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mercredi 21 décembre 2022

Capricorne T20 Maître

Vous posiez la question de la nature profonde de ce monde, Astor. J’ai compris. J’ai enfin compris.


Ce tome fait suite à Capricorne T19 Terminus (2015) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties, voire ce tome n’aura aucun sens lu indépendamment de tous les autres. Sa première parution date de 2017 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario et les dessins, et par Isabelle Cochet pour les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne explique à Holbrook Byble ce qu’il pense qu’il s’est produit : lui et Astor ont ramené le chat dans le monde réel, mais il est retourné dans l’autre monde. Cela a créé une boucle temporelle. Il a dû mal fonctionner là-bas. Il ne voit pas d’autre explication. Quelque chose a changé dans l’autre monde, et donc Astor n’est pas revenu. Mais alors, pourquoi lui est-il toujours ici ? Il pense qu’il n’y a qu’une seule solution : retourner chercher Astor, il lui doit ça. Quelqu’un frappe à la porte : John Byble, le propre fils du libraire. Il sort fumer une cigarette dehors avec son père. Il lui dit ce qu’il pense : l’histoire de Capricorne n’est qu’un délire. Le dirigeable échoué était expliqué dans le journal ce matin, un gros riche s’est offert un zeppelin dont le premier vol s’est mal terminé, et ils sont partis en laissant l’épave sur place. Capricorne les appelle à l’intérieur il sait comment y retourner, la date étant prévue pour dans trois mois.



Trois mois plus tard, Capricorne a revêtu une combinaison grise ornée d’un symbole mystique. Il l’explique à John Byble qui l’accompagne. Le C est le chiffre romain pour Cent. Les deux traits signifient les aiguilles d’une montre : sept heures, cinq minutes. Le C et le reste du dessin correspondent à un endroit précis sur le plan des égouts de New York. Il trouve la trappe d’accès qu’il cherchait pour descendre dans les égouts. Ils y descendent et trouvent la fourche des tunnels qui a la forme du symbole. Un phénomène lumineux se produit : Capricorne court dedans et disparaît. John Byble se retrouve avec deux femmes dans les bras : Ash Grey en pull, et Ash Grey en chemisier, cette dernière étant évanouie. Le visage toujours bandé, avec de petites lunettes rondes de protection, Capricorne est arrivé à destination : une station spatiale. Il a le temps de crier Ash, puis il reconnaît un autre lui-même auquel il fait signe de traverser le phénomène lumineux, alors que le Passager regarde ce qui se passe sans rien comprendre. Les deux Capricorne se retrouvent dans une rue de New York, celui du temps présent, toujours la tête bandée part en courant et redescend dans les égouts, sous l’immeuble 701 Seventh Avenue. Il suit les tunnels dans les passages souterrains et parvient ainsi dans le gratte-ciel où il monte dans les étages, jusqu’à atteindre la bibliothèque. Il y retrouve Astor qui n’en croit pas ses yeux. Ailleurs Fay O’Mara est prisonnière du Passager dans une cellule de son repaire.


Que reste-t-il à raconter après le tome 19 ? La révélation monumentale expliquant la logique de l’intrigue présentait une force telle qu’elle relativisait les mystères encore en suspens, voire leur faisait perdre leur attraction. Capricorne est de retour dans une situation normale, et tout semble bouclé. Il retrouve Holbrook Byble, personnage présent dans le tome 1 de la série, puis son fils. Au fils des séquences, l’auteur semble organiser une forme d’au revoir, et vraisemblablement d’adieu, aux différents personnages. Le lecteur les voit apparaître au fil des situations : Ash Grey (en deux versions même), Fay O’Mara, Passager, Astor, Mordor Gott, Vortex, le chat-robot, Ron Dominic, Zarkan, Tindal Fenn, l’inspecteur Azakov, Wattman Worm et ses amis, les Trois, Pinkra Core (un vrai plaisir de la retrouver enfin), Sippenhaft, Sam Growth, Duncan Onslow, Cypran Core, les deux entités Moodt & Torrg, Dahmaloch, l’homme aux mains tatouées, Ira Zeus, Deliah Darkthorn, Haltmann. Il est même question de Rork à plusieurs reprises, même s’il semble ne pas avoir existé dans cette nouvelle situation. De même, il n’y a pas eu de cavaliers de l’Apocalypse. Les pierres de l’Apocalypse, elles, sont bien présentes. Il est question des organisations comme le Concept, le club 29, l’agence 23. Mais il ne s’agit pas de simples souvenirs, pour les faire défiler par ordre d’apparition comme à la fin d’une pièce de théâtre.



C’est la dernière pour cette série : le maître régalera-t-il le lecteur de constructions de planche mémorables ? Pourrait-il en être autrement ? Planche deux, les cases rectangulaires ne sont pas sagement alignées, pour évoquer le fait que la conviction de John Byble ne peut pas s’aligner avec celle de Capricorne. Planche cinq, les cases rectangulaires sont comme posées bien droites, mais sans former une bande, comme des visions successives venant se compléter. Planche sept, le lecteur a le plaisir de découvrir une page muette, d’une lisibilité et d’une fluidité parfaites, pour suivre Capricorne qui s’infiltre en silence et en toute discrétion dans le 701 Seventh Avenue. Planche huit, une case pour poser le lieu, puis dix cases en plan fixe sur le visage du Passager sans que ses traits ne bougent, mais l’inclinaison de sa tête variant pour évoquer l’orientation de sa réflexion progressive. Planche onze : une deuxième sans texte. Planche douze : une construction sophistiquée, avec une succession de six cases se lisant de haut en bas dans la partie gauche de la page, puis deux cases de la hauteur de la page, dont la dernière reprend la descente de l’homme aux mains tatouées en début de tome dix-neuf. Etc. C’est donc un festival du début à la fin, sans ce choix artificiel de s’imposer une contrainte, plutôt en concevant et appliquant ces constructions de planche, en fonction de la séquence, et parfois pour l’effet de rappel à un autre tome, du grand art.


L’artiste s’implique tout autant dans ses cases que dans la construction de ses planches. En planche 3, le lecteur peut détailler chaque brique de la maçonnerie des tunnels des égouts, ainsi que les conduits eux aussi souillés par les eaux usées. En planche sept, il ne manque aucun ouvrage dans la bibliothèque d’Astor. Les tentacules de Vortex sont toujours aussi saisissants, et méritent bien leur case verticale. La vue de la forteresse des airs de Mordor Gott fait faire une halte au lecteur, ainsi que la case juste en-dessous où est représentée sa première version dans New York. En planche seize, Andreas réalise une des perspectives plongeantes dont il a le secret, au-dessus d’un bâtiment. En planche vingt, le lecteur voit les pierres d’Apocalypse s’élever majestueusement. En planche trente-quatre, une vision impressionnante d’une créature géante défonçant la maçonnerie d’une immense salle en pierre. En planche trente-huit, un vaisseau perce le gratte-ciel qui lui servait de camouflage en plein cœur de New York. Etc.



Un simple épilogue ? Que nenni ! En planche trois, Capricorne explicite le sens du symbole cabalistique apparu à plusieurs reprises dans la série. En planche quatorze, le lecteur obtient la confirmation explicite de l’identité, sous les bandages, du sauveur apparu en planche quarante-trois du tome 17. En planche treize, il découvre ce qu’il y avait dans la cuve du repère du Passager, qui avait surpris Capricorne, en planche trente-deux du tome dix-huit, et cette information prend tout son sens avec les événements survenus depuis. Par la suite, la réelle importance de Pinkra Core permet de revoir ce personnage haut en couleurs, alors que celle du Passager est relativisée par son destin dans cette version du déroulement des événements. Avec cette histoire alternative, le scénariste peaufine l’explication de certains détails, apportant la pleine compréhension des événements au lecteur. Dans le même temps, il joue au démiurge en prouvant au lecteur qu’il n’a raconté qu’une seule version de cette histoire et qu’il aurait pu s’y prendre autrement. Il le fait par le biais des remarques de Capricorne. La dernière page montre ce personnage dans une position où il domine les événements, comme Andreas lui-même a été le maître du récit, a imaginé ces tribulations, a organisé leur survenance. D’ailleurs, en planche quarante-trois, Capricorne confie symboliquement un ouvrage très particulier à Astor, comme Andreas a confié ses bandes dessinées au lecteur. Or depuis le début Astor a été le dépositaire des livres de la bibliothèque, et il a fait usage du savoir qu’il y a acquis, tout comme le lecteur a été le récipiendaire des bandes dessinées de la série, et il a lui aussi fait usage des informations contenues pour imaginer les liens de cause à effet, les sens cryptiques. Métaphore réussie de main de maître par l’auteur, se dévoilant rétrospectivement.


