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lundi 15 décembre 2025

Les grandes batailles navales T26 U-9

Un véritable camouflet pour la Royal Navy.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Ila été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, par Philippe Adamov (1956-2020) pour les dessins, ceux-ci ayant repris par Fabio Pezzi après le décès de l’artiste initial, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de huit pages, rédigé par le scénariste, généreusement illustré par des documents d’archives, avec des parties portant les titres suivants : Il y a d’abord l’histoire, Touché, coulé !, U-Boot une arme allemande, Un engin sale et malodorant, … qui deviendra une arme terrifiante !, Le canon ou la torpille ?, De l’arme méprisée à l’exploit !, Et après ?


Ils se croyaient invulnérables… Ils pensaient pouvoir couler les plus puissants des navires, comme David, qui avec une simple pierre, avait terrassé le géant Goliath. Mais ils auraient dû savoir que la flèche s’est toujours brisée sur l’armure. Leur submersible pouvait bien déplacer près de 800 tonnes et filer à plus de 15 nœuds, tout cela avait peu d’importance quand une masse qui déplace plus de 18.000 tonnes à 20 nœuds vous éperonne. Un sous-marin éventré gît par le fond, les cadavres des marins flottant entre deux eaux. En surface, les officiers commandant un énorme croiseur-cuirassé se félicitent : ils viennent d’heurter un sous-marin allemand, il y a enfin une justice ! Coupé en deux et pas un survivant. L’un d’entre d’eux a pu lire son immatriculation : U-29. Un autre renchérit : il paraît que cette saleté a attaqué au canon pas moins de six marchands en l’espace d’une semaine. Le troisième se félicite : une chose est sûre : ils entrent dans l’histoire leur HMS Dreadnought, malgré sa vétusté, est le premier cuirassé à couler un sous-marin. La scène se déroule à Pentland Firth, en Écosse le 18 mars 1915.



À Danzig, dans l’empire allemand, le 4 août 1914, des marins sont en train de charger des torpilles dans un sous-marin. L’oberbootsmann les tance : ils doivent faire attention avec le palan, s’ils ne veulent pas les envoyer au Paradis avant l’heure ! Il y a plus de cent-soixante kilogrammes d’explosif dans ces cigares ! Si cela explose, il ne restera d’eux que des lambeaux de chair… sans même parler des autres navires qui les entourent. Otto Eduard Weddigen est rejoint par son frère Karl, ensemble ils grimpent la passerelle pour accéder au pont, où un officier tend un journal devant lui : ils sont en guerre contre l’Angleterre, la presse en fait écho ! Otto le sait déjà : il a reçu ses ordres, le jeu infernal des dominos a commencé. Il explique : un archiduc autrichien se fait tuer par un fanatique serbe et, au nom des alliances, toute l’Europe s’embrase. Y a-t-il vraiment quelque chose de réjouissant ? Les deux frères redescendent à quai : Otto explique à Karl qu’il va larguer les amarres pour aller à Heligoland, un bout de terre perdu dans la mer, le tout ne doit pas dépasser deux kilomètres carrés. D’autres ordres doivent l’y attendre. Karl s’emporte : Si c’est comme ça que leurs amiraux conçoivent la guerre, ce n’est pas demain qu’ils danseront sur les Champs Élysées ! Il faut attaquer sans attendre, comme l’a fait Bismarck en 1870. Attaquer !


Il est possible que le nom d’U-9 soit inconnu du lecteur et que ce dernier soit venu pour découvrir une nouvelle grande bataille navale dans cette collection dont il apprécie les caractéristiques. L’auteur sait inclure des informations de manière organique et bien dosée, c’est-à-dire sans tomber dans des pages d’exposition avec de longues cellules de texte en petits caractères. Progressivement, il distille les faits et les indications permettant de situer cette bataille dans le temps, de comprendre la nouveauté que représentent les sous-marins à l’époque, et de découvrir de quelle bataille il s’agit précisément et les caractéristiques qui la font sortir du lot, et qui l’ont fait passer à la postérité. Arrivé à la fin de cette histoire, le dossier vient apporter des compléments forts bienvenus : sur l’histoire du développement des sous-marins (Lequel peut être considéré comme avoir été le premier à mériter ce nom ?), sur le rapport de force entre un sous-marin et un croiseur-cuirassé, sur le temps qu’il a fallu pour que naisse la lutte anti-sous-marine, sur les circonstances qui ont fait que dans l’imagerie populaire d’aucuns attribueront la paternité de cette arme à l’Allemagne, sur l’évolution des sous-marins qui passent d’un engin sale et malodorant à une arme terrifiante, sur le choix de l’arme entre le canon et la torpille, et sur l’après.



Cet ouvrage s’ouvre sur un mot du scénariste en mémoire de l’artiste, à l’époque où celui-ci dessinait les séries Le vent des Dieux (tomes 1 à 5, 1985-1991), et Les eaux de Mortelune (tomes 1 à 10, 1986-1998), toutes les deux écrites par le scénariste Patrick Cothias. Il explique que Philippe Adamov avait réalisé une vingtaine de pages crayonnées, avant de larguer les amarres définitivement, et qu’alors s’est posée la question de savoir que faire de ce travail inachevé. En fonction de sa familiarité avec l’œuvre de cet artiste (également la série L’impératrice rouge, avec Jean Dufaux, quatre tomes, 1999-2003), le lecteur peut identifier les pages en question, ou il peut constater qu’il ne ressent pas de différence entre les deux artistes. Comme à son accoutumée, la coloriste choisit une palette de teintes réalistes, un petit peu ternies et assombries, pour être en phase avec le sujet de la guerre, les morts au combat, et les affrontements. Elle sait jouer des nuances d’une même teinte pour accentuer le relief de certaines surfaces, pour nourrir les formes détourées, pour compléter les fonds de case, et même créer les cieux avec nuages et variation de luminosité, évoquer les reflets toujours changeant de la surface de la mer, rendre compte de l’exiguïté des coursives du sous-marin. Ainsi le lecteur peut ressentir l’ambiance d’un mois de septembre déjà rafraichi.


Quoi qu’il en soit, le lecteur commence à tourner les pages, et il retrouve ce à quoi il s’attend visuellement : des militaires en train de parler, de belles cases mettant en valeur les navires de guerre, et bien sûr la mer. Il identifie tout de suite le savoir-faire du scénariste : une poignée de personnages nommés, ceux dont la postérité a retenu le nom, des discussions brèves régulièrement interrompues par le voyage en mer jusqu’à la bataille navale promise, et des personnages qui bougent. Pour ces derniers, les dessinateurs jouent le jeu : montrer ces hommes en train de parler, et représenter le décor avec un bon niveau de détail pour donner à voir l’environnement, que ce soit à terre ou à bord, en intérieur ou en extérieur. Il en découle une narration visuelle avec un rythme agréable, et des changements de décors réguliers apportant de la diversité. Bien évidemment, les deux dessinateurs se sont documentés sur les uniformes, les armes et les navires, et ils réalisent une reconstitution historique solide et fiable. L’enjeu du récit est d’arriver à la bataille navale en ayant informé le lecteur sur les forces en présence, sans se focaliser sur la vie à l’intérieur du long cigare de métal. Par voie de conséquence, les dessinateurs représentent aussi bien le port de Danzig, l’estuaire de la Forth, la rade de l’île de Heligoland, un cimetière de campagne, un bureau militaire allemand, et quelques zones du sous-marin.



