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mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



jeudi 24 novembre 2022

Capricorne T18 Zarkan

Ne détruisons pas sans construire.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 17 - Les Cavaliers (2013) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2014 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part dans un bâtiment en pierre avec des piliers et des arches, l’homme aux mains tatouées rappelle à Ira Zeus que ce dernier est mort et qu’il lui doit son retour à la vie. Zeus accepte d’honorer les termes du marché qu’il a passé avec lui. Un de ses hommes de main entre pour l’informer qu’ils sont partis en voiture. Il est temps pour Zeus de se mettre à l’œuvre. Capricorne conduit un peu vite au goût de Astor. Le premier indique au libraire qu’il devrait essayer de se montrer optimiste : ça facilite la vie. Lui-même ne doutait pas qu’il s’en sortirait quand il a accepté le marché de Dahmaloch. Il explique ensuite ce qu’il lui est arrivé. L’homme aux mains tatouées l’a touché, et a disparu. Capricorne s’est retrouvé piégé dans une autre dimension, à l’apparence géométrique : impossible de s’orienter. Il était désarçonné d’avoir libéré l’homme aux mains tatouées et non Dahmaloch, sans pour autant éprouver l’impression d’une trahison. Il préfère savoir un guérisseur dans sa ville plutôt qu’un diable. En supposant qu’il soit bien allé à New York.



C’est ainsi que Capricorne s’est retrouvé chez le Passager. Tout s’est passé si vite : Ash qui refusait son identité et son aide, l’homme mystérieux qui l’entraînait dans une des machines, et un instant plus tard ils apparaissaient dans une petite rue. Capricorne se demande pour quelle raison l’homme aux mains tatouées a ressuscité Ira Zeus, et quels sont les individus qui les suivent en voiture. Ils arrivent à l’asile de New York pour les malades mentaux. Ils rendent visite à Gordon Drake prostré dans un état proche de la catalepsie, avec une marque brûlée sur son visage. Capricorne souhaiterait lui parler seul à seul, mais l’infirmier s’y oppose. Il s’adresse à Drake pour lui dire se présenter et dire son nom Capricorne. Contre toute attente, le malade réagit en répétant ce mot : Capricorne. L’aide-soignant se rue dans le couloir pour aller chercher un médecin. Drake ne prononce que quelques mots en finissant par dire : Xenon. Un médecin arrive et ouvre la chemise du malade mettant à nu un magnifique tatouage de dragon sur son torse. En son for intérieur, Capricorne se souvient : leur élément ne l’est pas. Il repart en voiture avec Astor qui lui demande ce qu’est Xénon. Il répond : une entité qu’il rencontre dans ses rêves, Ash pensant que c’est son moi profond, mais il en doute. La discussion continue : la pierre sous leur gratte-ciel, Hedon Core premier propriétaire de l’immeuble, les trois sorcières ayant appelé les cavaliers…


Les choses reviennent dans l’ordre : Capricorne reprend sa place en tant que personnage principal et il mène l’enquête. Il est présent dans quarante planches sur un total de quarante-six, et il a repris l’initiative. Le lecteur se rend compte qu’il était quasiment absent du tome précédent, et peu proactif dans les deux tomes encore avant. D’une certaine manière, c’est le retour à une bande dessinée d’aventures plus classique dans sa forme, avec un personnage principal qui est clairement le héros et le moteur de l’action. Pour autant pas de scène de haute voltige, tout juste une bagarre très rapide en deux pages en guise de violence physique. De même, la narration visuelle est conçue pour être au service de l’intrigue, sans séquence construite pour amener une case ou d’une page spectaculaire. Pour autant, le lecteur remarque l’effet psychédélique avec les motifs géométriques courbes pour la dimension dans laquelle se retrouve Capricorne. En planche 2, il note également l’habileté avec laquelle le dessinateur compose sa planche pour parvenir à un sens de lecture en zigzag : de gauche à droite pour la bande supérieure, puis la voiture passe à la bande du dessous qui se lit alors tout naturellement de droite à gauche dans la direction dans laquelle avance le véhicule qui est ensuite représenté de l’autre côté pour reprendre une lecture de gauche à droite. Puis il passe à nouveau sur la bande du dessous pour une lecture de droite à gauche, et une dernière bande de gauche à droite. Il réitère cet exploit de faire lire en S en planche vingt-trois avec un dispositif un peu différent, mais tout aussi fluide.



De fait, Astor & Capricorne parcourent pas mal de kilomètres en voiture, ouvrant ainsi le paysage, et Andreas semble grand plaisir à voyager ainsi en se montrant inventif dans ses plans. Il y a donc cette planche deux à la construction osée (faire lire le lecteur de droite à gauche, une bande sur deux) et réussie. Puis en planche quatre, deux cases de la largeur de la page donnent une vision panoramique. En planche 8, l’artiste utilise à nouveau des planches de la largeur de la page, mais cette fois-ci en gros plan sur la calandre, sur l’arrière de la tête de Capricorne et de Astor. En planche dix-neuf, la voiture traverse un bois, des arbres avec un tronc assez fin, faisant une impression de rayures verticales irrégulières. En planche vingt-deux, une nouvelle case de la largeur de la page, occupant les deux cinquièmes de la hauteur, et à l’intérieur le ciel occupe les trois quarts de la hauteur, avec une superbe masse nuageuse. Enfin, en planche vingt-huit, un autre magnifique effet : huit cases contigües tout en hauteur, chacune avec un arrière-plan différent, et la voiture dessinée d’un seul tenant tout du long, dans la partie inférieure, pour rendre compte des paysages traversés, formidable. Au fil des séquences, le lecteur perçoit des mises en pages ou des cases remarquables même s’il n’y prête pas particulière attention : la séquence de souvenir de Ron Dominic dans les planches dix et onze, avec deux bandes de quatre cases de dimension identique par page. Le fouillis très dense dans la cachette de Mordor Gott. Les souvenirs de Brent Parris en sept cases de la largeur de la page, composant la planche vingt-et-un. La vue du dessus en plongée inclinée dans le repère du Passager en planche trente. En planche trente-quatre, une machine à l’identique de celle montrée par Vortex dans le tome 14. Une séquence de voyage dans le passé dans les planches trente-huit à quarante, avec un rendu très différent. La planche quarante-cinq : dépourvue de mots, composée de neuf cases de taille identique.


Même quand il ne semble pas y toucher, Andreas compose des planches et des séquences visuellement remarquables, entièrement asservies à la narration, sans attirer l’attention du lecteur dessus. Zarkan… Zarkan ? Ah, oui, un personnage n’étant pas apparu depuis le tome 5… Où il faisait quoi déjà ? Cela fait maintenant deux tomes que le scénariste en appelle à la mémoire du lecteur et son implication. Celui-ci lui accorde bien volontiers car il se replonge avec délice dans cette suite d’aventures originales et bien construites, mystérieuses et fascinantes (et puis le personnage principal est de retour, ayant repris l’initiative). Il retrouve les éléments qui s’apparentent à des conventions de genre : un personnage dont on ne sait pas grand-chose aux intentions dont on sait encore moins de choses (l’homme aux mains tatouées), quelques coïncidences providentielles (le souvenir d’une cachette de Mordor Gott, justement celle qui contient les cubes), le dossier de Brent Parris qui contient des informations providentielles, Zarkan prêt à partir à l’aventure avec Capricorne & Astor, un voyage dans le passé qui mène pile-poil à un moment clé et révélateur. Cela fait partie des artifices de ce type de récit, et l’auteur en a fait usage depuis le début de la série : le lecteur s’y attend, ça fait partie du contrat tacite entre lui et le scénariste.