Prêt pour un chapitre venant clore un récit d’une ampleur qui donne le vertige ? Oui, bien sûr, quel plaisir de découvrir des planches aussi inventives et généreuses, et de glaner des petits bouts d’information qui viennent expliciter quelques interrogations qui subsistaient. Au fur et à mesure, le lecteur prend conscience que ce dernier tome constitue beaucoup plus qu’un au revoir dans lequel l’auteur caserait ce qui n’avait pas tenu dans le précédent tome. Andreas raconte bien une histoire de plus, hyper-compressée tout en étant fluide à la lecture, s’appuyant sur les dix-neuf tomes précédents, rendant intelligible tout ce qui ne l’était pas encore en rendant apparent le rôle et la nature des Wattman. Il dévoile ses trucs de prestidigitateur : il raconte la même histoire mais avec des péripéties un peu différentes, et en un tome au lieu de dix-neuf, un tour de force avec une élégance virtuose et désinvolte. Sous les yeux du lecteur, il se livre également à une prise de recul vertigineuse qui ne devient apparente qu’avec les quatre dernières pages, une parabole sur la relation entre auteur et lecteur. Ce dernier sourit d’autant plus que quelques pages auparavant un personnage a demandé à Capricorne : sans vous, y aura-t-il une suite ? La réponse : il y aura toujours une suite, tant que je serai vivant. Et le lecteur entend bien que c’est Andreas lui-même qui prononce cette phrase. Mais d’où vient le chat ?



mercredi 9 novembre 2022

Capricorne T17 Les Cavaliers

Très, très, très ailleurs


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 16 - Vu de près (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2013 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Le navire Cornwell avance tant bien que mal sur une mer démontée, avec des vagues de plusieurs étages de haut. Puisque Drake a, en quelque sorte, rendu son tablier. Puisque le capitaine Onslow n’est pas revenu de là-bas. Puisque le Passager et Ash sont impossibles à contacter. C’est sur les témoignages des matelots Remsen et Momsen que s’appuie cette partie du récit. D’après les deux marins, une ambiance tendue régnait sur le navire dès le départ. Ash et le Passager s’enfermaient dans leur cabine. Drake et Onslow restaient sur le pont en permanence à s’observer en permanence. L’équipage fait son travail en silence. Enfin, presque… Les deux marins constatent qu’il fait de plus en plus chaud. Momsen se demande pourquoi ils transportent autant de matériel de plongée s’ils vont sur une île. Remsen lui répond qu’il s’agit d’une île volcanique et que ces bouts de rocher-là ont tendance à disparaître sous les flots pour un oui, pour un non. C’est pour ça qu’ils ont une petite dame à bord, une plongeuse. Dans la salle de pilotage, le capitaine Duncan Onslow et Gordon Drake se tiennent côte à côte dans un mutisme entêté.



Pendant ce temps-là, à New York, Astor, Fay O’Mara et le nouveau Capricorne se dirigent vers une plaque d’égout. Ils enlèvent la plaque et descendent les barreaux métalliques. La dame s’interroge de savoir si elle est en train de bien faire, car s’ils s’en aperçoivent, ça peut lui coûter cher. Elle estime qu’elle n’est pas en train de guider le vrai Capricorne, mais son remplaçant qu’elle qualifie d’ersatz. En marchant sur la banquette de l’ovoïde, ils arrivent devant des objets domestiques à même le sol, et le cadavre d’Isaak. Une silhouette les informe qu’il a été assassiné. Un homme haineux et détestable est venu. Isaak n’a pas voulu donner ce que l’homme demandait, alors l’homme l’a tué. Et il a pris ce qu’il était venu chercher. L’homme s’en va. Les trois compagnons se remettent en marche. Bientôt O’Mara indiquent qu’ils arrivent à l’endroit voulu. Elle les laisse là. Capricorne et Astor se tourne vers la silhouette qui se tient dans la pénombre. Le premier demande à l’individu ce qu’il sait des cavaliers. L’autre se présente : il s’appelle Ira Zeus et il n’est pas mort. Aucune pointe n’a transpercé un organe vital : un hasard. Capricorne repose sa question : les cavaliers ? Puis il comprend son rôle de Capricorne, bien plus qu’un nom, bien plus qu’une fonction. New York se dote d’un Capricorne quand elle en a besoin. Elle peut rester sans lui durant des siècles. À la seconde où la nécessité se faisant sentir, elle choisit son défenseur.


Direct dès la première page : au plein cœur de l’intrigue. Donc, d’un côté : le Passager et Ash Grey continuent leur collaboration plutôt contrainte pour la seconde, en accompagnant Gordon Drake chef des Mentors, et le capitaine Duncan Onslow mystérieusement revenu. De l’autre côté, le nouveau Capricorne et Astor essayent de découvrir ce qu’ils doivent faire pour arrêter une mystérieuse menace dont ils ne connaissent pas la nature, tout d’abord avec l’aide de Fay O’Mara. Ensuite, le scénariste continue d’ajouter des pièces au puzzle, révélant ainsi des liens et des motifs qui avaient été présentés comme autant de mystères. Le lecteur s’en rend compte par lui-même, et il est également aidé par l’auteur. Ce dernier fait référence de manière explicite aux faits déjà racontés, en indiquant le numéro du tome correspondant dans la gouttière entre deux cases. Il cite ainsi les tomes 3, 9, 14, 15 et même le premier. En fonction de son degré d’implication depuis le début de la série et au fil des tomes, lecteur se souvient bien de certains, moins bien d’autres. Il peut prendre le temps d’aller chercher le tome correspondant pour se remettre la séquence visée en tête. D’un côté, il se souvient encore des deux marins Remsen et Monsen ; de l’autre cela fait une dizaine de tomes qu’il n’a plus croisé le chemin de Ron Dominic.



C’est parti pour une plongée qui ramène à une cité engloutie, elle-même pas visitée depuis une dizaine de tomes, et pour une descente en égout comme lors du deuxième cycle, celui consacré au Concept. Astor emmène même le nouveau Capricorne dans les tréfonds de l’immeuble au 701 Seventh Avenue à New York, un mystère laissé de côté depuis bien trop longtemps, car incroyablement prometteur. Wattman Worm est de retour de manière fort opportune. Il est à nouveau question des pierres d’apocalypse et de leur fragment manquant. Le Passager continue ses manipulations et ses projets secrets aux dépens de tous ceux dont il croise la route. Et bien sûr, comme à son habitude, le scénariste introduit deux ou trois nouveaux mystères, mais quand même moins nombreux que les révélations : les cavaliers, un individu au visage bandé, Fay O’Mara qui fausse compagnie à Capricorne et Astor dans les égouts, l’existence d’un gardien des pierres d’apocalypse. L’auteur continue de nourrir la dynamique du récit d’aventure. Il alterne entre les deux fils d’intrigue, Ash Grey d’un côté et le nouveau Capricorne de l’autre, et réalise des scènes d’action mémorables dans des lieux variés.


Le lecteur est également revenu pour l’inventivité de la narration visuelle. Dans ce tome, Andreas ne s’astreint pas à un exercice de style aussi contraignant que celui du tome précédent, où toutes les séquences à l’exception d’une seule étaient racontées en gros plan et en très gros plan. D’une certaine manière, il revient à une narration visuelle plus classique, ce qui ne veut pas dire plus morne. Dans un premier temps, le lecteur guette les planches à la composition extraordinaire. Cela commence dès la première où il lui faut un peu de temps pour prendre la mesure de la taille des vagues. Par la suite, il ralentit sa lecture pour savourer les très gros plans sur le visage d’Ira Zeus, la vision en plongée inclinée sur la pierre monumentale sous le gratte-ciel 701 Seventh Avenue, une disposition de cases en V très originale dans la planche 18 et fonctionnant parfaitement, un dessin occupant 80% d’une double planche et montrant une cité engloutie en vue du dessus, la planche 27 avec l’approche très cinématographique des cavaliers tout en préservant le mystère de leur apparence, un vol très gracieux d’oiseaux aux ailes effilées démesurées rendant leur corps minuscule dans une autre dimension. Le spectacle à couper le souffle est bien au rendez-vous.



