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mercredi 7 décembre 2022

Capricorne T19 Terminus

Les dictatures sont fragiles. Les démocraties aussi. La sagesse réside dans l’individu.


Ce tome fait suite à Capricorne T18 Zarkan (2014) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2015 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 4 qui regroupe les tomes 15 à 20, c’est-à-dire le quatrième et dernier cycle.


Quelque part sur le globe, l’homme aux mains tatouées termine sa chute volontaire depuis un avion en s’enfonçant dans l’océan. Il descend jusqu’à se retrouver au-dessus du fond marin, avec cette matière incandescente. Il entend la voix de Dahmaloch lui indiquant qu’il est las de l’attendre, las d’être. L’homme aux mains tatouées s’enfonce complètement dans cette matière étrange. Dans le spacieux salon luxueux du 701 Seventh avenue, Astor et Zarkan dialoguent, chacun dans une langue différente incompréhensible. Fay O’Mara explique à Capricorne qu’ils ont entamé un dialogue cérébral. Astor accède à sa bibliothèque mentale afin d’en trouver des correspondances avec les formules que Zarkan puise dans son propre vaste savoir. C’est fascinant. Elle serait bien incapable de noter ce qu’ils disent. Elle essaye de décrire la scène du mieux possible, car elle n’a jamais vu quelque chose de comparable. Capricorne se déclare curieux de connaître le résultat de leur conversation. Dans les fonds marins, Dahmaloch dit que bientôt il n’existera plus, ni l’homme aux mains tatouées : ils ne feront plus qu’un comme avant.



Il y a bien longtemps de ça, un prêtre muni d’une dague, dans un temple : il s’avance vers un creuset dans une table de pierre et il abat la lame dans une matière incandescente. Quelque part il se forme un cube parcouru de figures géométriques. Un volcan entre en éruption. Un fou furieux fanatique a séparé Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, faisant du premier un être démoniaque et du second un simple humain. Astor et Zarkan sont arrivés au terme de leur discussion ésotérique. Ils relatent leurs conclusions à Fay O’Mara et Capricorne. Ils ont analysé les notes que Zarkan a prises chez le passager, et les ont comparées avec certains grimoires dans la bibliothèque d’Astor. C’est inquiétant ! Les machines du Passager, dont il a volé les composants dans un vaisseau intersidéral échoué, ces machines font partie d’un ensemble plus vaste. Un système complexe qui devait servir à guider le vaisseau à travers le cosmos, soit à franchir des portes, réelles ou mystiques. Ou les deux, ou alors aucune de ces fonctions, mais quelque chose d’encore plus subtil qu’il leur est impossible à imaginer. Plus étrange encore : les pierres d’apocalypse jouent un rôle actif dans cette structure compliquée. Ils savent qu’elles ouvrent des passages vers d’autres dimensions.


Avant dernier tome de la série : il est temps que les révélations pleuvent, que les dernières pièces du puzzle donnent un sens à toutes celles qui les entourent, aux motifs qu’elles forment, et qu’une résolution claire se profile nettement. C’est exactement ça : cela devenait apparent dans le tome précédent et ça l’est tout autant dans celui-ci. L’auteur ne change rien à sa manière de raconter : des aventures, avec des personnages hauts en couleur occupant le devant de la scène. Capricorne et Astor progressent dans leur enquête, trouvant un indice significatif après l’autre, et bénéficient des déductions de personnages secondaires comme Zarkan et Astor, ainsi que du travail accompli précédemment par Fay O’Mara. D’un côté le lecteur suit ces héros, de l’autre des séquences en alternance montrent tout d’abord l’esprit de Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées, puis le Passager toujours aussi plein de ressources. Chaque scène apporte un élément nouveau qui vient s’emboîter parfaitement. Ainsi le lecteur apprend ce qu’il advient finalement de Dahmaloch et de l’homme aux mains tatouées, mais aussi comment ils sont apparus, lors de la scène avec le prêtre et sa dague. La discussion sibylline entre Zarkan et Astor aboutit à un exposé très vivant d’une page mêlant rappels sur des faits passés, et nouvel éclairage grâce à une connaissance ou une information complémentaire. Du grand art. En fait, en terminant la dernière page, le lecteur a du mal à croire qu’il en a appris autant en un seul tome, qu’il ne reste plus qu’un épilogue.



Revoir l’action au ralenti : tout commence sous l’océan, comme dans ce passage hallucinant du tome quatre, en continuité avec l’expédition du tome dix-sept. Dès la première planche, le lecteur découvre un découpage de planche qui refuse les automatismes plan-plan : deux cases de la hauteur de la page pour attester de la durée de la descente de l’homme aux mains tatouées dans les profondeurs, puis trois cases triangulaires en éventail pour montrer que la chute se ralentit jusqu’à ce que l’individu se stabilise et enfin deux cases en hauteur pour pénétrer dans la matière incandescente. Dans ce tome, l’artiste ne s’impose pas une contrainte systématique, comme les très gros plans du tome seize, il repasse dans un mode où chaque page est construite en fonction des événements de la séquence. Même sans effort conscient, le lecteur ressent l’effet narratif correspondant. Des cases de la largeur de la page en planche 6, alors que Astor et Zarkan complètent les phrases de l’un et l’autre d’un bout à l’autre de la case. Des cases de plus en plus petites dans la partie supérieure gauche de la planche 11 pour montrer la progression de plus en plus précautionneuse au sein du bâtiment des Mentors. Plus loin, une structure entremêlant des cases montrant les pièces du quartier général du Passager, et d’autres ne montrant que ses yeux pour indiquer qu’il examine chaque recoin à la recherche d’indices sur ses visiteurs indésirables. Un cadrage de plus en plus proche sur le Passager, alors qu’il progresse dans un couloir de plus en plus étroit. Une succession de cinq cases en décalées en planche 23, des très gros plans sur le visage du Passager à des moments différents de sa vie, à la fois pour indiquer qu’il s’agit du même individu, à la fois pour mettre en lumière ses changements. Une case hallucinante occupant les deux tiers de la planche 27 avec une vue plongeant selon un angle incliné montrant Astor et Zarkan au milieu d’un tourbillon d’inscriptions dans une langue inconnue formant comme un mur cylindrique. Un plan fixe en planche 45, montrant plusieurs cartes du destin se consumer en tombant par terre.


