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mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



mercredi 12 octobre 2022

Capricorne T15 New York

Un être surgi de nulle part pour régler nos problèmes ? Il y a de quoi se poser des questions.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 14 - L'Opération (2009) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2011 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Le navire à bord duquel il se trouvait a accosté, et Capricorne marche sur le quai. Soudain quelqu’un l’interpelle dans son dos : Maître ! C’est Astor qui est venu l’accueillir. Il a maintenant les cheveux courts et il ne porte plus de lunettes. Pour répondre à Capricorne, il s’en explique. Il avait envie de changer d’apparence. Sa vue s’est améliorée après qu’il ait été touché par l’homme aux mains tatouées. Un incident curieux s’est produit il y a quelques semaines. Il lisait entouré de quelques-uns de ses livres, quand l’un d’entre eux s’est mis à émettre une luminosité rouge. Il l’a ouvert, feuilleté, jusqu’à ce qu’il tombe sur un passage souligné qui parlait de cet endroit et de ces date et heure. Il s’enquiert des aventures du maître. Capricorne répond que c’est une longue histoire, impossible à résumer en quelques phrases. Mais il lui racontera. Astor ajoute qu’il pourra le faire en compagnie de Ash Grey et Fay O’Hara. Dans le même temps, ailleurs trois voix conversent. Ils viennent de se réveiller Un quatrième prononce deux phrases et s’en va. Gordon Drake, Growth et Sippenhaft essayent de comprendre où ils se trouvent.



Au cours de ces échanges, Capricorne a relevé que Astor a parlé de ce qu’il reste du building, et de l’autre côté. Il se souvient également qu’il prononcé son vrai nom à New York, ce qui devait provoquer une catastrophe. Le soleil se lève, et Astor lui suggère qu’ils marchent un peu pour voir ce qu’il advenu de la mégapole. Capricorne découvre qu’il manque des étages aux gratte-ciels. Il y a les premiers étages, puis rien, si ce n’est des câbles qui les relient aux étages supérieurs qui se trouvent à leur place, plus haut, après plusieurs mètres de vide là où se trouvaient précédemment les étages qui ont disparu. Astor complète : il n’y a aucune explication rationnelle, les gens à l’intérieur des étages manquants ont également disparu. C’est arrivé il y a quelques mois en même que les machines de toute sorte se sont arrêtées et que téléphone, télégraphe, radio, tout a cessé de fonctionner. Gordon Drake, Growth et Sippenhaft continuent de partager leurs constats. Les cordes ont l’air solide. Le type qui était là est parti, et il s’exprimait en charabia. Mais il les a sauvés. Mais il les a séquestrés. L’un d’eux fait remarquer aux autres la présence d’oiseaux de grande taille. Ces derniers les ont cueillis au beau milieu de l’océan et les ont ramenés ici.


Capricorne a terminé son voyage de retour transatlantique et il reprend ses affaires là où il les avait laissées avant de partir enquêter sur le Concept. Le lecteur est fort aise de voir la série reprendre le fil des intrigues laissées de côté pendant les tomes dix à quatorze. L’auteur va vraisemblablement continuer à développer les nombreux mystères de la série, à les approfondir, à en révéler certains pour faire apparaître d’autres. Avec un tel a priori, le lecteur a un peu oublié qu’il s’agit avant tout d’une série d’aventure et que Andreas est un conteur d’histoires. Les retrouvailles entre le personnage principal et Astor sont touchantes, que ce soit pour la remarque très personnelle sur la coupe de cheveux du dernier et l’absence de lunettes, ou pour Capricorne indiquant qu’il lui faudra du temps pour raconter tout ce qui lui est arrivé évoquant ainsi l’ampleur des aventures survenues depuis leur séparation. Dans les pages deux et trois, l’artiste rappelle son attachement à la composition de ses pages, avec un plan fixe sur les deux amis, leurs petits changements de postures, et le lever de soleil apparent dans l’évolution des couleurs. Puis le lecteur découvre un dessin en double page (quatre et cinq), et il lui revient à l’esprit qu’il est dans une série spectaculaire et mystérieuse, avec la vision à couper le souffle, en contreplongée, de ces gratte-ciels auxquels il manque des étages intermédiaires.



