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vendredi 10 janvier 2020

50 nuances de Grecs - tome 2

On n'imagine jamais très loin.

Ce tome fait suite à 50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies (2017) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant pour apprécier celui-ci. La première édition date de 2019. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur cinquième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015), et le tome 1 paru en 2017.

Ce tome se présente sous la forme de 31 entrées, chacune consacrée à un personnage mythologique ou un thème de la mythologie grecque différent. À l'exception d'une occurrence, chaque entrée comprend un gag sur la page de gauche, réalisé par Jul, et un texte rédigé par Charles Pépin développant le mythe sur la page de droite, souvent avec un lien direct avec le gag. La seule exception est l'entrée consacrée aux oracles qui commencent par un gag en 2 pages et se poursuit avec un texte sur 2 pages. Toison d'or - 2 citoyens sont en train de discuter à propos de la Taxe Déesse, l'impôt sur la Foudre, la réduction des inégalités hommes/dieux, pendant que Jason et les Argonautes sont en train de manifester. Le texte développe la notion de l'esprit tragique, des choses qui obéissent au destin, à l'ordre du Cosmos, aux décisions de dieux capricieux. Pégase - Un homme pas comme les autres est venu demander un autographe à Pégase. Le texte évoque la manière dont Pégase allie la puissance sexuelle du cheval à la légèreté asexuée de l'oiseau, l'enracinement dans la terre et l'élévation vers le ciel. Tantale - Un citoyen décrit à un autre citoyen le supplice de Tantale : attaché à moitié immergé dans un fleuve sous un arbre fruitier.

Hector - 2 soldats planqués dans le cheval de Troie attendent que le cheval soit accepté et emmené à l'intérieur de l'enceinte fortifié. Le texte évoque le statut de héros d'Hector, tout en attirant l'attention sur le fait qu'Hector est un héros différent, défini autant par son héroïsme que par son ancrage dans une quotidienneté, une vie de famille, une cité. Apollon - Apollon se tient debout devant son avocat installé à son bureau, passant en revue ses caractéristiques socialement inacceptables. Le texte explique qu'Apollon est un des Olympiens les plus ambigus : le dieu de la beauté, de la musique et de la poésie cache bien son jeu. Le tragique grec - Pénélope apporte du tzatzíki à Hector et Ulysse en leur expliquant que ça fait partie du régime crétois. Le texte explique que Pénélope incarne la possibilité d'une sortie du tragique, mais que cette pensée du tragique est la grande invention de la mythologie grecque. Hermaphrodite - Hermaphrodite est en train de prendre un bain de mer avec une copine qui ne comprend pas ce qu'il veut dire en parlant de faire son coming-out auprès de ses parents. Le texte propose de s'interroger sur ce que l'on voit quand on se tient devant la sculpture éblouissante de l'Hermaphrodite endormi, dont il est possible de contempler une copie au Louvre, et dont l'original aurait été sculpté par Polyclès.



Il s'agit du cinquième tome réalisé par le tandem Jul et Charles Pépin : le lecteur sait donc à quoi il peut s'attendre : les gags de Jul et les présentations de Charles Pépin. À l'évidence, les planches de Jul offrent une gratification plus immédiate : rapidité de la lecture d'une bande dessinée, plaisir de la caricature, humour du gag, titre référentiel. L'humoriste est en pleine forme du début jusqu'à la fin. Le lecteur commence par sourire du jeu des rapprochements avec les titres ou des jeux de mots qu'ils constituent. Jul évite de déformer des références trop pointues, de manière à ce que chaque lecteur puisse les identifier : mon truc en plumes (chanson de Zizi Jeanmaire), Manger-bouger.fr (le site gouvernemental), Un, deux, trois sommeil (déformation du jeu d'enfant), Eyes wide shut (emprunt direct du titre du film de Stanley Kubrick). Ses jeux de mots lient une expression du langage courant avec le fil directeur de son gag : la toison du plus fort (associant la raison avec la Toison d'Or), Plan à Troie (renvoyant à la ville mythologique), Sortie de boîte (pour le mythe de Pandore et son coffret).

Avec des titres aussi réussis, le lecteur plonge avec un plaisir anticipé dans la bande dessinée, très tenté de lire tous les gags, et de remettre à plus tard les textes de Charles Pépin. De ce point de vue, l'association entre bédéaste et philosophe pourrait donner l'impression que les gags deviennent l'attrait principal de l'ouvrage. En les lisant, il apparaît que Jul est toujours un aussi bon caricaturiste. Le lecteur peut s'amuser à regarder les traits tracés pour représenter les visages et se dire que ça ne rime à rien : yeux trop grands, des points noirs pour l'iris, bouche ouverte en forme de fer à cheval, chevelure griffonnée à la va-vite, on n'est pas dans un registre réaliste. Pourtant s'il ne considère que l'impression générale, il voit des visages incroyablement expressifs, tout différenciés, d'une justesse remarquable. Il peut se livrer à la même considération en ce qui concerne la morphologie de chaque individu, à commencer par les mains à 4 doigts, les bras trop fins, le coude pas toujours marqué, les doigts de pied trop gros, etc. Il n'empêche que le langage corporel est juste et parlant. En outre, ces exagérations permettent de mettre sur le même plan graphique des êtres humains normaux et des créatures comme un cheval ailé, ou Argos Panoptès avec ses yeux surnuméraires, les Hécatonchires avec leurs bras trop nombreux, ou encore des divinités éloignées de l'humanité comme les Érinyes, mais aussi la turgescence de Priape (tout en restant tout public).