Comme dans le tome précédent, le lecteur espère ne pas être perdu en cours de route, et comme dans le tome précédent, tout se passe bien. D’un côté, le scénariste fait référence à des éléments de tomes passés, et même de ceux de la série Rork ; d’un autre côté, chaque élément présente des particularités qui permettent de le replacer et de s’en souvenir facilement. Par exemple, il n’éprouve aucune difficulté à reconnaître Duncan Onslow et Gordon Drake. Il en va de même pour Holbrook Byble, personnage pourtant laissé de côté à la fin du premier cycle qui s’arrête au tome cinq. Après la vie de Brent Parris dans le tome précédent, c’est au tour de celle du Passager dont les derniers événements encore inconnus sont racontés. La relation entre Dahmaloch et l’homme aux mains tatouées est confirmée et dite de manière explicite : ainsi donc, c’était ça. Le Passager ne maîtrise pas la technologie extraterrestre qu’il a cannibalisée : c’était sous-jacent dans le tome précédent, c’est maintenant patent. Ainsi donc voici comment le Passager a instrumentalisé Brent Parris. D’une certaine manière, ces révélations distillées tout au long de ce tome enjoignent le lecteur à une se montrer participatif, à formuler par lui-même la conséquence de ce qui est dit, ou à faire la démarche en sens inverse pour rétablir le lien de cause à effet avec un événement antérieur. Une fois dans cet état d’esprit, il est entièrement à la merci du narrateur pour la révélation monumentale en planches 40 & 41. Son cerveau est lancé et il continue dans la foulée : énorme et imparable.



Comme avec le tome précédent, le lecteur est complètement investi dans l’aventure et dans l’intrigue, sans arrière-pensée quant à un éventuel deuxième niveau de lecture, encore moins un troisième. Après coup, il peut se livrer à des supputations sur des liens avec l’expérience d’une réalité normale et quotidienne, même s’ils n’apparaissent pas de manière évidente. L’auteur a réussi ce pari peu évident d’une histoire au premier degré, satisfaisante pour elle-même. Il est possible de voir dans le dialogue initial d’Astor et Zakan dans deux langues différentes, la force de la communication entre deux personnes travaillant de concert, de voir dans l’acte du prêtre la bêtise de l’individu qui ne comprend pas ce qu’il fait, dans le coût du don de guérison de l’homme aux mains tatouées une métaphore de l’investissement nécessaire pour former un médecin, dans l’étroitesse des passages à franchir entre deux murs, le fait que la vie de l’individu est toute tracée et qu’il n’a d’autre choix que celui d’avancer. Ce dernier point étant d’autant plus savoureux quand Capricorne met les trois vielles femmes, peut-être les Nornes, des personnes sensées connaître le futur, à la porte de la librairie de Byble. Mais qu’importe…


Terminus : le titre est clair, et cela fait plusieurs tomes qu’un personnage, différent à chaque fois, prononce ce mot comme une prophétie, une annonce. La narration est impeccable, que ce soit sur le plan visuel, ou sur le plan de la structure du récit. Andreas pose quelques pièces supplémentaires du puzzle et les autres déjà présentes autour prennent tout leur sens. Le lecteur jouit de l’histoire au premier degré, comme un enfant, sans arrière-pensée, tout à son plaisir. Et il reste un tome… Et le chat dans tout ça ?



mardi 9 août 2022

Capricorne, tome 11 : Patrick

Dans une image, chacun voit ce qu’il veut.


Ce tome fait suite à Capricorne - Tome 10 - Les Chinois (2005) qu'il faut avoir lu avant. Il est recommandé d'avoir commencé par le premier tome pour comprendre toutes les péripéties. Sa première parution date de 2006 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 3 qui regroupe les tomes 10 à 14, c’est-à-dire le troisième cycle.


Quelque part dans la campagne, les arbres et l’herbe sont bien verts. Patrick est en train de fleurir une tombe. Rectangle noir. Il dépose un bouquet et un pot de fleurs sur la tombe de son frère Erik. Puis il va ranger son arrosoir dans sa carriole qu’il tire pour rentrer chez lui. Une fois entré, il entend une voix faible le héler. Il s’approche du lit où est allongé Capricorne et il lui remonte le drap, tout en constatant avec satisfaction qu’il est réveillé. Il se présente et lui explique qu’il l’a trouvé sur la route à quelques kilomètres d’ici. Quelqu’un a tiré sur capricorne : la balle a traversé son épaule. Il n’y a pas eu trop de dégâts, mais il a perdu pas mal de sang. Pour l’instant, il a surtout besoin de reprendre des forces. Patrick va lui préparer un bouillon chaud. Son hôte parvient à se présenter : Brent Parris. Patrick sort, et le convalescent ferme les yeux.



Le soir, Patrick est de retour avec le bouillon chaud qu’il fait avaler à Brent en le lui donnant à la cuillère. Il lui demande ce qu’il s’est passé. Le blessé répond qu’il croyait connaître les gens, mais qu’il s’est trompé sur toute la ligne. Il avait débarqué dans un hameau où régnait une sale ambiance. Il n’a pas voulu intervenir, mais dans les rares relations qu’il a eues avec ces gens, il s’y est très mal pris. Il ne sait pas juger son prochain, et avec les enfants il est lamentable. D’où le trou dans son épaule. Sa propre bêtise ! Brent a conscience qu’il se vidait de son sang sur la route et qu’il allait devoir affronter la mort. Seule sa perte de conscience l’a sauvé de la peur panique qui l’envahissait, la peur de mourir seul. Patrick l’a écouté, et il lui suggère de dormir un peu, en sortant de la chambre. Brent ferme les yeux. Il rêve d’une silhouette avec une tête enflammée qui pointe un index vers lui. Le matin, il est réveillé par Patrick qui lui apporte un petit déjeuner chaud, au lit. Brent commence à raconter son rêve bizarre, mais sa voix vient à s’éteindre. Il la retrouve rapidement, et son hôte suppose que c’est peut-être une conséquence de l’accident. Brent propose que Patrick parle de lui. Ce dernier répond que ça fait quelques années que les gens ont du mal à le supporter, et que lui ne les supporte plus du tout. Alors il est venu s’installer ici, un peu à l’écart. Il continue : l’imperméable de Brent est fichu. Il en a vidé les poches avant de le jeter. Il en tend le contenu au convalescent : des cartes et des feuillets avec l’histoire que Miriam Ery avait écrite. Il se dit qu’il pourra la lire pour recouvrer ses souvenirs. Enfin, il peut se lever et aller jusqu’au salon. Il remarque des peluches sur le canapé.


