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jeudi 10 novembre 2022

Carnets d'Orient T05 Le cimetière des princesses

La casbah, c’est la conscience endormie d’une civilisation.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 4 : Le centenaire (1994). Il a été publié pour la première fois en 1995, après une prépublication la même année dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 60 planches. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Benjamin Stora (1950-).


En mai 1954, Marianne, une jeune femme étudiante aux beaux-arts, pose nue pour le peintre Adrien Marnier. Il lui indique quelle posture prendre : se tourner un peu plus vers lui, écarter un peu la cuisse droite, et il lui indique que sa plastique est parfaite, qu’elle est un modèle tellement stimulant pour l’artiste. En son for intérieur, elle pense que Marnier est assommant et qu’il est moche avec son bouc poivre et sel. Il imagine qu’il doit se croire encore séduisant, qu’il est le genre à vouloir coucher avec tous ses modèles. Peut-être que quand il était jeune ça marchait. Mais dormir avec lui, coucher dans le même lit, ça non ! Si encore, il avait du talent comme Matisse… La séance se termine, et Marianne va s’habiller derrière un paravent, en demandant au peintre de se tenir à distance. Alors qu’il indique que dans son métier travail et plaisir sont étroitement liés, elle lui rétorque que pas pour elle, afin d’être bien sûr qu’il ait compris.


Marianne se rend ensuite à la terrasse d’un café où elle retrouve d’autres étudiants des beaux-arts : Louis toujours sûr de lui, Lucien qui l’énerve avec ses allusions permanentes, Bébert, René et Maurice, pas vraiment jolis garçons, toujours à ricaner aux bêtises des deux autres. Ils papotent tranquillement, et quelques instants plus tard arrive Sauveur, étudiant en médecine. Il sort de son cours d’anatomie, et Louis répond qu’eux aussi suivent des cours d’anatomie, mais avec des modèles vivants plutôt que des natures mortes comme Sauveur. Ils décident d’aller se baigner sur une digue du port. Marianne se dit que Sauveur est joli garçon, mais qu’est-ce qu’il est timide ! Il la regarde tout le temps. Il croit qu’elle ne le voit pas, alors elle tourne la tête et elle le regarde droit dans les yeux, et il rougit. Il voudrait peut-être que ce soit elle qui fasse des avances. C’est au tour de Momo, le surnom d’Himoud d’arriver, alors que les garçons ont commencé à plonger dans l’eau. Momo plonge et nage mieux qu’aucun d’entre eux. Il paraît qu’il a été champion de natation, et il connaît Albert Camus. Il rentre d’ailleurs à la nage, jusqu’à la casbah. Sauveur déclare qu’il est temps pour lui aussi de rentrer, et Marianne déclare qu’elle l’accompagne, sous le regard envieux des autres garçons. Ils papotent tranquillement en marchant, parlant de leurs parents respectifs, comparant pour savoir s’ils sont modernes. C’est le cas de la mère de Marianne, ce n’est pas du tout le cas des parents de Sauveur qui tiennent un magasin à Bab El-Oued, et qui l’ont poussé dans les études, droit ou médecine, à son choix.



Le cimetière des princesses : un titre un peu mystérieux, évoquant le cimetière Sidi Ben Ali, à Alger, lieu de sépulture des princesses N'Fissa et Fatma, les filles de Hassan Pacha. Le début ne déstabilise par le lecteur : des croquis et des esquisses de Marianne en train de poser nue, car l’artiste aime bien dessiner une femme nue par tome. La gêne du peintre montre bien qui a l‘ascendant sur l’autre et neutralise toute intention de ne voir en ce personnage féminin qu’un objet. Peu de pages après, le lecteur fait connaissance avec Sauveur, certainement le personnage principal du récit car il est masculin. Puis, le fil directeur apparaît : retracer le parcours du peintre Joseph Constant, c’est-à-dire le personnage principal du premier tome de la série. C’est un peu étrange, car déjà le tome précédent était bâti sur un principe similaire : Paul retournant dans les lieux de son enfance et de son adolescence. Néanmoins, le lecteur retrouve entier le plaisir de voir ces endroits de l’Algérie par des cases dont les traits encrés sont toujours aussi précis et ont gagné en souplesse, et dont la mise en couleurs a gagné en sophistication discrète, avec toujours cet usage limité de quelques cases en couleur directe pour indiquer qu’il s’agit de la vision empreinte du ressenti de celui qui regarde.


Il fait bon s’asseoir avec Marianne à la terrasse d’un café pour boire un verre avec ses amis des beaux-Arts, se promener dans une large artère le long du front de mer, profiter de la vue du jardin d'essai du Hamma, en forme d’amphithéâtre, devant le musée national des Beaux-Arts. Le lecteur déambule ensuite dans la casbah en compagnie de Momo et Marianne, puis il roule en voiture entre deux champs de culture dans la Mitidja. Il reprend la route pour aller jusqu’à Constantine, ville construite sur un plateau rocheux. Il traverse le désert pour rallier Biskra. Il découvre la ville d’Orléansville après le tremblement de terre du neuf septembre 1954. En voyant ces paysages, il ressent l’affection que leur porte l’auteur, dans l’attention aux détails, à l’impression générale, à la luminosité. Il se montre autant investi pour reproduire l’urbanisme d’un quartier aussi particulier que la Casbah, que pour se être précis dans l’architecture des bâtiments, ou encore pour rendre compte de la réalité de la végétation de chaque endroit, plutôt que de se contenter de taches informes de vert. Il en va de même pour les différents intérieurs, tous empreints de la réalité socio-économique du propriétaire, de la cuisine modeste avec sa nappe à carreau de la famille de Sauveur, à la villa opulente de monsieur Amilcar.


Comme dans le tome précédent, l’auteur complète sa reconstitution historique en intégrant des documents d’archive aux pages d’intertitre : cartes postales d’époque d’Alger ou de l’Algérie, cartes routières Michelin. Pour ce tome, il dispose également de photographies d’époque. 7 mai 1954. La chute de Diên Biên Phu, après cinquante-cinq jours d’un combat impitoyable, avec la photographie de certains des seconds du général Castries : le colonel de Seguin-Pazzis, le lieutenant-colonel Langlais, le capitaine Touret, le lieutenant-colonel Bigeard. 18 juin 1854. Le nouveau gouvernement de Pierre Mendès-France. Au premier rang (de gauche à droite sur la photographie) : MM. Berthoin, Mitterrand, Mendès-France, Coty, Hugues, Chaban-Delmas, Aujoulat. Les parachutistes coloniaux du colonel Bigeard défilant sur les Champs Élysées pour le quatorze juillet 1954. La page de signature du cessez-le-feu au Viêt-Nam, mettant fin le vingt-et-un juillet 1954, à plus de sept années de combat en Indochine. Le dix septembre 1954, le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, se rend à Orléansville pour mesurer les dégâts et réconforter la population.



L’auteur a conservé la touche romantique qu’il affectionne pour les sentiments qu’éprouvent les personnages, mais avec une approche un peu plus moderne, les tourtereaux passant au lit, scène visuellement très chaste, avant le mariage. Le lecteur peut trouver lesdits personnages plus touchants, plus incarnés que dans le tome précédent, à la fois visuellement et en personnalité, à commencer par Marianne. D’ailleurs, il apparaît vite qu’elle est le personnage principal du récit, un premier rôle féminin, doté d’un vrai caractère, sans être une maîtresse femme, ou une harpie insupportable, tout en devant composer avec la position de la femme dans la société à l’époque. Progressivement, il s’avère que le peintre Adrien Marnier dispose également de plus de personnalité qu’un simple frustré obsédé, et Sauveur est moins lisse et falot qu’il n’y paraît, tout en étant le produit de son éducation. La touche romanesque reste présente, mais le scénariste dose mieux ses ingrédients tragiques, et le lecteur se surprend à se prendre de pitié pour l’oncle Casimir Alban.


Étrangement, l’Histoire de l’Algérie semble passer quasiment en arrière-plan dans ce tome. Le lecteur peut voir la différence de la société dans chaque lieu revisité, en comparant avec les images du premier tome qui se déroulait en 1830. Il reste surpris qu’il ne soit pas fait mention de la seconde guerre mondiale, de l’émergence de l’Étoile nord-africaine en 1926, première organisation revendicatrice des droits des Algériens, ou encore de l'Association des oulémas musulmans algériens, fondée en 1941, des massacres de Sétif et Guelma en mai 1945. Le lecteur peut comprendre qu’il ne soit pas fait mention du Front de Libération qui n’apparaît qu’en 1954, dont l’influence se fera certainement sentir dans le tome suivant. Dans le même temps, le prénom de Marianne ne peut pas être anodin : celui de la figure symbolique de la République française. Dans la forme douce d’émancipation du personnage, le lecteur peut voir celle à venir de l’Algérie elle-même. Il constate la morgue hautaine du propriétaire monsieur Amilcar, incarnation d’une facette de la domination économique des colons, la déchéance de Casimir Alban et la manière dont ses anciens employés le traite, une scène des plus émouvantes. Il voit dans le destin du tableau de Joseph Constant, la confirmation de la fin d’une époque.


