Regarde ça, on est beau comme un dessin d'Hugo Pratt.
Il s'agit d'un récit complet indépendant. Il est initialement paru en 2014, écrit et dessiné à 4 mains par Benjamin Flao et Troubs (Jean-Marc Troubet).
Ce tome commence par 5 pages avec une grande illustration centrale (sur une page ou sur deux) avec des pavés de texte présentant rapidement les Tuamotu (un archipel de la Polynésie française) et l'atoll de Fakarava, avec ses 800 habitants pour 16km² de terres émergées. Il est entre autres rappelé que cet atoll a été classé comme une réserve de biosphère par l'UNESCO. Au vu du savoir-faire ancestral des Paumotu (les habitants des Tuamotu) pour construire des pirogues et naviguer sur l'océan, Julien Girardot et Ato Lissant ont monté le projet de favoriser le retour de la pirogue à voile (supplantée dans les années 1960/1970 par le canot à moteur) dans la vie quotidienne des Paumotu, projet appelé Va'a Motu (= pirogue des îles en dialecte Paumotu). C'est dans ce cadre que les 2 auteurs sont invités à séjourner à Fakarava.
Les 2 compères arrivent donc à Fakarava, avec une belle vue du ciel, et découvrent la simplicité du site, ainsi que leur première maison. Ils notent les différents équipements implantés alentours : la maison de leurs hôtes, la douche en extérieur, la cuve de récupération de l'eau de pluie, les panneaux solaires, la végétation pour protéger des embruns, les cocotiers pour se baigner à l'ombre. Ils ressentent l'effet de la chaleur au soleil de midi et ils apprécient les bienfaits des spirales anti-moustiques. Ils apprennent à se méfier des noix de coco qui peuvent tomber des arbres. Ils s'habituent au bruit incessant de la mer contre le récif de corail. Ils récupèrent la pirogue du propriétaire et la rafistolent pour pouvoir sortir sur le lagon. Ils comprennent vite que ce modèle de pirogue avec un seul balancier nécessite un peu d'expérience pour pouvoir être manœuvrable, même sur l'eau très calme du lagon.
Dès la couverture, le lecteur peut avoir un aperçu des choix graphiques des 2 dessinateurs. Ils préfèrent l'un et l'autre détourer les formes avec des traits parfois non jointifs, parfois un peu gras, parfois au contraire très secs. Ils se représentent de manière filiforme, un peu dégingandée, sans trop insister sur les traits de leur visage. Ils sont avant les narrateurs, plus que les acteurs de ce journal de bord. Ils représentent les autres personnages avec plus de détails, qu'il s'agisse d'Ato Lissant, Désiré (un voisin), Titéré (un Paumotu polynésien), la mère de Titéré, une charmante voisine avec une fleur de tiaré dans les cheveux, le groupe de touristes en surpoids, Pierrette une autre voisine plus âgée, Daniel Snow un vieux Paumotu, le vieux Firi un asiatique, et d'autres encore. Les tenues ne sont pas très variées car un short et un teeshirt suffisent pour affronter tous les temps. Néanmoins les coupes ne sont pas toutes les mêmes, en fonction de la morphologie des individus.
Avec ces traits de contour un peu lâches, Flao et Troubs ont le chic pour donner de la vie à n'importe quelle scène. Les postures des personnages sont naturelles et le parti pris de ne pas se donner d'importance à eux-mêmes permet de conserver le centre d'intérêt sur les locaux. La première double page consacrée à Fakarava est réalisée à l'aquarelle, en laissant beaucoup de place à la couleur blanche. D'ailleurs les auteurs l'indiquent explicitement en page 19 : il fait si chaud que […] rien n'est plus fort que le blanc. Ce choix leur permet de rendre compte de l'éblouissante luminosité. Cette bande dessinée prend la forme d'une forme hybride de journal et de courtes explications. Les auteurs prennent le parti de montrer par les dessins, laissant les explications à une poignée de phylactères un peu plus importants quand ils font parler un autochtone (en plus des 5 pages d'introduction). Du coup, ils privilégient les grandes cases un tiers, la moitié d'une page, un dessin en pleine page, un dessin en double page. Cela permet au lecteur d'observer l'atoll, le ciel, le lagon, les poissons. En outre la variation de la mise en page correspond à l'état d'esprit du moment des auteurs, et introduit une forme de variété.
C'est tout le paradoxe de cet ouvrage qui installe le lecteur sur un atoll de belle taille, mais où il n'y a que le soleil, la mer, la barrière de corail et quelques habitants, et qui en même temps en montre toute la richesse et la diversité. Si le lecteur n'a jamais eu l'occasion de se rendre dans un de ces endroits paradisiaques, il bénéficie pleinement de la dimension touristique, mais un touriste qui prend le temps de séjourner, de vivre au rythme des habitants, de les connaître, de s'acculturer autant que c'est possible. S'il a déjà séjourné en Polynésie, il retrouve les sensations qu'il a pu éprouver, ainsi que les mots de vocabulaire spécifiques comme le Fare, la patate (de corail), le coprah (albumen séché de la noix de coco dont on tire le beurre de coco), etc. En particulier le lecteur apprécie la capacité des auteurs à rendre compte de la beauté du lagon et de la blancheur du corail. Dans un premier temps, Fao et Troubs montrent la surface étale de l'eau du lagon, ainsi que sa couleur pâle. Puis il dessine quelques vagues formes visibles depuis la pirogue, qui correspondent aux patates de corail. À partir de la page 49, ils commencent à jouer avec la transparence de l'eau, à montrer quelques poissons exotiques et un requin de lagon (requin pointes noires). En page 74, un homme nage en faisant du snorkeling (randonnée subaquatique avec masque et tuba), rendant admirablement compte du calme régnant sous l'eau et de la sensation d'être coupé du monde. Il y aussi quelques images dans lesquelles la pirogue semble suspendue dans le vide au-dessus du fond du lagon, du fait de la transparence exceptionnelle de l'eau. Magique. D'ailleurs les auteurs adressent un clin d'œil au lecteur en faisant observer : Regarde ça, on est beau comme un dessin d'Hugo Pratt.
Non seulement Benjamin Flao et Jean-Marc Troubet rendent compte de la beauté du lagon et de son eau comme si le lecteur avait les pieds dans l'eau, mais en plus ils savent montrer les caractéristiques de la terre ferme. Il y a les cocotiers, et ce sol composé de sable, de débris de coquillages et corail blanc. Il y a une végétation d'une grande vitalité du fait de l'ensoleillement, même si elle n'est pas très dense du fait du manque de terre végétale. Il y a la douceur de l'ombre sous le soleil implacable, la vie sans chichi du fait que tous les produits manufacturés doivent être amenés en bateau. Il y a une forme de langueur et d'indolence dans le rythme de vie que l'on ressent quand on vit dans un environnement où le temps semble immuable, où chaque jour ressemble au précédent, avec la même possibilité d'aller boire une bière au bord du lagon (occupation peut-être un peu sous-estimée dans cet ouvrage) et d'aller se baigner dans une eau calme et chaude.
Toujours par les images, le lecteur peut voir les occupations du quotidien : la baignade, la cuisson des poissons sur un barbecue improvisé, les différents types de pêche (avec canne à pêche, à avec filet attaché sur des pieux fixés dans le sol, avec des gants sur la barrière de corail pour attraper des homards), ramer sur la pirogue, récupérer ce que la mer a ramené sur la plage, se déplacer à pied ou en vélo, fumer un peu de tabac (le pakalolo n'est pas évoqué malgré sa haute teneur en alcaloïdes), un peu de couture avec une vieille machine à coudre, réparer une gouttière, etc. L'intelligence narrative des auteurs fait qu'il ne s'agit jamais de leçon, mais de tranches de vie organiques, comme si le lecteur se trouvait à leurs côtés, voyant ce qui les entoure, bénéficiant des conseils et des explications succinctes des Paumotu.
Cette bande dessinée ne se limite pas à une immersion de très haute qualité dans le mode de vie des Paumotu sur l'atoll de Fakarava, ce qui est déjà très agréable. Au début du récit, Benjamin Flao et Troubs ont une mission clairement établie : participer à la réintroduction des pirogues à voile dans leur milieu naturel, ou plutôt redonner aux Paumotu un moyen de développement autonome, qui ne dépendent ni des approvisionnements par bateau, ni d'un combustible fossile. Une bonne moitié des séquences de cette chronique tourne donc autour de la construction d'une pirogue de ce type qui soit viable. Le lecteur peut voir les auteurs bricoler différentes pirogues, à partir de certaines délaissées par leurs propriétaires, avec l'aide d'un vieux Paumotu disposant encore du savoir-faire correspondant. Il constate donc rapidement que leur mission n'est pas de construire une pirogue entièrement avec les matériaux disponibles sur l'atoll. Il ne comprend pas forcément bien leur relation avec Julien Girardot et Ato Lissant, même si ce dernier apparaît dans une séquence. Dans la mesure où il s'agit de tranches de vie, le lecteur ne doit pas s'attendre à une résolution, ni même à un point d'étape sur le succès ou non du projet de Va'a Motu. Il n'y a pas donc pas d'intrigue.
Néanmoins les auteurs ne se contentent pas de tranches de vie, comme aller naviguer sur le lagon, pêcher avec les Paumotu, ou chasser les insectes. Ils ajoutent également des commentaires, souvent informatifs, sur le détail de la vie quotidienne, avec un dispositif narratif qui s'avère aussi efficace qu'humoristique, en faisant parler des animaux (des poules, des moustiques, des oiseaux), chacun le temps d'une séquence, ou en faisant parler des objets (une pirogue, une voile) également le temps d'une séquence. Tout ceci contribue à une atmosphère détendue et sereine. Au fil des discussions avec les Paumotu, ils en apprennent plus sur l'histoire de cet atoll et de cet archipel. Il y a donc de brefs rappels historiques, à commencer par les conséquences financières des essais nucléaires. Dans un phylactère copieux, ils rappellent que la France a indemnisé la Polynésie de 1966 à 1996, ce qui a pour double effet un apport d'argent et un bouleversement du mode de vie, aux dépends du mode de vie traditionnel. À l'instar du phénomène de désertification des campagnes, les jeunes des atolls et des îles ont préféré aller étudier à Tahiti, et s'y installer, pour profiter des avantages de la technologie. Ils insèrent également une remarque sarcastique sur Gaston Flosse, sa façon très particulière d'exercer le pouvoir, et sa relation privilégiée avec Jacques Chirac, juste le temps d'une phrase ou deux, mais c'est suffisant pour comprendre.
Les habitants de Fakarava interrogés évoquent également le mode de vie traditionnel, le système des secteurs : une communauté sous la responsabilité d'un chef qui se déplaçait tous les 3 mois pour aller occuper une autre partie de l'atoll ou une autre île le temps que les ressources naturelles se régénèrent. Ils évoquent également le savoir-faire des anciens en termes de navigation, en particulier le fait qu'à l'époque de la colonisation des îles polynésiennes, vers 1000 avant JC, les occidentaux ne faisaient encore que du cabotage en Méditerranée. Le lecteur peut ainsi prendre la mesure de l'intelligence économique et écologique du mode de vie des Paumotu jusqu'à la fin des années 1960. Le ton de la narration ne s'apparente ni à c'était mieux avant, ni à un discours catastrophique et alarmiste sur le pillage des réserves de la planète. Les auteurs ont fait le choix de décrire et suggérer que l'autosuffisance est encore possible. Mais la mère de Titéré déclare sans ambages qu'on ne reviendra pas en arrière. On ne peut pas aller contre le progrès à ce qu'il paraît.
De séquence en séquence, le lecteur constate que Flao et Troubs dressent un portrait à partir de multiples points de vue, certains revenant à différentes reprises, avec différents interlocuteurs. Il y a le regard croisé sur les touristes que les auteurs regardent avec mépris comme des individus trop pressés, animés d'un esprit trop marchand, incapables de saisir l'essence de la vie sur l'atoll. D'un autre côté les Paumotu les accueillent avec bienveillance, appréciant de pouvoir vendre leurs produits locaux, et de profiter de cet apport d'argent. Même si le lecteur peut éprouver l'impression que la construction de la pirogue à voile et la maîtrise des techniques de navigation ne sont qu'un prétexte, les 2 artistes incluent de nombreux schémas de conception de bateaux, attestant qu'ils ont dû effectuer de nombreuses esquisses pour représenter ce que leur expliquaient les anciens. Enfin, ils se montrent honnêtes en indiquant que la vie sur l'atoll présente de nombreux aspects paradisiaques, sous réserve de jouir d'une bonne santé, car il n'y a pas de médecin proche. Par ailleurs ils n'évoquent pas la lassitude existentielle que peut ressentir l'individu à bénéficier de ces conditions, jour après jour, sans grand changement notable, provoquant une forme de vague à l'âme désigné sous le mot de fiu par les locaux.
Cet ouvrage s'avère exceptionnel car il permet au lecteur de séjourner sur l'atoll de Fakarava dans l'archipel des Tuamotu comme une personne qui y vit et non pas comme un touriste de passage, pour un prix modique au regard de ce qu'il en coûte réellement. Non seulement le lecteur bénéficie de magnifiques visuels, de représentation enchanteresse du lagon, de la rencontre avec des Paumotu accueillants, mais en plus les auteurs lui offrent une vision élargie de cet endroit, par le biais de quelques éléments historiques, économiques et écologiques.
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vendredi 6 avril 2018
jeudi 5 avril 2018
Revoir Paris, Tome 2 : La nuit des constellation
Il s'agit du deuxième tome d'un diptyque, commencé avec Revoir Paris T1 qu'il faut donc avoir lu avant. Il est paru initialement en 2016, soit 2 ans après le premier tome. Le récit a été imaginé par Benoît Peeters et François Schuiten. Peeters a écrit les dialogues ; Schuiten a réalisé les mises en page, les dessins, l'encrage et la mise en couleurs.
Ce récit se déroule en 2155. Kârinh a été interceptée dans sa progression vers Paris. Elle est emprisonnée et questionnée par des voix désincarnées, dans un local à Goussainville. Ses interrogateurs souhaitent savoir qui l'a envoyé, si elle était commandante du vaisseau, pourquoi elle était la seule jeune à bord, s'il s'agissait d'une expédition pour préparer le Grand Retour des humains exilés qui vivent à bord de l'Arche, un vaisseau spatial abritant des humains étant partis de la Terre devenue quasi invivable. Incapable de répondre à ces questions, Kârinh en vient à prendre conscience qu'elle ne s'est jamais interrogé sur le contexte de son voyage spatial, sur les motifs des dirigeants de l'Arche. Le lendemain, il y a une petite ouverture donnant sur l'extérieur, dans le dôme où elle est retenue prisonnière. Elle s'échappe.
Le chemin de sa fuite amène Kârinh dans un étrange bâtiment où travaillent des individus en combinaisons intégrales avec des masques. Elle se sent défaillir, mais elle est prise en charge par l'un des travailleurs qui l'emmène dans une zone sans risque. Il s'agit du préservatoire, un lieu où sont conservés une partie des monuments historiques de Paris. Après s'être reposée, elle remercie son bienfaiteur et se remet en chemin. Elle tombe à nouveau inanimée dans une sorte de marais, et rêve de Mikhaïl Winckelmann dans l'herbe verte de l'Arche. Elle est secourue par Matthias Binger, l'une des personnes qui l'interrogeaient. Il se propose d'être son guide pour l'emmener jusqu'à Paris, l'accueillir chez lui, et l'accompagner jusqu'au cœur de Paris, sous le dôme de protection.