Deuxième tome consacré à une nouvelle étape sur le long retour de Capricorne vers New York. Après le drame de l’histoire précédente, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre. Il comprend rapidement qu’il s’agit de la phase de convalescence du héros, après s’être fait tirer dessus par un enfant. Il va donc séjourner quelque temps dans cette maison, avec Patrick pour unique compagnie. Deuxième histoire de type drame, encore plus intimiste que le précédent puisque tout se déroule entre Patrick et Brent Parris. Le lecteur se retrouve très loin des récits d’aventure du premier et du deuxième cycle. Dans un premier temps, il s’amuse même à relever les remarques qui relèvent d’un constat introspectif, ou sur la maturité de l’individu. Cette remarque de Capricorne qui croyait les connaître les gens et qui a fait l’expérience qu’il s’est trompé sur toute la ligne, qu’il ne sait pas juger son prochain. S’il est sensible à ce genre de remarques, il en relève d’autres comme : tôt ou tard, on doit s’avouer ses défauts. C’est quand on prend conscience de nos limites et de celles imposées par la société, et qu’on les assume, qu’on devient adulte. Mais gare à ceux qui perdent jusqu’au dernier fragment de leur âme d’enfant. Dans une image, chacun voit ce qu’il veut. C’est en perdant nos parents que nous cessons d’être des enfants. Etc. Les deux personnages ne sont pas en train de faire un point sur le développement personnel : il ne s’agit pas pour eux de se résigner, ils sont dans la phase d’acceptation. Ils ont appris à se connaître.



S’il lit ce tome dans l’intégrale en noir & blanc, le lecteur regrette de ne pas pouvoir profiter de la couleur, tout en appréciant le fort contraste entre noir & blanc. Il se souvient également peut-être de l’introduction d’Antoine Maurel qui évoquait les défis graphiques que le créateur s’impose. Ça commence par ce rectangle noir qui est à cheval par-dessus une partie des cases deux et trois de la page qui en compte quatre, chacune de la largeur de la page. Il se souvient que l’artiste lui avait déjà fait un coup semblable avec un chat dans le tome Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000). Dans ce tome, le dispositif est similaire, utilisé avec parcimonie, amenant à la révélation du dessin complet, qui apporte de la profondeur à ces cinq images superposées aux cases à l’horizontale, à de nombreuses pages d’intervalle. Le lecteur constate rapidement que l’artiste s’est fixé comme défi de n’utiliser que des cases de la largeur de la page, entre quatre et neuf par page, avec l’exception d’un dessin en pleine page en planche 24. Cette contrainte qu’il s’impose présente un degré élevé, avec le défi d’imaginer des prises de vue qui tirent profit de ces cases en écran très large. De temps à autre, l’artiste se contente d’un élément dessiné en milieu de case, ou bien d’un côté ou de l’autre, sur fond blanc ou sur fond noir, laissant le reste de la case vide de toute information visuelle. Ces cases sont conçues pour obtenir un effet vis-à-vis du personnage ou de son action. L’artiste introduit de la variété à deux autres reprises : un dessin en pleine page en planche 6 qui est découpé en cinq bandes de quatre cases de taille identique, et en planche 37 un dessin occupant toute la page sauf la bande inférieure, artificiellement découpé en six cases de la largeur de la page.


À l’exception de la planche découpée en vingt cases et de celle avec un dessin en pleine page, le créateur s’en tient à son dispositif de cases de la largeur de la page. Le lecteur constate que le niveau de détails descriptifs est élevé, presque au même niveau que le tome précédent. Andreas fait en sorte d’ancrer son tête-à-tête dans une réalité concrète et palpable. Il n’y a que lors de la discussion de nuit que le noir vient remplacer les arrière-plans, pour créer une atmosphère propice aux confidences, et aussi aux regrets, à la tristesse. Le dessinateur en profite pour passer en mode gravure avec des lignes parallèles serrées, évoquant également un peu le travail de Bernie Wrightson. De fait, lorsque l’effet de cases de la largeur de la page est intégré par le lecteur, il en vient à l’oublier, la qualité de la narration visuelle reprenant le dessus. L’auteur resserre encore sa mise en scène avec cette discussion en tête-à-tête dans la pénombre nocturne, avec juste un feu de cheminé. Pendant vingt pages, Patrick et Brent se parlent doucement, avec des souvenirs, des silences. Le premier fait la lecture au second, le récit écrit par Miriam Ery, puis il se lance dans des confidences. Alors que la représentation des émotions dans le tome précédent n’était pas entièrement convaincante, ici l’artiste trouve le juste équilibre entre sa façon de simplifier les traits de visage et une forme de sobriété dans la direction d’acteurs. Alors même que la scène est statique et incite le lecteur à se concentrer sur l’histoire dans l’histoire, celle lue par Patrick, il se rend compte qu’il observe également ces deux hommes assis dans leur fauteuil avec une forme de tendresse, un peu plus forte que de la simple empathie.