Ce tome commence par surprendre : son fil directeur qui semble répéter celui du tome précédent, avec un personnage qui retrace le voyage d’un autre, et l’absence de mention des revendications algériennes qui commencent à prendre la forme de mouvements organisés. D’un autre côté, Jacques Ferrandez a créé un personnage remarquable avec Marianne, jeune femme indépendante, et il rend touchant tous les autres personnages, même monsieur Amilcar tellement anxieux à l’idée que l’ordre établi soit fragile. La narration visuelle emmène le lecteur dans plusieurs régions d’Algérie, avec un attachement patent de l’artiste pour ces paysages. Le lecteur referme ce tome avec la sensation d’avoir assisté à la fin d’une époque, d’une forme de douceur de vivre et d’innocence pour une partie de la population blanche. Extraordinaire.



mercredi 9 novembre 2022

Capricorne T17 Les Cavaliers

Très, très, très ailleurs


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 16 - Vu de près (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2013 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Le navire Cornwell avance tant bien que mal sur une mer démontée, avec des vagues de plusieurs étages de haut. Puisque Drake a, en quelque sorte, rendu son tablier. Puisque le capitaine Onslow n’est pas revenu de là-bas. Puisque le Passager et Ash sont impossibles à contacter. C’est sur les témoignages des matelots Remsen et Momsen que s’appuie cette partie du récit. D’après les deux marins, une ambiance tendue régnait sur le navire dès le départ. Ash et le Passager s’enfermaient dans leur cabine. Drake et Onslow restaient sur le pont en permanence à s’observer en permanence. L’équipage fait son travail en silence. Enfin, presque… Les deux marins constatent qu’il fait de plus en plus chaud. Momsen se demande pourquoi ils transportent autant de matériel de plongée s’ils vont sur une île. Remsen lui répond qu’il s’agit d’une île volcanique et que ces bouts de rocher-là ont tendance à disparaître sous les flots pour un oui, pour un non. C’est pour ça qu’ils ont une petite dame à bord, une plongeuse. Dans la salle de pilotage, le capitaine Duncan Onslow et Gordon Drake se tiennent côte à côte dans un mutisme entêté.



Pendant ce temps-là, à New York, Astor, Fay O’Mara et le nouveau Capricorne se dirigent vers une plaque d’égout. Ils enlèvent la plaque et descendent les barreaux métalliques. La dame s’interroge de savoir si elle est en train de bien faire, car s’ils s’en aperçoivent, ça peut lui coûter cher. Elle estime qu’elle n’est pas en train de guider le vrai Capricorne, mais son remplaçant qu’elle qualifie d’ersatz. En marchant sur la banquette de l’ovoïde, ils arrivent devant des objets domestiques à même le sol, et le cadavre d’Isaak. Une silhouette les informe qu’il a été assassiné. Un homme haineux et détestable est venu. Isaak n’a pas voulu donner ce que l’homme demandait, alors l’homme l’a tué. Et il a pris ce qu’il était venu chercher. L’homme s’en va. Les trois compagnons se remettent en marche. Bientôt O’Mara indiquent qu’ils arrivent à l’endroit voulu. Elle les laisse là. Capricorne et Astor se tourne vers la silhouette qui se tient dans la pénombre. Le premier demande à l’individu ce qu’il sait des cavaliers. L’autre se présente : il s’appelle Ira Zeus et il n’est pas mort. Aucune pointe n’a transpercé un organe vital : un hasard. Capricorne repose sa question : les cavaliers ? Puis il comprend son rôle de Capricorne, bien plus qu’un nom, bien plus qu’une fonction. New York se dote d’un Capricorne quand elle en a besoin. Elle peut rester sans lui durant des siècles. À la seconde où la nécessité se faisant sentir, elle choisit son défenseur.


Direct dès la première page : au plein cœur de l’intrigue. Donc, d’un côté : le Passager et Ash Grey continuent leur collaboration plutôt contrainte pour la seconde, en accompagnant Gordon Drake chef des Mentors, et le capitaine Duncan Onslow mystérieusement revenu. De l’autre côté, le nouveau Capricorne et Astor essayent de découvrir ce qu’ils doivent faire pour arrêter une mystérieuse menace dont ils ne connaissent pas la nature, tout d’abord avec l’aide de Fay O’Mara. Ensuite, le scénariste continue d’ajouter des pièces au puzzle, révélant ainsi des liens et des motifs qui avaient été présentés comme autant de mystères. Le lecteur s’en rend compte par lui-même, et il est également aidé par l’auteur. Ce dernier fait référence de manière explicite aux faits déjà racontés, en indiquant le numéro du tome correspondant dans la gouttière entre deux cases. Il cite ainsi les tomes 3, 9, 14, 15 et même le premier. En fonction de son degré d’implication depuis le début de la série et au fil des tomes, lecteur se souvient bien de certains, moins bien d’autres. Il peut prendre le temps d’aller chercher le tome correspondant pour se remettre la séquence visée en tête. D’un côté, il se souvient encore des deux marins Remsen et Monsen ; de l’autre cela fait une dizaine de tomes qu’il n’a plus croisé le chemin de Ron Dominic.



C’est parti pour une plongée qui ramène à une cité engloutie, elle-même pas visitée depuis une dizaine de tomes, et pour une descente en égout comme lors du deuxième cycle, celui consacré au Concept. Astor emmène même le nouveau Capricorne dans les tréfonds de l’immeuble au 701 Seventh Avenue à New York, un mystère laissé de côté depuis bien trop longtemps, car incroyablement prometteur. Wattman Worm est de retour de manière fort opportune. Il est à nouveau question des pierres d’apocalypse et de leur fragment manquant. Le Passager continue ses manipulations et ses projets secrets aux dépens de tous ceux dont il croise la route. Et bien sûr, comme à son habitude, le scénariste introduit deux ou trois nouveaux mystères, mais quand même moins nombreux que les révélations : les cavaliers, un individu au visage bandé, Fay O’Mara qui fausse compagnie à Capricorne et Astor dans les égouts, l’existence d’un gardien des pierres d’apocalypse. L’auteur continue de nourrir la dynamique du récit d’aventure. Il alterne entre les deux fils d’intrigue, Ash Grey d’un côté et le nouveau Capricorne de l’autre, et réalise des scènes d’action mémorables dans des lieux variés.


Le lecteur est également revenu pour l’inventivité de la narration visuelle. Dans ce tome, Andreas ne s’astreint pas à un exercice de style aussi contraignant que celui du tome précédent, où toutes les séquences à l’exception d’une seule étaient racontées en gros plan et en très gros plan. D’une certaine manière, il revient à une narration visuelle plus classique, ce qui ne veut pas dire plus morne. Dans un premier temps, le lecteur guette les planches à la composition extraordinaire. Cela commence dès la première où il lui faut un peu de temps pour prendre la mesure de la taille des vagues. Par la suite, il ralentit sa lecture pour savourer les très gros plans sur le visage d’Ira Zeus, la vision en plongée inclinée sur la pierre monumentale sous le gratte-ciel 701 Seventh Avenue, une disposition de cases en V très originale dans la planche 18 et fonctionnant parfaitement, un dessin occupant 80% d’une double planche et montrant une cité engloutie en vue du dessus, la planche 27 avec l’approche très cinématographique des cavaliers tout en préservant le mystère de leur apparence, un vol très gracieux d’oiseaux aux ailes effilées démesurées rendant leur corps minuscule dans une autre dimension. Le spectacle à couper le souffle est bien au rendez-vous.



Au fil des pages, le lecteur prend également conscience de la rigueur de la narration visuelle, même si elle ne saute pas aux yeux, même si elle n’en met pas plein la vue. Celle-ci est tellement naturelle et évidente qu’elle apparaît comme étant facile et fluide. Pour autant, s’il s’arrête un instant pour prendre du recul, ou pour refeuilleter le tome une fois qu’il l’a terminé, il voit comment l’artiste a joué sur les ombres portées, sur l’épaisseur des traits de contour ou de texture pour donner une identité visuelle différente à chaque séquence. Il perçoit à quel point chaque planche, chaque suite de cases est conçue pour sa part de la narration en harmonie avec les dialogues, et comment la narration visuelle en raconte beaucoup plus que les paroles. Il lui apparaît alors évident le chemin parcouru en termes d’expressivité par les postures et les visages. En planche deux, il faut voir Onslow et Drake côte à côte : il est évident qu’ils se défient l’un de l’autre, et qu’ils préfèreraient ne pas dépendre de l’autre. En planche trente, le Passager déclare à Ash Grey qu’il est indifférent envers les autres. Elle lui demande s’il en va de même envers elle. Suivent deux cases silencieuses avec le visage du Passager de profil au premier plan, et celui de Ash au second plan. Le lecteur comprend parfaitement ce qui se joue dans l’esprit de l’un et l’autre.