Le lecteur ne boude donc pas son plaisir à sourire et rire des gags aux dépens des dieux. Il éprouve une pointe de déception à voir les argonautes autour d'un rond-point (décalquage premier degré des gilets jaunes, pour un rapprochement facile), à découvrir l'identité de l'admirateur de Pégase (un autre rapprochement facile). Les 2 gags suivant passent à un autre niveau, à la fois par la mise en scène et par la chute. Régulièrement, Jul parvient à effectuer un rapprochement incongru et très pertinent avec la divinité grecque ou l'élément mythologique, et un aspect de la société moderne, créant la rupture humoristique qui fait mouche. Le lecteur n'est pas près d'oublier le rapprochement entre la boîte de Pandore et une box pour la télé, ou entre Charybde & Scylla et les embarcations des réfugiés. Les gags de Jul remplissent leur office, liant mythologie et fait de société ou actualité, générant souvent une résonance éclairante, et un décalage comique. Néanmoins, les gags seuls ne suffisent pas à donner sa valeur à l'ouvrage.

Dans le premier tome, Charles Pépin avait également choisi 31 personnages mythologiques et thèmes, proposant des commentaires et analyses oscillant entre philosophie et sociologie, parfois psychanalyse, en faisant ressortir à plusieurs reprises la spécificité de ces mythes préchrétiens. Dans ce deuxième tome, le lecteur retrouve plusieurs figures mythologiques déjà apparues dans le premier : Zeus, Jason, Pénélope, Pégase, Icare. Il en découvre plus de nouveaux : Tantale, Apollon, Terpsichore, Argos Panoptès, les Hécatonchires, les Érinyes. Il n'y a donc pas d'effet de redite. Il retrouve effectivement cet éclairage préchrétien qui permet de mieux voir apparaître les idées ou les valeurs tenues pour des évidences, mais qui n'ont pas existé de tout temps. À ce titre, la première entrée sur Jason et les Argonautes fait très fort en présentant l'espoir comme la marque du faible, les lendemains qui chantent comme une chimère. Au fil de ces 31 entrées, l'auteur aborde des thèmes divers et variés : les limites de l'imagination, penser la différence, la mémoire comme condition de la civilisation, l'âge d'or doux comme l'ennui, le phallocrate impotent, les réseaux sociaux, le mouvement de l'Histoire, l'apprentissage de la maîtrise de soi, le renouvellement de la matière, la nature du temps, la naissance des idées de droit et de démocratie, le sens de l'hospitalité, la frontière entre la sauvagerie et la civilisation. Comme pour le premier tome, le lecteur est plus ou moins intéressé par un thème ou un autre. Il constate que l'auteur continue à établir un lien entre le gag de Jul et son texte, plus ou moins direct, plus ou moins développé. Charles Pépin ne se limite toujours pas à un seul registre, et navigue entre les rappels mythologiques plus ou moins étoffés en fonction de son développement, les considérations philosophiques ou sociales. À chaque fois il propose une lecture originale : le supplice de Tantale renvoie au motif d'un sacrifice, l'état de Priape interroge la relation amoureuse et le besoin de relâchement.

Jul et Charles Pépin réalisent un nouveau tome sur les mythes grecs : nouveaux pour les héros et dieux qu'ils évoquent, nouveaux pour les gags, nouveaux pour les thèmes abordés. D'une entrée à l'autre, le lecteur retrouve la même forme (une page de BD, une page de texte), mais aussi une grande diversité de sujets et de formes d'humour. Il apprécie la richesse du recueil, tout en éprouvant son corollaire à savoir que tout ne l'intéresse pas de la même manière. Il en ressort avec une vision enrichie de la mythologie grecque, de ce qu'elle dit sur les hommes et leur société, avec en prime le sourire.


mardi 19 mars 2019

50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies

L'expérience est un peigne pour les chauves, dit un proverbe chinois.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur quatrième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015).

Comme les autres ouvrages réalisés par ce tandem d'auteurs, celui-ci se présente sous la forme d'un gag en une ou 2 pages, avec en vis-à-vis, ou juste après, un texte sur 1 ou 2 pages. Tout commence avec Zeus lors d'un rendez-vous avec son avocate. Celle-ci passe en revue ses différentes conquêtes et les enfants qui sont nés de ces unions. Elle conclut sur l'ampleur de la pension alimentaire. Le texte en vis-à-vis évoque également les nombreuses amours du roi des dieux, en faisant apparaître ce qu'il en a retiré au-delà du moment de possession d'une beauté éphémère. Pan passe devant le juge pour différents chefs d'accusation : l'affaire du Sofitel de Mykonos, les agapes du Carlton de Delphes, un réseau d'escort-girls. Pan est un dieu ambigu, personnifiant une part de la sauvagerie de l'être humain, avec ses cornes et ses sabots caprins. Mais c'est aussi un dieu qui a participé à la lutte contre les Titans, et a été accueilli au panthéon olympien, reconnaissant ainsi la nécessité de l'existence de danseurs ivres, de la puissance libératrice de l'excès.


