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mardi 3 janvier 2023

Mary Jane

Elle comprend que tous les hommes, d’une manière ou d’une autre, sont toujours prêts à payer.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2020. Le scénario a été écrit par Frank Le Gall, les dessins et les couleurs réalisés par Damien Cuvillier. Elle comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec un texte de trois pages, rédigé par Le Gall, et illustré par ses travaux graphiques préparatoires.


Un homme effectue une déposition ou un témoignage : Joseph Barnett, porteur au marché aux poissons de Billingsgate. À ce qu’elle lui a dit, elle était née à Limerick en 63. Et puis sa famille a émigré au pays de Galles, elle lui a dit. Elle disait que, là-bas, elle avait été mariée à un certain Davies. Il travaillait à la mine, et puis ça n’a pas duré. Il n’y a rien qui durait, avec elle. Il évoque sa compagne Mary Jane. En 1882, celle-ci sort de sa petite ferme en courant, en tenant un mouchoir rouge à la main. Elle traverse son petit jardin puis un champ, en passant par la barrière. Au loin, s’élève une colonne de fumée noire. Elle passe le portillon, le mouchoir s’accroche au montant, elle le laisse et continue de courir. Elle arrive près du puits de la mine : c’est de là que provient la fumée. Les autres femmes accourent également, alors que les hommes s’affairent à remonter les blessés et les morts, du puits. Ils sont en train de sortir un cheval aux yeux bandés, par le monte-charge à poulie. Un homme en tenue de mineur, le visage noir, arrête Mary Jane : c’est inutile, Davies est mort. Elle entraperçoit les corps étendus sur le sol un peu plus loin.



Les autres femmes plus âgées, se demandent ce que va devenir Mary Jane en étant veuve à dix-neuf ans. Elle sait qu’elle doit fuir. Le lendemain, Miss Gruff du bureau de bienfaisance toque à sa porte, accompagnée d’un solide gaillard et d’un policier. Elle vient pour l’emmener à L’union Workhouse. Ils ouvrent la porte de la chaumière : Mary Jane est déjà partie. Elle a emporté ses maigres affaires dans une simple valise. Elle voyage à pied sur des chemins de terre, se protégeant comme elle peut de la pluie, du froid, dormant sous les ponts, emmitouflée dans un châle. La nuit, le même cauchemar revient : une terrible explosion d’une clarté aveuglante, et son mari qui hurle son prénom. Elle se réveille en sursaut, puis se rendort tant bien que mal. Le lendemain, elle poursuit son chemin, s’arrête au bord d’un petit cours d’eau pour faire une toilette sommaire. Sa valise tombe dans la rivière qui l’emporte, sans qu’elle ne puisse la récupérer. Elle continue à marcher à travers bois, jusqu’à arriver dans une grande prairie vallonée. Elle entend des cris : Pillards ! Assassins ! Bande de voleurs ! Gibiers de potence ! On vous retrouvera et on vous pendra tous ! Des paysans hurlent en contrebas, alors qu’une troupe de romanis passent rapidement devant elle. Black John la saisit par l’épaule et lui intime de venir avec eux. Elle reprend la route avec eux. Plus tard, les enfants étant fatigués, ils font une halte. Elle demande à Black John si ce sont des romanis.


La date, l’image de couverture, le texte de quatrième de couverture donnent des indications quant au fait que cette Mary Jane est passé à la postérité de bien sinistre manière. C’est l’histoire d’une tragédie annoncée. Quoi qu’il en soit, cette tragédie atroce n’occupe que les dix dernières pages de la bande dessinée, le reste étant consacré à la vie de cette femme, de sa dix-neuvième année, à sa mort à vingt-quatre ans. Le scénariste n’est pas le premier à s’intéresser à sa vie, Patricia Cornwell, autrice d’un livre sur le sujet, l’a également évoquée avec un point de vue très marqué. Le scénariste a choisi cette femme emblématique pour développer sa vie avant son meurtre immonde, la vie d’une jeune veuve de la campagne, montant à Londres dans l’espoir de trouver un travail, une source de revenus, de quoi vivre. Parmi les personnes témoignant, assis, cadrés en plan taille, face au lecteur, un jeune homme pose deux questions : Si tout le monde, si toute la société vous considérait comme un coupable, est-ce que vous ne seriez pas prêt à tuer ? Et si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Cet ouvrage évoque donc la condition féminine dans la décennie 1880 au Royaume Uni. La vie de Mary Jane est racontée de telle manière, que le lecteur n’y voit pas un destin tout tracé vers une boucherie fatale, mais bien le parcours de vie d’une jeune femme comme il y a dû y en avoir de nombreuses autres.



La première page peut décontenancer avec le témoignage de Joseph Barnett sur fond noir, fixant l’année de naissance de Mary Jane, ainsi que sa région d’origine, et portant un jugement de valeur que le lecteur perçoit comme étant négatif : il n’y avait rien qui durait avec elle. Le dispositif visuel d’un cadrage en plan taille sur fond noir évoque une déposition, mais sans qu’il ne soit précisé, ni pour Barnett, ni pour les suivants, si elle se déroule au commissariat ou au tribunal. Puis une case de la largeur de la page en occupe le bas, avec juste des bottes et un bas de jupe d’une femme courant sur l’herbe. Suivent quatre pages sans texte, si ce n’est la mention Un mouchoir rouge, montrant Mary Jane courant puis le monte-charge au-dessus de la mine. L’artiste utilise un trait encré pour détourer les formes, un noir légèrement atténué par les couleurs ce qui fait qu’il ne ressort pas comme étant le premier plan. Le reste des cases est réalisé à l’aquarelle, en couleur directe. Le tout forme de petits tableaux très agréables à l’œil. La fuite de Mary Jane dans la campagne fournit l’occasion de superbes paysages : les chemins de terre gorgés d’eau, la rivière paisible au bord d’un bosquet d’arbres, la grande prairie vallonée, le tronc noir des arbres dans la nuit, le magnifique feuillage d’un arbre au milieu d’une grande prairie.



Puis en page vingt-neuf, le lecteur découvre une illustration en pleine page : un dégradé de noir plein en partie supérieure, pour se transformer en un entrelacs de noir et blanc en bas de page, comme si le noir faisait ressortir la granulosité du papier. Le récit passe alors à Londres dans une lumière chiche, faisant ressortir la lumière blafarde et grisâtre, ternie dans les quartiers pauvres. Le lecteur peut tourner la tête pour observer la fumée noire des cheminées, le teint maladif des enfants et des mères dans la rue, les pavés poisseux, les petits boulots, la foule anonyme dépourvue d’empathie. Page quarante-sept, un autre dessin en pleine page, la façade d’un immeuble avec une belle lumière, et une rue large et dégagée. Cette impression d’endroit à l’abri disparaît dès la page suivante, avec une chambre aux fenêtres occultées, à la pénombre inquiétante. Page cinquante-neuf, un troisième dessin en pleine page : le ciel très sombre, presque noir au-dessus de Montmartre avec une neige clairsemée, comme autant de taches venant maculer la silhouette des bâtiments. Le retour à la lumière du soleil dans St. James apporte une respiration mais elle s’avère de courte durée.


Le lecteur voit que l’artiste a pris le soin de se documenter pour réaliser une reconstitution historique consistante : les échoppes, les petits métiers, les tenues vestimentaires, l’aménagement des pubs des quartiers populaires, les lumières des grandes artères commerçantes, la mine, les gourbis des quartiers miséreux de Londres. Il croque des personnages de manière réaliste et parlante quant à leur âge, leur situation sociale, leur métier plus ou moins légal. Il conçoit des plans de prise de vue qui donnent à voir les décors et les occupations des personnages pendant les scènes de dialogue, avec des postures parlantes quant à leur état d’esprit du moment, par exemple la détresse de Mary Jane qui ne sait pas à qui s’adresser à Londres qui ne comprend pas que Peter White est en train de la manipuler. Il parvient à ne pas en faire un objet du désir. Lorsqu’elle se réveille nue dans la maison de passe, le lecteur la voit comme une victime avec qui il a déjà développé un lien affectif, d’autant plus vulnérable qu’il sait ce qui va advenir. Page cinquante-quatre, il montre les passes, dans une grille de quatre cases par quatre cases. Il n’y a rien d’érotique ou pornographique : la chair est triste. Le texte est laconique et terre à terre : Et jour après jour, c’est la longue suite, la suite sans fin des hommes, des employés, des gommeux, des clergymen, des commis voyageurs, des vieux qui sentent, des gras qui suent, des timides, des violents. Ils ont tous en commun d’être repoussants. Heureusement, il y a le gin.



