Tous les signes sont là, sous nos yeux.
Ce tome est le deuxième d’une trilogie, faisant suite à Le Troisième Œil T01 La Ville lumière (2021) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Olivier Ledroit pour le scénario, les dessins, et les couleurs, seul le lettrage a été laissé à Maximilien Chailleux. Il comprend cent-trente-cinq pages de bande dessinée.
Le motard tout de noir vêtu circule à nouveau dans les rues de Paris, en filature d’une nouvelle berline. Acte II Le veilleur du crépuscule. Mickaël Alphange est au lit avec Sophia Molotovna, dans la position du soixante-neuf. L’ambiance baigne dans une lueur indigo. Le spectre lumineux se modifie progressivement vers le bleu clair, alors que les amants changent de position, tout d’abord un missionnaire, puis un andromaque. Le rythme s’accélère et la lumière passe à l’orangé, puis au rouge, ce qui allume une flamme dans l’œil gauche de l’homme. Des flashs s’imposent à son esprit : une explosion et un incendie dans un immeuble faisant exploser la façade du troisième étage, un poing brandissant une épée ensanglantée, une tête tranchée une émeute violemment réprimée par des CRS, la présence centrale d’un cristal bleu en forme de losange, une explosion sous une verrière, un visage démoniaque irradiant de rouge. Puis la vision imparable d’un quartier de Paris totalement dévasté, en proie aux flammes, au milieu des bâtiments détruits et des véhicules éventrés. L’épée à la main, Mickaël Alphange contemple cette destruction et entend une voix qui lui dit : Contemple ton œuvre !
Chapitre III Les flammes hurlantes. Le jour se lève sur la place de la Bastille. Un peu plus tard dans la journée, Mickaël Alphange est en train de patienter au pied d’une des deux chimères de la fontaine. Il est au téléphone avec Jean-Michel Montrachet, et il lui relate son expérience d’éveil de la nuit passée : Depuis le rituel de la Voie Royale, son métabolisme change, il ne ressent plus le besoin de manger, il éprouve l’impression qu’il pourrait sauter d’un bond jusqu’au troisième étage, ou qu’il pourrait démolir une Audi à mains nues. Mickaël continue au profit de son interlocuteur : Psychiquement, il a l’impression que ses facultés mentales se développent en suivant une courbe exponentielle. Il développe : il a de plus en plus de flashs médiuminiques, des visions très prégnantes. Il voit des détails très précis d’un élément du décor, et il pressent le contexte autour comme s’il était plongé un instant dans une scène. Le problème, c’est qu’il n’arrive pas toujours à déterminer si ces visions lui viennent du passé, du présent ou du futur. C’est très déstabilisant. En réponse à une question, il indique qu’il a quadrillé une bonne section du réseau nord. Il a pu faire l’expérience que c’est une vraie jungle dans le métro, la nuit. Il a exorcisé une autre meute de chiens à Clignancourt, un poltergeist et plusieurs égrégores redevenus sauvages. Pas commode les bestioles. Soudain, il reconnaît la chanteuse Cybèle Dream à quelques pas de lui et il l’aborde.
Ce tome commence par une séquence similaire à celle du premier avec ce dessin en double page du motard… pour tout de suite passer à autre chose : une relation sexuelle tendre et complice, qui se situe quelques jours dans le futur et qui culmine par un cauchemar, celui de Paris dévasté, et une accusation terrible contre le personnage principal. Le récit reprend au moment où il s’était arrêté à la fin du tome un, et le lecteur en retrouve les éléments constitutifs à commencer par sa dimension fantastique et ses visuels d’une rare consistance. La relation intime vibre à l’unisson des effets synesthésiques éprouvés par Mickaël Alphange, ses sensations physiques se trouvant transformées en couleurs. Il est à nouveau question d’égrégore, c’est-à-dire d’un esprit de groupe, d’une entité incarnant une partie de l’inconscient collectif, de traque d’individus voués au mal, ayant appris à se comporter de manière maléfique, d’auras flottant comme un halo autour de la silhouette de chaque individu, d’apprentissage auprès de Jean-Michel Montrachet, de révélation de l’existence d’un monde spirituel inaccessible au commun des mortels, de monuments imprégnés d’un symbolisme mystique et assurant une fonction métaphysique, d’un decumanus dans Paris, assurant une fonction proche d’un ligne Ley. Progressivement, toute la richesse du premier tome revient à l’esprit du lecteur, toute sa force de conviction.