Le dialogue mêle ce texte imbibé de la mythologie de la série, et l’émotion qui étreint de plus en plus Patrick qui le lit. D’un côté, il est ravi que Brent Parris explicite ce qu’est un Capricorne : un individu lié à la ville de New York, qu’il protège à sa façon. Il apprend la raison pour laquelle Dahmaloch se sent lié à Capricorne. Il note dans un coin les deux nouveaux personnages de la mythologie : le corsaire Preston Theroux et Tom Flanagan. Dans le même temps, il voit l’effet que cette histoire produit sur Patrick qui la lit. Il est touché par l’émotion qui s’empare de lui. Après coup, il se rend compte que ce passage montre un personnage ému par une histoire dans l’histoire, comme lui lecteur est ému en lisant l’histoire de Patrick, une élégante mise en abîme. Il est également touché par les moments pendant lesquels Brent perd sa voix : comme si s’exprimer devient une épreuve impossible à surmonter, ou comme si une force supérieure lui impose le silence. Il voit aussi deux hommes qui ne sont pas dans l’action, qui ne se connaissent pas, dont l’un malade est le débiteur de l’autre qui l’héberge et le soigne. Deux hommes calmes et posés qui ont conscience de leur propre malaise et du malaise de l’autre, qui prennent du recul, sans savoir comment débloquer leur situation de souffrance émotionnelle, sans savoir comment aider l’autre, ou au moins le soutenir. Il reste quelques phrases un peu gauches, mais le processus mis en scène bénéficie d’une sensibilité honnête et juste qui emporte l’empathie du lecteur.


Dans un premier temps, le lecteur comprend qu’il s’agit d’une autre étape sur le chemin du retour de Capricorne, un autre drame. Puis il constate le défi visuel : raconter une histoire avec uniquement des cases de la largeur de la page. L’artiste est assez aguerri pour tirer profit de cette contrainte qu’il s’impose lui-même, avec une variété de plans que le lecteur n’aurait pas cru possible. Il ne pensait pas que l’album serait constitué pour moitié d’une discussion au coin du feu entre les deux personnages. Il se laisse prendre au jeu, et ressent que le créateur a réussi son pari : l’un et l’autre sont conscients de leurs défauts, et ils parviennent à communiquer sur un plan émotionnel, à passer d’une phase de résignation à une phase d’acceptation. Du grand art.



jeudi 9 juin 2022

Capricorne, tome 8 : Tunnel

Dans une guerre, il n'y a que deux vérités : la souffrance des victimes, et la comptabilité.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu (2002) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2003 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le récit Le Fragment.


Prologue en 1626 sur l'île qui deviendra Manhattan, un amérindien dénommé Capricorne est en train de s'adresser à un petit groupe, prophétisant que l'homme rouge sortira des souterrains qui sont devant eux, inattendu et foudroyant comme le feu qui tombe du ciel, le tomahawk à la main, l'arc bandé, pour ravager la colonie. Les jours de l'homme blanc sont comptés ! Les autres ont sorti un homme après avoir creusé un tunnel dans la grotte, et celui-ci déclare qu'il y a vu sa vie, et autre chose. Capricorne estime que le plus sage serait de céder l'île au gouverneur de la Nouvelle Amsterdam. Quelques jours ou semaines dans le futur, Miriam Ery est assise devant sa machine à écrire, elle contemple un carnet dont des pages ont été arrachées, et elle se met à écrire. Depuis le début de la guerre du Concept, la publication de ses romans relatant les aventures de Capricorne s'est interrompue. Mais elle se sent obligée à poursuivre la chronique, au moins jusqu'au départ précipité de son personnage principal. En outre, elle doit consigner par écrit l'étrange incident la concernant, dont le souvenir semble vouloir s'estomper de sa mémoire. Tout commença une nuit du mois d'août…



Au temps présent, une berline file dans les rues de Manhattan la nuit. Son conducteur doit s'arrêter car un barrage de policiers le somme de stopper. Le conducteur tend un laissez-passer prioritaire, mais les soldats lui intiment de sortir, ainsi que Samuel T. Growth, son passager. Une fois qu'ils ont été extirpés du véhicule et un peu éloignés, un soldat jette une grenade dans la voiture qui explose. Ils repartent en jeep avec leur prisonnier. À côté de la carcasse du véhicule, une plaque d'égout se soulève. Et une main récupère la sacoche du général portant le logo du Concept. Isaak, un clochard, la met dans sa cariole qu'il tire derrière lui dans les égouts. Un nouveau groupe de réfugiés rejoint les rebelles ayant établi leur camp dans les égouts. Parmi eux se trouvent Fay O'Mara, une jeune femme, et Hiram Szbrinowski, un géologue. Ils sont bien accueillis par la communauté, par Ash Grey en particulier. L'homme encapuchonné récupère la sacoche des mains du clochard. Il se dirige avec vers Capricorne pour lui montrer les documents, alors que celui-ci est en train de faire connaissance avec Fay O'Mara. Il ouvre la sacoche et y trouve un document adressé à Samuel T. Growth de rejoindre le triangle, pas de mention de date ou de lieu, juste un code : Holy Minuit. Miriam Ery fouille à son tour ce qu'a ramené Isaak et elle y trouve une paire de gants qu'elle essaye.


L'affrontement incroyablement spectaculaire du tome précédent n'a pas mis fin comme par enchantement, au régime totalitaire du Concept. Le lecteur replonge donc dans cette dystopie semblant se dérouler au milieu du vingtième siècle. Il est entendu que Capricorne est le héros de ce récit d'aventure : il est donc forcément opposé à la dictature, d'autant plus qu'il a été torturé dans un camp de détention. Pour autant, le scénariste ne choisit pas de l'en faire triompher en deux temps et trois mouvements, avec l'aide d'une poignée de rebelles. L'objectif est de parvenir jusqu'au centre d'analyse de ce mystérieux mouvement pour s'emparer de documents révélateurs. Là encore, pas de solution miracle : installés dans les égouts, les rebelles s'arment de pelles et de pioches pour creuser un tunnel. Ils se doutent bien que leur entreprise présente peu de chances d'aboutir puisque l'île de Manhattan est faite d'une solide roche. Conformément aux conventions du récit d'aventure, une opportunité inespérée va se présenter à eux. Mais ce n'est pas tout… En parallèle de cette entreprise, un haut responsable du Concept a été enlevé par un dénommé Joseph, analyste pour le Concept, et une poignée d'hommes armés.