Le scénariste a donc décidé de montrer une autre facette des crimes sordides d’un tueur en série, peut-être le premier à avoir été identifié comme tel. Il fait de Mary Jane, une jeune femme attachante, essayant de trouver une nouvelle place dans la société, après le décès de son époux dans un accident de travail. La remarque d’un témoin revient à l’esprit du lecteur : si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Le récit met en lumière un mode de fonctionnement systémique : une société qui exploite les faibles sans une once d’humanité. L’enchaînement des événements est inéluctable pour Mary Jane. Le lecteur se demande à plusieurs reprises quelle aurait été l’alternative pour elle. L’auteur en évoque une ou deux, vraisemblablement pires, en tout cas pas meilleures, sans aucun espoir d’épanouissement personnel, dans une perspective d’exploitation tout aussi destructrice que la voie choisie par défaut par Mary Jane. Les hommes profitent de cette prostitution intégrée au fonctionnement de cette société, et Mary Jane est exploitée par une femme, une mère maquerelle, et surveillée par une autre femme, une duègne qui est rémunérée pour. La fin de sa vie est une déchéance de plus, le symbole qu’il est toujours possible de tomber plus bas. La conclusion revient à la séquence d’ouverture, montrant la vie de Mary Jane entièrement définie par sa condition d’épouse, tout en montrant que le sort de son époux participe de la même exploitation sans respect de la personne humaine.


Les auteurs racontent la vie adulte d’une jeune femme ayant perdu son mari dans un accident. Ils ont choisi une femme dont l’Histoire a retenu le nom du fait de son assassinat atroce. Pour autant, à part la conclusion, il s’agit du récit de la vie d’une jeune femme issue de la classe populaire, confrontée à une société qui réserve un sort de victime aux femmes de sa condition, quel que soit le choix de vie qu’elles puissent faire. Un récit poignant à la narration sans dramatisation excessive, et pourtant implacable.



lundi 2 janvier 2023

Clément V : Le Sacrifice des Templiers

La torture ne sert pas la vérité.


Ce tome contient une biographie partielle du pape Clément V qui se suffit à elle-même et ne nécessite pas de connaissances préalables. Il a été écrit par France Richemond, médiéviste, dessiné et encré par Germano Giorgini, et mis en couleurs par Florence Fantini. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et la première édition date de 2021. La scénariste a également écrit un autre tome de cette collection consacrée aux papes : Léon le Grand: Défier Attila (2019), dessiné par Stefano Carloni. Le tome se termine avec un dossier documentaire de huit pages, réalisé par Bernard Lecomte, composé des parties suivantes : Clément V premier pape d’Avignon, Un Bordelais nommé Bertrand de Got, Les 17 papes français, Philippe IV le Bel plus puissant que le pape ?, Qui étaient les templiers ?, Les routes des trois grandes croisades, Les moines soldats iront-ils en enfer ?, La croix rouge, La fin des templiers, Un procès scandaleux, Jacques de Morlaix trahi par le pape, Le pape Formose, Le vin des papes, Les rois maudits, un lexique.


Lyon, basilique Saint-Just. Le 14 novembre de l’an de grâce 1305. Couronnement de Bertrand de Got. Qui devient le pape Clément V. Il reçoit la tiare à la double couronne. Couronne du royaume terrestre. Couronne du royaume spirituel. Il devient ainsi le père de tous, princes et roi, le recteur de la Terre, le vicaire du seigneur Jésus-Christ. Alors que la procession du nouveau pape monté sur sa mule pontificale avance dans les rues de la ville, un mur sur lequel étaient montés des spectateurs s’écroule. Plusieurs jours ont passé. Le duc de Bretagne est mort. Gaillard de Got agonise. Onze décès jettent un voile de ténèbres sur le couronnement du pape. Le roi Philippe le Bel vient le trouver : il a besoin de lui. Les rapports restent tendus avec l’Angleterre malgré les traités. Le roi veut donner sa fille Isabelle, au prince héritier et il lui faut une dispense. Le pape la lui accorde bien volontiers.



Le roi Philippe le Bel continue : La perte du royaume chrétien d’Orient est terrible. Son grand-père Saint Louis s’est sacrifié pour le créer. Aujourd’hui son œuvre est anéantie ! Cette nouvelle croisade doit les implanter définitivement. Quelques croisés désordonnés ne suffisent pas. Il faut une armée de métier. Or les templiers ont failli. Leur stupide rivalité avec les hospitaliers a tout gâché. Ils ont oublié quel est l’ennemi. Le pape répond que certes, mais ils ont défendu leur dernier bastion Saint-Jean-d’Acre jusqu’à la mort. Le roi insiste : Élire l’orgueilleux Jacques de Molay à la tête du Temple fut une erreur. Il se perd dans un jeu de puissance. Le pape reconnaît que ce choix fut maladroit car Molay est si rigide. Il refuse la fusion avec les Hospitaliers. Il faut pourtant bien réformer le Temple puisqu’il n’y a plus de pèlerins à protéger. Ils ne peuvent être juste des banquiers. Le roi intime au pape de faire cesser ce scandale qui souille l’Église. Il doit imposer la fusion ou les supprimer et créer un nouvel ordre.


Ce tome permet à la scénariste de revenir sur la disparition de l’ordre des Templiers, événement auquel elle faisait déjà référence dans Les Reines de sang - Jeanne, la Mâle Reine T01 (2018) avec Michel Suro. Le titre annonce que l’ouvrage s’attache principalement à la vie du pape Clément V, et également à la fin de l’ordre des Templiers. Le choix de la scénariste est de se focaliser sur la vie de Bertrand de Got (1264-1314) uniquement pendant la période où il fut pape. Le récit commence donc avec son sacre en 1305 et il se termine avec son décès. La première séquence s’accompagne d’un moment spectaculaire, propice à capter l’attention du lecteur : le mur qui s’écroule et les badauds pris en dessous. Puis vient la biographie en elle-même qui parvient à mêler les tracas personnels de Bertrand de Got, en particulier ses problèmes de santé, ses difficiles décisions politiques pour essayer de résister à Philippe le Bel, et à maintenir l’autorité du pape sur l’Église, l’itinérance de sa curie, les événements historiques majeurs en France et en Italie, les attaques de Philippe le Bel contre les Templiers pour asservir leur ordre. France Richemond impressionne le lecteur par la dextérité avec laquelle elle parvient à gérer le volume d’informations nécessaires pour établir les enjeux et rendre compte des défis à l’échelle de l’Église, par le biais de dialogues plausibles, ce qui lui permet de limiter la taille des cartouches de texte, évitant ainsi l’effet exposé massif et indigeste.



La fluidité de l’exposé des informations revêt un tel naturel que le lecteur peut ne pas se rendre compte de la densité de la reconstitution. Si cet aspect l’intéresse, il consulte le lexique en fin d’ouvrage et se rappelle qu’effectivement les personnages représentés dans la bande dessinée ont évoqué Albert Ier de Hasbourg, Arnaud de Pellegrue, Boniface VIII, Célestin V, Charles d’Anjou, Charles II d’Anjou, Charles de Valois, Guillaume de Beaujeu, Guillaume de Nogaret, Henri VII de Luxembourg, Hugues de Payns, Jacques de Molay, Robert d’Anjou, Geoffroy de Charnay, etc. Le lexique continue avec la liste des lieux traversés ou évoqués, au nombre d’une dizaine, avec par exemple Anagni (ville d’Italie où le pape Boniface VIII s’est fait arrêter en 1303 par l’envoyé de Philippe le Bel) ou Ferrare (puissante seigneurie italienne dans le delta du Pô). Vient ensuite une vingtaine de termes relatifs à la religion, dont concile cadavérique, gibelins, relaps. Ces trois registres de vocabulaires transcrivent bien les différentes dimensions du récit : politique et historique, française et italienne, histoire de l’Église et de son dogme. La scénariste sait transcrire toutes ces dimensions, sans faire de prosélytisme ou du dénigrement systématique, sans occulter le religieux.


