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lundi 16 mars 2026

La Caverne du souvenir

Il y a trois unités immenses : l’espace, le temps, la vie. Car aucune d’entre elles n’a de commencement ni de fin.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985, avec une réédition en 2015 dans la collection Signé. Il a été réalisé par Andreas (Andreas Martens) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante pages de bande dessinée.


Prologue. Il n’y a pas de dieu, sinon la vie, Barddas. À la nuit tombée, une voiture d’un modèle du début du vingtième siècle, roule à vive allure, tous phares allumés. Le conducteur, Cythraul, rumine ses pensées : Un meurtre. Il se dit que c’est étrange, il devrait se sentir coupable, mais non, rien. Il est persuadé qu’il a eu raison de le faire. Pour le moment, il lui faut trouver un lit pour la nuit, la police ne pensera jamais à le chercher ici. Il revient à l’instant présent : il a détecté quelque chose devant lui. Les phares une femme à cheval, suivi par un autre cavalier barbu et plus âgé. La dame interpelle le conducteur, lui souhaitant le bonsoir et observant qu’il semble chercher quelque chose. Il explique qu’avec tout ce brouillard il s’est égaré et s’il pouvait trouver un gîte pour la nuit… Elle répond qu’il est presque au bord de la mer ici, un peu plus loin sur la route, il tombera sur une maison, les gens accepteront de le loger, elle en est sûr. Il l a remercie. L’autre cavalier note le drôle de paquet sur le siège passager ; le conducteur répond vivement que cela ne le regarde pas.



Cythraul continue sa route et pousse la porte de ladite maison, car les habitants l’ont laissé ouverte. À l’intérieur, la table est mise, le feu brûle dans l’âtre, et un couple avec un enfant tourne leur attention vers le voyageur. Ce dernier s’excuse s’il leur a fait peur, et explique qu’il s’est égaré. Le maître de céans explique leur effroi, car c’est la nuit de Samain. Son épouse invite Cythraul à s’assoir. Le mari reprend ses explications : C’est la nuit de Samain, on prépare à manger et on ouvre la porte d’entrée pour les morts qui reviennent cette nuit-là, et il invite leur hôte à donner son nom. L’invité répond : De Ville, Jean de Ville, et il leur demande s’ils auraient le journal du jour. Il se réjouit en son for intérieur de la réponse négative. Il leur demande qui étaient les trois personnes qu’il a rencontrées sur la route, drôle d’idée d’ailleurs de faire du cheval en pleine nuit. Le petit garçon lui demande ce qu’il a dans son paquet. La maîtresse de maison intervient lui demandant de laisser le monsieur manger en paix, et lui demande poliment ce qu’il est venu faire dans la région. Ce qui déclenche une réponse évasive : rien de spécial. Le mari reprend la parole : s’il veut visiter la côte, on se raconte une histoire qui pourrait l’intéresser. Cythraul ayant manifesté un minimum de curiosité, il commence : Il y a presque deux millénaires, paraît-il, vivait près d’ici un vieux druide infiniment riche… Après sa mort, on le conduisit à sa tombe au milieu de son trésor. Il fallut les habitants de tout un village pour porter or et pierres précieuses. Tout le monde avait les yeux bandés, afin que personne ne sache où furent enterrés le vieux sage et ses richesses. Seul, le prince Koadmoc’Han, le disciple le plus fidèle du druide, fut jugé capable de résister à toute tentation. Aussi le chargea-t-on de guider le long cortège vers la grotte que le druide lui-même avait choisie comme dernière demeure.


Étrange, bizarre, déconcertant, déstabilisant, pas très clair… Voilà les premières sensations sous lesquelles tombe le lecteur. Une histoire qui se situe visiblement dans le passé, celui des aventures du début du vingtième siècle, avec le modèle de la voiture, l’aménagement de la maison et son feu de cheminée, la tenue vestimentaire de Cythraul, le lieu de répétition des acteurs, cette cassette ouvragée, etc. Mais aussi cette remarque incompréhensible : les dessins montrent clairement que l’automobiliste croise deux cavaliers, et il parle de trois personnes à ses hôtes, pourquoi ? Rien dans le dialogue ne vient justifier ou expliquer cette incohérence, ou permettre de savoir qu’il pourrait s’agir d’un mensonge intentionnel. Et puis le mari se met à raconter l’histoire d’un vieux druide infiniment riche et de son enterrement, évoquant un trésor perdu et caché. D’ailleurs l’illustration de la page portant le titre (en planche huit) montre Cythraul à bord d’un canot sur une mer démontée devant une falaise, comme s’il s’agissait d’un récit d’aventures. Les deux cavaliers refont une apparition, semblant toujours provenir du moyen-âge. Et que faire de l’existence de ce monde intérieur, sous l’enveloppe terrestre ? D’une version aménagée de l’histoire de Baldr ? Ou encore de ces citations attribuées à Triade, sans explication sur la signification de ce mot ?



La narration visuelle apparaît tout aussi déroutante, surtout pour un lecteur n’ayant jamais lu une œuvre de cet artiste. La composition de l’illustration de couverture impressionne d’entrée de jeu : le tampon au motif celtique à demi effacé, la courbure et le gigantisme de la vague, la longueur de l’écharpe tendue par le vent, ainsi que les pans du manteau… Et en y regardant de plus près la longueur du nez du personnage. En effet en découvrant le visage de Cythraul, il est frappé par sa forme allongée de manière appuyée, la longueur exagérée de son nez très effilé, la dimension de ses sourcils, la taille trop grande de ses verres de lunettes. À bien y regarder, d’autres personnages présentent des caractéristiques de visage également appuyées : le long nez du druide, le menton en galoche de Baldr, la lèvre supérieure trop large de la druidesse, etc. Le lecteur peut ainsi relever d’autres formes d’accentuations graphiques qui sont la marque de fabrique de ce bédéaste : la voiture du voyageur entre véhicule authentique et vieux tacot, la brillance anormalement intense du feu dans l’âtre, la hauteur du mât pour un si petit esquif, la taille des onomatopées de bruit dans les cases de la planche onze, la longueur des cheveux filasses d’une sorcière, la grosseur du nez d’un druide, etc.


Rapidement, le lecteur découvre le jeu de l’artiste avec le découpage des planches. Cela commence dès la première : sept cases de la largeur de la page, dont deux très fines. Pendant les cinq planches suivantes, le découpage présente une forme plus classique : des cases rectangulaires disposées en bande, avec des tailles variées. Puis la planche sept se compose de deux bandes : la première compte sept cases très étroites, la second une unique case. Cette dernière semble constituée de plusieurs petites formes géométriques, triangles et trapèzes de dimension différente. Le lecteur se rend compte qu’il s’agit d’une unique illustration, une vue de dessus de la chambre d’un vieillard, les gouttières en blanc correspondant aux poutres qui bloquent ainsi la vue du lecteur de ces portions. Au fil des pages suivantes, les compositions comprennent à nouveau des cases de la largeur de la page, et aussi des cases de la hauteur de la page, des cases en insert sur une illustration plus grande, des cases avec un cadre pour bordure indiquant qu’il s’agit d’une scène du passé, et… arrive l’histoire de Baldr des planches vingt-quatre à vingt-huit. Un découpage différent par planche, avec des cases en biais, des cases concentriques, d’une grande maîtrise formelle, avec un plan de prises de vue adapté à ce formalisme. Une leçon de narration visuelle.