Le lecteur se rappelle également rapidement que l’auteur travaille tout autant la composition de son intrigue, puisqu’il suit ici trois fils narratifs différents. Le premier à intervenir met en scène Capricorne et Astor. Le second survient en planche huit avec un changement saisissant de composition de couleurs : sur fond blanc, Ash Grey et le Passager essaye de comprendre où ils se trouvent avec ces étages isolés de gratte-ciel flottant dans le vide. Entretemps, le lecteur s’est rendu compte qu’il y a un troisième fil d’intrigue, à la forme très inattendue : en bas de chaque page, il peut suivre la discussion entre trois personnages, uniquement par des phylactères en forme de rectangle allongé, chacun avec une bordure différente pour identifier qui parle, déconnectés et dépourvus de toute image. Fidèle à son habitude, l’auteur réalise également onze planches muettes, sans texte, à l’exception de la discussion qui file en bas de page, sans lien directe avec ce que racontent les images. Formellement, le lecteur relève également des planches composées uniquement de cases de la largeur de la page, des pages avec des cases en plan fixe, des plongées et des contreplongées à couper le souffle, les planches dans les limbes avec des dessins sans aplat de noir, des pages composées à partir d’un grand dessin et des inserts apposés par-dessus, ou une mise en page en drapeau avec une grande case verticale et les autres comme attachées à ce mât, un nombre de cases dépendant de la séquence à raconter, des pages avec majoritairement des cases verticales, etc.


Capricorne a retrouvé son ami Astor, puis il retrouve son chez-soi, mais amputé de plusieurs étages. La représentation de ces gratte-ciels privés de plusieurs étages peut sembler un peu trop géométrique, un peu naïve peut-être puisque les différents réseaux d’énergie ou de fluide ne sont pas représentés. Pour autant, ce choix est cohérent avec le fait que la technologie est défaillante et a donc perdu son caractère primordial. Le lecteur interprète donc cette vision comme un choix car, par ailleurs, l’artiste se montre toujours aussi détaillé dans ses représentations. Il ne manque pas une seule brique dans le mur le long du quai, pas une seule fenêtre à chacun des gratte-ciels représentés qui ont tous une architecture différente. Le salon dans lequel Capricorne explique sa théorie sur les pierres d’apocalypse contient de nombreux meubles et accessoires. Le lecteur reconnaît bien un aménagement de grand hôtel avec le comptoir de réception, les fauteuils disposés en petit groupe, les plantes vertes. Le bureau où se regroupent les hommes d’affaire présente un aménagement spécifique, avec des meubles plus cossus attestant de leur aisance financière.



Le lecteur replonge avec délectation dans ce monde riche, imprévu et spectaculaire, dans ces nombreux mystères. Ainsi donc, Capricorne pourrait être à l’origine du phénomène qui a fait se volatiliser plusieurs étages des gratte-ciels de Manhattan parce qu’il a prononcé son nom à haute voix. Ainsi donc, Astor a repris confiance en lui, sans plus sembler souffrir des traumatismes générés par la destruction de sa bibliothèque. Le lecteur sent la chaleur humaine qui se dégage lors de leurs retrouvailles, même s’ils ne se livrent pas à des effusions démonstratives. Il voit apparaître de nouveaux personnages comme Wattman Worm avec ses cheveux hirsutes et son écharpe qui lui masque le bas de son visage, ou encore les quatre membres de l’agence Vingt-Trois, à savoir Xánthos, Yan, Jahden, Miss Green. Mais ils ne bénéficient pas d’un développement de caractère ou psychologique comme Capricorne dans les tomes de son retour. En revanche, Ash Grey se retrouve à suivre le Passager, et là le lecteur éprouve une très forte empathie pour elle. Au fur et à mesure, il apparaît que les manigances du vendeur de technologie ont toutes pour objectif de la manipuler en profitant de son état émotionnel. De fait, Ash se retrouve à accomplir des actes qu’elle réprouve, qui vont à l’encontre de ses valeurs morales, les événements la contraignant à agir, à tuer. Le dessinateur sait faire apparaître son dégout d’elle-même et sa perte de maîtrise de ses émotions, son tourment intérieur causé par le remord. Elle devient une héroïne tragique à son tour, comme Capricorne avant elle, comme Astor avant elle.


