Le don s’est transmis, le rêve s’est caché.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Le scénario est de Serge Lehman, les dessins et les nuances de gris de Stéphane de Caneva. Il comprend cent-quatre-vingt-dix-huit pages de bande dessinée. L’histoire est découpée en huit chapitres comprenant entre vingt et trente pages. Il se termine avec un post-scriptum de trois pages, écrit par le scénariste, avec deux illustrations d’Odilon Redon (L’œil ballon, Le polype cyclope), et une carte des berges des anciens lits de la Seine et de la Marne, datant de 1869, dressée par Eugène Belgrand.
Paris, la Butte-aux-Caille au printemps 2020, un livreur arrive dans les locaux des éditions du Saule, un bouquet de fleurs à la main. Il se présente à la secrétaire à l’accueil et elle hèle Maxime Faubert qui sort d’un bureau avec le patron Sébastien Saule. La secrétaire taquine Maxime sur le fait qu’il ait une admiratrice. Il lit la carte qui accompagne le bouquet : elle est signée M. de M. Il explique : Maya de Montmorency, une poétesse assez marrante, il l’a interviewée pour la revue, elle quatre-vingt-deux ans. Maxime raccompagne Sébastien jusqu’à sa voiture. Ce dernier lui parle à nouveau, à propos de la revue : le marketing voudrait rediscuter d’un passage au tout-numérique. Sébastien sait que Maxime est contre. Mais il perd un tiers des lecteurs chaque année et ce n’est pas en publiant des poétesses octogénaires qu’il va inverser la tendance ? Il le quitte en indiquant qu’ils en reparleront la semaine prochaine. En se dirigeant vers la station de métro la plus proche, Maxime rappelle son ami Arthur Morgue qui avait tenté de le joindre. Ce dernier l’informe que Neige est revenue.
Maxime se souvient de sa rencontre avec ses deux amis, qu’il connaît depuis qu’il a onze ans. Avec ses parents et sa sœur, ils venaient de s’installer rue du Panorama, et il angoissait parce qu’il allait devoir faire sa rentrée au collège de Clamart, où il ne connaissait personne. Il aidait son père à jeter les cartons du déménagement quand il avait vu Arthur en train d’escalader une des grilles du square. Ils avaient fait connaissance, s’étaient présentés, et Arthur lui avait expliqué qu’il explorait la rue. Maxime avait remarqué que le garçon riait à chaque phrase et que son sac à dos était trois fois trop grand pour lui. La rencontre avec Sébastien avait été plus compliquée. Il portait encore le nom de sa mère à l’époque, il vivait avec elle dans une des plus belles maisons de la rue. Il avait presque un an de plus qu’eux et il s’habillait comme un adulte, ce qui les impressionnait. Maxime avait d’abord trouvé Sébastien snob. Mais un jour ce dernier leur avait montré sa collection de disques. Dans sa chambre, il avait mis le premier album de Van Halen et avait indiqué qu’Eddie est le meilleur guitariste depuis Hendrix. Maxime n’avait pas la moindre idée de qui était Jimi Hendrix, mais il avait dit oui. Ils sont instantanément devenus amis. À la rentrée, ils se sont retrouvé tous les trois dans la même classe et ils ne se sont plus quittés.
Une magnifique présentation : un ouvrage épais, avec un dos toilé, une couverture superbe avec une encre dorée, tout en ombres, un papier agréable au toucher. Le lecteur anticipe le plaisir de s’immerger dans un récit long. Il trouve rapidement ses marques : une forme de roman, l’amitié entre trois garçons à partir du tout début de l’adolescence, l’irruption d’une adolescente au milieu d’eux, et forcément une histoire d’amour, ainsi qu’un incident mystérieux dont les conséquences se font encore sentir à l’âge adulte alors que Neige revient à Clamart et qu’il se produit un phénomène surnaturel. Toutes les promesses implicites dans ces éléments sont tenues. Le scénariste prend bien soin d’apporter des éléments personnels à chaque personnage, que ce soient les relations de Maxime avec son ex-épouse Alice et leur fils Eliott, les circonstances dans lesquelles Arthur est devenu handicapé et sa relation avec ses tantes jumelles, ou encore la froideur de Sébastien découlant pour partie de la distance d’avec ses parents. Dans le même temps, le dessinateur accomplit un travail remarquable pour inscrire le récit dans une réalité palpable, au travers des villes de banlieues chacune avec leur architecture, de quelques quartiers de Paris, des pavillons et de quelques belles demeures, des autoroutes urbaines, les modèles de véhicules, etc. Ainsi ancré dans la banalité d’une réalité concrète et familière, le récit devient d’autant plus mystérieux que le contraste se trouve être saisissant avec le surnaturel.