Entremêlé au fil narratif principal, celui de Capricorne, le lecteur découvre des éléments surnaturels qui viennent enrichir et étendre la mythologie de la série. Cette dimension est présente dès le premier tome, et elle continue à se développer. La page d'introduction établit qu'il y a déjà eu un individu s'appelant Capricorne par le passé, au dix-septième siècle, et que déjà à l'époque, il y avait des choses mystérieuses dans le sous-sol de Manhattan. De plus, il est fait référence directement aux trois vieilles femmes du premier tome, vraisemblablement les Moires, et aux cartes du destin qu'elles ont confiées à Capricorne. Les gants de Jefferson Granitt refont leur apparition, avec leur capacité de transmettre un savoir venu d'une autre personne, ce qui donne lieu à la rédaction de plusieurs pages en écriture automatique, par Miriam Ery. Sans oublier la créature qui se manifeste de manière spectaculaire, dérangée de son sommeil par l'ouverture du tunnel qu'avaient obturé les Amérindiens. Andeas fait référence à des événements des tomes précédents qu'il explicite : le 4 dans lequel Astor avait trouvé un livre fantôme, le 6 dans lequel Capricorne avalait e médicament du docteur Sippenhaft. Comme à son habitude, il ne rappelle pas le nom de tous les personnages dans ce tome. Certes ils disposent tous d'une apparence remarquable et mémorable, mais dans ce cas-ci, un trombinoscope aurait été le bienvenu.


Visuellement, l'album commence calmement avec une première page comprenant 10 cases, pour une narration posée et claire. Dans la deuxième planche, le lecteur découvre une case occupant les deux tiers de la page, une vue de dessus montrant Miriam Ery en train de contempler sa machine à écrire, avec l'entrelac géométrique des poutres en premier plan, et une vue détaillée de l'aménagement de son grand salon - salle à manger : la table basse, la table servant de bureau, la table pour dîner, le canapé, les coussins, les tapis, les plantes vertes, une tenture, une étagère avec des livres, etc. Régulièrement, le lecteur reste épaté par une case spectaculaire, par son niveau de détail ou par ce qu'elle montre. Cela commence donc avec l'aménagement d'une très grande pièce. Ça continue dès la page suivante avec une berline qui fonce à tombereau ouvert dans les rues de Manhattan, la suite des façades de gratte-ciels étant courbée pour montrer l'effet de vitesse. Par la suite, le lecteur ralentit sciemment sa lecture, voire effectue une pause pour savourer une case, ou un dessin sur deux planches : l'explosion de la berline sous l'effet de la grenade, à nouveau une vue de dessus cette fois-ci dans les égouts avec l'entrelac des tuyauteries en premier plan, la grande galerie dans laquelle se trouvent les rebelles dans un dessin en pleine page, un autre dessin en pleine page avec les vrilles de la créature qui traversent la tête de chaque personne présente, la découverte de la grande salle dans un niveau en sous-sol avec tous les bureaux identiques et totalement désertée, ou encore le visage fermé et intransigeant avec un soupçon de mépris de Samuel T. Growth.



Avec ces images fortes et mémorables, le lecteur constate le degré d'implication de l'artiste, qu'il retrouve également dans plusieurs séquences. Comme dans d'autres tomes, Andreas laisse la place aux dessins de raconter l'histoire avec des pages silencieuses, c’est-à-dire totalement dépourvues de texte ou de mot. Il en va ainsi des planches 13, 14, 18, 23, 24, 27, 30, 31, 32, 33, 42, soit 11 pages sur 46. Il ne s'agit pas d'une belle image pour en mettre plein la vue, mais d'une narration racontant un événement, une action, tous parfaitement compréhensibles, que ce soit la créature qui se retire après avoir laissé quelque chose dans l'esprit de chaque rebelle présent, ou ce qui se passe dans leur tête. Durant les planches 30 & 31, le lecteur assiste aux pensées de 5 personnages principaux, dans une mise en page bien trouvée : 3 colonnes de 8 cases par page, la lecture se faisant alors colonne par colonne de haut en bas. Alors que Samuel T. Growth est détenu par Joseph Jolly et ses acolytes, le Concept dépêche l'agent spécial la Solution pour le retrouver .il s'agit d'un homme en armure de combat moderne qui avance sans mot dire, d'autant plus terrifiant que chaque page qui lui est consacrée est muette.


En entamant ce tome, le lecteur ne sait donc pas trop quelle direction va prendre le récit. Il comprend que la rébellion continue avec ses moyens humains limités. Il constate que les mystères continuent de se développer : les gants et l'écriture automatique, une nouvelle créature sous Manhattan, le retrait des affaires du Concept dans cet immeuble, la date fatidique du 31 décembre, etc. La page d'ouverture ajoute encore à la notion de destin, rappelée ensuite par les cartes des Moires. Capricorne reste un héros envers et contre tout. La Solution se montre moins impitoyable que prévu. Cette série continue d'être une grande aventure, avec de superbes planches, et une trame donnant à la fois la sensation d'être tentaculaire et que de nouveaux éléments ne cessent d'apparaître de manière arbitraire, en fonction de l'inspiration du moment de l'auteur, mais qu'ils s'imbriquent tous parfaitement, comme si tout était déjà bien prévu dans un plan à long terme. Le lecteur se laisse emmener par l'aventure mystérieuse et spectaculaire, la savourant au premier degré.



jeudi 19 mai 2022

Capricorne, tome 7 : Le Dragon bleu

Je n'agis pas.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 6 : Attaque (2001) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, dont le chapitre Le Fragment.


Capricorne, Ash Frey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans le surnaturel. Mordor Gott observe cette scène, caché dans l'ombre d'un immeuble. Il voit passer trois agents de la police secrète, enveloppés dans un imperméable noir. Ils les laissent passer et entrent dans l'immeuble du 701 Seventh Avenue à New York. Il monte jusqu'au salon et y entre. Quelque part un squelette commence à bouger. Dans la bibliothèque du gratte-ciel, un ancien tome commence à briller. Mordor Gott touche la joue d'Ash Grey pour la réveiller. Elle reprend conscience, et Astor également bondissant immédiatement pour faire face à l'intrus. Ce dernier les met au courant des derniers événements : Capricorne a été embarqué dans la rafle, et le Concept a réussi son coup d'état dans plusieurs pays, grâce à leurs sympathisants, leur armée et leur police secrète.



