dix-neuvième siècle et de sa descendance du début du vingtième siècle, ainsi que d'autres éléments culturels du vingtième siècle. Didier Savard n'a rien perdu de sa capacité à raconter une aventure l'enquête progresse régulièrement avec des éléments variés, comme un journal de pilotin, un cambriolage nocturne, une visite dans une basilique, une plongée sous-marine, un incendie, un dîner à haut risque avec un responsable du crime organisé, et encore une visite dans un campement de vagabonds dans une région sauvage. La narration est ainsi faite qu'il est possible de lire ces péripéties au premier degré, comme d'y voir un exercice postmoderne très réussi où l'auteur sait mettre à profit des éléments culturels identifiés, avec quelques touches d'humour, aboutissant à un récit très savoureux. Il peut aussi se voir comme un commentaire sur le genre littéraire de l'aventure, à la fois du point de vue de la forme (journal de bord, évocation de mythes oubliés, action spectaculaire) que sur le fond (événements passés dont il est difficile d'établir l'authenticité, mythe généré par une époque avec ses spécificités socioculturelles, exotisme d'endroits inconnus).

Avec ce cinquième tome, Didier Savard progresse encore dans sa narration. Il sait mettre à profit aussi bien des mythes que la dimension touristique des environnements parcourus par ses personnages. Le lecteur prend autant de plaisir à suivre le déroulement de l'enquête, qu'à découvrir des endroits pittoresques, à croiser des individus singuliers et à observer des pratiques grotesques, entre horreur et humour.


jeudi 29 août 2019

Dick Hérisson, tome 2 : Les Voleurs d'oreille

Nageant dans le formol, il y avait une oreille.

Ce tome fait suite à
L'ombre du torero (1984). La première édition date de 1985, regroupant les pages prépubliées dans Charlie Mensuel, du numéro 33 au 37, en 1984/1985. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 1 qui regroupe les 5 premiers tomes. Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié.

Au pont de Langlois à Arles, un matin de septembre 1930, un groupe de quatre femmes vient laver du linge à la rivière. L'une d'elle se met juste sous le pont et des gouttes de sang viennent tâcher sont drap. Dans les locaux de la police, le commissaire vitupère contre ses troupes qui n'ont pas le moindre début de piste, alors qu'il s'agit du huitième cadavre à qui l'assassin a tranché l'oreille gauche. À Paris, Dick Hérisson reçoit une lettre de son ami journaliste Jérôme Doutendieu qui lui propose de venir passer quelques jours à Arles pour enquêter sur cette affaire. Il se dit qu'il peut bien laisser de côté l'affaire des bijoux de la comtesse Gorodiche, pendant quelques jours. Arrivé sur place, Doutendieu l'emmène directement sur les lieux du premier crime : au pied de l'abbaye d'Arles. Ils entendent des cris : le berger Prosper est en train d'administrer une correction à Mathias Unheimlich, 18 ans et bossu. Il est repris par Pandora Sporghersi qui lui indique qu'il a outrepassé sa place.

Pandora Sporghersi repart en automobile (une Bugatti) avec Mathias Unheimlich. Prosper explique à Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu que la famille Unheimlich possède le mas Calu tout prêt d'ici et que Mathias y vient souvent et s'en prend à ses bêtes. Il ajoute que Pandora Sporghersi exerce une influence néfaste sur Mathias. Le lendemain, Dick Hérisson va rendre l'arc de Mathias à sa mère dans leur demeure. Madame Unheimlich le reçoit dans son salon. Elle veut l'engager pour trouver le responsable des meurtres avec coupage d'oreille, et lui suggère qu'il serait de bon ton que l'assassin appartienne à une basse classe sociale, parmi les étrangers, les nomades, les voyous. Dick Hérisson prend congé d'elle froidement, en lui expliquant qu'un crime est un crime et qu'il lui importe de trouver le véritable assassin. Le lendemain, Pandora Sporghersi emmène Mathias Unheimlich au cirque. Devant la cage du tigre, il profite de son inattention pour sortir une sarbacane et tirer sur le tigre. Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu viennent eux aussi pour assister à la représentation, mais surtout pour surveiller Sporghersi et Unheimlich. Alors qu'un funambule fait du monocycle sur une corde tendue au-dessus de la cage aux lions, Mathias ressort sa sarbacane et tire sur le funambule. Déstabilisé, celui-ci tombe dans la cage aux lions et se fait attaquer par les félins.