Au fil des pages, le lecteur prend également conscience de la rigueur de la narration visuelle, même si elle ne saute pas aux yeux, même si elle n’en met pas plein la vue. Celle-ci est tellement naturelle et évidente qu’elle apparaît comme étant facile et fluide. Pour autant, s’il s’arrête un instant pour prendre du recul, ou pour refeuilleter le tome une fois qu’il l’a terminé, il voit comment l’artiste a joué sur les ombres portées, sur l’épaisseur des traits de contour ou de texture pour donner une identité visuelle différente à chaque séquence. Il perçoit à quel point chaque planche, chaque suite de cases est conçue pour sa part de la narration en harmonie avec les dialogues, et comment la narration visuelle en raconte beaucoup plus que les paroles. Il lui apparaît alors évident le chemin parcouru en termes d’expressivité par les postures et les visages. En planche deux, il faut voir Onslow et Drake côte à côte : il est évident qu’ils se défient l’un de l’autre, et qu’ils préfèreraient ne pas dépendre de l’autre. En planche trente, le Passager déclare à Ash Grey qu’il est indifférent envers les autres. Elle lui demande s’il en va de même envers elle. Suivent deux cases silencieuses avec le visage du Passager de profil au premier plan, et celui de Ash au second plan. Le lecteur comprend parfaitement ce qui se joue dans l’esprit de l’un et l’autre.


Au bout de deux pages, le lecteur est à nouveau complètement pris par l’intrigue, sans plus se soucier de faire preuve d’un esprit critique. Il prend plaisir à cette aventure de grande ampleur, à ces mystères dont certains trouvent une explication, à d’autres qui naissent. Il se laisse bien volontiers surprendre par les ressources déployées dans la narration visuelle, jamais répétitive, jamais se laissant aller à la facilité. Il ne cherche même pas à se demander si ce qu’il lit entretient un rapport avec l’expérience humaine quotidienne. L’auteur réussit ce tour de force de donner l’impression de réussir un plat inédit à partir d’ingrédients classiques. Bien sûr, après coup, il serait possible d’évoquer des ingrédients comme le voyage maritime, l’existence de créatures dépassant l’entendement humain, une relation abusive entre un homme et une femme, la difficulté de succéder à un autre, une forme d’égocentrisme tellement avancé qu’il ne permet aucune empathie, l’inéluctabilité de la fin du monde à (très, on l’espère) long terme. Mais l’art de conteur de Andreas est tel que le lecteur se défait bien volontiers ces considérations avant de commencer sa découverte d’un nouveau tome, ou au bout de trois pages au plus. Arrivé à la fin, il est rassasié, tout en se demandant combien de temps il va pouvoir résister à l’envie de découvrir la suite.



jeudi 27 octobre 2022

Capricorne T16 Vu de près

 Il est peut-être temps que vous en sachiez un peu plus.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 15 - New York (2011) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2012 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Capricorne est de retour à New York, et New York est de retour à son état normal, réparée et entière. Apparemment les choses ont repris leur cours. Tout est redevenu normal. Les machines fonctionnent. Les lignes de communication sont rétablies. Tout va bien. Apparemment. Mais vu de près ? Des détails. Pas tout à fait à leur place. Pas tout à fait dans l’ordre. Pas tout à fait. Comme des petits malaises. Pas un grand malaise, mais des petits, ici et là. Capricorne a des choses pas faciles à dire à Ash. À Astor. Et à Fay. Pour réunir les deux moitiés de New York, il a passé un marché avec Dahmaloch. Ce dernier a respecté son engagement. À lui Capricorne maintenant d’honorer le sien. Il ignore combien de temps il sera absent. Ou même s’il reviendra du tout. Ce qui l’a obligé de se trouver un remplaçant. Il annonce cette nouvelle à Astor qui le prend très mal. Il craint que son maître ne se fasse duper par une entourloupe de Dahmaloch. Ash Grey et le Passager se font face. Elle est toujours sous le choc des actions qu’elle a accomplies. Il lui indique qu’elle n’a rien à se reprocher : elle l’a fait pour lui sauver la vie. Elle répond qu’elle a besoin de retourner chez ses amis, ce qu’il comprend et accepte bien volontiers.



Fay O’Mara a apporté à Rhinestone, les clichés qu’elle a pris de New York avant sa restauration à son état antérieur. Il les prend bien volontiers. Elle fait remarquer qu’elle n’a pas été payée, en pointant un pistolet vers lui. Il repart sans les photographies et se fait conduire directement chez un individu aux mains abimées. Il lui propose de louer ses services de tueur à gages pour abattre le Passager. Son interlocuteur décline l’offre. Rhinestone sait ce qu’il lui reste à faire. Astor et le chat sont seuls dans le salon. Il parle à l’animal, lui demandant s’il l’entend aussi. Comme un cliquetis. Pas la première fois qu’il le remarque. Ash Grey entre dans la pièce. Il lui dit que Capricorne l’attend avec impatience dans son bureau. Elle y pénètre et ils se serrent fort dans les bras. Elle se confie à lui. C’est la première fois depuis des mois qu’elle se sent en sécurité. Elle sait qu’elle a changé. Elle a tué des gens. Certes en se défendant. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle et Capricorne ont vécu des tellement de choses ensemble et toujours elle en est sortie entière et même plus forte. Et puis elle a rencontré le Passager. En quelques mois, elle change, elle s’effondre. Pour elle Capricorne donne, le Passager prend. Elle demande à Capricorne de lui promettre qu’il ne partira plus jamais.


Dans la première planche, une contreplongée en gros plan du visage de Capricorne, le personnage principal se fait la remarque que vu de près des détails ne sont pas tout à fait à leur place, pas tout à fait dans l’ordre. Le lecteur ne s’attend pas à ce que cette notion de vu de près s’applique à la narration visuelle. À l’exception des planches 19 à 21, les pages ne comprennent que des gros plans, et même plus majoritairement des très gros plans, la plupart sur des visages, des portions de visage. C’est un pari osé à double titre. D’abord, cela limite singulièrement les possibilités de la narration visuelle. Par exemple, toute la place dans la case étant occupée par une portion de visage, le lecteur ne peut pas regarder les personnages se déplacer, ou accomplir une action, entrer ou sortir d’un lieu, changer d’environnement. Ses informations passent la plupart du temps par les dialogues, à l’exception de quelques gros plans sur des mains, parfois même un pied, ou un objet. Ensuite, les dessins d’Andreas ne relèvent pas d’un registre photoréaliste, mais d’un équilibre entre simplification des formes et exagérations des physionomies, ce qu’il accentue encore ici avec des très gros plans, ou des angles de vue très inclinés. À quelques reprises, il s’amuse avec ces déformations jusqu’à aboutir à un dessin abstrait ne devenant figuratif que par son lien avec la case précédente ou la suivante, qui permet de situer la portion de visage dessinée. Du fait de ces deux caractéristiques, la narration visuelle perd une grande partie de ses atouts spectaculaires, de sa mise en scène, de l’intelligence des prises de vue.



Ce choix de très gros plans conduit à privilégier les dialogues, permettant d’alterner d’un personnage à un autre, sans avoir à montrer des actions ou des déplacements. Cela commence avec un échange entre Capricorne et Astor. L’artiste fait preuve d’une étonnante diversité dans les plans de prise de vue : alternance de champ et de contrechamp, mais aussi mouvement de caméra autour de la tête du personnage toujours en très, très gros plan, contreplongée accentuée jusqu’à donner l’impression que le visage tient dans une surface plane. Puis c’est une discussion entre Fay O’Mara et le riche homme d’affaire Rhinestone : des gros plans de photographies de gratte-ciels dont il manque une partie des étages, gros plan sur la main tenant le cigare, gros plan sur un pistolet, la prise de vue s’avère fort différente de celle de la première séquence. Puis Rhinestone va rencontrer le tueur à gage : gros plans sur la tête du chauffeur, sur la roue de la voiture, sur le phare de la voiture, sur un verre d’alcool. Retour à Astor et son chat, à Capricorne et Ash Grey, et retour à ces très gros plans avec des mèches de cheveux tout en angles vifs. Par la suite, la séquence consacrée aux souvenirs du Capitaine Oliver Durham et de Gordon Drake vient ramener une narration visuelle traditionnelle au milieu de l’ouvrage, avec une dimension spectaculaire qui ressort d’autant plus. Puis l’artiste revient aux gros plans avec une volonté de diversité : gros plans sur des mains, une étonnante course-poursuite en gros plans qui fonctionne grâce à la l’utilisation d’une partie des gouttières pour figurer différentes rues, la planche 35 qui raconte les gestes d’une personne avec un fort contraste entre noir & blanc, la planche 40 montrant Ash s’approchant de son avion, la planche 43 qui se compose de cases noires, de cases blanches et cases avec des cercles concentriques. Enfin, Andreas réalise cinq planches muettes toujours aussi facile à lire et à comprendre.


