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mardi 25 février 2025

Le Troisième Œil T02 Le veilleur du crépuscule

Tous les signes sont là, sous nos yeux.


Ce tome est le deuxième d’une trilogie, faisant suite à Le Troisième Œil T01 La Ville lumière (2021) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Olivier Ledroit pour le scénario, les dessins, et les couleurs, seul le lettrage a été laissé à Maximilien Chailleux. Il comprend cent-trente-cinq pages de bande dessinée.


Le motard tout de noir vêtu circule à nouveau dans les rues de Paris, en filature d’une nouvelle berline. Acte II Le veilleur du crépuscule. Mickaël Alphange est au lit avec Sophia Molotovna, dans la position du soixante-neuf. L’ambiance baigne dans une lueur indigo. Le spectre lumineux se modifie progressivement vers le bleu clair, alors que les amants changent de position, tout d’abord un missionnaire, puis un andromaque. Le rythme s’accélère et la lumière passe à l’orangé, puis au rouge, ce qui allume une flamme dans l’œil gauche de l’homme. Des flashs s’imposent à son esprit : une explosion et un incendie dans un immeuble faisant exploser la façade du troisième étage, un poing brandissant une épée ensanglantée, une tête tranchée une émeute violemment réprimée par des CRS, la présence centrale d’un cristal bleu en forme de losange, une explosion sous une verrière, un visage démoniaque irradiant de rouge. Puis la vision imparable d’un quartier de Paris totalement dévasté, en proie aux flammes, au milieu des bâtiments détruits et des véhicules éventrés. L’épée à la main, Mickaël Alphange contemple cette destruction et entend une voix qui lui dit : Contemple ton œuvre !



Chapitre III Les flammes hurlantes. Le jour se lève sur la place de la Bastille. Un peu plus tard dans la journée, Mickaël Alphange est en train de patienter au pied d’une des deux chimères de la fontaine. Il est au téléphone avec Jean-Michel Montrachet, et il lui relate son expérience d’éveil de la nuit passée : Depuis le rituel de la Voie Royale, son métabolisme change, il ne ressent plus le besoin de manger, il éprouve l’impression qu’il pourrait sauter d’un bond jusqu’au troisième étage, ou qu’il pourrait démolir une Audi à mains nues. Mickaël continue au profit de son interlocuteur : Psychiquement, il a l’impression que ses facultés mentales se développent en suivant une courbe exponentielle. Il développe : il a de plus en plus de flashs médiuminiques, des visions très prégnantes. Il voit des détails très précis d’un élément du décor, et il pressent le contexte autour comme s’il était plongé un instant dans une scène. Le problème, c’est qu’il n’arrive pas toujours à déterminer si ces visions lui viennent du passé, du présent ou du futur. C’est très déstabilisant. En réponse à une question, il indique qu’il a quadrillé une bonne section du réseau nord. Il a pu faire l’expérience que c’est une vraie jungle dans le métro, la nuit. Il a exorcisé une autre meute de chiens à Clignancourt, un poltergeist et plusieurs égrégores redevenus sauvages. Pas commode les bestioles. Soudain, il reconnaît la chanteuse Cybèle Dream à quelques pas de lui et il l’aborde.


Ce tome commence par une séquence similaire à celle du premier avec ce dessin en double page du motard… pour tout de suite passer à autre chose : une relation sexuelle tendre et complice, qui se situe quelques jours dans le futur et qui culmine par un cauchemar, celui de Paris dévasté, et une accusation terrible contre le personnage principal. Le récit reprend au moment où il s’était arrêté à la fin du tome un, et le lecteur en retrouve les éléments constitutifs à commencer par sa dimension fantastique et ses visuels d’une rare consistance. La relation intime vibre à l’unisson des effets synesthésiques éprouvés par Mickaël Alphange, ses sensations physiques se trouvant transformées en couleurs. Il est à nouveau question d’égrégore, c’est-à-dire d’un esprit de groupe, d’une entité incarnant une partie de l’inconscient collectif, de traque d’individus voués au mal, ayant appris à se comporter de manière maléfique, d’auras flottant comme un halo autour de la silhouette de chaque individu, d’apprentissage auprès de Jean-Michel Montrachet, de révélation de l’existence d’un monde spirituel inaccessible au commun des mortels, de monuments imprégnés d’un symbolisme mystique et assurant une fonction métaphysique, d’un decumanus dans Paris, assurant une fonction proche d’un ligne Ley. Progressivement, toute la richesse du premier tome revient à l’esprit du lecteur, toute sa force de conviction.