Le premier tome de la série faisait déjà montre d'une personnalité narrative particulière, proposant une enquête dans la région d'Arles, mené par un détective privé, avec une ambiance un peu étrange rendant hommage à Harry Dickson de Jean Ray (1887-1964). Le lecteur revient pour ce deuxième tome avec un horizon d'attente assez bien délimité : une enquête sur des crimes bizarres, aux alentours de 1930. Il est comblé dès la première page, avec le pont de Langlois et le sang qui tombe sur le drap blanc dans une mise en scène macabre très réussie. Par la suite, l'auteur lui en donne pour son argent avec l'abbaye de Montmajour, l'église saint Trophime, la nécropole des Alyscamps, le pont de Trinquetaille. À nouveau, le lecteur peut observer le soin que Didier Savard apporte pour dessiner les éléments architecturaux, des bâtiments classés aux façades anonymes de la ville. L'enquête progresse de manière organique dans la ville d'Arles, totalement intégrée à l'histoire de la ville. La mise en couleurs de Sylvie Escusdié est plus naturaliste que pour le premier tome, et elle transcrit avec justesse la qualité lumineuse du mois de septembre dans cette région.

L'artiste investit également beaucoup de temps dans la représentation des autres éléments. Le lecteur peut constater que l'aménagement des rives du canal de navigation est conforme à la réalité, le talus herbeux comme l'escalier permettant de descendre au niveau de l'eau. Le dossier à sangle posé sur le bord du bureau du commissaire semble tout droit sorti d'un catalogue de fourniture de bureau. La décoration du salon des Unheimlich repose sur des mobiliers et des bibelots d'époque ; le lecteur peut même admirer les tableaux au mur. Au fil des séquences, il peut prendre le temps de regarder les roulottes du cirque, d'admirer la chaire dans l'église, de regarder la décoration du café où s'installent Hérisson & Doutendieu, de laisser errer son regard dans la galerie de la faculté de médecine, de contempler l'aménagement intérieur tape-à-l'œil de l'hôtel du Lotus Bleu. L'époque et le lieu de l'enquête ne sont pas de vagues prétexte : l'auteur consacre beaucoup de temps (l'équivalent du budget) pour une reconstitution historique fidèle et nourrie, que ce soit pour les décors ou pour les tenues vestimentaires.


Le lecteur observe que l'artiste a choisi un parti pris un peu différent pour les personnages. Leur tenue vestimentaire est représentée avec la même approche naturaliste et le même souci d'une reconstitution fidèle. Par contre, les mains et les visages sont représentés de manière plus simplifiée. Les yeux, le nez ou la bouche peuvent être représentés d'un simple trait. Du coup, les visages oscillent entre naturalisme et caricature : Doutendieu et sa houppette (plus longue que celle de Tintin), Hérisson avec son nez aquilin, Mathias avec son visage bouffi, la comtesse Unheimlich et son visage très allongé et très étroit, Pandora et sa coupe garçonne. Ce choix permet de faire porter plus de personnalité aux visages, et de faire ressortir les personnages par rapport aux décors, leur donnant ainsi plus de vie. Ce mode de représentation permet également de rester cohérent en exagérant certaines expressions de visage, par exemple lorsque le coupable pérore devant un individu ligoté sur une chaise, pour expliquer ce qui justifie une série de crimes avec vol d'une oreille.