Sous réserve qu’il ne se crispe pas sur ce choix narratif visuel très singulier d’utiliser des gros plans et des très gros plans, le lecteur savoure le plaisir de retrouver les personnages et de progresser dans l’intrigue. Il continue d’être présent dans l’intimité très digne de Capricorne et Astor, le premier ayant accepté sa propension à se montrer honnête et altruiste, à tenir ses promesses, le second résigné à cet état fait et lui en tenant rigueur malgré lui, parce qu’ayant peur de perdre son ami du fait de son sens du devoir. Il souffre en voyant Ash Grey continuer à perdre pied, sa confiance en elle ayant été détruite, tout en étant consciente de ce qui lui arrive. Elle s’est rendu compte que dans sa relation Capricorne donne, alors que le Passager prend. Pour autant, elle ne sait pas comment faire évoluer sa relation avec ce dernier. Le Passager apparaît alors comme un individu animé de mauvaises intentions, un manipulateur égocentré. Le lecteur apprécie la ressource dont fait preuve Fay O’Mara. Il fait connaissance avec plaisir de madame Pinkra Core, la seconde propriétaire du 701 Seventh Avenue à New York, dont le propriétaire est maintenant Capricorne. Il éprouve plus ou moins d’émotion à revoir la mère putative de Capricorne.



L’auteur commence avec une gentille attention pour son lecteur : Capricorne synthétise la situation dans sa tête, rappelant ce qui s’est passé dans le tome précédent, avec un renvoi en bas de page audit tome. Par la suite, les personnages évoquent des événements de tomes passés, le numéro du tome correspondant étant indiqué en bas de page ou en bas de case. Sont ainsi référencés les tomes 5, 9, 13, 14 et 15. Le lecteur perçoit également comme des échos, des phrases qui répondent à d’autres. Ainsi il comprend qu’après la réunification de New York, Gordon Drake s’est retrouvé au milieu de Central Park, sans savoir comment, exactement comme Capricorne y est apparu dans le premier tome de la série. Lorsqu’il évoque ses souvenirs avec le capitaine Duncan Onslow, Gordon Drake expose à son interlocuteur, sa conviction que le soi-disant destin n’existe pas sinon en tant que solution facile à laquelle doit s’opposer tout être désireux de vivre selon ses propres choix. Cela fait écho à Growth dans le tome précédent déclarant qu’il est maître de sa vie, qu’il le veuille ou non, une conviction très proche de celle des Mentors. Lors d’une séance de spiritisme, Capricorne voit apparaître le mot Terminus, en écho à Wattman Worm prononçant ce même terme après la réunification de New York dans le tome précédent. En outre, le lecteur en apprend plus sur la première apparition des pierres de l’apocalypse et sur la genèse de l’organisation des Mentors. Sans oublier le retour de deux personnages bien mystérieux. En prime, Astor pose à Capricorne des questions fondamentales. Où était-il avant de venir à New York ? Qu’est-il venu faire ici ? Pourquoi et surtout comment le fait d’avoir prononcé son nom a pu déclencher les bouleversements qu’ils viennent de vivre ? Le lecteur prend chacune de ces interrogations comme une promesse de réponse de la part de l’auteur.


Andreas poursuit son intrigue au long court avec une narration visuelle toujours aussi inventive. Pour cet album, il raconte son histoire avec presque exclusivement des gros plans, ce qui est une contrainte très forte pour un récit où le spectaculaire constitue une part importante. Sous réserve de ne pas être rétif à ce choix, le lecteur se rend compte que l’artiste fait preuve de son inventivité habituelle pour la narration visuelle. Il retrouve avec plaisir le trio de personnages principaux, chacun attendrissant à leur manière. Il s’immerge dans les mystères qui se dévoilent progressivement et les schémas qui commencent à apparaître.



mercredi 12 octobre 2022

Capricorne T15 New York

Un être surgi de nulle part pour régler nos problèmes ? Il y a de quoi se poser des questions.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 14 - L'Opération (2009) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2011 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Le navire à bord duquel il se trouvait a accosté, et Capricorne marche sur le quai. Soudain quelqu’un l’interpelle dans son dos : Maître ! C’est Astor qui est venu l’accueillir. Il a maintenant les cheveux courts et il ne porte plus de lunettes. Pour répondre à Capricorne, il s’en explique. Il avait envie de changer d’apparence. Sa vue s’est améliorée après qu’il ait été touché par l’homme aux mains tatouées. Un incident curieux s’est produit il y a quelques semaines. Il lisait entouré de quelques-uns de ses livres, quand l’un d’entre eux s’est mis à émettre une luminosité rouge. Il l’a ouvert, feuilleté, jusqu’à ce qu’il tombe sur un passage souligné qui parlait de cet endroit et de ces date et heure. Il s’enquiert des aventures du maître. Capricorne répond que c’est une longue histoire, impossible à résumer en quelques phrases. Mais il lui racontera. Astor ajoute qu’il pourra le faire en compagnie de Ash Grey et Fay O’Hara. Dans le même temps, ailleurs trois voix conversent. Ils viennent de se réveiller Un quatrième prononce deux phrases et s’en va. Gordon Drake, Growth et Sippenhaft essayent de comprendre où ils se trouvent.



Au cours de ces échanges, Capricorne a relevé que Astor a parlé de ce qu’il reste du building, et de l’autre côté. Il se souvient également qu’il prononcé son vrai nom à New York, ce qui devait provoquer une catastrophe. Le soleil se lève, et Astor lui suggère qu’ils marchent un peu pour voir ce qu’il advenu de la mégapole. Capricorne découvre qu’il manque des étages aux gratte-ciels. Il y a les premiers étages, puis rien, si ce n’est des câbles qui les relient aux étages supérieurs qui se trouvent à leur place, plus haut, après plusieurs mètres de vide là où se trouvaient précédemment les étages qui ont disparu. Astor complète : il n’y a aucune explication rationnelle, les gens à l’intérieur des étages manquants ont également disparu. C’est arrivé il y a quelques mois en même que les machines de toute sorte se sont arrêtées et que téléphone, télégraphe, radio, tout a cessé de fonctionner. Gordon Drake, Growth et Sippenhaft continuent de partager leurs constats. Les cordes ont l’air solide. Le type qui était là est parti, et il s’exprimait en charabia. Mais il les a sauvés. Mais il les a séquestrés. L’un d’eux fait remarquer aux autres la présence d’oiseaux de grande taille. Ces derniers les ont cueillis au beau milieu de l’océan et les ont ramenés ici.


Capricorne a terminé son voyage de retour transatlantique et il reprend ses affaires là où il les avait laissées avant de partir enquêter sur le Concept. Le lecteur est fort aise de voir la série reprendre le fil des intrigues laissées de côté pendant les tomes dix à quatorze. L’auteur va vraisemblablement continuer à développer les nombreux mystères de la série, à les approfondir, à en révéler certains pour faire apparaître d’autres. Avec un tel a priori, le lecteur a un peu oublié qu’il s’agit avant tout d’une série d’aventure et que Andreas est un conteur d’histoires. Les retrouvailles entre le personnage principal et Astor sont touchantes, que ce soit pour la remarque très personnelle sur la coupe de cheveux du dernier et l’absence de lunettes, ou pour Capricorne indiquant qu’il lui faudra du temps pour raconter tout ce qui lui est arrivé évoquant ainsi l’ampleur des aventures survenues depuis leur séparation. Dans les pages deux et trois, l’artiste rappelle son attachement à la composition de ses pages, avec un plan fixe sur les deux amis, leurs petits changements de postures, et le lever de soleil apparent dans l’évolution des couleurs. Puis le lecteur découvre un dessin en double page (quatre et cinq), et il lui revient à l’esprit qu’il est dans une série spectaculaire et mystérieuse, avec la vision à couper le souffle, en contreplongée, de ces gratte-ciels auxquels il manque des étages intermédiaires.