Difficile de croire que Andreas va parvenir à tout résoudre en seulement deux tomes après celui-ci. Ceci ne constitue toutefois pas une raison pour bouder son plaisir à la lecture de ce tome. Zarkan n’est pas le seul personnage à revenir au cœur du récit après une longue absence, et l’autre est encore plus intriguant. Quel contentement de revenir sur Ron Dominic et sa résignation à assumer le rôle de la Solution, un passage très émouvant. Il y a une forme de satisfaction peu commune à voir Capricorne expliquer à Astor le rôle de Sippenhaft dans le phénomène qui a conduit à la séparation en deux de New York. Découvrir le rôle de Brent Parris dans les pierres mystiques constitue également une véritable récompense, en soi une petite pièce de puzzle supplémentaire, mais elle se connecte avec plusieurs autres et leur donne du sens. Il n’y a que les boîtes avec un nom de personnage qui semble un peu gros comme artifice narratif. Encore que Andreas ait prouvé à de multiples reprises qu’il sait donner de la consistance et de la profondeur à des éléments qui peuvent paraître parachutés. En fait, le charme narratif agit avec une telle élégance naturelle que le lecteur accepte même de lui pardonner que madame Pinkra Core n’apparaissent pas dans ce tome.


D’un côté, le lecteur peut craindre d’être largué dans ce tome 18 après tellement de mystères, de péripéties, de révélations et de retournements de situation. D’un autre côté, le plaisir de lecture s’installe dès les trois premières pages, et finalement peu importe s’il ne se souvient pas de tout : il profite de la narration visuelle discrètement originale et dense, et de l’intrigue toujours surprenante, se nourrissant des conventions du genre qu’elle met à son service. S’il se souvient de tout, son plaisir s’en trouve décuplé de voir les nouvelles pièces du puzzle s’emboîter tout naturellement et donner du sens à celles contigües.



jeudi 8 septembre 2022

Capricorne T13 Rêve en cage

La liberté d’être qui je suis !


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 12 (2007) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2008 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Après une longue marche dans la neige, Capricorne a atteint une cabane au sommet d’un fjord. Il a sorti une bouteille de son sac et en a bu une longue rasade. Il s’est endormi face à une fenêtre avec cinq rangées de quatre carreaux chacune. D’habitude, il n’aime pas raconter ses rêves, mais celui-ci avait l’air si… singulier. Dans un rêve, l’inconscient nous envoie des messages cryptés en événement, rencontres et échanges de toutes sortes. Mais cette fois-ci, il avait l’impression que certains éléments venaient de l’extérieur ! Cependant, l’inconscient sait des choses que la conscience éveillée ignore totalement. En tout cas, il ne s’attendait pas à ce que, dès le départ, quelqu’un l’embrasse sur la joue. Capricorne se retrouve dans un immense parc magnifiquement aménagé, et une silhouette avec capuchon rouge lui dépose une bise sur la joue, puis part en courant. Il reprend ses esprits et se lance à sa suite, tout en se demandant ce qu’est ce jardin. Il n’a pas conscience d’être en train de rêver, et donc que son environnement peut changer à tout instant. Il se rend compte qu’il est toujours en train de courir derrière la silhouette encapuchonnée, dans un égout. La silhouette a disparu et il se retrouve devant le spectre des trois vieilles femmes qu’il avait rencontrées à son arrivée à New York.



En les voyant, Capricorne cherche les cartes du destin dans ses poches : il ne les a plus. Les trois vieilles lui répondent qu’ils les ont empruntées pour jouer. Il leur demande qui sont ces Ils, mais elles ont déjà disparu, et il voit passer la silhouette en rouge à l’extrémité du tunnel. Il la suit et il débouche dans le jardin, devant un plateau d’échec à taille humaine, sur lequel se trouvent des pièces, manipulées par Dahmaloch et l’Homme aux mains tatouées, ayant une stature de géant de plusieurs mètres de haut. Il ne comprend pas leur présence, puisqu’ils sont prisonniers de la pierre d’éternité. Il prend conscience qu’il est en train de rêver, et il se dit que le symbole de l’échiquier avec deux entités représentant le bien et le mal se disputant son âme, est un peu pauvre. Il monte sur l’échiquier, et les pièces s’éparpillent. Il se rend compte qu’il a un peu grandi, mais qu’il reste encore beaucoup plus petit que les deux joueurs. L’Homme aux mains tatouées lui fait remarquer un couteau ensanglanté dans l’herbe. Dahmaloch lui fait observer qu’il peut suivre les traces de sang, ce que Capricorne fait. Il arrive en vue d’un groupe d’individus : il s’agit de mentors, tous morts quand l’engin infernal à l’intérieur de leur corps a déployé les pics qui les ont transpercés.


Après les trois albums précédents, le lecteur s’ait qu’il va retrouver Capricorne pour une nouvelle étape au cours de son voyage de retour vers New York, tout en se demandant quel sera le thème de cet épisode, ainsi que le formalisme que l’artiste va s’imposer. La première planche montre la tête de Capricorne en gros plan endormi par-dessus le quadrillage des cases pour la partie supérieure de la planche, et intégré dans le même quadrillage pour la partie en bas à droite. Cela le renvoie à la couverture décomposée en cinq bandes de quatre cases, Capricorne agrippant les bordures de cases comme les barreaux d’une cage, une silhouette avec un manteau rouge courant en bas. Effectivement, chaque page est découpée suivant cette grille séparant vingt cases de même taille. Pour autant, l’artiste a choisi de ne pas représenter vingt images différentes, à raison d’une par case. Il utilise rigoureusement ce découpage très rigide de la planche 1 à la planche 43, avec une certaine souplesse dans sa mise en œuvre. À plusieurs reprises, un unique et même dessin peut se retrouver découpé sur plusieurs cases contigües. Par exemple, il peut occuper les deux premières bandes, et être partitionné en huit cases par la trame de bordures noires. En effet, l’artiste a choisi un fond de page noir, plutôt que blanc comme il est d’usage dans les bandes dessinées. Il joue également sur l’ordre de lecture des cases qui ne se fait pas forcément par bande de gauche à droite, puis celle située en dessous. À plusieurs reprises, le lecteur lit la première case d’une bande, puis passe à la première case de la bande située immédiatement en dessous, puis il revient à la deuxième case de la bande supérieure, et passe à la deuxième case de la bande située en dessous. La composition peut également induire une lecture bande par bande de haut en bas, sauf les cases situées dans la dernière colonne, celles-ci se lisant en dernier de haut en bas. Il peut aussi réaliser un dessin en pleine page, décomposé en vingt cases par la trame immuable, et remplacer la portion isolée dans une ou plusieurs cases, par un dessin avec un autre point de vue, ou un autre angle de prise de vue.