Au bout de deux pages, le lecteur est à nouveau complètement pris par l’intrigue, sans plus se soucier de faire preuve d’un esprit critique. Il prend plaisir à cette aventure de grande ampleur, à ces mystères dont certains trouvent une explication, à d’autres qui naissent. Il se laisse bien volontiers surprendre par les ressources déployées dans la narration visuelle, jamais répétitive, jamais se laissant aller à la facilité. Il ne cherche même pas à se demander si ce qu’il lit entretient un rapport avec l’expérience humaine quotidienne. L’auteur réussit ce tour de force de donner l’impression de réussir un plat inédit à partir d’ingrédients classiques. Bien sûr, après coup, il serait possible d’évoquer des ingrédients comme le voyage maritime, l’existence de créatures dépassant l’entendement humain, une relation abusive entre un homme et une femme, la difficulté de succéder à un autre, une forme d’égocentrisme tellement avancé qu’il ne permet aucune empathie, l’inéluctabilité de la fin du monde à (très, on l’espère) long terme. Mais l’art de conteur de Andreas est tel que le lecteur se défait bien volontiers ces considérations avant de commencer sa découverte d’un nouveau tome, ou au bout de trois pages au plus. Arrivé à la fin, il est rassasié, tout en se demandant combien de temps il va pouvoir résister à l’envie de découvrir la suite.



mardi 8 novembre 2022

Molly West T02 La vengeance du diable

Mon grand-père disait qu’il fallait attaquer le cougar quand il a le ventre plein.


Ce tome fait suite à Molly West - Tome 01: Le Diable en jupons (2022) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais qui éclaire des remarques éparses dans cette suite. Il a été publié en 2022. Le scénario est de Philippe Charlot, les dessins de Xavier Fourquemin, et la mise en couleurs a été réalisée par Chiara Zeppegno. Cette bande dessinée comporte quarante-six planches.


Dans un petit village du Texas, quatre pistoleros visent un fuyard. L’un d’eux explique à l’autre que le chicano Diego a des dollars plein les poches, et qu’il a fait le vantard la vieille au soir à la cantina. Des bons du trésor yankee qu’il a vendu à la banque centrale de Chihuahua. Encore un péon qui ne tient pas la tequila et qui parle trop. Diego court en zigzagant pour éviter les balles, mais il se prend les pieds dans des débris au sol et chute en avant. Il repère un cheval à quelques mètres, se relève et monte sur le canasson, réussissant ainsi à prendre la fuite. À Fort Stockton une ville du Texas, le major Hood se tient sur le perron de sa luxueuse demeure par une belle nuit claire. Arti s’approche en catimini derrière lui, à son insu et il l’estourbit d’un coup de bâton. Un peu plus tard, en ville, à Fort Stockton, le shérif sort du bar, en état d’ébriété. Il marche très content de lui, en sifflotant, sans se rendre compte qu’il est observé depuis une ruelle, par un jeune garçon avec un bâton dans les mains. Le lendemain, le juge et le shérif sont attachés à un des poteaux du saloon, affublés d’une robe, avec un écriteau sur lequel est écrit : Nous, juge et shérif de Fort Stockton travestissons la justice. L’ami, ne t’avise pas de libérer ces deux imbéciles avant la fin de la fête ! Un citoyen s’approche, un coup de feu éclate et une balle se fiche à ses pieds.



Après avoir tiré, Molly West part sur son cheval, accompagné par Arti sur le sien. Plus tard, il écrira : à ses débuts, Molly a eu la réputation d’une simple tueuse, sans état d’âme. Elle pouvait l’être. Mais elle savait aussi que la balle qui tue le renard dans le poulailler est parfois une punition un peu trop tendre… comme disait le grand-père. Dans la demeure des Hood, la mère est en train de repasser, cigare au bec. Son fils le major Hood entre dans la pièce. Ils évoquent les malles perdues : une a été retrouvée, l’autre a dû être récupérée par Molly West. La mère tend la tenue qu’elle vient de terminer à son fils : une longue tunique blanche et une cagoule pointue blanche également, ornée d’une moustache. Elle lui rappelle qu’il doit bien faire attention à contenter les partisans, mais aussi les tièdes. Il doit jouer sur les deux tableaux car il aura aussi besoin d’eux s’il veut être élu. Pendant ce temps-là, Diego cavale toujours avec quelques longueurs d’avance sur ses poursuivants, mais la distance diminue. Il plonge la main dans une de ses sacoches et il sème des poignées de billets au vent. Le résultat est immédiat, et il peut continuer sa chevauchée tranquille. Il rejoint Molly West et Arti.


Le lecteur savoure à l’avance de retrouver Isabelle Talbot, jeune veuve ayant pris le nom de Molly West, et de savoir ce qu’elle va faire de sa vie. Les auteurs ont décidé d’introduire des éléments de continuité. Le jeune garçon Artemus, surnommé Arti, reste donc à ses côtés, étant orphelin. Diego, Mexicain émigré aux États-Unis, décide également de s’en remettre à cette dame au fort caractère, ou en tout cas de contribuer à son nouveau projet. Elle a décidé de s’installer dans la petite ville de Lajitas et d’organiser une bibliothèque itinérante, à l’instar de celle dont elle était la responsable dans le premier tome. Le major Hood est également de retour avec sa mère. Le lecteur comprend donc qu’il découvre le deuxième tome d’une série au long cours. Il assiste à l’arrivée de trois nouvelles femmes, recrutées par Molly pour aller de ville en ville, et même de ferme en ferme, avec leur chargement de livres. Étonnamment, seule une d’entre elles indique son nom : Annie, une afro-américaine. Tout aussi déconcertant, ce tome ne comprend pas de tournée de la bibliothèque itinérante, et il n’est pas question de son fonctionnement économique. Le lecteur se serait attendu à ce que ces éléments soient plus mis à contribution au cours de l’intrigue, ou plus exploité.



L’histoire commence avec Diego : une scène entre cliché et humour visuel. Le personnage parvient à courir en évitant les balles de quatre tireurs. Il se prend les pieds dans des débris, mais parvient à se relever sans difficulté, à reprendre sa course, à atteindre un cheval et à s’enfuir, toujours sans être touché. Les dessins s’inscrivent dans un registre descriptif, avec une exagération légère des postures pour la course de Diego, un bon niveau de détails dans les décors. Planche suivante, le lecteur apprécie la mise en couleurs avec l’ambiance nocturne, le halo dégagé par les lumières du salon, celles du bar. La coloriste sait nourrir chaque case, sans nuire à sa lisibilité. Elle rend compte de la luminosité des zones désertiques, de celle moindre d’une pièce éclairée par les lampes à huile, de la grande salle du saloon légèrement plus sombre, du désert au soleil couchant, des lueurs de l’incendie, etc. Grâce aux légères déformations humoristiques, les personnages apparaissent pleins de vie. L’artiste ne pousse pas jusqu’à la caricature. Il donne un visage très lisse à Molly West, ce qui lui donne peut-être une apparence un peu trop jeune. Elle donne souvent l’impression de maîtriser la situation : le lecteur finit par remarquer que cela découle d’une représentation où elle bénéficie souvent d’une légère contreplongée, dominant ainsi son environnement. Arti fait preuve d’une légère candeur et d’un entrain transcrivant bien sa joie de vivre, mais aussi parfois sa profonde tristesse, des émotions plus intenses. Diego fait plus son âge, avec une forme de fausse assurance savoureuse.


Xavier Fourquemin donne vie à plusieurs autres personnages : la mère Hood avec son menton en galoche, le major lui-même visiblement très confiant dans son importance, les trois nouvelles femmes à la morphologie, au visage et à la tenue bien différenciés. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit régulièrement son rythme de lecture pour prendre le temps de regarder un visage ou un autre d’un figurant dans une scène de foule. De même, les environnements valent le coup d’œil : les différents types de construction, de la maison la plus modeste, à la plus luxueuse, en passant par le saloon, jusqu’à la ville de Palmito Ranch. Les personnages voyagent d’un endroit à un autre, ce qui est l’occasion de pouvoir profiter des espaces naturels comme le désert rocheux, ou le désert de sable avec cactus, d’une descente de rivière sur un grand radeau et des falaises rocheuses qui l’encadrent par endroit. Le lecteur peut ne pas prêter plus d’attention que ça à la mise en scène ou à la construction des prises de vue, estimant que les cases racontent l’histoire de manière claire, ce qui est le minimum. Son avis évolue avec la planche sept qui ne comporte qu’un seul phylactère de quatre mots, et pourtant qui raconte beaucoup de choses, avec une scène plus complexe qu’il n’y paraît. Il s’en fait à nouveau la remarque dans les pages vingt-quatre et vingt-cinq dont seule la première comporte un unique phylactère. La narration visuelle ne joue pas sur l’esbrouffe : sa solidité devient palpable par moment, la rendant ainsi visible au lecteur.