Par la force des choses, un récit historique de cette nature impose une narration visuelle descriptive pour une reconstitution historique rigoureuse et documenté. Le dessinateur impressionne également par sa capacité à remplir cet objectif : représenter les tenues d’époque et les costumes liés aux fonctions au sein de l’Église, montrer les cathédrales avec fidélité, ainsi que les rue des villes, les environnements particuliers comme des cellules ou la muraille d’un fort. Il représente les arrière-plans dans plus de 80% des cases, même celles avec des gros plans sur les personnages : le lecteur peut donc se projeter dans chaque et il ne ressent pas de solution de continuité qui serait provoquée par l’absence de décors plusieurs cases d’affilée. La séquence d’ouverture lui permet de mettre à profit la dimension spectaculaire de la cérémonie, puis du mur qui s’écroule. Le lecteur constate que la scénariste a fait l’effort de penser en termes visuels chaque fois que la séquence s’y prête : un affrontement entre Templiers et infidèles à Saint-Jean-d’Acre, le déplacement de la curie itinérante du pape, l’entrée en ville du roi et de ses soldats, l’arrivée à Avignon, celle au petit prieuré de Groseau, l’attaque des remparts de Ferrare par l’armée d’Arnaud de Pellegrue, les Templiers mis au bûcher à l’orée du bois de Vincennes, le banquet de clôture du concile, l’exécution de Jacques de Molay. De la même manière, il est visible que le dessinateur a conçu des plans de prise de vue spécifique pour chaque discussion, évitant l’alternance mécanique de champ / contrechamp, montrant ce que font les personnages pendant les échanges, où il se trouvent. L’investissement de l’artiste sur la mise en scène participe de manière significative à la fluidité globale de la narration, à se tenir à l’écart de tout impression de texte copieux limitant les cases à de simples illustrations.



Le lecteur se retrouve vite transporté auprès du pape Clément V. Il sait bien qu’il ne s’agit pas d’un reportage pris sur le vif, qu’il n’existe pas d’archives visuelles ou audio permettant d’avoir la certitude que les événements se sont bien déroulés de cette manière, que les personnages ont prononcé ces paroles ou ont pris ces positions. Les auteurs savent rendre plausibles ce qu’ils racontent, le lecteur étant d’autant plus convaincu par la solidité des références, par la densité d’informations. Il éprouve la sensation que cette reconstitution lui montre pour partie la vérité. Il voit bien que les auteurs se tiennent à l’écart d’une représentation manichéenne ou simpliste : le pape n’est pas un héros ayant permis d’éviter le pire face à un roi omnipotent, ni un lâche ayant abdiqué toute responsabilité et se pliant aux diktats de Philippe le Bel. La réalité décrite s’avère complexe. Les personnages agissent conformément à la structure sociale de l’époque, à l’existence d’une religion d’état, aux jeux des alliances politiques et des guerres. La narration n’essaye pas d’intégrer tous les événements, de gaver le lecteur de passages encyclopédiques : elle s’appuie plutôt sur des événements montrés, et d’autres évoqués, laissant le lecteur libre d’aller se renseigner plus longuement s’il le souhaite. Le dossier documentaire en fin d’ouvrage apporte des informations complémentaires, ou présente certaines sous une autre facette que la bande dessinée, s’avérant très intéressant.


La reconstitution historique est un genre à part entière, particulièrement exigeant en termes de recherches, de compréhension du contexte de l’époque, et assez difficiles à restituer de manière agréable sous forme de bande dessinée. Le lecteur fait le constat par lui-même de la rigueur et de l’investissement des auteurs dans leur ouvrage, ainsi que de leur coordination et de leur complémentarité pour réaliser une narration agréable à la lecture, sans rien sacrifier à l’ambition de cette reconstitution. L’ouvrage donne envie de découvrir cette époque, les actions de ce pape, et une fois terminé, le lecteur en ressort avec l’envie d’en apprendre plus. Une belle réussite.



jeudi 29 décembre 2022

Très chers élus - 40 ans de financement politique

Vous avez vu combien coûte une campagne présidentielle ?


Ce tome contient un essai complet, indépendant de tout autre. Il s’agit d’une enquête sur le financement de la politique en France, enquête réalisée par Élodie Guéguen & Sylvain Tronchet, dessinée par Erwann Terrier, et mise en couleurs par Degreff. La première publication date de 2022. L’ouvrage comporte cent quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction des deux journalistes : pour conquérir le pouvoir, l’argent est le nerf de la guerre ; il est aussi, généralement, celui par qui le scandale arrive. Il se termine avec un post-scriptum écrit par les auteurs évoquant le délai de sept à huit mois pour la réalisation et la parution du rapport sur les comptes de campagne de l’élection présidentielle de 2022, un entretien de deux pages avec Jean-Philippe Vachia (le président de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques), et un entretien croisé avec les anciens magistrats Jean-Louis Nadal (procureur général près de la cours de cassation, puis président de la Haute Autorité de la transparence de la vie publique) et Yves Charpenet (directeur des affaires criminelles des grâces du ministère de la Justice).



Lors de la campagne présidentielle de 2022, dans un salon de l’Élysée, Emmanuel Macron reçoit son équipe avec petits fours et champagne. Dans un petit groupe, un conseiller fait le point : fiscal year 16 a été une année de super croissance pour eux. Ils ont eu de très bons wins. Jamais personne dans l’histoire n’a fait un grand win sans grands efforts. Parce que la valeur travail, elle est au centre de leur équation. Mais c’est leur culture d’entreprise dont il est le plus fier. Elle est business-focus. Intense et ambitieuse. C’est une culture de fight. Ils n’ont pas peur de dire que construire une grande boîte c’est un combat. Et âmes sensibles s’abstenir. Un conseiller plus âgé s’éloigne pour aller se rafraîchir aux toilettes, tout en pestant contre ce jargon de la culture de Fight. Il retourne dans le grand salon mais cogne la porte contre le coude de Macron qu’il n’avait pas vu.


Christian Dagnat est au micro, un banquier qui lève des fonds pour le candidat. Il explique aux donateurs potentiels qu’ils peuvent donner jusqu’à 7.500€ par an, et qu’en faisant de même au nom de leur épouse, ils peuvent monter jusqu’à 15.000€. Puis c’est au tour de Macron lui-même de prendre la parole pour indiquer le montant de levée de fond qu’ils ont atteint à ce jour, et les modes de financement complémentaires à venir, y compris le fait qu’il va s’endetter personnellement à hauteur de 8 millions d’euros. Puis il remercie les participants, alors qu’un conseiller distribue des formulaires de dons. Sur un marché découvert parisien, des militants distribuent des tracts pour la campagne 2022. Sylvain arrive en trottinette et rejoint Élodie : ils ont rendez-vous avec Monsieur X, leur source. Ils l’aperçoivent en train de les attendre sur un banc. Ils lui rappellent qu’ils souhaitent échanger avec lui au sujet de leur enquête sur le financement de la vie politique française. En guise d’introduction, il répond que l’argent est essentiel à la conquête du pouvoir. Il a tout vu de l’arrière-boutique des partis sous la Ve république.



Pas facile de donner un aspect visuel à une enquête journalistique, encore moins quand il s’agit de quelque chose d’un peu abstrait comme le financement des partis politiques et des élections. Les auteurs ont pris le parti d’une forme de promenade dans Paris avec un arrêt pour prendre un café, au cours de laquelle les deux journalistes Élodie Guéguen & Silvain Tronchet se mettent en scène en train de discuter avec un monsieur en imperméable et chapeau mou, promenant son chien, qui incarne l’amalgame de plusieurs de leurs informateurs, sous les traits de Monsieur X, vraisemblablement la soixantaine, et ayant connu plusieurs décennies de fonctionnement des partis politiques, de l’intérieur. Le lecteur bénéficie ainsi d’une longue promenade au cours de laquelle il reconnaît la tour Eiffel, des sorties de station de métro, le mur d’enceinte de l’Élysée, les arcades de la rue de Rivoli, la porte d’entrée du Conseil Constitutionnel avec sa magnifique sphinge, la place Vendôme, la pyramide du Louvre, les bouquinistes des quais de la Seine, la passerelle des arts, la place du colonel Fabien, Les Deux Magots, le jardin du Luxembourg, la promenade le long des quais de la Seine à Paris, le ministère des finances, la place de la Bastille, etc., pour finir place de la République devant le monument à la République du sculpteur Léopold Morice.


Au fil de cette déambulation, les trois interlocuteurs évoquent des affaires ayant été couvertes par les médias, les déclarations des hommes et femmes politiques mis en cause, ainsi que certains de leurs collaborateurs, le dessinateur reproduisant avec fidélité leur apparence, ce qui permet de les identifier aisément. Ces séquences souvenirs emmènent le lecteur dans des endroits très variés à chaque fois bien représentés : un salon de l’Élysée, un chantier de construction, la piscine de pièces d’or de Picsou, le plateau du journal de vingt heures, la roche de Solutré, l’hémicycle de l’assemblée nationale, les bureaux des quartiers généraux de campagne des candidats, des bureaux de police pour interrogatoire, le meeting de Villepinte où se produit Nicolas Sarkozy, le parlement européen, le festival d’Avignon, le circuit des vingt-quatre du Mans, une riche propriété avec une piscine, un loft luxueux, les marches du festival de Cannes, etc. Ces images peuvent illustrer littéralement ce que dit le texte, avec éventuellement une légère redondance, comme elles peuvent aussi introduire une touche d’ironie, de sarcasme, de caricature ou de moquerie ouverte. Par exemple, François Fillon effectue un trajet en voiture du Mans à Paris : il conduit une formule 1 sur le circuit automobile, et une jeune femme se tient sur la piste avec un panneau d’avertissement pour le pilote, sur lequel est marqué Rends l’argent !