Bien sûr l’U-9 est également mis visuellement en avant, ainsi que les croiseurs-cuirassés britanniques, avec leurs armements, donnant lieu à quelques belles vues de ces navires en mer. Le scénariste installe progressivement les circonstances menant à la bataille, avec un certain naturel né l’expérience. La bataille elle-même se déroule en neuf pages, à la narration visuelle impeccable, limpide et factuelle. Dans le dossier final, le lecteur retrouve un résumé de la bataille, correspondant en tout point à ce qui est montré. Les auteurs restent dans ce registre factuel : des hommes normaux faisant leur métier, sans crise existentielle quant au fait de tuer des ennemis, c’est-à-dire des êtres humains, sans soif sanguinaire, sans rêve de devenir des héros de guerre, des supersoldats, ou de futurs officiers, que ce soit du côté allemand ou du côté britannique. Bref, une affaire rondement menée, sans chichi. Le lecteur en ressort avec une bonne compréhension du rôle joué par ce sous-marin, de l’effet de surprise dont profite son équipage, du fait d’équipages ennemis sans connaissance ou compréhension particulière de ce type d’attaque.


En scénariste aguerri (c’est le cas de le dire), Jean-Yves Delitte sait intégrer quelques réflexions bien senties dans les dialogues. Le lecteur le constate dans les échanges entre les deux frères, celui qui commande un navire, et l’autre qui reste à terre dans une fonction administrative. Il apprécie plus le dialogue moins convenu entre deux marins : le premier expliquant au second que cette guerre se résume à des cousins qui s’entretuent, car les têtes couronnées de cette vieille Europe ont toutes des liens de parenté, ils vont être les témoins de la plus grande dispute familiale que le monde n’ait jamais connue. Au cours de la bataille, Otto Eduard Weddigen ne peut pas croire à la réaction totalement inconsciente des commandants britanniques qui n’ont aucune idée de ce qui leur arrive. Dans le même temps, une de ses réponses à un simple marin fait bien ressortir que les décisions du commandant engagent tous les membres de l’équipage, au risque qu’ils y perdent leur vie.


Un tome de plus dans cette collection, avec plusieurs particularités. La première réside bien sûr dans la nature de la bataille du 22 septembre 1914, impliquant un sous-marin allemand. La seconde tient à Philippe Adamov qui a réalisé des planches différentes de celles sortant du moule habituel, avec une narration visuelle plus organique, à hauteur de simple mortel, ramenant le récit au niveau d’un reportage dépourvu de toute forme de glorification ou de dramatisation convenue. Un récit de guerre didactique, raconté avec honnêteté, contenant quelques remarques attestant d’une prise de recul.



jeudi 20 juin 2024

Fox, tome 5 Le club des momies

Son âme n’est que le linge du sépulcre…


Ce tome est le cinquième d’une heptalogie, il fait suite à Fox, tome 4 : Le Dieu rouge (1994). Sa première édition date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Quelque part dans la campagne anglaise, dans la cave d’un château, Lord Greggar, en tenue de chasse traditionnelle, est en train de déguster un verre de whisky avec Myles, un autre chasseur en tenue. Ce dernier lui indique qu’ils sont prêts, ils attendent le Lord. Celui-ci trinque au sang des bêtes, à tout ce qui s’arrêtera de battre. Et à Lady Rowena, le plus doux fantôme qui ait jamais hanté ses nuits, ajoute-t-il en tenant le cadre dans lequel se trouve un portrait de cette femme. Myles s’adresse timidement au Lord : il lui conseille de ne pas y aller, l’horloge a encore sonné treize coups chez la vieille Mary Land. Il ajoute que cette fois elle a prédit au Lord, la mort, une mort atroce s’il passe par les terres de Culloween. Greggar ajoute qu’l apprécie beaucoup Mary, et son humour si particulier. Il lui rendra la visite après la chasse. Il ne renoncera pas, alors que son jeune neveu se trouve parmi les chasseurs et qu’il lui a promis cette chasse. Mary après la chasse, c’est décidé. Il sort sur le perron extérieur et s’adresse à la vingtaine de chasseurs à cheval, autour de la meute de chiens : il s’excuse de les avoir fait attendre, et il donne le signe du départ. Son neveu Ralph le salue, une fois monté à cheval : il demande s’ils se retrouvent toujours ce soir, car il souhaite rejoindre le club, et il a des arguments pour cela, son oncle ne sera pas déçu. Greggar répond : après la chasse. Le groupe de cavaliers et la meute de chiens se mettent en chasse.



L’équipage de vénerie à cheval galope à travers la campagne, au son du cor. Ce dernier sonne pour annoncer que le gibier est repéré, en direction de Culloween. Lord Greggar s’élance, pendant que son neveu s’éloigne discrètement vers les bois. Le cheval du seigneur refuse de sauter un mur de pierre, et son cavalier est projeté de l’autre côté. Le neveu arrive en vue d’un château sur une petite presqu’île et voit un chalutier rouge amarré à proximité. L’équipage découvre le cadavre de Greggar empalé sur la herse d’une remorque agricole. Dans les bois, Ralph se retourne en entendant un bruit, puis il hurle alors qu’il est agressé. Quelques semaines plus tard, Rowena, une jeune femme, est projetée contre son gré dans la rivière peu profonde. Sur la berge, deux hommes se tiennent hilares, se moquant d’elle, n’acceptant qu’elle sorte de l’eau froide, qu’à condition qu’elle se déshabille comme ils lui ont demandé : il paraît que les sorcières ne sont pas faites comme les autres, qu’elles auraient une grosse tache noire au bas du ventre. Allan Fox intervient leur demandant de lui ficher la paix.


Les quatre précédents tomes forment un cycle, et le lecteur ne sait pas trop ce qui l’attend avec ce cinquième tome. Il relève les éléments présents dans l’histoire précédente : le héros récurrent Allan Fox bien sûr, mais sans Edith à part une photographie d’elle dans un cadre. Il guette les mentions au Livre de Toth et au dieu rouge : ils sont effectivement très rapidement évoqués, plutôt le séjour en Égypte de Fox, ce qui fournit le lien avec sa présence en ces lieux, invité par les membres du club de la Momie. Le lecteur sourit en voyant qu’il se déplace toujours à moto, enfin pour la première séquence dans laquelle il apparaît, c’est-à-dire à partir de la planche huit. En revanche il n’est pas question de la formule Raïs el Djemat, ni du pouvoir qu’elle confère. Et le Pénitent ne montre pas le bout de son nez. D’un autre côté, il est question d’une momie passée en contrebande en Écosse, et un scarabée passe le temps d’une bade de quatre cases. Le héros mène l’enquête pour élucider deux meurtres, car il ne s’agit pas d’un accident dans la première scène. Il est à nouveau soumis à la tentation par deux femmes : la jeune Rowena peut-être pas encore vingt ans, et Madge habillée d’un tailleur avec une jupe serrée, avec des chausses à talon ce qui s’avère peu commode pour suivre Scott dans les bois ou sur la lande. L’artiste prend toujours un grand plaisir à représenter les différents environnements, sauvages ou à l’intérieur d’un manoir, et le coloriste fait des merveilles.



