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mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



mercredi 7 décembre 2022

Capricorne T19 Terminus

Les dictatures sont fragiles. Les démocraties aussi. La sagesse réside dans l’individu.


Ce tome fait suite à Capricorne T18 Zarkan (2014) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2015 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part sur le globe, l’homme aux mains tatouées termine sa chute volontaire depuis un avion en s’enfonçant dans l’océan. Il descend jusqu’à se retrouver au-dessus du fond marin, avec cette matière incandescente. Il entend la voix de Dahmaloch lui indiquant qu’il est las de l’attendre, las d’être. L’homme aux mains tatouées s’enfonce complètement dans cette matière étrange. Dans le spacieux salon luxueux du 701 Seventh avenue, Astor et Zarkan dialoguent, chacun dans une langue différente incompréhensible. Fay O’Mara explique à Capricorne qu’ils ont entamé un dialogue cérébral. Astor accède à sa bibliothèque mentale afin d’en trouver des correspondances avec les formules que Zarkan puise dans son propre vaste savoir. C’est fascinant. Elle serait bien incapable de noter ce qu’ils disent. Elle essaye de décrire la scène du mieux possible, car elle n’a jamais vu quelque chose de comparable. Capricorne se déclare curieux de connaître le résultat de leur conversation. Dans les fonds marins, Dahmaloch dit que bientôt il n’existera plus, ni l’homme aux mains tatouées : ils ne feront plus qu’un comme avant.



Il y a bien longtemps de ça, un prêtre muni d’une dague, dans un temple : il s’avance vers un creuset dans une table de pierre et il abat la lame dans une matière incandescente. Quelque part il se forme un cube parcouru de figures géométriques. Un volcan entre en éruption. Un fou furieux fanatique a séparé Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, faisant du premier un être démoniaque et du second un simple humain. Astor et Zarkan sont arrivés au terme de leur discussion ésotérique. Ils relatent leurs conclusions à Fay O’Mara et Capricorne. Ils ont analysé les notes que Zarkan a prises chez le passager, et les ont comparées avec certains grimoires dans la bibliothèque d’Astor. C’est inquiétant ! Les machines du Passager, dont il a volé les composants dans un vaisseau intersidéral échoué, ces machines font partie d’un ensemble plus vaste. Un système complexe qui devait servir à guider le vaisseau à travers le cosmos, soit à franchir des portes, réelles ou mystiques. Ou les deux, ou alors aucune de ces fonctions, mais quelque chose d’encore plus subtil qu’il leur est impossible à imaginer. Plus étrange encore : les pierres d’apocalypse jouent un rôle actif dans cette structure compliquée. Ils savent qu’elles ouvrent des passages vers d’autres dimensions.


Avant dernier tome de la série : il est temps que les révélations pleuvent, que les dernières pièces du puzzle donnent un sens à toutes celles qui les entourent, aux motifs qu’elles forment, et qu’une résolution claire se profile nettement. C’est exactement ça : cela devenait apparent dans le tome précédent et ça l’est tout autant dans celui-ci. L’auteur ne change rien à sa manière de raconter : des aventures, avec des personnages hauts en couleur occupant le devant de la scène. Capricorne et Astor progressent dans leur enquête, trouvant un indice significatif après l’autre, et bénéficient des déductions de personnages secondaires comme Zarkan et Astor, ainsi que du travail accompli précédemment par Fay O’Mara. D’un côté le lecteur suit ces héros, de l’autre des séquences en alternance montrent tout d’abord l’esprit de Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, puis le Passager toujours aussi plein de ressources. Chaque scène apporte un élément nouveau qui vient s’emboîter parfaitement. Ainsi le lecteur apprend ce qu’il advient finalement de Dahmaloch et de l’homme aux mains tatouées, mais aussi comment ils sont apparus, lors de la scène avec le prêtre et sa dague. La discussion sibylline entre Zarkan et Astor aboutit à un exposé très vivant d’une page mêlant rappels sur des faits passés, et nouvel éclairage grâce à une connaissance ou une information complémentaire. Du grand art. En fait, en terminant la dernière page, le lecteur a du mal à croire qu’il en a appris autant en un seul tome, qu’il ne reste plus qu’un épilogue.