Après cinq tomes passés à suivre Capricorne dans son voyage de retour, le lecteur en avait pris l’habitude et l’intrigue globale avait pu lui devenir un peu distante, d’autant que celle relative au Concept avait connu une clôture définitive et satisfaisante. Au bout de cinq pages, l’auteur l’a remis en place : une intrigue touffue, une narration aussi inventive que spectaculaire. Le lecteur s’en retrouve accroché comme au début : un récit d’aventures débridées, de grande ampleur, sans prétention autre que de divertir, avec des planches d’une variété toujours renouvelée, des visuels extraordinaires, un jeu formel sur les trois intrigues entremêlées, des mystères toujours aussi séduisants. Il se rend également compte que sa familiarité avec les personnages s’est peu à peu développée : il est ému en voyant l’amitié sincère s’exprimant discrètement entre Astor et Capricorne, il est en pleine empathie avec Ash Grey qui affronte des remises en cause destructrices.



jeudi 8 septembre 2022

Capricorne T13 Rêve en cage

La liberté d’être qui je suis !


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 12 (2007) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2008 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Après une longue marche dans la neige, Capricorne a atteint une cabane au sommet d’un fjord. Il a sorti une bouteille de son sac et en a bu une longue rasade. Il s’est endormi face à une fenêtre avec cinq rangées de quatre carreaux chacune. D’habitude, il n’aime pas raconter ses rêves, mais celui-ci avait l’air si… singulier. Dans un rêve, l’inconscient nous envoie des messages cryptés en événement, rencontres et échanges de toutes sortes. Mais cette fois-ci, il avait l’impression que certains éléments venaient de l’extérieur ! Cependant, l’inconscient sait des choses que la conscience éveillée ignore totalement. En tout cas, il ne s’attendait pas à ce que, dès le départ, quelqu’un l’embrasse sur la joue. Capricorne se retrouve dans un immense parc magnifiquement aménagé, et une silhouette avec capuchon rouge lui dépose une bise sur la joue, puis part en courant. Il reprend ses esprits et se lance à sa suite, tout en se demandant ce qu’est ce jardin. Il n’a pas conscience d’être en train de rêver, et donc que son environnement peut changer à tout instant. Il se rend compte qu’il est toujours en train de courir derrière la silhouette encapuchonnée, dans un égout. La silhouette a disparu et il se retrouve devant le spectre des trois vieilles femmes qu’il avait rencontrées à son arrivée à New York.



En les voyant, Capricorne cherche les cartes du destin dans ses poches : il ne les a plus. Les trois vieilles lui répondent qu’ils les ont empruntées pour jouer. Il leur demande qui sont ces Ils, mais elles ont déjà disparu, et il voit passer la silhouette en rouge à l’extrémité du tunnel. Il la suit et il débouche dans le jardin, devant un plateau d’échec à taille humaine, sur lequel se trouvent des pièces, manipulées par Dahmaloch et l’Homme aux mains tatouées, ayant une stature de géant de plusieurs mètres de haut. Il ne comprend pas leur présence, puisqu’ils sont prisonniers de la pierre d’éternité. Il prend conscience qu’il est en train de rêver, et il se dit que le symbole de l’échiquier avec deux entités représentant le bien et le mal se disputant son âme, est un peu pauvre. Il monte sur l’échiquier, et les pièces s’éparpillent. Il se rend compte qu’il a un peu grandi, mais qu’il reste encore beaucoup plus petit que les deux joueurs. L’Homme aux mains tatouées lui fait remarquer un couteau ensanglanté dans l’herbe. Dahmaloch lui fait observer qu’il peut suivre les traces de sang, ce que Capricorne fait. Il arrive en vue d’un groupe d’individus : il s’agit de mentors, tous morts quand l’engin infernal à l’intérieur de leur corps a déployé les pics qui les ont transpercés.