Dès la première page, c’est un plaisir de l’œil : le tonneau avec les veines dans le bois et les cerclages, les chais et les fûts, le millésime inscrit sur les barriques, l’étiquette sur la bouteille. Le dessinateur investit du temps pour décrire les lieux. Le lecteur tourne la page et il découvre une case de la largeur de la page occupant la bande médiane : une vue en plongée inclinée sur une quinzaine de cavaliers sur leur monture se tenant devant le perron, avec la meute de chiens, trois hommes en kilt avec leur cornemuse, un équipage qui en impose. En vis-à-vis sur la page de droite, une case montre le château du Lord à nouveau dans une vue en plongée légèrement inclinée, et toute la chasse partant de la cour. Tout du long, le lecteur se régale du spectacle qui lui est donné à voir. Planche quatre, quatre cases de la largeur de la page montrant les cavaliers et les chiens à différents endroits de la lande, passant sur un pont pour franchir un cours d’eau, montant sur une colline, passant à côté d’un mur de pierre avec une herse abandonnée là (celle qui joue un rôle majeur dans la mort de Lord Greggar). Planches huit et neuf, Allan Fox intervient pour tirer Rowena hors du cours d’eau : le lecteur découvre différentes vues du paysage au fur et à mesure des cases avec différents angles de vue. Il ressent la menace d’orage dans les nuages gris. Plus tard, il serre les dents alors que Fox s’agrippe sur la banquette arrière d’une belle voiture conduite par un chauffeur en état d’ébriété avancé, retenant son souffle quand le véhicule en croise un autre sur un pont vraiment très étroit avec des parapets de pierre. Il visite les ruines de la tour avec Scott & Madge, distinguant l’irrégularité de chaque pierre. Il prendrait volontiers place dans un fauteuil avec les autres invités dans la bibliothèque pour déguster un whisky, laisser son regard errer sur les étagères chargées de livres, admirer les motifs du tapis, s’interroger sur chacun des portraits accrochés au mur. Une promenade nocturne dans la lande fait frissonner le lecteur. Plus tard, Fox se rend dans un port de pêche et il descend sur la grève pour rejoindre l’épave d’un bateau, avec l’aspect si particulier du sol d’où l’eau vient de se retirer puis à l’intérieur avec ces parois métalliques rouillées.


L’artiste détoure les personnages et les éléments avec un trait un tout petit peu gras, aux ondulations nerveuses, donnant beaucoup de consistance aux visages, aux tenues vestimentaires, aux décors, beaucoup de personnalité à chaque protagoniste. La mise en couleurs semble avoir été réalisée par l’artiste, tellement elle est en phase avec les dessins, les habillant, les nourrissant, les complétant, sans jamais supplanter les traits de contour. Chaque séquence bénéficie d’un plan de prise de vue spécifique, permettant au lecteur de se projeter dans la scène, de jeter un coup d’œil autour de lui à l’environnement, de regarder les réactions des personnages, de les accompagner dans leurs actions et leurs interactions. Allan Fox en impose par sa retenue et son calme. Il est impossible de résister à la séduisante jeunesse de Rowena. Les membres du club installent directement une forme de distance palpable par leur tenue formelle. Les chasseurs en tenue deviennent un groupe où l’identité individuelle est gommée, pour laisser la place à un comportement de foule. Il n’y a que Madge vis-à-vis de qui le lecteur éprouve quelque difficulté pour la prendre au premier degré, avec ses talons hauts qui rendent la marche peu plausible dans les bois ou sur les pierres glissantes.



Totalement sous le charme de la narration visuelle, le lecteur se laisse emmener dans cette Écosse à la fois typique, à la fois convaincante, sans se focaliser sur l’intrigue. Allan Fox se retrouve parmi ce club composé de Sir Allfred Tennyon, Sir Nelson Ashbury, Mr Surreya Bodda, Milord Clam, et sir Liam Oggin, chacun avec leur occupation personnelle allant d’une traduction nouvelle du Munquidn min al-dalâl, écrit vers 1105 par le soufiste Abû Hâmid al-Ghazzali à une application originale du Corybantisme pour être précis, ou comment guérir par la folie. Ainsi le scénariste assaisonne son récit avec quelques éléments ésotériques décoratifs, et il ajoute une momie perdue, ainsi qu’une sorcière et sa fille. Le récit se lit avec plaisir, entre le questionnement sur la nature du coupable, créature surnaturelle ou meurtrier très humain, des éléments pas toujours expliqués (l’épouvantail), et des réminiscences vagues du premier cycle, avec la présence d’un scarabée par exemple. Rowena et sa mère vivent en marge de la bonne société, ayant pris leur indépendance par rapport aux hommes et mettant à profit des connaissances liées à leur féminité, à la fois ostracisées parce que craintes, à la fois maltraitées parce différentes. Allan Fox conserve sa retenue jusqu’au bout fidèle au souvenir d’une femme, ne se laissant gagner ni par les obsessions des membres du club de la Momie, ni par les convictions marginales de Rowena et sa mère.


Le lecteur succombe dès la première scène au charme de la narration visuelle, l’investissement patent de l’artiste, la mise en couleur en phase parfaite avec les dessins. Le scénario présente un niveau de divertissement satisfaisant, entre le charme d’une enquête sur des meurtres, pimentée de surnaturel, et l’intégrité personnelle du héros plus souvent spectateur qu’acteur. Une lecture dépaysante et agréable.



vendredi 20 août 2021

Algernon Woodcock T06: Le Dernier Matagot

C'est une très ancienne forêt… peut-être l'ainée…


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock T05: Alisandre le Bel (2007) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il y a un fil rouge qui court tout du long de la série. Il a été publié pour la première fois en 2011. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 52. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs. Malheureusement, la série a été interrompue et la deuxième moitié de ce récit n'a jamais vu le jour.


Après leur précédente aventure à l'île d'Arran, Algernon Woodcock et William McKennan sont retournés à leur vie civile à Édimbourg. Le premier a décidé de quitter la ville et la faculté de médecine pour aller s'installer dans un cottage en campagne. Il se consacre alors à l'éducation de Benedict, le fils de Keridwen, et à parcourir le pays avoisinant avec un carnet et un crayon à la main pour y consigner contes, légendes et autres recettes de grand-mères ou de sorciers. De son côté, McKennan avait recroisé Deirdre Diarmid sur le chemin du retour et six mois plus tard l'épousait en petit comité. Le couple s'installe alors dans une demeure cossue du faubourg, et il ouvre un cabinet médical. La patientèle étant abondante, il prend un associé : James Holson. Celui-ci emménage donc, d'abord sous leur toit, puis s'émancipe dans sa propre demeure à quelques pâtés de maison de leur domicile.