Par ailleurs, les auteurs font montre d’un solide savoir-faire dans la pratique de leur métier. Le lecteur retrouve le scénariste enchanteur des séries La brigade chimérique et L’Œil de la nuit, très attaché à la France. Il sait réenchanter le quotidien de Paris et de sa banlieue. Il rend explicite la référence à l’une des sources de son inspiration : l’artiste Odilon Redon (Bertrand Redon, 1840-1916), peintre et graveur symboliste français, ayant participé à la huitième et dernière exposition des impressionnistes (1886). Il s’inspire et rend hommage en particulier à sa période de gravures et dessins : des eau-forte, trois pointes sèches, ainsi que des lithographies et des dessins. S’il a déjà eu l’occasion de voir une partie de ces œuvres, le lecteur aura lui aussi été frappé par leur singularité, mêlant onirisme, mystères et inquiétude. En auteur aguerri, Lehman imagine un disciple de Redon, Pierre-Marie Ferdinand Krebs (1854-1910), son amie Jeanne Latour, et même une école de la Bièvre. Le dessinateur s’inspire des dessins de Redon pour les monstres surnaturels. En fonction de son inclination, le lecteur peut également apprécier comment le scénariste nourrit son intrigue avec d’autres références à un pan de la culture française en mentionnant les écrivains Jean Lorrain (1855-1906), Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Pierre Mac Orlan (1882-1970), et Jean Cocteau (1889-1963). Ainsi l’intrigue s’inscrit dans cette culture, s’en nourrit et en est indissociable, une mythologie particulière, sans relation avec la culture hégémonique de divertissement américaine.
À l’unisson, la narration visuelle montre des paysages bien identifiés, à commencer par la Butte-aux-Cailles, le métro parisien avec ses stations reconnaissables, la porte de Chatillon, Clamart, etc. Les visuels inscrivent également le récit dans une zone géographique concrète, vierge de toute mythologie outre-Atlantique. L’artiste réalise des dessins en noir & blanc rehaussé de nuances de gris, dans un registre descriptif et réaliste, avec des traits de contours précis et souples. Il intègre des éléments d’informations purement visuels comme les noms sur les teeshirts de Maxime : Metallica, Radiohead, Magma, Rush (le connaisseur appréciera également l’écoute collective de la reprise de You really got me figurant sur le premier album de Van Halen sorti en 1978, et la mention du groupe Tin Machine fondé en 1987 par David Bowie et Reeves Gabrels). Ils participent ainsi à définir la personnalité de chaque protagoniste : jean et teeshirt pour Maxime, tenue plus randonnée pour Arthur, et chemise blanche impeccable avec veste pour Sébastien. Il s’agit de dessins qui montrent des endroits réels dans lesquels évoluent des individus normaux, tout en restituant leurs particularités, caractéristiques essentielles à l’intrigue qui évoquent des éléments historiques également très concrets.
Ainsi, ce récit d’amitié entre trois adolescents devenus adultes dégage sa propre personnalité dans un environnement parisien et de banlieue, avec des personnages plausibles et crédibles, ayant chacun leur histoire. Ils se retrouvent confrontés à une manifestation surnaturelle singulière, une autre dimension issue de l’histoire de la région, même si elle a été enfouie sous un urbanisme dense et bétonné. Le dessinateur marque la présence du surnaturel avec des fonds de page qui passent du blanc pour les gouttières, au noir, et par la disparition des nuances de gris, les personnages évoluant alors dans un monde littéralement noir & blanc. À nouveau, les caractéristiques du dessin et les éléments fantastiques restent dans un registre franco-belge et d’inspiration locale (avec une très belle page de forte pluie dans un dessin en pleine page p.191 à la Frank Miller période Sin City). Le développement de l’intrigue implique à la fois les travaux de l’ingénieur Eugène Belgrand (1810-1878) et sa carte des berges des anciens lits de la Seine et de la Marne datant de 1869, ainsi que la brigade fluviale de Paris, un service de la préfecture de police, créé en 1900 par arrêté du préfet de police, Louis Lépine (1846-1933).
Le lecteur suit essentiellement Maxime Faubert dans cette aventure, entre arrêt du développement et père divorcé, retour d’un amour de jeunesse, puis disparition lors d’une manifestation surnaturelle. Les auteurs mettent ainsi en scène trois adultes dont la vie porte la marque de leur adolescence, ainsi que la force de cette amitié adolescente qui perdure à l’âge adulte. La vie de chacun de ces trois hommes a continué, dans des directions différentes, des intérêts différents, les amenant dans une situation où les potentiels de la jeunesse se sont restreints au fur et à mesure de leurs choix de vie. Au fur et à mesure de leur enquête pour retrouver Neige Agopian, ils se heurtent à des degrés divers à certaines de ces aspirations qu’ils ont abandonnées, et aussi à un événement traumatique et banal vécu par l’un d’eux, et ressenti par les deux autres. Au travers de ces aventures, ils font face à une réalité qui leur était inaccessible, comme si les événements les contraignaient à progresser plus loin vers l’état adulte, à accepter des faits alors que le déni leur offrait une certaine forme de confort.
Une très belle couverture qui promet une aventure surnaturelle avec un imaginaire original. Ces promesses sont tenues dans un récit bien ancré dans le réel de quartiers parisiens et de banlieues, avec des éléments fantastiques trouvant leur source chez l’artiste Odilon Redon. Scénariste et dessinateur donnent une consistance peu commune à cet environnement français, nourrissant une mythologie propre, et racontant une aventure à la trame classique, rendue originale par des éléments historiques spécifiques à l’Île-de-France, et par des personnages possédant leur propre histoire. Déstabilisant.
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