Après les trois albums précédents, le lecteur s’ait qu’il va retrouver Capricorne pour une nouvelle étape au cours de son voyage de retour vers New York, tout en se demandant quel sera le thème de cet épisode, ainsi que le formalisme que l’artiste va s’imposer. La première planche montre la tête de Capricorne en gros plan endormi par-dessus le quadrillage des cases pour la partie supérieure de la planche, et intégré dans le même quadrillage pour la partie en bas à droite. Cela le renvoie à la couverture décomposée en cinq bandes de quatre cases, Capricorne agrippant les bordures de cases comme les barreaux d’une cage, une silhouette avec un manteau rouge courant en bas. Effectivement, chaque page est découpée suivant cette grille séparant vingt cases de même taille. Pour autant, l’artiste a choisi de ne pas représenter vingt images différentes, à raison d’une par case. Il utilise rigoureusement ce découpage très rigide de la planche 1 à la planche 43, avec une certaine souplesse dans sa mise en œuvre. À plusieurs reprises, un unique et même dessin peut se retrouver découpé sur plusieurs cases contigües. Par exemple, il peut occuper les deux premières bandes, et être partitionné en huit cases par la trame de bordures noires. En effet, l’artiste a choisi un fond de page noir, plutôt que blanc comme il est d’usage dans les bandes dessinées. Il joue également sur l’ordre de lecture des cases qui ne se fait pas forcément par bande de gauche à droite, puis celle située en dessous. À plusieurs reprises, le lecteur lit la première case d’une bande, puis passe à la première case de la bande située immédiatement en dessous, puis il revient à la deuxième case de la bande supérieure, et passe à la deuxième case de la bande située en dessous. La composition peut également induire une lecture bande par bande de haut en bas, sauf les cases situées dans la dernière colonne, celles-ci se lisant en dernier de haut en bas. Il peut aussi réaliser un dessin en pleine page, décomposé en vingt cases par la trame immuable, et remplacer la portion isolée dans une ou plusieurs cases, par un dessin avec un autre point de vue, ou un autre angle de prise de vue.



Non seulement il s’impose un cadre de découpage contraignant, mais en plus l’auteur consacre un album entier à un rêve, c’est-à-dire une histoire imaginaire pour le personnage principal, dans une histoire imaginaire racontée au lecteur. Un truc qui ne compte pas, pour le dire brutalement. Certes, la narration visuelle s’avère de haute volée : la silhouette avec sa cape rouge, le jeu avec le découpage en vingt cases et la façon de les utiliser en rebattant l’ordre de lecture des cases tout en conservant une lisibilité sans difficulté. Comme à son habitude, l’artiste prend grand soin de donner une dimension visuelle à sa narration : les différentes parties du parc chacune avec leur végétation, le passage dans les égouts, le plateau d’échec géant, la scène sur un navire à voile, celle dans la maison de famille des Parris, Capricorne entrant dans une cathédrale ou parcourant un labyrinthe. Le dessinateur ne se cache pas derrière le nombre de cases : il prend le temps de représenter chaque élément, personnage ou décor, avec un bon niveau de détails que ce soit l’aménagement des différentes parties du parc, le navire dans une vue du dessus inclinée, ou la façade extérieure de la cathédrale et ses arches à l’intérieur, ou encore des vues aériennes du jardin quand Capricorne le survole en volant.