L’illustration en double page de l’ouverture évoque à la fois l’importance de Paris comme lieu de l’action, et la mission d’ange exterminateur du héros. Le rapprochement entre les deux amène le lecteur à penser à un récit de type superhéros, Mickaël intervenant dans une combinaison noire moulante, le visage caché par son casque intégral de moto. Il finit alors par réaliser l’élégance avec laquelle l’auteur a su faire de Paris, un décor en phase avec les rondes nocturnes réalisées par Alphange, les scènes d’action baignant dans le surnaturel, et la présence de prédateurs aux pouvoirs surnaturels. Quoi que le lecteur puisse en penser, Paris est devenue l’environnement parfait pour cet affrontement entre le bien et le mal, faisant carrément oublier New York et la mythologie américaine associée. L’admiration de l’artiste pour la capitale rayonne littéralement de ses illustrations : la sensation des rues avec la bonne hauteur des immeubles, les places et les monuments. Ainsi, le lecteur peut admirer la place de la Bastille et la colonne de Juillet avec le Génie de la Liberté à son sommet, la fontaine de la place Saint Michel et sa statue où il terrasse le dragon, le grand hall de la gare de l’Est, les toitures en zinc typiques de Paris, le canal Saint-Martin et la passerelle Michèle Morgan, la pyramide de la place du Carrousel et son double inversé, le lion de Belfort (1880, d’Auguste Bartholdi) de la place Denfert-Rochereau, la tour Eiffel, une belle vue panoramique prise au-dessus de la Seine au niveau de la Conciergerie. Il ne s’agit pas d’une simple visite touristique pour ajouter au divertissement et en mettre plein la vue : l’environnement parisien a des incidences sur le comportement des personnages, et des répercussions sur le déroulement des événements. L’auteur met à profit des éléments très spécifiques de l’Histoire de la capitale, de son architecture, dans lesquels plongent les racines de son intrigue.


En progressant dans le récit, le lecteur sourit en découvrant que Mickael Alphange devient un ange exterminateur : il effectue des rondes de Paris pour débusquer des individus habités par le Mal, il les confronte et il les tue. Par ailleurs, il dispose d’une forme de superpouvoir : la capacité de voir l’aura de chaque individu, et il explique à son mentor Jean-Michel Montrachet que son métabolisme change, il ne ressent plus le besoin de manger, il éprouve l’impression qu’il pourrait sauter d’un bond jusqu’au troisième étage, etc. À l’évidence, il a acquis une force surhumaine, des capacités surnaturelles, bref des superpouvoirs. Il se met en chasse revêtu d’une combinaison moulante avec un casque lui masquant le visage : toute la panoplie du superhéros. Pour autant, les différences sont sensibles et significatives par rapport à ses homologues américains : pas de nom de code ronflant, pas de couleurs vives sur son costume, pas de base secrète. Alphange s’inscrit à la fois dans la lignée des héros enquêtant par eux-mêmes, à la fois dans la tradition des redresseurs de torts utilisant leur don pour protéger la veuve et l’orphelin (et les plus faibles). Olivier Ledroit a su créer un vrai héros français, dans un registre dominé par l’hégémonie du divertissement fabriqué à la chaîne outre-Atlantique. Ses capacités à anticiper le futur ou à plonger dans le passé semble un prolongement d’une attention plus soutenue, d’une capacité analytique et déductive plus affutée.



Comme dans le premier tome, le lecteur en prend plein les yeux, un spectacle intense à tout point de vue. Comme à son habitude, conformément à son éthique professionnelle personnelle, Olivier Ledroit s’investit totalement et sans retenue dans chacune de ses planches. À chaque séquence, chaque page, le lecteur prend le temps de savourer une mise en page, un détail, une prise de vue, un moment spectaculaire. Par exemple : l’enseigne Gumn pour un bar, la relation sexuelle qui est tout à la fois sensuelle, intime, émotionnelle, respectueuse, dépourvue d’hypocrisie, la répression brutale d’une manifestation par des CRS casqués, la chimère ailée crachant de l’eau place Saint-Michel, la manifestation des auras des anonymes gare de l’Est pour une vision psychédélique, le cosplay d’Alice au pays des Merveilles, l’aura rouge infernale du tueur en série, la chorégraphie intelligente et plausible du combat qui s’en suit pendant douze pages, les représentations des pyramides du Louvre, l’ambiance lumineuse dans le bar où Sophia et Mickaël vont prendre un verre et danser, la séquence à l’institut médico-légal avec les trois policiers, etc. Chaque page transpire l’originalité, l’inspiration de l’auteur, le fait-main et fait sur mesure, avec implication et conviction.