D’un côté, les auteurs ont effectué un gros travail de préparation pour que la narration visuelle apporte des éléments supplémentaires au texte de l’enquête, que ce soit une prise de recul ou une touche humoristique. D’un autre côté, la narration visuelle est entièrement asservie à cette restitution d’enquête qui s’avère être à charge. Le titre le laissait supposer : la formulation Très chers élus dirige vers le coût de la vie politique, le coût de la démocratie en quelque sorte. Les deux journalistes évoquent les affaires comme Elf. Cogedim. Urba. Françafrique. Fonds spéciaux Matignon. DCN. Luchaire. Etc. Les sources de financement avérés comme les entreprises de BTP, les offices HLM, Bygmalion, etc. Ils citent explicitement les affaires judiciaires avec condamnation et celles avec de forts soupçons, mettant nominativement en cause Patrick Balkany, François Léotard, Gérard Longuet, Alain Madelin, Claude Guéant, Christian Nucci, Roland Dumas, Éric Woerth, Sophia Chikirou, Wallerand de Saint-Just, Marine Le Pen, François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez, Philippe Laurent, Ségolène Royal, François Fillon, Emmanuel Macron, Anne-Christine Lang, et quelques autres. Ils reprennent chronologiquement les astuces et les malversations avérées pour financer les partis et les campagnes, soit en transgressant la loi, soit en la contournant : fausses factures, les marchés publics avec commission entre 3% et 5%, le brigandage municipal pour l’attribution de site pour grandes surfaces, les fonds secrets de Matignon, les surfacturations, les rétro-commissions, les mallettes d’argent en billets de banque, les sous-facturations, les assistants rémunérés par l’Assemblée Nationale ou le parlement européen, la création de micros partis pour cumuler les dons, les instituts de formation, les fondations adossées à des partis politiques, etc. L’inventivité en la matière force le respect, et constitue une ode à la créativité.


Les auteurs se sont fixés comme objectif de prouver la réalité des fraudes, de détournement d’argent public et d’abus de bien sociaux. Leur énumération de faits avérés fonctionne comme un faisceau de preuves, finissant par être accablant. Pour autant, le ton n’est pas au réquisitoire assoiffé de sang. Ils savent faire preuve d’humour, que ce soit avec des anecdotes énormes (deux Tupperwares remplis de billets, enterrés dans les bois par Didier Schuller et déplacés par des sangliers ayant creusé), un dépôt en billets dans une banque pour un montant de dix millions de francs. Ils ne se contentent pas de pointer du doigt pour accuser : ils se livrent également à une analyse de l’effet des différentes lois relatives à la transparence financière de la vie politique, du fonctionnement de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques créée en 2005. Ils reprennent l’analyse de Julia Cagé dans son livre Le prix de la démocratie (Fayard, 2018), aboutissant à la conclusion que les généreux donateurs fortunés profitent à plein des réductions d’impôts et voient leurs préférences politiques massivement subventionnées par l’ensemble des contribuables, et en prime bénéficier d’une politique qui leur est financièrement favorable une fois leur candidat au pouvoir. À l’occasion d’une page ou d’une autre, le lecteur s’aperçoit également que les auteurs et l’artiste se sont coordonnés pour une autre forme d’interaction, la situation montrée commentant ironiquement les faits évoqués. Par exemple, François Mitterrand et son aéropage effectuent l’ascension de la Roche de Solutré, et le président doit se débarrasser d’un caillou dans sa chaussure, alors qu’il pense en même temps à la manière de blanchir son collaborateur Christian Nucci dont les actions génèrent une gêne comme un caillou dans une chaussure. De la même manière, les différentes activités dessinées en arrière-plan pendant la promenade dans Paris recèlent le plus souvent une action publique qui se trouve directement impactée si l’argent public est détourné.


Une enquête sur le financement des partis et des campagnes politiques en bande dessinée : certainement un essai touffu avec des illustrations qui peinent à apporter des éléments visuels supplémentaires. Au départ, le lecteur se dit qu’il y a un peu de ça, mais dans le même temps la lecture s’avère très agréable, sans le côté pesant qui peut accompagner des exposés denses en information. La balade dans Paris semble relever d’un dispositif artificiel gratuit, mais plusieurs séquences finissent par mettre la puce à l’oreille du lecteur : il y a un effet de résonance subtil et élégant entre les lieux traversés et les activités montrées, avec les malversations évoquées. La démonstration est à charge, ce qui est affiché explicitement dès le début, tout en expliquant des mécanismes très divers et très astucieux. Les auteurs ont l’honnêteté intellectuelle de poser la question caricaturale : Tous pourris ? Ils apportent une réponse nuancée et justifiée, et leur enquête fait autant la démonstration de l’utilisation détournée de fonds publics, que de l’amélioration lente mais aussi progressive de la transparence dudit financement, et de l’augmentation du nombre d’enquêtes, de procès et de condamnation. Extraordinaire enquête, restituée avec une intelligence malicieuse.



mercredi 28 décembre 2022

Celle qui fit le bonheur des insectes

Souffrir, est-ce aimer encore ? Est-ce aimer plus fort ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Paul Salomone pour les dessins et les couleurs. Elle comprend quatre-vingt-sept pages de BD et cinq pages de recherches graphiques.


Prologue. Une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il est des oiseaux qui, dès les premiers frimas, migrent vers le sud, vers l’astre du jour, sa chaleur, son humour… Et d’autres qui, l’hiver venu, préfèrent migrer vers l’astre de nuit, sa douceur, son amour. Une maman raconte à ses enfants un conte sur des oiseaux qui s’envolent pour atteindre la Lune. Une fois la Lune atteinte, après la parade nuptiale, les femelles creusent de grands trous dans le sol afin d’y pondre leurs œufs. Ces mêmes grands trous sombres que, la nuit, on peut apercevoir à la surface de l’astre lunaire. Chaque femelle y pondra cinq ou six œufs qu’elle pondra, sans faillir, trois semaines durant. Trois semaines au terme desquelles éclateront, par milliers, des petits oiseaux de lune au plumage clair encore. C’est pour cela, les enfants, que la Lune est blanche : parce que sa superficie est recouverte d’écailles de coquilles d’œufs. La reine Shikhara a fini de raconter son histoire et ses enfants Jalna & Gorakh lui demandent s’ils existent vraiment, ces oiseaux de Lune. Elle leur répond par l’affirmative : ce sont eux qui, la nuit venue, portent leurs rêves aux étoiles. Ils les attrapent délicatement dans leur bec, puis s’envolent vers le firmament. Car chaque étoile est un rêve, et chaque rêve une étoile.



Chapitre un : le cadeau. Combien de temps, déjà, s’était écoulé depuis le couronnement de Shikhara ? Quinze ans ? Seize ? Plus, peut-être ? Peu importe ! Qui s’amuse à compter les heures quand le bonheur habite son cœur ? Cela paraîtra sans doute incroyable, mais à l’époque la paix, la prospérité, et même la joie de vivre régnaient sur le royaume de Shandramãmãd. Tant et si bien que le peuple, reconnaissant avait surnommé sa reine : Kurgarvandji. Celle qui apaisa la colère des dieux. Quand, voilà près de trois lustres, son époux, le prince Gorakh Nanpur Aransol, mourut dans un tragique accident de chasse, Shikhara était enceinte de ses œuvres. En signe de deuil, la reine se brûla les cheveux. Puis se couvrit le visage des cendres de son mari. Ses larmes d’abord, la pluie ensuite finirent de laver la cendre de son visage. La vie, malgré tout, reprit le dessus. Ses cheveux lentement repoussèrent. Peu après, comme pour compenser celui qu’ils venaient de lui enlever, les dieux donnèrent à la reine deux beaux enfants. Une fille que l’on nomma Jalna. Et un garçon auquel on donna le nom de son défunt père : Gorakh. Selon la tradition, c’est Gorakh – pourtant né une heure après sa sœur – qui était appelé à succéder, un jour, à se mère sur le trône de Shandramãmãd.