Peut-être chahuté par cette inventivité, totalement maîtrisée et dépourvue d’un tâtonnement expérimental, le lecteur prend conscience qu’il lui faut également accorder un peu d’attention à l’intrigue du fait de sa structure. Tout commence au début du vingtième siècle, dans ce qui semble être le temps présent du récit, avec ce voyageur qui a du mal à s’admettre qu’il est un meurtrier et qui cache la nature de l’objet qu’il transporte. Puis en planche cinq voici cette histoire d’enterrement d’un riche druide, et d’un trésor caché. La septième planche qui semble déconnectée également de l’intrigue principale avec un vieil homme sur son lit de mort. La découverte et l’exploration modeste d’un inframonde, au temps présent du récit.  L’évocation de la répétition d’une troupe de théâtre composé de trois comédiens évoquant une pièce consacrée à Baldr, fils d’Odin de Frigg. Les cinq pages racontant la légende de cet Æsir. Le lecteur sent bien qu’il y a un jeu de correspondances, et même d’identifications entre les personnages d’une époque à une autre, jouant entre une forme d’aventure réaliste pour ce meurtrier découvrant un monde fantastique, les deux cavaliers (ou trois ?), et même une mise en perspective plus profonde dans le passé, avec le conte sur les quatre druides leur attribut et leur cité (Morfesa & la pierre de Fal & la ville de Falias, Esras & la lance de Lug & Gorias, Uiscias & l’épée Nuasu & Finsias, Semias & le chaudron Sagsad & Murias), et une ouverture sur la mythologie nordique avec Baldr.


Le lecteur arrive à la dernière scène et celle-ci semble établir quelle est la réalité qui prévaut et dont découlent les autres. La dernière page est constituée d’une illustration en pleine planche, avec un cartouche en bas comportant une biographie recensant quatre ouvrages : Les traditions celtiques (R. Ambelain, 1977), Bretagne terre sacrée (S. le Scouëzec, 1977), The druids (S. Piggott, 1978), Celtic art (G. Bain, 1977). Cela donne une autre importance aux différentes citations attribuées à Triade qui rythment le récit. Pour exemple, En trois choses un homme ressemblera à un démon : En mettant des pièges sur la route, En craignant un petit enfant, En se plaisant au mal. Après s’être renseigné, il est possible que cette triade fasse référence aux Triades galloises, c’est-à-dire un recueil de fragments de culture galloise ancienne. Effectivement ces citations fonctionnent sur le chiffre trois : en trois choses un homme ressemblera à un démon, les trois principales propriétés de la connaissance (sensibilité, compréhension, activité), trois alternatives pour l’homme, trois unités immenses. Au travers de ce va et vient dans les niveaux de réalités, de façon de raconter le monde, de le comprendre, le lecteur peut y retrouver ses propres convictions, être plutôt terre à terre, ou convaincu d’une forme de destin qui tue dans l’œuf l’idée même de liberté de l’individu, ou autre. Il prend ainsi conscience de ce que sa perception dit de lui-même.


Un conte étrange, d’une autre époque, quasi intemporel. Une narration visuelle usant de la liberté de l’exagération, ce qui accentue la sensation de conte, et jouant sur les formes et les structures de la composition aussi bien visuellement par le découpage que dans l’agencement du récit. Un effet tout d’abord totalement déroutant, donnant la sensation de plusieurs fils narratifs contigus, jouissant d’une trop grande indépendance. Une compréhension qui se fait jour progressivement des liens entre ces différentes représentations de la réalité, ces différentes manières de l’appréhender, très révélatrices de la disposition d’esprit du lecteur.



mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



mercredi 7 décembre 2022

Capricorne T19 Terminus

Les dictatures sont fragiles. Les démocraties aussi. La sagesse réside dans l’individu.


Ce tome fait suite à Capricorne T18 Zarkan (2014) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2015 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part sur le globe, l’homme aux mains tatouées termine sa chute volontaire depuis un avion en s’enfonçant dans l’océan. Il descend jusqu’à se retrouver au-dessus du fond marin, avec cette matière incandescente. Il entend la voix de Dahmaloch lui indiquant qu’il est las de l’attendre, las d’être. L’homme aux mains tatouées s’enfonce complètement dans cette matière étrange. Dans le spacieux salon luxueux du 701 Seventh avenue, Astor et Zarkan dialoguent, chacun dans une langue différente incompréhensible. Fay O’Mara explique à Capricorne qu’ils ont entamé un dialogue cérébral. Astor accède à sa bibliothèque mentale afin d’en trouver des correspondances avec les formules que Zarkan puise dans son propre vaste savoir. C’est fascinant. Elle serait bien incapable de noter ce qu’ils disent. Elle essaye de décrire la scène du mieux possible, car elle n’a jamais vu quelque chose de comparable. Capricorne se déclare curieux de connaître le résultat de leur conversation. Dans les fonds marins, Dahmaloch dit que bientôt il n’existera plus, ni l’homme aux mains tatouées : ils ne feront plus qu’un comme avant.



Il y a bien longtemps de ça, un prêtre muni d’une dague, dans un temple : il s’avance vers un creuset dans une table de pierre et il abat la lame dans une matière incandescente. Quelque part il se forme un cube parcouru de figures géométriques. Un volcan entre en éruption. Un fou furieux fanatique a séparé Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, faisant du premier un être démoniaque et du second un simple humain. Astor et Zarkan sont arrivés au terme de leur discussion ésotérique. Ils relatent leurs conclusions à Fay O’Mara et Capricorne. Ils ont analysé les notes que Zarkan a prises chez le passager, et les ont comparées avec certains grimoires dans la bibliothèque d’Astor. C’est inquiétant ! Les machines du Passager, dont il a volé les composants dans un vaisseau intersidéral échoué, ces machines font partie d’un ensemble plus vaste. Un système complexe qui devait servir à guider le vaisseau à travers le cosmos, soit à franchir des portes, réelles ou mystiques. Ou les deux, ou alors aucune de ces fonctions, mais quelque chose d’encore plus subtil qu’il leur est impossible à imaginer. Plus étrange encore : les pierres d’apocalypse jouent un rôle actif dans cette structure compliquée. Ils savent qu’elles ouvrent des passages vers d’autres dimensions.


Avant dernier tome de la série : il est temps que les révélations pleuvent, que les dernières pièces du puzzle donnent un sens à toutes celles qui les entourent, aux motifs qu’elles forment, et qu’une résolution claire se profile nettement. C’est exactement ça : cela devenait apparent dans le tome précédent et ça l’est tout autant dans celui-ci. L’auteur ne change rien à sa manière de raconter : des aventures, avec des personnages hauts en couleur occupant le devant de la scène. Capricorne et Astor progressent dans leur enquête, trouvant un indice significatif après l’autre, et bénéficient des déductions de personnages secondaires comme Zarkan et Astor, ainsi que du travail accompli précédemment par Fay O’Mara. D’un côté le lecteur suit ces héros, de l’autre des séquences en alternance montrent tout d’abord l’esprit de Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, puis le Passager toujours aussi plein de ressources. Chaque scène apporte un élément nouveau qui vient s’emboîter parfaitement. Ainsi le lecteur apprend ce qu’il advient finalement de Dahmaloch et de l’homme aux mains tatouées, mais aussi comment ils sont apparus, lors de la scène avec le prêtre et sa dague. La discussion sibylline entre Zarkan et Astor aboutit à un exposé très vivant d’une page mêlant rappels sur des faits passés, et nouvel éclairage grâce à une connaissance ou une information complémentaire. Du grand art. En fait, en terminant la dernière page, le lecteur a du mal à croire qu’il en a appris autant en un seul tome, qu’il ne reste plus qu’un épilogue.