Dans le premier tome, le scénariste faisait attention à bien situer son récit dans un cadre historique : juste après la fin de la guerre de Sécession. Il ne s’agissait pas pour lui de se livrer à une reconstitution historique pour aboutir à un exposé ou une analyse, mais de montrer que le sort de ses personnages est tributaire de la réalité historique, en particulier le sort à peine amélioré des esclaves qui n’étaient toujours pas les bienvenus dans les états du sud. Le lecteur comprend que le présent récit se déroule quelques jours après la fin du premier tome. Isabelle Talbot a bel et bien laissé son nom de baptême derrière elle, et les blancs regardent toujours les afro-américains et les latinos d’un air condescendant voire pire. Le suprématisme blanc reste à l’œuvre, montrant parfois son vrai visage sous une cagoule blanche avec un sommet pointu. Il apparaît rapidement que l’enjeu de l’intrigue est de contrer la nouvelle entreprise du major Hood qui a commis l’erreur tactique grossière de se rappeler au bon souvenir de Molly West en la menaçant. Dès la planche 6, les auteurs révèlent qu’il appartient à la société secrète terroriste suprémaciste blanche des États-Unis, la plus célèbre.


En fonction de ses attentes, le lecteur peut trouver cet opposant incontournable, se situant dans la droite lignée du comportement d’une partie de la population vis-à-vis des afro-américains après l’abolition de l’esclavage. D’autres pouvaient attendre plus d’informations sur les lois Jim Crow. Toutefois, passée la première moitié, le scénariste retrouve le bon dosage, l’équilibre entre le récit d’aventures tout public, et le contexte social façonnant les individus, la réalité de la ségrégation, des lynchages, et les réactions en conséquence de personnes comme Molly West. Comme le premier tome, celui-ci revêt des atours tout public, tout en montrant la cruauté abjecte de certains individus, et l’effet que cela produit sur la manière d’agir des personnages principaux qui ne sauraient être des héros lisses et sans reproche. En outre, Charlot intègre bien un élément historique : John Jefferson Williams (1843-1865, étrangement appelé John William Jefferson dans la BD), militaire de l'Union, mort à la bataille de Palmito Ranch, la dernière bataille de la guerre de Sécession, considéré comme le dernier soldat tué lors de ce conflit.


Après un premier tome déconcertant par son alliance d’apparence tout public, et de réalités plus pragmatiques et plus sordides, le lecteur espère bien que Molly West continuera sur cette lancée. Il peut sentir poindre une forme de frustration alors que le scénariste ne semble pas vouloir développer les ingrédients pleins de potentiel comme l’histoire du Ku Klux Klan, ou la personnalité des trois nouvelles femmes qui s’associent à Molly West. Dans le même temps, il finit par remarquer la qualité du travail d’artisan du dessinateur, les qualités d’une narration visuelle discrète et pourtant remarquable. Petit à petit, l’intrigue trouve une direction plus nette et l’histoire revient au niveau de celle du premier tome. Le lecteur sait qu’il reviendra pour le tome suivant.



lundi 7 novembre 2022

HSE, human stock exchange, tome 1 : Demain l'être humain sera coté en bourse



Est-ce que mademoiselle Miller n’est pas un centre de coût trop élevé ?


Ce tome est le premier d’une trilogie qui forme une histoire complète indépendante de toute autre. Il a été réalisé par le scénariste Xavier Dorison, le dessinateur Thomas Allart, et la mise en couleurs faite par Jean-Jacques Chagnaud, Céline Bessoneau et Thomas Allart. Cette bande dessinée compte cinquante-quatre planches et sa première édition date de 2012.


Plus de 800 blessés et 40 morts dont 9 femmes et 3 enfants. Triste résultat des émeutes d’hier où se sont affrontés police et salariés licenciés de la banque Hayns. Crise financière toujours, ce matin une foule de petits porteurs ruinés a violemment attaqué la bourse de Francfort. Après les affrontements devant Wall Street et Kabuto Cho, le bilan des émeutes d’actionnaires s’élève à plus de 7.000 morts. Les bourses ont immédiatement réagi à ces mouvements de violence et ont toutes dévissé. L’Euronext a chuté de 12 points tandis que le Dow Jones atteignait son cours le plus bas depuis sa création. Toutes les valeurs accusent donc une nouvelle journée de baisse… Toutes à l’exception d’une seule : le HSE. Le Human Stock Exchange. Rien ne semble pouvoir affecter les Red Eyes, ces yeux rouges, hommes et femmes qui ont accepté de se faire coter en bourse, et dont les yeux rougis indiquent les longues journées de travail, ou le temps passé à scruter leur cote ! Alors, la cotation humaine, miracle économique ou simple avantage conjoncturel ? Pour répondre à ces questions, le journaliste reçoit Simon Sax. Il lui pose la question : l’économie mondiale est au bord du gouffre, les capitaux du monde entier fuient les marchés financiers traditionnels pour investir sur le Human Stock Exchange où la foule de candidats à la cotation ne désemplit pas. Comment Sax explique-t-il ça ? Le responsable de l’entreprise HSE répond sans ironie : l’homme est une valeur refuge, leurs résultats le prouvent.



Le lendemain, Félix Fox commence sa journée comme à son habitude. Il prend les transports en commun, bien pleins. Il arrive au péage urbain qui permet d’accéder au quartier abritant les bureaux où il travaille : les tarifs ont encore augmenté et plus c’est cher, plus il faut attendre. Il parvient enfin au siège social de Zelig, un fabriquant de voitures de luxe. Il se rue sur l’ascenseur qui est déjà plein. Facétieux, il tire sa collègue Krista Cains de la cabine et y prend sa place, à sa grande surprise. Il arrive dans la grande salle des vestiaires et se change pour revêtir son costume-cravate, comme tous les autres vendeurs hommes. Une collègue arrive avec ses deux enfants : son ex-mari ne pouvait pas les prendre aujourd’hui, mais il lui a racheté sa garde, une proposition qu’elle ne pouvait pas refuser sur le plan économique. Elle se change à son tour pour revêtir le tailleur de rigueur pour les femmes. Le responsable du service des ventes les informe de l’objectif du jour. Jour de lancement ! Un grand bonheur pour eux… Une guerre perdue d’avance pour leurs concurrents. Les arcs ont gagné Azincourt, les chars 14-18, la bombe la seconde guerre mondiale… La nouvelle Zelig 500 va leur assurer la victoire absolue sur le segment des berlines haut de gamme.


Le point de départ s’inscrit clairement dans le registre de l’anticipation : un futur proche non précisé, une dégradation des conditions économiques et environnementales, un système capitaliste généralisé plus présent que jamais dans tous les domaines d’activité. Au cours de ce premier tome, les informations indiquent que la police a commencé à réaliser des opérations rémunérées pour le compte d’entreprises privées afin de financer leur fonctionnement. Pire encore ! La fin d’une époque, le dernier établissement hospitalier public vient de fermer ses portes. Souffrant déjà d’une faible rentabilité, les comptes ont été définitivement plombés par la perte du fonds de fonctionnement placé en bons du trésor chinois. Des détails viennent rappeler de temps à autre la réalité de la misère sociale : des individus peu amènes qui zonent, des quartiers avec des immeubles en piteux état. Le dessinateur œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un tait de contour très fin, très peu d’aplats de noir sauf pour les coiffures et les vestes de costume. Des dessins à l’apparence peu inventive qui effectuent bien leur tâche : montrer l’environnement quotidien des personnages, les différences d’un quartier d’un autre, ce qui permet au lecteur d’en déduire le niveau de vie afférent, de constater où les entreprises investissent, plutôt pour leur prestige que pour leurs salariés. Il peut ainsi constater de visu la différence d’urbanisme entre l’immeuble où habitent Félix Fox et sa compagne Rachel, et la zone résidentielle où logent Jonas Miller, frère de Rachel, coté 200 au HSE et son épouse.



Pour présenter les caractéristiques de cette anticipation, le scénariste se sert des informations, et des discussions entre les personnages. Le premier dispositif permet d’exposer la situation globale, le second d’expliquer tout naturellement les principes du Human Stock Exchange puisque le personnage principal prend la décision d’y présenter sa candidature et qu’il fait figure de candide. La manière de dessiner les personnages fait parfois penser à celle de Piotr Kowalski, des traits encrés traits fins, une capacité à créer un visage différencié pour chaque personnage, sans éléments caricatural, des visages expressifs, des postures adultes. Le lecteur peut bien voir la jeunesse de Félix Fox, et l’âge qui marque le visage de Simon Sax, mais aussi ses postures plus posées et plus assurées. Il sait montrer les différents prospects appelés par les vendeurs pour leur fourguer une berline Zellig 500, à chaque fois avec un environnement particulier qui donne des informations sur ces clients potentiels. Même s’il peut avoir des réserves sur les dessins en feuilletant ou au départ avec les premières pages, elles sont bien vite levées par la qualité de la narration visuelle, le naturel avec lequel les cases communiquent de nombreux éléments de l’histoire. Les environnements : la scène d’émeute devant la bourse, les transports en commun, les vestiaires de Zelig, les bureaux sans cloison avec les employés alignés en rangée sans aucune intimité, la zone résidentielle Baudelaire (Luxe, calme et volupté), l’appartement de Rachel & Félix, l’immense bureau dans une pièce monumentale de Simon Sax, le parking des employés avec les différents modèles de voiture, la salle de réunion des actionnaires disposée de manière à intimider la personne reçue, le nouvel appartement de Rachel & Félix beaucoup plus cossu. La mise en couleurs vient habiller chaque case en conservant, voire en améliorant sa lisibilité, et en apportant des indications de texture, le tout en restant dans un registre naturaliste.