Très belle bande dessinée pour la prise en main, avec un format légèrement plus grand, et une couverture de toute beauté. Une illustration avec des tons doux, une reine assise sur un trône finement ouvragé dans une pierre claire, et cette nuée de papillons avec quelques insectes rampants qui apportent des touches d’ombre, vaguement inquiétantes dans leur fourmillement. Le lecteur entame le prologue intitulé : une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il commence par lire les cellules de texte et se fait la réflexion qu’elles pourraient se suffire à elles-mêmes. Une narratrice dit un conte et les images semblent ne servir qu’à donner à voir ce que dit déjà le texte. D’un côté, à chaque fois que les cartouches de texte mènent la narration, ils semblent se lire sans besoin de jeter un coup d’œil aux images. D’un autre côté, la beauté des dessins suffit à capter l’attention du lecteur pour qu’il ne risque pas de les oublier. Pour les quatre premières pages du conte, l’artiste choisit une représentation descriptive et concrète : un pari risqué. Pour autant, la palette de couleurs réduite à des nuances de brun installe une ambiance onirique fonctionnant parfaitement. Paul Salomone dose avec doigté ce qu’il montre, les oiseaux, et ce qu’il évoque les décors. Du coup, le caractère onirique est conservé avec ce voyage vers la Lune comme dans un rêve aux environnements cotonneux et changeants, et les protagonistes apparaissent concrets permettant au lecteur de s’ancrer dans le réel.



Le lecteur passe alors au premier chapitre, Le cadeau, sur quatre et il découvre un monde beaucoup plus lumineux. Un royaume aux atours indiens, dans une contrée verdoyante, avec une flore diversifiée et colorée. Même dans les passages où la narration en mots prend le dessus, les dessins font beaucoup plus qu’illustrer un texte verrouillé. Les couleurs utilisées peuvent être assez vives, apportant des points chauds dans chaque page, un ingrédient avec une saveur de conte issu de l’enfance. Dans le même temps, les cases contiennent des dessins descriptifs avec un haut niveau de détails, et un détourage encré d’un trait fin, pour une apparence légère et parfois délicate. Le lecteur adulte s’immerge dans un pays des mille et une nuits, avec une solide consistance et une vraisemblance remarquable. L’artiste ne se contente pas de réaliser un beau décor en toile de fond. Il a conçu une architecture des bâtiments, aussi bien extérieure qu’intérieure, des ameublements, l’une comme les autres en fonction du niveau de classe sociale où se déroule la scène, des accessoires et des tenues vestimentaires, dont l’ensemble présente une grande cohérence, rendant cette civilisation et cette époque très plausible, un royaume en Inde à une époque prospère. Le lecteur a tôt fait d’arrêter de chercher les influences ou les références (comme une évocation d’une portion de la muraille de Chine en page onze) pour juste profiter du spectacle et prendre plaisir à ce dépaysement esthétique.


En prenant un peu de recul sur une case ou une autre, le lecteur voit que les images ne font pas qu’illustrer ce qui dit déjà le texte. Paul Salomone donne à voir bien plus que ce que dit le texte. Il prend le risque de montrer l’interprétation qu’il en fait en termes d’environnements, d’urbanisme, d’architecture, de mode, etc. Il rend les lieux et les personnages très concrets, et dans le même temps il n’obère ni la poésie du récit, ni l’effet d’irréalité qui accompagne un conte. Il parvient à concilier des descriptions très fournies et précises avec l’impression d’un monde imaginaire. En page onze, le lecteur est émerveillé par cette vue du ciel, en vue subjective d’un oiseau, d’une belle contrée verte et montagneuse avec une ville aérée et étalée, un château à flanc de coteau, et des arbres aux feuilles colorées. Page quinze, il éprouve la sensation de voir les reflets ondulants de la lumière sur le bassin de la piscine dans laquelle la reine est en train d’accoucher. Il reste bouche bée, aussi émerveillé que Gorakh voyant son oiseau-volcan voler dans les hautes salles du palais, avec les magnifiques couleurs chatoyantes de son plumage. Il est épaté par le dessin en double page montrant la ville et le palais, avec tous les différents gazouillis d’oiseaux. Il effectue un mouvement de recul par réflexe devant la cruauté du châtiment physique infligé au monte-en-l’air. Ces moments coupent le souffle tout en stimulant l’imagination du lecteur.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, et se régalant du texte bien écrit, le lecteur se lance dans la découverte d’un conte qu’il suppose traditionnel et linéaire, avec une morale, ou tout du moins une leçon à la fin. Il ne s’est pas trompé, mais il était loin d’imaginer qu’il se prendrait d’une telle affection pour chacun des personnages. Il n’y a pas de méchant : le conte ne repose pas sur une opposition manichéenne. Le point de vue se concentre sur la reine et ses enfants, un milieu aisé à l’abri du besoin, avec des serviteurs. En cours de route, intervient un monte-en-l’air issu d’une classe défavorisée, sans pour autant que le récit ne comprenne un point de vue social ; ce n’est pas ce genre de récit. Dans ces beaux atours indiens, l’auteur raconte un drame, et la manière dont différents personnages gèrent émotionnellement ces épreuves psychologiques. Il n’y a pas de commentaire recourant au vocabulaire psychanalytique, juste la mise en scène de la manière dont les protagonistes se comportent. Les deux thèmes principaux sont l’exercice du pouvoir et le deuil. Pas de leçon ou d’approche théorique, ni même politique. Même s’il n’est ni reine ni enfant d’un couple royal, le lecteur éprouve une forte empathie pour les personnages principaux, et comprend tout à fait que Shikhara utilise son pouvoir pour exercer sa vengeance. L’ampleur de celle-ci fait réfléchir quant à toute entreprise de vengeance quelle qu’en soit la raison ou les conséquences. Le comportement de sa fille Jalna et d’Akbar contraste par rapport à celui de la reine, montrant qu’il est possible de souffrir sans souhaiter se venger. L’enjeu du récit ne réside pas dans ce qui serait la bonne manière de réagir dans la tourmente du chagrin, mais de donner à voir ce qui accompagne celle ou celui qui chérit son chagrin, et ce qu’il advient de celle ou celui qui accepte que la vie continue, plutôt que de s’y résigner.


Un conte magnifique, à la fois pour sa narration visuelle d’une grande douceur et d’une grande richesse tant descriptive que colorée, à la fois pour sa mise en œuvre des conventions du conte pour un récit adulte sur le chagrin, avec quelques petites touches d’humour bien tournées et ne manquant pas de piquant. Par exemple : Princesse, vos royales origines ne transforment pas, pour autant, vos menstrues en or liquide. Un conte avec la forme d’un joyau étincelant doucement.



mardi 27 décembre 2022

La Réparation

Acceptation, soins, amour


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Nina Bunjevac. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux. Ce dernier s’est inspiré de l’ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il s’agit d’une histoire racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. L’autrice canadienne respecte cette contrainte, avec une entorse dans la mesure où sept pages comportent plusieurs cases, trois ou quatre.


Une femme d’environ une trentaine d’années est assise à sa table de travail devant une page blanche. Sur son bureau, se trouvent également deux pots à crayon avec des porte-plumes, et à coté un flacon d’encre de Chine. Derrière elle, une bibliothèque remplie d’ouvrages. Elle se tient le menton de la main droite avec le coude posé sur la table. Dans la main gauche, elle tient un cadre dont elle est en train de contempler le contenu, songeuse. Elle pose le cadre sur la table, prend le porte-plume qui était posé sur la table, de la main droite, après avoir ouvert le flacon d’encre de Chine, et posé le bouchon à l’envers sur la table. Sous ses yeux se trouve la feuille vierge. Elle approche le porte-plume du flacon et l’y trempe. Elle relève le porte-plume : une goutte se trouve à son extrémité, prête à tomber. Elle rapproche le porte-plume de la feuille blanche et la goutte tombe dessus, formant une tache ronde aux contours irréguliers. La dessinatrice a suspendu son geste au-dessus de la feuille, le porte-plume à quelques centimètres au-dessus de la tache noire. Sous ses yeux, elle éprouve l’impression que la tache développe des excroissances vers l’extérieur, en forme de rayons irréguliers, d’elle-même. Les rayons poussent comme des branches nues, alors qu’il se forme au milieu un espace blanc et vierge, comme si l’encre se déplaçait par elle-même vers l’extérieur.