Revoir l’action au ralenti : tout commence sous l’océan, comme dans ce passage hallucinant du tome quatre, en continuité avec l’expédition du tome dix-sept. Dès la première planche, le lecteur découvre un découpage de planche qui refuse les automatismes plan-plan : deux cases de la hauteur de la page pour attester de la durée de la descente de l’homme aux mains tatouées dans les profondeurs, puis trois cases triangulaires en éventail pour montrer que la chute se ralentit jusqu’à ce que l’individu se stabilise et enfin deux cases en hauteur pour pénétrer dans la matière incandescente. Dans ce tome, l’artiste ne s’impose pas une contrainte systématique, comme les très gros plans du tome seize, il repasse dans un mode où chaque page est construite en fonction des événements de la séquence. Même sans effort conscient, le lecteur ressent l’effet narratif correspondant. Des cases de la largeur de la page en planche 6, alors que Astor et Zarkan complètent les phrases de l’un et l’autre d’un bout à l’autre de la case. Des cases de plus en plus petites dans la partie supérieure gauche de la planche 11 pour montrer la progression de plus en plus précautionneuse au sein du bâtiment des Mentors. Plus loin, une structure entremêlant des cases montrant les pièces du quartier général du Passager, et d’autres ne montrant que ses yeux pour indiquer qu’il examine chaque recoin à la recherche d’indices sur ses visiteurs indésirables. Un cadrage de plus en plus proche sur le Passager, alors qu’il progresse dans un couloir de plus en plus étroit. Une succession de cinq cases en décalées en planche 23, des très gros plans sur le visage du Passager à des moments différents de sa vie, à la fois pour indiquer qu’il s’agit du même individu, à la fois pour mettre en lumière ses changements. Une case hallucinante occupant les deux tiers de la planche 27 avec une vue plongeant selon un angle incliné montrant Astor et Zarkan au milieu d’un tourbillon d’inscriptions dans une langue inconnue formant comme un mur cylindrique. Un plan fixe en planche 45, montrant plusieurs cartes du destin se consumer en tombant par terre.


Comme dans le tome précédent, le lecteur espère ne pas être perdu en cours de route, et comme dans le tome précédent, tout se passe bien. D’un côté, le scénariste fait référence à des éléments de tomes passés, et même de ceux de la série Rork ; d’un autre côté, chaque élément présente des particularités qui permettent de le replacer et de s’en souvenir facilement. Par exemple, il n’éprouve aucune difficulté à reconnaître Duncan Onslow et Gordon Drake. Il en va de même pour Holbrook Byble, personnage pourtant laissé de côté à la fin du premier cycle qui s’arrête au tome cinq. Après la vie de Brent Parris dans le tome précédent, c’est au tour de celle du Passager dont les derniers événements encore inconnus sont racontés. La relation entre Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées est confirmée et dite de manière explicite : ainsi donc, c’était ça. Le Passager ne maîtrise pas la technologie extraterrestre qu’il a cannibalisée : c’était sous-jacent dans le tome précédent, c’est maintenant patent. Ainsi donc voici comment le Passager a instrumentalisé Brent Parris. D’une certaine manière, ces révélations distillées tout au long de ce tome enjoignent le lecteur à une se montrer participatif, à formuler par lui-même la conséquence de ce qui est dit, ou à faire la démarche en sens inverse pour rétablir le lien de cause à effet avec un événement antérieur. Une fois dans cet état d’esprit, il est entièrement à la merci du narrateur pour la révélation monumentale en planches 40 & 41. Son cerveau est lancé et il continue dans la foulée : énorme et imparable.



Comme avec le tome précédent, le lecteur est complètement investi dans l’aventure et dans l’intrigue, sans arrière-pensée quant à un éventuel deuxième niveau de lecture, encore moins un troisième. Après coup, il peut se livrer à des supputations sur des liens avec l’expérience d’une réalité normale et quotidienne, même s’ils n’apparaissent pas de manière évidente. L’auteur a réussi ce pari peu évident d’une histoire au premier degré, satisfaisante pour elle-même. Il est possible de voir dans le dialogue initial d’Astor et Zakan dans deux langues différentes, la force de la communication entre deux personnes travaillant de concert, de voir dans l’acte du prêtre la bêtise de l’individu qui ne comprend pas ce qu’il fait, dans le coût du don de guérison de l’homme aux mains tatouées une métaphore de l’investissement nécessaire pour former un médecin, dans l’étroitesse des passages à franchir entre deux murs, le fait que la vie de l’individu est toute tracée et qu’il n’a d’autre choix que celui d’avancer. Ce dernier point étant d’autant plus savoureux quand Capricorne met les trois vielles femmes, peut-être les Nornes, des personnes sensées connaître le futur, à la porte de la librairie de Byble. Mais qu’importe…


Terminus : le titre est clair, et cela fait plusieurs tomes qu’un personnage, différent à chaque fois, prononce ce mot comme une prophétie, une annonce. La narration est impeccable, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan de la structure du récit. Andreas pose quelques pièces supplémentaires du puzzle et les autres déjà présentes autour prennent tout leur sens. Le lecteur jouit de l’histoire au premier degré, comme un enfant, sans arrière-pensée, tout à son plaisir. Et il reste un tome… Et le chat dans tout ça ?



jeudi 24 novembre 2022

Capricorne T18 Zarkan

Ne détruisons pas sans construire.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 17 - Les Cavaliers (2013) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2014 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part dans un bâtiment en pierre avec des piliers et des arches, l’homme aux mains tatouées rappelle à Ira Zeus que ce dernier est mort et qu’il lui doit son retour à la vie. Zeus accepte d’honorer les termes du marché qu’il a passé avec lui. Un de ses hommes de main entre pour l’informer qu’ils sont partis en voiture. Il est temps pour Zeus de se mettre à l’œuvre. Capricorne conduit un peu vite au goût de Astor. Le premier indique au libraire qu’il devrait essayer de se montrer optimiste : ça facilite la vie. Lui-même ne doutait pas qu’il s’en sortirait quand il a accepté le marché de Dahmaloch. Il explique ensuite ce qu’il lui est arrivé. L’homme aux mains tatouées l’a touché, et a disparu. Capricorne s’est retrouvé piégé dans une autre dimension, à l’apparence géométrique : impossible de s’orienter. Il était désarçonné d’avoir libéré l’homme aux mains tatouées et non Dahmaloch, sans pour autant éprouver l’impression d’une trahison. Il préfère savoir un guérisseur dans sa ville plutôt qu’un diable. En supposant qu’il soit bien allé à New York.