Coter les individus en bourse en fonction de leur capacité à générer du chiffre d’affaires : ça n’existe pas déjà ? En progressant dans l’intrigue, le lecteur se rend compte qu’il s’agit d’une évidence. En fait, le scénariste ne s’est pas foulé : il ne fait que décrire le système capitaliste, la valeur de l’individu se mesure à ses aptitudes pour le commerce, la vente, à l’enrichissement de son entreprise, mais aussi à sa pérennité. Ah non, il semblerait qu’il reste encore des hôpitaux publics, que l’État ne se soit pas encore désengagé de toutes ses fonctions régaliennes : garantir la sécurité des citoyens, dire le droit, émettre de la monnaie, lever des impôts. Toutefois, ce que projette cette anticipation semble relever d’une réalité bien concrète : consacrer sa vie, ou au moins la majorité de sa vie, au travail pour produire de la richesse économique, avec le capital donné par l’éducation, ses parents. Ici, afin de pouvoir se lancer dans les affaires, les individus les plus prometteurs peuvent donc bénéficier d’une capitalisation, sous réserve de se soumettre à un conseil d’administration composé des actionnaires ayant investi en lui, de rapporter des dividendes, et de croître économiquement.



Ce dernier point constitue un élément essentiel de cette anticipation. Félix Fox acquiert une conscience aigüe que ces capacités professionnelles vont surtout servir à enrichir son entreprise, et par voie de conséquence ses actionnaires, et à faire bien voir son supérieur hiérarchique. Il comprend qu’il ne pourra bénéficier que de bonus, comme bonbons récompense sans aucune mesure par rapport à l’argent qu’il fait rentrer. Il apprend qu’il existe une alternative : non pas devenir un indépendant pour créer sa propre entreprise, mais valoriser ses compétences en devenant coté en bourse. Les pages montrent alors un jeune homme bien décidé à accéder à une vie meilleure, s’investissant dans les actions qui lui permettront d’accéder à ce statut en répondant aux critères requis, à commencer par la santé. Il s’agit pour lui d’être reconnu à sa juste valeur, de ne plus être exploité comme n’importe quel autre collègue commercial. Il n’est pas mu par une recherche du profit à tout prix, mais par une question de fierté et d’offrir mieux à sa compagne. D’une certaine manière, ses motivations correspondent à un idéal, à un besoin de reconnaissance personnelle, mais aussi d’estime de soi. Il ne prend que progressivement conscience de ce que signifie de devoir rendre des comptes à des actionnaires, d’être un centre de profit également pour l’entreprise HSE qui fournit le dispositif pour être coté en bourse, et pour être coté, c’est-à-dire évalué sur de nombreux paramètres, et que ces bilans sanguins, vasculaires et caloriques soient publics, mais aussi la qualité de ses relations interpersonnelles, qui il fréquente, s’il s’agit d’autres individus coté HSE ou non, etc.


Un récit d’anticipation qui commence de manière assez générique, dégradations écologiques, sociales et économiques, une vision du capitalisme classique, une idée qui semble très basique : coter un employé en bourse. Dans un premier temps, les dessins apparaissent eux aussi basiques, presque ternes et impersonnels. Rapidement, le lecteur voit que les différents environnements de ce futur proche présentent une réelle consistance, que les personnages lui deviennent immédiatement familiers : sous des dehors banals, la narration visuelle apporte de nombreux éléments de l’histoire, donne corps à cette réalité, à ces individus, à leur vie. Dans le même temps, le lecteur est saisi par l’évidence et la pertinence aveuglante de cette image de coter la valeur d’un individu. C’est déjà ce qu’il peut ressentir en tant que citoyen d’une économie de marché, ce qu’il peut craindre de l’évolution de la société. Le scénariste sait mettre à l’œuvre l’unique raison d’être du capitalisme : créer de la valeur, générer des richesses, peu importe à quel prix pour l’environnement ou pour l’individu, toujours plus, peu importe les moyens. Glaçant.



vendredi 4 novembre 2022

Thérapie de groupe T03 La tristesse durera toujours

Ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin.


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe - Tome 2 - Ce qui se conçoit bien (2021). C’est le dernier de la trilogie, et il vaut mieux avoir commencé par le premier, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 54 planches et la première édition date de 2022.


Résumé des épisodes précédents. Jean-Eudes Cageot-Goujon était autrefois connu sous le pseudonyme de Manu Larcenet. Star de la BD, il était alors au sommet du monde. Il s’en souvient comme si c’était hier… Quand le monde allait mal, il lisait ses BD et hop ! C’était reparti pour un tour. Il était comme un phare dans la tempête. Tout ce que la civilisation comptait de sommités politiques, artistiques, scientifiques et philosophiques venait lui demander conseil. Il leur disait : La réponse est en toi. Cherche et tu trouveras. Ça n’a aucun sens mais quand on le dit avec un air mystérieux du type qui a roulé sa bosse, ça passe crème. Ce n’est pas pour se la péter, mais si le monde est dans l’état où il est aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui. De rien. Mais tout ça, c’était avant. Aujourd’hui quand le monde va mal, il se débrouille tout seul, avec sa tempête. Il ne brille plus. Plus l’envie. Plus le courage. Le burn-out. Il est fini. L’étoile qui danse, indispensable à l’entreprise créatrice, avait désertée la voie lactée de son intellect. Il a donc dû se retirer dans un établissement spécialisé pour les personnes en désaccord profond avec la réalité. 



Ach Paris ! Jean-Eudes Cageot de Goujon est de retour dans la capitale pour participer à une émission de télévision où il est l’unique invité de Jean-Jacques le présentateur. Celui-ci l’interroge : après sa longue absence, le bruit court que le bédéiste travaille sur un nouveau projet. Les Français veulent savoir. Larcenet répond : c’est un projet dont l’idée lui est venu après son séjour en psych… vacances. À cette occasion, il a compris que sa vie de star de la bédé n’était qu’une vaste blague et que le temps était venu pour lui de s’investir dans quelque chose de plus productif. La contemplation. Jean-Jacques suppose que l’auteur va faire une bédé de son intention d’entrer dans un musée pour y contempler les chefs d’œuvre des authentiques génies. Larcenet le détrompe : il ne va faire ni bédé, ni film, ni exposition rétrospective, ni spectacle de stand-up, ni podcast : il ne va rien faire, juste s’adonner à la contemplation. C’est conceptuel. Le lendemain le journal titre : Manu Larcenet est toujours aussi fini. Il rentre chez lui et annonce son projet à sa famille qui est dans le canapé, sa femme avec son ordinateur portable sur les genoux qui lui demande s’il a ramené le pain, sa fille en train de surfer sur les réseaux, et son fils également. Il va dans sa chambre et prépare son sac, essentiellement avec des barres chocolatées au beurre de cacahuète, et des médicaments pour la digestion. Son fils Pepito entre et lui demande quelle est cette nouvelle lubie.


Si des fois que le lecteur avait un petit trou de mémoire, ou lu beaucoup d’autres choses entre ce tome et le précédent, l’auteur lui rafraîchit la mémoire d’entrée de jeu avec un gag en une case, placé avant la page de titre. Jean-Jacques et Bruno, tous les deux en costume-cravate, papotent l’un demandant à l’autre si c’est vrai qu’il démissionne. L’autre répondant qu’il est un homme de challenges et qu’il s’ennuie ici : du coup, il a décidé de rejoindre l’état islamique. Humour corrosif et forme très particulière : deux silhouettes sans visage, sans arrière-plan. Par la suite, le lecteur retrouve des échappées dans des esthétiques visuelles différentes du ton général de cette bande dessinée : la planche de résumé montre les personnages de profil dans des tenues de l’Égypte antique, avec des décorations évoquant des hauts reliefs et des hiéroglyphes, en page 9 se trouvent des facsimilés de tableaux d’époque différente. Par la suite, l’artiste réalise un magnifique mandala tibétain en page 13, quatre pages en noir & blanc en mode manga évoquant Katsuhiro Ōtomo. La page 28 évoque une publicité ou une bande dessinée à visée éducative des années 1950. Les dessins de la planche 40 appartiennent au registre de l’autodérision : des croquis pris sur le vif s’apparentant à des gribouillis pour indiquer que le dessinateur est incapable de faire un croquis rapide pour saisir le moment. Pages 42 à 44, Larcenet réalise des illustrations à l’encre avec des formes intriquées, comme une composition élaborée au fil des impulsions de son inconscient. Planche 48, les paysages sont représentés en s’inspirant de la technique de Vincent van Gogh (1853-1890). La page suivante a été réalisée comme celle d’un livre d’heure, avec des enluminures sophistiquées. Le lecteur en a pour son argent : l’auteur se montre généreux, inventif, éclectique, très exigeant envers lui-même pour montrer le bouillonnement créatif de son esprit.