Très gentiment, les 2 auteurs commencent par un résumé du tome précédent, paru 2 ans avant celui-ci, sur 2 pages. Il y a 6 cases par page (2 bandes de 3), avec un court texte d'une ou deux phrases sous chaque case. S'il a lu la première moitié de l'histoire il y a quelque temps, le lecteur peut ainsi se remémorer les faits principaux et se rappeler de la composition étrange de cette première partie. Kârinh n'avait pas atteint Paris, et le verbe Revoir dans le titre semblait déplacé car elle n'avait jamais vu la ville. Au début de ce tome, l'enjeu reste donc d'atteindre la ville de Paris, sans réelle certitude de son état. Ce deuxième tome est la continuation directe du premier, avec un environnement de science-fiction, puisque se déroulant dans le futur, avec des êtres humains exilés dans un arche spatiale, ayant envoyé un vaisseau pour reprendre contact avec la Terre mère. Le lecteur relève d'autres éléments de science-fiction tels qu'un désert aux alentours de Paris, des vaisseaux volants, un aménagement de Paris par endroit futuriste. Le contexte de ce futur s'avère essentiel dans le déroulement de l'intrigue, et pourtant les dessins de François Schuiten lui donne un goût de rétro-futurisme.
En termes visuels, la science-fiction se voit dans quelques constructions, à commencer par 2 dômes de dimension très différentes, mais tous les 2 sur le même principe d'une structure métallique ou composite sur laquelle repose des plaques d'un matériau transparent. Le lecteur voit ainsi des éléments comme mis sous une coupole pour pouvoir être mieux observés. En rapprochant les 2 structures, le lecteur peut en déduire que Kârinh est plus qu'une bête curieuse pour ses interrogateurs, presqu'une pièce de musée, un passé qui les déstabilise. Schuiten représente également quelques éléments en ruine ou en phase de délabrement. Leur représentation apparaît clinique et presque propre sur elle, comme des objets abandonnés là et perdant de la cohérence sous l'action du temps. Il est également amené à représenter quelques aéronefs futuristes assez fades, même sous l'angle rétro-futuriste. Enfin, il affuble Matthias Binger d'une sorte d'ornement pour sa tête, sans qu'il soit possible d'en déterminer la fonction ou le rôle, un outil de communication ou un simple élément décoratif.
François Schuiten est également amené à donner sa vision de plusieurs édifices parisiens, soit conservés en l'état, soit dont l'environnement a été réaménagé. Outre la question lancinante de savoir s'il s'agit des vrais édifices, l'artiste prend plaisir à représenter les arcs boutants de Notre Dame de Paris, ou une entrée art déco du métropolitain dans un contexte spatial différent de celui du présent. Le lecteur prend un grand plaisir à voir ces monuments décrits minutieusement, et intégrés à la narration, de sorte à ce que l'identité visuelle des détails choisis ressortent avec force. Par exemple les points d'ancrage des tirants du Centre George Pompidou conservent toute leur bizarrerie architecturale, rendue encore plus visible par l'angle sous lequel ils sont représentés, en premier plan dans une case (page 35). Le lecteur du cycle des Cités Obscures (des mêmes Schuiten & Peeters) sourit à plusieurs reprises en constatant un phénomène d'autocitation. La présence du Centre Beaubourg évoque une histoire inachevée des Cités Obscures, dont les pages finalisées se trouvent dans Les cités obscures : Les murailles de Samaris : Suivi de Les mystères de Pâhry. Lorsque les protagonistes se retrouvent dans la station Arts et Métiers, le lecteur sourit encore car il se souvient que son habillage datant de 1994 a été conçu par Schuiten & Peeters. Le dessinateur en donne donc pour son argent au lecteur en termes de revoir Paris, puisqu'il a l'occasion de représenter de nombreux éléments parisiens, y compris un cimetière et des façades haussmanniennes, en les recontextualisant à un degré plus ou moins élevé.
De son côté, Benoît Peeters en donne également pour son argent au lecteur en passant en revue une ribambelle de constructions parisiennes telles que l'Hôtel du Nord, les toits de Paris, la bute Montmartre, la porte Saint Martin, les Arts et Métiers (le musée des techniques anciennes), l'avion de Clément Ader, la joueuse de Tympanon, le fardier de Cugnot, la station de métro Arts et Métiers, le Centre Pompidou, les Halles de Baltard (le ventre de Paris), la Samaritaine, le Pont Neuf, Notre Dame de Paris, Paris Plage. Malgré le nombre de ces monuments historiques, ils sont tous parfaitement intégrés à l'intrigue. Le lecteur attentif se rend bien compte que les auteurs conservent une part de facétie, en évoquant également des sites célèbres non parisiens comme le Stade de France, la Basilique Saint Denis. Ils se montrent aussi facétieux en faisant de Paris Plage une sorte de monument historique, ou en conférant une prééminence au Conservatoire national des arts et métiers.
Les auteurs tiennent donc bien leur promesse de revoir Paris à leur façon, à la fois dans la manière dont ils présentent la ville, à la fois dans le choix personnel de leur Paris. Le récit continue également la quête de Kârinh qui est de voir Paris telle qu'elle existe en 2155, et non au travers des documents du passé, et de ses expériences de décorporation provoquées par la prise de produits psychotropes. En une courte phrase, François Schuiten remercie à nouveau Lin-Dan Pham qui a servi de modèle pour Kârinh. De fait, le lecteur observe tout au long de ces 57 pages (+ les 2 de résumé) une jeune femme fine et élancée, à la morphologie cohérente du début jusqu'à la fin, relativement jeune, peut-être 30 ans, aux mouvements gracieux sans être maniérés. Dans la première partie, elle est vêtue d'un pantalon blanc et d'un teeshirt blanc, rendus grisâtres par l'éclairage terne. Puis, elle se change pour une robe habillée offerte par Matthias Binger, par la suite. La dimension sexuée du personnage a disparu. Elle indique elle-même qu'elle n'est pas venue à Paris pour la romance, afin de prévenir tout malentendu vis-à-vis de Binger, dans une sorte de clin d'œil malicieux au lecteur, car Paris est également sensée être la capitale de l'amour.
Du point de vue de l'intrigue, la quête de Kârinh est très simple : découvrir Paris, un lieu qui l'a tant fait rêver, qui lui a permis de s'évader d'un quotidien ne répondant pas à ses attentes affectives et à ses aspirations. Le lecteur la suit dans sa progression vers Paris, comme une sorte de pays imaginaire fantasmé, mais aussi dans ses relations avec les rares personnes avec qui elle interagit. Cette progression vers Paris est l'occasion d'épreuves, physiques, mais aussi psychologiques. De séquence en séquence, le lecteur se demande ce qui a poussé les auteurs à en inclure certaines, à les développer sur plusieurs pages. La forme même d'une quête vaut autant et peut-être même plus pour le voyage que pour la destination. Les épreuves et les rencontres font grandir le personnage, pouvant même transformer le sens de ce qu'il obtient à la fin. Au vu de la forme du récit, le lecteur s'attend à ce que Kârinh se conforme aux caractéristiques d'une héroïne. Par anticipation, il projette ces caractéristiques sur elle. Il lui faut alors un peu de temps pour se rendre compte que cette dimension héroïque est dans sa tête et que le récit raconte autre chose. Cette jeune femme est obnubilée par son objectif, au point de mettre en péril sa santé, mais c'est plus de l'inconscience que du courage. Elle s'est portée volontaire pour cette mission vers la Terre, mais elle se rend compte qu'elle était aveuglée par sa pulsion de voir Paris, au point d'en oublier les questions basiques comme de se renseigner sur le pourquoi de ce voyage. Elle apparaît donc impulsive et pas très réfléchie, en même temps que rêveuse. Les auteurs sont encore plus dure avec elle car ils lui font se demander si elle ne serait pas juste une toxico, vivant dans son délire et sa recherche de la prochaine dose. À nouveau les familiers du cycle des Cités Obscures savent que les auteurs préfèrent le drame au dénouement heureux.
Malgré l'absence de curiosité de Kârinh pour tout ce qui n'a pas un rapport immédiat avec son obsession pour Paris, le lecteur en apprend un peu plus en filigrane sur le contexte politique de cette époque. Il y retrouve surtout de nombreuses thématiques des auteurs. Revoir Paris a une connotation nostalgique, une sorte d'amour pour un passé enjolivé par le temps qui passe. Mais en même temps, quand Kârinh découvre quelques bâtiments mis à l'abri dans le préservatoire (sorte de musée pour les monuments), elle est empoisonnée par l'air qu'elle y respire, comme sir le passé empêche le présent d'exister. En filigrane également, le lecteur observe un commentaire assez neutre sur la muséification de Paris, jusqu'à déplacer le siège du pouvoir en banlieue. Comme dans d'autres œuvres du même tandem, il y a un arrière-plan politique discret. D'un côté, Paris semble avoir été transformée en musée, de l'autre, elle reste la cible pour des revendications politiques non formulées, jusqu'à une attaque aérienne à laquelle est mêlée un groupuscule appelé Alliance Populaire Intercontinentale.
En fonction de sa sensibilité et du temps qu'il consacre à ce tome, le lecteur peut trouver qu'il s'agit d'une histoire un peu décousue et rapide s'il lit vite, ou alors il peut comme toujours s'attarder sur les dessins de François, Schuiten, toujours un régal pour les yeux. Sa technique de mise en couleurs est toujours aussi particulière, à base de gouaches et de crayons de couleur, estompant parfois les traits de contour. Les différents monuments sont reproduits avec une minutie exquise, attestant d'un véritable investissement affectif de l'artiste pour ces réalisations humaines. À de nombreuses reprises, le lecteur prend le temps de savourer une case ou une autre : l'assemblée des interrogateurs plongés dans une lumière grise, des infrastructures à demi-recouvertes par la végétation, l'évocation du café de Flore, la magnifique prairie ensoleillée à bord de l'Arche, la réplique de l'avion de Clément Ader, une vue des toits de Paris, un squat improbable dans un immeuble haussmannien. Comme Schuiten le dit lui-même, le temps qu'il passe à imprégner la feuille en couche successive en fait la richesse de l'expérience de lecture.
De la même manière, le lecteur se dit que l'histoire charrie de nombreuses thématiques propres aux auteurs. Au-delà de l'intrigue et d'une vision aménagée de Paris, la quête de Kârinh trouve son origine dans la sensation que l'herbe est toujours plus verte ailleurs. Mal intégrée du fait de son métissage, elle ne se reconnaît pas dans la société où elle a grandi. Elle n'y voit, selon ses propres mots, qu'une petite communauté étriquée et sûre de son bon droit, un gros village menacé par la consanguinité. Elle est également animée par un désir d'authenticité, elle veut des monuments authentiques et des parisiens authentiques. Benoît Peeters dit la difficulté de se sentir étrangère à son propre milieu, mais aussi la chimère que de se projeter dans un environnement fantasmé. Comme souvent dans ses œuvres, le personnage principal est confronté à l'inéluctabilité du changement. En refermant ce tome 2, le lecteur reste avec une interrogation majeure, celle du sens du titre. Faut-il y voir la rêverie de Kârinh, contemplant les étoiles, comme un ailleurs possible et fantasmée ? Indéniablement cette histoire garde une part de mystère, et chaque lecteur y verra des sens différents.
Cette deuxième moitié de Revoir Paris se révèle des plus déstabilisantes. Le lecteur y trouve exactement ce qu'il attendait : revoir Paris, et l'aboutissement de la quête de Kârinh, ainsi que les dessins d'orfèvre de François Schuiten. Il se heurte aussi à des séquences déroutantes, donnant l'impression de n'être que des haltes superflues dans la progression narrative. Il lui faut fournir un effort pour sentir la démarche existentielle sous-jacente, le caractère paradoxal de la conservation du patrimoine, comme un devoir de mémoire, mais aussi un obstacle au changement et au temps présent.
Il s'agit du deuxième tome d'un diptyque, commencé avec Revoir Paris T1 qu'il faut donc avoir lu avant. Il est paru initialement en 2016, soit 2 ans après le premier tome. Le récit a été imaginé par Benoît Peeters et François Schuiten. Peeters a écrit les dialogues ; Schuiten a réalisé les mises en page, les dessins, l'encrage et la mise en couleurs.
Ce récit se déroule en 2155. Kârinh a été interceptée dans sa progression vers Paris. Elle est emprisonnée et questionnée par des voix désincarnées, dans un local à Goussainville. Ses interrogateurs souhaitent savoir qui l'a envoyé, si elle était commandante du vaisseau, pourquoi elle était la seule jeune à bord, s'il s'agissait d'une expédition pour préparer le Grand Retour des humains exilés qui vivent à bord de l'Arche, un vaisseau spatial abritant des humains étant partis de la Terre devenue quasi invivable. Incapable de répondre à ces questions, Kârinh en vient à prendre conscience qu'elle ne s'est jamais interrogé sur le contexte de son voyage spatial, sur les motifs des dirigeants de l'Arche. Le lendemain, il y a une petite ouverture donnant sur l'extérieur, dans le dôme où elle est retenue prisonnière. Elle s'échappe.
Le chemin de sa fuite amène Kârinh dans un étrange bâtiment où travaillent des individus en combinaisons intégrales avec des masques. Elle se sent défaillir, mais elle est prise en charge par l'un des travailleurs qui l'emmène dans une zone sans risque. Il s'agit du préservatoire, un lieu où sont conservés une partie des monuments historiques de Paris. Après s'être reposée, elle remercie son bienfaiteur et se remet en chemin. Elle tombe à nouveau inanimée dans une sorte de marais, et rêve de Mikhaïl Winckelmann dans l'herbe verte de l'Arche. Elle est secourue par Matthias Binger, l'une des personnes qui l'interrogeaient. Il se propose d'être son guide pour l'emmener jusqu'à Paris, l'accueillir chez lui, et l'accompagner jusqu'au cœur de Paris, sous le dôme de protection.
Très gentiment, les 2 auteurs commencent par un résumé du tome précédent, paru 2 ans avant celui-ci, sur 2 pages. Il y a 6 cases par page (2 bandes de 3), avec un court texte d'une ou deux phrases sous chaque case. S'il a lu la première moitié de l'histoire il y a quelque temps, le lecteur peut ainsi se remémorer les faits principaux et se rappeler de la composition étrange de cette première partie. Kârinh n'avait pas atteint Paris, et le verbe Revoir dans le titre semblait déplacé car elle n'avait jamais vu la ville. Au début de ce tome, l'enjeu reste donc d'atteindre la ville de Paris, sans réelle certitude de son état. Ce deuxième tome est la continuation directe du premier, avec un environnement de science-fiction, puisque se déroulant dans le futur, avec des êtres humains exilés dans un arche spatiale, ayant envoyé un vaisseau pour reprendre contact avec la Terre mère. Le lecteur relève d'autres éléments de science-fiction tels qu'un désert aux alentours de Paris, des vaisseaux volants, un aménagement de Paris par endroit futuriste. Le contexte de ce futur s'avère essentiel dans le déroulement de l'intrigue, et pourtant les dessins de François Schuiten lui donne un goût de rétro-futurisme.