Non seulement il s’impose un cadre de découpage contraignant, mais en plus l’auteur consacre un album entier à un rêve, c’est-à-dire une histoire imaginaire pour le personnage principal, dans une histoire imaginaire racontée au lecteur. Un truc qui ne compte pas, pour le dire brutalement. Certes, la narration visuelle s’avère de haute volée : la silhouette avec sa cape rouge, le jeu avec le découpage en vingt cases et la façon de les utiliser en rebattant l’ordre de lecture des cases tout en conservant une lisibilité sans difficulté. Comme à son habitude, l’artiste prend grand soin de donner une dimension visuelle à sa narration : les différentes parties du parc chacune avec leur végétation, le passage dans les égouts, le plateau d’échec géant, la scène sur un navire à voile, celle dans la maison de famille des Parris, Capricorne entrant dans une cathédrale ou parcourant un labyrinthe. Le dessinateur ne se cache pas derrière le nombre de cases : il prend le temps de représenter chaque élément, personnage ou décor, avec un bon niveau de détails que ce soit l’aménagement des différentes parties du parc, le navire dans une vue du dessus inclinée, ou la façade extérieure de la cathédrale et ses arches à l’intérieur, ou encore des vues aériennes du jardin quand Capricorne le survole en volant.


Bon, un rêve du personnage principal, pas de quoi s’exciter, une histoire qui ne compte pas. En fait, il n’en est rien : à la surprise du lecteur, le scénariste plonge au cœur de la mythologie de sa série, en mettant Capricorne au centre d’une manière très habile. Il donne une forte consistance à ce rêve, en le dessinant comme une aventure normale. Le lecteur ne s’en offusque pas, préférant cette approche à une suite de visions éthérées à faible teneur en intrigue. La dimension onirique est présente par des éléments qui ne sont pas rationnels : la silhouette en rouge, des transitions abruptes, comme traverser une haie de jardin pour se retrouver sur le navire en plein océan. Le lecteur sourit en voyant le spectre des nornes dans les égouts de New York. Il s’amuse de la présence de Dahmaloch et de l’Homme aux mains tatoués. Il se dit que le couteau ensanglanté initie une enquête et s’apprête à guetter les indices. Puis il prend conscience que le scénariste effectue une démarche qu’il n’imaginait pas : rappeler des faits passés en donnant tous les éléments de contexte. Les cartes du destin confiés par les nornes, Ted Sharp l’homme de main de Jeremy Darkthorne et les circonstances de sa mort, la dette de Dahmaloch vis-à-vis de Capricorne, les mentors embrochés de l’intérieur par les pics d’un engin infernal, le rôle de Preston Theroux & Tom Flanagan, Jefferson Grannitt le fils du commandant du camp d’internement où Capricorne était prisonnier, Fay O’Hara et son ombrelle, Mordor Gott un dieu qui est mort pour Capricorne.



Le lecteur n’en attendait pas tant : l’énigme du couteau ensanglanté et la remarque d’un protagoniste incitent Capricorne à considérer certains éléments de son rêve comme des indices dans une enquête. À cela s’ajoutent des symboles évidents : la silhouette avec un chaperon rouge qui guide Capricorne au travers de son paysage onirique, comme le lapin guide l’héroïne dans Les Aventures d'Alice au pays des merveilles (1865) de Lewis Carroll (1832-1898), le labyrinthe dans lequel Capricorne doit avancer, ou encore l’intervention de d’une version enfant de Capricorne et d’une version troisième âge. Derrière ces aventures oniriques, l’inconscient du héros est au travail, effectuant des rapprochements par association d’idées. À deux ou trois reprises, le lecteur effectue lui-même des associations supplémentaires. Il voit les mentors réciter leur mantra : Nous luttons contre la fatalité ; L’être humain est libre de choisir ; Rien n’est écrit ; Rien n’est déterminé d’avance. Par réflexe, il se souvient automatiquement de Capricorne déclarant à Patrick dans le tome 11 : Finalement les choses n’arrivent peut-être pas par hasard. Le symbolisme prend également une dimension visuelle quand Dahmaloch décide de quitter le jardin en passant par-dessus l’une des barres noires qui séparent deux rangées de cases : il sort de la page. Capricorne en fait autant en passant à son tour par-dessus le rebord dans la page, et dans la planche suivante, la numéro 37, il a quitté la grille régulière de vingt cases pour un découpage biseauté. En fin, de tome, il quitte le jardin en s’envolant, introduisant la troisième dimension, en s’élevant au-dessus de la grille, en passant en 3D.


Voilà un tome des plus singuliers : le lecteur s’attend à un nouvel arrêt dans le voyage, et une contrainte formelle différente. Cette dernière est bien présente : respecter un quadrillage de cinq bandes comprenant quatre cases chacune. Toutefois, l’artiste s’accommode de ce découpage régulier et rigide, en se montrant inventif quant aux façons de l’appliquer sans respecter l’ordre de lecture implicite des cases. Un tome consacré à un rêve de Capricorne : pas sûr que ça apporte autre chose qu’une respiration inventive sur le plan visuel. Tout faux : le lecteur découvre la mise en scène du travail de l’inconscient du héros, avec des dessins descriptifs et figuratifs, et en même temps un processus de compréhension qui fonctionne sur la base d’observations, et de déductions basées sur l’intuition. Très fort. Un divertissement de haut vol qui ramène la série en plein cœur de sa mythologie, l’auteur se montrant attentionné vis-à-vis du lecteur pour être sûr qu’il ne se perde pas.



mardi 28 juin 2022

Capricorne, tome 9 : Le Passage

Loin d'être un doute passager, la question a fini par me hanter…


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 8 - Tunnel (2003) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2003 et il compte 98 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9. Ce tome présente une pagination double avec deux épisodes successifs, Le passage suivi de Le fragment, séparé par un interlude de 8 pages.


Le passage : Capricorne est parvenu à déchiffrer le rendez-vous mystérieux appelé Holy Minuit. C'est ainsi qu'il se retrouve allongé sur la toile d'un zeppelin en plein vol. il est persuadé que ce dirigeable transporte des personnages importants aux origines du Concept, cette organisation qui a envahi le monde, insaisissable, apparemment sans hiérarchie ni commandeur. Le Concept dont toute activité semble destinée à se terminer d'ici quelques semaines, le trente-et-un décembre. Toujours allongé sur la toile lisse, il rampe précautionneusement jusqu'à atteindre une bouche d'aération. Il n'a pas le choix, car il n'a pas la force d'aller jusqu'à une autre. Il ouvre la trappe et descend à l'échelle métallique verticale. Il se trouve sur les passerelles qui courent le long de la toile du zeppelin, entre les poutrelles métalliques sur lesquelles elle est tendue. Deux gardes viennent à passer. Il se cache et les écoute : un représentant de la police secrète est à bord. Il s’agit de Margaret Sandblast. Il continue à explorer le vaisseau et arrive dans une grande salle contenant trois cercueils oblongs. Soudain des pointes émergent de l'un d'eux.