En se plongeant dans cette histoire, le lecteur constate que l'enquête policière menée par Hérisson & Doutendieu s'avère d'autant plus intéressante qu'elle s'intègre dans l'environnement où elle se déroule, et que celui-ci participe au mystère et aux motivations du tueur. Il ne s'agit pas de découvrir un tueur générique opérant là parce que l'auteur connaît bien la région, mais de trouver un assassin dont les motivations sont organiquement liées au lieu et à son histoire. Cette affaire n'aurait pas pu se dérouler dans une autre ville. Pour dérouler son enquête, Didier Savard a choisi une trame narrative chronologique. Sur 46 pages de bande dessinée, Dick Hérisson est présent dans 38 pages. Il n'apparaît pas dans les 2 premières qui servent de prologue. Pour les 6 autres, le lecteur suit une phase de l'enquête menée par Jérôme Doutendieu. D'une certaine manière, le scénariste joue franc jeu avec le lecteur, lui faisant découvrir l'enquête en même temps que le personnage principal. Bien sûr, le scénariste connaît auparavant le dénouement et l'identité du coupable. Le lecteur se prête volontiers au jeu de bâtir des conjectures, tout en sachant très bien que l'auteur distille les indices comme bon lui semble, sans obligation contractuelle de faire en sorte que le lecteur puisse réellement trouver par lui-même. Au final, Didier Savard s'est montré honnête avec son lecteur et a conçu une motivation originale et élégante pour son meurtrier.


En découvrant le titre de ce tome, le lecteur sait bien qu'il s'agit pour l'auteur de l'intriguer avec une accroche sensationnaliste et mystérieuse. Effectivement, l'enquête a pour objet une série de meurtres sordides, l'œuvre d'un cerveau dérangé. Didier Savard sait très bien jouer avec ces conventions de genre, pouvant se montrer très cruel avec la mort grotesque du funambule dévoré par les lions. Il sait aussi confronter des personnages à des éléments réalistes dérangeant : Jérôme Doutendieu se retrouvant face aux professionnelles du Lotus Bleu qui pensent qu'il vient pour une passe, la tenancière de l'établissement qui est posée et intelligente (à l'opposé d'un portrait caricatural), l'homélie du curé jouant sur les bas instincts de la foule, le raisonnement dérangé du criminel. Sous une apparence relativement gentille de récit de genre, se dissimulent de réels comportements déviants par rapport à la norme, certains réprouvés par la morale mais tolérés (la prostitution), d'autres toxiques pour les individus et la société (la maladie mentale conduisant au meurtre).

Sous des dehors de bande dessinée très traditionnelle et un peu sage, jouant sur le sensationnalisme de son titre, le lecteur retrouve les 2 héros (Hérisson & Doutandieu) un peu lisses (certains diraient fades ou stéréotypés) pour une nouvelle enquête. Comme dans le premier tome, les meurtres sont indissolublement liés au contexte de la région et de l'époque, et la reconstitution des lieux est impeccable. Mieux que dans le premier tome, l'enquête est plus organique et naturelle, et les meurtres sont plus horribles et mieux motivés. Didier Savard raconte une histoire policière en phase avec la société de l'époque, les meurtres devenant l'expression de ses pulsions refoulées.


mercredi 12 juin 2019

Une aventure de Dick Hérisson T01 L'ombre du torero

Et j'oserais même affirmer qu'il est mort de peur.

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre qui en compte 10. La première édition date de 1984, regroupant les pages prépubliées dans Charlie Mensuel, du numéro 21 au 26, en 1983/1984. Il a été réédité dans Dick Hérisson - édition intégrale volume 1 qui regroupe les 5 premiers tomes. Il a été réalisé par Didier Savard, pour le scénario, dessins et encrage, avec une mise en couleurs réalisée par Sylvie Escudié.

En novembre 1929, en Camargue, 5 hommes sont penchés sur le cadavre d'un autre étendu par terre. En présence d'un autre inspecteur, d'un gendarme, et du détective Dick Hérisson, l'inspecteur Caragnoux demande au médecin légiste ce qu'il peut dire. Ce dernier lui indique que le décès remonte aux premières heures de la nuit, vers onze heures, minuit, et que l'homme a succombé à une crise cardiaque, voire qu'il est mort de peur. Le défunt est le docteur Batistin Billardot, bien connu à Arles. Dick Hérisson indique en réponse à une question de l'inspecteur qu'il a dû s'arrêter ici du fait de son réservoir vide. L'agenda du médecin révèle que son dernier client fut le Baron de Segonnaux, propriétaire de manades, d'actions dans le chemin de fer, et des usines de sel du Salins. Hérisson remarque des empreintes de taureau à proximité de la voiture du docteur. L'inspecteur Garagnoux se fait conduire en voiture par le gendarme, jusqu'à la demeure du Baron, accompagné par Hérisson. Ils y sont accueillis par le majordome Cyprien qui les mène jusqu'au propriétaire de la demeure. Ils lui apprennent le décès du docteur, ce qui ne surprend pas trop le baron, vu l'état éthylique chronique du docteur. Hérisson commence à parler des empreintes de taureau, ce qui fait que le Baron marque le coup. Sur ces entrefaites, arrivent Jean Verdier et sa femme Élisa. Au cours de la conversation, cette dernière laisse échapper qu'elle connaissait le docteur depuis septembre 1925.