L’illustration en double page de l’ouverture évoque à la fois l’importance de Paris comme lieu de l’action, et la mission d’ange exterminateur du héros. Le rapprochement entre les deux amène le lecteur à penser à un récit de type superhéros, Mickaël intervenant dans une combinaison noire moulante, le visage caché par son casque intégral de moto. Il finit alors par réaliser l’élégance avec laquelle l’auteur a su faire de Paris, un décor en phase avec les rondes nocturnes réalisées par Alphange, les scènes d’action baignant dans le surnaturel, et la présence de prédateurs aux pouvoirs surnaturels. Quoi que le lecteur puisse en penser, Paris est devenue l’environnement parfait pour cet affrontement entre le bien et le mal, faisant carrément oublier New York et la mythologie américaine associée. L’admiration de l’artiste pour la capitale rayonne littéralement de ses illustrations : la sensation des rues avec la bonne hauteur des immeubles, les places et les monuments. Ainsi, le lecteur peut admirer la place de la Bastille et la colonne de Juillet avec le Génie de la Liberté à son sommet, la fontaine de la place Saint Michel et sa statue où il terrasse le dragon, le grand hall de la gare de l’Est, les toitures en zinc typiques de Paris, le canal Saint-Martin et la passerelle Michèle Morgan, la pyramide de la place du Carrousel et son double inversé, le lion de Belfort (1880, d’Auguste Bartholdi) de la place Denfert-Rochereau, la tour Eiffel, une belle vue panoramique prise au-dessus de la Seine au niveau de la Conciergerie. Il ne s’agit pas d’une simple visite touristique pour ajouter au divertissement et en mettre plein la vue : l’environnement parisien a des incidences sur le comportement des personnages, et des répercussions sur le déroulement des événements. L’auteur met à profit des éléments très spécifiques de l’Histoire de la capitale, de son architecture, dans lesquels plongent les racines de son intrigue.
En progressant dans le récit, le lecteur sourit en découvrant que Mickael Alphange devient un ange exterminateur : il effectue des rondes de Paris pour débusquer des individus habités par le Mal, il les confronte et il les tue. Par ailleurs, il dispose d’une forme de superpouvoir : la capacité de voir l’aura de chaque individu, et il explique à son mentor Jean-Michel Montrachet que son métabolisme change, il ne ressent plus le besoin de manger, il éprouve l’impression qu’il pourrait sauter d’un bond jusqu’au troisième étage, etc. À l’évidence, il a acquis une force surhumaine, des capacités surnaturelles, bref des superpouvoirs. Il se met en chasse revêtu d’une combinaison moulante avec un casque lui masquant le visage : toute la panoplie du superhéros. Pour autant, les différences sont sensibles et significatives par rapport à ses homologues américains : pas de nom de code ronflant, pas de couleurs vives sur son costume, pas de base secrète. Alphange s’inscrit à la fois dans la lignée des héros enquêtant par eux-mêmes, à la fois dans la tradition des redresseurs de torts utilisant leur don pour protéger la veuve et l’orphelin (et les plus faibles). Olivier Ledroit a su créer un vrai héros français, dans un registre dominé par l’hégémonie du divertissement fabriqué à la chaîne outre-Atlantique. Ses capacités à anticiper le futur ou à plonger dans le passé semble un prolongement d’une attention plus soutenue, d’une capacité analytique et déductive plus affutée.
Comme dans le premier tome, le lecteur en prend plein les yeux, un spectacle intense à tout point de vue. Comme à son habitude, conformément à son éthique professionnelle personnelle, Olivier Ledroit s’investit totalement et sans retenue dans chacune de ses planches. À chaque séquence, chaque page, le lecteur prend le temps de savourer une mise en page, un détail, une prise de vue, un moment spectaculaire. Par exemple : l’enseigne Gumn pour un bar, la relation sexuelle qui est tout à la fois sensuelle, intime, émotionnelle, respectueuse, dépourvue d’hypocrisie, la répression brutale d’une manifestation par des CRS casqués, la chimère ailée crachant de l’eau place Saint-Michel, la manifestation des auras des anonymes gare de l’Est pour une vision psychédélique, le cosplay d’Alice au pays des Merveilles, l’aura rouge infernale du tueur en série, la chorégraphie intelligente et plausible du combat qui s’en suit pendant douze pages, les représentations des pyramides du Louvre, l’ambiance lumineuse dans le bar où Sophia et Mickaël vont prendre un verre et danser, la séquence à l’institut médico-légal avec les trois policiers, etc. Chaque page transpire l’originalité, l’inspiration de l’auteur, le fait-main et fait sur mesure, avec implication et conviction.