Interlude : en 1909 quelque part dans une région rurale des États-Unis, Trent et son épouse Betty voient arriver une voiture vers leur ferme perdue au milieu des champs. Une fois arrivé devant leur porte, le conducteur se présente : Zander Kalt et sa femme Hilda. Puis un petit ballon atterrit en catastrophe à proximité, et il en sort un individu se présentant sous le nom d'Edmond.


Le fragment : le dirigeable est arrivé à sa destination avec à son bord des hommes d'équipage, et Samuel T. Growth personnage important du Concept, le docteur Milburn Sippenhaft, Joseph Jolly comptable du Concept, Mordor Gott, et Capricorne. Ce dernier a sauté pour ne pas se faire remarquer, et il se retrouve suspendu à un arbre accroché à une falaise verticale, dans une posture bien périlleuse. La souche lâche, et il parvient à se rattraper à une branche en-dessous. Il finit par perdre connaissance, mais sans lâcher prise. À l'intérieur du bâtiment perché sur un éperon rocheux, Mordor Gott découvre une complexe salle des machines. Il voit Joseph Jolly passer dans la cour en contrebas, et se dit que cet idiot va se faire repérer. Il est lui-même attaqué par un garde-robot.


Grosse surprise : l'auteur propose une double dose de Capricorne pour ce tome ! Par la force des choses, le lecteur reste avec la deuxième partie en tête en le refermant, mais il lui suffit de reparcourir les premières pages pour se souvenir du voyage tout en tension de la première partie. Il retrouve toutes les particularités narratives de l'artiste à commencer par des pages muettes, sans texte, ni mot, d'une clarté exemplaire : les planches 7, 9, 21, 23, 27, 28, 30, 32 pour Le passage, les planches 3, 4, 8, 11, 19, 28, 29, 30, 34, 45 pour Le fragment, et même deux planches pour l'interlude. Le lecteur se doute bien que Capricorne va s'inviter clandestinement au voyage de Samuel T. Growth, mais il ne sait pas quelle forme il va prendre. Il découvre un dessin en pleine page pour la planche 1 : le héros étendu sur une surface peu explicite. Il tourne la page et se retrouve face à un dessin en double page, qui lui coupe littéralement le souffle : une vue du dessus avec le dirigeable en premier plan, et la ville de Manhattan en dessous, pour laquelle Andreas ne s'est pas économisé, en représentant tous les gratte-ciels, énorme. C'est une constante dans cette série : l'artiste assure le spectacle pour le lecteur, soit avec des visions impressionnantes et mémorables, soit avec des constructions de page imaginatives. Au travers de cette petite centaine de pages, il est possible d'en citer de nombreuses.



L'œil du lecteur est également attiré par une autre caractéristique de la première partie : des pages ne comprenant que des cases avec une tête en train de parler. C'est une prise de risque car le dessinateur choisit d'utiliser des gros plans, c'est-à-dire de se priver de toute forme de langage corporel, à l'exception d'une inclinaison de tête et de l'expression du visage. Il y a trois planches (17, 18, 24) ainsi constituées, auxquelles il faut ajouter neuf demi-planches avec uniquement des cases comprenant un visage. Andreas dessine avec une manière bien à lui d'apporter une forme de simplification ou de caricature, mais sans aller vers une exagération de l'expressivité. Du coup, ces pages ne valent pas pour l'intensité émotionnelle qui s'affiche sur chaque visage, ou la nuance du sentiment exprimé, mais pour le contraste entre les différents interlocuteurs, par exemple la douceur du visage d'Ina Claire et la dureté de celui de Samuel T. Growth, ou encore le calme détaché du docteur Sippenhaft. De même, l'artiste ne s'attache pas à montrer comment évolue la prise d'ascendance sur la conversation, car il place chaque personnage au même plan. L'enjeu est plus de montrer la pluralité des points de vue, en fonction de la personnalité de chacun, de la raison de sa présence à ce moment-là. L'interlude présente la caractéristique d'avoir été reproduit à partir de dessins non encrés, ce qui leur donne une forme de douceur surannée, cohérente avec le fait que la séquence se déroule en 1909. Le fragment revient à des dessins très texturés, pour la pierre, la roche, la terre, les briques, la pluie. Comme à son habitude, l'artiste découpe ses planches en autant de cases qu'il estime adapté, d'un dessin en double page, à une page contenant 20 cases.



Le passage se déroule comme un huis-clos : les personnages se croisant ou s'évitant à l'intérieur du dirigeable, le caractère fini et fermé de cet environnement étant rappelé par la toile du ballon, et les poutrelles qui forment autant de figures géométriques qui s'imposent aux protagonistes comme des axes obligés. Andreas met en scène une dizaine de personnages : Capricorne, Mordor Gott, Joseph Jolly, Samuel T. Groth et son fils Cuthbert J. Growth, le capitaine Onslow, le docteur Milburn Sippenhaft, Margaret Sandblast, Thomas, Ina Claire, et plusieurs soldats anonymes. Chaque personnage est défini par son apparence, et un trait de personnalité majeure, le moteur de l'intrigue restant l'intrigue et non une étude de caractère ou un suspense d'ordre psychologique. Le scénariste gère les chassés-croisés avec élégance et plausibilité, intégrant des événements inattendus comme l'arrivée d'avions, ou le déclenchement d'un engin à pointes, objet récurrent dans la série. Il développe des composantes de la mythologie de la série, par exemple en expliquant ce que sont les mentors auxquels il a déjà été fait allusion, en révélant ce qui se trouve à l'intérieur d'un tel engin. Il s'amuse avec l'inspectrice peu commode de la police secrète du Concept, une femme de petite taille sans être naine, en surpoids qui rappelle la première version d'Amanda Waller, créée par John Ostrander & Luke McDonnell dans la version de 1987 de Suicide Squad. L'épilogue de cette première partie permet de comprendre le titre : Passage est le nom d'un personnage que le lecteur avait vu précédemment.


L'interlude s'avère fort sympathique, même si sur le moment le lecteur ne sait pas trop quoi en retenir, à partir une expérience de psychologie un peu cruelle. Il entame donc la seconde partie qui s'apparente à un chapitre à part entière de la série. Le dirigeable est arrivé à destination, et il suppose qu'il va suivre Capricorne dans une nouvelle étape menant aux instigateurs et aux dirigeant du Concept. Andreas met en œuvre les figures du genre aventure, totalement au service de sa propre histoire : situations périlleuses comme un individu accroché à une branche d'une falaise, combat contre un robot, nouvel individu mystérieux (Gordon Drake ?), un laboratoire technologique, des créatures de boue, des silhouettes encapuchonnées, trois vieux sages, une immense pierre gravée ronde à laquelle il manque un fragment, une évasion spectaculaire en ballon avec une petite nacelle, et une avalanche de révélations majeures. Le lecteur ne s'attendait pas à ces dernières, à leur concision et à leur originalité concernant le Concept, avec une forme d'inspiration tirée de l'expérience de Stanley Milgram (1933-1984), et une autre tout aussi majeure concernant l'identité de Capricorne. Il apprécie le rythme très différent de celui de la première partie et le retour à une narration visuelle riche en péripéties, ce qui contraste avec Le passage.