C’est ainsi que Capricorne s’est retrouvé chez le Passager. Tout s’est passé si vite : Ash qui refusait son identité et son aide, l’homme mystérieux qui l’entraînait dans une des machines, et un instant plus tard ils apparaissaient dans une petite rue. Capricorne se demande pour quelle raison l’homme aux mains tatouées a ressuscité Ira Zeus, et quels sont les individus qui les suivent en voiture. Ils arrivent à l’asile de New York pour les malades mentaux. Ils rendent visite à Gordon Drake prostré dans un état proche de la catalepsie, avec une marque brûlée sur son visage. Capricorne souhaiterait lui parler seul à seul, mais l’infirmier s’y oppose. Il s’adresse à Drake pour lui dire se présenter et dire son nom Capricorne. Contre toute attente, le malade réagit en répétant ce mot : Capricorne. L’aide-soignant se rue dans le couloir pour aller chercher un médecin. Drake ne prononce que quelques mots en finissant par dire : Xenon. Un médecin arrive et ouvre la chemise du malade mettant à nu un magnifique tatouage de dragon sur son torse. En son for intérieur, Capricorne se souvient : leur élément ne l’est pas. Il repart en voiture avec Astor qui lui demande ce qu’est Xénon. Il répond : une entité qu’il rencontre dans ses rêves, Ash pensant que c’est son moi profond, mais il en doute. La discussion continue : la pierre sous leur gratte-ciel, Hedon Core premier propriétaire de l’immeuble, les trois sorcières ayant appelé les cavaliers…


Les choses reviennent dans l’ordre : Capricorne reprend sa place en tant que personnage principal et il mène l’enquête. Il est présent dans quarante planches sur un total de quarante-six, et il a repris l’initiative. Le lecteur se rend compte qu’il était quasiment absent du tome précédent, et peu proactif dans les deux tomes encore avant. D’une certaine manière, c’est le retour à une bande dessinée d’aventures plus classique dans sa forme, avec un personnage principal qui est clairement le héros et le moteur de l’action. Pour autant pas de scène de haute voltige, tout juste une bagarre très rapide en deux pages en guise de violence physique. De même, la narration visuelle est conçue pour être au service de l’intrigue, sans séquence construite pour amener une case ou d’une page spectaculaire. Pour autant, le lecteur remarque l’effet psychédélique avec les motifs géométriques courbes pour la dimension dans laquelle se retrouve Capricorne. En planche 2, il note également l’habileté avec laquelle le dessinateur compose sa planche pour parvenir à un sens de lecture en zigzag : de gauche à droite pour la bande supérieure, puis la voiture passe à la bande du dessous qui se lit alors tout naturellement de droite à gauche dans la direction dans laquelle avance le véhicule qui est ensuite représenté de l’autre côté pour reprendre une lecture de gauche à droite. Puis il passe à nouveau sur la bande du dessous pour une lecture de droite à gauche, et une dernière bande de gauche à droite. Il réitère cet exploit de faire lire en S en planche vingt-trois avec un dispositif un peu différent, mais tout aussi fluide.



De fait, Astor & Capricorne parcourent pas mal de kilomètres en voiture, ouvrant ainsi le paysage, et Andreas semble grand plaisir à voyager ainsi en se montrant inventif dans ses plans. Il y a donc cette planche deux à la construction osée (faire lire le lecteur de droite à gauche, une bande sur deux) et réussie. Puis en planche quatre, deux cases de la largeur de la page donnent une vision panoramique. En planche 8, l’artiste utilise à nouveau des planches de la largeur de la page, mais cette fois-ci en gros plan sur la calandre, sur l’arrière de la tête de Capricorne et de Astor. En planche dix-neuf, la voiture traverse un bois, des arbres avec un tronc assez fin, faisant une impression de rayures verticales irrégulières. En planche vingt-deux, une nouvelle case de la largeur de la page, occupant les deux cinquièmes de la hauteur, et à l’intérieur le ciel occupe les trois quarts de la hauteur, avec une superbe masse nuageuse. Enfin, en planche vingt-huit, un autre magnifique effet : huit cases contigües tout en hauteur, chacune avec un arrière-plan différent, et la voiture dessinée d’un seul tenant tout du long, dans la partie inférieure, pour rendre compte des paysages traversés, formidable. Au fil des séquences, le lecteur perçoit des mises en pages ou des cases remarquables même s’il n’y prête pas particulière attention : la séquence de souvenir de Ron Dominic dans les planches dix et onze, avec deux bandes de quatre cases de dimension identique par page. Le fouillis très dense dans la cachette de Mordor Gott. Les souvenirs de Brent Parris en sept cases de la largeur de la page, composant la planche vingt-et-un. La vue du dessus en plongée inclinée dans le repère du Passager en planche trente. En planche trente-quatre, une machine à l’identique de celle montrée par Vortex dans le tome 14. Une séquence de voyage dans le passé dans les planches trente-huit à quarante, avec un rendu très différent. La planche quarante-cinq : dépourvue de mots, composée de neuf cases de taille identique.


Même quand il ne semble pas y toucher, Andreas compose des planches et des séquences visuellement remarquables, entièrement asservies à la narration, sans attirer l’attention du lecteur dessus. Zarkan… Zarkan ? Ah, oui, un personnage n’étant pas apparu depuis le tome 5… Où il faisait quoi déjà ? Cela fait maintenant deux tomes que le scénariste en appelle à la mémoire du lecteur et son implication. Celui-ci lui accorde bien volontiers car il se replonge avec délice dans cette suite d’aventures originales et bien construites, mystérieuses et fascinantes (et puis le personnage principal est de retour, ayant repris l’initiative). Il retrouve les éléments qui s’apparentent à des conventions de genre : un personnage dont on ne sait pas grand-chose aux intentions dont on sait encore moins de choses (l’homme aux mains tatouées), quelques coïncidences providentielles (le souvenir d’une cachette de Mordor Gott, justement celle qui contient les cubes), le dossier de Brent Parris qui contient des informations providentielles, Zarkan prêt à partir à l’aventure avec Capricorne & Astor, un voyage dans le passé qui mène pile-poil à un moment clé et révélateur. Cela fait partie des artifices de ce type de récit, et l’auteur en a fait usage depuis le début de la série : le lecteur s’y attend, ça fait partie du contrat tacite entre lui et le scénariste.



Difficile de croire que Andreas va parvenir à tout résoudre en seulement deux tomes après celui-ci. Ceci ne constitue toutefois pas une raison pour bouder son plaisir à la lecture de ce tome. Zarkan n’est pas le seul personnage à revenir au cœur du récit après une longue absence, et l’autre est encore plus intriguant. Quel contentement de revenir sur Ron Dominic et sa résignation à assumer le rôle de la Solution, un passage très émouvant. Il y a une forme de satisfaction peu commune à voir Capricorne expliquer à Astor le rôle de Sippenhaft dans le phénomène qui a conduit à la séparation en deux de New York. Découvrir le rôle de Brent Parris dans les pierres mystiques constitue également une véritable récompense, en soi une petite pièce de puzzle supplémentaire, mais elle se connecte avec plusieurs autres et leur donne du sens. Il n’y a que les boîtes avec un nom de personnage qui semble un peu gros comme artifice narratif. Encore que Andreas ait prouvé à de multiples reprises qu’il sait donner de la consistance et de la profondeur à des éléments qui peuvent paraître parachutés. En fait, le charme narratif agit avec une telle élégance naturelle que le lecteur accepte même de lui pardonner que madame Pinkra Core n’apparaissent pas dans ce tome.