Sisyphe a été nommé ministre de l'éducation nationale, et chaque jour il doit recommencer à faire rouler la pierre de la réforme au sommet pour la voir aboutir. Sisyphe n'est pas que la métaphore de l'absurdité de la condition humaine, c'est aussi le symbole du cycle de la vie. Un couple de grecs se rend au centre commercial Parthénon II et observe la faune qui y traîne. Jason et les 49 Argonautes se sont lancés à a recherche de la Toison d'Or, affrontant bien des périls. Mais quel était le sens de leur quête, une forme de recherche pour assouvir un désir non formulé ? Poséidon n'a pas apprécié l'appropriation de son trident par le Club Méditerranée. Poséidon est un dieu ambigu qui peut apporter l'eau indispensable à l'agriculture, comme noyer les humains par un déluge. Au fil de ces quatre-vingts pages, les auteurs mettent également en scène Charon, Thésée, Ulysse, Cronos, Narcisse, Dionysos, les Amazones, Héra, Héraclès, Orphée, Pénélope, Éros, le pouvoir de Zeus, Œdipe, Prométhée, Dédale, les Centaures, Pégase, les Métamorphoses, Icare, Atlas, Athéna, les Cyclopes, Héphaïstos, Achille, Déméter, le Cheval de Troie.


Comme dans les précédents tomes, le lecteur est à la fois attiré par le programme et par les dessins. L'ouvrage promet de (re)découvrir la mythologie grecque sous forme d'articles courts et synthétiques, version digest. Le dessin de couverture réussit à marier une représentation rendant les dieux sympathiques et très humains, à la fois immédiatement reconnaissables, avec un air un peu benêt qui les rend inoffensifs, voire tellement gentillet que la moquerie n'est pas loin. La page au dos de la première de couverture et la page en vis-à-vis forment un trombinoscope reprenant 34 portraits de dieux en gros plans, tous avec une gueule pas possible, dans la même veine caricaturale. Jul réalise donc 24 gags en 1 page et 8 gags en 2 pages. Il mêle allègrement les dieux en tenue antique avec des éléments modernes comme les téléphones portables, les avocats, le supermarché, une tablette, un camion de la fourrière, etc. Une partie de l'humour est générée par ce comique de situation basé les anachronismes. Dans le même ordre d'idée, les situations mises en scène reposent également sur d'autres anachronismes, mêlant panthéon antique et actualité : pension alimentaire, réforme de l'éducation nationale, traversée maritime périlleuse d'immigrés clandestins, selfies, Femen, libéralisation du marché de l'énergie, accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, sites de rencontre, etc.


Comme à son habitude, Jul réalise des dessins aux contours un peu lâches, dans des cases sans bordure. Le lecteur ressent une empathie immédiate avec les personnages représentés, grâce à l'expressivité de leurs visages. Chaque situation donne une impression d'évidence naturelle, alors même qu'il semble n'y a avoir que quelques traits grossiers pour représenter la scène, souvent dépourvue de décor. Pourtant le lecteur reconnaît immédiatement qui il a en face de lui et où se situe la discussion ou l'action. L'artiste impressionne par sa capacité à évoquer et faire s'incarner ainsi des caractères et des lieux en un minimum de traits. Il met en jeu plusieurs registres de comique : de situation, de relations, allant jusqu'à l'absurde ou au comique purement visuel, avec une facilité épatante. Le lecteur en vient à se demander s'il va finalement lire les pages de texte.


Comme dans le deuxième tome sur les philosophes, Charles Pépin fait en sorte que son texte évoque régulièrement le gag imaginé par Jul. Bien évidemment, ce dernier met en scène le dieu ou les personnages dont il est question dans la page en vis-à-vis, mais en plus régulièrement le philosophe reprend une partie de la situation imaginée par l'artiste. Le contenu des textes s'avère différer d'un dieu à l'autre, allant de l'évocation très condensée de l'histoire d'un dieu ou d'un personnage, à une réflexion périphérique sur un de ses aspects, pas forcément le plus connu. Ainsi la page consacrée à Poséidon revient sur de nombreux événements mythologiques qui lui sont associés, sans beaucoup développer leur interprétation. Le lecteur reste un peu sur sa faim, avec un condensé partiel de la mythologie associée à Poséidon, forcément lacunaire et réducteur, et un ou deux jugements de valeur, comme plaqués artificiellement entre 2 événements. À l'opposé, l'article (de 2 pages) sur Dionysos développe essentiellement des réflexions sur sa dimension métaphorique, sans presqu'aucun fait sur sa mythologie, laissant le lecteur novice sur sa faim. De dieu en dieu, le lecteur observe également que Charles Pépin a changé son fusil d'épaule.


Les 3 premiers ouvrages réalisés par Jul & Pépin adoptent une approche philosophique, à la fois en évoquant la vie et les concepts développés par les plus grands philosophes. Ici, il est fait quelques mentions de thèmes philosophiques, mais l'approche est surtout de nature psychanalytique. En cela, cet ouvrage ne respecte pas forcément l'horizon d'attente du lecteur. En fonction des dieux, le lecteur se retrouve plus ou moins intéressé par l'amour comme forme de pouvoir, la nature insaisissable de l'objet du désir, la question des rémanences de sa personnalité après la mort, l'attrait de l'interdit, la dualité entre corps & âme, la figure de l'impair comme symbole de la pensée unique, etc. En fonction de la sensibilité du lecteur, certaines entrées peuvent laisser perplexe, comme celle sur Poséidon, ou celle sur la foudre de Zeus. Au contraire, d'autres peuvent surprendre par leur thème ou leur interprétation inattendue. Par exemple, Charles Pépin ne se contente pas de vulgariser le mythe de Sisyphe pensé par Albert Camus, il en propose une autre interprétation qui vient le compléter. Le mythe de Thésée donne lieu à un développement relatif au triomphe de la raison sur les affects, et celui d'Icare sur la transmission de l'expérience (avec un proverbe chinois en bonus : l'expérience est un peigne pour les chauves). Le lecteur apprécie à des degrés divers cette évocation de la sagesse grecque antique et l'interprétation que peut en faire le philosophe. Il constate la richesse de ces mythes qui se prêtent à plusieurs interprétations possibles.