Le lecteur découvre un tome double d'une grande richesse à la fois sur le plan visuel, à la fois sur le plan de l'intrigue, passant d'un huis-clos tendu, à une aventure pleine de révélations, avec une narration visuelle toujours aussi variée. L'auteur résout un nombre significatif de mystères de premier plan de sa série, tout en continuant d'en nourrir d'autres, sur le principe du feuilleton. Un divertissement de haut vol.



jeudi 9 juin 2022

Capricorne, tome 8 : Tunnel

Dans une guerre, il n'y a que deux vérités : la souffrance des victimes, et la comptabilité.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu (2002) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2003 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le récit Le Fragment.


Prologue en 1626 sur l'île qui deviendra Manhattan, un amérindien dénommé Capricorne est en train de s'adresser à un petit groupe, prophétisant que l'homme rouge sortira des souterrains qui sont devant eux, inattendu et foudroyant comme le feu qui tombe du ciel, le tomahawk à la main, l'arc bandé, pour ravager la colonie. Les jours de l'homme blanc sont comptés ! Les autres ont sorti un homme après avoir creusé un tunnel dans la grotte, et celui-ci déclare qu'il y a vu sa vie, et autre chose. Capricorne estime que le plus sage serait de céder l'île au gouverneur de la Nouvelle Amsterdam. Quelques jours ou semaines dans le futur, Miriam Ery est assise devant sa machine à écrire, elle contemple un carnet dont des pages ont été arrachées, et elle se met à écrire. Depuis le début de la guerre du Concept, la publication de ses romans relatant les aventures de Capricorne s'est interrompue. Mais elle se sent obligée à poursuivre la chronique, au moins jusqu'au départ précipité de son personnage principal. En outre, elle doit consigner par écrit l'étrange incident la concernant, dont le souvenir semble vouloir s'estomper de sa mémoire. Tout commença une nuit du mois d'août…



Au temps présent, une berline file dans les rues de Manhattan la nuit. Son conducteur doit s'arrêter car un barrage de policiers le somme de stopper. Le conducteur tend un laissez-passer prioritaire, mais les soldats lui intiment de sortir, ainsi que Samuel T. Growth, son passager. Une fois qu'ils ont été extirpés du véhicule et un peu éloignés, un soldat jette une grenade dans la voiture qui explose. Ils repartent en jeep avec leur prisonnier. À côté de la carcasse du véhicule, une plaque d'égout se soulève. Et une main récupère la sacoche du général portant le logo du Concept. Isaak, un clochard, la met dans sa cariole qu'il tire derrière lui dans les égouts. Un nouveau groupe de réfugiés rejoint les rebelles ayant établi leur camp dans les égouts. Parmi eux se trouvent Fay O'Mara, une jeune femme, et Hiram Szbrinowski, un géologue. Ils sont bien accueillis par la communauté, par Ash Grey en particulier. L'homme encapuchonné récupère la sacoche des mains du clochard. Il se dirige avec vers Capricorne pour lui montrer les documents, alors que celui-ci est en train de faire connaissance avec Fay O'Mara. Il ouvre la sacoche et y trouve un document adressé à Samuel T. Growth de rejoindre le triangle, pas de mention de date ou de lieu, juste un code : Holy Minuit. Miriam Ery fouille à son tour ce qu'a ramené Isaak et elle y trouve une paire de gants qu'elle essaye.


L'affrontement incroyablement spectaculaire du tome précédent n'a pas mis fin comme par enchantement, au régime totalitaire du Concept. Le lecteur replonge donc dans cette dystopie semblant se dérouler au milieu du vingtième siècle. Il est entendu que Capricorne est le héros de ce récit d'aventure : il est donc forcément opposé à la dictature, d'autant plus qu'il a été torturé dans un camp de détention. Pour autant, le scénariste ne choisit pas de l'en faire triompher en deux temps et trois mouvements, avec l'aide d'une poignée de rebelles. L'objectif est de parvenir jusqu'au centre d'analyse de ce mystérieux mouvement pour s'emparer de documents révélateurs. Là encore, pas de solution miracle : installés dans les égouts, les rebelles s'arment de pelles et de pioches pour creuser un tunnel. Ils se doutent bien que leur entreprise présente peu de chances d'aboutir puisque l'île de Manhattan est faite d'une solide roche. Conformément aux conventions du récit d'aventure, une opportunité inespérée va se présenter à eux. Mais ce n'est pas tout… En parallèle de cette entreprise, un haut responsable du Concept a été enlevé par un dénommé Joseph, analyste pour le Concept, et une poignée d'hommes armés.



Entremêlé au fil narratif principal, celui de Capricorne, le lecteur découvre des éléments surnaturels qui viennent enrichir et étendre la mythologie de la série. Cette dimension est présente dès le premier tome, et elle continue à se développer. La page d'introduction établit qu'il y a déjà eu un individu s'appelant Capricorne par le passé, au dix-septième siècle, et que déjà à l'époque, il y avait des choses mystérieuses dans le sous-sol de Manhattan. De plus, il est fait référence directement aux trois vieilles femmes du premier tome, vraisemblablement les Moires, et aux cartes du destin qu'elles ont confiées à Capricorne. Les gants de Jefferson Granitt refont leur apparition, avec leur capacité de transmettre un savoir venu d'une autre personne, ce qui donne lieu à la rédaction de plusieurs pages en écriture automatique, par Miriam Ery. Sans oublier la créature qui se manifeste de manière spectaculaire, dérangée de son sommeil par l'ouverture du tunnel qu'avaient obturé les Amérindiens. Andeas fait référence à des événements des tomes précédents qu'il explicite : le 4 dans lequel Astor avait trouvé un livre fantôme, le 6 dans lequel Capricorne avalait e médicament du docteur Sippenhaft. Comme à son habitude, il ne rappelle pas le nom de tous les personnages dans ce tome. Certes ils disposent tous d'une apparence remarquable et mémorable, mais dans ce cas-ci, un trombinoscope aurait été le bienvenu.


Visuellement, l'album commence calmement avec une première page comprenant 10 cases, pour une narration posée et claire. Dans la deuxième planche, le lecteur découvre une case occupant les deux tiers de la page, une vue de dessus montrant Miriam Ery en train de contempler sa machine à écrire, avec l'entrelac géométrique des poutres en premier plan, et une vue détaillée de l'aménagement de son grand salon - salle à manger : la table basse, la table servant de bureau, la table pour dîner, le canapé, les coussins, les tapis, les plantes vertes, une tenture, une étagère avec des livres, etc. Régulièrement, le lecteur reste épaté par une case spectaculaire, par son niveau de détail ou par ce qu'elle montre. Cela commence donc avec l'aménagement d'une très grande pièce. Ça continue dès la page suivante avec une berline qui fonce à tombereau ouvert dans les rues de Manhattan, la suite des façades de gratte-ciels étant courbée pour montrer l'effet de vitesse. Par la suite, le lecteur ralentit sciemment sa lecture, voire effectue une pause pour savourer une case, ou un dessin sur deux planches : l'explosion de la berline sous l'effet de la grenade, à nouveau une vue de dessus cette fois-ci dans les égouts avec l'entrelac des tuyauteries en premier plan, la grande galerie dans laquelle se trouvent les rebelles dans un dessin en pleine page, un autre dessin en pleine page avec les vrilles de la créature qui traversent la tête de chaque personne présente, la découverte de la grande salle dans un niveau en sous-sol avec tous les bureaux identiques et totalement désertée, ou encore le visage fermé et intransigeant avec un soupçon de mépris de Samuel T. Growth.