Le lecteur se rappelle également rapidement que l’auteur travaille tout autant la composition de son intrigue, puisqu’il suit ici trois fils narratifs différents. Le premier à intervenir met en scène Capricorne et Astor. Le second survient en planche huit avec un changement saisissant de composition de couleurs : sur fond blanc, Ash Grey et le Passager essaye de comprendre où ils se trouvent avec ces étages isolés de gratte-ciel flottant dans le vide. Entretemps, le lecteur s’est rendu compte qu’il y a un troisième fil d’intrigue, à la forme très inattendue : en bas de chaque page, il peut suivre la discussion entre trois personnages, uniquement par des phylactères en forme de rectangle allongé, chacun avec une bordure différente pour identifier qui parle, déconnectés et dépourvus de toute image. Fidèle à son habitude, l’auteur réalise également onze planches muettes, sans texte, à l’exception de la discussion qui file en bas de page, sans lien directe avec ce que racontent les images. Formellement, le lecteur relève également des planches composées uniquement de cases de la largeur de la page, des pages avec des cases en plan fixe, des plongées et des contreplongées à couper le souffle, les planches dans les limbes avec des dessins sans aplat de noir, des pages composées à partir d’un grand dessin et des inserts apposés par-dessus, ou une mise en page en drapeau avec une grande case verticale et les autres comme attachées à ce mât, un nombre de cases dépendant de la séquence à raconter, des pages avec majoritairement des cases verticales, etc.


Capricorne a retrouvé son ami Astor, puis il retrouve son chez-soi, mais amputé de plusieurs étages. La représentation de ces gratte-ciels privés de plusieurs étages peut sembler un peu trop géométrique, un peu naïve peut-être puisque les différents réseaux d’énergie ou de fluide ne sont pas représentés. Pour autant, ce choix est cohérent avec le fait que la technologie est défaillante et a donc perdu son caractère primordial. Le lecteur interprète donc cette vision comme un choix car, par ailleurs, l’artiste se montre toujours aussi détaillé dans ses représentations. Il ne manque pas une seule brique dans le mur le long du quai, pas une seule fenêtre à chacun des gratte-ciels représentés qui ont tous une architecture différente. Le salon dans lequel Capricorne explique sa théorie sur les pierres d’apocalypse contient de nombreux meubles et accessoires. Le lecteur reconnaît bien un aménagement de grand hôtel avec le comptoir de réception, les fauteuils disposés en petit groupe, les plantes vertes. Le bureau où se regroupent les hommes d’affaire présente un aménagement spécifique, avec des meubles plus cossus attestant de leur aisance financière.



Le lecteur replonge avec délectation dans ce monde riche, imprévu et spectaculaire, dans ces nombreux mystères. Ainsi donc, Capricorne pourrait être à l’origine du phénomène qui a fait se volatiliser plusieurs étages des gratte-ciels de Manhattan parce qu’il a prononcé son nom à haute voix. Ainsi donc, Astor a repris confiance en lui, sans plus sembler souffrir des traumatismes générés par la destruction de sa bibliothèque. Le lecteur sent la chaleur humaine qui se dégage lors de leurs retrouvailles, même s’ils ne se livrent pas à des effusions démonstratives. Il voit apparaître de nouveaux personnages comme Wattman Worm avec ses cheveux hirsutes et son écharpe qui lui masque le bas de son visage, ou encore les quatre membres de l’agence Vingt-Trois, à savoir Xánthos, Yan, Jahden, Miss Green. Mais ils ne bénéficient pas d’un développement de caractère ou psychologique comme Capricorne dans les tomes de son retour. En revanche, Ash Grey se retrouve à suivre le Passager, et là le lecteur éprouve une très forte empathie pour elle. Au fur et à mesure, il apparaît que les manigances du vendeur de technologie ont toutes pour objectif de la manipuler en profitant de son état émotionnel. De fait, Ash se retrouve à accomplir des actes qu’elle réprouve, qui vont à l’encontre de ses valeurs morales, les événements la contraignant à agir, à tuer. Le dessinateur sait faire apparaître son dégout d’elle-même et sa perte de maîtrise de ses émotions, son tourment intérieur causé par le remord. Elle devient une héroïne tragique à son tour, comme Capricorne avant elle, comme Astor avant elle.


Après cinq tomes passés à suivre Capricorne dans son voyage de retour, le lecteur en avait pris l’habitude et l’intrigue globale avait pu lui devenir un peu distante, d’autant que celle relative au Concept avait connu une clôture définitive et satisfaisante. Au bout de cinq pages, l’auteur l’a remis en place : une intrigue touffue, une narration aussi inventive que spectaculaire. Le lecteur s’en retrouve accroché comme au début : un récit d’aventures débridées, de grande ampleur, sans prétention autre que de divertir, avec des planches d’une variété toujours renouvelée, des visuels extraordinaires, un jeu formel sur les trois intrigues entremêlées, des mystères toujours aussi séduisants. Il se rend également compte que sa familiarité avec les personnages s’est peu à peu développée : il est ému en voyant l’amitié sincère s’exprimant discrètement entre Astor et Capricorne, il est en pleine empathie avec Ash Grey qui affronte des remises en cause destructrices.



jeudi 9 juin 2022

Capricorne, tome 8 : Tunnel

Dans une guerre, il n'y a que deux vérités : la souffrance des victimes, et la comptabilité.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu (2002) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2003 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le récit Le Fragment.


Prologue en 1626 sur l'île qui deviendra Manhattan, un amérindien dénommé Capricorne est en train de s'adresser à un petit groupe, prophétisant que l'homme rouge sortira des souterrains qui sont devant eux, inattendu et foudroyant comme le feu qui tombe du ciel, le tomahawk à la main, l'arc bandé, pour ravager la colonie. Les jours de l'homme blanc sont comptés ! Les autres ont sorti un homme après avoir creusé un tunnel dans la grotte, et celui-ci déclare qu'il y a vu sa vie, et autre chose. Capricorne estime que le plus sage serait de céder l'île au gouverneur de la Nouvelle Amsterdam. Quelques jours ou semaines dans le futur, Miriam Ery est assise devant sa machine à écrire, elle contemple un carnet dont des pages ont été arrachées, et elle se met à écrire. Depuis le début de la guerre du Concept, la publication de ses romans relatant les aventures de Capricorne s'est interrompue. Mais elle se sent obligée à poursuivre la chronique, au moins jusqu'au départ précipité de son personnage principal. En outre, elle doit consigner par écrit l'étrange incident la concernant, dont le souvenir semble vouloir s'estomper de sa mémoire. Tout commença une nuit du mois d'août…



Au temps présent, une berline file dans les rues de Manhattan la nuit. Son conducteur doit s'arrêter car un barrage de policiers le somme de stopper. Le conducteur tend un laissez-passer prioritaire, mais les soldats lui intiment de sortir, ainsi que Samuel T. Growth, son passager. Une fois qu'ils ont été extirpés du véhicule et un peu éloignés, un soldat jette une grenade dans la voiture qui explose. Ils repartent en jeep avec leur prisonnier. À côté de la carcasse du véhicule, une plaque d'égout se soulève. Et une main récupère la sacoche du général portant le logo du Concept. Isaak, un clochard, la met dans sa cariole qu'il tire derrière lui dans les égouts. Un nouveau groupe de réfugiés rejoint les rebelles ayant établi leur camp dans les égouts. Parmi eux se trouvent Fay O'Mara, une jeune femme, et Hiram Szbrinowski, un géologue. Ils sont bien accueillis par la communauté, par Ash Grey en particulier. L'homme encapuchonné récupère la sacoche des mains du clochard. Il se dirige avec vers Capricorne pour lui montrer les documents, alors que celui-ci est en train de faire connaissance avec Fay O'Mara. Il ouvre la sacoche et y trouve un document adressé à Samuel T. Growth de rejoindre le triangle, pas de mention de date ou de lieu, juste un code : Holy Minuit. Miriam Ery fouille à son tour ce qu'a ramené Isaak et elle y trouve une paire de gants qu'elle essaye.