Néanmoins, dès la première rubrique (consacrée aux amours de Zeus), il relève une petite phrase rappelant une évidence : pas d'amour désintéressé comme chez les chrétiens. La deuxième rubrique ne fait pas référence à la religion monothéiste. Toutefois le lecteur y retrouve une allusion dans le texte consacré à Dinoysos, une autre pour l'amour entre Pénélope et Ulysse. Ces petites remarques discrètes apportent alors une autre dimension à la lecture. Il ne s'agit plus simplement d'une série de gags savoureux basés sur le décalage, et d'évocations plus ou moins détaillées de pans mythologiques avec un éclairage psychanalytique. Il s'agit aussi d'une vision du monde préchrétienne. Les auteurs ne mettent pas cette dimension en avant, mais le lecteur en prend conscience progressivement, ou cela lui revient à l'esprit. Par cette prise de recul, l'ouvrage apporte une perspective inattendue, devenant aussi le révélateur de la transformation idéologique amenée par l'avènement du christianisme, par la réduction opérée par l'idéologie de cette religion, tant sur le plan moral que sociétal.


S'attendant à un ouvrage similaire aux précédents réalisés par Jul & Charles Pépin, le lecteur est à la fois conforté et déstabilisé. Il retrouve la forme des 2 tomes sur les philosophes, 1 page de BD avec 1 page de texte en vis-à-vis, ou 2 pages de BD suivies de 2 pages de texte, chaque entrée se focalisant sur un dieu ou un personnage différent. Il est aussi pris au dépourvu par une orientation plus psychanalytique que philosophique, et par des textes où la répartition entre informations mythologiques et considérations sociales et psychologiques varient fortement de l'un à l'autre. Il lui faut également un peu de temps pour prendre conscience que cet ouvrage propose d'examiner des points de vue préchrétien, faisant ainsi ressortir des façons de penser tellement habituelles qu'elles en paraissent objectives. 4 étoiles pour une approche au dosage fluctuant d'une entrée à l'autre.



samedi 24 février 2018

Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes

Survivre ou vivre au travail ?

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2013, écrit par le philosophe Charles Pépin, avec des pages de BD réalisées par Jul. Ce tome est sorti entre La planète des sages, tome 1 (2011) et La planète des sages, tome 2 (2015).

Le tome commence par un organigramme de la société Cogitop, comprenant 34 philosophes, affectés aux différents services comme le comité de direction, le service des ressources humaines, la comptabilité, le service de reprographie, ou remplissant des fonctions comme chargé de clientèle, juriste, contrôleur de gestion, délégué syndical, etc. L'ouvrage est structuré sur une alternance de 2 pages de bandes dessinées de Jul, suivies par 2 pages de texte de Charles Pépin (bénéficiant d'un petit dessin en haut de la première page).

C'est l'histoire d'un stagiaire nommé Kevin Platon qui arrive dans les locaux de l'entreprise Cogitop pour y effectuer un stage. Cogitop est une entreprise prestigieuse de communication. Il est accueilli par Jean-Claude Socrate, l'un des cadres de Cogitop. Socrate commence par présenter La Gaffe au responsable du personnel (Lionel Nietzsche) qui essaye de lui refourguer son bouquin (Par-delà le bien et le management). Puis il lui demande d'aller lui chercher un café à la machine à café. C'est Jean-Jacques Rousseau qui le conduit jusqu'à son poste de travail. Par la suite, le jeune stagiaire découvre le monde de l'entreprise, du système de vidéosurveillance (sous la responsabilité de Michel Foucault), au bourrage papier de la photocopieuse, en passant par la secrétaire peu commode (Thérèse d'Avila) du patron (Jean-Philippe Dieu) inaccessible. Le stage se déroulera jusqu'à un pot organisé par le chef, et le retour à la mise à disposition sur le marché du travail.

Il faut bien le reconnaître le lecteur est d'abord attiré par les pages de bande dessinée, faciles à lire, drôles et enlevées, fournissant un point d'entrée accessible et divertissant dans un ouvrage au thème austère et peut-être même inquiétant. S'il a déjà lu un tome de la Planète des Sages, il connaît déjà les points forts de l'écriture de Jul. Cet artiste dispose d'un talent quasi surnaturel pour capturer l'apparence des individus qu'i représente, en exagérant les caractéristiques de leur visage jusqu'à la caricature, tout s'appropriant leur représentation iconique passée dans l'imagerie populaire. Impossible d'oublier la moustache de Friedrich Nietzsche après avoir lu cet ouvrage (et ses sourcils).



L'enjeu pour Jul est assez complexe puisqu'il doit à la fois fournir une trame narrative s'étendant sur l'ensemble de l'ouvrage, et servir de support pour les pages de texte. Dès les premières séquences, il apparaît comme une évidence que les 2 auteurs ont collaboré de manière très étroite. Dans un premier temps, le lecteur du haut de sa suffisance présomptueuse se dit que Jul a largement aidé Charles Pépin, en lui écrivant ses titres, et en lui passant une ou deux blagues par chapitre. Il se fait également la remarque que Pépin lui a rendu la pareille en lui procurant des petites phrases, ou une idée majeure par philosophe pour ses pages de bandes dessinées. Indépendamment de la réalité de cet échange de bons procédés, le résultat final est bien plus intégré qu'un simple coup de main de l'un pour la partie de l'autre. Les pages de BD racontent autant de moments de l'expérience professionnelle du stagiaire (la machine à café, la photocopieuse, les pots, l'utilisation des ressources de l'entreprise à des fins personnelles), dans lesquelles chaque rencontre avec un autre employé / philosophe éclaire cette pratique de manière naturelle. De la même manière, les pages de texte construisent sur la base des 2 pages de BD précédentes, pour analyser cette pratique à a lumière de plusieurs courants de pensée.