En termes visuels, la science-fiction se voit dans quelques constructions, à commencer par 2 dômes de dimension très différentes, mais tous les 2 sur le même principe d'une structure métallique ou composite sur laquelle repose des plaques d'un matériau transparent. Le lecteur voit ainsi des éléments comme mis sous une coupole pour pouvoir être mieux observés. En rapprochant les 2 structures, le lecteur peut en déduire que Kârinh est plus qu'une bête curieuse pour ses interrogateurs, presqu'une pièce de musée, un passé qui les déstabilise. Schuiten représente également quelques éléments en ruine ou en phase de délabrement. Leur représentation apparaît clinique et presque propre sur elle, comme des objets abandonnés là et perdant de la cohérence sous l'action du temps. Il est également amené à représenter quelques aéronefs futuristes assez fades, même sous l'angle rétro-futuriste. Enfin, il affuble Matthias Binger d'une sorte d'ornement pour sa tête, sans qu'il soit possible d'en déterminer la fonction ou le rôle, un outil de communication ou un simple élément décoratif.
François Schuiten est également amené à donner sa vision de plusieurs édifices parisiens, soit conservés en l'état, soit dont l'environnement a été réaménagé. Outre la question lancinante de savoir s'il s'agit des vrais édifices, l'artiste prend plaisir à représenter les arcs boutants de Notre Dame de Paris, ou une entrée art déco du métropolitain dans un contexte spatial différent de celui du présent. Le lecteur prend un grand plaisir à voir ces monuments décrits minutieusement, et intégrés à la narration, de sorte à ce que l'identité visuelle des détails choisis ressortent avec force. Par exemple les points d'ancrage des tirants du Centre George Pompidou conservent toute leur bizarrerie architecturale, rendue encore plus visible par l'angle sous lequel ils sont représentés, en premier plan dans une case (page 35). Le lecteur du cycle des Cités Obscures (des mêmes Schuiten & Peeters) sourit à plusieurs reprises en constatant un phénomène d'autocitation. La présence du Centre Beaubourg évoque une histoire inachevée des Cités Obscures, dont les pages finalisées se trouvent dans Les cités obscures : Les murailles de Samaris : Suivi de Les mystères de Pâhry. Lorsque les protagonistes se retrouvent dans la station Arts et Métiers, le lecteur sourit encore car il se souvient que son habillage datant de 1994 a été conçu par Schuiten & Peeters. Le dessinateur en donne donc pour son argent au lecteur en termes de revoir Paris, puisqu'il a l'occasion de représenter de nombreux éléments parisiens, y compris un cimetière et des façades haussmanniennes, en les recontextualisant à un degré plus ou moins élevé.
De son côté, Benoît Peeters en donne également pour son argent au lecteur en passant en revue une ribambelle de constructions parisiennes telles que l'Hôtel du Nord, les toits de Paris, la bute Montmartre, la porte Saint Martin, les Arts et Métiers (le musée des techniques anciennes), l'avion de Clément Ader, la joueuse de Tympanon, le fardier de Cugnot, la station de métro Arts et Métiers, le Centre Pompidou, les Halles de Baltard (le ventre de Paris), la Samaritaine, le Pont Neuf, Notre Dame de Paris, Paris Plage. Malgré le nombre de ces monuments historiques, ils sont tous parfaitement intégrés à l'intrigue. Le lecteur attentif se rend bien compte que les auteurs conservent une part de facétie, en évoquant également des sites célèbres non parisiens comme le Stade de France, la Basilique Saint Denis. Ils se montrent aussi facétieux en faisant de Paris Plage une sorte de monument historique, ou en conférant une prééminence au Conservatoire national des arts et métiers.
Les auteurs tiennent donc bien leur promesse de revoir Paris à leur façon, à la fois dans la manière dont ils présentent la ville, à la fois dans le choix personnel de leur Paris. Le récit continue également la quête de Kârinh qui est de voir Paris telle qu'elle existe en 2155, et non au travers des documents du passé, et de ses expériences de décorporation provoquées par la prise de produits psychotropes. En une courte phrase, François Schuiten remercie à nouveau Lin-Dan Pham qui a servi de modèle pour Kârinh. De fait, le lecteur observe tout au long de ces 57 pages (+ les 2 de résumé) une jeune femme fine et élancée, à la morphologie cohérente du début jusqu'à la fin, relativement jeune, peut-être 30 ans, aux mouvements gracieux sans être maniérés. Dans la première partie, elle est vêtue d'un pantalon blanc et d'un teeshirt blanc, rendus grisâtres par l'éclairage terne. Puis, elle se change pour une robe habillée offerte par Matthias Binger, par la suite. La dimension sexuée du personnage a disparu. Elle indique elle-même qu'elle n'est pas venue à Paris pour la romance, afin de prévenir tout malentendu vis-à-vis de Binger, dans une sorte de clin d'œil malicieux au lecteur, car Paris est également sensée être la capitale de l'amour.
Du point de vue de l'intrigue, la quête de Kârinh est très simple : découvrir Paris, un lieu qui l'a tant fait rêver, qui lui a permis de s'évader d'un quotidien ne répondant pas à ses attentes affectives et à ses aspirations. Le lecteur la suit dans sa progression vers Paris, comme une sorte de pays imaginaire fantasmé, mais aussi dans ses relations avec les rares personnes avec qui elle interagit. Cette progression vers Paris est l'occasion d'épreuves, physiques, mais aussi psychologiques. De séquence en séquence, le lecteur se demande ce qui a poussé les auteurs à en inclure certaines, à les développer sur plusieurs pages. La forme même d'une quête vaut autant et peut-être même plus pour le voyage que pour la destination. Les épreuves et les rencontres font grandir le personnage, pouvant même transformer le sens de ce qu'il obtient à la fin. Au vu de la forme du récit, le lecteur s'attend à ce que Kârinh se conforme aux caractéristiques d'une héroïne. Par anticipation, il projette ces caractéristiques sur elle. Il lui faut alors un peu de temps pour se rendre compte que cette dimension héroïque est dans sa tête et que le récit raconte autre chose. Cette jeune femme est obnubilée par son objectif, au point de mettre en péril sa santé, mais c'est plus de l'inconscience que du courage. Elle s'est portée volontaire pour cette mission vers la Terre, mais elle se rend compte qu'elle était aveuglée par sa pulsion de voir Paris, au point d'en oublier les questions basiques comme de se renseigner sur le pourquoi de ce voyage. Elle apparaît donc impulsive et pas très réfléchie, en même temps que rêveuse. Les auteurs sont encore plus dure avec elle car ils lui font se demander si elle ne serait pas juste une toxico, vivant dans son délire et sa recherche de la prochaine dose. À nouveau les familiers du cycle des Cités Obscures savent que les auteurs préfèrent le drame au dénouement heureux.
Malgré l'absence de curiosité de Kârinh pour tout ce qui n'a pas un rapport immédiat avec son obsession pour Paris, le lecteur en apprend un peu plus en filigrane sur le contexte politique de cette époque. Il y retrouve surtout de nombreuses thématiques des auteurs. Revoir Paris a une connotation nostalgique, une sorte d'amour pour un passé enjolivé par le temps qui passe. Mais en même temps, quand Kârinh découvre quelques bâtiments mis à l'abri dans le préservatoire (sorte de musée pour les monuments), elle est empoisonnée par l'air qu'elle y respire, comme sir le passé empêche le présent d'exister. En filigrane également, le lecteur observe un commentaire assez neutre sur la muséification de Paris, jusqu'à déplacer le siège du pouvoir en banlieue. Comme dans d'autres œuvres du même tandem, il y a un arrière-plan politique discret. D'un côté, Paris semble avoir été transformée en musée, de l'autre, elle reste la cible pour des revendications politiques non formulées, jusqu'à une attaque aérienne à laquelle est mêlée un groupuscule appelé Alliance Populaire Intercontinentale.
En fonction de sa sensibilité et du temps qu'il consacre à ce tome, le lecteur peut trouver qu'il s'agit d'une histoire un peu décousue et rapide s'il lit vite, ou alors il peut comme toujours s'attarder sur les dessins de François, Schuiten, toujours un régal pour les yeux. Sa technique de mise en couleurs est toujours aussi particulière, à base de gouaches et de crayons de couleur, estompant parfois les traits de contour. Les différents monuments sont reproduits avec une minutie exquise, attestant d'un véritable investissement affectif de l'artiste pour ces réalisations humaines. À de nombreuses reprises, le lecteur prend le temps de savourer une case ou une autre : l'assemblée des interrogateurs plongés dans une lumière grise, des infrastructures à demi-recouvertes par la végétation, l'évocation du café de Flore, la magnifique prairie ensoleillée à bord de l'Arche, la réplique de l'avion de Clément Ader, une vue des toits de Paris, un squat improbable dans un immeuble haussmannien. Comme Schuiten le dit lui-même, le temps qu'il passe à imprégner la feuille en couche successive en fait la richesse de l'expérience de lecture.
De la même manière, le lecteur se dit que l'histoire charrie de nombreuses thématiques propres aux auteurs. Au-delà de l'intrigue et d'une vision aménagée de Paris, la quête de Kârinh trouve son origine dans la sensation que l'herbe est toujours plus verte ailleurs. Mal intégrée du fait de son métissage, elle ne se reconnaît pas dans la société où elle a grandi. Elle n'y voit, selon ses propres mots, qu'une petite communauté étriquée et sûre de son bon droit, un gros village menacé par la consanguinité. Elle est également animée par un désir d'authenticité, elle veut des monuments authentiques et des parisiens authentiques. Benoît Peeters dit la difficulté de se sentir étrangère à son propre milieu, mais aussi la chimère que de se projeter dans un environnement fantasmé. Comme souvent dans ses œuvres, le personnage principal est confronté à l'inéluctabilité du changement. En refermant ce tome 2, le lecteur reste avec une interrogation majeure, celle du sens du titre. Faut-il y voir la rêverie de Kârinh, contemplant les étoiles, comme un ailleurs possible et fantasmée ? Indéniablement cette histoire garde une part de mystère, et chaque lecteur y verra des sens différents.
Cette deuxième moitié de Revoir Paris se révèle des plus déstabilisantes. Le lecteur y trouve exactement ce qu'il attendait : revoir Paris, et l'aboutissement de la quête de Kârinh, ainsi que les dessins d'orfèvre de François Schuiten. Il se heurte aussi à des séquences déroutantes, donnant l'impression de n'être que des haltes superflues dans la progression narrative. Il lui faut fournir un effort pour sentir la démarche existentielle sous-jacente, le caractère paradoxal de la conservation du patrimoine, comme un devoir de mémoire, mais aussi un obstacle au changement et au temps présent.
mercredi 4 avril 2018
Les aventures de Scott Leblanc, Tome 1 : Alerte sur Fangataufa
Avez-vous un animal de compagnie ?
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il est paru initialement en 2009, écrit par Philippe Geluck (le créateur du Chat, dessiné et encré par Devig, avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.
L'histoire se déroule en 1966, et commence à Paris dans les bureaux de la rédaction du magazine Bien en Vue. Scott Leblanc (jeune journaliste blond avec belle chemise d'un blanc immaculé et une cravate) rend compte de son dernier reportage à son patron. Il est allé interviewer une l'actrice Laurette Pujol sur son animal de compagnie (un petit chien appelé Loulou). Pendant l'interview, les 2 ont pu voir un cambriolage spectaculaire se dérouler au pied de l'immeuble, mais tout ce qu'a ramené Leblanc c'est l'avis de Laurette sur Loulou. Accompagné par les railleries de ses collègues, il hérite d'une nouvelle mission : aller interviewer le professeur Dimitri Moleskine, l'un des scientifique pressentis pour recevoir le prix Nobel. Leblanc part en voiture pour la demeure dudit professeur à une quarantaine kilomètres de Paris, en compagnie de son canari Tino, dans sa cage.
Arrivé sur place, Scott Leblanc salue le professeur et commence à le questionner sr son animal de compagnie. Mais une explosion survient dans le bureau du professeur : son chat est mort, le canari Tino a survécu, le coffre-fort a été pillé. Dimitri Moleskine explique à Scott Leblanc la nature des documents qui ont été dérobés : une partie des plans pour un rayon Zêta capable d'arrêter à distance l'alimentation électrique de n'importe quel moteur. Le professeur Moleskine contacte le professeur Paul Mortemort pour lui indiquer qu'il passe d'abord chez le professeur Thaddeus Seigle, avant de le rejoindre. Pendant le trajet, Moleskine explique à Leblanc l'histoire de la mise au point de ce rayon Zêta par le professeur Darmagnac, et celle du partage des plans entre ses 4 assistants.
La couverture ne laisse aucun planer aucun doute sur le genre de cette nouvelle série : un hommage aux séries comme Tintin et Blake & Mortimer. La quatrième de couverture reprend même le nom des albums présenté sous forme de liste avec les personnages en bas. Scott Leblanc est également un reporter comme Tintin, mais pas au Petit Journal, au magazine Bien en Vue. Par contre ce jeune homme est incompétent, obnubilé par les animaux de compagnie et totalement oublieux des accomplissements des êtres humains et de son environnement. Il est malgré tout possible de lire cette bande dessinée au premier degré, sans avoir à l'esprit cette dimension d'hommage. Le lecteur découvre alors une intrigue très linéaire, à l'exception du retour en arrière pour l'explication de la création du rayon Zêta. Les 2 personnages principaux (Scott Leblanc, et Dimitri Moleskine) se rendent d'un endroit à un autre, pour chaque étape de l'enquête, jusqu'à la confrontation finale avec le scélérat de l'histoire, sur l'île de Fangataufa comme indiqué sur la couverture. Les péripéties interviennent régulièrement, ainsi que les changements de lieux, avec quelques courtes séquences d'action. Il est vraisemblable qu'une telle histoire soit exotique et mouvementée pour un jeune lecteur. Elle apparaît beaucoup plus convenue et plate pour un lecteur adulte.
Du point de vue graphique, Devig réalise des dessins qui s'inscrivent dans la tradition de la ligne claire : chaque forme est délimitée par un contour, les aplats de couleurs sont unis pour chaque surface, il n'y a pas d'ombre portée des personnages, les phylactères sont rectangulaires et la police de caractères est en minuscules. Il n'y a que les traits de contours qui dérogent aux principales caractéristiques de la ligne claire, en variant parfois un peu d'épaisseur. Devig réalise donc des dessins descriptifs. Les personnages présentent des morphologies différentes, et des tenues vestimentaires variées et cohérentes avec les années 1960. Le lecteur peut remarquer que plusieurs personnages sont aisément identifiables grâce à leur coupe de cheveux, la taille de leur barbe ou de leur moustache, conformément à la théorie du poil, à nouveau une caractéristique très marquée dans les personnages de Tintin.