La dessinatrice pose la main sur la feuille, tout en ayant changé la position du porte-plume pour qu’il ne touche pas le papier. Ses yeux lui jouent peut-être un tour : au milieu du cercle blanc au centre de la tache, il y a comme un œil avec les paupières qui la regarde directement. Au centre de cet œil grandi des dizaines de fois, elle distingue un chien courant vers elle, au milieu d’arbres, tenant un petit bout de bois entre ses mâchoires. Le chien s’arrête devant un arbre et laisse choir le bâton au sol, puis se dresse sur ses pattes postérieures pour faire le beau au droit de sa maîtresse, une fillette suspendue à trente centimètres au-dessus de sol, s’accrochant à deux mains à une branche d’arbre. Une dame bien habillée pousse la porte de la clôture du pavillon avec le grand jardin, les arbres, le chien et la fillette, ainsi qu’une vieille femme habillée simplement.


Voilà un défi très contraint : raconter une histoire complète en vingt-cinq pages, sans avoir recours à aucun mot, uniquement par les images. Par comparaison au récit séminal de Frans Masereel en vingt-cinq images, à raison d’une par page, l’autrice s’accorde un peu de rab puisque sept pages comportent plusieurs cases, ce qui amène le total à quarante-trois dessins, mais effectivement répartis sur vingt-cinq pages. Il s’agit donc d’une histoire qui se lit rapidement, très simple en termes d’intrigue, avec une forme de retour en arrière dont le lecteur comprend qu’il s’agit d’un souvenir de l’autrice, de nature traumatique. Sur le plan graphique, les dessins sont d’une méticulosité extraordinaire, dans un registre très descriptifs avec un niveau de détails élevés. Nul doute que l’artiste se met en scène et qu’elle réalise ses dessins à la plume et à l’encre de Chine comme elle se représente dans les premières pages. Pour augmenter l’impression de volume et la sensation de texture, elle réalise de fins réseaux de points ou de hachures d’une grande délicatesse, évoquant le travail de Gerhard, le décoriste de Dave Sim sur la série Cerebus, en encore plus fin et délicat. Dans le même temps, elle réalise des formes un tout petit peu simplifiées pour que les dessins conservent une lisibilité immédiate, même avec ce fourmillement de traits et de points. Ce travail aboutit à des images présentant une consistance incroyable, avec une sensation de délicatesse plutôt que de préciosité. Cette qualité graphique incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque planche, chaque dessin.



La narration graphique apparaît donc comme évidente et accessible, chaque dessin immédiatement lisible, laissant le lecteur libre d’y passer un peu de temps ou au contraire de dévorer. Pour autant, l’artiste joue avec les possibilités de la bande dessinée pour mettre en scène des phénomènes psychiques complexes et délicats. Cela commence avec cette simple tache d’encre qui semble changer de forme de sa propre volonté, et contenir comme une fenêtre vers un ailleurs. Le lecteur n’éprouve pas le besoin de mots supplémentaires qui viendrait expliquer le phénomène : il s’agit d’une évidence. Or dès la page suivante en vis-à-vis, l’image du chien bondissant avec le bâton dans la gueule se trouve dans la pupille de l’œil que le lecteur associe à celui dessiné au milieu de la tache d’encre, tout en se disant qu’il s’agit d’un souvenir venant s’afficher dans l’esprit de l’autrice. C’est ce même œil qui permet de contempler la fillette se balançant au bout d’une branche, puis à partir d’un point de vue tout à fait différent la dame qui pousse le portillon, vue de dos. Parfois le point de vue correspond à une vue subjective de la fillette ; d’autres fois le point de vue permet de voir ladite fillette. En outre, Bunjevac joue avec le cadre même du dessin : huit bordures sont de forme circulaire correspondant au périmètre de la pupille, une est en forme de trou de serrure, les autres sont des bordures rectangulaires traditionnelles.


L’artiste joue également avec la temporalité, et parfois la simultanéité. Habitué des bandes dessines, le lecteur comprend bien que chaque case suivante se déroule quelques instants ou quelques heures, ou jours, après la précédente. À l’exception du passage par la pupille au centre de la tache, succession qui correspond plus à un déplacement spatial ou mental, une succession très différente de celle où la tache tombe sur le papier. En planche onze, l’artiste met à profit un autre outil de la bande dessinée : alors que la dame au chapeau dort sur un canapé, la fillette pense à la vieille femme lui déposant un bisou sur le front, et dans un autre phylactère à son chien. L’autrice utilise alors deux bulles de pensée, mais en y plaçant un dessin plutôt que des mots pour rendre compte des souvenirs de la fillette. En planche dix-sept, elle réalise une construction d’image où elle superpose une brutalité à une pensée de la fillette qui se projette dans son état après l’événement, tout en pensant à la réaction de son chien, une image sophistiquée représentant une action ainsi que la réaction d’un personnage sous la forme de ce qu’elle imagine. La planche suivante raconte et établit des liens de cause à effet tout aussi inattendus et mêlant réalité et imaginaire pour un processus mental complexe, avec une grande simplicité et une grande clarté.



En vingt-cinq pages, l’histoire est courte, et elle se lit très vite en l’absence de phylactères. Conscient de ce fait, le lecteur prend son temps pour savourer les images, et pour s’assurer qu’il assimile bien les liens de cause à effet qui apparaissent dans les images, ou plutôt qu’il établit par lui-même, à partir des images. Ce n’est qu’une fois l’ouvrage refermé qu’il prend conscience que l’autrice a su induire en lui ces liens à partir de simples images, surmontant les différences culturelles qui existent entre lui et elle, les expériences de vie différentes. Dans la bande dessinée, l’autrice est face à sa page blanche, non pas en tant que symbole de son manque d’inspiration, mais comme matérialité d’un moment calme où elle ne peut pas empêcher ses préoccupations inconscientes de prendre le dessus sur sa pensée. Il s’agit vraisemblablement d’un traumatisme qui a laissé une marque profonde, et les pages suivantes en exposent la nature. Le titre indique l’enjeu du récit : la réparation, mais sans préciser qui accomplit cette réparation. Le lecteur découvre ce processus sous des atours fantastiques, tout en comprenant bien qu’il s’agit d’un cheminement psychologique. En refermant l’ouvrage, il découvre en quatrième de couverture, un mot de l’autrice : j’ai plongé mon cœur et mon âme dans ce livre qui est l’histoire la plus personnelle que je n’ai jamais racontée. Le lecteur repense alors à ce à quoi il vient d’assister et une douce chaleur l’envahit à la suite cette réparation, cette promesse de pouvoir aller de l’avant en ayant accepté ce que l’on est, en ayant fait preuve de compréhension et de compassion pour l’enfant qu’on a été.


Une très courte bande dessinée de vingt-cinq pages, sans aucun mot. Un récit qui se dévore en quelques minutes, qui peut se savourer visuellement en prenant le temps de laisser son regard se poser sur chaque planche, dans chaque case. Une maîtrise épatante des propriétés de la bande dessinée pour un évoquer une expérience personnelle, un processus de réparation délicat et empathique appliqué à soi-même, une communion merveilleuse pour soigner une blessure profonde. Extraordinaire.



lundi 26 décembre 2022

Barracuda T04 Révoltes

Il y eut un moment de flottement tandis que le premier boulet fauchait tout sur son passage…


Ce tome fait suite à Barracuda T03 Duel (2012) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte cinquante-six planches, et la première parution date de 2013. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Au début de la journée, il se passait beaucoup de choses à Puerto Blanco. Certaines assez fâcheuses… Et d’autres assez inattendues, bien que lourdes de conséquences… dans son palais, la gouverneure Jean Coupe-Droit se lève et commence à chausser ses cuissardes. Son serviteur africain Goudron entre dans la pièce et l’informe que Ferrango, le marchand d’esclaves, a surpris son épouse Dona Maria Scuebo alors qu’elle le trompait avec Raffy. Quelques billets anonymes l’ont prévenu de son infortune. Ferrango a demandé que l’on ouvre la cuve aux ailerons pour supplicier Raffy. La gouverneure achève de s’habiller au plus vite afin d’aller empêcher le supplice. Alors qu’elle franchit la porte de sa demeure avec Gourdon à ses côtés, elle est interpellée par la prostituée Fine Flame qui l’attendait. Elle indique qu’elle ne tient pas à ce que Raffy ait la vie sauve. Elle ajoute qu’elle a en sa possession un maroquin rouge qui contient les petits secrets de la gouverneure. Cette dernière est obligée d’accepter le chantage de la prostituée : ne pas intervenir pour sauver Raffy, en l’échange de quoi Fine Flame s’engage à ne pas diffuser les informations contenues dans le maroquin rouge.