L’horizon d’attente du lecteur relève du paradoxe : à la fois très élevé (la suite de la quête de l’idée du siècle, l’évolution de la dépression, les réflexions sur la valeur d’une bédé au regard des chefs d’œuvre de la peinture), à la fois il est prêt à prendre ce qui vient tellement il accorde une pleine et entière confiance à l’auteur. Il découvre bien la suite de la quête de Jean-Eudes Cageot-Goujon : la décision de se consacrer à la contemplation du monde, puis un retour à la bédé passant par le constat de son obsolescence, comparé à la jeune génération, et ses tentatives de s’essayer à d’autres registres de cet art. Cette quête pour retrouver son étoile qui danse aboutit bien à une résolution de l’intrigue. Tout du long, l’auteur fait preuve d’une autodérision, sans tomber dans l’apitoiement, appliquant la maxime qui veut que l’humour soit la politesse du désespoir. Le ton s’avère d’ailleurs plutôt positif, voire optimiste, puisque cette dernière partie aboutit à un renouvellement de la motivation de l’auteur. Jean-Eudes reste l’avatar de Larcenet : un individu en surpoids ayant abandonné le sport depuis longtemps, peu impliqué dans la vie de sa famille, n’accordant que le strict minimum d’attention à ses enfants (avec quand même un peu culpabilité, ce qui l’amène à cette réflexion : Qu’est-ce que c’est fatiguant d’être un père médiocre !), faisant passer son art avant tout et faisant le nécessaire pour le promouvoir car il souhaite retrouver le statut social qui fut le sien lorsqu’il était célèbre.


La première page propose un résumé des deux tomes précédents dans une forme originale, avec une densité d’informations qui ne génère ni une sensation de lourdeur, ni une impression pénible, grâce à des visuels inventifs, et une exagération humoristique à la fois dans les situations, à la fois dans l’expression des émotions ou des sentiments. Impossible de ne pas sourire en voyant la caricature de Jean-Eudes sur la barque de Ra, ou Anubis en train de déposer des gouttes d’un médicament à l’aide d’un compte-goutte dans la bouche de Jean-Eudes qui est embaumé. La séquence suivante se compose de deux pages : essentiellement un plan fixe sur le présentateur Jean-Jacques et Jean-Eudes en train de discuter sur un plateau télé, derrière un bureau. L’exagération des expressions de visage fonctionne à plein pour montrer la suffisance de Jean-Eudes, sa candeur, son assurance, son étonnement, son énervement. L’auteur ne se contente pas de l’humour se dégageant des personnages : le dialogue s’avère savoureux, exprimant bien la personnalité de Jean-Eudes, et la retenue du présentateur Jean-Jacques dans ses questions et observations, ainsi que sa détresse quand il ne comprend pas ce que veut dire son invité et qu’il ne sait pas comment relancer. En plus, Larcenet s’amuse bien avec les messages qui apparaissent sur le petit bandeau en bas de case, comme s’il défilait en bas de l’écran télé. Page 9, l’artiste réalise des facsimilés de tableaux célèbres avec des petits détournements dont il a le secret. Le lecteur se rend compte par la suite que celui au milieu (un visage d’homme à la bouche édentée) va évoluer vers une représentation en peinture de celui de Jean-Eudes.



Ainsi chaque séquence s’avère visuellement très riche, servant de support à la narration, et lui apportant des informations supplémentaires. Lors du premier plateau télé, le lecteur peut se dire que le dessinateur ne se fatigue pas trop : juste représenter les personnages en plan fixe. Mais par la suite, il se rend compte que même cette mise en scène statique un peu pauvre car sans arrière-plan apporte de nombreuses informations supplémentaires par rapport au dialogue. Il y a bien sûr les mimiques des interlocuteurs qui viennent indiquer le ton avec lequel ils prononcent leurs phrases, mais aussi l’éventuel décalage avec leurs propos, et la différence de comportement entre eux. C’est flagrant quand Jean-Eudes s’invite sur le même plateau et que se trouvent déjà deux autres bédéistes : Emma Gloogloo (ces femmes qui en ont), et un bédéiste Alexis Duterrier (Des nourrissons et des hommes). Les dessins en racontent beaucoup sur chaque invité, sur le présentateur, avec une qualité de caricaturiste patente. Au-delà des séquences dessinées à la manière de…, l’artiste intègre toute forme d’information visuelle appropriée : une sorte de tatouage de papillon à la gloire de Paris, des fausses coupures de journaux, une représentation naïve d’un tigre en mode hindou, un autre gag avec des silhouettes simplifiées, de magnifiques camaïeux orangés pour une séquence automnale, une représentation schématique de l’hélice d’ADN, un détournement de la Cène (1495-1498) de Léonard de Vinci (1452-1519), avec des auteurs de bédé en lieu et place des apôtres, de fausses affiches d’hommes de foire, un schéma anatomique du cœur, etc. Il met à profit les possibilités du dessin pour servir son propos.


Une fois ce dernier tome refermé, le lecteur reste abasourdi par la richesse de cette œuvre, et l’élégance de sa narration. Manu Larcenet a réalisé à la fois une bédé comique très drôle, une forme de journal intime évoquant ses doutes de créateur, ses accès de déprime, voire de dépression, un credo évoquant ses aspirations (créer un chef d’œuvre) et sa conscience de se mesurer au génie et à la postérité des grands peintres classiques dont la postérité se mesure en siècles. Sa narration visuelle foisonne de trouvailles, d’éléments comiques, de diversité, dans un élan vital communicatif, malgré ses angoisses existentielles. Merveilleux.



jeudi 3 novembre 2022

#LesMémés T01 Chroniques des âges farouches

Vieillir, c’est balayer chaque jour un peu de soi-même.


Ce tome constitue une anthologie de soixante-cinq gags ayant pour personnages principaux trois mémés : Huguette, Lucette, Paulette, seules ou ensemble. Il est paru pour la première fois en 2021. Chaque gag a été réalisé par Sylvain Frécon, pour l’histoire, les dessins et la mise en couleurs. Cet artiste a illustré la bande dessinée adaptée du dessin animé Oggy et les Cafards, ainsi que la série Les Barbares chez Hugo.


MeToo 1 : Lucette et Huguette papotent devant un mur sur lequel s’étale le slogan : À mort le patriarcat. Huguette demande à Lucette si elle a remarqué tous ces mecs qui flippent devant MeToo. On se croirait en 81. L’arrivée des socialos au pouvoir ! La grande panique ! La peur des chars russes sur les champs Élysées ! Les bourgeois qui planquent leur fric. À l’heure qu’il est, elle est sûre qu’il y en a qui sont déjà partis planquer leurs couilles en Suisse. Fond dépressif : Huguette et Paulette sont en train de prendre un ballon sur le zinc. La première sent son fond dépressif qui remonte. La seconde lui prodigue des conseils : laisser tranquillement le fond dépressif remonter jusqu’à ce qu’il ressorte, et là le choper et lui tordre le cou. Mais attention, le fond dépressif est malin et très méfiant. Du coup, deuxième technique : l’empêcher de remonter en le repoussant encore plus vers le bas. En lui balançant des trucs sur la gueule, tout ce qui lui passe sous la main. De la nourriture par exemple. Ou aussi le noyer avec des bières. À un souhait de bonne année de Paulette, Huguette répond qu’elle y va un petit vite en besogne : on va déjà essayer de finir la journée. Petit Oiseau 1 : Lucette montre un petit oiseau sur une branche dénudée, à Huguette, comme il chante joliment. Si ça trouve, il n’est peut-être pas en train de chanter, mais en train de discuter avec un copain. Et peut-être qu’ils parlent d’elles et qu’ils en disent du mal.



Laisser une trace : dehors sur le trottoir, Huguette a détecté une trace de caddie. Elle l’examine et fait remarquer à Lucette que la trace permet de déduire que la roue gauche a pris une légère ondulation, vraisemblablement le roulement à billes fatigué. Elle comprend qu’il s’agit du caddie de Mme Bouglion : il faut aller l’avertir de toute urgence. Dimanche pluvieux : Huguette joue à un jeu vidéo de type Tir en vue subjective. Le téléphone sonne : elle maugrée contre l’importun qui l’interrompt dans sa partie et décroche. En réponse à une question, elle indique que par ce dimanche pluvieux elle est en train d’écouter un quatuor de Brahms, en relisant les mémoires du Général, et elle s’enquiert de l’occupation de son interlocutrice. Turbo Quatro Deluxe : assises sur un banc, Huguette et Lucette voient passer une autre dame âgée avec un caddie flambant neuf. Elles en commentent chacune des options. Psy : Huguette est allongée sur le divan de sa psy et cette dernière lui demande ce qu’elle transporte dans son caddie, car il a l’air toujours vide. Caddie : Huguette annonce à son époux qu’elle sort faire des courses, et elle laisse son caddie dans l’entrée de l’appartement, contre le mur. Quelques instants plus tard, elle revient le chercher, mais il n’est plus dans l’entrée.