Six ans plus tard, Algernon Woodcock et Benedict viennent rendre visite à leur ami. Dans la diligence, l'adulte fait réviser sa leçon à l'enfant : la potion à préparer pour se rendre invisible et la manière de la préparer. Les autres passagers sont scandalisés par cette démonstration impie. Le cocher arrête le véhicule et vient indiquer aux passagers qu'une fillette se tient au milieu de la route sous la pluie, et qu'elle a un pli à remettre en main propre à Algernon. Celui-ci descend en pleine lande et prend le pli. Il détourne son regard un instant pour regarder l'enveloppe et quand il relève la tête, la fillette a disparu comme par enchantement. Une fois arrivé chez son ami, il lui raconte l'incident et ça leur rappelle tous les deux Arran et la dissipation de Browne. Ils en arrivent tous les deux à la même conclusion : cette missive émane de la mère de l'enfant, et il est temps pour Algernon de remettre Benedict à l'émissaire de mère. Le père adoptif ne sait pas si lui-même est prêt. Les deux hommes passent en cuisine où Deirdre est en train d'expliquer à l'enfant comment cuire une viande en la faisant bouillir. Elle s'arrête au beau milieu d'une phrase et laisse tomber le plat par terre. Sur le pas de la porte se tient un homme tout de noir vêtu. Ontzlake Browne est venu en personne pour avertir Woodcock que la lettre est un faux, que c'est un piège tendu par l'ennemi de la reine. Qui plus est, cet ennemi n'est autre qu'Alisandre le Bel, et ses nervis sont déjà en approche de la demeure des McKennan.


Après l'énorme plaisir de lecture des cinq premiers tomes, impossible de se priver du sixième, même s'il est à craindre que l'histoire ne soit jamais achevée. Dans une interview de 2014, Guillaume Sorel expliquait que le scénariste s'était fâché avec le monde de la BD, et un peu avec lui. Mais lors d'une prise de contact ultérieure entre eux, ils avaient établi qu'il ne restait plus qu'un tome pour mener à bien l'histoire complète, et que Gallié pourrait envisager de la terminer sous réserve de trouver la motivation. Quoi qu'il en soit, le lecteur replonge avec délice dans cette fin de dix-neuvième siècle en Écosse où la présence du petit peuple se fait encore sentir de temps à autre. Pour ce nouveau diptyque, les auteurs établissent une ellipse temporelle avec le précédent, résumant les faits dans deux pages sous la forme d'un texte illustré. Le lecteur se projette ainsi aux côtés de Woodcock assis en pleine lande, contemplant un promontoire rocheux s'avançant dans l'océan, en écoutant un vieil homme aux sourcils blancs et broussailleux, lui raconter des histoires anciennes, puis dans la salle à manger du cottage pour voir Benedict distrait par un papillon lors de sa leçon avec son tuteur. Le texte est clair et concis, portant la marque de la personnalité du docteur McKennan. Le lecteur est tout de suite remis en situation, sans avoir besoin de faire un effort de mémoire sur les événements des tomes précédents.



Lorsqu'il entame l'histoire, l'horizon d'attente du lecteur est limpide : de belles pages envoûtantes, la suite de l'intrigue de fond de la série, et une ou deux remarques en passant du scénariste. Cette dernière se produit dans la planche 34 quand Ontzlake Browne répond à Woodcock que ses questions concernant Alisandre sont licites, mais que raconter qui est réellement un personnage aussi double et complexe serait une tâche bien ardue, surtout en aussi peu de temps. En écho à d'autres remarques du même registre dans les tomes précédents, il s'agit d'un conseil du scénariste, élégamment présenté, d'aller lire le tome 5 consacré au dit personnage, ce qui fait sourire le lecteur. Il découvre également que les belles pages et les belles cases sont au rendez-vous : l'atmosphère tendue dans la diligence les autres voyageurs réprouvant les propos de Woodcock, ce dernier devant la jeune fille au milieu de la route traversant la lande, sous la pluie, l'ambiance acajou douillette du bureau du docteur, celle tout aussi douillette et un peu plus chaude de la cuisine… l'affrontement électrique entre Browne et les orcs, l'apparition teintée de sang sombre d'Alisandre, les frondaisons riches et lumineuses de la forêt, etc. Comme à son habitude, l'artiste met en œuvre des ambiances lumineuses riches et immersives, installant un état émotionnel particulier : la couleur mordorée chaude et réconfortante du foyer des McKennan, le rouge pour la férocité des orcs et la présence menaçante d'Alisandre, le vert rafraîchissant et protecteur de la forêt, sans oublier le blanc comme absence ou comme zone infranchissable lors de la séparation planche 25.


Le lecteur peut donc se projeter avec facilité dans chaque environnement, aux côtés des personnages, éprouvant des sensations comme l'inconfort généré par le froid et l'humidité de la lande sous la pluie, la détente dans le calme du bureau du docteur, la violence alors que les orcs et les gnomes progressent dans les pièces de la maison, le poids des siècles passés en se tenant au pied d'un château en pierre, le désespoir dans une lumière crépusculaire cramoisie, l'émerveillement inquiet en s'avançant dans la forêt. L'artiste est passé maître dans l'art de construire un équilibre parfait entre les contours détourés, les textures à la couleur directe, les éléments suggérés. Les personnages sont tout aussi remarquables. Le lecteur éprouve un grand plaisir à côtoyer de nouveau Algernon Woodcock, individu de petite taille à la silhouette étrange du fait de son chapeau haut-de-forme démesuré, au visage souvent empreint d'une touche de tristesse. Il observe avec curiosité Deirdre, épouse dévouée dont le visage exprime des sentiments inattendus, Ontzlake Browne homme ténébreux et mystérieux au professionnalisme inaltérable, Alisandre un individu cruel et méprisable, totalement plausible. Comme à chaque fois, il prend le temps de regarder chaque tenue vestimentaire, ainsi que les effets de texture de chaque étoffe, chaque matériau.



Dans ce tome, le lecteur découvre des pages de combats physiques mémorables. Guillaume Sorel avait la preuve de ses talents de metteur en scène pour ce type de scène dans le tome précédent : les combats de ce tome sont tout aussi vivants, tout en tension, avec des pics de violence choquants. Browne est d'une vivacité redoutable quand il s'attaque aux orcs sous sa forme de Sème-la-mort, un qualificatif qu'il n'a pas usurpé. Deirdre surprend car elle est d'une rare sauvagerie en massacrant un orc à terre, à coup de poêle à frire, brutalité soulignée par une giclée de sang. En total contraste, les images dégagent une rare poésie quand Browne fait usage de son pouvoir pour quitter la réalité terrestre afin de voyager plus vite. Le lecteur est donc entièrement sous le charme de la narration visuelle et il ne regrette à aucun moment de s'être lancé dans ce tome, même si la deuxième moitié du récit ne voit jamais le jour. Cette idée ne l'empêche en rien de jouir de l'intrigue. Le scénariste livre de nouvelles pièces du puzzle sur le mystère de fond présent depuis le premier tome. Il évoque l'identité du père de Benedict, et en dit un tout petit plus sur Algernon Woodcock lui-même. Le lecteur ne peut pas réprimer l'élan qui le pousse à répondre à cette dimension ludique du récit, en élaborant une ou deux conjectures sur ce qu'il reste à découvrir sur Woodcock.