Avec des traits de contour d'épaisseur uniforme, l'artiste plante des décors de manière détaillée et très régulière : il y a moins de 5 cases dans tout l'album, dépourvues d'arrière-plan. Le lecteur peut ainsi laisser errer son regard sur l'aménagement des bureaux du magazine Bien en Vue (avec ses téléphones en bakélite). Il détaille la façade de la demeure du professeur Dimitri Moleskine, ainsi que les différentes pièces traversées par Scott Leblanc et son hôte. Il en fait de même pour la demeure et le laboratoire du professeur Thaddeus Seigle, les bureaux de la base militaire de Scaw-Fell, le pub Blue Parrot, les entreponts du paquebot Polynesia, etc. Il peut également apprécier les différents modèles de voitures.
La narration visuelle est posée, sur la base de cases sagement rectangulaires et apposées en bande, majoritairement 3 bandes par page, avec quelques variations. À nouveau, l'artiste respecte la forme de bandes dessinés comme celles d'Hergé ou d'Edgar Félix Pierre Jacob. Le lecteur remarque encore des signes spécifiques à la bande dessinée comme des gouttelettes pour indiquer la tension ou l'angoisse, des tourbillons pour indiquer l'ivresse ou une réaction soudaine, et quelques onomatopées. À nouveau ces dispositifs font penser aux mêmes créateurs de bande dessinée. En fait, à plusieurs reprises, le lecteur ayant déjà lu des albums de Tintin observe des hommages directs. Il ne s'agit pas d'hommages qui doivent être identifiés pour comprendre le récit. Il s'agit d'une mise en forme qui évoque un passage d'un album de Tintin par les circonstances et une similarité visuelle. Les demeures des professeurs Moleskine et Seigle ne ressemblent pas à Moulinsart, mais la progression sur des allées pour y parvenir provoque un ressenti similaire.
Lorsque Moleskine et Leblanc essayent d'entrer dans la demeure de seigle, la similitude avec Tintin et Haddock essayant d'entrer dans la demeure du professeur Topolino à Nyon est frappante. Lorsqu'ils découvrent le laboratoire saccagé de Seigle, le lecteur éprouve la sensation d'également revenir à l'album L'affaire Tournesol quand Tintin et Haddock découvre un cambrioleur dans le laboratoire de Tryphon Tournesol. Moleskine et Leblanc découvrent le professeur Paul Mortemort évanoui dans son bureau, comme l'un des savants dans Les sept boules de cristal. Lorsqu'ils se retrouvent sur l'île de Fangataufa, le lecteur pense immédiatement à la progression de Tintin et Haddock dans la végétation de l'île dans Vol 714 pour Sydney. Le récit navigue donc entre un hommage appuyé et une narration à la manière de. Le talent de Philippe Geluck et de Devig n'est pas à la hauteur de celui de Hergé, mais en s'inspirant du meilleur, le résultat est agréable à lire, car l'immersion dans les années 1960 est soignée et minutieuse, et l'intrigue contient son lot de péripéties, et d'événements exotiques.
Le lecteur apprécie donc un album de bonne facture, avec un parfum nostalgique développé sciemment. Mais il n'est pas sûr que cela lui suffise. Il peut avoir été attiré par les dessins de cet album, utilisant avec application un style contraignant et difficile à mettre en œuvre, celui de la ligne claire. De ce point de vue, il découvre des planches respectant les propriétés de ce style, avec une forme vaguement naïve du fait de visages un peu simples, avec des points pour les yeux et du blanc au niveau de la bouche, quand ils l'ont ouverte. La ligne claire induit également que la représentation de la réalité est très propre, sans aucune texture, une forme un peu aseptisée, sans être insipide. Cette forme semble s'adresser plutôt à des enfants, même si le degré élevé de détails vient contrebalancer cette intention, le temps pour lire les dessins destinant cette bande dessinée à des individus plus sensibles à cette dimension.
Par contre, le lecteur a du mal à s'attacher aux personnages. Scott Leblanc n'est pas un doux rêveur ou un pierrot lunaire, mais un jeune homme dont le seul centre d'intérêt réside dans les animaux de compagnie des individus qu'il interviewe et il apparaît un peu benêt, sans être franchement ridicule au point que les moments d'humour virent à l'absurde. Le professeur Moleskine n'a pas de réelle personnalité, à part son habitude de fumer régulièrement. Les femmes ont une place très réduite, Louise Fudge étant décédée avant le début du récit en 1966. Il y a très peu de figurantes, ce qui reste cohérent avec les références des séries Tintin, ou Blake & Mortimer, mais ce qui retient le récit trop dans l'hommage, et pas assez dans l'œuvre indépendante, ayant une valeur pour elle-même. Enfin les références à l'Histoire sont très superficielles, qu'il s'agisse de la fin de la seconde guerre mondiale, ou de la mention Gugliemo Marconi (1874-1937) juste le temps d'une case.
Au final, il est difficile pour le lecteur adulte de trouver son content dans cette lecture trop dérivative de Tintin, avec une intrigue trop linéaire et des dessins trop respectueux des canons de la ligne claire. En même temps, il ne peut pas non plus renier un sentiment agréable à la lecture de ce tome, du fait d'un hommage très réussi, sans être trop servile et d'une forme de dérision un peu absurde, mais aussi un peu trop douce.
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il est paru initialement en 2009, écrit par Philippe Geluck (le créateur du Chat, dessiné et encré par Devig, avec une mise en couleurs de Camille Paganotto.
L'histoire se déroule en 1966, et commence à Paris dans les bureaux de la rédaction du magazine Bien en Vue. Scott Leblanc (jeune journaliste blond avec belle chemise d'un blanc immaculé et une cravate) rend compte de son dernier reportage à son patron. Il est allé interviewer une l'actrice Laurette Pujol sur son animal de compagnie (un petit chien appelé Loulou). Pendant l'interview, les 2 ont pu voir un cambriolage spectaculaire se dérouler au pied de l'immeuble, mais tout ce qu'a ramené Leblanc c'est l'avis de Laurette sur Loulou. Accompagné par les railleries de ses collègues, il hérite d'une nouvelle mission : aller interviewer le professeur Dimitri Moleskine, l'un des scientifique pressentis pour recevoir le prix Nobel. Leblanc part en voiture pour la demeure dudit professeur à une quarantaine kilomètres de Paris, en compagnie de son canari Tino, dans sa cage.
Arrivé sur place, Scott Leblanc salue le professeur et commence à le questionner sr son animal de compagnie. Mais une explosion survient dans le bureau du professeur : son chat est mort, le canari Tino a survécu, le coffre-fort a été pillé. Dimitri Moleskine explique à Scott Leblanc la nature des documents qui ont été dérobés : une partie des plans pour un rayon Zêta capable d'arrêter à distance l'alimentation électrique de n'importe quel moteur. Le professeur Moleskine contacte le professeur Paul Mortemort pour lui indiquer qu'il passe d'abord chez le professeur Thaddeus Seigle, avant de le rejoindre. Pendant le trajet, Moleskine explique à Leblanc l'histoire de la mise au point de ce rayon Zêta par le professeur Darmagnac, et celle du partage des plans entre ses 4 assistants.
La couverture ne laisse aucun planer aucun doute sur le genre de cette nouvelle série : un hommage aux séries comme Tintin et Blake & Mortimer. La quatrième de couverture reprend même le nom des albums présenté sous forme de liste avec les personnages en bas. Scott Leblanc est également un reporter comme Tintin, mais pas au Petit Journal, au magazine Bien en Vue. Par contre ce jeune homme est incompétent, obnubilé par les animaux de compagnie et totalement oublieux des accomplissements des êtres humains et de son environnement. Il est malgré tout possible de lire cette bande dessinée au premier degré, sans avoir à l'esprit cette dimension d'hommage. Le lecteur découvre alors une intrigue très linéaire, à l'exception du retour en arrière pour l'explication de la création du rayon Zêta. Les 2 personnages principaux (Scott Leblanc, et Dimitri Moleskine) se rendent d'un endroit à un autre, pour chaque étape de l'enquête, jusqu'à la confrontation finale avec le scélérat de l'histoire, sur l'île de Fangataufa comme indiqué sur la couverture. Les péripéties interviennent régulièrement, ainsi que les changements de lieux, avec quelques courtes séquences d'action. Il est vraisemblable qu'une telle histoire soit exotique et mouvementée pour un jeune lecteur. Elle apparaît beaucoup plus convenue et plate pour un lecteur adulte.
Du point de vue graphique, Devig réalise des dessins qui s'inscrivent dans la tradition de la ligne claire : chaque forme est délimitée par un contour, les aplats de couleurs sont unis pour chaque surface, il n'y a pas d'ombre portée des personnages, les phylactères sont rectangulaires et la police de caractères est en minuscules. Il n'y a que les traits de contours qui dérogent aux principales caractéristiques de la ligne claire, en variant parfois un peu d'épaisseur. Devig réalise donc des dessins descriptifs. Les personnages présentent des morphologies différentes, et des tenues vestimentaires variées et cohérentes avec les années 1960. Le lecteur peut remarquer que plusieurs personnages sont aisément identifiables grâce à leur coupe de cheveux, la taille de leur barbe ou de leur moustache, conformément à la théorie du poil, à nouveau une caractéristique très marquée dans les personnages de Tintin.
Avec des traits de contour d'épaisseur uniforme, l'artiste plante des décors de manière détaillée et très régulière : il y a moins de 5 cases dans tout l'album, dépourvues d'arrière-plan. Le lecteur peut ainsi laisser errer son regard sur l'aménagement des bureaux du magazine Bien en Vue (avec ses téléphones en bakélite). Il détaille la façade de la demeure du professeur Dimitri Moleskine, ainsi que les différentes pièces traversées par Scott Leblanc et son hôte. Il en fait de même pour la demeure et le laboratoire du professeur Thaddeus Seigle, les bureaux de la base militaire de Scaw-Fell, le pub Blue Parrot, les entreponts du paquebot Polynesia, etc. Il peut également apprécier les différents modèles de voitures.
La narration visuelle est posée, sur la base de cases sagement rectangulaires et apposées en bande, majoritairement 3 bandes par page, avec quelques variations. À nouveau, l'artiste respecte la forme de bandes dessinés comme celles d'Hergé ou d'Edgar Félix Pierre Jacob. Le lecteur remarque encore des signes spécifiques à la bande dessinée comme des gouttelettes pour indiquer la tension ou l'angoisse, des tourbillons pour indiquer l'ivresse ou une réaction soudaine, et quelques onomatopées. À nouveau ces dispositifs font penser aux mêmes créateurs de bande dessinée. En fait, à plusieurs reprises, le lecteur ayant déjà lu des albums de Tintin observe des hommages directs. Il ne s'agit pas d'hommages qui doivent être identifiés pour comprendre le récit. Il s'agit d'une mise en forme qui évoque un passage d'un album de Tintin par les circonstances et une similarité visuelle. Les demeures des professeurs Moleskine et Seigle ne ressemblent pas à Moulinsart, mais la progression sur des allées pour y parvenir provoque un ressenti similaire.
Lorsque Moleskine et Leblanc essayent d'entrer dans la demeure de seigle, la similitude avec Tintin et Haddock essayant d'entrer dans la demeure du professeur Topolino à Nyon est frappante. Lorsqu'ils découvrent le laboratoire saccagé de Seigle, le lecteur éprouve la sensation d'également revenir à l'album L'affaire Tournesol quand Tintin et Haddock découvre un cambrioleur dans le laboratoire de Tryphon Tournesol. Moleskine et Leblanc découvrent le professeur Paul Mortemort évanoui dans son bureau, comme l'un des savants dans Les sept boules de cristal. Lorsqu'ils se retrouvent sur l'île de Fangataufa, le lecteur pense immédiatement à la progression de Tintin et Haddock dans la végétation de l'île dans Vol 714 pour Sydney. Le récit navigue donc entre un hommage appuyé et une narration à la manière de. Le talent de Philippe Geluck et de Devig n'est pas à la hauteur de celui de Hergé, mais en s'inspirant du meilleur, le résultat est agréable à lire, car l'immersion dans les années 1960 est soignée et minutieuse, et l'intrigue contient son lot de péripéties, et d'événements exotiques.
Le lecteur apprécie donc un album de bonne facture, avec un parfum nostalgique développé sciemment. Mais il n'est pas sûr que cela lui suffise. Il peut avoir été attiré par les dessins de cet album, utilisant avec application un style contraignant et difficile à mettre en œuvre, celui de la ligne claire. De ce point de vue, il découvre des planches respectant les propriétés de ce style, avec une forme vaguement naïve du fait de visages un peu simples, avec des points pour les yeux et du blanc au niveau de la bouche, quand ils l'ont ouverte. La ligne claire induit également que la représentation de la réalité est très propre, sans aucune texture, une forme un peu aseptisée, sans être insipide. Cette forme semble s'adresser plutôt à des enfants, même si le degré élevé de détails vient contrebalancer cette intention, le temps pour lire les dessins destinant cette bande dessinée à des individus plus sensibles à cette dimension.
Par contre, le lecteur a du mal à s'attacher aux personnages. Scott Leblanc n'est pas un doux rêveur ou un pierrot lunaire, mais un jeune homme dont le seul centre d'intérêt réside dans les animaux de compagnie des individus qu'il interviewe et il apparaît un peu benêt, sans être franchement ridicule au point que les moments d'humour virent à l'absurde. Le professeur Moleskine n'a pas de réelle personnalité, à part son habitude de fumer régulièrement. Les femmes ont une place très réduite, Louise Fudge étant décédée avant le début du récit en 1966. Il y a très peu de figurantes, ce qui reste cohérent avec les références des séries Tintin, ou Blake & Mortimer, mais ce qui retient le récit trop dans l'hommage, et pas assez dans l'œuvre indépendante, ayant une valeur pour elle-même. Enfin les références à l'Histoire sont très superficielles, qu'il s'agisse de la fin de la seconde guerre mondiale, ou de la mention Gugliemo Marconi (1874-1937) juste le temps d'une case.
Au final, il est difficile pour le lecteur adulte de trouver son content dans cette lecture trop dérivative de Tintin, avec une intrigue trop linéaire et des dessins trop respectueux des canons de la ligne claire. En même temps, il ne peut pas non plus renier un sentiment agréable à la lecture de ce tome, du fait d'un hommage très réussi, sans être trop servile et d'une forme de dérision un peu absurde, mais aussi un peu trop douce.
mardi 3 avril 2018
La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 6 - Le hasard. Une approche mathématique
Par quel hasard un tel ouvrage a-t-il pu voir le jour ?
Il s'agit d'une bande dessinée de 58 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Ivar Ekeland et dessinée et mise en couleurs par Étienne Lécroart. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.
Comme la collection l'indique, ainsi que son objectif, il s'agit d'une bande dessinée qui fait œuvre de vulgarisation sur le concept du hasard. Elle se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle commence par un texte introductif de David Vandermeulen de 4 pages, rappelant la différence entre un ingénieur, un physicien et un mathématicien. Il évoque la légende de Saint Olav, et finit par poser la question de l'existence même du hasard.