Sur le port, Mange-Brèche a fait ouvrir la cuve aux ailerons : il s’agit de l’épave d’un vieux navire dont le bastingage supérieur affleure encore au-dessus de l’eau et délimite un bassin au-dessus duquel une planche a été jetée de la proue à la poupe. À l’intérieur, deux requins, Croque-Misère et sa fille Dent-de-lait, tournent en rond attendant leur nourriture. Alors que des pirates ajustent la planche de part et d’autre, Mange-Brèche demande combien de pichets de rhum il convient de faire boire à Raffy avant qu’il ne traverse la cuve sur la planche, les yeux bandés. Ferrango déboule en trombe et exige le maximum : douze pichets de rhum. Un pirate s’exécute et fait boire Raffy. D’une rue surplombant le port, Jean Coupe-Droit et Gourdon regardent le spectacle, sans intervenir, la gouverneure étant sous le joug de la menace de Fine Flame. Ayant eu les yeux bandés, Raffy entame sa progression hésitante et chancelante sur la mince passerelle. Il parvient à réaliser quinze pas, mais son équilibre commence à être pris en défaut. Tous les spectateurs s’apprêtent à assister au repas des requins, mais l’île est attaquée par deux galions espagnols. Il se produit un court moment de flottement tandis qu’un premier boulet fauche tout sur son passage.


L’arrivée des Espagnols avait été annoncée dans la dernière page du tome précédent : le lecteur sait qu’il va assister à des combats sur l’île de Puerto Blanco. Il se doute que, à l’instar du tome deux, celui-ci va se dérouler essentiellement à terre, et c’est le cas sauf pour les deux dernières pages. Le scénariste maintient son cap d’une histoire de pirates qui se déroule essentiellement à terre. Il est certain que les Espagnols vont débarquer avec des intentions belliqueuses, dans l’objectif d’imposer la loi du roi d’Espagne sur ce sol. Il est tout aussi certain que les membres de la flibuste ne vont pas se laisser faire. Encore une fois, la vie des trois principaux personnages va être le jouet des événements, avec des conséquences imprévisibles. Leur situation sociale sur l’île va s’en trouver chamboulée, en bien, et plus vraisemblablement en mal. Le lecteur se rend compte qu’il est revenu pour l’intrigue, pour l’affection qu’il porte aux trois jeunes gens, et pour l’évasion visuelle des dessins. Comme dans les tomes précédents, Jérémy Petiqueux ne s’économise pas et met l’eau à la bouche du lecteur dès cette magnifique couverture où Raffy est armé jusqu’aux dents avec une intention claire d’en découdre… et une veste un peu trop grande pour lui qui indique qu’il n’a pas encore acquis l’expérience suffisante pour pouvoir prétendre assumer la place de son père Blackdog.



En artiste complet, Jérémy continue d’utiliser la couleur pour rendre compte de la luminosité, et pour installer des ambiances. La page d’ouverture baigne dans une lumière gris-violet, indiquant les petites heures du matin. Dans les pages suivantes, la lumière des torches rend leurs couleurs aux murs et aux personnages. Le supplice de la cuve aux ailerons se déroule dans une teinte orangée, avec un soleil pas encore complètement levé, pour une ambiance avec une touche morbide malaisante, et des eaux teintées de gris. Sur les galions, les armures apportent une touche argentée, sous un ciel gris. De retour dans le palais de la gouverneure, les teintes sont plus claires, donnant la sensation au lecteur d’un endroit plus accueillant, protégé. À nouveau dans la rue, alors que la gouverneure essaye de se faire une idée de la situation, de l’avancée des soldats espagnols dans l’île, le gris reprend le dessus, menaçant. Et ainsi de suite. Jusqu’à ce bleu noir de la dernière séquence, alors qu’un frêle esquif a pris la mer de nuit, emmenant les fuyards vers des récifs menaçants. L’artiste réalise donc un travail très minutieux avec les couleurs, en créant une palette spécifique pour chaque séquence, allant de naturaliste à impressionniste, tout en jouant sur les dégradés pour accentuer le relief de chaque surface, un travail d’orfèvre.


Le lecteur retrouve la même minutie dans les traits encrés délimitant les contours. Le dessinateur travaille dans une veine descriptive et réaliste, pour montrer les lieux, les tenues vestimentaires et les accessoires dans le détail. Le lecteur prend son temps pour savourer des cases ou des pages superbes et mémorables : la vue du dessus de la propriété du la gouverneure avec son palais, ses dépendances et ses jardins, ses beaux escaliers, les gréements sur les navires du port, le bois de la barrique de rhum et de la table sur laquelle est posée, la grande barque où les soldats espagnols ont pris place et ses rames frappant l’eau, la mêlée sanguinolente entre les soldats espagnols et le petit peuple, avec des giclées de sang, les mêmes soldats marchant dans les rues de la ville, la forêt dans laquelle Raffy et Dona Maria Scuebo s’enfuient, les sous-sols du palais de la gouverneure avec ses sols et ses murs de pierre, la mise à sac de la demeure de Dona Maria avec un face à face tendu entre les soldats et les Africains, la séance de torture de Dona Maria (vraiment dure), et le frêle esquif des fuyards sur la mer agitée. Comme il avait pu le constater dans le tome précédent, le lecteur voit que l’artiste a trouvé ses marques, a pris confiance en lui, et sait comment apporter ses visions, ses compétences professionnelles (découpage de la scène, prise de vue, décoriste, accessoiriste, directeur d’acteurs) pour créer des pages racontant plus que ce que contient le scénario, pour l’étoffer, le nourrir, devenir le narrateur à part égale avec le scénariste.



Le lecteur sent que l’auteur passe à la deuxième moitié de son récit, que la majeure partie des éléments de l’intrigue a été exposée, et qu’il n’a plus qu’à en tirer profit. Les relations entre les personnages sont bien établies, qu’il s’agisse des amitiés ou des rancœurs. La dynamique est en place : les jeunes gens essayent soit d’accomplir leur plan, soit de survivre en fonction des revers de fortune provoqués par des événements sur lesquels ils n’ont aucune prise, les Espagnols arrivent, et quelque part Blackdog revient à plus ou moins courte échéance. Bien sûr, le scénariste joue à sa guise de la temporalité (l’attaque des Espagnols survient bien à propos pendant le supplice de la planche), et des événements (Jean Coupe-Droit échappe aux patrouilles pour avoir le temps de voir Fine Flame négocier, puis est attrapée par une patrouille, Dona Maria et Raffy s’enfuient pour être capturés), mais ces rebondissements sont implicitement acceptés dans les récits de genre. Ce tome étant riches en rebondissements, l’intrigue prédomine sur le développement des personnages, ce qui n’obère en rien l’investissement émotionnel du lecteur en eux car ils l’ont été dans les trois tomes précédents. Il observe donc comment les pirates résistent ou non aux Espagnols. Le scénariste fait en sorte que les objectifs personnels des uns et des autres existent bien, empêchant une unité parfaite du côté des habitants de l’île de Puerto Blanco, comme du côté des Espagnols. Le plaisir qu’il prend à écrire cette histoire apparaît dans certains rebondissements, ou l’ironie qui se dégage de certains moments (par exemple la rage des Africains qui leur permet d’avoir le dessus sur la discipline des soldats espagnols, alors que celle du petit peuple n’avait pas suffi face à ladite discipline).


Un tome comblant les l’horizon d’attente du lecteur avec une narration visuelle minutieuse et vivante, une intrigue qui progresse avec un lot de rebondissements amusants. Les créateurs ne sont pas en rythme de croisière, mais plutôt toutes voiles dehors pour un divertissement alerte et vivifiant.



jeudi 22 décembre 2022

Carnets d'Orient T08 La fille du Djebel Amour

Mais le pire est le crime contre l’espoir.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T07 Rue de la bombe (2004) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2005, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation de Mouloud Feraoun (1913-1962) : Il arrivera un moment où l’armée et le maquis rivaliseront de brutalité et de cruauté, les uns au nom d’une liberté difficile à conquérir, l’autre au nom d’un système périmé qu’elle s’acharne à défendre. Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Vient ensuite une introduction de quatre pages, rédigée par Michel Pierre, agrégé d’histoire, spécialiste, entre autres, de l’histoire coloniale. Il évoque la situation du gouvernement français et sa politique en Algérie, en 1957 et 1958. Il en présente plusieurs facettes : les Détachements Opérationnels de Protection, les Unités Opérationnelles de Recherche (UOR), les noms du cynisme et de la dérision pour désigner les tortures (brasse coulée, gégène, rock’n’roll, manivelle, corvée de bois), les termes lumineux et anodins pour désigner les grandes opérations militaires du général Challe (Étincelles, Jumelles, Pierres précieuses), la bleuite, les Sections Administratives Spécialisées (SAS), les wilayas, l’Armée de Libération Nationale, la force K (pour désigner les Kabyles et leur antagonisme envers les Arabes), l’Armée Nationale du Peuple Algérien (ANPA), les Moghaznis, l’opération Oiseau Bleu, etc.