Le lecteur sait qu'il lui est impossible de résister à l'envie de lire un tome de la série, même s'il s'agit de la première moitié d'un diptyque et que la deuxième moitié risque de ne jamais exister. Il retrouve toutes les qualités qui rendent ces bandes dessinées extraordinaires : la narration visuelle enchanteresse, l'intrigue élégante, les personnages attachants. Même si le récit n'arrivera jamais à destination, le voyage est magnifique et inestimable.



lundi 26 juillet 2021

Algernon Woodcock T05: Alisandre le Bel

Jusqu'à ce que ce semblant de trêve soit rompu.


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock T04: Sept cœurs d'Arran (2de partie) (2005). Pour pouvoir comprendre tous les éléments de l'intrigue, il faut avoir commencé la série au premier tome. Il a été publié pour la première fois en 2007. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 72. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.

 

Une demoiselle arrive en fiacre devant une belle demeure. Elle descend et est accueillie par le majordome. Elle montre son pendentif en forme de cœur rutilant : il comprend que c'est bien elle qu'il a été chargé d'introduire. Elle pénètre dans un vestibule imposant. Il la débarrasse de son manteau et lui indique que le maître est occupé dans ses appartements. Il lui demande de bien vouloir l'attendre dans le boudoir, et cela ne devrait pas être long. La demoiselle pénètre dans une pièce spacieuse, avec un canapé, une toile sur un chevalet, et un petit bureau. Au cœur des monts écossais, une cavalière avance dans la brume, montant vers un point culminant où se trouve une tour, comme une île au-dessus de la brume qui noie tout le reste du paysage. Deirdre appelle l'individu qu'elle est venue trouver : Segwarides. Une silhouette finit par apparaître et passe sous une arche. Son interlocuteur lui assure qu'elle n'aura pas besoin de son épée, qu'elle a raison de penser que l'endroit n'est pas le mieux choisi et qu'elle a le droit de se montrer méfiante. Mais il l'assure qu'elle n'a rien à craindre : il sait de qui elle est l'envoyée, et il n'a aucune envie d'affronter un danger pire que celui qu'il fuit. Il ajoute que c'est lui qui a supplié pour qu'on lui envoie quelqu'un. Dame Deirdre rappelle que son message n'était pas très explicite, et qu'elle n'hésitera pas à passer à l'attaque au moindre geste suspect.

 

Après plusieurs phrases dilatoires, Segwarides rentre dans le vif du sujet : il sait que Dame Deirdre et les autres sont à la recherche d'Alisandre le Bel. Un individu vraiment beau, mais aussi renégat, perfide, félon, trompeur, parjure, lui qui fut le véritable et unique artisan du lien. Il revient alors à cette nuit où le conseil des cinq races a été convoqué par Keridwen pour statuer sur leur éventuel départ définitif de ce monde. Dame Deirdre doit certainement se souvenir de ce qu'il s'est passé après que toutes les voix discordantes n'ont pu trouver un accord, lorsque, malgré cet échec, la reine fit servir ce cordial qui devait sceller ce simulacre d'entente en donnant libre cours à chacun de choisir son destin. Elle doit se souvenir également de ce qui se produisit à l'instant même où leurs lèvres goutèrent ce cordial. Mais bon, tout ceci est du passé. Pendant ce temps-là, la demoiselle s'est approchée d'un petit placard présent dans le boudoir et l'a ouvert. Segwarides était présent pour le procès de la reine, sous le grand chêne. Il a entendu la déclaration d'Alisandre le Bel. Il a vu l'exécution de la sentence quand le roi Arran a plongé sa main dans la poitrine de sa propre femme et lui a arraché son cœur, quand la reine a eu le temps de regarder Alisandre droit dans les yeux.

 


Après l'intensité du précédent diptyque, le lecteur revient alléché par cette couverture qui semble promettre des révélations sur l'identité et la nature de ce mystérieux chat-mage. Il comprend rapidement qu'Alisandre le Bel n'est pas ce chat. Il se rend compte également qu'Algernon Woodcock ne participe pas à cette aventure, sauf sur une page, ce qui est un peu paradoxal vu qu'il s'agit de sa série. En fait les auteurs approfondissent un élément au cœur de la mythologie de leur série. Ils reviennent donc sur le cœur d'Arran, titre du précédent diptyque, et plus précisément sur le cœur de la reine Keridwen. Il est fait mention d'elle, et le lecteur retrouve également d'autres personnages de la série dont Ontzlake Browne et donc le chat-mage pour deux pages. Mais en fait au bout de trois pages, il se retrouve happé par les mystères et par les planches magnifiques, constatant qu'il est pleinement satisfait de retrouver le travail de ces deux créateurs, même si le personnage principal n'est pas de la partie. Le scénariste continue de se montrer discrètement facétieux avec un personnage prononçant trois petites phrases qui font écho au fait que Gallié et Sorel sont eux-mêmes en train de raconter une histoire : Je pense que cette modeste contribution à la narration de ce qui s'est réellement passé ici vous éclairera mieux que de longs discours. Bien entendu, vous voudrez pardonner la maladresse et la grossièreté du trait. Mais je n'ai pas la prétention d'oser comparer mon talent à celui d'Alisandre.

 

Le récit est découpé en deux parties distinctes : dans la première Deirdre écoute Segwarides raconter son histoire, pendant que la demoiselle rencontre Alisandre, dans la seconde Deirdre et Browne investissent la demeure d'Alisandre pour récupérer le cœur. Les auteurs emmènent le lecteur au contact d'êtres féériques présents au cœur de l'Écosse. Dès la première page, l'enchantement est total, grâce aux magnifiques pages peintes. Le lecteur est immédiatement projeté devant ce manoir, en début de soirée, avec des teintes amalgamant un bleu nuit avec un vert profond, celui de la nature. Tout du long de ces 72 planches l'artiste combine des formes détourées par un trait encré avec de la couleur directe pour des visuels saisissants. Sur cette première page, la couleur directe permet d'apporter la texture mouillée avec un peu de mousse sur les pierres composant l'allée pavée qui mène au manoir, d'évoquer l'ombre des arbres en arrière-plan, l'aspect luisant de la grille en fer forgée, la texture composite du sol devant l'entrée. Au fil des séquences, le lecteur prend soin de ralentir sa lecture pour savourer des visuels rendus encore plus extraordinaires par la peinture : la brume envahissant les pentes rocheuses ou le blanc devient couleur, la texture des nuages avec seul le sommet de la colline qui émerge planche 9 comme une île, un endroit coupé du reste du monde réel. Alors que Segwarides évoque la fameuse nuit, Sorel reprend l'idée des êtres féériques en blanc se détachant sur le bleu nuit, soulignant ainsi leur caractère surnaturel. Le rouge des draperies du boudoir forme les plis et les replis, et répond au rouge du cœur de Keridwen. Ce motif rouge est repris en plus carmin quand Alisandre finit par se précipiter sur son invitée, puis quand Deirdre et Browne se déchaînent contre les gobelins, devenant alors expressionniste pour matérialiser la fureur des combattants.