En ce qui concerne les pages de BD, Jul commence par utiliser une structure rigoureuse de 8 cases par page, 4 rangées de 2. Par la suite, il s'autorise des variations fondant 2 cases en une seule sur une ou plusieurs rangées. Il commence par détourer chaque case par une bordure tracée à main levée, mais assez régulière, puis s'affranchit de ces bordures dès la page 13, laissant les dessins juxtaposés les uns à côté des autres, sans séparation matérialisée par un trait. Ces pages de BD s'inscrivent dans le registre de la comédie de situation, reposant essentiellement sur les dialogues. L'artiste conçoit donc ses cases en conséquence, privilégiant les personnages et leur langage corporel.

Les décors et les accessoires ne sont donc représentés que de manière sommaire, et quand il y a interaction avec les personnages. Cette approche graphique permet de focaliser l'attention du lecteur sur la famille de l'objet ou sa fonction, plutôt que sur une marque particulière. Ainsi il reconnaît sans difficulté l'objet photocopieur, sans pouvoir en identifier le modèle ou la marque, encore moins les différentes options. Il en va de même pour la machine à café ou le dérouleur de papier toilette (séquence saugrenue de Descartes sur les toilettes). Dans le même ordre de simplification, le lecteur reconnaît immédiatement l'écran, la souris et le clavier, même si ce dernier ne comprend qu'une quinzaine de touches, grossièrement délimitées par des gros traits rapides.



Il y a beaucoup d'humour, dans des registres de comique différents. Il y le gag en fin de séquence qui peut reposer sur un jeu de mots (la période d'essais, de l'employé Montaigne), sur un comportement (le coup de pied de Nietzsche pour faire redémarrer la photocopieuse), une référence culturelle décalée (Diogène entamant une chorégraphie en s'exclamant Gangnam Style), une interprétation au premier degré d'une expression (Jacques Derrida se livrant à une déconstruction du photocopieur, en le démontant). En y prêtant attention, le lecteur se rend compte que l'artiste a également disséminé quelques gags visuels, comme l'affiche présentant l'employé du Moi (à savoir Sigmund Freud, page 6).

Chacune de ces 22 séquences de 2 pages dépasse le simple dispositif du gag, ou de la chute comique à la dernière case. Jul réalise des gags drôles, tout en établissant la trame narrative, basée sur la découverte d'employés de l'entreprise, ou de situation de travail. De séquence de BD en séquence de BD, il aborde différentes situations de travail de bureau. La mise en situation correspond à une société de prestations intellectuelles, il n'y a pas de tâches manuelles, ou artisanales, ni de fabrication d'un produit matériel. Il y a également une forme discrète de progression narrative, puisqu'au fur et à mesure certains employés font référence à des situations déjà vues, ou à d'autres employés déjà rencontrés. Il y a une forme de clôture puisque l'ouvrage se termine avec la fin du stage de Kevin Platon, dans des circonstances un peu particulières. L'intérêt principal de l'ouvrage ne réside pas dans son intrigue, mais elle n'est pas totalement inexistante. Jul (et Charles Pépin) a réussi à introduire une forme de tension narrative, contre toute attente.

L'ouvrage commençant par une séquence de 2 pages de BD, le lecteur arrive sur la première séquence de texte, avec le sourire aux lèvres, et dans une disposition d'esprit plutôt bienveillante, tout en se demandant ce que Charles Pépin va lui servir. Sans surprise l'auteur se réfère aux philosophes intervenant dans les pages de BD, en évoquant un de leurs concepts majeurs, appliqué au monde du travail. Il peut s'agir d'une utilisation directe (Max Weber pour justifier la nécessité du travail, sa valeur), d'une projection d'une démarche (le marteau de Nietzche pour (1) casser, (2) sonder et tester les réactions, (3) réparer en se servant de cet outil). Il peut aussi s'agir d'une contextualisation plus globale, par exemple sur la notion de travail du point de vue des penseurs grecs de l'antiquité. À de rares reprises, l'auteur se sert de la situation de travail pour critiquer une approche philosophique, c'est ainsi que l'apparition de Bernard-Henri Lévy donne lieu à des remarques acerbes non dénuées d'humour sur la tyrannie de l'urgence. Enfin, il peut analyser un aspect du travail en croisant plusieurs points de vue philosophiques, comme il le fait pour le caractère répétitif du quotidien professionnel.



Finalement ce regard sur le monde du travail s'avère assez gentil. Les auteurs ne partent pas de situation de souffrance au travail, n'évoquent ni le chômage ni les risques psychosociaux. Ils évoquent des situations banales avec humour et perspicacité, pour leur donner un éclairage philosophique à l'aune d'un ou plusieurs courants de pensée, offrant ainsi au lecteur une prise de recul étonnante et éclairante. Il ne s'agit pas de donner des clefs de compréhension pour lui permettre d'acquérir un avantage stratégique sur ses collègues, mais plus un regard sur le sens à donner à l'organisation, l'obéissance, les relations sociales dans le milieu professionnel (de bureau). Néanmoins il ne s'agit ni d'un ouvrage sociologique, ni économique, ni historique, ni politique.