D’un côté, le lecteur peut craindre d’être largué dans ce tome 18 après tellement de mystères, de péripéties, de révélations et de retournements de situation. D’un autre côté, le plaisir de lecture s’installe dès les trois premières pages, et finalement peu importe s’il ne se souvient pas de tout : il profite de la narration visuelle discrètement originale et dense, et de l’intrigue toujours surprenante, se nourrissant des conventions du genre qu’elle met à son service. S’il se souvient de tout, son plaisir s’en trouve décuplé de voir les nouvelles pièces du puzzle s’emboîter tout naturellement et donner du sens à celles contigües.



mercredi 9 novembre 2022

Capricorne T17 Les Cavaliers

Très, très, très ailleurs


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 16 - Vu de près (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2013 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Le navire Cornwell avance tant bien que mal sur une mer démontée, avec des vagues de plusieurs étages de haut. Puisque Drake a, en quelque sorte, rendu son tablier. Puisque le capitaine Onslow n’est pas revenu de là-bas. Puisque le Passager et Ash sont impossibles à contacter. C’est sur les témoignages des matelots Remsen et Momsen que s’appuie cette partie du récit. D’après les deux marins, une ambiance tendue régnait sur le navire dès le départ. Ash et le Passager s’enfermaient dans leur cabine. Drake et Onslow restaient sur le pont en permanence à s’observer en permanence. L’équipage fait son travail en silence. Enfin, presque… Les deux marins constatent qu’il fait de plus en plus chaud. Momsen se demande pourquoi ils transportent autant de matériel de plongée s’ils vont sur une île. Remsen lui répond qu’il s’agit d’une île volcanique et que ces bouts de rocher-là ont tendance à disparaître sous les flots pour un oui, pour un non. C’est pour ça qu’ils ont une petite dame à bord, une plongeuse. Dans la salle de pilotage, le capitaine Duncan Onslow et Gordon Drake se tiennent côte à côte dans un mutisme entêté.



Pendant ce temps-là, à New York, Astor, Fay O’Mara et le nouveau Capricorne se dirigent vers une plaque d’égout. Ils enlèvent la plaque et descendent les barreaux métalliques. La dame s’interroge de savoir si elle est en train de bien faire, car s’ils s’en aperçoivent, ça peut lui coûter cher. Elle estime qu’elle n’est pas en train de guider le vrai Capricorne, mais son remplaçant qu’elle qualifie d’ersatz. En marchant sur la banquette de l’ovoïde, ils arrivent devant des objets domestiques à même le sol, et le cadavre d’Isaak. Une silhouette les informe qu’il a été assassiné. Un homme haineux et détestable est venu. Isaak n’a pas voulu donner ce que l’homme demandait, alors l’homme l’a tué. Et il a pris ce qu’il était venu chercher. L’homme s’en va. Les trois compagnons se remettent en marche. Bientôt O’Mara indiquent qu’ils arrivent à l’endroit voulu. Elle les laisse là. Capricorne et Astor se tourne vers la silhouette qui se tient dans la pénombre. Le premier demande à l’individu ce qu’il sait des cavaliers. L’autre se présente : il s’appelle Ira Zeus et il n’est pas mort. Aucune pointe n’a transpercé un organe vital : un hasard. Capricorne repose sa question : les cavaliers ? Puis il comprend son rôle de Capricorne, bien plus qu’un nom, bien plus qu’une fonction. New York se dote d’un Capricorne quand elle en a besoin. Elle peut rester sans lui durant des siècles. À la seconde où la nécessité se faisant sentir, elle choisit son défenseur.


Direct dès la première page : au plein cœur de l’intrigue. Donc, d’un côté : le Passager et Ash Grey continuent leur collaboration plutôt contrainte pour la seconde, en accompagnant Gordon Drake chef des Mentors, et le capitaine Duncan Onslow mystérieusement revenu. De l’autre côté, le nouveau Capricorne et Astor essayent de découvrir ce qu’ils doivent faire pour arrêter une mystérieuse menace dont ils ne connaissent pas la nature, tout d’abord avec l’aide de Fay O’Mara. Ensuite, le scénariste continue d’ajouter des pièces au puzzle, révélant ainsi des liens et des motifs qui avaient été présentés comme autant de mystères. Le lecteur s’en rend compte par lui-même, et il est également aidé par l’auteur. Ce dernier fait référence de manière explicite aux faits déjà racontés, en indiquant le numéro du tome correspondant dans la gouttière entre deux cases. Il cite ainsi les tomes 3, 9, 14, 15 et même le premier. En fonction de son degré d’implication depuis le début de la série et au fil des tomes, lecteur se souvient bien de certains, moins bien d’autres. Il peut prendre le temps d’aller chercher le tome correspondant pour se remettre la séquence visée en tête. D’un côté, il se souvient encore des deux marins Remsen et Monsen ; de l’autre cela fait une dizaine de tomes qu’il n’a plus croisé le chemin de Ron Dominic.



C’est parti pour une plongée qui ramène à une cité engloutie, elle-même pas visitée depuis une dizaine de tomes, et pour une descente en égout comme lors du deuxième cycle, celui consacré au Concept. Astor emmène même le nouveau Capricorne dans les tréfonds de l’immeuble au 701 Seventh Avenue à New York, un mystère laissé de côté depuis bien trop longtemps, car incroyablement prometteur. Wattman Worm est de retour de manière fort opportune. Il est à nouveau question des pierres d’apocalypse et de leur fragment manquant. Le Passager continue ses manipulations et ses projets secrets aux dépens de tous ceux dont il croise la route. Et bien sûr, comme à son habitude, le scénariste introduit deux ou trois nouveaux mystères, mais quand même moins nombreux que les révélations : les cavaliers, un individu au visage bandé, Fay O’Mara qui fausse compagnie à Capricorne et Astor dans les égouts, l’existence d’un gardien des pierres d’apocalypse. L’auteur continue de nourrir la dynamique du récit d’aventure. Il alterne entre les deux fils d’intrigue, Ash Grey d’un côté et le nouveau Capricorne de l’autre, et réalise des scènes d’action mémorables dans des lieux variés.


Le lecteur est également revenu pour l’inventivité de la narration visuelle. Dans ce tome, Andreas ne s’astreint pas à un exercice de style aussi contraignant que celui du tome précédent, où toutes les séquences à l’exception d’une seule étaient racontées en gros plan et en très gros plan. D’une certaine manière, il revient à une narration visuelle plus classique, ce qui ne veut pas dire plus morne. Dans un premier temps, le lecteur guette les planches à la composition extraordinaire. Cela commence dès la première où il lui faut un peu de temps pour prendre la mesure de la taille des vagues. Par la suite, il ralentit sa lecture pour savourer les très gros plans sur le visage d’Ira Zeus, la vision en plongée inclinée sur la pierre monumentale sous le gratte-ciel 701 Seventh Avenue, une disposition de cases en V très originale dans la planche 18 et fonctionnant parfaitement, un dessin occupant 80% d’une double planche et montrant une cité engloutie en vue du dessus, la planche 27 avec l’approche très cinématographique des cavaliers tout en préservant le mystère de leur apparence, un vol très gracieux d’oiseaux aux ailes effilées démesurées rendant leur corps minuscule dans une autre dimension. Le spectacle à couper le souffle est bien au rendez-vous.