Revoir l’action au ralenti : tout commence sous l’océan, comme dans ce passage hallucinant du tome quatre, en continuité avec l’expédition du tome dix-sept. Dès la première planche, le lecteur découvre un découpage de planche qui refuse les automatismes plan-plan : deux cases de la hauteur de la page pour attester de la durée de la descente de l’homme aux mains tatouées dans les profondeurs, puis trois cases triangulaires en éventail pour montrer que la chute se ralentit jusqu’à ce que l’individu se stabilise et enfin deux cases en hauteur pour pénétrer dans la matière incandescente. Dans ce tome, l’artiste ne s’impose pas une contrainte systématique, comme les très gros plans du tome seize, il repasse dans un mode où chaque page est construite en fonction des événements de la séquence. Même sans effort conscient, le lecteur ressent l’effet narratif correspondant. Des cases de la largeur de la page en planche 6, alors que Astor et Zarkan complètent les phrases de l’un et l’autre d’un bout à l’autre de la case. Des cases de plus en plus petites dans la partie supérieure gauche de la planche 11 pour montrer la progression de plus en plus précautionneuse au sein du bâtiment des Mentors. Plus loin, une structure entremêlant des cases montrant les pièces du quartier général du Passager, et d’autres ne montrant que ses yeux pour indiquer qu’il examine chaque recoin à la recherche d’indices sur ses visiteurs indésirables. Un cadrage de plus en plus proche sur le Passager, alors qu’il progresse dans un couloir de plus en plus étroit. Une succession de cinq cases en décalées en planche 23, des très gros plans sur le visage du Passager à des moments différents de sa vie, à la fois pour indiquer qu’il s’agit du même individu, à la fois pour mettre en lumière ses changements. Une case hallucinante occupant les deux tiers de la planche 27 avec une vue plongeant selon un angle incliné montrant Astor et Zarkan au milieu d’un tourbillon d’inscriptions dans une langue inconnue formant comme un mur cylindrique. Un plan fixe en planche 45, montrant plusieurs cartes du destin se consumer en tombant par terre.


Comme dans le tome précédent, le lecteur espère ne pas être perdu en cours de route, et comme dans le tome précédent, tout se passe bien. D’un côté, le scénariste fait référence à des éléments de tomes passés, et même de ceux de la série Rork ; d’un autre côté, chaque élément présente des particularités qui permettent de le replacer et de s’en souvenir facilement. Par exemple, il n’éprouve aucune difficulté à reconnaître Duncan Onslow et Gordon Drake. Il en va de même pour Holbrook Byble, personnage pourtant laissé de côté à la fin du premier cycle qui s’arrête au tome cinq. Après la vie de Brent Parris dans le tome précédent, c’est au tour de celle du Passager dont les derniers événements encore inconnus sont racontés. La relation entre Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées est confirmée et dite de manière explicite : ainsi donc, c’était ça. Le Passager ne maîtrise pas la technologie extraterrestre qu’il a cannibalisée : c’était sous-jacent dans le tome précédent, c’est maintenant patent. Ainsi donc voici comment le Passager a instrumentalisé Brent Parris. D’une certaine manière, ces révélations distillées tout au long de ce tome enjoignent le lecteur à une se montrer participatif, à formuler par lui-même la conséquence de ce qui est dit, ou à faire la démarche en sens inverse pour rétablir le lien de cause à effet avec un événement antérieur. Une fois dans cet état d’esprit, il est entièrement à la merci du narrateur pour la révélation monumentale en planches 40 & 41. Son cerveau est lancé et il continue dans la foulée : énorme et imparable.



Comme avec le tome précédent, le lecteur est complètement investi dans l’aventure et dans l’intrigue, sans arrière-pensée quant à un éventuel deuxième niveau de lecture, encore moins un troisième. Après coup, il peut se livrer à des supputations sur des liens avec l’expérience d’une réalité normale et quotidienne, même s’ils n’apparaissent pas de manière évidente. L’auteur a réussi ce pari peu évident d’une histoire au premier degré, satisfaisante pour elle-même. Il est possible de voir dans le dialogue initial d’Astor et Zakan dans deux langues différentes, la force de la communication entre deux personnes travaillant de concert, de voir dans l’acte du prêtre la bêtise de l’individu qui ne comprend pas ce qu’il fait, dans le coût du don de guérison de l’homme aux mains tatouées une métaphore de l’investissement nécessaire pour former un médecin, dans l’étroitesse des passages à franchir entre deux murs, le fait que la vie de l’individu est toute tracée et qu’il n’a d’autre choix que celui d’avancer. Ce dernier point étant d’autant plus savoureux quand Capricorne met les trois vielles femmes, peut-être les Nornes, des personnes sensées connaître le futur, à la porte de la librairie de Byble. Mais qu’importe…


Terminus : le titre est clair, et cela fait plusieurs tomes qu’un personnage, différent à chaque fois, prononce ce mot comme une prophétie, une annonce. La narration est impeccable, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan de la structure du récit. Andreas pose quelques pièces supplémentaires du puzzle et les autres déjà présentes autour prennent tout leur sens. Le lecteur jouit de l’histoire au premier degré, comme un enfant, sans arrière-pensée, tout à son plaisir. Et il reste un tome… Et le chat dans tout ça ?