Toutefois il se produit un phénomène singulier au cours de la lecture. Le texte en page 19 aborde la question des bureaux en espace partagé (open space), le confrontant aux idées de Diogène et Montaigne. Le lecteur le plus perspicace détecte alors un deuxième niveau de lecture. Un lecteur plus terre à terre aura besoin d'encore un ou deux chapitres pour en prendre conscience. Mais arrivé à la page 23, le doute n'est plus permis. Ce texte aborde la dimension philosophique de la surveillance au travail, celle qu'exerce le chef sur ses subalternes, ou qu'il délègue à des encadrants intermédiaires. Charles Pépin invoque Michel Foucault et Blaise Pascal, et l'argumentaire dérive vers le travail en temps qu'occupation, et l'encadrement en tant que regard de Dieu. Il devient alors manifeste que le terme société (employé pour désigner la structure de la Cogitop) peut aussi s'entendre comme un assemblage d'êtres humains unis par des lois. Il ne s'agit plus alors simplement de survivre au travail (comme le propose le sous-titre de l'ouvrage), mais d'envisager quelques mécanismes de la société des hommes. Ce deuxième niveau de lecture se retrouve à chaque chapitre, et est confirmé de manière explicite lorsque Charles Pépin évoque l'invention de la notion de vie privée (page 59).


Qu'il ait lu ou pas les autres ouvrages de Jul et Charles Pépin, le lecteur est vite séduit par la forme de l'ouvrage (des pages de BD, des textes courts) et sa promesse de fournir un éclairage philosophique aidant à survivre au travail. Il prend un grand plaisir à l'humour protéiforme et intelligent de Jul, ainsi qu'aux jeux de mots des titres des pages de texte, et à l'écriture concise et dense sans être lourde ou indigeste de Charles Pépin. Il apprécie le recul que lui fournit l'éclairage de Charles Pépin sur le quotidien professionnel, et il s'amuse de l'intelligence des mises en situation imaginées par Jul. Il voit 2 auteurs qui ont travaillé en étroite collaboration, à tel point qu'il devient impossible de dire où s'arrête le travail de l'un et où commence celui de l'autre, et mieux encore au point que BD et textes soient complémentaires, se répondent et s'enrichissent. Au bout de quelques séquences, il prend également conscience que ces analyses rapides à partir de concepts de grands philosophes s'appliquent aussi bien à la vie de bureau, qu'à la vie en société, dans d'autres formes de socialisation. Il mesure la culture des auteurs et leur capacité de réflexion à plusieurs reprises, et en particulier au clin d'œil qu'ils adressent à Gaston Lagaffe, en s'appropriant le gag sur les contrats de monsieur De Mesmaeker.

mardi 13 février 2018

La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies

On en sa baigne jamais deux fois dans le même fleuve.

Ce tome est paru pour la première fois en 2015. Il constitue un complément à La planète des sages dont il peut être lu indépendamment. Il se présente sous la forme d'une page de bande dessinée, en vis-à-vis d'une page de texte. Les pages de BD ont été réalisées par Jul, les pages de texte par Charles Pépin. Cet ouvrage présente 38 philosophes célèbres, ainsi que les écoles grecques.

Le principe de cet ouvrage est identique à celui du premier tome. Le lecteur découvre la pensée d'une quarantaine de philosophes en ordre dispersé. Les auteurs n'ont pas retenu l'ordre chronologique, afin d'éviter de donner l'impression d'une progression logique au fil des époques, pour préserver le potentiel de pertinence de chaque penseur. Ils ont retenu des philosophes d'horizon divers. Il y en a étiqueté comme tel, sans l'ombre d'un doute : Socrate, Raymond Aaron, ou encore Noamh Chomsky. Il y en a d'autres qui sont plus connus en tant qu'économistes, ou politiques, ou psychologues, comme Amartya Sen, Martin Luther King, Jacques Lacan. Le lecteur découvre quelques entrées plus déconcertantes comme Jésus Christ ou encore le Petit Prince.

Chaque entrée se présente sous la même forme. Sur la page de gauche, Jul a réalisé une bande dessinée, qui se termine par une chute de nature comique. Il s'agit donc d'un gag en une page, qui joue sur l'une des idées principales du philosophe concerné, ou sur un de ses traits de caractère. Sur la page de droite, Charles Pépin a rédigé un texte de 25 à 30 lignes mettant en lumière un concept phare développé par le philosophe en question. Il n'y a que 2 exceptions à cette disposition : Noam Chomsky et les écoles grecques qui bénéficient tous deux de 4 pages, soit une illustration sur 2 pages, et un texte sur 2 pages.

Si le lecteur a lu le premier tome, il avait fait l'expérience de textes accessibles, et de gags plus ou moins convaincants, avec un choix de philosophes forcément incomplet au regard l'histoire de l'humanité à l'échelle de la planète. Il avait pu aussi apprécier les choix effectués par Pépin, et le talent de caricaturiste de Jul. Sans surprise, il commence la lecture de chaque entrée par la BD, d'abord parce qu'elle est placée sur la page de gauche en premier et ensuite parce que c'est plus gratifiant (ça se lit plus vite et en plus il y a un gag). Le constat demeure : sous des traits qui semblent un peu grossiers, les dessins de Jul mettent en scène chaque figure historique avec une ressemblance frappante et un allant plein de vie.