Dans une zone montagneuse désertique de l’Algérie, à l’été 1957, Samia ligotée nue sur une couverture dans une petite maison de pierre voit Bouzid s’encadrer dans l’embrasure de la porte. Peu de temps après, Bouzid se rend dans l’autre petite maison de pierre qui abrite Ali, un autre prisonnier, lui aussi entravé. Il lui dit que Samia a commencé à parler. Ali ne veut pas le croire. Le premier défend le patriotisme découlant de la religion. Le second se bat pour sa dignité et celle de son peuple et il estime que si la foi anime nombre de combattants, c’est que la plupart sont analphabètes. Là où il y a la religion, c’est qu’il n’y a rien d’autre.



Non loin de là, Octave Alban et quatre soldats cheminent à pied, avec des mules chargées d’armes, sous la pluie. Ils arrivent devant une mechta et toquent à la porte. Un Arabe âgé leur ouvre et Octave prononce le début de la phrase de reconnaissance, l’autre, la seconde partie. Il leur indique que le poste de commandement a changé de place : il se trouve à une heure d’ici et les moudjahidines attendent les armes avec impatience. En réponse à une question, il confirme qu’ils ont bien deux prisonniers avec eux. Le petit groupe reprend sa marche. La pluie a cessé.


Depuis le tome 6, c’est-à-dire le début du deuxième cycle, les introductions se font plus denses, plus fournies. En fonction de son appétence, le lecteur peut préférer rentrer dans le vif du sujet et commencer par lire la bande dessinée, ce pour quoi il a fait l’acquisition de cet ouvrage. Ou bien il peut avoir pris l’habitude de jeter d’abord un coup d’œil à l’introduction pour savoir qui l’a écrite, qui apporte sa caution à cette œuvre, et la lire pour savoir quel est le point de vue du commentaire développé. Dans le cas du présent tome, l’historien se livre à une contextualisation avec plusieurs mises en perspective très édifiantes. La position du gouvernement français qui ne peut pas envisager de qualifier les conflits de guerre civile, au point que cette reconnaissance ne survienne qu’en 1999, avec une nouvelle plaque sous l’Arc de Triomphe comprenant le terme de Guerre d’Algérie. La mise en pratique de techniques de guerre psychologique apprises pendant la guerre d’Indochine par l’armée française. La mise à profit de l’antagonisme Kabyles-Arabes par l’armée française. L’importance de Mohammed Bellounis (1912-1958), militant du Mouvement national algérien (MNA). Un développement sur les Sections Administratives Spécialisées, et leurs officiers au képi bleu. Après coup, il s’avère que ce texte fournit une profondeur de champ au récit en bande dessinée, qu’il permet de mieux saisir certaines phrases qui font allusion à ces organisations, à ces opérations, sans avoir la place de les détailler.



De fait, les différents personnages exposent régulièrement leur point de vue sur la situation, sur leur ressenti, sur la manière dont ils sentent qu’ils incarnent un type d’Algérien ou un autre, ou en tout cas un individu habitant et vivant en Algérie, chacun avec son origine, son histoire personnelle. De temps à autre, le lecteur peut voir que l’auteur utilise tel personnage pour exprimer telle opinion. C’est flagrant quand Ali écrit une citation d’Albert Camus (1913-1960) sur un mur : Bientôt l‘Algérie ne sera plus peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents. Ça l’est aussi quand Octave se considère en tant que militaire français sur le sol algérien, ou quand Samia évoque sa participation à un mouvement terroriste arabe. Mais à chaque fois, ledit personnage apparaît beaucoup plus complexe : il ne peut pas être réduit à un stéréotype, à une unique composante. Ali a choisi de rejoindre le Front National de Libération, pour autant l’idéologie du mouvement, ses valeurs, ses modes d’action ne correspondent pas à 100% à ses propres convictions. De même, l’histoire personnelle du capitaine Octave l’a conduit à écrire un article qui a été publié dans un grand quotidien algérois dénonçant les pratiques de torture par l’armée française. Samia a suivi des études de médecine : elle refuse de continuer à tuer, elle souhaite exercer sa profession et elle a une conscience aigüe du fait que les hommes arabes ne sont pas prêts à accepter de se faire soigner par une femme.


Ouvrir un tome de cette série, c’est donc s’immerger dans la société de cette époque, mais aussi voyager en Algérie, par les yeux d’un artiste amoureux de ses paysages. Dans la première planche, le lecteur peut admirer un petit groupe de maison sur un flanc de coteau, avec des contours discrètement détourés au crayon, et un rendu à l’aquarelle transcrivant avec bonheur l’ambiance lumineuse. À sept reprises, le lecteur retrouve cette mise en page particulière initiée par l’artiste au début du cycle un paysage représenté sans bordure s’étalant sur une partie de la page de gauche et une partie de la page de droite, ainsi qu’au niveau de la pliure centrale, établissant ainsi l’environnement et disposant de place pour avoir de la consistance. Le lecteur admire ainsi à deux reprises la région montagneuse et désertique dans laquelle progressent le petit groupe d’Octave Alban, en plein soleil, puis une zone un peu plus éloignée de nuit. Viennent ensuite des plateaux désertiques, une zone de désert de sable, une anfractuosité rocheuse servant d’abri à un commando militaire, une scène de foule à Alger à l’occasion du discours du 4 juin 1958 du général de Gaulle. Au fil des mises en page plus classiques, le lecteur peut également découvrir les petites maisons en pierre, l’aire de décollage des hélicoptères du bastion 23 à Alger, plusieurs vues de la ville d’Alger, le système d’irrigation d’un village dans une oasis.



Comme dans les tomes précédents, Jacques Ferrandez utilise l’aquarelle pour rendre la luminosité de chaque paysage. Alors qu’il pourrait craindre une forme de pauvreté visuelle quand les personnages discutent dans le désert, le lecteur se rend compte que ces scènes dégagent un réel charme, qu’elles l’attirent dans cet environnement à la lumière changeante, à la chaleur douce. Il en va de même pour les scènes nocturnes, avec une lumière bleutée très séduisante. Encore une fois l’amour de l’auteur pour ce pays transparaît à chaque page. Celui pour ses personnages également. Éventuellement, le lecteur peut tiquer pour la féminité délicate de la menue Samia, et sa nudité en tant que prisonnière. Pour autant ce n’est pas une image voyeuriste pour le plaisir de se rincer l’œil, mais plutôt l’évidence de la beauté humaine contrastée avec le comportement inhumain du geôlier. Samia mise à part, l’artiste ne cherche pas à embellir ses personnages d’une manière romanesque, ou à les enlaidir s’ils se trouvent du mauvais côté de la morale ou de l’Histoire. Il reste dans un registre naturaliste ce qui atteste du fait que chacun est un être humain, imparfait, avec ses contradictions. Octave Alban reste un soldat dont le métier est celui de la guerre, même s’il dénonce les tortures. Le commandant Loizeau reste un individu mu par le devoir, même s’il cautionne l’usage de la torture et de la manipulation.


En finissant la dernière page, le lecteur repense à la citation de Mouloud Feraoun mise en exergue : Ceux qui font les frais de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d’où toute tentative d’évasion est devenue une utopie. Chaque personnage fait les frais de cette guerre. De temps à autre, le lecteur se rend compte que l’auteur écrit cette histoire avec la connaissance de ce qui va advenir par la suite, avec des thèmes qui deviendront plus prégnants par la suite, comme le rôle des femmes poseuses de bombe et destinées à retourner à leur fourneau par la suite. Jacques Ferrandez parvient à réaliser une reconstitution de cette période historique en Algérie, sans se montrer exhaustif car c’est impossible avec sa pagination, mais sans rien sacrifier de la complexité de chaque situation individuelle, de l’horreur de ces conflits armés, des exactions commises par des êtres humains contre d’autres êtres humains pour des idéaux et des idéologies, par le biais de personnages très attachants pour certains, simplement humains pour d’autres, avec toujours cet amour pour ce pays qui transparaît à chaque page. Ce tome se termine avec discours du 4 juin 1958 de Charles de Gaulle à Alger, devant une foule assemblée sur la place du Forum, et le fameux Je vous ai compris.