Malgré tout ce qui les oppose, Ash Grey se rend à l'évidence : ils doivent faire alliance avec leur ennemi contre le Concept. Le trio monte dans la salle de travail de l'immeuble et Gott explique qu'il existe deux endroits stratégiques identifiés : un centre de transmission des ordres, et un quartier général des opérations militaires. Les deux sont situés au sommet de gratte-ciels, inattaquables par le bas car remplis de des soldats sur plusieurs étages. Ash Grey y voit une ouverture : elle peut organiser une attaque par les airs avec son groupe aérien d'intervention. Astor s'interroge sur l'origine du Concept. Il attire l'attention des autres sur des petits bruits mécaniques. Gott se demande si le Concept a déjà truffé cet immeuble d'instruments d'écoute. Il décide d'aller retrouver Capricorne et d'essayer de le délivrer. Astor décide de rester sur place et d'étudier la propagande du Concept ramenée par Gott. Ash Grey sort de l'immeuble et avance avec méfiance dans la rue. Elle voit arriver une patrouille à pied et se cache dans un renfoncement. Elle parvient à une cabine téléphonique mais n'arrive pas à avoir son correspondant. La patrouille revient et elle se met à courir pour se mettre à l'abri et manque de heurter un autre passant pressé : un bel homme élancé dans un imperméable. Il lui indique un endroit où se mettre hors de vue, et les deux s'y abritent le temps que la patrouille passe.


Le tome 6 se terminait de manière très abrupte par une explosion, mais le lecteur s'attend à ce que la résistance s'organise dans le présent tome. Il est pris au dépourvu en se rendant compte que la première page de ce tome est exactement la même que celle du précédent, tout autant dépourvue de mots. Par ce dispositif, l'auteur établit qu'il repart du même moment, tout en effectuant un rappel rapide, sans un seul mot, du grand art. Dans le tome 6, Andreas avait réalisé 12 pages muettes, sans dialogue ni cartouche de texte. Dans celui-ci, il y en a 18 : les planches 1, 3, 7, 12, 13, 18, 19, 23 à 30, 33, 39, 46. À chaque fois, le lecteur est épaté par la facilité de lecture, l'évidence de chaque scène quelle qu'en soit la nature. Il y a donc la succession de quatre cases sur une unique bande où les militaires surgissent dans le salon et collent le coup de crosse dans le torse de Capricorne, d'une brusque violence.



De la page 24 à 30, le lecteur assiste à une séquence d'un rare maestria : en parallèle se déroule l'attaque aérienne du groupe d'intervention d'Ash Grey et l'apparition du Dragon Bleu dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York, et dans le même temps le squelette continue de se mouvoir. Comme à son habitude, l'artiste utilise les différentes possibilités de mise en page qui s'offrent à lui : cases de la largeur de la page, cases en insert, cases sagement alignées ou un peu décalées, cases de la hauteur de la page, case en mat à gauche avec des cases comme accrochée en drapeau à droite, dessin en pleine page, case centrale et les autres disposées autour. Le lecteur est ainsi emmené dans ce tourbillon narratif. En planche 33, il découvre 3 bandes de 4 cases chacune, avec 5 en gros plan sur le même visage dont l'expression change au fur et à mesure qu'il entend ce que lui dit son interlocuteur au bout de fil, et le lecteur comprend très bien l'évolution de son état d'esprit alors qu'il n'y a aucun mot. Il se retrouve incroyablement ému par la dernière page, également muette, montrant juste Astor assis et en train de lire : heureux et pourtant dans une situation dramatique qui émeut le lecteur jusqu'aux larmes.


Le plaisir des yeux ne provient pas que de la mise en page vive et variée, il est également généré par des personnages souvent élégants, toujours vivants dans l'expression de leur visage, dans leurs postures. Il y a également l'utilisation des aplats de noir, ces derniers ressortant mieux dans l'édition en noir & blanc. Il en joue pour masquer l'identité d'un personnage : Mordor Gott dont seule la chevelure est en couleur, tout le reste étant en noir jusqu'à la révélation de son identité. L'avancée des avions vrombissant sur le fond noir d'un ciel nocturne sans étoile. Le costume noir (pantalon et veste) d'Astor qui lui donne du poids dans la case, malgré sa petite taille. Le rappel des poutres noircies par le feu prend l'apparence d'un entrelacs géométrique en fond de case. Les scènes d'action sont tout aussi remarquables, avec parfois une conception étudiée pour les rendre plausibles, et d'autres fois une simplification pour évoquer les films d'aventure tout public. Cela peut s'avérer déconcertant de voir Mordor Gott accroché sous la caisse d'un camion pour découvrir où se trouve le camp de détention. Cela fait un effet un peu bizarre que ce soient des avions à hélice qui attaquent le centre de transmission du Concept au sommet d'un gratte-ciel à New York.



Le lecteur comprend donc que l'auteur reprend son histoire au point de départ du tome précédent pour montrer ce qui s'est passé concomitamment à la détention brutale de Capricorne. Il s'attend à découvrir ce qui est arrivé à ses deux amis Ash & Astor, et comment la rébellion commence à s'organiser. Ça commence effectivement un peu comme ça, avec en prime l'irruption d'un personnage dont il ne savait pas s'il deviendrait récurrent ou non. Dans le tome précédent, l'auteur avait inclus plusieurs extraits de propagande du Concept : dans celui-ci, il intègre plusieurs billets des opposants à ce régime, à la fois aux États-Unis, à la fois en Afrique et en Asie. Le lecteur ne sait pas trop s'il doit les prendre au pied de la lettre, ou avec le même recul critique que ceux de la propagande. A priori, il s'agit de la bonne cause, mais ne s'agit-il pas là aussi d'une manipulation ? Comme le rappellent certains passages, il s'agit d'un récit d'aventure qui ne se veut pas réaliste : il est donc cohérent que Ash Grey parvienne à réaliser une attaque aérienne juste avec quatre de ses pilotes, et que Growth junior parvienne à la faire s'échapper de manière rocambolesque, même si ce n'est pas réaliste. Dès la planche 3, le lecteur se demande ce que vient faire ce squelette sur fond noir dans une seule case. Il se souvient qu'Andreas lui avait fait un coup similaire dans le tome 5 avec le dessin du chat. Mais non, ici il s'agit d'un événement qui se déroule à un rythme plus lent que les autres, au rythme d'un case de temps en temps quand l'action se situe dans le gratte-ciel du 701 Seventh Avenue. Au bout de quelques pages, le lecteur prend conscience que le héros de la série est absent : il n'apparaît que 3 cases en planche 13, pour n'intervenir réellement qu'à partir de la planche 42.