L'affrontement incroyablement spectaculaire du tome précédent n'a pas mis fin comme par enchantement, au régime totalitaire du Concept. Le lecteur replonge donc dans cette dystopie semblant se dérouler au milieu du vingtième siècle. Il est entendu que Capricorne est le héros de ce récit d'aventure : il est donc forcément opposé à la dictature, d'autant plus qu'il a été torturé dans un camp de détention. Pour autant, le scénariste ne choisit pas de l'en faire triompher en deux temps et trois mouvements, avec l'aide d'une poignée de rebelles. L'objectif est de parvenir jusqu'au centre d'analyse de ce mystérieux mouvement pour s'emparer de documents révélateurs. Là encore, pas de solution miracle : installés dans les égouts, les rebelles s'arment de pelles et de pioches pour creuser un tunnel. Ils se doutent bien que leur entreprise présente peu de chances d'aboutir puisque l'île de Manhattan est faite d'une solide roche. Conformément aux conventions du récit d'aventure, une opportunité inespérée va se présenter à eux. Mais ce n'est pas tout… En parallèle de cette entreprise, un haut responsable du Concept a été enlevé par un dénommé Joseph, analyste pour le Concept, et une poignée d'hommes armés.



Entremêlé au fil narratif principal, celui de Capricorne, le lecteur découvre des éléments surnaturels qui viennent enrichir et étendre la mythologie de la série. Cette dimension est présente dès le premier tome, et elle continue à se développer. La page d'introduction établit qu'il y a déjà eu un individu s'appelant Capricorne par le passé, au dix-septième siècle, et que déjà à l'époque, il y avait des choses mystérieuses dans le sous-sol de Manhattan. De plus, il est fait référence directement aux trois vieilles femmes du premier tome, vraisemblablement les Moires, et aux cartes du destin qu'elles ont confiées à Capricorne. Les gants de Jefferson Granitt refont leur apparition, avec leur capacité de transmettre un savoir venu d'une autre personne, ce qui donne lieu à la rédaction de plusieurs pages en écriture automatique, par Miriam Ery. Sans oublier la créature qui se manifeste de manière spectaculaire, dérangée de son sommeil par l'ouverture du tunnel qu'avaient obturé les Amérindiens. Andeas fait référence à des événements des tomes précédents qu'il explicite : le 4 dans lequel Astor avait trouvé un livre fantôme, le 6 dans lequel Capricorne avalait e médicament du docteur Sippenhaft. Comme à son habitude, il ne rappelle pas le nom de tous les personnages dans ce tome. Certes ils disposent tous d'une apparence remarquable et mémorable, mais dans ce cas-ci, un trombinoscope aurait été le bienvenu.


Visuellement, l'album commence calmement avec une première page comprenant 10 cases, pour une narration posée et claire. Dans la deuxième planche, le lecteur découvre une case occupant les deux tiers de la page, une vue de dessus montrant Miriam Ery en train de contempler sa machine à écrire, avec l'entrelac géométrique des poutres en premier plan, et une vue détaillée de l'aménagement de son grand salon - salle à manger : la table basse, la table servant de bureau, la table pour dîner, le canapé, les coussins, les tapis, les plantes vertes, une tenture, une étagère avec des livres, etc. Régulièrement, le lecteur reste épaté par une case spectaculaire, par son niveau de détail ou par ce qu'elle montre. Cela commence donc avec l'aménagement d'une très grande pièce. Ça continue dès la page suivante avec une berline qui fonce à tombereau ouvert dans les rues de Manhattan, la suite des façades de gratte-ciels étant courbée pour montrer l'effet de vitesse. Par la suite, le lecteur ralentit sciemment sa lecture, voire effectue une pause pour savourer une case, ou un dessin sur deux planches : l'explosion de la berline sous l'effet de la grenade, à nouveau une vue de dessus cette fois-ci dans les égouts avec l'entrelac des tuyauteries en premier plan, la grande galerie dans laquelle se trouvent les rebelles dans un dessin en pleine page, un autre dessin en pleine page avec les vrilles de la créature qui traversent la tête de chaque personne présente, la découverte de la grande salle dans un niveau en sous-sol avec tous les bureaux identiques et totalement désertée, ou encore le visage fermé et intransigeant avec un soupçon de mépris de Samuel T. Growth.



Avec ces images fortes et mémorables, le lecteur constate le degré d'implication de l'artiste, qu'il retrouve également dans plusieurs séquences. Comme dans d'autres tomes, Andreas laisse la place aux dessins de raconter l'histoire avec des pages silencieuses, c’est-à-dire totalement dépourvues de texte ou de mot. Il en va ainsi des planches 13, 14, 18, 23, 24, 27, 30, 31, 32, 33, 42, soit 11 pages sur 46. Il ne s'agit pas d'une belle image pour en mettre plein la vue, mais d'une narration racontant un événement, une action, tous parfaitement compréhensibles, que ce soit la créature qui se retire après avoir laissé quelque chose dans l'esprit de chaque rebelle présent, ou ce qui se passe dans leur tête. Durant les planches 30 & 31, le lecteur assiste aux pensées de 5 personnages principaux, dans une mise en page bien trouvée : 3 colonnes de 8 cases par page, la lecture se faisant alors colonne par colonne de haut en bas. Alors que Samuel T. Growth est détenu par Joseph Jolly et ses acolytes, le Concept dépêche l'agent spécial la Solution pour le retrouver .il s'agit d'un homme en armure de combat moderne qui avance sans mot dire, d'autant plus terrifiant que chaque page qui lui est consacrée est muette.


En entamant ce tome, le lecteur ne sait donc pas trop quelle direction va prendre le récit. Il comprend que la rébellion continue avec ses moyens humains limités. Il constate que les mystères continuent de se développer : les gants et l'écriture automatique, une nouvelle créature sous Manhattan, le retrait des affaires du Concept dans cet immeuble, la date fatidique du 31 décembre, etc. La page d'ouverture ajoute encore à la notion de destin, rappelée ensuite par les cartes des Moires. Capricorne reste un héros envers et contre tout. La Solution se montre moins impitoyable que prévu. Cette série continue d'être une grande aventure, avec de superbes planches, et une trame donnant à la fois la sensation d'être tentaculaire et que de nouveaux éléments ne cessent d'apparaître de manière arbitraire, en fonction de l'inspiration du moment de l'auteur, mais qu'ils s'imbriquent tous parfaitement, comme si tout était déjà bien prévu dans un plan à long terme. Le lecteur se laisse emmener par l'aventure mystérieuse et spectaculaire, la savourant au premier degré.



jeudi 19 mai 2022

Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu

Je n'agis pas.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 6 : Attaque (2001) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le chapitre Le Fragment.


Capricorne, Ash Frey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans le surnaturel. Mordor Gott observe cette scène, caché dans l'ombre d'un immeuble. Il voit passer trois agents de la police secrète, enveloppés dans un imperméable noir. Ils les laissent passer et entrent dans l'immeuble du 701 Seventh Avenue à New York. Il monte jusqu'au salon et y entre. Quelque part un squelette commence à bouger. Dans la bibliothèque du gratte-ciel, un ancien tome commence à briller. Mordor Gott touche la joue d'Ash Grey pour la réveiller. Elle reprend conscience, et Astor également bondissant immédiatement pour faire face à l'intrus. Ce dernier les met au courant des derniers événements : Capricorne a été embarqué dans la rafle, et le Concept a réussi son coup d'état dans plusieurs pays, grâce à leurs sympathisants, leur armée et leur police secrète.



Malgré tout ce qui les oppose, Ash Grey se rend à l'évidence : ils doivent faire alliance avec leur ennemi contre le Concept. Le trio monte dans la salle de travail de l'immeuble et Gott explique qu'il existe deux endroits stratégiques identifiés : un centre de transmission des ordres, et un quartier général des opérations militaires. Les deux sont situés au sommet de gratte-ciels, inattaquables par le bas car remplis de des soldats sur plusieurs étages. Ash Grey y voit une ouverture : elle peut organiser une attaque par les airs avec son groupe aérien d'intervention. Astor s'interroge sur l'origine du Concept. Il attire l'attention des autres sur des petits bruits mécaniques. Gott se demande si le Concept a déjà truffé cet immeuble d'instruments d'écoute. Il décide d'aller retrouver Capricorne et d'essayer de le délivrer. Astor décide de rester sur place et d'étudier la propagande du Concept ramenée par Gott. Ash Grey sort de l'immeuble et avance avec méfiance dans la rue. Elle voit arriver une patrouille à pied et se cache dans un renfoncement. Elle parvient à une cabine téléphonique mais n'arrive pas à avoir son correspondant. La patrouille revient et elle se met à courir pour se mettre à l'abri et manque de heurter un autre passant pressé : un bel homme élancé dans un imperméable. Il lui indique un endroit où se mettre hors de vue, et les deux s'y abritent le temps que la patrouille passe.