jeudi 24 novembre 2022

Capricorne T18 Zarkan

Ne détruisons pas sans construire.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 17 - Les Cavaliers (2013) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2014 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part dans un bâtiment en pierre avec des piliers et des arches, l’homme aux mains tatouées rappelle à Ira Zeus que ce dernier est mort et qu’il lui doit son retour à la vie. Zeus accepte d’honorer les termes du marché qu’il a passé avec lui. Un de ses hommes de main entre pour l’informer qu’ils sont partis en voiture. Il est temps pour Zeus de se mettre à l’œuvre. Capricorne conduit un peu vite au goût de Astor. Le premier indique au libraire qu’il devrait essayer de se montrer optimiste : ça facilite la vie. Lui-même ne doutait pas qu’il s’en sortirait quand il a accepté le marché de Dahmaloch. Il explique ensuite ce qu’il lui est arrivé. L’homme aux mains tatouées l’a touché, et a disparu. Capricorne s’est retrouvé piégé dans une autre dimension, à l’apparence géométrique : impossible de s’orienter. Il était désarçonné d’avoir libéré l’homme aux mains tatouées et non Dahmaloch, sans pour autant éprouver l’impression d’une trahison. Il préfère savoir un guérisseur dans sa ville plutôt qu’un diable. En supposant qu’il soit bien allé à New York.



C’est ainsi que Capricorne s’est retrouvé chez le Passager. Tout s’est passé si vite : Ash qui refusait son identité et son aide, l’homme mystérieux qui l’entraînait dans une des machines, et un instant plus tard ils apparaissaient dans une petite rue. Capricorne se demande pour quelle raison l’homme aux mains tatouées a ressuscité Ira Zeus, et quels sont les individus qui les suivent en voiture. Ils arrivent à l’asile de New York pour les malades mentaux. Ils rendent visite à Gordon Drake prostré dans un état proche de la catalepsie, avec une marque brûlée sur son visage. Capricorne souhaiterait lui parler seul à seul, mais l’infirmier s’y oppose. Il s’adresse à Drake pour lui dire se présenter et dire son nom Capricorne. Contre toute attente, le malade réagit en répétant ce mot : Capricorne. L’aide-soignant se rue dans le couloir pour aller chercher un médecin. Drake ne prononce que quelques mots en finissant par dire : Xenon. Un médecin arrive et ouvre la chemise du malade mettant à nu un magnifique tatouage de dragon sur son torse. En son for intérieur, Capricorne se souvient : leur élément ne l’est pas. Il repart en voiture avec Astor qui lui demande ce qu’est Xénon. Il répond : une entité qu’il rencontre dans ses rêves, Ash pensant que c’est son moi profond, mais il en doute. La discussion continue : la pierre sous leur gratte-ciel, Hedon Core premier propriétaire de l’immeuble, les trois sorcières ayant appelé les cavaliers…


Les choses reviennent dans l’ordre : Capricorne reprend sa place en tant que personnage principal et il mène l’enquête. Il est présent dans quarante planches sur un total de quarante-six, et il a repris l’initiative. Le lecteur se rend compte qu’il était quasiment absent du tome précédent, et peu proactif dans les deux tomes encore avant. D’une certaine manière, c’est le retour à une bande dessinée d’aventures plus classique dans sa forme, avec un personnage principal qui est clairement le héros et le moteur de l’action. Pour autant pas de scène de haute voltige, tout juste une bagarre très rapide en deux pages en guise de violence physique. De même, la narration visuelle est conçue pour être au service de l’intrigue, sans séquence construite pour amener une case ou d’une page spectaculaire. Pour autant, le lecteur remarque l’effet psychédélique avec les motifs géométriques courbes pour la dimension dans laquelle se retrouve Capricorne. En planche 2, il note également l’habileté avec laquelle le dessinateur compose sa planche pour parvenir à un sens de lecture en zigzag : de gauche à droite pour la bande supérieure, puis la voiture passe à la bande du dessous qui se lit alors tout naturellement de droite à gauche dans la direction dans laquelle avance le véhicule qui est ensuite représenté de l’autre côté pour reprendre une lecture de gauche à droite. Puis il passe à nouveau sur la bande du dessous pour une lecture de droite à gauche, et une dernière bande de gauche à droite. Il réitère cet exploit de faire lire en S en planche vingt-trois avec un dispositif un peu différent, mais tout aussi fluide.