Bon, un rêve du personnage principal, pas de quoi s’exciter, une histoire qui ne compte pas. En fait, il n’en est rien : à la surprise du lecteur, le scénariste plonge au cœur de la mythologie de sa série, en mettant Capricorne au centre d’une manière très habile. Il donne une forte consistance à ce rêve, en le dessinant comme une aventure normale. Le lecteur ne s’en offusque pas, préférant cette approche à une suite de visions éthérées à faible teneur en intrigue. La dimension onirique est présente par des éléments qui ne sont pas rationnels : la silhouette en rouge, des transitions abruptes, comme traverser une haie de jardin pour se retrouver sur le navire en plein océan. Le lecteur sourit en voyant le spectre des nornes dans les égouts de New York. Il s’amuse de la présence de Dahmaloch et de l’Homme aux mains tatoués. Il se dit que le couteau ensanglanté initie une enquête et s’apprête à guetter les indices. Puis il prend conscience que le scénariste effectue une démarche qu’il n’imaginait pas : rappeler des faits passés en donnant tous les éléments de contexte. Les cartes du destin confiés par les nornes, Ted Sharp l’homme de main de Jeremy Darkthorne et les circonstances de sa mort, la dette de Dahmaloch vis-à-vis de Capricorne, les mentors embrochés de l’intérieur par les pics d’un engin infernal, le rôle de Preston Theroux & Tom Flanagan, Jefferson Grannitt le fils du commandant du camp d’internement où Capricorne était prisonnier, Fay O’Hara et son ombrelle, Mordor Gott un dieu qui est mort pour Capricorne.



Le lecteur n’en attendait pas tant : l’énigme du couteau ensanglanté et la remarque d’un protagoniste incitent Capricorne à considérer certains éléments de son rêve comme des indices dans une enquête. À cela s’ajoutent des symboles évidents : la silhouette avec un chaperon rouge qui guide Capricorne au travers de son paysage onirique, comme le lapin guide l’héroïne dans Les Aventures d'Alice au pays des merveilles (1865) de Lewis Carroll (1832-1898), le labyrinthe dans lequel Capricorne doit avancer, ou encore l’intervention de d’une version enfant de Capricorne et d’une version troisième âge. Derrière ces aventures oniriques, l’inconscient du héros est au travail, effectuant des rapprochements par association d’idées. À deux ou trois reprises, le lecteur effectue lui-même des associations supplémentaires. Il voit les mentors réciter leur mantra : Nous luttons contre la fatalité ; L’être humain est libre de choisir ; Rien n’est écrit ; Rien n’est déterminé d’avance. Par réflexe, il se souvient automatiquement de Capricorne déclarant à Patrick dans le tome 11 : Finalement les choses n’arrivent peut-être pas par hasard. Le symbolisme prend également une dimension visuelle quand Dahmaloch décide de quitter le jardin en passant par-dessus l’une des barres noires qui séparent deux rangées de cases : il sort de la page. Capricorne en fait autant en passant à son tour par-dessus le rebord dans la page, et dans la planche suivante, la numéro 37, il a quitté la grille régulière de vingt cases pour un découpage biseauté. En fin, de tome, il quitte le jardin en s’envolant, introduisant la troisième dimension, en s’élevant au-dessus de la grille, en passant en 3D.


Voilà un tome des plus singuliers : le lecteur s’attend à un nouvel arrêt dans le voyage, et une contrainte formelle différente. Cette dernière est bien présente : respecter un quadrillage de cinq bandes comprenant quatre cases chacune. Toutefois, l’artiste s’accommode de ce découpage régulier et rigide, en se montrant inventif quant aux façons de l’appliquer sans respecter l’ordre de lecture implicite des cases. Un tome consacré à un rêve de Capricorne : pas sûr que ça apporte autre chose qu’une respiration inventive sur le plan visuel. Tout faux : le lecteur découvre la mise en scène du travail de l’inconscient du héros, avec des dessins descriptifs et figuratifs, et en même temps un processus de compréhension qui fonctionne sur la base d’observations, et de déductions basées sur l’intuition. Très fort. Un divertissement de haut vol qui ramène la série en plein cœur de sa mythologie, l’auteur se montrant attentionné vis-à-vis du lecteur pour être sûr qu’il ne se perde pas.