Le tome 6 se terminait de manière très abrupte par une explosion, mais le lecteur s'attend à ce que la résistance s'organise dans le présent tome. Il est pris au dépourvu en se rendant compte que la première page de ce tome est exactement la même que celle du précédent, tout autant dépourvue de mots. Par ce dispositif, l'auteur établit qu'il repart du même moment, tout en effectuant un rappel rapide, sans un seul mot, du grand art. Dans le tome 6, Andreas avait réalisé 12 pages muettes, sans dialogue ni cartouche de texte. Dans celui-ci, il y en a 18 : les planches 1, 3, 7, 12, 13, 18, 19, 23 à 30, 33, 39, 46. À chaque fois, le lecteur est épaté par la facilité de lecture, l'évidence de chaque scène quelle qu'en soit la nature. Il y a donc la succession de quatre cases sur une unique bande où les militaires surgissent dans le salon et collent le coup de crosse dans le torse de Capricorne, d'une brusque violence.



De la page 24 à 30, le lecteur assiste à une séquence d'un rare maestria : en parallèle se déroule l'attaque aérienne du groupe d'intervention d'Ash Grey et l'apparition du Dragon Bleu dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York, et dans le même temps le squelette continue de se mouvoir. Comme à son habitude, l'artiste utilise les différentes possibilités de mise en page qui s'offrent à lui : cases de la largeur de la page, cases en insert, cases sagement alignées ou un peu décalées, cases de la hauteur de la page, case en mat à gauche avec des cases comme accrochée en drapeau à droite, dessin en pleine page, case centrale et les autres disposées autour. Le lecteur est ainsi emmené dans ce tourbillon narratif. En planche 33, il découvre 3 bandes de 4 cases chacune, avec 5 en gros plan sur le même visage dont l'expression change au fur et à mesure qu'il entend ce que lui dit son interlocuteur au bout de fil, et le lecteur comprend très bien l'évolution de son état d'esprit alors qu'il n'y a aucun mot. Il se retrouve incroyablement ému par la dernière page, également muette, montrant juste Astor assis et en train de lire : heureux et pourtant dans une situation dramatique qui émeut le lecteur jusqu'aux larmes.


Le plaisir des yeux ne provient pas que de la mise en page vive et variée, il est également généré par des personnages souvent élégants, toujours vivants dans l'expression de leur visage, dans leurs postures. Il y a également l'utilisation des aplats de noir, ces derniers ressortant mieux dans l'édition en noir & blanc. Il en joue pour masquer l'identité d'un personnage : Mordor Gott dont seule la chevelure est en couleur, tout le reste étant en noir jusqu'à la révélation de son identité. L'avancée des avions vrombissant sur le fond noir d'un ciel nocturne sans étoile. Le costume noir (pantalon et veste) d'Astor qui lui donne du poids dans la case, malgré sa petite taille. Le rappel des poutres noircies par le feu prend l'apparence d'un entrelacs géométrique en fond de case. Les scènes d'action sont tout aussi remarquables, avec parfois une conception étudiée pour les rendre plausibles, et d'autres fois une simplification pour évoquer les films d'aventure tout public. Cela peut s'avérer déconcertant de voir Mordor Gott accroché sous la caisse d'un camion pour découvrir où se trouve le camp de détention. Cela fait un effet un peu bizarre que ce soient des avions à hélice qui attaquent le centre de transmission du Concept au sommet d'un gratte-ciel à New York.



Le lecteur comprend donc que l'auteur reprend son histoire au point de départ du tome précédent pour montrer ce qui s'est passé concomitamment à la détention brutale de Capricorne. Il s'attend à découvrir ce qui est arrivé à ses deux amis Ash & Astor, et comment la rébellion commence à s'organiser. Ça commence effectivement un peu comme ça, avec en prime l'irruption d'un personnage dont il ne savait pas s'il deviendrait récurrent ou non. Dans le tome précédent, l'auteur avait inclus plusieurs extraits de propagande du Concept : dans celui-ci, il intègre plusieurs billets des opposants à ce régime, à la fois aux États-Unis, à la fois en Afrique et en Asie. Le lecteur ne sait pas trop s'il doit les prendre au pied de la lettre, ou avec le même recul critique que ceux de la propagande. A priori, il s'agit de la bonne cause, mais ne s'agit-il pas là aussi d'une manipulation ? Comme le rappellent certains passages, il s'agit d'un récit d'aventure qui ne se veut pas réaliste : il est donc cohérent que Ash Grey parvienne à réaliser une attaque aérienne juste avec quatre de ses pilotes, et que Growth junior parvienne à la faire s'échapper de manière rocambolesque, même si ce n'est pas réaliste. Dès la planche 3, le lecteur se demande ce que vient faire ce squelette sur fond noir dans une seule case. Il se souvient qu'Andreas lui avait fait un coup similaire dans le tome 5 avec le dessin du chat. Mais non, ici il s'agit d'un événement qui se déroule à un rythme plus lent que les autres, au rythme d'un case de temps en temps quand l'action se situe dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue. Au bout de quelques pages, le lecteur prend conscience que le héros de la série est absent : il n'apparaît que 3 cases en planche 13, pour n'intervenir réellement qu'à partir de la planche 42.


Alors qu'il est parti pour la montée en puissance d'une rébellion contre un régime totalitaire, le lecteur constate rapidement qu'elle ne sera pas racontée comme un reportage dans un monde réaliste. Il y a le retour de Mordor Gott, le squelette, et bien vite le gigantesque Dragon Bleu qui figure sur la couverture. Le scénariste poursuit la composante surnaturelle présente dès le premier tome et la développe fortement dans celui-ci, alors qu'elle ne jouait qu'un rôle mineur dans le précédent. Sous réserve qu'il ait à l'esprit le premier cycle, le lecteur mesure l'importance donnée au mystère de la nature de Capricorne, et des entités liées à son destin, à commencer par Dahmaloch. En fonction de l'horizon d'attente du lecteur, cette augmentation de la part du surnaturel constitue un changement de registre du récit par rapport à sa première partie. D'un côté, c'est déstabilisant de ne pas rester dans un registre de lutte contre un régime totalitaire : de l'autre côté, la série a commencé avec le mystère de Capricorne, avec les Moires, et avec des entités mystiques. C'est donc plutôt un retour à son essence. Le lecteur y retrouve également le principe du feuilleton à suivre puisque les révélations génèrent de nouvelles questions tout aussi intrigantes. Mais qui est cet individu appelé l'homme aux mains tatouées ?


Un septième tome aussi intrigant que déstabilisant, aussi maîtrisé que surprenant. Andreas continue l'histoire entamée dans le tome précédent, tout en la reconnectant avec la continuité du premier cycle. Le lecteur est emporté par la dextérité et l'élégance de la narration visuelle. Il pense être parti dans un récit de résistance relativement réaliste et il se retrouve plongé dans un récit d'aventure avec une forte composante surnaturelle. L'auteur l'a ramené dans le droit de fil de la série, avec une nature feuilletonnante, tant pour l'intrigue que pour les ressorts narratifs. Une fois qu'il a réajusté ses attentes, le lecteur profite pleinement de cette expédition spectaculaire, racontée de manière très personnelle. Il note ici et là quelques remarques glaçantes comme le fait que le mal n'a pas besoin d'agir pour exister, il lui suffit de laisser faire.



jeudi 21 avril 2022

Capricorne, tome 6 : Attaque

Suppression de la littérature subversive et dégradante

Ce tome fait suite à Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, ainsi que l'album Le Fragment 


Capricorne, Ash Grey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans l'occulte et le surnaturel. Une d'entre eux a identifié le logo porté sur leur uniforme : l'organisation du Concept, une association ou un parti politique, c'est un peu vague. Le fourgon sort de la ville et arrive dans une zone dégagée. Il pénètre dans l'enceinte d'un camp où sont déjà rassemblés environ deux cents prisonniers. Les soldats font sortir les occultistes du fourgon et indiquent que les hommes doivent aller se rassembler d'un côté, et les femmes de l'autre. Granitt, le commandant du camp, arrive sur le grand terrain en plein air où les prisonniers attendent debout en rang. Un soldat s'approche de lui et l'informe : cent-douze hommes et cent quatre-vingt-sept femmes. Le commandant n'est pas étonné : c'est normal, les hommes sont moins tentés par les niaiseries métaphysiques. Raison de plus pour adopter un régime strict envers ces cent-douze égarés.