Cette honnêteté dans la narration visuelle apporte un supplément d’âme et une sincérité qui influent sur l’état d’esprit du lecteur, le mettent dans un état de gratitude, et, par voie de conséquence, d’écoute bienveillante. Comme dans le tome un, l’auteur continue de raconter son histoire en développant des aspects de spiritualité. Un trentenaire qui fait violemment passer de vie à trépas des individus corrompus dont l’aura semble de nature démoniaque (ou pire), avec une épée : le récit s’inscrit dans un registre mêlant anticipation, surnaturel, conte, c’est-à-dire une lecture de l’imaginaire. Dans le même temps, le scénariste évoque des éléments spirituels et ésotériques bien identifiés comme la Merkaba (un thème du mysticisme juif, et aussi un véhicule spirituel ou corps de lumière pour certains pratiquants New-Age), la théurgie (forme de magie, qui permettrait à l'homme de communiquer avec les bons esprits et d'invoquer les puissances surnaturelles aux fins louables d'atteindre Dieu), Shaitan (démon, esprit pervers), le Decumanus sacré, l’âge de Kali Yuga, entremêlés de dispositifs narratifs conçus de toute pièce (par exemple : tout le réseau tachyonique conçu par les maîtres architectes maçons et ceux qui les ont précédés, ou aussi notre civilisation de fer, malade rongée et corrompue de toute part). Libre au lecteur de choisir de considérer tout ça au second degré comme des ingrédients narratifs pour rendre l’aventure plus tangible… Ou bien de les prendre non pas au premier degré, mais comme des métaphores. Avec cet état d’esprit, il considère autrement les passages les plus échevelés. Par exemple, lorsque Montrachet évoque les États-Unis avec leur rêve à la gomme promu par Hollywood, Wall Street et toute leur suprématie militaro-industrielle globale comme un égrégore, le lecteur fait le lien avec ce héros doté de capacités extraordinaires dans un environnement purement français, cette bande dessinée devenant un moyen de lutter contre cet égrégore culturel. Il prête attention à la notion bancale de monuments construits à des époques très distantes, et présentés comme un tout réalisé à dessein sur une ligne Est-Ouest : historiquement ça ne fait pas sens, sur le plan de l’urbanisme les architectes et les décideurs ont souhaité cet alignement et l’ont fait advenir.



Le lecteur continue de prêter attention au fond contenu dans cette forme de divertissement. La notion de mème : une idée, une forme, une règle de comportement, un code culturel, un symbole, qui se reproduit par réplication, par exemple au travers des réseaux sociaux, cela fait sens dans le cadre de ce récit. Une autre remarque dans un flux de pensée : La bonté, la gentillesse, l’altruisme s’apprennent comme le piano, il faut faire ses gammes tous les jours avec assiduité pour espérer arriver à un résultat satisfaisant, ce qui est vrai pour le bien l’est aussi pour le mal. Dans l’instant du récit, cela justifie que le héros extermine les incarnations humaines du mal, dans la vie de tous les jours c’est une idée intéressante pour ceux qui cherchent à s’améliorer, à vivre en harmonie. De même, le développement de Jean-Michel Montrachet sur l’ingénierie sociale dans laquelle tout un chacun baigne constitue une prise de recul sensée sur les valeurs véhiculées par la société capitaliste et sa machine à promouvoir tous les produits. Le développement suivant sur l’effet inconscient produit par la concentration d’œuvres d’art au Louvre fournit également matière à réflexion à la fois sur les ramifications de l’exposition d’une œuvre d’art à l’échelle de plusieurs générations, et sur l’impact de grandes catastrophes ou actes terroristes dans l’inconscient collectif.


Deuxième tome aussi riche que le premier, à la fois par sa narration visuelle aussi spectaculaire qu’intelligente, que par ses métaphores et ses réflexions, sur une trame d’intrigue très classique de lutte du bien contre le mal. Olivier Ledroit réalise un divertissement merveilleux au premier degré, qui emmène le lecteur loin vers des territoires aussi bien métaphysiques que sociaux. Du grand art.



mardi 11 février 2025

Le Troisième Œil - Acte 1 La Ville lumière

Le troisième œil n’a pas de paupière.


Ce tome est le premier d’une trilogie, qui se poursuit dans l’acte II Le veilleur du crépuscule, et se termine dans l’acte III La religion sans nom. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Olivier Ledroit pour le scénario, les dessins, et les couleurs, seul le lettrage a été laissé à Maximilien Chailleux. Il comprend cent-une pages de bande dessinée.