L'inspecteur et le détective prennent congé du Baron et de son gendre. L'inspecteur dépose Dick Hérisson à son hôtel à Arles. À sa grande surprise, alors qu'il est en train de prendre une bière à table, arrive son ami Jérôme Doutandieu, journaliste au Petit Provençal. Hérisson raconte à son ami l'objet de son enquête et lui demande ce qu'il sait d'Élisa, la fille du Baron. Il se souvient vaguement qu'elle avait été mariée à Pedro Espargo, un toréro, contre l'avis de son père, Espargo étant décédé lors d'un combat dans l'arène en septembre 1925. Hérisson raccompagne son ami au journal, et va lui-même faire un tour à la bibliothèque pour retrouver la coupure de presse relatant le décès du toréro. Il y découvre qu'il avait été pris en charge par le docteur Billardot après avoir été blessé par un taureau. Le lendemain matin, Hérisson est réveillé dans sa chambre par l'inspecteur Garagnoux qui lui apprend la découverte d'un deuxième cadavre, la voiture de Jean Verdier ayant été accidentée. Le corps de Verdier n'a pas été retrouvé ; seul le corps de son chauffeur était à proximité. Ils vont annoncer la nouvelle au Baron Segonnaux. Sa fille les attend sur le pas de la porte et leur indique que son mari est vivant et qu'il vient de téléphoner. Se sachant observée, elle donne rendez-vous le lendemain à Hérisson dans le musée Arlésien (Museon Arlaten) à quinze heures.


En voyant le nom du personnage principal, le lecteur pense tout de suite à Harry Dickson, un détective américain recréé par Jean Ray (Raymond Jean Marie De Kremer, 1887-1964) dont il a écrit 103 nouvelles sur les 108 publiées. Le lecteur retrouve effectivement l'archétype du détective privé, sans beaucoup de personnalité, avec une capacité de déduction supérieure à celle des inspecteurs de police officiels, et menant des enquêtes sur des crimes sordides. D'ailleurs s'il y prête un peu attention, il se rend compte que Didier Savard intègre régulièrement des clins d'œil à d'autres auteurs comme Gaston Leroux (1868-1927, créateur de Joseph Joséphin en 1927, dit Rouletabille), à Frédéric Mistral (1830-1914, écrivain et prix Nobel de Littérature), au personnage de Demaesmeker (en référence à De Mesmaeker, personnage créé par André Franquin), Jacques Tardi, ou encore Alfred Hitchock (1899-1980, apparaissant sur le quai de la gare dans la planche 43). S'il est familier de ces références, le lecteur est en terrain connu : une enquête où un détective privé collabore avec facilité avec la police, pour découvrir un coupable dans un meurtre dont l'apparence laisse présager l'intervention d'un phénomène surnaturel. Effectivement le doute plane rapidement sur le retour d'entre les morts du toréro Pedro Espargo (Est-il bien mort ?), et sur les capacités du taureau, un personnage citant explicitement Le chien des Baskerville (1902) de Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930).