Le commandant Granitt s'adresse alors aux prisonniers. Il y a deux lignes à ne pas franchir : un, l'évasion, deux la fraternisation. Toute tentative d'évasion entraîne l'exécution immédiate. Toute tentative de pactiser avec les gardiens entraîne la détention individuelle sans lumière ni nourriture. Un détenu intervient pour demander pour quelle raison ils sont là. Les soldats le mettent en joue. Le commandant continue : aujourd'hui a commencé la conquête du monde par le Concept ! L'humanité va apprendre à vivre en se conformant à certaines règles. Il ne s'agit pas de restreindre, mais de libérer, libérer à l'échelle mondiale, tous les hommes. Sauf les prisonniers. Ésotérisme, mysticisme, occultisme ! Des maladies qui dégradent l'espèce humaine ! Des maladies transmises par les voyants, oracles, sorciers, mages, astrologues et autres nécromants ! Les prisonniers sont les virus qui contaminent le cerveau, le cancer qui ronge la raison ! Après ce discours terrible, le commandant rentre dans son bureau. LIBERTÉ ET TRADITION ! Les idées du Concept submergent le continent américain comme un raz-de-marée ! Leurs troupes extrêmement bien entraînées n'ont aucune difficulté, malgré de rares récalcitrances ici et là, à persuader les concitoyens du bienfondé de leur cause.


À la fin du tome précédent, le lecteur avait conscience qu'il avait terminé un premier cycle, celui permettant d'arriver à la fin des événements racontés dans la série Rork. La première page montre les personnages principaux, sans autre référence aux tomes précédents. Dans ce tome, l'auteur reprend l'organisation du Concept et la sphère métalliques avec les pointes qui en jaillissent, deux ingrédients apparus pour la première fois dans le tome 3. Le lecteur pourrait donc quasiment commencer par ce tome 6, sans ressentir l'impression qu'il lui manque des morceaux pour comprendre. Le fil directeur est très simple : un groupe d'individus armés forcent la porte du héros, et l'emmènent de force dans un camp de prisonniers, dédiés aux praticiens du surnaturel. L'histoire est racontée de manière linéaire et chronologique, avec juste l'évocation de l'enfance de Jefferson, le fils du commandant du camp, le temps d'une page. La tension narrative est générée par l'absence d'explication concernant le Concept, sa prise de pouvoir sur tout le territoire des États-Unis, les maltraitances infligées à Capricorne pendant sa détention, et l'éventualité d'une évasion. À quatre reprises, l'auteur intègre un court texte, un facsimilé du journal édité par le Concept, dans lequel ses principes politiques sont exposés.



Tout du long de ce tome, l'artiste met en images les méthodes dictatoriales de l'organisation du Concept, évoquant des photographies ou des reportages de dictatures bien réelles. Ça commence avec le groupe de quatre soldats qui entrent dans le salon en tenue militaire, le fusil prêt à tirer. Ça continue avec le coup de crosse dans le torse d'un civil, sans semonce, ni provocation. Les militaires regroupent les individus arrêtés dans des fourgons où ils sont enchaînés. Les planches 4 & 5 sont occupées par un unique dessin, une vue de dessus du grand terrain au milieu du camp d'emprisonnement, et des baraques autour. Par la suite, le lecteur ne peut que compatir en voyant les prisonniers résignés avancer docilement dans une file, les fusils se lever vers le premier qui manifeste un signe de désaccord, l'intensité de la conviction fanatique du commandant avec une conviction inébranlable dans ses idées, le passage à tabac bien violent du prisonnier incapable de se défendre, le prisonnier abattu en plein milieu du grand terrain vide depuis un mirador, les cadavres alignés allongés à même le sol, les soldats avec un casque masquant une partie de leur visage ce qui les déshumanise et leur sert de barrière entre eux et les actes qu'ils commettant, sans oublier les grosses bottes pour écraser ce qu'ils foulent. Cette imagerie est d'autant plus efficace qu'Andreas ne la surjoue pas, mais reste à un niveau plausible, ordinaire même.


Dans les extraits du courrier du Concept, il développe les thèmes classiques : liberté et tradition, bienfondé de la cause, droit au bonheur et protection de la propriété privée, valeurs traditionnelles de la nation, jeunesse gangrénée, population trop naïve proie des mystiques et voyants, une main ferme et intransigeante, une vie meilleure dans l'ordre et la sécurité, la réorganisation rigoureuse de la vie économique et sociale par une discipline draconienne, la suppression de la littérature subversive et dégradante pour l'image de l'homme, travail, industrie, civilisation, méfaits de la colonisation, l'unification des consciences par une doctrine limpide et positive, par une méditation orientée vers ce qui devrait être (et non ce qui semble être !), ceci à l'exclusion d'autres dogmes, philosophies ou croyances, une cause juste et forte. L'auteur sait mêler des aspirations humaines très basiques, avec une méthode ferme qui nécessite de supprimer les individus rétifs ou rebelles. Andreas a fait le choix d'une dictature de type militaire, peut-être que vingt ans plus tard il opterait pour une forme de coercition sociale et politique plus insidieuse. Il sait trouver les mots justes pour faire ressentir le schéma de pensée qui exclut les non-conformistes : le lecteur réprime un frisson quand le commandant stipule qu'il déteste l'ambiguïté. Il faut rentrer dans le moule, ou sinon…



Le lecteur se retrouve tout autant surpris que les personnages par la soudaineté de cette prise de pouvoir. Il lui faut bien se rendre à l'évidence : les troupes du Concept sont au pouvoir, peu importe comment ils s'y sont pris, ce n'est pas l'objet de ce tome. Comme dans les tomes précédents, il est sous le charme de la narration visuelle : découpage de page en bandes de cases, cases de la largeur de la page, cases en insert, dessins en pleine page, composition en drapeau avec une case de la hauteur de la page et les autres accolées en pile. À plusieurs reprises, il se rend compte comment le découpage de la page accentue la force de la narration. Dès la première page, 10 cases, les 4 premières montrant le bon moment que passent les trois amis, puis une bande de quatre cases pour montrer la soudaineté avec laquelle les soldats pénètrent dans le salon. Dans la planche 17, une magnifique image déformée de Granitt et Capricorne qui se reflètent sur la surface bombée du pot métallique contenant le café, les images décalées au lieu d'être alignées dans une bande pour montrer l'état désorienté de Capricorne qui vient d'être passé à tabac (planche 18), la case qui occupe les deux tiers de la planche 22 avec une vue de dessus de la cour et le prisonnier fauché par une balle en surimpression avec le bas des jambes qui dépassent de la bordure de la case, les exagérations stylistiques sur les visages pour augmenter l'intensité d'une expression, quelques plans fixes pour montrer une action dans sa durée (par exemple l'autopsie en planche 35), l'onomatopée d'un hurlement devant le décor en fond de case et avec les personnages devant l'onomatopée comme si le cri affreux faisait partie intégrante de l'environnement, etc. Dans ce tome encore, le lecteur peut mesurer l'influence des comics américains pour aboutir à une narration visuelle plus efficace, plus percutante. Il prend le temps de savourer 12 pages silencieuses, les images portant toute la narration, en l'absence de mots.


Arrivé à la dernière page, le lecteur constate que ce tome constitue le prologue ou le premier chapitre d'une histoire plus longue, en 4 tomes. Dans le même temps, il éprouve la sensation d'avoir lu un chapitre complet avec un début et une résolution partielle qui appelle une suite. La narration visuelle est toujours aussi personnelle, à la fois dans les visages et dans les compositions de pages. Dans ce tome, Andreas s'en tient à montrer l'effet d'une prise de pouvoir par une force militaire non démocratique, mais avec une propagande séduisante. Le prix à payer ne semble pas énorme : renoncer aux médiums et accepter qu'ils soient rééduqués. L'histoire reste un récit d'aventure, avec une évasion pleine de suspense, une exploration des laboratoires avec Brent Parris, un prisonnier bien mystérieux, et une touche de surnaturel se manifestant par un épisode télépathique. Le lecteur en ressort bien ferré, impatient de découvrir la suite.