De fait, Astor & Capricorne parcourent pas mal de kilomètres en voiture, ouvrant ainsi le paysage, et Andreas semble grand plaisir à voyager ainsi en se montrant inventif dans ses plans. Il y a donc cette planche deux à la construction osée (faire lire le lecteur de droite à gauche, une bande sur deux) et réussie. Puis en planche quatre, deux cases de la largeur de la page donnent une vision panoramique. En planche 8, l’artiste utilise à nouveau des planches de la largeur de la page, mais cette fois-ci en gros plan sur la calandre, sur l’arrière de la tête de Capricorne et de Astor. En planche dix-neuf, la voiture traverse un bois, des arbres avec un tronc assez fin, faisant une impression de rayures verticales irrégulières. En planche vingt-deux, une nouvelle case de la largeur de la page, occupant les deux cinquièmes de la hauteur, et à l’intérieur le ciel occupe les trois quarts de la hauteur, avec une superbe masse nuageuse. Enfin, en planche vingt-huit, un autre magnifique effet : huit cases contigües tout en hauteur, chacune avec un arrière-plan différent, et la voiture dessinée d’un seul tenant tout du long, dans la partie inférieure, pour rendre compte des paysages traversés, formidable. Au fil des séquences, le lecteur perçoit des mises en pages ou des cases remarquables même s’il n’y prête pas particulière attention : la séquence de souvenir de Ron Dominic dans les planches dix et onze, avec deux bandes de quatre cases de dimension identique par page. Le fouillis très dense dans la cachette de Mordor Gott. Les souvenirs de Brent Parris en sept cases de la largeur de la page, composant la planche vingt-et-un. La vue du dessus en plongée inclinée dans le repère du Passager en planche trente. En planche trente-quatre, une machine à l’identique de celle montrée par Vortex dans le tome 14. Une séquence de voyage dans le passé dans les planches trente-huit à quarante, avec un rendu très différent. La planche quarante-cinq : dépourvue de mots, composée de neuf cases de taille identique.


Même quand il ne semble pas y toucher, Andreas compose des planches et des séquences visuellement remarquables, entièrement asservies à la narration, sans attirer l’attention du lecteur dessus. Zarkan… Zarkan ? Ah, oui, un personnage n’étant pas apparu depuis le tome 5… Où il faisait quoi déjà ? Cela fait maintenant deux tomes que le scénariste en appelle à la mémoire du lecteur et son implication. Celui-ci lui accorde bien volontiers car il se replonge avec délice dans cette suite d’aventures originales et bien construites, mystérieuses et fascinantes (et puis le personnage principal est de retour, ayant repris l’initiative). Il retrouve les éléments qui s’apparentent à des conventions de genre : un personnage dont on ne sait pas grand-chose aux intentions dont on sait encore moins de choses (l’homme aux mains tatouées), quelques coïncidences providentielles (le souvenir d’une cachette de Mordor Gott, justement celle qui contient les cubes), le dossier de Brent Parris qui contient des informations providentielles, Zarkan prêt à partir à l’aventure avec Capricorne & Astor, un voyage dans le passé qui mène pile-poil à un moment clé et révélateur. Cela fait partie des artifices de ce type de récit, et l’auteur en a fait usage depuis le début de la série : le lecteur s’y attend, ça fait partie du contrat tacite entre lui et le scénariste.



Difficile de croire que Andreas va parvenir à tout résoudre en seulement deux tomes après celui-ci. Ceci ne constitue toutefois pas une raison pour bouder son plaisir à la lecture de ce tome. Zarkan n’est pas le seul personnage à revenir au cœur du récit après une longue absence, et l’autre est encore plus intriguant. Quel contentement de revenir sur Ron Dominic et sa résignation à assumer le rôle de la Solution, un passage très émouvant. Il y a une forme de satisfaction peu commune à voir Capricorne expliquer à Astor le rôle de Sippenhaft dans le phénomène qui a conduit à la séparation en deux de New York. Découvrir le rôle de Brent Parris dans les pierres mystiques constitue également une véritable récompense, en soi une petite pièce de puzzle supplémentaire, mais elle se connecte avec plusieurs autres et leur donne du sens. Il n’y a que les boîtes avec un nom de personnage qui semble un peu gros comme artifice narratif. Encore que Andreas ait prouvé à de multiples reprises qu’il sait donner de la consistance et de la profondeur à des éléments qui peuvent paraître parachutés. En fait, le charme narratif agit avec une telle élégance naturelle que le lecteur accepte même de lui pardonner que madame Pinkra Core n’apparaissent pas dans ce tome.


D’un côté, le lecteur peut craindre d’être largué dans ce tome 18 après tellement de mystères, de péripéties, de révélations et de retournements de situation. D’un autre côté, le plaisir de lecture s’installe dès les trois premières pages, et finalement peu importe s’il ne se souvient pas de tout : il profite de la narration visuelle discrètement originale et dense, et de l’intrigue toujours surprenante, se nourrissant des conventions du genre qu’elle met à son service. S’il se souvient de tout, son plaisir s’en trouve décuplé de voir les nouvelles pièces du puzzle s’emboîter tout naturellement et donner du sens à celles contigües.