La bande dessinée proprement dite commence par le dessin d'un arbrisseau, et la suggestion de l'envisager d'une autre manière. Il est possible de l'envisager comme un arbre des causes, celui qui a abouti à l'existence de l'ouvrage que le lecteur tient dans les mains. La narration se présente sous la forme d'une discussion entre le mathématicien Ivar Ekeland et le bédéiste Étienne Lécroart. Ce dernier commence par poser toute une batterie de questions au premier concernant le hasard. Il s'agit de l'annonce du plan de l'ouvrage, sous la forme vivante d'un individu balançant toutes les questions qui lui viennent à l'esprit. Ils sont accompagnés par un troisième larron fort inattendu : un papillon, celui au battement d'ailes si catastrophique.
Afin de passer en revue les différentes facettes du hasard, l'avatar d'Ivar Ekeland (dénommé dans la suite par Ivar), prend de nombreux exemples. Il commencer par le système électif des vénitiens au treizième siècle qui mélangeait hasard et méthode. Il continue avec l'angoisse du gardien de but au moment du penalty. Il décortique pour quelle raison le gardien de but doit être capable de générer du hasard pour pouvoir espérer être efficace. Il est ensuite question de tirage au sort à pile ou face, de shifumi (feuille-pierre-ciseaux) et de théorie du chaos.
Ivar Ekeland est un mathématicien français, né en 1944. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Au hasard - La chance, la science et le monde (1991). Il propose donc un tour d'horizon sur le sujet, qui fait des étapes par Blaise Pascal, Henri Poincarré, Edward Lorenz, Benoît Mandelbrot, Carl Friedrich Gauss et Abraham Wald. L'ouvrage comprend quelques diagrammes mathématiques, et quelques équations dont le théorème central limite. Étienne Lécroart est un créateur de bande dessinée professionnel, ayant à son œuvre Cercle vicieux,Pervenche & Victor. Ils ont choisi une forme assez traditionnelle en termes de vulgarisation : 2 individus qui discutent pour établir une dialectique, plus un trublion pour ajouter un peu d'humour.
La narration sous forme de dialogue la rend très vivante, d'autant que les protagonistes ne se contentent pas de réciter un cours. L'adjonction du papillon comme trublion fait tout de suite penser à la coccinelle de Marcel Gotlib dans les Rubrique-à-brac. Le recours à de nombreux exemples rend l'exposé plus vivant et plus compréhensible. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à comprendre le concept de tirer à la courte-paille, de lancer des dés, de problématique d'échantillon représentatif, etc. Ainsi Ivar peut emmener le lecteur vers des questions plus délicates comme la théorie du chaos (et ramener le battement d'ailes de papillon à son juste rôle), poser la question de la justesse d'un dé (vérifier que toutes les faces sortent le même nombre de fois), ou appliquer le théorème central limite par l'exemple. Quelques pages nécessitent une culture scientifique pour les apprécier complètement (les propriétés des gaz parfaits, ou l'équation de la courbe de Gauss), mais leur proportion reste inférieure à 10% de l'ouvrage. En cas de décrochage, le lecteur peut se raccrocher avec l'exemple suivant, sans risque de perdre le fil à la moitié de l'ouvrage et ne jamais le retrouver par la suite.
Cet ouvrage passe donc bien en revu les questions annoncées dans l'introduction. Le hasard existe-t-il vraiment ? Tout événement a sa ou ses causes. Et s'il existe, peut-on le cerner, le mesurer, le contrôler, le prédire ? Peut-on même l'utiliser ? Voire le créer ? Le hasard a-t-il une logique ? Est-il rationnel ? Est-il en fait soluble dans les mathématiques ? Traiter de questions aussi conceptuelles en bande dessinée constitue une gageure car la matière de base a la forme d'équations ardues et de diagrammes complexes. Étienne Lécroart a retenu la forme de personnes effectuant un exposé, mais en plus vivant avec les échanges entre 2 individus, et les remarques du papillon. Il a également effectué un travail impressionnant en termes de narration graphique. Les 2 interlocuteurs se déplacent au fur et à mesure de la discussion visitant des endroits comme une grande pelouse avec un arbre, le salon (ils y sont affalés dans le canapé pour regarder un match de foot à la télévision), un court de tennis, un restaurant pour prendre un repas, la voie publique pour un sondage, etc.
L'artiste fait montre d'une inventivité encore plus impressionnante pour illustrer que les informations influent toujours sur les probabilités. La question de départ est à la fois toute simple et tout déroutante. Ivar se tient devant 3 portes fermées et demande à Étienne d'en ouvrir une, sachant que derrière l'une d'entre elles, se trouve une récompense qui lui tient à cœur. Étienne ayant choisi la porte 2, Ivar ne lui donne pas la réponse, mais ouvre la porte 1 derrière laquelle est indiqué Perdu. Il demande alors à Étienne de reformuler son choix, ce dernier s'en tenant à la porte 2. Pour expliquer le principe mis en jeu dans l'influence de l'information sur ce choix, le dessinateur représente une division en 100 cases dans le dessin en pleine page de la page suivante. Chaque case étant masquée d'une porte portant son numéro. Dans la page suivante, les 2 interlocuteurs se déplacent le long de chaque bande de cases, passant ainsi devant des portes numérotées différentes, dans un dispositif de mise en scène spécifique à la bande dessinée.
Le degré de collaboration entre les 2 auteurs ressort tout autant dans l'exemple suivant. À nouveau il s'agit de montrer comment les connaissances sur un phénomène ont une influence sur les probabilités. Ivar Ekelund prend un autre exemple, de nature historique. Il évoque Abraham Wald, mathématicien hongrois (1902-1950), ayant émigré aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale et ayant participé à l'effort de guerre. L'armée lui avait demandé d'étudier où il fallait renforcer le blindage des avions, en fonction des impacts observés. Le dessinateur montre donc le dialogue en le mathématicien et le général, puis le premier rendant compte des résultats de son étude au second au cours d'une projection. Le lecteur a droit à une histoire dans l'histoire (procédé ludique), dans laquelle il peut se projeter dans le personnage du général pour tirer les conclusions à sa place avant qu'Abraham Wald ne le détrompe en expliquant l'erreur qu'il a commise. Ce procédé est d'une efficacité exemplaire. En outre, les 2 auteurs prennent soin de se tenir à l'écart de toute pédanterie, à la fois avec le personnage moqueur du papillon, avec une poignée de jeux de mots bien trouvés (ceux sur les allèles), et avec l'incarnation peu dogmatique du hasard en la personne Fortuna la déesse du hasard (la dame sur la couverture). La variété des exemples choisis maintient l'attention et l'intérêt du lecteur, y compris les plus inattendus comme cet empoisonnement au carménère (cépage rouge de la famille des carmenets cultivé dans le bordelais).
Cet ouvrage de vulgarisation propose d'observer les différentes incarnations du hasard, comme les probabilités, l'absence de certitude, l'impossibilité de prévoir le futur, ou encore la théorie du chaos. Ivar Ekeland et Étienne Lécroart ont collaboré ensemble pour imaginer des solutions graphiques qui relèvent bien de la bande dessinée, sans rien sacrifier à la rigueur scientifique, avec un humour maniant avec élégance la dérision. Le résultat est impressionnant par son accessibilité, son plaisir de lecture et son sérieux. Il enchante le lecteur par sa culture, sans devenir pédant. Il prend le risque de le perdre à 2 reprises, en expliquant des formules mathématiques, mais dans une construction qui fait qu'il peut reprendre pied deux pages plus loin, sans avoir l'impression de ne plus rien comprendre.
Il s'agit d'une bande dessinée de 58 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Ivar Ekeland et dessinée et mise en couleurs par Étienne Lécroart. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.
Comme la collection l'indique, ainsi que son objectif, il s'agit d'une bande dessinée qui fait œuvre de vulgarisation sur le concept du hasard. Elle se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle commence par un texte introductif de David Vandermeulen de 4 pages, rappelant la différence entre un ingénieur, un physicien et un mathématicien. Il évoque la légende de Saint Olav, et finit par poser la question de l'existence même du hasard.
La bande dessinée proprement dite commence par le dessin d'un arbrisseau, et la suggestion de l'envisager d'une autre manière. Il est possible de l'envisager comme un arbre des causes, celui qui a abouti à l'existence de l'ouvrage que le lecteur tient dans les mains. La narration se présente sous la forme d'une discussion entre le mathématicien Ivar Ekeland et le bédéiste Étienne Lécroart. Ce dernier commence par poser toute une batterie de questions au premier concernant le hasard. Il s'agit de l'annonce du plan de l'ouvrage, sous la forme vivante d'un individu balançant toutes les questions qui lui viennent à l'esprit. Ils sont accompagnés par un troisième larron fort inattendu : un papillon, celui au battement d'ailes si catastrophique.
Afin de passer en revue les différentes facettes du hasard, l'avatar d'Ivar Ekeland (dénommé dans la suite par Ivar), prend de nombreux exemples. Il commencer par le système électif des vénitiens au treizième siècle qui mélangeait hasard et méthode. Il continue avec l'angoisse du gardien de but au moment du penalty. Il décortique pour quelle raison le gardien de but doit être capable de générer du hasard pour pouvoir espérer être efficace. Il est ensuite question de tirage au sort à pile ou face, de shifumi (feuille-pierre-ciseaux) et de théorie du chaos.
Ivar Ekeland est un mathématicien français, né en 1944. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Au hasard - La chance, la science et le monde (1991). Il propose donc un tour d'horizon sur le sujet, qui fait des étapes par Blaise Pascal, Henri Poincarré, Edward Lorenz, Benoît Mandelbrot, Carl Friedrich Gauss et Abraham Wald. L'ouvrage comprend quelques diagrammes mathématiques, et quelques équations dont le théorème central limite. Étienne Lécroart est un créateur de bande dessinée professionnel, ayant à son œuvre Cercle vicieux,Pervenche & Victor. Ils ont choisi une forme assez traditionnelle en termes de vulgarisation : 2 individus qui discutent pour établir une dialectique, plus un trublion pour ajouter un peu d'humour.
La narration sous forme de dialogue la rend très vivante, d'autant que les protagonistes ne se contentent pas de réciter un cours. L'adjonction du papillon comme trublion fait tout de suite penser à la coccinelle de Marcel Gotlib dans les Rubrique-à-brac. Le recours à de nombreux exemples rend l'exposé plus vivant et plus compréhensible. Le lecteur n'éprouve aucune difficulté à comprendre le concept de tirer à la courte-paille, de lancer des dés, de problématique d'échantillon représentatif, etc. Ainsi Ivar peut emmener le lecteur vers des questions plus délicates comme la théorie du chaos (et ramener le battement d'ailes de papillon à son juste rôle), poser la question de la justesse d'un dé (vérifier que toutes les faces sortent le même nombre de fois), ou appliquer le théorème central limite par l'exemple. Quelques pages nécessitent une culture scientifique pour les apprécier complètement (les propriétés des gaz parfaits, ou l'équation de la courbe de Gauss), mais leur proportion reste inférieure à 10% de l'ouvrage. En cas de décrochage, le lecteur peut se raccrocher avec l'exemple suivant, sans risque de perdre le fil à la moitié de l'ouvrage et ne jamais le retrouver par la suite.
Cet ouvrage passe donc bien en revu les questions annoncées dans l'introduction. Le hasard existe-t-il vraiment ? Tout événement a sa ou ses causes. Et s'il existe, peut-on le cerner, le mesurer, le contrôler, le prédire ? Peut-on même l'utiliser ? Voire le créer ? Le hasard a-t-il une logique ? Est-il rationnel ? Est-il en fait soluble dans les mathématiques ? Traiter de questions aussi conceptuelles en bande dessinée constitue une gageure car la matière de base a la forme d'équations ardues et de diagrammes complexes. Étienne Lécroart a retenu la forme de personnes effectuant un exposé, mais en plus vivant avec les échanges entre 2 individus, et les remarques du papillon. Il a également effectué un travail impressionnant en termes de narration graphique. Les 2 interlocuteurs se déplacent au fur et à mesure de la discussion visitant des endroits comme une grande pelouse avec un arbre, le salon (ils y sont affalés dans le canapé pour regarder un match de foot à la télévision), un court de tennis, un restaurant pour prendre un repas, la voie publique pour un sondage, etc.
L'artiste fait montre d'une inventivité encore plus impressionnante pour illustrer que les informations influent toujours sur les probabilités. La question de départ est à la fois toute simple et tout déroutante. Ivar se tient devant 3 portes fermées et demande à Étienne d'en ouvrir une, sachant que derrière l'une d'entre elles, se trouve une récompense qui lui tient à cœur. Étienne ayant choisi la porte 2, Ivar ne lui donne pas la réponse, mais ouvre la porte 1 derrière laquelle est indiqué Perdu. Il demande alors à Étienne de reformuler son choix, ce dernier s'en tenant à la porte 2. Pour expliquer le principe mis en jeu dans l'influence de l'information sur ce choix, le dessinateur représente une division en 100 cases dans le dessin en pleine page de la page suivante. Chaque case étant masquée d'une porte portant son numéro. Dans la page suivante, les 2 interlocuteurs se déplacent le long de chaque bande de cases, passant ainsi devant des portes numérotées différentes, dans un dispositif de mise en scène spécifique à la bande dessinée.
Le degré de collaboration entre les 2 auteurs ressort tout autant dans l'exemple suivant. À nouveau il s'agit de montrer comment les connaissances sur un phénomène ont une influence sur les probabilités. Ivar Ekelund prend un autre exemple, de nature historique. Il évoque Abraham Wald, mathématicien hongrois (1902-1950), ayant émigré aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale et ayant participé à l'effort de guerre. L'armée lui avait demandé d'étudier où il fallait renforcer le blindage des avions, en fonction des impacts observés. Le dessinateur montre donc le dialogue en le mathématicien et le général, puis le premier rendant compte des résultats de son étude au second au cours d'une projection. Le lecteur a droit à une histoire dans l'histoire (procédé ludique), dans laquelle il peut se projeter dans le personnage du général pour tirer les conclusions à sa place avant qu'Abraham Wald ne le détrompe en expliquant l'erreur qu'il a commise. Ce procédé est d'une efficacité exemplaire. En outre, les 2 auteurs prennent soin de se tenir à l'écart de toute pédanterie, à la fois avec le personnage moqueur du papillon, avec une poignée de jeux de mots bien trouvés (ceux sur les allèles), et avec l'incarnation peu dogmatique du hasard en la personne Fortuna la déesse du hasard (la dame sur la couverture). La variété des exemples choisis maintient l'attention et l'intérêt du lecteur, y compris les plus inattendus comme cet empoisonnement au carménère (cépage rouge de la famille des carmenets cultivé dans le bordelais).
Cet ouvrage de vulgarisation propose d'observer les différentes incarnations du hasard, comme les probabilités, l'absence de certitude, l'impossibilité de prévoir le futur, ou encore la théorie du chaos. Ivar Ekeland et Étienne Lécroart ont collaboré ensemble pour imaginer des solutions graphiques qui relèvent bien de la bande dessinée, sans rien sacrifier à la rigueur scientifique, avec un humour maniant avec élégance la dérision. Le résultat est impressionnant par son accessibilité, son plaisir de lecture et son sérieux. Il enchante le lecteur par sa culture, sans devenir pédant. Il prend le risque de le perdre à 2 reprises, en expliquant des formules mathématiques, mais dans une construction qui fait qu'il peut reprendre pied deux pages plus loin, sans avoir l'impression de ne plus rien comprendre.
lundi 2 avril 2018
Encaisser !
Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 160 pages, initialement parue en 2016. Elle a été réalisée par Anne Simon, une illustratrice de livres pour la jeunesse et dessinatrice de bandes dessinées : par exemple Le journal de Miss Pétoche,Où sont passés les princes charmants ?,Einstein. Pour cet ouvrage, elle a adapté une enquête sociologique de Marlène Benquet Encaisser !, mais aussi une partie de Les damnées de la caisse : Enquête sur une grève dans un hypermarché.
Sabrina est mère de 2 enfants, responsable de cette cellule monoparentale, détentrice d'une licence de philosophie. Pour pouvoir élever ses 2 enfants, elle prend un emploi de caissière dans la chaîne de supermarchés Batax. Elle est reçue par madame Vaquin, chef de caisse. Le soir elle lit le dépliant présentant l'historique de la société pendant que son fils fait ses devoirs, et elle découvre la belle vision de l'entrepreneur Louis Mounier, ainsi que l'historique de la chaîne Batax s'inscrivant dans l'Histoire économique et de celle des droits de la femme. Son fils se moque d'elle parce qu'elle a encore des devoirs.
Elle se présente le lendemain à 09h00 pour sa période d'essai. Elle est prise en charge par Christine qui la confie à Nadine pour lui apprendre le métier pendant sa première tranche horaire de travail. Il faut scanner les achats, gérer les problèmes (prix incohérent avec l'affichage, réclamation des clients), prendre sa pause au moment imposé, vérifier qu'il n'y a pas d'articles dissimulés dans le fond d'une poussette, et proposer la carte de fidélité, systématiquement, avec le sourire.
En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme (Sabrina) faisant ses débuts en tant que caissière. Il y a donc bien une trame narrative dans laquelle elle effectue ses premières fois (gestion des pauses pour aller faire pipi, rencontre avec la déléguée syndicale, problème de transport au vu des horaires tardifs, etc.) qui se prêtent régulièrement à des observations sociologiques sur ce milieu professionnel.
De prime abord, les dessins d'Anne Simon présentent une apparence enfantine, avec des traits mal assurés, des formes pas très précises, des têtes un peu plus grosses que la normale pour attirer l'attention sur les émotions, des proportions bien respectées pour le reste, une apparence sans volonté de séduction ou de dramatisation. Néanmoins, le lecteur constate rapidement qu'Anne Simon utilise de nombreux dispositifs propres à la bande dessinée pour raconter son histoire. Les personnages sont différenciés, et si leur apparence peut être exagérée ou très simplifiée, ils sont tous particuliers. Les expressions peuvent être elles aussi accentuées, et les visages simplifiés (par exemple un simple point pour les yeux), mais leur état d'esprit apparaît clairement au lecteur et ils se conduisent en adulte. La narration se compose à plus de 90% de dialogues, et pourtant elle reste intéressante visuellement. L'artiste sait inclure des détails sur les vêtements, sur les lieux leur agencement, leur mobilier.
Anne Simon utilise également différentes formes de mise en page. Il s'agit d'un ouvrage plus petit qu'une bande dessinée traditionnelle, 16cm * 19cm. Les pages sont souvent structurées sur la base de cases sans bordure, mais en fonction de la nature des séquences, Simon peut intégrer des bordures, faire varier le nombre de cases par page, utiliser un fond noir pour la page (pour les séquences de rêves par exemple). De nombreuses cases sont focalisées sur les personnages en plan taille. Mais là aussi, il peut y avoir des gros plans, ou à l'opposé des vues d'ensemble d'un magasin, d'un supermarché, de l'arrivée des semi-remorques de livraison. Finalement même pour un lecteur peu sensible à ce type de dessin (ou même rétif), la narration visuelle recèle une richesse telle qu'elle rend le récit visuellement intéressant.
Anne Simon a donc l'ambition de transcrire un ouvrage de sociologie, lui-même issu d'une thèse en une histoire. Pour ce faire, elle met en scène le personnage de Sabrina, jeune femme ayant fait des études, arrivant dans une entreprise possédant son histoire. Pour évoquer, cette dernière, elle réalise un fac-similé du livret d'accueil des nouvelles caissières (15 pages, idée aussi efficace que visuelle). Puis le lecteur est amené à suivre la première journée à la caisse de Sabrina, sous le tutorat de Nadine, à voir une discussion entre Julie (une étudiante) et ses copines, et même à suivre monsieur Martin (directeur des ressources humaines France) pendant une trentaine de pages, jusqu'à une action de grève en fin d'ouvrage. Pour un lecteur ne s'étant jamais interrogé sur l'emploi de caissière, il ne découvre pas le savoir-faire du métier, mais un milieu professionnel. Cette histoire ne constitue pas un manuel ou un guide du métier, mais un tour d'horizon du contexte social du métier. L'auteure a pris le parti de ne pas s'attarder sur les chiffres, qu'il s'agisse de salaire ou de bénéfices, ou encore de dividendes. La narration reste dans le registre du vécu, avec des détails très concrets, comme la charge mentale de l'hôtesse de caisse chargée des caisses automatiques, ou la température plus basse pour les caisses à proximité des surgelés.
Pour un lecteur s'étant déjà intéressé à cette filière économique, cet ouvrage peut sembler un peu superficiel, une forme d'initiation au milieu. Il passe en revue de nombreuses dimensions : modalités d'intégration dans l'entreprise, formation en tutorat, relation avec le client et image de marque, historique et valeur de l'entreprise, surveillance des employées, relationnel entre employées, morcellement des périodes de travail, horaires en décalé, clients difficiles (un crachat au visage), financiarisation du secteur, place des organisations syndicales, revendications salariales, différences d'enjeu pour les salariés en fonction de leur âge. Lors des pages consacrées à monsieur Martin, il est abordé la politique de groupe, la situation professionnelle de ce salarié, les valeurs promues par le nouveau PDG, à l'opposé de la réalité de la gestion des hôtesses et des hôtes de caisse. En découvrant le premier passage consacré au DRH, le lecteur constate qu'il n'y a aucune velléité de diabolisation. Les auteures mettent en avant son aisance financière, mais aussi son mode de vie qui le fait rentrer à 22h00 chez lui cette scène fait apparaître qu'il est tout autant prisonnier d'un système que les hôtesses de caisse. Il le subit, et doit en supporter les contraintes qui semblent tout aussi exorbitantes. C'est également l'occasion pour l'artiste de faire à nouveau montre de son savoir-faire, en intégrant une séquence de rêve (il y en a plusieurs) dans laquelle elle montre monsieur Martin pressé comme un citron, dans une belle métaphore visuelle. Chaque séquence onirique apporte une vision du ressenti de l'individu par le biais d'une métaphore intelligente et intelligible.
Marlène Benquet et Anne Simon se tiennent à distance de tout manichéisme, ne diabolisant pas les supérieurs hiérarchiques eux aussi soumis au système, et ne faisant pas des caissières, des personnes parfaites et pures. Sur ce dernier point, les quelques mesquineries évoquées sont représentatives. Cette histoire n'est donc pas un ouvrage universitaire, illustré de tableaux de données, et s'appuyant sur des théories complexes. C'est une bonne découverte d'un milieu de travail particulier, rendu plus riche par la volonté d'inclure de nombreux paramètres. Avec l'accumulation de ces paramètres, le lecteur voit se dessiner une analyse systémique pénétrante. En additionnant 2 ou 3 remarques, il voit apparaître la manière dont la structure de l'hypermarché met en œuvre un outil de surveillance de ses hôtesses de caisse, à la fin de répondre au besoin de présence d'une caissière à chaque instant à chaque caisse ouverte, mais aussi de les contraindre. Alors même que le ton de la narration reste bon enfant, avec quelques blagues de temps à autre, elle montre la présence des caméras et l'usage qui est fait par les cheffes de caisse pour donner des conseils en temps réel aux hôtesses, mais aussi pour les contrôler, et les espionner.
L'historique de l'entreprise permet de se rappeler que le métier de caissière a permis aux femmes d'accéder à des emplois non qualifiés, mais aussi que ces emplois maintiennent les salariés concernés dans une situation économique très précaire, du fait de leurs faibles revenus. L'historique évoque également le travail de construction intelligent qui s'est fait entre patrons et syndicats (FO en l'occurrence), partenariat devenu obsolète du fait de l'évolution du mode de gestion de cette entreprise familiale, vers celui d'un grand groupe. Les 30 dernières pages sont consacrées à un mouvement social de grève, lancé par les caissières, et soutenus par les syndicats un peu contraints de les suivre (reprenant un mouvement de grève en 2008, dans un hypermarché Carrefour à Grand Littoral). Là encore il est possible de ne voir que le récit de cette action. Mais il est aussi possible de voir comment le modèle de représentativité du personnel est lui aussi englué dans un système complexe qui est passé du mode de la prévention au mode urgentiste, et qui n'arrive pas à s'adapter en temps réel aux besoins de celles qu'il représente.
Dans un premier temps, la lecture de cet ouvrage séduit par sa simplicité, à la fois dans la vivacité des dessins, et la clarté du propos. Dans un deuxième temps, le lecteur ressent une forme de manque dans des dessins trop rapides et un propos trop superficiel. Dans un troisième temps, il se rend compte que la narration visuelle donne vie à des séquences de dialogues efficaces, et que la somme des petits détails dresse un portrait concret et une analyse systémique pénétrante.
Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 160 pages, initialement parue en 2016. Elle a été réalisée par Anne Simon, une illustratrice de livres pour la jeunesse et dessinatrice de bandes dessinées : par exemple Le journal de Miss Pétoche,Où sont passés les princes charmants ?,Einstein. Pour cet ouvrage, elle a adapté une enquête sociologique de Marlène Benquet Encaisser !, mais aussi une partie de Les damnées de la caisse : Enquête sur une grève dans un hypermarché.
Sabrina est mère de 2 enfants, responsable de cette cellule monoparentale, détentrice d'une licence de philosophie. Pour pouvoir élever ses 2 enfants, elle prend un emploi de caissière dans la chaîne de supermarchés Batax. Elle est reçue par madame Vaquin, chef de caisse. Le soir elle lit le dépliant présentant l'historique de la société pendant que son fils fait ses devoirs, et elle découvre la belle vision de l'entrepreneur Louis Mounier, ainsi que l'historique de la chaîne Batax s'inscrivant dans l'Histoire économique et de celle des droits de la femme. Son fils se moque d'elle parce qu'elle a encore des devoirs.
Elle se présente le lendemain à 09h00 pour sa période d'essai. Elle est prise en charge par Christine qui la confie à Nadine pour lui apprendre le métier pendant sa première tranche horaire de travail. Il faut scanner les achats, gérer les problèmes (prix incohérent avec l'affichage, réclamation des clients), prendre sa pause au moment imposé, vérifier qu'il n'y a pas d'articles dissimulés dans le fond d'une poussette, et proposer la carte de fidélité, systématiquement, avec le sourire.
En 2016, Lisa Mandel a lancé la collection Sociorama chez Casterman, en partenariat avec la sociologue Yasmine Bouagga. Le principe de cette collection est d'adapter en bande dessinée des recherches de sociologues. Il ne s'agit pas d'une adaptation littérale de l'ouvrage, ou de vignettes servant à l'illustrer, mais d'une histoire originale permettant d'exposer les éléments de recherche. En ce qui concerne le présent ouvrage, l'auteure a choisi de mettre en scène une femme (Sabrina) faisant ses débuts en tant que caissière. Il y a donc bien une trame narrative dans laquelle elle effectue ses premières fois (gestion des pauses pour aller faire pipi, rencontre avec la déléguée syndicale, problème de transport au vu des horaires tardifs, etc.) qui se prêtent régulièrement à des observations sociologiques sur ce milieu professionnel.
De prime abord, les dessins d'Anne Simon présentent une apparence enfantine, avec des traits mal assurés, des formes pas très précises, des têtes un peu plus grosses que la normale pour attirer l'attention sur les émotions, des proportions bien respectées pour le reste, une apparence sans volonté de séduction ou de dramatisation. Néanmoins, le lecteur constate rapidement qu'Anne Simon utilise de nombreux dispositifs propres à la bande dessinée pour raconter son histoire. Les personnages sont différenciés, et si leur apparence peut être exagérée ou très simplifiée, ils sont tous particuliers. Les expressions peuvent être elles aussi accentuées, et les visages simplifiés (par exemple un simple point pour les yeux), mais leur état d'esprit apparaît clairement au lecteur et ils se conduisent en adulte. La narration se compose à plus de 90% de dialogues, et pourtant elle reste intéressante visuellement. L'artiste sait inclure des détails sur les vêtements, sur les lieux leur agencement, leur mobilier.
Anne Simon utilise également différentes formes de mise en page. Il s'agit d'un ouvrage plus petit qu'une bande dessinée traditionnelle, 16cm * 19cm. Les pages sont souvent structurées sur la base de cases sans bordure, mais en fonction de la nature des séquences, Simon peut intégrer des bordures, faire varier le nombre de cases par page, utiliser un fond noir pour la page (pour les séquences de rêves par exemple). De nombreuses cases sont focalisées sur les personnages en plan taille. Mais là aussi, il peut y avoir des gros plans, ou à l'opposé des vues d'ensemble d'un magasin, d'un supermarché, de l'arrivée des semi-remorques de livraison. Finalement même pour un lecteur peu sensible à ce type de dessin (ou même rétif), la narration visuelle recèle une richesse telle qu'elle rend le récit visuellement intéressant.
Anne Simon a donc l'ambition de transcrire un ouvrage de sociologie, lui-même issu d'une thèse en une histoire. Pour ce faire, elle met en scène le personnage de Sabrina, jeune femme ayant fait des études, arrivant dans une entreprise possédant son histoire. Pour évoquer, cette dernière, elle réalise un fac-similé du livret d'accueil des nouvelles caissières (15 pages, idée aussi efficace que visuelle). Puis le lecteur est amené à suivre la première journée à la caisse de Sabrina, sous le tutorat de Nadine, à voir une discussion entre Julie (une étudiante) et ses copines, et même à suivre monsieur Martin (directeur des ressources humaines France) pendant une trentaine de pages, jusqu'à une action de grève en fin d'ouvrage. Pour un lecteur ne s'étant jamais interrogé sur l'emploi de caissière, il ne découvre pas le savoir-faire du métier, mais un milieu professionnel. Cette histoire ne constitue pas un manuel ou un guide du métier, mais un tour d'horizon du contexte social du métier. L'auteure a pris le parti de ne pas s'attarder sur les chiffres, qu'il s'agisse de salaire ou de bénéfices, ou encore de dividendes. La narration reste dans le registre du vécu, avec des détails très concrets, comme la charge mentale de l'hôtesse de caisse chargée des caisses automatiques, ou la température plus basse pour les caisses à proximité des surgelés.