Au fil des pages, le lecteur prend également conscience de la rigueur de la narration visuelle, même si elle ne saute pas aux yeux, même si elle n’en met pas plein la vue. Celle-ci est tellement naturelle et évidente qu’elle apparaît comme étant facile et fluide. Pour autant, s’il s’arrête un instant pour prendre du recul, ou pour refeuilleter le tome une fois qu’il l’a terminé, il voit comment l’artiste a joué sur les ombres portées, sur l’épaisseur des traits de contour ou de texture pour donner une identité visuelle différente à chaque séquence. Il perçoit à quel point chaque planche, chaque suite de cases est conçue pour sa part de la narration en harmonie avec les dialogues, et comment la narration visuelle en raconte beaucoup plus que les paroles. Il lui apparaît alors évident le chemin parcouru en termes d’expressivité par les postures et les visages. En planche deux, il faut voir Onslow et Drake côte à côte : il est évident qu’ils se défient l’un de l’autre, et qu’ils préfèreraient ne pas dépendre de l’autre. En planche trente, le Passager déclare à Ash Grey qu’il est indifférent envers les autres. Elle lui demande s’il en va de même envers elle. Suivent deux cases silencieuses avec le visage du Passager de profil au premier plan, et celui de Ash au second plan. Le lecteur comprend parfaitement ce qui se joue dans l’esprit de l’un et l’autre.


Au bout de deux pages, le lecteur est à nouveau complètement pris par l’intrigue, sans plus se soucier de faire preuve d’un esprit critique. Il prend plaisir à cette aventure de grande ampleur, à ces mystères dont certains trouvent une explication, à d’autres qui naissent. Il se laisse bien volontiers surprendre par les ressources déployées dans la narration visuelle, jamais répétitive, jamais se laissant aller à la facilité. Il ne cherche même pas à se demander si ce qu’il lit entretient un rapport avec l’expérience humaine quotidienne. L’auteur réussit ce tour de force de donner l’impression de réussir un plat inédit à partir d’ingrédients classiques. Bien sûr, après coup, il serait possible d’évoquer des ingrédients comme le voyage maritime, l’existence de créatures dépassant l’entendement humain, une relation abusive entre un homme et une femme, la difficulté de succéder à un autre, une forme d’égocentrisme tellement avancé qu’il ne permet aucune empathie, l’inéluctabilité de la fin du monde à (très, on l’espère) long terme. Mais l’art de conteur de Andreas est tel que le lecteur se défait bien volontiers ces considérations avant de commencer sa découverte d’un nouveau tome, ou au bout de trois pages au plus. Arrivé à la fin, il est rassasié, tout en se demandant combien de temps il va pouvoir résister à l’envie de découvrir la suite.



jeudi 27 octobre 2022

Capricorne T16 Vu de près

 Il est peut-être temps que vous en sachiez un peu plus.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 15 - New York (2011) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2012 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne est de retour à New York, et New York est de retour à son état normal, réparée et entière. Apparemment les choses ont repris leur cours. Tout est redevenu normal. Les machines fonctionnent. Les lignes de communication sont rétablies. Tout va bien. Apparemment. Mais vu de près ? Des détails. Pas tout à fait à leur place. Pas tout à fait dans l’ordre. Pas tout à fait. Comme des petits malaises. Pas un grand malaise, mais des petits, ici et là. Capricorne a des choses pas faciles à dire à Ash. À Astor. Et à Fay. Pour réunir les deux moitiés de New York, il a passé un marché avec Dahmaloch. Ce dernier a respecté son engagement. À lui Capricorne maintenant d’honorer le sien. Il ignore combien de temps il sera absent. Ou même s’il reviendra du tout. Ce qui l’a obligé de se trouver un remplaçant. Il annonce cette nouvelle à Astor qui le prend très mal. Il craint que son maître ne se fasse duper par une entourloupe de Dahmaloch. Ash Grey et le Passager se font face. Elle est toujours sous le choc des actions qu’elle a accomplies. Il lui indique qu’elle n’a rien à se reprocher : elle l’a fait pour lui sauver la vie. Elle répond qu’elle a besoin de retourner chez ses amis, ce qu’il comprend et accepte bien volontiers.



Fay O’Mara a apporté à Rhinestone, les clichés qu’elle a pris de New York avant sa restauration à son état antérieur. Il les prend bien volontiers. Elle fait remarquer qu’elle n’a pas été payée, en pointant un pistolet vers lui. Il repart sans les photographies et se fait conduire directement chez un individu aux mains abimées. Il lui propose de louer ses services de tueur à gages pour abattre le Passager. Son interlocuteur décline l’offre. Rhinestone sait ce qu’il lui reste à faire. Astor et le chat sont seuls dans le salon. Il parle à l’animal, lui demandant s’il l’entend aussi. Comme un cliquetis. Pas la première fois qu’il le remarque. Ash Grey entre dans la pièce. Il lui dit que Capricorne l’attend avec impatience dans son bureau. Elle y pénètre et ils se serrent fort dans les bras. Elle se confie à lui. C’est la première fois depuis des mois qu’elle se sent en sécurité. Elle sait qu’elle a changé. Elle a tué des gens. Certes en se défendant. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle et Capricorne ont vécu des tellement de choses ensemble et toujours elle en est sortie entière et même plus forte. Et puis elle a rencontré le Passager. En quelques mois, elle change, elle s’effondre. Pour elle Capricorne donne, le Passager prend. Elle demande à Capricorne de lui promettre qu’il ne partira plus jamais.


Dans la première planche, une contreplongée en gros plan du visage de Capricorne, le personnage principal se fait la remarque que vu de près des détails ne sont pas tout à fait à leur place, pas tout à fait dans l’ordre. Le lecteur ne s’attend pas à ce que cette notion de vu de près s’applique à la narration visuelle. À l’exception des planches 19 à 21, les pages ne comprennent que des gros plans, et même plus majoritairement des très gros plans, la plupart sur des visages, des portions de visage. C’est un pari osé à double titre. D’abord, cela limite singulièrement les possibilités de la narration visuelle. Par exemple, toute la place dans la case étant occupée par une portion de visage, le lecteur ne peut pas regarder les personnages se déplacer, ou accomplir une action, entrer ou sortir d’un lieu, changer d’environnement. Ses informations passent la plupart du temps par les dialogues, à l’exception de quelques gros plans sur des mains, parfois même un pied, ou un objet. Ensuite, les dessins d’Andreas ne relèvent pas d’un registre photoréaliste, mais d’un équilibre entre simplification des formes et exagérations des physionomies, ce qu’il accentue encore ici avec des très gros plans, ou des angles de vue très inclinés. À quelques reprises, il s’amuse avec ces déformations jusqu’à aboutir à un dessin abstrait ne devenant figuratif que par son lien avec la case précédente ou la suivante, qui permet de situer la portion de visage dessinée. Du fait de ces deux caractéristiques, la narration visuelle perd une grande partie de ses atouts spectaculaires, de sa mise en scène, de l’intelligence des prises de vue.