Est-ce l'effet du premier tome ? Le lecteur éprouve l'impression que les pages de Jul ont gagné en pertinence et en humour. Alors que, dans le premier tome, le lien entre le gag et la pensée du philosophe n'était pas toujours très direct, ici il semble évident et pertinent. Pour Socrate, Jul organise un banquet des plus réjouissants. Pour Simone de Beauvoir, il montre la présence écrasante de Jean-Paul Sartre. Pour Albert Camus, il met en scène le mythe de Sisyphe, en le liant avec la position de Camus vis-à-vis de Sartre. Est-ce le lecteur qui a gagné en sagesse et qui comprend mieux, ou est-ce Jul qui a affiné la construction de chaque gag ? Quoi qu'il en soit le résultat a gagné en pertinence et en efficacité.

Dans ses gags, l'artiste recourt à différents types de comique. Il peut être de nature visuelle, reposant sur ce qui est représenté, ainsi pour le nightclub de Maurice Merleau- Ponty, ou pour la page blanche sur laquelle John Locke a laissé des traces. Il peut s'agir d'un jeu de mot premier degré pour Alain Badiou, ou d'un jeu de langage en rapport direct avec le philosophe (les questions déstabilisantes de Jacques Lacan). Jul ne se prive pas de jouer avec les codes de son moyen d'expression, que ce soit Slavoj Žižek qui se rend compte qu'il évolue dans une bande dessinée, ou de Theodor Adorno qui croise des schtroumpfs.

Le lecteur prend donc un grand plaisir à découvrir les situations extraordinaires dans lesquelles Jul a placé ces philosophes, n'hésitant pas à les transposer dans l'époque actuelle (Laozi avec une casquette des Chicago Bull) ou au contraire à les renvoyer dans des contextes mythologiques (Peter Singer se retrouvant au temps du déluge). Ces bandes dessinées ne remplacent pas le texte de Charles Pépin, ni n'expliquent ou ne présentent la pensée du philosophe ou un de ses principaux concepts. Certaines nécessitent d'en être déjà un peu familier pour en saisir l'humour. D'autres se comprennent à la lumière du texte en vis-à-vis.



Non seulement le lecteur à l'impression que les gags de Jul ont gagné en pertinence, mais en plus il constate que Charles Pépin y fait plus référence. Il n'a pas plus le sentiment que les pages des 2 auteurs coexistent sans forcément avoir conscience l'une de l'autre. Il éprouve d'avantage l'impression qu'elles se répondent et se complètent. Les gags de Jul ne sont plus simplement une accroche séduisante pour mettre en valeur les textes de Pépin. Ces derniers sont toujours aussi ciselés.

D'évidence, Charles Pépin ne peut pas synthétiser toute la pensée d'un philosophe, parfois toute une vie et des dizaines d'ouvrages, en un texte d'une trentaine de lignes. Il doit choisir quel concept il mettra en avant, en s'appuyant sur une ou deux anecdotes qu'il estime être les plus éclairantes. Cette obligation du choix s'impose sous forme de contrainte forte dès la constitution de l'ouvrage. Des philosophes il y en a des centaines dans l'histoire de l'humanité, et il faut choisir parmi eux, choisir au travers des époques, choisir dans différentes cultures, différents pays. Même des ouvrages plus classiques, avec une plus forte pagination (comme Philosophes – Les grandes idées tout simplement) sont soumis à cette contrainte de synthèse, par essence réductrice.

À la lecture, plusieurs caractéristiques de l'écriture de Charles Pépin sautent aux yeux. Pour commencer, il utilise un registre de vocabulaire compréhensible par le commun des mortels. Certes il y a le risque de tomber dans un degré de simplification encore plus élevé, mais il y a adéquation avec l'objectif de vulgarisation. Ensuite, chaque texte prend soin de ne pas devenir un panégyrique. L'auteur glisse toujours une ou deux réflexions montrant que chaque thèse n'a rien d'universel, ou que le philosophe concerné n'est pas un individu parfait, au-dessus des polémiques.

Bien sûr (car c'est un attendu implicite pour le lecteur) chaque texte est structuré avec soin, dans un souci dialectique sous-jacent, mais bien présent. Chaque phrase est construite avec des mots soigneusement choisi. Il suffit pour s'en rendre compte de tenter l'expérience de retranscrire l'entrée sur un philosophe à une autre personne. L'expérience est édifiante : ce qui semble évident et simple à la lecture devient un vrai défi à reformuler pour le bénéfice d'une tierce personne. Non seulement chaque texte est articulé avec soin, mais en plus il ne se contente pas d'énoncer une doctrine ou une maxime. Il contient aussi une interrogation sur sa portée, une évocation sur son contexte. En outre, Charles Pépin n'a pas choisi que des philosophes évidents.



L'auteur prend le pari et le réussit de présenter Jésus Christ sous un angle philosophique, sans se focaliser sur le credo de la religion catholique. Il sait dire en quoi le discours de Jésus était révolutionnaire, indépendamment de l'Église à venir (et le gag de Jul est irrésistible). Dans la même optique d'ouverture d'esprit, Charles Pépin présente de manière synthétique la théorie d'Albert Einstein (celle de la relativité) en mettant en lumière en quoi elle bouleverse la manière dont l'homme se représente au sein de la création (et le gag de Jul est également pile entre les 2 yeux).

La forme retenue (1 page BD + 1 page texte) produit parfois un effet inattendu, celui de confronter l'idée philosophique choisie, à la vie du philosophe. Loin d'être aveuglément déférents vis-à-vis de ces penseurs de l'humanité, les auteurs s'amusent à montrer le décalage qu'il y a pu y avoir entre leur œuvre et leur vie. Ils s'amusent aussi à mettre en œuvre ces concepts de manière facétieuse. Par exemple pages 46 & 47, le lecteur constate qu'ils lui resservent 2 pages déjà présentes dans le tome 1. Derrière cette provocation, il y a l'illustration patente qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.