Paris, la nuit, une grosse berline noire se fraie un chemin dans une grande artère de la capitale, avec la tour Eiffel au loin, et ses faisceaux à son sommet, projetant leur lumière dans le lointain. Le véhicule est immatriculé LU 666 ER. Il remonte maintenant l’avenue de Rivoli, reconnaissable grâce à ses arcades. Le chauffeur tourne et passe sous les arcades pour déboucher sur la place du Carrousel, passant devant la pyramide du Louvre. À l’arrière, une femme, fume-cigarette en main, jette un regard sévère à trois jeunes enfants noirs assis à côté d’elle : ils semblent irradier une aura bleue exprimant une peur indicible. Devant la pyramide, un motard tout de noir vêtu voit littéralement cette peur, et il prend la berline en chasse. Le chauffeur arrête la berline dans une petite ruelle, un pneu ayant éclaté. Il est assommé par le motard. La femme sort en colère et il la décapite avec une épée. Il marche jusqu’à la tête qui a roulé à quelques mètres et il impose sa main dessus : la tête crépite d’une énergie bleue, et il en va de même pour le corps. Puis il s’approche des trois enfants qui sont également sortis, et il impose sa main sur le front de l’un d’eux en lui intimant : Vois.



Chapitre I La dernière couleur de ce monde. Rétrospectivement, le narrateur comprend combien l’enchaînement tragique des faits qui allaient suivre était inéluctable. De grands événements ont souvent un début trop modeste pour être remarqué… Une goutte d’eau, un grain de sable, un éclat de verre. Le battement d’une aile de papillon ne peut-il enclencher un processus démesuré ?… Une inexorable expansion à l’échelle du monde. Tout était écrit, aussi clair et limpide que la pointe d’un diamant. Cela a commencé bien avant lui, et finira bien au-delà. Il n’est que le maillon d’une chaîne invisible de causes et d’effets, dont les cliquetis silencieux s’égrènent implacablement, vers un but qu’il ne peut concevoir. Mickaël Alphange emprunte le bus et il descend à son arrêt, une grande affiche s’étale sur le mur pour Red Monark. Sous la pluie, il marche vers la cathédrale Notre Dame de Paris, encore en travaux et interdite au public. À l’intérieur, il est accueilli par son chef, Phiphi. Ce dernier lui fait observer les dégâts : un crétin a tiré à la carabine dans la rosace pendant la nuit ! Il estime qu’il faut être dans la démence totale pour commettre un tel acte. Il continue : On dit que le moyen-âge était l’âge des ténèbres, ça le fait doucement marrer. Il suffit d’aller dehors pour se rendre compte que l’âge des ténèbres c’est aujourd’hui. Mickaël a ramassé un morceau du vitrail brisé, par terre. Il le trouve beau, il n’avait jamais vu un éclat pareil. Phiphi lui explique que c’est un vitrail d’origine, il dirait fin du XIIIe siècle, de fabrication alchimique. Il continue : ce n’est pas du verre, c’est du métal cristallisé, après huit cents ans l’intensité de son éclat est le même qu’au premier jour.


Le texte de la quatrième de couverture évoque une expérience psychédélique qui conduit à l’activation de la glande pinéale de Mickaël Alphange, un parcours initiatique au cœur des mystères occultes de la Ville Lumière, et le retour d’Olivier Ledroit à un récit fantastique après Xoco, quelque part entre Stephen King, Dan Simmons et Maurice G. Dantec. Fichtre ! D’un autre côté, le lecteur peut tout simplement être tombé amoureux des illustrations flamboyantes de l’artiste dans la série Requiem, chevalier vampire (scénario de Pat Mills), ou dans la trilogie consacrée à la fée Wika (scénario de Thomas Day). Il salive d’avance à la vue de la couverture : une force de conviction qui évite le ridicule à cet individu avec sa capuche et son épée, et qui confère déjà une ambiance mystérieuse à Paris. Il se fait également la remarque que Ledroit est son propre scénariste pour cette série, comme il l’avait été pour le tome 3 de Wika. Il commence par feuilleter l’album comme hors d’œuvre visuel avant de ressentir les effets de l’immersion profonde générée par la narration visuelle. Il remarque que l’artiste a allégé ses traits de contour, qu’il n’encre pas en noir, préférant des traits de couleur, assorti avec la palette présente dans la case. Il remarque également la structure du récit : deux chapitres, chacun de plus d’une quarantaine de pages, soit l’équivalent de deux albums classiques.