Avec ces images fortes et mémorables, le lecteur constate le degré d'implication de l'artiste, qu'il retrouve également dans plusieurs séquences. Comme dans d'autres tomes, Andreas laisse la place aux dessins de raconter l'histoire avec des pages silencieuses, c’est-à-dire totalement dépourvues de texte ou de mot. Il en va ainsi des planches 13, 14, 18, 23, 24, 27, 30, 31, 32, 33, 42, soit 11 pages sur 46. Il ne s'agit pas d'une belle image pour en mettre plein la vue, mais d'une narration racontant un événement, une action, tous parfaitement compréhensibles, que ce soit la créature qui se retire après avoir laissé quelque chose dans l'esprit de chaque rebelle présent, ou ce qui se passe dans leur tête. Durant les planches 30 & 31, le lecteur assiste aux pensées de 5 personnages principaux, dans une mise en page bien trouvée : 3 colonnes de 8 cases par page, la lecture se faisant alors colonne par colonne de haut en bas. Alors que Samuel T. Growth est détenu par Joseph Jolly et ses acolytes, le Concept dépêche l'agent spécial la Solution pour le retrouver .il s'agit d'un homme en armure de combat moderne qui avance sans mot dire, d'autant plus terrifiant que chaque page qui lui est consacrée est muette.


En entamant ce tome, le lecteur ne sait donc pas trop quelle direction va prendre le récit. Il comprend que la rébellion continue avec ses moyens humains limités. Il constate que les mystères continuent de se développer : les gants et l'écriture automatique, une nouvelle créature sous Manhattan, le retrait des affaires du Concept dans cet immeuble, la date fatidique du 31 décembre, etc. La page d'ouverture ajoute encore à la notion de destin, rappelée ensuite par les cartes des Moires. Capricorne reste un héros envers et contre tout. La Solution se montre moins impitoyable que prévu. Cette série continue d'être une grande aventure, avec de superbes planches, et une trame donnant à la fois la sensation d'être tentaculaire et que de nouveaux éléments ne cessent d'apparaître de manière arbitraire, en fonction de l'inspiration du moment de l'auteur, mais qu'ils s'imbriquent tous parfaitement, comme si tout était déjà bien prévu dans un plan à long terme. Le lecteur se laisse emmener par l'aventure mystérieuse et spectaculaire, la savourant au premier degré.



jeudi 19 mai 2022

Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu

Je n'agis pas.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 6 : Attaque (2001) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le chapitre Le Fragment.


Capricorne, Ash Frey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans le surnaturel. Mordor Gott observe cette scène, caché dans l'ombre d'un immeuble. Il voit passer trois agents de la police secrète, enveloppés dans un imperméable noir. Ils les laissent passer et entrent dans l'immeuble du 701 Seventh Avenue à New York. Il monte jusqu'au salon et y entre. Quelque part un squelette commence à bouger. Dans la bibliothèque du gratte-ciel, un ancien tome commence à briller. Mordor Gott touche la joue d'Ash Grey pour la réveiller. Elle reprend conscience, et Astor également bondissant immédiatement pour faire face à l'intrus. Ce dernier les met au courant des derniers événements : Capricorne a été embarqué dans la rafle, et le Concept a réussi son coup d'état dans plusieurs pays, grâce à leurs sympathisants, leur armée et leur police secrète.



Malgré tout ce qui les oppose, Ash Grey se rend à l'évidence : ils doivent faire alliance avec leur ennemi contre le Concept. Le trio monte dans la salle de travail de l'immeuble et Gott explique qu'il existe deux endroits stratégiques identifiés : un centre de transmission des ordres, et un quartier général des opérations militaires. Les deux sont situés au sommet de gratte-ciels, inattaquables par le bas car remplis de des soldats sur plusieurs étages. Ash Grey y voit une ouverture : elle peut organiser une attaque par les airs avec son groupe aérien d'intervention. Astor s'interroge sur l'origine du Concept. Il attire l'attention des autres sur des petits bruits mécaniques. Gott se demande si le Concept a déjà truffé cet immeuble d'instruments d'écoute. Il décide d'aller retrouver Capricorne et d'essayer de le délivrer. Astor décide de rester sur place et d'étudier la propagande du Concept ramenée par Gott. Ash Grey sort de l'immeuble et avance avec méfiance dans la rue. Elle voit arriver une patrouille à pied et se cache dans un renfoncement. Elle parvient à une cabine téléphonique mais n'arrive pas à avoir son correspondant. La patrouille revient et elle se met à courir pour se mettre à l'abri et manque de heurter un autre passant pressé : un bel homme élancé dans un imperméable. Il lui indique un endroit où se mettre hors de vue, et les deux s'y abritent le temps que la patrouille passe.


Le tome 6 se terminait de manière très abrupte par une explosion, mais le lecteur s'attend à ce que la résistance s'organise dans le présent tome. Il est pris au dépourvu en se rendant compte que la première page de ce tome est exactement la même que celle du précédent, tout autant dépourvue de mots. Par ce dispositif, l'auteur établit qu'il repart du même moment, tout en effectuant un rappel rapide, sans un seul mot, du grand art. Dans le tome 6, Andreas avait réalisé 12 pages muettes, sans dialogue ni cartouche de texte. Dans celui-ci, il y en a 18 : les planches 1, 3, 7, 12, 13, 18, 19, 23 à 30, 33, 39, 46. À chaque fois, le lecteur est épaté par la facilité de lecture, l'évidence de chaque scène quelle qu'en soit la nature. Il y a donc la succession de quatre cases sur une unique bande où les militaires surgissent dans le salon et collent le coup de crosse dans le torse de Capricorne, d'une brusque violence.



De la page 24 à 30, le lecteur assiste à une séquence d'un rare maestria : en parallèle se déroule l'attaque aérienne du groupe d'intervention d'Ash Grey et l'apparition du Dragon Bleu dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York, et dans le même temps le squelette continue de se mouvoir. Comme à son habitude, l'artiste utilise les différentes possibilités de mise en page qui s'offrent à lui : cases de la largeur de la page, cases en insert, cases sagement alignées ou un peu décalées, cases de la hauteur de la page, case en mat à gauche avec des cases comme accrochée en drapeau à droite, dessin en pleine page, case centrale et les autres disposées autour. Le lecteur est ainsi emmené dans ce tourbillon narratif. En planche 33, il découvre 3 bandes de 4 cases chacune, avec 5 en gros plan sur le même visage dont l'expression change au fur et à mesure qu'il entend ce que lui dit son interlocuteur au bout de fil, et le lecteur comprend très bien l'évolution de son état d'esprit alors qu'il n'y a aucun mot. Il se retrouve incroyablement ému par la dernière page, également muette, montrant juste Astor assis et en train de lire : heureux et pourtant dans une situation dramatique qui émeut le lecteur jusqu'aux larmes.