Alors qu'il est parti pour la montée en puissance d'une rébellion contre un régime totalitaire, le lecteur constate rapidement qu'elle ne sera pas racontée comme un reportage dans un monde réaliste. Il y a le retour de Mordor Gott, le squelette, et bien vite le gigantesque Dragon Bleu qui figure sur la couverture. Le scénariste poursuit la composante surnaturelle présente dès le premier tome et la développe fortement dans celui-ci, alors qu'elle ne jouait qu'un rôle mineur dans le précédent. Sous réserve qu'il ait à l'esprit le premier cycle, le lecteur mesure l'importance donnée au mystère de la nature de Capricorne, et des entités liées à son destin, à commencer par Dahmaloch. En fonction de l'horizon d'attente du lecteur, cette augmentation de la part du surnaturel constitue un changement de registre du récit par rapport à sa première partie. D'un côté, c'est déstabilisant de ne pas rester dans un registre de lutte contre un régime totalitaire : de l'autre côté, la série a commencé avec le mystère de Capricorne, avec les Moires, et avec des entités mystiques. C'est donc plutôt un retour à son essence. Le lecteur y retrouve également le principe du feuilleton à suivre puisque les révélations génèrent de nouvelles questions tout aussi intrigantes. Mais qui est cet individu appelé l'homme aux mains tatouées ?


Un septième tome aussi intrigant que déstabilisant, aussi maîtrisé que surprenant. Andreas continue l'histoire entamée dans le tome précédent, tout en la reconnectant avec la continuité du premier cycle. Le lecteur est emporté par la dextérité et l'élégance de la narration visuelle. Il pense être parti dans un récit de résistance relativement réaliste et il se retrouve plongé dans un récit d'aventure avec une forte composante surnaturelle. L'auteur l'a ramené dans le droit de fil de la série, avec une nature feuilletonnante, tant pour l'intrigue que pour les ressorts narratifs. Une fois qu'il a réajusté ses attentes, le lecteur profite pleinement de cette expédition spectaculaire, racontée de manière très personnelle. Il note ici et là quelques remarques glaçantes comme le fait que le mal n'a pas besoin d'agir pour exister, il lui suffit de laisser faire.



jeudi 21 avril 2022

Capricorne, tome 6 : Attaque

Suppression de la littérature subversive et dégradante

Ce tome fait suite à Capricorne, tome 5 : Le Secret (2000) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2001 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 2 qui regroupe les tomes 6 à 9, ainsi que l'album Le Fragment 


Capricorne, Ash Grey et Astor sont confortablement installés dans des fauteuils du gratte-ciel du 701 Seventh Avenue à New York. La discussion est animée et amusée quand, sans aucun signe annonciateur, une équipe de d'une demi-douzaine de soldats fait irruption : Capricorne se lève et reçoit un coup de crosse dans le torse. Sonné, il est emmené par les soldats. Ils le trainent dans la rue et le font monter de force dans un fourgon où se trouvent déjà une dizaine de personnes qui travaillent dans l'occulte et le surnaturel. Une d'entre eux a identifié le logo porté sur leur uniforme : l'organisation du Concept, une association ou un parti politique, c'est un peu vague. Le fourgon sort de la ville et arrive dans une zone dégagée. Il pénètre dans l'enceinte d'un camp où sont déjà rassemblés environ deux cents prisonniers. Les soldats font sortir les occultistes du fourgon et indiquent que les hommes doivent aller se rassembler d'un côté, et les femmes de l'autre. Granitt, le commandant du camp, arrive sur le grand terrain en plein air où les prisonniers attendent debout en rang. Un soldat s'approche de lui et l'informe : cent-douze hommes et cent quatre-vingt-sept femmes. Le commandant n'est pas étonné : c'est normal, les hommes sont moins tentés par les niaiseries métaphysiques. Raison de plus pour adopter un régime strict envers ces cent-douze égarés.



Le commandant Granitt s'adresse alors aux prisonniers. Il y a deux lignes à ne pas franchir : un, l'évasion, deux la fraternisation. Toute tentative d'évasion entraîne l'exécution immédiate. Toute tentative de pactiser avec les gardiens entraîne la détention individuelle sans lumière ni nourriture. Un détenu intervient pour demander pour quelle raison ils sont là. Les soldats le mettent en joue. Le commandant continue : aujourd'hui a commencé la conquête du monde par le Concept ! L'humanité va apprendre à vivre en se conformant à certaines règles. Il ne s'agit pas de restreindre, mais de libérer, libérer à l'échelle mondiale, tous les hommes. Sauf les prisonniers. Ésotérisme, mysticisme, occultisme ! Des maladies qui dégradent l'espèce humaine ! Des maladies transmises par les voyants, oracles, sorciers, mages, astrologues et autres nécromants ! Les prisonniers sont les virus qui contaminent le cerveau, le cancer qui ronge la raison ! Après ce discours terrible, le commandant rentre dans son bureau. LIBERTÉ ET TRADITION ! Les idées du Concept submergent le continent américain comme un raz-de-marée ! Leurs troupes extrêmement bien entraînées n'ont aucune difficulté, malgré de rares récalcitrances ici et là, à persuader les concitoyens du bienfondé de leur cause.