Le tome s’ouvre avec une introduction d’une petite page, rédigé par Jean-Michel Nicollet, louant la réussite de l’auteur dont les illustrations fantastiques et son récit empreint de culture ésotérique transmettent les sensations et ses interrogations sur les mystères de la vie. Puis vient cette séquence introductive, une course-poursuite dépourvue de mot, à part un (Vois.) dans la dernière page. C’est l’occasion d’admirer la capacité de l’auteur à raconter uniquement en images, à déguster ses compositions, à déguster ses cases. Tout commence avec une illustration en double page, dépourvue de toute indication, laissant le lecteur s’interroger quant aux informations visuelles sur lesquelles il doit focaliser son attention, sur ce qui est important et significatif pour l’intrigue. Une rue de Paris dont la représentation donne une sensation de réalisme, même si une observation soutenue montre que le registre du dessin n’est par le photoréalisme. Le connaisseur de la ville de Paris, identifie au premier coup d’œil la rue de Rivoli, la place du Carrousel, et le touriste reconnaît aussi bien la pyramide du Louvre que la tour Eiffel. Un motard vêtu de cuir noir qui ne retire jamais son casque intégral, une épée, un décolletage, une femme qui devait vraisemblablement être dotée de capacités surnaturelles, des enfants destinés à être des victimes : rien de bien consistant en termes d’histoire ; une narration visuelle qui transforme une scène un peu creuse en un moment haletant, un mystère qui donne envie d’en savoir plus, et des questions sur cette consigne : Vois.


Le premier chapitre s’ouvre, intitulé La dernière couleur de ce monde, agrémenté d’une citation de David Lynch. Le deuxième chapitre s’intitule Le voile d’Isis, avec une citation de Socrate. Les pages comportent de grandes cases, pouvant aller jusqu’à six par page. Les couleurs se teintent d’une forme d’éclairage artificiel, elles déforment légèrement les lumières de la réalité. Le registre graphique reste ancré dans une démarche descriptive détaillée. L’amoureux des paysages parisiens prend le temps de savourer une vue de la Seine et d’une rive réalisée depuis une gargouille de Notre Dame dans un dessin en double page, une représentation de la façade de Notre Dame dans un dessin en pleine page, les toits de Paris en zinc, quelques trajets en bus, un tronçon du métro aérien vu depuis le trottoir, une magnifique entrée de métro Guimard, des couloirs du métro avec leur carrelage caractéristique, une vue de la place de la Concorde dans un dessin en double page, une vue imprenable en élévation de l’axe alignant arche de la Défense – arc de Triomphe – Place de la Concorde, la place de l’Étoile, la pyramide du Louvre, etc. L’artiste veille aux détails réalistes, que ce soit pour ces environnements parisiens, ou pour les scènes d’intérieur et les aménagements, les tenues vestimentaires… et les couleurs, leurs effets, la vie spirituelle, les forces qui se trouvent juste hors d’atteinte, à la limite des sens humains, derrière le voile de la perception.



Comme pour chaque ouvrage d’Olivier Ledroit, le lecteur est subjugué par la consistance peu commune de la narration visuelle, qui établit comme une évidence le degré d’investissement de l’artiste, à la fois en temps et en savoir-faire, et aussi en conviction personnelle. Il s’agit d’une œuvre qui lui tient à cœur, dans laquelle il met tout son cœur. Cela change tout de l’expérience de lecture. L’histoire suit Mickaël Alphange, doué de synesthésie (un phénomène neurologique dans lequel deux sens sont associés, pour Mickaël se sont les sons et la perception des couleurs) : à la suite d’une expérience d’ouverture de la conscience (prise de produits stupéfiants), il va apprendre d’un mentor comment maîtriser cette capacité, et percevoir des réalités inaccessibles au commun des mortels. En fonction de sa familiarité avec cet usage, le lecteur découvre ou identifie les théories de Aldous Huxley (1894-1963) ou Timothy Leary (1920-1996) dans les années 1960 : le psychédélisme, explorer des corrélations entre les modifications sensorielles et celles des activités psychiques, ouvrir ses perceptions à d’autres sensations, d’autres manières de penser, d’autres manières de voir, pour accéder à un niveau supérieur de conscience. Le lecteur peut ainsi relever les références culturelles afférentes. Cela commence avec la citation choisie par le préfacier : Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, extrait de La table d’émeraude, de Hermès Trismégiste. Puis l’auteur lui-même évoque les couleurs, les auras, les émotions sous forme de couleurs, les sons transformés en couleurs, l’aura de chaque être humain, le recours à une amulette, l’apprentissage des bases de la philosophie occulte, la glande pinéale (épiphyse, son association au chakra Anja), le Kether (c’est-à-dire la Sephira la plus élevée de l'arbre de vie, dans la Kabbale), le Decumanus (axe Est-Ouest, celui de Paris, évoquant le concept de Ligne Ley), le zodiaque, les lamas tibétains, les chamans, des énergies surnaturelles (éther, chi, prana, orgone, feu secret ou encore énergie Vril) et le troisième œil lui-même. Celui-ci renvoie à des traditions et des théories comme l’hindouisme et le bouddhisme, le taoïsme et les pratiques méditatives, les écrits de Max Heindel (1965-1919) sur le corps pituitaire et la glande pinéale, ceux de Lobsang Rampa (1910-1981) expliquant comment percer un petit orifice dans le front.