Le plaisir des yeux ne provient pas que de la mise en page vive et variée, il est également généré par des personnages souvent élégants, toujours vivants dans l'expression de leur visage, dans leurs postures. Il y a également l'utilisation des aplats de noir, ces derniers ressortant mieux dans l'édition en noir & blanc. Il en joue pour masquer l'identité d'un personnage : Mordor Gott dont seule la chevelure est en couleur, tout le reste étant en noir jusqu'à la révélation de son identité. L'avancée des avions vrombissant sur le fond noir d'un ciel nocturne sans étoile. Le costume noir (pantalon et veste) d'Astor qui lui donne du poids dans la case, malgré sa petite taille. Le rappel des poutres noircies par le feu prend l'apparence d'un entrelacs géométrique en fond de case. Les scènes d'action sont tout aussi remarquables, avec parfois une conception étudiée pour les rendre plausibles, et d'autres fois une simplification pour évoquer les films d'aventure tout public. Cela peut s'avérer déconcertant de voir Mordor Gott accroché sous la caisse d'un camion pour découvrir où se trouve le camp de détention. Cela fait un effet un peu bizarre que ce soient des avions à hélice qui attaquent le centre de transmission du Concept au sommet d'un gratte-ciel à New York.



Le lecteur comprend donc que l'auteur reprend son histoire au point de départ du tome précédent pour montrer ce qui s'est passé concomitamment à la détention brutale de Capricorne. Il s'attend à découvrir ce qui est arrivé à ses deux amis Ash & Astor, et comment la rébellion commence à s'organiser. Ça commence effectivement un peu comme ça, avec en prime l'irruption d'un personnage dont il ne savait pas s'il deviendrait récurrent ou non. Dans le tome précédent, l'auteur avait inclus plusieurs extraits de propagande du Concept : dans celui-ci, il intègre plusieurs billets des opposants à ce régime, à la fois aux États-Unis, à la fois en Afrique et en Asie. Le lecteur ne sait pas trop s'il doit les prendre au pied de la lettre, ou avec le même recul critique que ceux de la propagande. A priori, il s'agit de la bonne cause, mais ne s'agit-il pas là aussi d'une manipulation ? Comme le rappellent certains passages, il s'agit d'un récit d'aventure qui ne se veut pas réaliste : il est donc cohérent que Ash Grey parvienne à réaliser une attaque aérienne juste avec quatre de ses pilotes, et que Growth junior parvienne à la faire s'échapper de manière rocambolesque, même si ce n'est pas réaliste. Dès la planche 3, le lecteur se demande ce que vient faire ce squelette sur fond noir dans une seule case. Il se souvient qu'Andreas lui avait fait un coup similaire dans le tome 5 avec le dessin du chat. Mais non, ici il s'agit d'un événement qui se déroule à un rythme plus lent que les autres, au rythme d'un case de temps en temps quand l'action se situe dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue. Au bout de quelques pages, le lecteur prend conscience que le héros de la série est absent : il n'apparaît que 3 cases en planche 13, pour n'intervenir réellement qu'à partir de la planche 42.


Alors qu'il est parti pour la montée en puissance d'une rébellion contre un régime totalitaire, le lecteur constate rapidement qu'elle ne sera pas racontée comme un reportage dans un monde réaliste. Il y a le retour de Mordor Gott, le squelette, et bien vite le gigantesque Dragon Bleu qui figure sur la couverture. Le scénariste poursuit la composante surnaturelle présente dès le premier tome et la développe fortement dans celui-ci, alors qu'elle ne jouait qu'un rôle mineur dans le précédent. Sous réserve qu'il ait à l'esprit le premier cycle, le lecteur mesure l'importance donnée au mystère de la nature de Capricorne, et des entités liées à son destin, à commencer par Dahmaloch. En fonction de l'horizon d'attente du lecteur, cette augmentation de la part du surnaturel constitue un changement de registre du récit par rapport à sa première partie. D'un côté, c'est déstabilisant de ne pas rester dans un registre de lutte contre un régime totalitaire : de l'autre côté, la série a commencé avec le mystère de Capricorne, avec les Moires, et avec des entités mystiques. C'est donc plutôt un retour à son essence. Le lecteur y retrouve également le principe du feuilleton à suivre puisque les révélations génèrent de nouvelles questions tout aussi intrigantes. Mais qui est cet individu appelé l'homme aux mains tatouées ?


Un septième tome aussi intrigant que déstabilisant, aussi maîtrisé que surprenant. Andreas continue l'histoire entamée dans le tome précédent, tout en la reconnectant avec la continuité du premier cycle. Le lecteur est emporté par la dextérité et l'élégance de la narration visuelle. Il pense être parti dans un récit de résistance relativement réaliste et il se retrouve plongé dans un récit d'aventure avec une forte composante surnaturelle. L'auteur l'a ramené dans le droit de fil de la série, avec une nature feuilletonnante, tant pour l'intrigue que pour les ressorts narratifs. Une fois qu'il a réajusté ses attentes, le lecteur profite pleinement de cette expédition spectaculaire, racontée de manière très personnelle. Il note ici et là quelques remarques glaçantes comme le fait que le mal n'a pas besoin d'agir pour exister, il lui suffit de laisser faire.



mardi 22 février 2022

Capricorne, tome 4 : Le Cube numérique

Ces murs racontent une histoire.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 3 : Deliah (1997) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 1998 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 1 qui regroupe les tomes 1 à 5.


Capricorne est en train de faire un cauchemar, éveillé puisqu'il ne dort plus. Il éprouve la sensation d'être un géant dans New York et de clamer son vrai nom à haute voix, différent à chaque fois : Jack Curtiss, William Erwin, Jacob Kurtzberg, Willis Rensie. Ash Grey le touche délicatement à l'épaule et il revient dans la réalité : il lui rappelle que s'il prononce son vrai nom à New York, cela provoquerait des catastrophes. Or il a oublié comment il s'appelle vraiment : il court donc le risque de dire son nom sans le savoir. Il se dit qu'il devrait quitter la ville pour quelque temps. Grey lui présente une personne qui l'attend : Miriam Ery, une jeune femme qui aimerait écrire ses aventures, comme celle du cimetière, des trois démons et tous ces gens bizarres. Avant que Capricorne ne puisse répondre comme il l'entend, l'inspecteur Azakov entre dans la pièce : il vient demander un coup de main dans une affaire plutôt périlleuse.