Ces gags ont été initialement publiés dans le magazine Fluide Glacial, connu pour son humour libéré et décalé, parfois potache, et souvent politiquement incorrect. La couverture montre une vieille femme courbée par l’âge, tirant son caddie, représentée de manière caricaturale, rien de très excitant d’un point de vue visuel. Le titre renvoie évidemment au personnage de Rahan, de Roger Lécureux & André Chéret, dont le sous-titre était Le fils des âges farouches. La page deux présente les trois principales protagonistes en un unique dessin et juste leur nom écrit au-dessus avec une flèche pointant vers chacune : Huguette très tassée et son caddie, Lucette plus grande avec un chapeau, et Paulette tenant également un caddie avec une chevelure coiffée dans un haut chignon. Le lecteur relève de suite les caractéristiques du dessin : des morphologies exagérées avec un tronc en forme de poire, et des nez allongés dans le genre école Gros Nez, mais avec des formes bizarres. Effectivement Huguette et Paulette ont un bassin aussi large que la hauteur de leur corps. Il est également visible que leur poitrine tombe jusqu’au niveau de leur nombril. Il ne s’agit en aucun cas de grands-mères bien conservées, encore très actives, avec une silhouette sportive. L’exagération produit un effet comique, sans être moqueuse ou railleuse. Les traits de contour sont fins, assez assurés, donnant une impression de dessin d’humour, sans volonté de faire joli, sans peaufinage des contours.



La majeure partie des gags occupe une page chacun, avec douze pages qui en contiennent exceptionnellement deux. La majorité est racontée en plusieurs cases, l’artiste ayant opté pour ne pas en détourer les bordures, et leur donner des formes arrondies. Huit gags prennent la forme d’un dessin en pleine page. Le dernier gag est le seul à être raconté en deux pages. La majeure partie des gags fonctionne sur une discussion, ou des remarques proférées à haute voix par Huguette ou par une des deux autres mémés. Le dessinateur a l’art et la manière d’installer un environnement, soit en quelques traits, soit de manière détaillée, avec un rappel uniquement par camaïeu en fond dans les cases suivantes, soit en le représentant tout du long de la séquence. Ainsi dans le premier gag, il a réalisé quatre cases de la largeur de la page, et le mur est représenté avec son slogan dans les quatre, ainsi que l’établissement de coiffure en arrière-plan, l’arbre sur le trottoir et la voiture garée. Dans le gag suivant, il a uniquement représenté le zinc en premier plan des neuf cases. Dans un autre, il n’y a que l’arbre tout nu sans feuille dans les sept cases. Par contraste, dans le neuvième gag intitulé Caddie, chaque endroit est représenté dans les dix cases, pour situer où se trouve Huguette : dans l’entrée, dans l’escalier, dans la rue, dans sa chambre à coucher, dans un troquet.


L’artiste a donc conçu chacune des trois mémés de façon à être immédiatement identifiable, même si dans ces gags, elles ne font pas preuve d’une personnalité ou d’un caractère très différencié. Elles sont souvent en train de parler, installées de manière statique, ce qui correspond bien à un comportement de leur âge. Dans un gag, Huguette précise que sa vie compte déjà 34.632 épisodes, soit 96 ans. Il leur arrive de se livrer à une activité : le plus souvent papoter, mais aussi tirer leur caddie, promener leur chien, faire la queue, visiter une exposition d’art contemporain, faire le ménage, se recueillir au cimetière, etc. De ce fait, ces occupations apportent une variété visuelle, parfois surprenante, par exemple quand Huguette jour à une jeu vidéo, ou quand elle regarde une affiche d’un film de Rambo avec Lucette, ou encore un chantier de démolition. À une demi-douzaine de reprises, le gag est de nature visuelle.



En termes d’humour, l’auteur s’appuie régulièrement sur des éléments de société : le mouvement MeToo, les jeux vidéo, le luxe, la série Game of Thrones, l’état du monde, le confinement, les réseaux sociaux, l’art de Ron Mueck (mais appliqué à un caddie plutôt qu’à des corps géants), la mort de Michel Serres (1930-2019), l’absurdité du monde, la théorie du complot, les Black Blocks, l’obsolescence programmée, la surconsommation (avec cette observation définitive : quand on est mort, on ne consomme plus), le réchauffement climatique et l’usage du ventilateur, la théorie du grand remplacement, etc. Certains gags sont très classiques, comme celui sur la poussière : faire le ménage tout en pensant qu’après sa mort on retournera à l’état de poussière, et donc qu’on balaye un peu de soi-même. Certains jouent sur le physique : Huguette choisissant de ne pas se raser la moustache car ça lui donne un air Glam Rock, ou androgyne, ou encore ce gag sur la canicule où elle est nue dans son appartement. D’autres apportent une perspective différente en intégrant l’échéance de la fin de vie. Quelle disposition prendre sur Facebook en cas de décès : une question très pertinente en ce qui concerne le compte d’Huguette. Le décès de Johnny Halliday : Huguette indique que son objectif, est surtout de survivre à Michel Drucker.


En découvrant ces trois mémés, le lecteur peut penser un instant à l’irascible Carmen Cru de Jean-Marc Lelong (1949-2004). Toutefois, elles sont trois et elles font preuve d’un sens de l’humour que ne possède pas Carmen Cru. Sylvain Frécon se montre tout aussi transgressif que Lelong, à sa manière tout aussi subversive. L’humour fonctionne souvent sur le principe que ces femmes se savent proches de la tombe. Du coup, la mort fait sentir sa présence en filigrane, comme inéluctable et naturelle. Il y a bien sûr la déchéance physique : elle est visible dans la représentation visuelle avec ces silhouettes qui ont perdu contre la gravité, que ce soit l’affaissement de la poitrine ou le tassement de la colonne, même s’il n’est pas question des traitements médicamenteux, ou de leur état de santé. Fidèle à l’esprit Fluide Glacial, cela donne lieu à un ou deux gags très bien sentis sur la constipation. Dans le gag Stratégie, Paulette expose un de ses principes de vie : se fatiguer au minimum pour durer un maximum, une philosophie de vie à l’opposé d’espérer mourir avant d’être vieux, ou du slogan Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre. Le lecteur côtoie ainsi des êtres humains qui ont accepté le fait qu’ils vont mourir dans un proche avenir, peut-être quelques jours, et qui continuent de lutter tout en ayant également accepter leur affaiblissement physique, des capacités diminuées, au lieu de simplement s’y résigner.


Une nouvelle série de gags en une page, sur la base de personnages peu séduisants : des vieilles mémés décaties. Le lecteur découvre des dessins avec une bonne dose de caricature pour les personnages, une variété visuelle enrichissante, des situations et des environnements diversifiés. Dans un premier temps, il sourit à l’humour fonctionnant sur les remarques pleine de bon sens ou acerbes de Huguette, Lucette et Paulette, ainsi que les références culturelles. Rapidement, il ressent le décalage de point de vue qu’apporte leur âge avancé et la proximité de la mort, ainsi que l’absence de critique de l’auteur vis-à-vis de ses personnages. Sans méchanceté aucune, il met en scène des êtres humains qui ont le courage d’accepter que leur vie arrive bientôt à son terme, de vivre consciemment chaque instant avec le couperet de l’obsolescence programmée à l’esprit, une façon de penser particulièrement transgressive dans une société où tout est fait pour masquer la mort, pour la tenir éloignée de l’esprit de chacun.



mercredi 2 novembre 2022

Popeye - Un homme à la mer

Les gens comme nous, ça trime ou ça crève. Quand ça crève pas en trimant…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui met en scène le personnage de Popeye, créé en 1919, par Elzie Crisler Segar (1894-1938), et qui est tombé dans le domaine public européen depuis le premier janvier 2009. Sa première publication date de 2019, et compte cent deux pages de bande dessinée. Il a été écrit par Antoine Ozanam, dessiné et mis en couleurs par Marcello Lelis.


Sur une mer d’huile, un petit bateau à cheminée est à l’arrêt, avec un filet de pêche à la traîne. Popeye ramène ses filets et constate qu’il n’y a qu’un seul poisson. Il décide que c’est fini pour aujourd’hui et qu’il peut rentrer. Il relâche le poisson à la mer et il met les machines en marche. Il rallie le port sans problème, avec quelques vagues. Il amarre son rafiot et il en descend. Il se fait interpeller par un groupe de trois marins qui raillent le fait qu’il rentre bredouille. Le ton monte et ils sont prêts à en venir aux mains quand la voix de Bosco, un autre marin, se fait entendre. Il a haussé le ton pour indiquer aux policiers qu’ils n’ont pas le droit de faire ça : ils sont en train de mettre des scellés sur son bateau parce que ça fait six mois qu’il ne paye plus ses traites. Maturin quitte ceux contre qui il s’apprêtait à se battre, pour rejoindre son ami, le soutenir dans son épreuve, et lui éviter d’aggraver son cas. Maturin offre un coup à Bosco qui l’accompagne au troquet Rough House. Chemin faisant, Bosco lui avoue qu’il ne sait pas comment il va annoncer ça à sa femme Myrtille et à son fils Junior.