En fonction de ses convictions, le lecteur peut prendre toute cette mythologie comme un artifice romanesque de circonstance, des élucubrations pour nourrir un récit de pur divertissement. Il risque alors de trouver deux passages particulièrement longs et indigestes, celui de l’éveil de la capacité surnaturelle de Mickaël Alphange, et celui encore plus long (quatorze page) de la révélation sous forme de voyage astral. Il prend alors pour lui la petite pique du personnage principal : Tandis que les zététiciens, en bons bigots de la science, nient tout en bloc, en ricanant bêtement. D’un autre côté, le degré d’investissement de l’auteur, la diversité de ses références l’amènent à prendre ce récit au sérieux. Avant le voyage astral, le héros parcourt l’axe qui mène de l’arche de la Défense à la place du Carrousel, puis à Notre Dame, son flux de pensée évoquant la puissance symbolique de l’axe et des lieux. Le lecteur y reconnaît un itinéraire relevant de la psychogéographie (initiée par Guy Debord, développée par Iain Sinclair dans ses romans), similaire dans son exécution à la longue balade dans Londres de William Gull au cours de laquelle il commente de nombreux symboles architecturaux à son cocher Netley. Le voyage initiatique de Mickaël Alphange devient alors une métaphore de la vie spirituelle, un credo de l’auteur sur l’existence de la spiritualité, de l’interconnexion de toute forme de vie, de l’ordonnancement de l’univers, d’un grand tout.


Comme à son habitude, Oliver Ledroit tient ses promesses. Pour commencer, celle d’un voyage visuel aussi intense que personnel, aussi grandiose que viscéral. Ensuite celle d’un récit de genre, raconté au premier degré avec un investissement total dans sa représentation et dans les mythes dont il se nourrit. Enfin, celle d’une réflexion libre sur un grand thème de la vie, ici la spiritualité, qui provoque une réaction vive chez le lecteur, soit de rejet, soit d’adhésion, tout en respectant les convictions de l’auteur. Réenchantement du monde.



lundi 20 février 2023

Les étiquettes

Il ne faut pas réduire les gens à des étiquettes.


Ce tome constitue une anthologie de vingt-neuf histoires courtes, toutes réalisées par Clarke (Frédéric Seron) pour le scénario, les dessins et l'encrage. Elles sont toutes en noir & blanc, à l’exception d’une seule, celle intitulée Synesthésie. La première parution date de 2014.


Au jardin, trois pages. Frédéric est assis en tailleur dans son jardin, tranquillement en train de s’en griller une. Son chat passe à côté de lui, il lui caresse le dos. Il se dit qu’il va falloir qu’il s’occupe du jardin. Par quoi commencer ? À peine, seul, et il est déjà la proie de questions existentielles. Il s’allonge sur le dos, et il continue à fumer tranquillement. Facebook, trois pages. Frédéric est à sa table de dessin : son téléphone sonne. Il décroche et la discussion commence.il explique à son interlocuteur qu’il est en train de travailler. Il l’informe que son épouse est partie, que les enfants sont restés avec lui. Frédéric ne sait plus trop où il en est : c’est une expérience éprouvante, il a l’impression d’être en mille morceaux. Il raccroche car sa grande fille vient de rentrer. Elle s’enquiert de son état : il ne sait plus trop ce qu’il est maintenant. Elle lui répond que c’est comme un profil facebook : il a le choix entre Marié, Célibataire, ou C’est compliqué. Le dessinateur, 4 pages. Frédéric est installé à une terrasse de café, en train de dessiner et de fumer une cigarette. Il en tire une bouffée et la jette négligemment, sans faire attention. Il se rend compte que le mégot a atterri dans le verre de la jeune femme assise à la table d’à côté. Elle le regarde, lui sourit et lui demande s’il a du feu. Elle rallume la cigarette trempée et entame la conversation. Il lui confirme qu’il fait de la bande dessinée, mais pour l’instant il n’a pas grand-chose à raconter. Il se sent un peu comme une coquille vide, il n’arrive pas à ressentir d’urgence. Elle décrète qu’il aime les étiquettes.