 


L'artiste joue un peu avec la mise en page. Le lecteur retrouve le principe d'une case occupant le quart supérieur de deux pages en vis-à-vis, pour un effet panoramique élargi, mettant en valeur le décor naturel. Lorsque Segwarides raconte son histoire, le quart inférieur de certaines pages montrent les gestes de la demoiselle chez Alisandre, pour établir un lien entre les fils narratifs. Lorsqu'il évoque le massacre des gobelins, le dessinateur passe en mode peinture rupestre pour montrer celle qui a été réalisée en commémoration de cet événement funèbre dans la planche 26. À plusieurs reprises, la narration se fait sans aucun mot : pour la beauté d'un paysage quand Deirdre approche du but de son voyage, pour les affrontements sauvages contre les gobelins zombies, le lecteur éprouvant alors l'impression d'être hypnotisé par la beauté et la sensibilité des pages. Les deux pages où apparaissent le tisseur et le faucheur diffusent une énergie surnaturelle fascinante et inquiétante. Encore une fois la narration visuelle transporte le lecteur dans cet endroit du monde où le lien avec la féérie n'est pas entièrement rompu, lui faisant ressentir ce terrible merveilleux.

 

Le scénariste a donc décidé de raconter une autre facette de ce qui est arrivé à Keridwen, mystère qui était déjà au cœur du diptyque précédent. D'une certaine manière, il revient au principe des deux tomes des Contes de Hautes Terres, sauf qu'ici Woodcock n'en est même par le narrateur. Pour autant, le lecteur ne se sent pas floué car ce récit vient compléter ce qu'il avait appris sur le cœur de la reine, et il développe d'autres éléments de la mythologie à laquelle Woodcock a été exposé. Outre la reine, il est également question du roi, du rôle d'Alisandre dans ce drame, et du très mystérieux chat-Mage. Le lecteur voit également deux Sème-la-mort à l'œuvre, et apprend qu'ils auraient pu être accompagnés d'un tisseur, un autre élément de la mythologie. Il a la surprise de retrouver Browne, mystérieux personnage du diptyque précédent, et il en apprend plus sur lui. Enfin d'autres races sont évoquées, tels que les gobelins. Il voit aussi comment le petit peuple applique sa justice. Effectivement au bout de trois pages, le lecteur a complètement oublié Algernon Woodcock et ne s'intéresse qu'à cette histoire focalisée sur plusieurs créatures surnaturelles, répondant finalement à son attente qu'elles soient plus présentes que dans les tomes précédents.

 

La couverture semble promettre plus de révélations sur le chat-mage. Dans un premier temps, la lecture déroute car il n'est ni question de cette créature, ni du personnage dont la série porte le nom. Peu importe, car la magie des deux créateurs est présente dès la première page, aussi fantastique que dans les tomes précédents, aussi belle et terrible, pour une mythologie unique, un drame atroce, des personnages uniques, et cette nostalgie d'un temps révolu.



lundi 12 juillet 2021

Algernon Woodcock T04: Sept coeurs d'Arran (2de partie)

Mort, il ne sert plus à rien !


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock, tome 3 : Sept cœurs d'Arran (2004) qu'il faut avoir lu avant car c'est la première partie d'une histoire en deux parties. Il a été publié pour la première fois en 2005. Les planches de cet album sont numérotées 61 à 132. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.


Leur forfait accompli, Thomas Maskew et Ontzlake Browne sont montés en selle, et avancent de nuit à travers la lande pour rallier le port de Blackwaterfoot. Le premier n'est pas très satisfait de ce changement de plan car ça veut dire qu'il faut passer les cols. Le second explique que mieux vaut faire ainsi pour éviter de se faire prendre. La Lune est pleine et éclaire la lande : une troupe de villageois du hameau du bout du chemin avance. Celui devant ne les voit pas, mais les imagine : elle ouvre la marche, plus lumineuse que lors des jours anciens. On dirait presque qu'elle danse. Et les sept autres suivent, plus petites, moins éclatantes, mais enfin libres. Sept cœurs d'Arran ! La route de ces femmes est également celle des villageois.


Au village de Strathckyde, James Holson est en train de réviser ses leçons pour préparer le concours de médecin. Il étudie celle sur les os formant le crâne. Un moine crie son nom à l'extérieur : il s'est produit un drame et ils ont besoin d'un médecin. Comme il n'y en a pas au village, ils ont pensé à lui. Holson se rend directement à l'auberge Highway Cat Inn où William McKennan est en train de déguster un verre de vin en bien charmante compagnie. Il l'interrompt, tenant encore son crâne à la main. Il faut qu'il vienne parce que Algernon Woodcock est mort. À l'extérieur des fortifications de la ville, la pie discute avec les lièvres : le tireur qui a fait feu n'est pas né de la dernière couvée. Ils ne comprennent pas : après tout le foin qui a été fait sur le compte de Woodcock, c'est à n'y rien comprendre car mort, il ne sert plus à rien. Il n'y a pas grand-chose non plus à attendre du grand et de l'apprenti : l'un est effondré, l'autre a l'air d'une andouille. McKennan et Holson viennent d'arriver dans la pièce où sont entreposés les corps : celui de Keridwen Murray, celui de Christopher, et celui d'Algernon Woodcock. Le moine estime que c'est au docteur d'examiner le corps, mais McKennan n'en a pas le courage tellement il est bouleversé. Il demande à l'étudiant de confirmer le décès. Ce dernier s'approche du corps et il pose sa main sur le poignet pour prendre le pouls. Il appelle le docteur doucement, puis plus fort. Ce n'est pas croyable : son cœur bat, Algernon vit. La pie a tout observé et elle s'envole pour alors rapporter ces derniers événements aux lièvres : elle en était sûre, celui qui tire les ficelles de tout ça n'a pas lâché les rênes. Sous ses faux airs de chattemite, il est futé le bougre. Woodcock est toujours en selle, et elle parierait même que dans moins d'une heure, il sera aux trousses de Maskew pour lui faire rendre gorge.



En entamant cette deuxième partie, le lecteur se rend compte qu'il ne sait pas trop à quoi s'attendre. La mort soudaine du personnage principal est-elle à prendre au premier degré ? Y aura-t-il une intervention du petit peuple pour le remettre en selle ? Les auteurs ouvrent donc avec les deux mécréants fuyant à travers la lande, avec leur précieux butin pour rallier un port. De ce point de vue, le récit s'apparente à une histoire d'aventure très classique : une course-poursuite à travers la lande, et une touche de fantastique avec le petit peuple. Effectivement, Woodcock et McKennan se lancent à la poursuite des deux ravisseurs, et il y a une confrontation sous la lumière de la Lune. Dans ce registre, les dessins font s'incarner les personnages, les lieux, les actions, au-delà des clichés associés. Certes Browne est vêtu d'une tenue de cuir et d'un chapeau noir à large bord, faisant penser à un méchant basique, mais sa tenue est détaillée, avec un rendu du cuir tel qu'il le rend palpable. Les expressions de son visage n'ont rien de grimaçant : elles expriment son calme, sa réflexion, son bon sens, et une réserve qui fait prendre du recul au lecteur par rapport à ses actes. Maskew est un grand et bel homme d'une quarantaine d'année, avec des habits de riche bourgeois, conformes à sa fonction de juge. En le regardant le lecteur peut voir des expressions un peu hautaines, montrant bien ce qu'il pense des autres, et une posture stricte, mais aussi de fortes émotions qui courent sous cette attitude dominatrice. Comme d'habitude, les paysages sont magnifiques : la lande sous la lumière de la Lune, les pierres suintantes d'humidité de l'abbaye, le vitrail de la chapelle, les pavés tout aussi humides, les masses nuageuses, l'herbe grasse et touffue, le magnifique arbre, etc. La mise en scène montre bien qu'il ne s'agit pas simplement d'une toile tendue en fond pour servir de décor, les déplacements des personnages et leurs actions étant en interaction avec les caractéristiques de chaque lieu.