Pour un lecteur s'étant déjà intéressé à cette filière économique, cet ouvrage peut sembler un peu superficiel, une forme d'initiation au milieu. Il passe en revue de nombreuses dimensions : modalités d'intégration dans l'entreprise, formation en tutorat, relation avec le client et image de marque, historique et valeur de l'entreprise, surveillance des employées, relationnel entre employées, morcellement des périodes de travail, horaires en décalé, clients difficiles (un crachat au visage), financiarisation du secteur, place des organisations syndicales, revendications salariales, différences d'enjeu pour les salariés en fonction de leur âge. Lors des pages consacrées à monsieur Martin, il est abordé la politique de groupe, la situation professionnelle de ce salarié, les valeurs promues par le nouveau PDG, à l'opposé de la réalité de la gestion des hôtesses et des hôtes de caisse. En découvrant le premier passage consacré au DRH, le lecteur constate qu'il n'y a aucune velléité de diabolisation. Les auteures mettent en avant son aisance financière, mais aussi son mode de vie qui le fait rentrer à 22h00 chez lui cette scène fait apparaître qu'il est tout autant prisonnier d'un système que les hôtesses de caisse. Il le subit, et doit en supporter les contraintes qui semblent tout aussi exorbitantes. C'est également l'occasion pour l'artiste de faire à nouveau montre de son savoir-faire, en intégrant une séquence de rêve (il y en a plusieurs) dans laquelle elle montre monsieur Martin pressé comme un citron, dans une belle métaphore visuelle. Chaque séquence onirique apporte une vision du ressenti de l'individu par le biais d'une métaphore intelligente et intelligible.
Marlène Benquet et Anne Simon se tiennent à distance de tout manichéisme, ne diabolisant pas les supérieurs hiérarchiques eux aussi soumis au système, et ne faisant pas des caissières, des personnes parfaites et pures. Sur ce dernier point, les quelques mesquineries évoquées sont représentatives. Cette histoire n'est donc pas un ouvrage universitaire, illustré de tableaux de données, et s'appuyant sur des théories complexes. C'est une bonne découverte d'un milieu de travail particulier, rendu plus riche par la volonté d'inclure de nombreux paramètres. Avec l'accumulation de ces paramètres, le lecteur voit se dessiner une analyse systémique pénétrante. En additionnant 2 ou 3 remarques, il voit apparaître la manière dont la structure de l'hypermarché met en œuvre un outil de surveillance de ses hôtesses de caisse, à la fin de répondre au besoin de présence d'une caissière à chaque instant à chaque caisse ouverte, mais aussi de les contraindre. Alors même que le ton de la narration reste bon enfant, avec quelques blagues de temps à autre, elle montre la présence des caméras et l'usage qui est fait par les cheffes de caisse pour donner des conseils en temps réel aux hôtesses, mais aussi pour les contrôler, et les espionner.
L'historique de l'entreprise permet de se rappeler que le métier de caissière a permis aux femmes d'accéder à des emplois non qualifiés, mais aussi que ces emplois maintiennent les salariés concernés dans une situation économique très précaire, du fait de leurs faibles revenus. L'historique évoque également le travail de construction intelligent qui s'est fait entre patrons et syndicats (FO en l'occurrence), partenariat devenu obsolète du fait de l'évolution du mode de gestion de cette entreprise familiale, vers celui d'un grand groupe. Les 30 dernières pages sont consacrées à un mouvement social de grève, lancé par les caissières, et soutenus par les syndicats un peu contraints de les suivre (reprenant un mouvement de grève en 2008, dans un hypermarché Carrefour à Grand Littoral). Là encore il est possible de ne voir que le récit de cette action. Mais il est aussi possible de voir comment le modèle de représentativité du personnel est lui aussi englué dans un système complexe qui est passé du mode de la prévention au mode urgentiste, et qui n'arrive pas à s'adapter en temps réel aux besoins de celles qu'il représente.
Dans un premier temps, la lecture de cet ouvrage séduit par sa simplicité, à la fois dans la vivacité des dessins, et la clarté du propos. Dans un deuxième temps, le lecteur ressent une forme de manque dans des dessins trop rapides et un propos trop superficiel. Dans un troisième temps, il se rend compte que la narration visuelle donne vie à des séquences de dialogues efficaces, et que la somme des petits détails dresse un portrait concret et une analyse systémique pénétrante.
dimanche 1 avril 2018
He Pao (Les Voyages d') - tome 5 - Un matin pour tout horizon
Ce tome fait suite à Neige blanche, chemin d'antan ; c'est le quinzième et le dernier, à la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2010, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Les 4 premiers tomes de ces voyages sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Cette histoire est divisée en 4 chapitres correspondant à 4 localisations différentes. Le premier chapitre s'intitule (1) Les boucles de Tsomo. Sur un chemin du Bouthan, He Pao surprend 3 malfrats ayant déjà massacré une escorte et s'attaquant à leur chef Jamshid. He Pao le secourt, et ils constatent qu'ils disposent l'un et l'autre d'une boucle d'oreille formant une paire, ayant appartenu à l'ermite Suddha. Jamshid souhaite aller délivrer Tsomo Namgiel son amante, mariée à un riche propriétaire. (2) Orage sur le fleuve - En Inde, Jamshi et Tsomo ont changé de nom pour Ali et Indira, et ils voyagent avec He Pao sur le fleuve. Cette dernière accepte de transporter un pèlerin estropié nommé Ravij. Ils ont tous les trois des doutes quant à la réelle motivation de Ravij, en particulier s'il n'aurait pas comme intention de tuer le couple fuyard pour toucher la récompense de 30 lingots d'or.
(3) Bons comptes et vils marchands - En perse, He Pao voyage toujours avec Jamshid et Tsomo. Ils se sont arrêtés pour essayer de soigner le serviteur du fils d'un seigneur, qui a été piqué par un scorpion. Le fils du seigneur fait le commerce de la traite des femmes et il a été lui-même piqué par un scorpion de la même espèce. Le seigneur exige la présence d'He Pao pour le soigner. Elle comprend bien qu'elle n'aura la vie sauve que si elle parvient à le guérir. (4) Terres Saintes - He Pao s'apprête à traverser la mer méditerranée avec Jamshi et Tsomo, par l'intermédiaire d'un croisé et de sa femme Leila, avec leur écuyer. Le petit groupe est attaqué sur la plage pendant la nuit par des individus qui enlèvent Leila. Mais il n'est pas sûr qu'ils ne l'aient pas confondue avec Tsomo.
Le lecteur entame ce tome en sachant qu'il s'agit du dernier. Étant accoutumé au format d'une aventure par tome, il ne peut pas s'empêcher de se demander si ce dernier tome ne constitue pas une coda du fait de sa forme, en 4 chapitres et autant d'aventures, voire si l'auteur n'a pas rabouté des morceaux de récits qui ne méritaient pas un tome chacun. Ce qui le déconcerte également, c'est qu'à la fin du tome précédent, rien ne laissait présager que l'aventure s'arrêterait là. Il est tentant de se perdre en conjectures sur l'intention de l'auteur, une possible lassitude, ou toute autre hypothèse aussi farfelue qu'il est possible d'inventer. Comme dans les 14 précédents tomes, c'est à lui de choisir s'il veut récriminer par ce que ce tome ne correspond pas à ce qu'il aurait souhaité, ou s'il accepte de se laisser emporter sur le chemin choisi par l'auteur. Le dilemme est vitre tranché, car s'il a apprécié les tomes précédents, il est prêt à accorder sa confiance à Vink une fois de plus.
Même si le récit est découpé en 4 chapitres, avec 4 histoires différentes trouvant à chaque fois leur résolution, il y a bien un fil conducteur : He Pao poursuit ses voyages, en ayant toujours pour destination l'Italie, c’est-à-dire le pays de ses parents Maria Della et Luigi Roca. Comme dans les tomes précédents, Vink choisit de lui donner des compagnons de voyage, issu du premier chapitre, à savoir Tsomo Namgiel et Jamshid. Bien qu'He Pao se soit fait la réflexion que la solitude ne la gêne pas dans le tome Quand s'éteignent les lampions, sa force semble attirer à elle d'autres voyageurs. La présence de Tsomo et Jamshi permet des dialogues pour exposer les informations et les faits de manière plus naturelle. Elle fait aussi ressortir le caractère d'He Pao : plus indépendante, plus aventureuse, plus guerrière. Pour autant, Vink ne la dépeint pas en farouche indépendante, montrant aussi que ses talents de soignante sont plus faciles à mettre en œuvre pour elle, quand elle dispose d'une aide, ici celle de Tsomo et de sa pharmacopée.
Au fil des 4 aventures, le lecteur retrouve également la propension d'He Pao à aider son prochain, à éprouver de l'empathie : elle arrête le massacre d'une troupe de voyageurs, elle aide le pèlerin estropié, elle soigne le fils du seigneur tout en cherchant une stratégie pour sauver les femmes destinées à être vendues au caravansérail, elle se lance à la poursuite des ravisseurs de Leila. Il assiste à l'utilisation de l'art martial du Moine Fou à plusieurs reprises, sans qu'elle ne semble souffrir d'autres conséquences de cet art. Elle a laissé la Confrérie des mendiants derrière elle, suite aux événements du tome précédent.
Le lecteur retrouve également l'alliance de Vinh Khoa, avec sa femme Claudine (surnommée Cine) pour les illustrations. Tang He Pao a grandi depuis le premier tome et elle semble maintenant avoir entre 25 et 30 ans, avec un visage expressif, des cheveux ondulés, et la même tenue pour tout ce tome : une tunique violette descendant à mi-cuisse, un pantalon bouffant et des bottes en cuir. Tous les autres personnages sont représentés avec le même soin dans le détail des visages, des plis de la peau, des marques de l'âge, des différentes coiffures et pilosités. Les tenues vestimentaires rendent compte de la classe sociale à laquelle appartient le personnage, de la région du monde où se déroule le chapitre, des conditions climatiques. C'est ainsi que Jamshid porte un lourd manteau et une toque doublée en fourrure sur les chemins du Bouthan. Par contraste, Tsomo ne porte qu'une simple robe longue lorsqu'elle échappe au bûcher. Le lecteur observe ensuite les tuniques blanches simples des pèlerins, les étoles à motifs des femmes au marché, les robes un peu élégantes des femmes destinées à être vendues, les turbans des persans, les djellabas des assassins en Terre Sainte.
Ce tome mérite encore plus que les précédents le titre de voyages puisque le personnage principal visite 4 régions du globe différente. Les aquarelles du couple Khoa sont peut-être plus que dans les tomes précédents, la technique de dessin et de représentation. Comme toujours, elles servent à rendre compte de la couleur de chaque surface, de chaque étoffe, de chaque texture, etc. Les variations de teinte servent à modeler les surfaces, y compris la peau des visages, à montrer l'ombre portée, et à établir des ambiances lumineuses. La première séquence se déroule au crépuscule dans la montagne, avec une magnifique lueur violette teintée de vert. Lorsque le récit se déroule à nouveau de nuit en Terre Sainte, la luminosité de la nuit a changé de teinte, se faisant plus bleue et grise. Ainsi les tenues vestimentaires et la luminosité participent à établir que chaque chapitre se déroule dans un endroit du monde différent.
Dans une interview (reproduite à la fin de Voyages de He Pao (les) - Intégrale), Vink indique qu'il réalise des recherches historiques et géographiques pour chacun des tomes de la série. Le lecteur prend donc plaisir à regarder les détails des environnements et des civilisations, en sachant qu'il peut avoir confiance en leur authenticité. Il observe d'autant plus les tenues vestimentaires, mais aussi la barque utilisée par le trio pour descendre le fleuve, le palais du seigneur perse, les ustensiles utilisés pour préparer le remède contre la piqûre de scorpion, les tapis et les soieries de la chambre du seigneur perse, ainsi que la marquèterie de sa table de nuit. De temps à autre, il tombe en arrêt devant la beauté d'un site : la pente herbue parsemée de fleurs blanches où se tient la discussion entre He Pao et Suddha, le fleuve tranquille et ses rives arborées que descend la barque, une rive herbue sur laquelle paissent des vaches, les lianes qui pendent d'un arbre, des branches de palmier agitées par le vent. En outre, Vink et Cine ont réalisé 3 illustrations en double page pour l'ouverture des chapitres 2, 3 et 4. Le lecteur contemple ainsi la barque d'He Pao passant à proximité d'un brahmane assis sur les marches plongeant dans l'eau dans une lumière mordorée, He Pao, Jamshid et Tsomo progressant avec leurs trois chameaux sur un sentier pierreux dans une lumière mauve, et He Pao contemplant la côte méditerranéenne depuis une hauteur dans une lumière vert pâle. Vink s'offre aussi une page inhabituelle quand He Pao affronte un tigre. Ce n'est pas la première fois qu'elle met en déroute un tel animal, la fois précédente c'était dans le tome 7 du Moine Fou Les tourbillons de fleurs blanches. Mais il est inhabituel qu'un combat d'He Pao dure toute une page. D'un autre côté cette séquence a sa place dans l'intrigue et sert à développer la perception d'He Pao par d'autres personnages.
Du fait du découpage du récit en 4 chapitres, Vink dispose de moins de pages pour développer les différents personnages. Même Tsomo et Jamshid ont moins d'épaisseur que les précédents compagnons de voyage d'He Pao, qui, il est vrai, l'accompagnaient pendant plusieurs tomes. Il en va de même pour les autres protagonistes, même si le fils du seigneur et le seigneur perse ont droit à une critique sévère. Dans les tomes précédents, Vink dénonçait les abus de pouvoir sous des formes diverses et variées. Ici, il fait ressortir toute la méchanceté du fils du seigneur qui, soigné par He Pao, ne voit en elle qu'une marchandise susceptible de lui rapporter de l'agent à la vente après qu'il soit guéri. Le seigneur s'avère tout aussi cupide en ne pensant qu'à ce que lui coûtera l'intervention d'He Pao pour sauver son fils. Le sort initial de Leila, l'épouse d'un homme riche, est d'être incinérée vivante avec la dépouille de son mari, l'intrigue faisant ressortir toute la cruauté de cette coutume barbare.
La condition féminine est ainsi évoquée à plusieurs reprises. He Pao reste un individu de sexe féminin, totalement libre de ses mouvements et de ses décisions, indépendante et autonome, sûre de sa sécurité grâce à l'art martial du Moine Fou. Même sans être très développé, le personnage de Leila prend une autre dimension grâce à sa connaissance des plantes médicinales et son savoir de soignante. Le sort des femmes devant être vendues sur le marché se révèle un peu plus compliqué. He Pao tient à leur rendre leur liberté d'action et de mouvements, en leur épargnant d'être vendues comme de simples marchandises, mais l'une d'entre elles refuse cette option. Son choix repose sur l'analyse du système auquel est soumis sa vie. Elle a conscience de sa beauté et de sa valeur marchande, et elle table qu'elle sera vendue à un riche marchand. Elle parie sur le fait qu'elle ne pourra pas trouver de sort plus enviable que celui-là, dans la société dont elle fait partie. En outre, l'attitude d'He Pao est à double tranchant. D'un côté elle a sauvé plusieurs jeunes femmes, ou en tout cas elle leur a évité d'être vendues comme du bétail. De l'autre côté, elle ne prend pas sur elle de remettre en cause l'ordre établi.