Arrivé au troquet, Maturin et Bosco s’installent à une table et le premier accepte d’offrir une bière à Wimpy qui vient s’installer avec eux. Il accepte même de leur payer à manger. Wimpy se lève pour aller passer commande auprès d’Olive Oyl la tenancière. Il écarte de son chemin Castor Oyl, le frère d’Olive, un homme de petite taille. Sa sœur le fait passer derrière le comptoir avant qu’il ne se lance dans une bagarre avec Wimpy. Elle lui demande ce qu’il est venu faire ici : Castor est venu pour lui emprunter de l’argent. Elle lui hurle dessus de déguerpir. À la fermeture, Maturin raccompagne Bosco chez lui. Ils sont accueillis par Myrtille et il lui demande de se montrer gentille avec son mari car les huissiers lui ont pris son bateau. Après avoir déposé un baiser sur le front de son ami déjà endormi, il va se mettre au calme à l’extrémité d’un ponton. Quelques instants plus tard, il entend le bruit d’une agression et il intervient. Il se bat contre les voyous qui s’en prenaient à Olive pour la dépouiller de la recette de la journée. Il prend quelques coups, mais les agresseurs le trouvent trop coriace et ils mettent les bouts. Olive le remercie, puis se tourne vers Ham qui vient d’arriver sur les lieux, et Maturin en profite pour s’éclipser discrètement. Il rentre chez lui : une maison en planches au bord de la plage. Il ouvre le placard et en sort une boîte de conserves contenant des épinards : son dîner du soir comme souvent, car il n’a pas péché de poisson aujourd’hui. Le lendemain il est tiré de son sommeil par le soleil qui passe par la fenêtre et il découvre qu’Olive est dans sa chambre.


Le personnage de Popeye est apparu pour la première fois en 1929, dans le comic-strip créé en 1919, et réalisé par Elzie Crisler Segar (1894-1938). Par la suite il a été adapté à plusieurs reprises en dessin animé : une première série de 1933 à 1957, une deuxième de 1960 à 1962, une troisième de 1978 à 1987, et plus récemment un film en 1980 : une comédie musicale réalisée par Robert Altman, et écrite par Jules Feiffer. Grâce au passage du personnage dans le domaine public, les auteurs peuvent maintenant s’en servir en toute liberté. En entamant sa lecture, le lecteur ne trouve pas de repère sur le moment où se déroule cette histoire par rapport à ce qu’il peut savoir de Popeye. Pour que le récit prenne toute sa saveur, il vaut mieux qu’il en dispose d’une connaissance superficielle : un marin, une amoureuse, un goût immodéré pour les épinards dont l’ingestion est sensée lui donner de la force, et quelques potes, sans oublier un grand costaud qui entretient une solide inimitié à son égard. Avec ces quelques grands traits en tête, il peut jouir de la dimension du ludique de l’histoire, en repérant les éléments identiques et les éléments qui diffèrent, même s’il ne s’agit pas de l’intérêt principal de la lecture.



La couverture montre un étrange rafiot : des éléments très concrets et réalistes comme les bouées accrochées au bastingage et servant à amortir le choc lors de la mise à quai, l’étroite cabine de pilotage, la couleur rouge de la coque, ainsi que des éléments plus imaginaires comme le gouvernail en proue ou les cheminées démesurées par rapport au moteur de ce rafiot, le tout formant une vision plus onirique et poétique que réaliste et plausible. La première planche montre ce même bateau sur une mer étale, avec une cheminée principale peut-être encore plus imposante, d’une hauteur deux fois plus importante que celle de la cabine. Le gouvernail n’est pas présent à la proue. Les mailles du filet semblent manquer de texture, ni cordage, ni matière plastique. Le nom est griffonné en tout petit sur la coque 4 Cigare, une référence au nom du créateur de Popeye (for Segar). L’artiste détoure les formes d’un fin trait crayonné, pas toujours régulier, voire tremblotant. Il ajoute des éléments à l’intérieur des formes avec le même trait très fin, apparaissant parfois comme griffonné. Les silhouettes des personnages sont détourées de la même manière et présentent des exagérations morphologiques comme l’énorme mâchoire de Maturin et ses yeux plissés au point de ne voir ni leur blanc, ni leur iris, où le corps filiforme d’Olive, celui de Bosco qui évoque un nain de jardin, etc. Il se dégage de ces dessins éthérés une sensation un peu diaphane, surtout quand l’artiste décide de s’affranchir de dessiner l’arrière-plan pendant toute une page, voire toute une séquence.


Pour autant, le récit ne se déroule pas dans une ambiance cotonneuse déconnectée d’éléments concrets. Comme sur la couverture, Lelis prend le temps de représenter des lieux et des accessoires aussi concrets que possibles. Par exemple, la roue du gouvernail se trouve dans la cabine du bateau de Maturin ce que le lecteur peut voir en page quatre, avec à côté une boussole de navigation, des cadrans de contrôle. L’arrivée au port se fait avec un dessin en plongée depuis le ciel montrant un porte-conteneur, les pilotines et les bateaux pilote servant au lamanage, les grues de déchargement et les bâtiments de la capitainerie. Dans la page suivante, le lecteur découvre en plus des chariots élévateurs, des pontons et des bittes d’amarrage, ainsi que des escaliers pour accéder au quai haut. Ces éléments ancrent les personnages dans des lieux concrets, avec des éléments très pragmatiques. Toujours dans cette séquence, un chat est juché sur une caisse de poissons, en train de les détailler pour choisir son festin. Le troquet Rough House est implanté en coin de rue, avec un rideau de fer tiré pour le magasin d’à côté. Ses tables et ses chaises sont de forme simple et endurante. Lorsqu’Olive se rend chez Maturin pour le remercier, le lecteur peut jeter un coup d’œil dans sa pièce principale où se trouve également son lit. Il regarde l’aménagement : les stores vénitiens qui ont connu des jours meilleurs, la couverture en patchwork, le canapé, les commodes, les tableaux accrochés au mur, le parquet en lattes de bois très large, le coin cuisine à l’américaine, le fauteuil et le tapis. Un peu plus tard, Maturin et Bosco vont travailler comme manutentionnaires sur le port : les images montrent les installations techniques de l’entrepôt qui les emploie. Plus tard, Bosco et Myrtille passent la journée dans une immense fête foraine, avec des attractions bien détaillées qui donnent envie.



Ce dosage entre éléments concrets et détaillés, et apparences vaporeuses maintient le lecteur dans l’incertitude quant à la nature du récit, entre drame léger et conte fantastique. Le pathos reste à un niveau très relatif, alors même que les personnages évoluent dans une situation sociale précaire. Le bateau de Maturin tombe en panne, celui de Bosco a été mis sous scellés et les voilà dans l’impossibilité de prendre la mer, et dans l’obligation de travailler à terre, pour un boulot d’une très forte pénibilité, et une paye très basse. Olive retrouve son copain en train d’embrasser une autre. Les relations entre Maturin et son père sont à l’antagonisme. Le frère d’Olive se raccroche à un espoir aussi fantaisiste qu’illusoire : une carte indiquant l’emplacement d’une épave de bateau dont les soutes contiendraient un trésor. Il n’y a pas de résolution miraculeuse, même s’il s’agit d’une histoire à chute. Ces individus doivent confronter leurs rêves et leurs aspirations, à la réalité et aux contraintes économiques, à leur faible valeur en tant que membre de l’écosystème professionnel. Le lecteur se sent plus ou moins touché par leur situation, en fonction de sa sensibilité. Il peut y voir une forme de métaphore avec d’autres métiers passion qui ne nourrissent par leur homme, ou leur femme, ou leur créateur et créatrice quand il s’agit d’auteurs de bande dessinée par exemple. La scène des deux dernières pages vient modifier la perspective du récit de manière significative, modifiant le dosage entre réalité et conte.


Popeye est tombé dans le domaine public et les auteurs peuvent maintenant l’interpréter comme ils le souhaitent, en proposer leur révision, en faire la métaphore de questions d’actualité. Le scénariste a choisi de raconter la vie quotidienne de Maturin au premier degré, dans une crise de l’industrie de la pèche, obligeant les indépendants à se tourner vers les grosses entreprises pour assurer un revenu permettant de vivre. La narration visuelle opte de naviguer entre réalisme concret et licence poétique propre aux contes. Le lecteur ressent bien la difficulté pour ces personnages de reconnaître la réalité de leurs perspectives professionnelles très limitées, de se résigner à abandonner leur vocation, le mode de vie qui contente leurs aspirations profondes. L’arrivée d’un nouveau personnage dans la conclusion vient modifier la perspective de cette situation, en ramenant une dose d’imaginaire dans leur vie.