Le lecteur plonge donc dans ce récit fantastique, envoûtant et mystérieux. D'un côté, il sait bien que les héros vont à nouveau être confrontés au peuple magique, de l'autre il est bien incapable de savoir quelle forme ça va prendre et comment va tourner l'intrigue. Il est donc possible qu'il soit entièrement absorbé par le récit, fasciné par cette immersion progressive dans ce monde de légende. Il est vraisemblable également qu'il remarque les petites choses développées par les auteurs qui donnent une saveur unique à la narration. Ça commence avec les planches 62 & 63 qui sont en vis-à-vis. Sur le quart supérieur, se trouve une illustration panoramique qui s'étend sur les deux pages : le lecteur bénéficie ainsi d'une vue extraordinaire sur le paysage, très ouverte, apportant une sensation de grande liberté. Ce dispositif est utilisé 11 fois, avec chaque fois un effet imparable. Ça continue en page 63 avec la transformation du fond des phylactères des villageois du hameau du bout du chemin : ils passent d'un fond orangé, à un fond bleu nuit cerné de petits points jaunes, comme des astres. Le lecteur n'en a pas besoin de plus pour comprendre la nature de ces individus. Sur la planche 64, l'étudiant en médecine s'adresse directement au crâne qu'il tient dans la main : ce n'est pas un pastiche, mais cela produit un effet d'écho à Hamlet, générant à la fois un sourire, et une pointe d'inquiétude. Dans la planche 68, la pie parle avec les lièvres et évoque la mort d'Algernon Woodcock : après tout le foin qu'on a fait sur son compte, c'est à n'y rien comprendre, mort, il ne sert plus à rien. Dans un premier temps, le lecteur se dit que c'est exactement ce qu'il pense. Dans un deuxième temps, il sourit, parce qu'il vient de se rendre compte que le scénariste est en train de commenter son propre récit, d'une manière parfaitement intégrée. Son attention ainsi attirée sur ce dispositif, il le remarque encore 3 fois par la suite. Planche 71, la pie déclare : Celui qui tire les ficelles de tout ça n'a pas lâché les rênes. Sous ses faux airs de chattemite, il est futé, le bougre ! Le scénariste est en train de dire que son intrigue tient la route. Dans la dernière partie du récit, un chat s'adresse à Woodcock pour lui fournir des explications et il remarque que bien sûr cela ne satisfait pas pleinement son auditeur. À nouveau le scénariste s'adresse directement au lecteur pour lui dire qu'il n'a pas fourni toutes les réponses, mais qu'il faudra qu'il s'en satisfasse pour ce tome.



Les auteurs sortent également des sentiers battus pour la manifestation plus visible des personnages surnaturels. Algernon Woodcock trouve enfin le courage (c'est le commentaire des villageois du hameau du bout du chemin : enfin, ce qui correspond à nouveau exactement à ce que ressent le lecteur) de regarder avec son œil fé. La forme narrative change : un personnage s'adresse directement à Algernon pour commenter ce qu'il voit et lui donner des informations, pendant que les planches montrent ce qu'il voit. Le lien entre mots et images devient différent : les créateurs ont trouvé un point d'équilibre original entre la bande dessinée et le texte illustré. Guillaume Sorel montre ce que voit Algernon sous forme d'une suite de cases, avec une palette de couleurs très différentes des autres séquences, entre représentation descriptive et expressionnisme, pour des visuels magnifiques habités par une énergie féérique splendide et un peu inquiétante, car c'est clairement un autre monde, étranger à l'humanité. Le monologue apporte des informations supplémentaires, sans pour autant que cela ne devienne un texte avec des illustrations, les images montrant d'ailleurs beaucoup plus que ce que dit le texte. Avec ce changement de mode narratif, le lecteur ressent comme Algernon Woodcock le fait qu'il voit la réalité autrement. Du grand art.


Le lecteur est donc totalement immergé dans cet endroit, à cette époque, émerveillé par la présence d'une magie féérique, et en même temps très conscient que l'altérité de ce peuple induit un fort prix à payer pour ceux qui les contemple ou qui les côtoie ne serait-ce que brièvement. Les auteurs parviennent à conjurer cette dimension magique, sans tomber dans une représentation mièvre ou horrifique. Le cœur du récit est de nature dramatique, que ce soit l'amour de Christopher, celui de la reine des fées, ou le crime commis par le juge. Les créateurs entremêlent ces drames très humains au fantastique et aux îles d'Arran, avec une élégante sophistication, générant une immersion extraordinaire.



mardi 15 juin 2021

Algernon Woodcock, tome 3 : Sept coeurs d'Arran

La loi ne s'encombre jamais de formules de politesse.


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock, tome 2 : L'Œil fé, seconde partie (2003) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais il n'y a aucune raison de s'en priver. Ce tome constitue la première moitié d'une histoire en 2 parties. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 60 (+ 2 pages de prologue). Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs.

William McKennan est en train de contempler son ami Algernon Woodcock assis sur des rochers alors que la marée continue de monter. Il doit finir par aller le sauver avec Andrew car l'océan aller emporter son ami. Finalement, ils regagnent la capitale, et Woodcock n'évoque plus jamais ce qu'il s'est passé, se lançant à corps perdu dans les études, pendant cinq ans, accumulant tous les diplômes possibles, pendant que McKennan décroche difficilement son diplôme de médecin. Ce dernier ouvre un cabinet avec un camarade de promotion, et Woodcock accepte le poste de titulaire de la chaire d'anatomie de la faculté. McKennan ajoute une anecdote : en quittant Oban après leur première aventure, ils avaient remarqué que Margail, la vielle folle de la lande, se tenait sur le bord du chemin, et Algernon était descendu de la diligence pour échanger quelques mots avec elle. Au temps présent, au dix-neuvième siècle, Algernon Woodcock entame son discours d'année d'enseignement, devant ses élèves de la faculté de médecin qui vont rentrer chez eux pour réviser avant les examens finaux. Il s'associe à Willy, le squelette de l'amphithéâtre pour leur donner un dernier conseil : ce qui distingue le bon médecin du mauvais praticien n'est pas seulement son habileté à sauver ses patients, c'est aussi et peut-être surtout sa capacité à ne pas les tuer.