Ce deuxième tome de la Planète des sages propose au lecteur de découvrir une quarantaine de philosophes, sous une forme très synthétique et très distrayante. Il ne s'agit pas d'un stage d'initiation, mais d'une première prise de contact. Toutefois, Charles Pépin et Jul s'adressent bien à des adultes avec du temps de cerveau disponible. Leurs propos sont construits et denses, sous une apparence drôle et facile d'accès, une entreprise de vulgarisation exemplaire.

mardi 6 février 2018

La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies

Apéritifs philosophiques

À la découverte de cet ouvrage, le lecteur se prend à rêver du volume qui lui permettra d'assimiler toute la pensée philosophique mondiale en une centaine de pages, dont la moitié de bandes dessinées. Évidemment la réalité est différente et beaucoup plus enrichissante. En 120 pages, Jules & Charles Pépin présentent 58 philosophes et 2 institutions (le Collège de France et l'École Normale Supérieure, spécialité philosophie).

Chaque entrée se présente de la même manière : page de gauche un gag en 4 à 10 cases par Jul, page de droite un texte sur le philosophe choisi. Sont ainsi passé en revue Descartes, Montaigne, Nietzsche, Heidegger, Héraclite, Toqueville, Sade, Newton, Freud, Zhuangzi et bien d'autres. Bien sûr le choix de l'auteur est subjectif et orienté ; il ne s'agit pas d'un recensement exhaustif de tous les penseurs philosophiques et les courants de pensée afférents. Effectivement le désordre de présentation (ni par ordre chronologique, ni par grand courant de pensée) déconcerte le lecteur.

Jul réalise donc un gag en une planche pour chacune des 60 entrées. un portrait recadré en médaillon du philosophe est repris en en-tête de la page de texte. La capacité de Jul à effectuer un portrait exagéré et ressemblant de chaque individu relève du surnaturel. Il semble saisir l'essence de l'apparence de chaque personnalité pour la traduire en un assemblage disharmonieux plus vrai que nature. Voici un caricaturiste qui ne s'arrête pas à l'apparence, qui sait distinguer la structure des visages pour les retranscrire, un exercice quasi philosophique. Je reconnais ne pas avoir été très sensible aux gags dont je n'ai pas su saisir l'apport ou l'interactivité avec le texte.

Sur la page de texte, Charles Pépin resitue en un court texte (entre 2 et 5 lignes) le philosophe. Par exemple pour DERRIDA : "Philosophe français (1930 - 2004), inventeur de la déconstruction, auteur notamment de l'Écriture et de De l'hospitalité". Dans un long paragraphe (entre 20 et 30 lignes), Pépin expose ensuite un point de vue sur l'aeuvre et sur l'apport de ce philosophe à la philosophie. À l'évidence il ne s'agit pas d'une analyse en profondeur de la pensée de chacun. Il ne faut pas espérer comprendre le concept de l'éternel retour de Nietzsche en un paragraphe. Toutefois à la lecture, on ne peut qu'être impressionné par l'esprit de synthèse et la clarté de chaque exposé. Pépin a trié les informations et orienté chaque texte pour construire une présentation concise et dense mettant en évidence l'originalité de la pensée du philosophe, sans la réduire à un point de vue unique.




Au fur et à mesure de la lecture, le lecteur peut ressentir l'impression de catalogue. Pour ma part, j'ai préféré fragmenter cette lecture sur plusieurs jours pour éviter cet effet. Cela donne également le temps d'assimiler chaque présentation et de revenir sur l'une ou l'autre en fonction des échos ou des réflexions qu'elle a suscités. Au bout de quelques pages, l'absence d'ordre discernable permet d'éviter au lecteur d'imposer une hiérarchie sur les idées proposées. En arrivant à la page dédiée à Héraclite, il devient évident que ce penseur occupe une place particulière pour Pépin. Sa maxime "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" semble avoir imposé cette absence de hiérarchisation pour laisser le lecteur libre de la valeur qu'il attribue.

Il faut avoir déjà une appétence pour la chose philosophique avant de se lancer dans cette lecture (l'année de philosophie de Terminale suffit comme introduction). En fonction de votre culture, un plus ou moins grand nombre de ces philosophes vous seront déjà connu, mais peut être pas sous cet angle là. Évidemment le choix des philosophes figurant dans ce tome constitue déjà une prise de position (pas les meilleurs, mais les plus significatifs peut être). Ce choix traduit également une ouverture d'esprit certaine : le Marquis de Sade, Freud et Newton ne venant pas tout de suite à l'esprit parmi les plus grands philosophes. La modernité des discours est frappante. Le commentaire pour Alexis de Tocqueville met en avant le fait qu'il ait su discerner qu'un progrès de l'humanité peut s'accompagner d'une régression de l'individu, ainsi que la démocratie engendre une confusion entre égalité politique et égalité sociale.

Cet ouvrage hybride (mi BD, mi texte) propose de découvrir une soixantaine de philosophes choisis parmi les autres, de les situer dans leur siècle, de découvrir l'originalité de leur pensée. Le résultat était couru d'avance : le lecteur a envie d'en savoir plus sur l'un ou l'autre. Il s'agit donc d'un excellent outil de transmission de soif de savoir sur un sujet pourtant difficile à aborder.