À la fin du tome précédent, le lecteur avait conscience qu'il avait terminé un premier cycle, celui permettant d'arriver à la fin des événements racontés dans la série Rork. La première page montre les personnages principaux, sans autre référence aux tomes précédents. Dans ce tome, l'auteur reprend l'organisation du Concept et la sphère métalliques avec les pointes qui en jaillissent, deux ingrédients apparus pour la première fois dans le tome 3. Le lecteur pourrait donc quasiment commencer par ce tome 6, sans ressentir l'impression qu'il lui manque des morceaux pour comprendre. Le fil directeur est très simple : un groupe d'individus armés forcent la porte du héros, et l'emmènent de force dans un camp de prisonniers, dédiés aux praticiens du surnaturel. L'histoire est racontée de manière linéaire et chronologique, avec juste l'évocation de l'enfance de Jefferson, le fils du commandant du camp, le temps d'une page. La tension narrative est générée par l'absence d'explication concernant le Concept, sa prise de pouvoir sur tout le territoire des États-Unis, les maltraitances infligées à Capricorne pendant sa détention, et l'éventualité d'une évasion. À quatre reprises, l'auteur intègre un court texte, un facsimilé du journal édité par le Concept, dans lequel ses principes politiques sont exposés.



Tout du long de ce tome, l'artiste met en images les méthodes dictatoriales de l'organisation du Concept, évoquant des photographies ou des reportages de dictatures bien réelles. Ça commence avec le groupe de quatre soldats qui entrent dans le salon en tenue militaire, le fusil prêt à tirer. Ça continue avec le coup de crosse dans le torse d'un civil, sans semonce, ni provocation. Les militaires regroupent les individus arrêtés dans des fourgons où ils sont enchaînés. Les planches 4 & 5 sont occupées par un unique dessin, une vue de dessus du grand terrain au milieu du camp d'emprisonnement, et des baraques autour. Par la suite, le lecteur ne peut que compatir en voyant les prisonniers résignés avancer docilement dans une file, les fusils se lever vers le premier qui manifeste un signe de désaccord, l'intensité de la conviction fanatique du commandant avec une conviction inébranlable dans ses idées, le passage à tabac bien violent du prisonnier incapable de se défendre, le prisonnier abattu en plein milieu du grand terrain vide depuis un mirador, les cadavres alignés allongés à même le sol, les soldats avec un casque masquant une partie de leur visage ce qui les déshumanise et leur sert de barrière entre eux et les actes qu'ils commettant, sans oublier les grosses bottes pour écraser ce qu'ils foulent. Cette imagerie est d'autant plus efficace qu'Andreas ne la surjoue pas, mais reste à un niveau plausible, ordinaire même.


Dans les extraits du courrier du Concept, il développe les thèmes classiques : liberté et tradition, bienfondé de la cause, droit au bonheur et protection de la propriété privée, valeurs traditionnelles de la nation, jeunesse gangrénée, population trop naïve proie des mystiques et voyants, une main ferme et intransigeante, une vie meilleure dans l'ordre et la sécurité, la réorganisation rigoureuse de la vie économique et sociale par une discipline draconienne, la suppression de la littérature subversive et dégradante pour l'image de l'homme, travail, industrie, civilisation, méfaits de la colonisation, l'unification des consciences par une doctrine limpide et positive, par une méditation orientée vers ce qui devrait être (et non ce qui semble être !), ceci à l'exclusion d'autres dogmes, philosophies ou croyances, une cause juste et forte. L'auteur sait mêler des aspirations humaines très basiques, avec une méthode ferme qui nécessite de supprimer les individus rétifs ou rebelles. Andreas a fait le choix d'une dictature de type militaire, peut-être que vingt ans plus tard il opterait pour une forme de coercition sociale et politique plus insidieuse. Il sait trouver les mots justes pour faire ressentir le schéma de pensée qui exclut les non-conformistes : le lecteur réprime un frisson quand le commandant stipule qu'il déteste l'ambiguïté. Il faut rentrer dans le moule, ou sinon…



Le lecteur se retrouve tout autant surpris que les personnages par la soudaineté de cette prise de pouvoir. Il lui faut bien se rendre à l'évidence : les troupes du Concept sont au pouvoir, peu importe comment ils s'y sont pris, ce n'est pas l'objet de ce tome. Comme dans les tomes précédents, il est sous le charme de la narration visuelle : découpage de page en bandes de cases, cases de la largeur de la page, cases en insert, dessins en pleine page, composition en drapeau avec une case de la hauteur de la page et les autres accolées en pile. À plusieurs reprises, il se rend compte comment le découpage de la page accentue la force de la narration. Dès la première page, 10 cases, les 4 premières montrant le bon moment que passent les trois amis, puis une bande de quatre cases pour montrer la soudaineté avec laquelle les soldats pénètrent dans le salon. Dans la planche 17, une magnifique image déformée de Granitt et Capricorne qui se reflètent sur la surface bombée du pot métallique contenant le café, les images décalées au lieu d'être alignées dans une bande pour montrer l'état désorienté de Capricorne qui vient d'être passé à tabac (planche 18), la case qui occupe les deux tiers de la planche 22 avec une vue de dessus de la cour et le prisonnier fauché par une balle en surimpression avec le bas des jambes qui dépassent de la bordure de la case, les exagérations stylistiques sur les visages pour augmenter l'intensité d'une expression, quelques plans fixes pour montrer une action dans sa durée (par exemple l'autopsie en planche 35), l'onomatopée d'un hurlement devant le décor en fond de case et avec les personnages devant l'onomatopée comme si le cri affreux faisait partie intégrante de l'environnement, etc. Dans ce tome encore, le lecteur peut mesurer l'influence des comics américains pour aboutir à une narration visuelle plus efficace, plus percutante. Il prend le temps de savourer 12 pages silencieuses, les images portant toute la narration, en l'absence de mots.


Arrivé à la dernière page, le lecteur constate que ce tome constitue le prologue ou le premier chapitre d'une histoire plus longue, en 4 tomes. Dans le même temps, il éprouve la sensation d'avoir lu un chapitre complet avec un début et une résolution partielle qui appelle une suite. La narration visuelle est toujours aussi personnelle, à la fois dans les visages et dans les compositions de pages. Dans ce tome, Andreas s'en tient à montrer l'effet d'une prise de pouvoir par une force militaire non démocratique, mais avec une propagande séduisante. Le prix à payer ne semble pas énorme : renoncer aux médiums et accepter qu'ils soient rééduqués. L'histoire reste un récit d'aventure, avec une évasion pleine de suspense, une exploration des laboratoires avec Brent Parris, un prisonnier bien mystérieux, et une touche de surnaturel se manifestant par un épisode télépathique. Le lecteur en ressort bien ferré, impatient de découvrir la suite.