Les ballons, trois pages. Sur une plage ventée, Frédéric et son amie Bénédicte admirent les cerfs-volants dans le ciel. C’est magnifique : elle a bien fait de prendre son appareil photographique, une véritable exposition. En plus, ce n’était annoncé nulle part. Un homme passe et suggère à Bénédicte de dire à son copain de faire attention : les câbles des cerfs-volants bougent, et ce genre de truc peut couper un bras. Le baudrier, trois pages. Frédéric pratique l’escalade avec deux amis et chacun a apporté son baudrier. Le sien lui a été offert par ses enfants. Il ressent des douleurs car son baudrier est trop serré. L’avocat, trois pages. Un pigeon se tient sur le rebord de le fenêtre fermée, du bureau de la juge où se trouvent Frédéric, son ex-femme et l’avocat de celle-ci. Son esprit se met en état de fugue, et il n’entend que quelques mots épars de ce qui se dit. Au vu des qualificatifs employés, il se demande s’ils sont en train de parler du fils caché d’Hitler et de Torquemada. Il comprend qu’ils parlent de lui. Blind dates, trois pages. Frédéric est en train de prendre un verre avec deux copains qui lui demandent où il en est, et qui l’invitent à une bouffe la semaine suivante. Il y aura une de leurs copines, Laura, une célibataire craquante.


Avec François Gilson, Clarke est le créateur de la série Mélusine, et son dessinateur. Il a collaboré avec Turk pour la série Docteur Bonheur, avec Midam pour la série Histoires à lunettes, et il a réalisé de nombreuses autres séries et histoires en un tome. Ici, il réalise une succession d’histoires courtes : six en deux pages, treize en trois pages, six en cinq pages et une en six pages. Chaque page est construite sur la base de trois bandes. La première page comprend les deux bandes inférieures, la première étant occupée par le titre écrit sur une étiquette occupant la place de ce qui aurait été la case de droite. Les autres bandes de cette page, ainsi que des suivantes sont calqués sur un découpage en trois cases, aménagé en fonction du la scène, deux ou trois cases pouvant être fusionnées entre elles. Les dessins sont réalisés dans un mode un peu lâche, des contours encrés présentant parfois des angles non arrondis, donnant une impression de dessin construit mais dont le rendu final n’a pas été peaufiné. Cela donne un aspect un peu brut, permettant au dessinateur de s’affranchir de rentrer trop dans les détails. Le résultat raconte bien les histoires en montrant les personnages et les environnements, avec des traits de contours parfois pas jointifs, des visages dont les yeux peuvent être réduits à des petits ronds, le nez soit un peu arrondi, soit pointu, les cheveux représentés à la va-vite, la bouche pas forcément dessinée, certains détails laissés à l’imagination du lecteur, incitant à une lecture rapide.



Au départ, le lecteur prend chaque histoire comme étant indépendante, s’attendant à une chute comique ou dramatique. Il se rend compte qu’elles mettent toutes en scène un homme quadragénaire, quarante-huit ans est-il précisé dans L’anniversaire, dont le prénom semble être Frédéric. Au travers de quelques scènes éparpillées, le lecteur se fait une idée de la situation de cet homme : un auteur de BD dont la femme l’a quitté récemment et qui a la garde de ses trois enfants. Une histoire invite même le lecteur à être présent lors d’une audience pour son divorce. D’un autre côté, la continuité peut s’avérer un peu lâche : il n’y a pas de précision de date, du temps qui passe, ni de suivi des enfants qui n’apparaissent que le temps de deux ou trois nouvelles. Le lecteur finit par assimiler ce Frédéric à l’auteur lui-même puisqu’il s’agit de son vrai prénom. En outre, il est bédéiste, et il participe à des festivals où il croise d’autres auteurs dont certains avec lesquels Clarke a effectivement collaborés comme Denis Lapière, Bob de Groot, Philippe Xavier, Dany, Janry et Turk. Le lecteur ne sait plus trop s’il convient de prendre ces tranches de vie comme étant autobiographiques, avec une dose de dérision, ou s’il s’agit d’une autofiction. Ce mode narratif apporte une forme de cachet d’authenticité aux situations personnelles, les rendant plus émouvantes, même si elles ne sont pas forcément vraies comme pourrait l’être une biographie réaliste et fidèle.