Ce choix de très gros plans conduit à privilégier les dialogues, permettant d’alterner d’un personnage à un autre, sans avoir à montrer des actions ou des déplacements. Cela commence avec un échange entre Capricorne et Astor. L’artiste fait preuve d’une étonnante diversité dans les plans de prise de vue : alternance de champ et de contrechamp, mais aussi mouvement de caméra autour de la tête du personnage toujours en très, très gros plan, contreplongée accentuée jusqu’à donner l’impression que le visage tient dans une surface plane. Puis c’est une discussion entre Fay O’Mara et le riche homme d’affaire Rhinestone : des gros plans de photographies de gratte-ciels dont il manque une partie des étages, gros plan sur la main tenant le cigare, gros plan sur un pistolet, la prise de vue s’avère fort différente de celle de la première séquence. Puis Rhinestone va rencontrer le tueur à gage : gros plans sur la tête du chauffeur, sur la roue de la voiture, sur le phare de la voiture, sur un verre d’alcool. Retour à Astor et son chat, à Capricorne et Ash Grey, et retour à ces très gros plans avec des mèches de cheveux tout en angles vifs. Par la suite, la séquence consacrée aux souvenirs du Capitaine Oliver Durham et de Gordon Drake vient ramener une narration visuelle traditionnelle au milieu de l’ouvrage, avec une dimension spectaculaire qui ressort d’autant plus. Puis l’artiste revient aux gros plans avec une volonté de diversité : gros plans sur des mains, une étonnante course-poursuite en gros plans qui fonctionne grâce à la l’utilisation d’une partie des gouttières pour figurer différentes rues, la planche 35 qui raconte les gestes d’une personne avec un fort contraste entre noir & blanc, la planche 40 montrant Ash s’approchant de son avion, la planche 43 qui se compose de cases noires, de cases blanches et cases avec des cercles concentriques. Enfin, Andreas réalise cinq planches muettes toujours aussi facile à lire et à comprendre.


Sous réserve qu’il ne se crispe pas sur ce choix narratif visuel très singulier d’utiliser des gros plans et des très gros plans, le lecteur savoure le plaisir de retrouver les personnages et de progresser dans l’intrigue. Il continue d’être présent dans l’intimité très digne de Capricorne et Astor, le premier ayant accepté sa propension à se montrer honnête et altruiste, à tenir ses promesses, le second résigné à cet état fait et lui en tenant rigueur malgré lui, parce qu’ayant peur de perdre son ami du fait de son sens du devoir. Il souffre en voyant Ash Grey continuer à perdre pied, sa confiance en elle ayant été détruite, tout en étant consciente de ce qui lui arrive. Elle s’est rendu compte que dans sa relation Capricorne donne, alors que le Passager prend. Pour autant, elle ne sait pas comment faire évoluer sa relation avec ce dernier. Le Passager apparaît alors comme un individu animé de mauvaises intentions, un manipulateur égocentré. Le lecteur apprécie la ressource dont fait preuve Fay O’Mara. Il fait connaissance avec plaisir de madame Pinkra Core, la seconde propriétaire du 701 Seventh Avenue à New York, dont le propriétaire est maintenant Capricorne. Il éprouve plus ou moins d’émotion à revoir la mère putative de Capricorne.



L’auteur commence avec une gentille attention pour son lecteur : Capricorne synthétise la situation dans sa tête, rappelant ce qui s’est passé dans le tome précédent, avec un renvoi en bas de page audit tome. Par la suite, les personnages évoquent des événements de tomes passés, le numéro du tome correspondant étant indiqué en bas de page ou en bas de case. Sont ainsi référencés les tomes 5, 9, 13, 14 et 15. Le lecteur perçoit également comme des échos, des phrases qui répondent à d’autres. Ainsi il comprend qu’après la réunification de New York, Gordon Drake s’est retrouvé au milieu de Central Park, sans savoir comment, exactement comme Capricorne y est apparu dans le premier tome de la série. Lorsqu’il évoque ses souvenirs avec le capitaine Duncan Onslow, Gordon Drake expose à son interlocuteur, sa conviction que le soi-disant destin n’existe pas sinon en tant que solution facile à laquelle doit s’opposer tout être désireux de vivre selon ses propres choix. Cela fait écho à Growth dans le tome précédent déclarant qu’il est maître de sa vie, qu’il le veuille ou non, une conviction très proche de celle des Mentors. Lors d’une séance de spiritisme, Capricorne voit apparaître le mot Terminus, en écho à Wattman Worm prononçant ce même terme après la réunification de New York dans le tome précédent. En outre, le lecteur en apprend plus sur la première apparition des pierres de l’apocalypse et sur la genèse de l’organisation des Mentors. Sans oublier le retour de deux personnages bien mystérieux. En prime, Astor pose à Capricorne des questions fondamentales. Où était-il avant de venir à New York ? Qu’est-il venu faire ici ? Pourquoi et surtout comment le fait d’avoir prononcé son nom a pu déclencher les bouleversements qu’ils viennent de vivre ? Le lecteur prend chacune de ces interrogations comme une promesse de réponse de la part de l’auteur.


Andreas poursuit son intrigue au long court avec une narration visuelle toujours aussi inventive. Pour cet album, il raconte son histoire avec presque exclusivement des gros plans, ce qui est une contrainte très forte pour un récit où le spectaculaire constitue une part importante. Sous réserve de ne pas être rétif à ce choix, le lecteur se rend compte que l’artiste fait preuve de son inventivité habituelle pour la narration visuelle. Il retrouve avec plaisir le trio de personnages principaux, chacun attendrissant à leur manière. Il s’immerge dans les mystères qui se dévoilent progressivement et les schémas qui commencent à apparaître.



mercredi 12 octobre 2022

Capricorne T15 New York

Un être surgi de nulle part pour régler nos problèmes ? Il y a de quoi se poser des questions.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 14 - L'Opération (2009) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2011 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Le navire à bord duquel il se trouvait a accosté, et Capricorne marche sur le quai. Soudain quelqu’un l’interpelle dans son dos : Maître ! C’est Astor qui est venu l’accueillir. Il a maintenant les cheveux courts et il ne porte plus de lunettes. Pour répondre à Capricorne, il s’en explique. Il avait envie de changer d’apparence. Sa vue s’est améliorée après qu’il ait été touché par l’homme aux mains tatouées. Un incident curieux s’est produit il y a quelques semaines. Il lisait entouré de quelques-uns de ses livres, quand l’un d’entre eux s’est mis à émettre une luminosité rouge. Il l’a ouvert, feuilleté, jusqu’à ce qu’il tombe sur un passage souligné qui parlait de cet endroit et de ces date et heure. Il s’enquiert des aventures du maître. Capricorne répond que c’est une longue histoire, impossible à résumer en quelques phrases. Mais il lui racontera. Astor ajoute qu’il pourra le faire en compagnie de Ash Grey et Fay O’Hara. Dans le même temps, ailleurs trois voix conversent. Ils viennent de se réveiller Un quatrième prononce deux phrases et s’en va. Gordon Drake, Growth et Sippenhaft essayent de comprendre où ils se trouvent.