Peu de temps après, Azakov, Capricorne, Grey et Ery se retrouve dans un navire, sur une mer agitée. L'inspecteur de police explique qu'il était sur le point de démanteler l'organisation du Dispositif quand leur chef Jeremy a fait alliance avec un individu qui a tout restructuré. La présente affaire est donc un peu sa dernière chance. Il explique : un des meilleurs agents de la police, Albert Ranzig, surveille discrètement les agissements du Concept, sorte d'association militante. Cette organisation est assez active côté propagande : entre autres, ils recrutent tous les hommes de main disponibles. Or Ranzig les a informés que quelqu'un d'autre que le Concept cherchait des hommes pour une opération d'envergure. La police a pu remonter la filière jusqu'à un ancien chantier naval. Tous les indices démontraient qu'un bâtiment aux dimensions impressionnantes y avait été construit récemment. Mais la piste s'arrêtait là. Jusqu'à ce qu'ils reçoivent une photographie prise par un touriste à bord d'un paquebot, montrant un phénomène curieux. Le navire d'Azakov suit une ligne droite entre le chantier et l'endroit où la photographie a été prise. Alors qu'Azakov explique tout ça à Capricorne, Johnson, le radio du navire, les espionne. Il est surpris par le capitaine Durham qui lui enjoint de regagner son poste. Johnson obtempère et en profite pour adresser un message codé à un destinataire inconnu : les pêcheurs lancent le filet. Pendant ce temps-là New York, Astor se félicite de ne pas avoir eu à partir avec les autres, et il soigne ses livres dans la bibliothèque sans fin du 701 de la Septième avenue. Il voit passer un chat et il lui court après. Il parvient à une pièce qu'il n'avait pas encore explorée et dans laquelle un livre sur un présentoir émet un halo surnaturel.


C'est parti pour l'aventure et ça ne traîne pas : dès la planche 4, les personnages sont en pleine mer en route pour l'inconnu. Planche 9 : ils découvrent un phénomène lumineux inexplicable de grande ampleur au beau milieu de l'océan, et planche 12 se produit l'apparition d'un navire dont le gigantisme défit l'entendement. Le lecteur se délecte de mélange de phénomène mystérieux indicibles légèrement parfumés à la HP Lovecraft, et de voyage extraordinaire avec un zeste de jules Verne. Il constate également qu'il y a une once continuité car les explications de l'inspecteur en planche 5 font écho à celles d'Ash Grey en planche 33 du tome 1 également sur de mystérieuses lumières en plein océan. Et pour cause, dans les deux cas, il s'agit du lieu où l'Objet a été retrouvé. L'auteur développe une continuité à la fois lâche et serrée dans sa série. D'un côté, ce tome peut être lu pour lui-même, presque sans avoir lu les précédents. Dans ce cas-là seules deux ou trois pages restent muettes pour le lecteur : Astor dans sa bibliothèque, l'identité de Mordor Gott et son lien avec Capricorne. Pour le lecteur de la première heure, la continuité apparaît comme une évidence (l'Objet du premier tome), mais aussi comme devant être consolidée par des liens qu'il doit lui-même établir, car n'étant que sous-entendus. Ainsi, il lui appartient d'accoler le prénom de Jeremy avec son nom de famille pour relier cette ombre mystérieuse à un personnage récurrent. Il lui faut également faire l'effort de se rappeler de l'origine de Mordor Gott pour comprendre l'impression de Capricorne de déjà le connaître. La série est tout autant tentante car il en découvre un peu plus à chaque tome, que frustrante car il reste bien des choses à découvrir, comme le vrai nom de Capricorne.



D'ailleurs la page d'ouverture se présente comme un dessin en pleine page, avec un New York onirique vue avec une déformation Œil de chat, une planche très dense du fait du nombre de gratte-ciels, et également un hommage de l'auteur. En effet, Capricorne cite Jack Curtis (acteur, 1880-1956), William Erwin (acteur, 1914-2010), Jacob Kurtzberg (1917-1994, Jack Kirby), Willis Rensie (1917-2005, Will Eisner). Comme d'habitude, le lecteur absorbe les mises en page et les visuels qui sortent de l'ordinaire. Il y a bien sûrs des passages d'action à couper le souffle : le navire agité par les flots, le phénomène lumineux, l'apparition de l'aileron métallique géant, la première vision du bras pincé effilée (également un dessin en pleine page), la vision de la cité engloutie, et bien sûr le cube numérique lui-même. L'artiste ne se contente pas d'en mettre plein la vue dans des images révélations, la narration visuelle au fil de l'eau recèle également des moments mémorables. Dès la planche 2, il joue avec le contraste de rectangles noirs verticaux (des montants de porte et des cadres) et des rectangles blancs ou colorés, montrant que les êtres humains (avec des formes moins géométriques et quelques courbes) évoluent dans un espace très géométrique.


Dans la planche 67, il réalise une vue plongeante des rayonnages de la bibliothèque chargés d'une centaine de bibelots tous différentes dans une case de la hauteur de la page sur la gauche de la page, avec des cases en drapeau sur la droite, montrant les déplacements d'Astor. La planche suivante reprend ce principe d'une case de la hauteur de la page, cette fois-ci sur la droite, et de cases correspondantes sur la gauche, avec en plus des inserts. Le dessinateur continue de faire œuvre de variété dans les mises en page, avec une utilisation toujours pertinente des cases de la hauteur de la page, sans jamais donner l'impression de transformer ces cases en un stratagème pour dessiner moins. Dans ce tome, il met en œuvre à plusieurs reprises des ombres chinoises. Il y a bien sûr la silhouette du mystérieux Jeremy responsable de l'organisation secrète du dispositif, mais aussi la silhouette du gigantesque navire et de sa partie émergée, ainsi que des pinces. Pour le navire, ce choix graphique traduit l'immensité du navire qui rend impossible sa perception dans son entièreté. Le lecteur note également des cases qui se répondent : pas des cases à l'identique, mais des cases similaires ou de même thème. Par exemple, le dessin en pleine page de la cité engloutie (planche 20) répond au dessin en pleine page de New York en planche 1.



Dans ce quatrième tome, Andreas utilise la trame très classique d'une aventure vers l'inconnu, avec une part d'exploration, et une part d'anticipation. Alors même que la personnalité des protagonistes reste peu développée, le lecteur se sent accroché par la découverte et par l'action. L'auteur fait preuve d'une solide inventivité avec le navire aileron gigantesque et le cube numérique qui se trouve sous l'eau. Les séquences d'action piochent dans les situations classiques, et elles sont exécutées avec assez de personnalité pour sortir des clichés prêts à l'emploi. Andreas utilise à nouveau le principe d'un récit dans le récit, avec des hauts reliefs sur un mur racontant une histoire antique, comme il l'avait fait dans le tome 2 avec la construction cyclopéenne en sous-sol du gratte-ciel du 701 de la Septième avenue. Là encore l'utilisation de cases de la hauteur de la page met en avant un élément qui domine les autres : le cube numérique en haut de case, en position élevée par rapport aux humains en bas de case. Puis le récit passe par une phase d'affrontement très personnels entre Capricorne et Mordor Gott, impliquant plus le lecteur qui s'identifie tout naturellement avec le héros. Les trois interludes consacrés à Astor s'avèrent très intrigants, annonçant des développements à venir dans les tomes suivants, dans la logique d'une histoire à suivre sur le long terme.


Bien sûr, il se crée un phénomène d'accoutumance (peut-être pas de dépendance quand même) dans une série au long cours, et le lecteur retrouve avec plaisir la familiarité d'un univers qu'il a appris à connaître. Ce phénomène fonctionne à plein pour ce quatrième tome, accentué par les révélations savamment distillées par l'auteur. Il y a aussi et avant tout une aventure originale qui rend hommage explicitement et implicitement à des auteurs renommés du genre, avec une narration visuelle dense et travaillée, le tout réalisé par un conteur de haut niveau.