Resté seul dans l'amphithéâtre, Algernon Woodcock a la surprise de voir entrer un homme de haute taille, tout de noir vêtu. Il se présente : il s'appelle Ontzlake Browne. Il est l'assesseur du juge Thomas Maskew, premier magistrat en charge de Strathclyde. Il remet un pli du juge à Woodcock : un ordre de réquisition le concernant. Il s'agit d'un commandement auquel Woodcock ne peut pas se dérober. Il n'a que trois jours pour se rendre sur l'île d'Arran et se présenter au juge. Woodcock proteste : il a des examens à faire passer dans trois semaines. Browne s'est déjà chargé personnellement de l'excuser auprès du doyen, son remplaçant est déjà nommé. Après le départ de Browne, Algernon Woodcock se rend au pub pour parler avec son ami William McKennan. Il ne comprend pas pour quelle raison il a été choisi, mais le doyen lui a confirmé qu'il n'y a pas d'échappatoire possible. Il a compris qu'il s'agit d'une affaire d'homicide. Il présume qu'il devra accomplir une autopsie. Les deux amis se quittent après quelques verres, McKennan indiquant qu'il a un ou deux trucs à régler d'urgence avec son associé.



Après le final époustouflant du tome précédent, le lecteur s'attend à plus de la même chose. Le scénariste pose tout de suite le principe : c'est lui qui choisit le rythme de la narration et le déroulement des séquences, et c'est comme ça. Ce tome débute donc par deux pages qui correspondent à du texte illustré, un extrait des mémoires du docteur William McKennan, une forme similaire aux mémoires du docteur John Watson évoquant les aventures de Sherlock Holmes. Mais ici, le lecteur bénéficie en plus de deux illustrations, l'une évoquant la ville d'Oban, l'autre la petite carriole passant devant le cimetière, sous le regard d'un chat, les deux sur fond ocre. Dans ces pages, le lecteur découvre que Algernon Woodcock n'est pas sorti indemne de son aventure, mais traumatisé, au point de souffrir d'un syndrome de stress post traumatique intense. Il a laissé un œil dans cette histoire, et il lui faut cinq ans pour parvenir à reconstruire une vie différente. L'intrigue démarre posément : Woodcock est sous le coup d'une réquisition et il en parle à son ami. Il lui faut se rendre à l'île d'Arran, à l'ouest de l'Écosse, vraisemblablement pour réaliser une autopsie, et il en parle un peu avec McKennan qui l'a accompagné, et avec un autre passager. Le lecteur doit patienter avant de pouvoir assister au premier contact avec le fantastique. Il suit le personnage principal qui subit son voyage en bateau, qui prend contact avec le juge qui lui explique la situation. Ces différents moments permettent d'installer le mystère par les non-dits, ainsi qu'une tension à couper au couteau entre Woodcock et le juge, suave et antipathique au possible.

Il est possible que le lecteur soit aussi revenu avant tout pour les images. Après les deux petites illustrations des pages I & II, la bande dessinée commence pour de bon, et le lecteur se retrouve dans la grande cour d'apparat de la faculté, avec une architecture remarquable. Puis il passe dans l'amphithéâtre avec le point de vue d'Algernon Woodcock, regardant ses élèves enthousiastes assis dans les gradins. Les couleurs montrent un bois un peu foncé, bien vernis peut-être ciré, avec une patine qui le rend presque satiné. Les os du squelette Willy ont une couleur plus ivoire, et une texture un peu plus irrégulière. Le bois du pub apparaît tout aussi foncé, cette fois-ci du fait de l'éclairage et un peu plus humide, comme s'il était lavé à l'eau plus souvent. Le lecteur apprécie ensuite la lumière bleutée de la nuit. L'enchantement devient total avec la couleur de la mer lors de la traversée vers l'île d'Arran, et un ciel un peu couvert avec des trouées de lumière. Les images de Guillaume Sorel sont toujours aussi somptueuses, tactiles, donnant l'impression au lecteur d'être sur place, et générant une envie intense de se précipiter pour organiser un séjour dans ces lieux.



Parmi les localisations les plus remarquables, le lecteur prend grand plaisir à regarder le cloître et son jardin intérieur où travaillent quelques moines. Il tombe en pâmoison devant les cinq pages qui se déroulent dans la lande, Algernon Woodcock prenant un moment pour s'y détendre et se retrouvant face à un lièvre. L'onde est pure, et le lecteur aimerait y tremper ses mains comme Algernon. L'herbe est verte, un peu ondoyante, avec des zones plus claires et d'autres plus sombres, en fonction de la lumière changeante passant à travers les nuages. C'est magnifique. Alors qu'il l'emmène voir Keridwen Murray, Thomas Maskew fait traverser plusieurs salles du monastère à Woodcock : l'artiste focalise ses cases sur le statuaire très déconcertant, avec des angles de vue déstabilisants, faisant ressentir le malaise qui s'empare de Woodcock en pensant à l'effet de ces statues sur les moines pénitents. L'artiste franchit encore un palier dans la force d'évocation lorsque Woodcock se rend pour la deuxième fois la cellule de Keridwen Murray. Les impressions mentales du médecin se mêlent aux vieilles pierres, créant une atmosphère aussi évocatrice qu'insoutenable, un travail d'orfèvre d'une remarquable sensibilité visuelle.

Très rapidement, qu'importe l'intrigue, la narration visuelle emporte le lecteur dans un monde concret et plausible, où il sent bien que les créatures magiques ne sont pas loin, et qu'elles ne sont pas bénéfiques au sens humain de ce terme. Or l'intrigue est tout aussi captivante que les dessins. Il s'agit donc d'une enquête : un meurtre a été commis. La nature du crime change une fois arrivée sur l'île d'Arran : sept fillettes ont été assassinées, Mary, Priscilla, Margaret, Clara, Lobelia, Jany, Julia. Mais la coupable a déjà été arrêtée et elle est passée aux aveux. Mais le juge manigance quelque chose de peu avouable avec son assesseur. D'un côté, Algernon Woodcock écoute ces deux-là et échange quelques mots avec la coupable. D'un autre côté, William McKennan se renseigne auprès des habitants du coin. Et puis il y a aussi cette communauté du hameau au bout du chemin dont on ne sait rien. Sans oublier la fête qui se prépare. De séquence en séquence, la situation s'étoffe, tout en restant facile à suivre. Le lecteur se rend compte que le scénariste n'a aucune intention de raconter une aventure après l'autre sans lien entre elles. Son personnage est donc un peu plus vieux, et il reste traumatisé par son premier contact avec le petit peuple. Il fait l'expérience de leur présence dans cette île, et en a la confirmation quand un lièvre se tient devant lui sur la lande, image aussi absurde que prégnante de surnaturel, alors qu'il ne s'agit que d'un lièvre regardant Algernon qui du coup se jette en arrière, puis qui va parler à un trou. S'il le souhaite, le lecteur peut aussi considérer la présence de thèmes sous-jacents comme le traumatisme psychique et la difficulté de se reconstruire, les abus de pouvoir dans une communauté isolée, et par un représentant de l'autorité, la capacité à percevoir et comprendre des forces systémiques que les autres ne perçoivent pas, le fardeau de la connaissance.

Le lecteur revient pour ce troisième tome remplit d'espoir, avec un horizon d'attente très élevé. Les créateurs sont dans une forme éblouissante, que ce soit pour l'intrigue, la narration visuelle, l'intrication entre les deux grâce à une coordination telle que l'histoire semble être l'œuvre d'un unique auteur. Le lecteur comprend dès le début que le prix à payer sera terrible, pour toutes les personnes impliquées dans cette histoire, et pas uniquement pour le coupable et ses victimes décédées.