Cette honnêteté dans la narration visuelle apporte un supplément d’âme et une sincérité qui influent sur l’état d’esprit du lecteur, le mettent dans un état de gratitude, et, par voie de conséquence, d’écoute bienveillante. Comme dans le tome un, l’auteur continue de raconter son histoire en développant des aspects de spiritualité. Un trentenaire qui fait violemment passer de vie à trépas des individus corrompus dont l’aura semble de nature démoniaque (ou pire), avec une épée : le récit s’inscrit dans un registre mêlant anticipation, surnaturel, conte, c’est-à-dire une lecture de l’imaginaire. Dans le même temps, le scénariste évoque des éléments spirituels et ésotériques bien identifiés comme la Merkaba (un thème du mysticisme juif, et aussi un véhicule spirituel ou corps de lumière pour certains pratiquants New-Age), la théurgie (forme de magie, qui permettrait à l'homme de communiquer avec les bons esprits et d'invoquer les puissances surnaturelles aux fins louables d'atteindre Dieu), Shaitan (démon, esprit pervers), le Decumanus sacré, l’âge de Kali Yuga, entremêlés de dispositifs narratifs conçus de toute pièce (par exemple : tout le réseau tachyonique conçu par les maîtres architectes maçons et ceux qui les ont précédés, ou aussi notre civilisation de fer, malade rongée et corrompue de toute part). Libre au lecteur de choisir de considérer tout ça au second degré comme des ingrédients narratifs pour rendre l’aventure plus tangible… Ou bien de les prendre non pas au premier degré, mais comme des métaphores. Avec cet état d’esprit, il considère autrement les passages les plus échevelés. Par exemple, lorsque Montrachet évoque les États-Unis avec leur rêve à la gomme promu par Hollywood, Wall Street et toute leur suprématie militaro-industrielle globale comme un égrégore, le lecteur fait le lien avec ce héros doté de capacités extraordinaires dans un environnement purement français, cette bande dessinée devenant un moyen de lutter contre cet égrégore culturel. Il prête attention à la notion bancale de monuments construits à des époques très distantes, et présentés comme un tout réalisé à dessein sur une ligne Est-Ouest : historiquement ça ne fait pas sens, sur le plan de l’urbanisme les architectes et les décideurs ont souhaité cet alignement et l’ont fait advenir.
Le lecteur continue de prêter attention au fond contenu dans cette forme de divertissement. La notion de mème : une idée, une forme, une règle de comportement, un code culturel, un symbole, qui se reproduit par réplication, par exemple au travers des réseaux sociaux, cela fait sens dans le cadre de ce récit. Une autre remarque dans un flux de pensée : La bonté, la gentillesse, l’altruisme s’apprennent comme le piano, il faut faire ses gammes tous les jours avec assiduité pour espérer arriver à un résultat satisfaisant, ce qui est vrai pour le bien l’est aussi pour le mal. Dans l’instant du récit, cela justifie que le héros extermine les incarnations humaines du mal, dans la vie de tous les jours c’est une idée intéressante pour ceux qui cherchent à s’améliorer, à vivre en harmonie. De même, le développement de Jean-Michel Montrachet sur l’ingénierie sociale dans laquelle tout un chacun baigne constitue une prise de recul sensée sur les valeurs véhiculées par la société capitaliste et sa machine à promouvoir tous les produits. Le développement suivant sur l’effet inconscient produit par la concentration d’œuvres d’art au Louvre fournit également matière à réflexion à la fois sur les ramifications de l’exposition d’une œuvre d’art à l’échelle de plusieurs générations, et sur l’impact de grandes catastrophes ou actes terroristes dans l’inconscient collectif.
Deuxième tome aussi riche que le premier, à la fois par sa narration visuelle aussi spectaculaire qu’intelligente, que par ses métaphores et ses réflexions, sur une trame d’intrigue très classique de lutte du bien contre le mal. Olivier Ledroit réalise un divertissement merveilleux au premier degré, qui emmène le lecteur loin vers des territoires aussi bien métaphysiques que sociaux. Du grand art.
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