Au cours de ces échanges, Capricorne a relevé que Astor a parlé de ce qu’il reste du building, et de l’autre côté. Il se souvient également qu’il prononcé son vrai nom à New York, ce qui devait provoquer une catastrophe. Le soleil se lève, et Astor lui suggère qu’ils marchent un peu pour voir ce qu’il advenu de la mégapole. Capricorne découvre qu’il manque des étages aux gratte-ciels. Il y a les premiers étages, puis rien, si ce n’est des câbles qui les relient aux étages supérieurs qui se trouvent à leur place, plus haut, après plusieurs mètres de vide là où se trouvaient précédemment les étages qui ont disparu. Astor complète : il n’y a aucune explication rationnelle, les gens à l’intérieur des étages manquants ont également disparu. C’est arrivé il y a quelques mois en même que les machines de toute sorte se sont arrêtées et que téléphone, télégraphe, radio, tout a cessé de fonctionner. Gordon Drake, Growth et Sippenhaft continuent de partager leurs constats. Les cordes ont l’air solide. Le type qui était là est parti, et il s’exprimait en charabia. Mais il les a sauvés. Mais il les a séquestrés. L’un d’eux fait remarquer aux autres la présence d’oiseaux de grande taille. Ces derniers les ont cueillis au beau milieu de l’océan et les ont ramenés ici.


Capricorne a terminé son voyage de retour transatlantique et il reprend ses affaires là où il les avait laissées avant de partir enquêter sur le Concept. Le lecteur est fort aise de voir la série reprendre le fil des intrigues laissées de côté pendant les tomes dix à quatorze. L’auteur va vraisemblablement continuer à développer les nombreux mystères de la série, à les approfondir, à en révéler certains pour faire apparaître d’autres. Avec un tel a priori, le lecteur a un peu oublié qu’il s’agit avant tout d’une série d’aventure et que Andreas est un conteur d’histoires. Les retrouvailles entre le personnage principal et Astor sont touchantes, que ce soit pour la remarque très personnelle sur la coupe de cheveux du dernier et l’absence de lunettes, ou pour Capricorne indiquant qu’il lui faudra du temps pour raconter tout ce qui lui est arrivé évoquant ainsi l’ampleur des aventures survenues depuis leur séparation. Dans les pages deux et trois, l’artiste rappelle son attachement à la composition de ses pages, avec un plan fixe sur les deux amis, leurs petits changements de postures, et le lever de soleil apparent dans l’évolution des couleurs. Puis le lecteur découvre un dessin en double page (quatre et cinq), et il lui revient à l’esprit qu’il est dans une série spectaculaire et mystérieuse, avec la vision à couper le souffle, en contreplongée, de ces gratte-ciels auxquels il manque des étages intermédiaires.



Le lecteur se rappelle également rapidement que l’auteur travaille tout autant la composition de son intrigue, puisqu’il suit ici trois fils narratifs différents. Le premier à intervenir met en scène Capricorne et Astor. Le second survient en planche huit avec un changement saisissant de composition de couleurs : sur fond blanc, Ash Grey et le Passager essaye de comprendre où ils se trouvent avec ces étages isolés de gratte-ciel flottant dans le vide. Entretemps, le lecteur s’est rendu compte qu’il y a un troisième fil d’intrigue, à la forme très inattendue : en bas de chaque page, il peut suivre la discussion entre trois personnages, uniquement par des phylactères en forme de rectangle allongé, chacun avec une bordure différente pour identifier qui parle, déconnectés et dépourvus de toute image. Fidèle à son habitude, l’auteur réalise également onze planches muettes, sans texte, à l’exception de la discussion qui file en bas de page, sans lien directe avec ce que racontent les images. Formellement, le lecteur relève également des planches composées uniquement de cases de la largeur de la page, des pages avec des cases en plan fixe, des plongées et des contreplongées à couper le souffle, les planches dans les limbes avec des dessins sans aplat de noir, des pages composées à partir d’un grand dessin et des inserts apposés par-dessus, ou une mise en page en drapeau avec une grande case verticale et les autres comme attachées à ce mât, un nombre de cases dépendant de la séquence à raconter, des pages avec majoritairement des cases verticales, etc.


Capricorne a retrouvé son ami Astor, puis il retrouve son chez-soi, mais amputé de plusieurs étages. La représentation de ces gratte-ciels privés de plusieurs étages peut sembler un peu trop géométrique, un peu naïve peut-être puisque les différents réseaux d’énergie ou de fluide ne sont pas représentés. Pour autant, ce choix est cohérent avec le fait que la technologie est défaillante et a donc perdu son caractère primordial. Le lecteur interprète donc cette vision comme un choix car, par ailleurs, l’artiste se montre toujours aussi détaillé dans ses représentations. Il ne manque pas une seule brique dans le mur le long du quai, pas une seule fenêtre à chacun des gratte-ciels représentés qui ont tous une architecture différente. Le salon dans lequel Capricorne explique sa théorie sur les pierres d’apocalypse contient de nombreux meubles et accessoires. Le lecteur reconnaît bien un aménagement de grand hôtel avec le comptoir de réception, les fauteuils disposés en petit groupe, les plantes vertes. Le bureau où se regroupent les hommes d’affaire présente un aménagement spécifique, avec des meubles plus cossus attestant de leur aisance financière.



Le lecteur replonge avec délectation dans ce monde riche, imprévu et spectaculaire, dans ces nombreux mystères. Ainsi donc, Capricorne pourrait être à l’origine du phénomène qui a fait se volatiliser plusieurs étages des gratte-ciels de Manhattan parce qu’il a prononcé son nom à haute voix. Ainsi donc, Astor a repris confiance en lui, sans plus sembler souffrir des traumatismes générés par la destruction de sa bibliothèque. Le lecteur sent la chaleur humaine qui se dégage lors de leurs retrouvailles, même s’ils ne se livrent pas à des effusions démonstratives. Il voit apparaître de nouveaux personnages comme Wattman Worm avec ses cheveux hirsutes et son écharpe qui lui masque le bas de son visage, ou encore les quatre membres de l’agence Vingt-Trois, à savoir Xánthos, Yan, Jahden, Miss Green. Mais ils ne bénéficient pas d’un développement de caractère ou psychologique comme Capricorne dans les tomes de son retour. En revanche, Ash Grey se retrouve à suivre le Passager, et là le lecteur éprouve une très forte empathie pour elle. Au fur et à mesure, il apparaît que les manigances du vendeur de technologie ont toutes pour objectif de la manipuler en profitant de son état émotionnel. De fait, Ash se retrouve à accomplir des actes qu’elle réprouve, qui vont à l’encontre de ses valeurs morales, les événements la contraignant à agir, à tuer. Le dessinateur sait faire apparaître son dégout d’elle-même et sa perte de maîtrise de ses émotions, son tourment intérieur causé par le remord. Elle devient une héroïne tragique à son tour, comme Capricorne avant elle, comme Astor avant elle.


Après cinq tomes passés à suivre Capricorne dans son voyage de retour, le lecteur en avait pris l’habitude et l’intrigue globale avait pu lui devenir un peu distante, d’autant que celle relative au Concept avait connu une clôture définitive et satisfaisante. Au bout de cinq pages, l’auteur l’a remis en place : une intrigue touffue, une narration aussi inventive que spectaculaire. Le lecteur s’en retrouve accroché comme au début : un récit d’aventures débridées, de grande ampleur, sans prétention autre que de divertir, avec des planches d’une variété toujours renouvelée, des visuels extraordinaires, un jeu formel sur les trois intrigues entremêlées, des mystères toujours aussi séduisants. Il se rend également compte que sa familiarité avec les personnages s’est peu à peu développée : il est ému en voyant l’amitié sincère s’exprimant discrètement entre Astor et Capricorne, il est en pleine empathie avec Ash Grey qui affronte des remises en cause destructrices.