Didier Savard débute directement par la découverte du cadavre dans la première page, et par la possibilité d'une créature surnaturelle dès la page 2. L'enquête se déroule de manière conventionnelle en allant voir les personnes qui ont croisé le docteur, dont son dernier client. Dick Hérisson ne fait jamais usage de la force, il ne s'agit pas d'un polar hard-boiled. Il se rend à la bibliothèque, au musée pour recueillir plus d'informations. Il écoute ce que disent les uns et les autres. De manière inattendue, l'auteur adjoint un compagnon à son personnage principal, et le journaliste Jérôme Doutendieu s'avère tout aussi perspicace que Hérisson, participant activement à l'enquête, n'étant pas cantonné au rôle de faire-valoir, ou de confident. L'enquête amène les personnages chez un notable riche et puissant, pour faire connaissance avec lui, sa fille et son gendre. L'auteur ne se brosse pas un portrait psychologique de ces individus, et ne se livre pas à une analyse sociologique. Il est apparent que son scénario repose entièrement sur l'intrigue et sur la mécanique de l'enquête, sans l'ambition d'un polar qui agirait comme le révélateur d'un milieu social.


Les personnages se présentent avec des caractéristiques qui les rendent aisément identifiables : forme du visage et coiffure, tenue vestimentaire, morphologie. L'artiste leur apporte une certaine élégance, que ce soit les toilettes d'Élisa Verdier, ou les costumes d'époque pour les hommes. Il épure leur visage, façon ligne claire. Il a tendance à simplifier également les expressions de leur visage, qui donnent une sensation de jeu d'acteur un peu emprunté, pas tout à fait naturel. Les postures et les mouvements sont plus réalistes. Rapidement le lecteur se rend compte que la représentation épurée des personnages tranche avec la finition plus détaillée des décors. Même si le choix des couleurs est parfois déconcertant, donnant une impression un peu criarde, il constate que Savard a soigné la décoration du salon du Baron Segonnaux. Dans la planche 7, il admire la qualité du rendu de la façade de l'hôtel dans lequel séjourne le détective, ainsi que la statue sur la place devant, celle de Frédéric Mistral, et les modèles de voitures, ainsi que la forme des chaises à l'intérieur.


Effectivement, tout du long de ce tome Didier Savard s'investit pour représenter avec minutie les différents endroits. Ainsi, le lecteur peut admirer l'architecture de la façade du journal de Doutendieu, celles du musée Arlésien qui existe vraiment, son aménagement intérieur avec ses poutres apparentes, la cour de l'hôpital Van Gogh à Arles, les baux de Provence vus d'en bas, les pierres tombales du cimetière, ou encore une usine désaffectée à l'écart, une belle locomotive sortant de la gare d'Arles et passant sous un portique métallique avec 2 colonnes en pierre de chaque côté et une statue de lion sur chacune. De temps à autre, il tique un peu sur le choix des couleurs, souvent naturalistes, mais donnant l'impression de combiner plusieurs intensités lumineuses différentes. Il est possible d'y voir une intention d'introduire une sensation d'étrangeté, mais alors elle n'est pas assez assumée. Si l'intrigue ne rend pas compte d'une dimension sociale ou historique, les paysages sont à l'opposé d'environnements génériques et inscrivent le récit dans un lieu précis et concret, donnant l'impression au lecteur de pouvoir le visiter, ou de retrouver des lieux qu'il a déjà visités.


Dès ce premier tome, la personnalité de l'auteur transparaît dans l'histoire. Il affiche ses références en toute transparence, rendant hommage aux auteurs de romans policiers français et belge, avec une pointe de Conan Doyle. Il déroule une histoire de facture classique, à base d'entretiens de quelques personnes de l'entourage de la victime. Il recrée une époque, en représentant les tenues et les véhicules d'époque, effectuant une reconstitution historique honnête, sans verser dans le roman historique. Il ménage le suspense quant aux méthodes du criminel, laissant la bride abattue à l'imagination du lecteur s'il souhaite se prêter au jeu de savoir si les crimes sont purement matérialistes, ou si un élément surnaturel a pu entrer en jeu, tout en donnant une réponse claire et tranchée à la fin. Le lecteur peut être étonné par la répartition des rôles entre Dick Hérisson et Jérôme Doutendieu en cours de récit. Il finit même par se demander si ce Jérôme a quelque chose à voir avec Jérôme K. Jérôme Bloche d'Alain Dodier, pourtant apparu 2 ans plus tard en 1985. Si l'enquête n'agit pas comme un révélateur social ou psychologique, les dessins emmènent le lecteur dans une visite guidée de la région, avec une qualité d'immersion inattendue.