Dans le deuxième chapitre, l'auteur met en scène un pèlerin se rendant à une assemblée de sa communauté, présidée par leur chef spirituel Soundarajan, âgé de 22 ans. Ce dernier se lance dans une oraison relative aux méfaits de la religion organisée. Le lecteur est un peu pris au dépourvu car Vink s'était jusqu'alors contenté de décrire des bribes de systèmes politiques et religieux, sans porter de jugement de valeur sur les systèmes, uniquement sur les individus. En ce qui concerne la dimension spirituelle, il n'avait pas abordé les croyances des régions visitées, s'en tenant à utiliser quelques manifestations surnaturelles comme ressort de l'intrigue. Il le fait à nouveau dans ce tome, avec la préscience de Suddha. Or le discours de Soundarajan est tranché sur l'idiotie du principe d'une religion organisée, avec une rhétorique solide, adulte et réfléchie. Il en ajoute d'ailleurs une couche avec la dernière histoire où 2 croisés doivent faire passer He Pao de l'autre côté de la mer Méditerranée. He Pao est alors amenée à se prononcer sur la possibilité d'une fin à la guerre en cours, à nouveau de manière tranchante.
Après 15 albums passés en compagnie d'He Pao, le lecteur ne regrette en rien de l'avoir accompagnée dans ses aventures. Il a bénéficié d'une lecture d'une grande qualité, tant sur le plan esthétique, que sur celui des intrigues, ou encore de points de vue sur différentes facettes de la condition humaine. Dans une interview, Vink a indiqué que l'histoire d'He Pao a pour trame la quête d'amélioration personnelle de la principale protagoniste. De ce point de vue, il est normal que le récit s'achève en cours de route, car c'est une quête sans fin, la quête d'une vie. Toujours de ce point de vue, ce dernier tome remplit son office, en montrant He Pao confrontée à plusieurs problématiques et intervenant en son âme et conscience, sans se croire supérieure aux autres, sans se prendre pour un messie, ou une sauveuse. Contenté par les aventures et les visuels toujours enchanteurs, le lecteur se résout à accepter que cette histoire n'apporte pas une résolution ou un aboutissement aux aventures d'He Pao, que seule une fin ouverte peut être cohérente avec le thème principal de cette série : l'amélioration personnelle.
Ce tome fait suite à Neige blanche, chemin d'antan ; c'est le quinzième et le dernier, à la suite de la série Le Moine Fou qu'il vaut mieux avoir lu avant. La première série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). Le présent tome est initialement paru en 2010, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Les 4 premiers tomes de ces voyages sont regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Cette histoire est divisée en 4 chapitres correspondant à 4 localisations différentes. Le premier chapitre s'intitule (1) Les boucles de Tsomo. Sur un chemin du Bouthan, He Pao surprend 3 malfrats ayant déjà massacré une escorte et s'attaquant à leur chef Jamshid. He Pao le secourt, et ils constatent qu'ils disposent l'un et l'autre d'une boucle d'oreille formant une paire, ayant appartenu à l'ermite Suddha. Jamshid souhaite aller délivrer Tsomo Namgiel son amante, mariée à un riche propriétaire. (2) Orage sur le fleuve - En Inde, Jamshi et Tsomo ont changé de nom pour Ali et Indira, et ils voyagent avec He Pao sur le fleuve. Cette dernière accepte de transporter un pèlerin estropié nommé Ravij. Ils ont tous les trois des doutes quant à la réelle motivation de Ravij, en particulier s'il n'aurait pas comme intention de tuer le couple fuyard pour toucher la récompense de 30 lingots d'or.
(3) Bons comptes et vils marchands - En perse, He Pao voyage toujours avec Jamshid et Tsomo. Ils se sont arrêtés pour essayer de soigner le serviteur du fils d'un seigneur, qui a été piqué par un scorpion. Le fils du seigneur fait le commerce de la traite des femmes et il a été lui-même piqué par un scorpion de la même espèce. Le seigneur exige la présence d'He Pao pour le soigner. Elle comprend bien qu'elle n'aura la vie sauve que si elle parvient à le guérir. (4) Terres Saintes - He Pao s'apprête à traverser la mer méditerranée avec Jamshi et Tsomo, par l'intermédiaire d'un croisé et de sa femme Leila, avec leur écuyer. Le petit groupe est attaqué sur la plage pendant la nuit par des individus qui enlèvent Leila. Mais il n'est pas sûr qu'ils ne l'aient pas confondue avec Tsomo.
Le lecteur entame ce tome en sachant qu'il s'agit du dernier. Étant accoutumé au format d'une aventure par tome, il ne peut pas s'empêcher de se demander si ce dernier tome ne constitue pas une coda du fait de sa forme, en 4 chapitres et autant d'aventures, voire si l'auteur n'a pas rabouté des morceaux de récits qui ne méritaient pas un tome chacun. Ce qui le déconcerte également, c'est qu'à la fin du tome précédent, rien ne laissait présager que l'aventure s'arrêterait là. Il est tentant de se perdre en conjectures sur l'intention de l'auteur, une possible lassitude, ou toute autre hypothèse aussi farfelue qu'il est possible d'inventer. Comme dans les 14 précédents tomes, c'est à lui de choisir s'il veut récriminer par ce que ce tome ne correspond pas à ce qu'il aurait souhaité, ou s'il accepte de se laisser emporter sur le chemin choisi par l'auteur. Le dilemme est vitre tranché, car s'il a apprécié les tomes précédents, il est prêt à accorder sa confiance à Vink une fois de plus.
Même si le récit est découpé en 4 chapitres, avec 4 histoires différentes trouvant à chaque fois leur résolution, il y a bien un fil conducteur : He Pao poursuit ses voyages, en ayant toujours pour destination l'Italie, c’est-à-dire le pays de ses parents Maria Della et Luigi Roca. Comme dans les tomes précédents, Vink choisit de lui donner des compagnons de voyage, issu du premier chapitre, à savoir Tsomo Namgiel et Jamshid. Bien qu'He Pao se soit fait la réflexion que la solitude ne la gêne pas dans le tome Quand s'éteignent les lampions, sa force semble attirer à elle d'autres voyageurs. La présence de Tsomo et Jamshi permet des dialogues pour exposer les informations et les faits de manière plus naturelle. Elle fait aussi ressortir le caractère d'He Pao : plus indépendante, plus aventureuse, plus guerrière. Pour autant, Vink ne la dépeint pas en farouche indépendante, montrant aussi que ses talents de soignante sont plus faciles à mettre en œuvre pour elle, quand elle dispose d'une aide, ici celle de Tsomo et de sa pharmacopée.
Au fil des 4 aventures, le lecteur retrouve également la propension d'He Pao à aider son prochain, à éprouver de l'empathie : elle arrête le massacre d'une troupe de voyageurs, elle aide le pèlerin estropié, elle soigne le fils du seigneur tout en cherchant une stratégie pour sauver les femmes destinées à être vendues au caravansérail, elle se lance à la poursuite des ravisseurs de Leila. Il assiste à l'utilisation de l'art martial du Moine Fou à plusieurs reprises, sans qu'elle ne semble souffrir d'autres conséquences de cet art. Elle a laissé la Confrérie des mendiants derrière elle, suite aux événements du tome précédent.
Le lecteur retrouve également l'alliance de Vinh Khoa, avec sa femme Claudine (surnommée Cine) pour les illustrations. Tang He Pao a grandi depuis le premier tome et elle semble maintenant avoir entre 25 et 30 ans, avec un visage expressif, des cheveux ondulés, et la même tenue pour tout ce tome : une tunique violette descendant à mi-cuisse, un pantalon bouffant et des bottes en cuir. Tous les autres personnages sont représentés avec le même soin dans le détail des visages, des plis de la peau, des marques de l'âge, des différentes coiffures et pilosités. Les tenues vestimentaires rendent compte de la classe sociale à laquelle appartient le personnage, de la région du monde où se déroule le chapitre, des conditions climatiques. C'est ainsi que Jamshid porte un lourd manteau et une toque doublée en fourrure sur les chemins du Bouthan. Par contraste, Tsomo ne porte qu'une simple robe longue lorsqu'elle échappe au bûcher. Le lecteur observe ensuite les tuniques blanches simples des pèlerins, les étoles à motifs des femmes au marché, les robes un peu élégantes des femmes destinées à être vendues, les turbans des persans, les djellabas des assassins en Terre Sainte.
Ce tome mérite encore plus que les précédents le titre de voyages puisque le personnage principal visite 4 régions du globe différente. Les aquarelles du couple Khoa sont peut-être plus que dans les tomes précédents, la technique de dessin et de représentation. Comme toujours, elles servent à rendre compte de la couleur de chaque surface, de chaque étoffe, de chaque texture, etc. Les variations de teinte servent à modeler les surfaces, y compris la peau des visages, à montrer l'ombre portée, et à établir des ambiances lumineuses. La première séquence se déroule au crépuscule dans la montagne, avec une magnifique lueur violette teintée de vert. Lorsque le récit se déroule à nouveau de nuit en Terre Sainte, la luminosité de la nuit a changé de teinte, se faisant plus bleue et grise. Ainsi les tenues vestimentaires et la luminosité participent à établir que chaque chapitre se déroule dans un endroit du monde différent.
Dans une interview (reproduite à la fin de Voyages de He Pao (les) - Intégrale), Vink indique qu'il réalise des recherches historiques et géographiques pour chacun des tomes de la série. Le lecteur prend donc plaisir à regarder les détails des environnements et des civilisations, en sachant qu'il peut avoir confiance en leur authenticité. Il observe d'autant plus les tenues vestimentaires, mais aussi la barque utilisée par le trio pour descendre le fleuve, le palais du seigneur perse, les ustensiles utilisés pour préparer le remède contre la piqûre de scorpion, les tapis et les soieries de la chambre du seigneur perse, ainsi que la marquèterie de sa table de nuit. De temps à autre, il tombe en arrêt devant la beauté d'un site : la pente herbue parsemée de fleurs blanches où se tient la discussion entre He Pao et Suddha, le fleuve tranquille et ses rives arborées que descend la barque, une rive herbue sur laquelle paissent des vaches, les lianes qui pendent d'un arbre, des branches de palmier agitées par le vent. En outre, Vink et Cine ont réalisé 3 illustrations en double page pour l'ouverture des chapitres 2, 3 et 4. Le lecteur contemple ainsi la barque d'He Pao passant à proximité d'un brahmane assis sur les marches plongeant dans l'eau dans une lumière mordorée, He Pao, Jamshid et Tsomo progressant avec leurs trois chameaux sur un sentier pierreux dans une lumière mauve, et He Pao contemplant la côte méditerranéenne depuis une hauteur dans une lumière vert pâle. Vink s'offre aussi une page inhabituelle quand He Pao affronte un tigre. Ce n'est pas la première fois qu'elle met en déroute un tel animal, la fois précédente c'était dans le tome 7 du Moine Fou Les tourbillons de fleurs blanches. Mais il est inhabituel qu'un combat d'He Pao dure toute une page. D'un autre côté cette séquence a sa place dans l'intrigue et sert à développer la perception d'He Pao par d'autres personnages.
Du fait du découpage du récit en 4 chapitres, Vink dispose de moins de pages pour développer les différents personnages. Même Tsomo et Jamshid ont moins d'épaisseur que les précédents compagnons de voyage d'He Pao, qui, il est vrai, l'accompagnaient pendant plusieurs tomes. Il en va de même pour les autres protagonistes, même si le fils du seigneur et le seigneur perse ont droit à une critique sévère. Dans les tomes précédents, Vink dénonçait les abus de pouvoir sous des formes diverses et variées. Ici, il fait ressortir toute la méchanceté du fils du seigneur qui, soigné par He Pao, ne voit en elle qu'une marchandise susceptible de lui rapporter de l'agent à la vente après qu'il soit guéri. Le seigneur s'avère tout aussi cupide en ne pensant qu'à ce que lui coûtera l'intervention d'He Pao pour sauver son fils. Le sort initial de Leila, l'épouse d'un homme riche, est d'être incinérée vivante avec la dépouille de son mari, l'intrigue faisant ressortir toute la cruauté de cette coutume barbare.
La condition féminine est ainsi évoquée à plusieurs reprises. He Pao reste un individu de sexe féminin, totalement libre de ses mouvements et de ses décisions, indépendante et autonome, sûre de sa sécurité grâce à l'art martial du Moine Fou. Même sans être très développé, le personnage de Leila prend une autre dimension grâce à sa connaissance des plantes médicinales et son savoir de soignante. Le sort des femmes devant être vendues sur le marché se révèle un peu plus compliqué. He Pao tient à leur rendre leur liberté d'action et de mouvements, en leur épargnant d'être vendues comme de simples marchandises, mais l'une d'entre elles refuse cette option. Son choix repose sur l'analyse du système auquel est soumis sa vie. Elle a conscience de sa beauté et de sa valeur marchande, et elle table qu'elle sera vendue à un riche marchand. Elle parie sur le fait qu'elle ne pourra pas trouver de sort plus enviable que celui-là, dans la société dont elle fait partie. En outre, l'attitude d'He Pao est à double tranchant. D'un côté elle a sauvé plusieurs jeunes femmes, ou en tout cas elle leur a évité d'être vendues comme du bétail. De l'autre côté, elle ne prend pas sur elle de remettre en cause l'ordre établi.
Dans le deuxième chapitre, l'auteur met en scène un pèlerin se rendant à une assemblée de sa communauté, présidée par leur chef spirituel Soundarajan, âgé de 22 ans. Ce dernier se lance dans une oraison relative aux méfaits de la religion organisée. Le lecteur est un peu pris au dépourvu car Vink s'était jusqu'alors contenté de décrire des bribes de systèmes politiques et religieux, sans porter de jugement de valeur sur les systèmes, uniquement sur les individus. En ce qui concerne la dimension spirituelle, il n'avait pas abordé les croyances des régions visitées, s'en tenant à utiliser quelques manifestations surnaturelles comme ressort de l'intrigue. Il le fait à nouveau dans ce tome, avec la préscience de Suddha. Or le discours de Soundarajan est tranché sur l'idiotie du principe d'une religion organisée, avec une rhétorique solide, adulte et réfléchie. Il en ajoute d'ailleurs une couche avec la dernière histoire où 2 croisés doivent faire passer He Pao de l'autre côté de la mer Méditerranée. He Pao est alors amenée à se prononcer sur la possibilité d'une fin à la guerre en cours, à nouveau de manière tranchante.
Après 15 albums passés en compagnie d'He Pao, le lecteur ne regrette en rien de l'avoir accompagnée dans ses aventures. Il a bénéficié d'une lecture d'une grande qualité, tant sur le plan esthétique, que sur celui des intrigues, ou encore de points de vue sur différentes facettes de la condition humaine. Dans une interview, Vink a indiqué que l'histoire d'He Pao a pour trame la quête d'amélioration personnelle de la principale protagoniste. De ce point de vue, il est normal que le récit s'achève en cours de route, car c'est une quête sans fin, la quête d'une vie. Toujours de ce point de vue, ce dernier tome remplit son office, en montrant He Pao confrontée à plusieurs problématiques et intervenant en son âme et conscience, sans se croire supérieure aux autres, sans se prendre pour un messie, ou une sauveuse. Contenté par les aventures et les visuels toujours enchanteurs, le lecteur se résout à accepter que cette histoire n'apporte pas une résolution ou un aboutissement aux aventures d'He Pao, que seule une fin ouverte peut être cohérente avec le thème principal de cette série : l'amélioration personnelle.
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