La première histoire apporte un ton un peu mélancolique, le lecteur comprenant plus tard que le personnage essaye de déterminer quelle direction donner à sa vie après le départ de son épouse. Les dessins le montrent en train de rêvasser, puis de s’allonger dans l’herbe, avec un naturel convaincant, pendant que les petits cartouches de texte permettent de savoir à quoi il pense. Il n’y a pas de colère ou d’amertume, plutôt une forme de résignation à un état de fait qu’il n’a nullement souhaité, mais sur lequel il n’a pas de prise. À partir de la deuxième histoire, la narration comporte de dialogues, plutôt de que des cellules de pensée. Frédéric est présent dans plus de neuf cases sur dix, toujours calme, souvent en train de fumer, avec ses lunettes rondes, une petite barbiche, un air doux et un visage ouvert. Les autres personnages sont traités graphiquement de la même manière : comme croqués sur le vif, avec une forme de simplification dans les visages, des vêtements génériques tout en étant reconnaissables. L’artiste sait leur donner des postures parlantes, ainsi que des expressions de visage naturelles, même quand il n’y apparaît que des points pour les yeux et un trait pour la bouche. En page 82 & 83, le personnage principal assiste à une injection létale dans un hôpital : il n’y a aucun mot, aucun dialogue, pour autant la gravité du moment saisit le lecteur. Avec ces cases en apparence toutes simples, des dessins parfois réduits à des esquisses, l’artiste fait voyager le lecteur dans des lieux différents : la pelouse d’un jardin de pavillon, l’atelier de l’artiste avec sa table à dessin, la terrasse d’un café, une plage, un site d’escalade sur un massif montagneux, le bureau impersonnel d’un avocat, le bas-côté d’une route de campagne, un supermarché, un restaurant, le sous-sol d’un pavillon servant de local de répétition pour un groupe rock, une cuisine, des rues d’une petite ville, le bord d’une rivière, un hôpital, un vol en planeur, les rues de Londres…



Dans un premier temps, au vu du format, le lecteur s’attend à des histoires courtes, des instantanés, avec une chute peut-être comique. La première historie s’inscrit dans un registre réaliste, avec une touche doucement humoristique dans la dernière case. La deuxième histoire appartient au même registre. La suivante relève d’une rencontre à la terrasse d’un café, avec une jeune femme donnant un conseil à Frédéric sous une forme inattendue, celle d’une étiquette collée sur front : possible, mais peu plausible. La suivante se termine dans une situation moins plausible, une exagération comique. Dans la dixième, il n'y a pas de chute à proprement parler, une conclusion mais pas avec une mécanique de révélation qui surprend ou qui choque, générant un effet comique ou une émotion intense. Avec les récits seize (Pistolero) et dix-sept (Le conducteur), l’auteur ajoute un léger décalage par rapport à la normalité de la réalité, un élément presque surnaturel pour la seconde. Un élément de même nature apparaît dans Synesthésie où il est rendu visible par l’utilisation de la couleur. En revanche dans la leçon de scooter, Frédéric suit en voiture sa fille pour sa première sortie en scooter, dans un récit naturaliste. L’auteur fait ainsi varier discrètement le dosage des ingrédients de chaque récit, que ce soit la situation de départ, sa localisation, les autres personnages, la forme du récit avec ou sans chute, la tonalité triste ou amusée, etc. Frédéric n'est pas présenté comme un héros surmontant le traumatisme de la séparation maritale, ni comme un père courage élevant seul ses enfants tout en continuant à travailler. Le thème commun qui court tout du long de ces scénettes réside dans l’état d’esprit de Frédéric. Est-il dans la résignation ou est-il dans l’acceptation ? Il vit avec la modification de son statut affectif et par voie de conséquence social, sans trop savoir quelle direction donner à sa vie, si ce n’est que de continuer à réaliser les tâches du quotidien.


Clarke sort des sentiers battus, de sa série Mélusine, ou de ses récits avec d’autres auteurs, pour une série de vingt-neuf histoires courtes comprenant entre deux à six pages. Elles présentent comme point commun de concerner Frédéric, un auteur de BD qui vient d’être quitté par son épouse et qui porte le même nom que l’auteur. Le lecteur tombe vite sous le charme de cet homme calme en toute circonstance, avec une narration visuelle simple en surface, sachant bien transporter le lecteur dans des endroits différents, auprès d’êtres humains agréables et vivants. Au fil de ces situations douces-amères, le lecteur ressent de l’empathie pour cet homme gentil qui ne mérite pas de se retrouver dans cette situation, de la compassion pour cet être humain faisant le travail de deuil de sa relation, de manière inconsciente, oscillant entre résignation et acceptation. Visiblement séduit par ce format, Clarke a ensuite réalisé des histoires courtes en quatre pages dans un format de quatre cases par page, avec un noir & blanc tout en contraste, pour des récits très noirs : Réalités obliques (2015), Mondes obliques (2016), Rencontres obliques (2018).