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mardi 29 mars 2022

Capricorne, tome 5 : Le Secret

De toute façon, toute fiction est le reflet d'une réalité.

Ce tome fait suite à Capricorne, tome 4 : Le Cube numérique (1999) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 2000 et il compte 48 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 1 qui regroupe les tomes 1 à 5. Ce tome s'ouvre avec un texte de cinq pages comprenant une illustration par page et écrit par Miriam Ery, une journaliste fictive, résumant les événements survenus dans les tomes 5 & 7 de la série Rork, réédités dans Intégrale Rork - Tome 2 - Intégrale Rork T2.

Les aventures de Rork l'ont amené à croiser le chemin de Capricorne, avec Deliah et sa fille Sy-Ra, mais aussi Manga, pour lutter contre Mordor Gott et Dahmaloch, et à assister à la fin du cube numérique, et la destruction partielle de la bibliothèque d'Astor. Capricorne finit de prendre connaissance de ses propres aventures au travers du récit qu'en a fait Miriam Ery. Il lui fait observer qu'il y a un certain décalage par rapport à la réalité. Elle répond que toute fiction est le reflet d'une réalité. C'est la question qu'il se pose parfois en lisant ces nouvelles : est-ce qu'il vit une fiction ? Puis la conversation passe à Astor : la bibliothèque du 701 a été reconstruite à neuf et Astor, aidé par Ash, s'occupent des livres, car l'ancienne bibliothèque a été retrouvée de l'autre côté de la baie. Il faut donc les ramener pour remplir la nouvelle bibliothèque dont les travaux sont finis depuis deux jours. Astor est en train de surveiller et de coordonner la récupération des livres par une équipe de professionnels et accueille l'arrivée d'Ash avec manque de tact, n'arrivant pas à se faire à sa nouvelle coupe.

Un des manutentionnaires qualifiés apporte un ouvrage qui a l'air spécial, directement à Astor pour qu'il s'en occupe personnellement. Mais avant qu'il ne puisse le saisir pour le prendre en charge, un individu en combinaison noire moulante, avec une cagoule lui masquant le visage s'en empare et s'enfuit en courant. Astor et Ash se lancent à sa poursuite mais deux autres individus vêtus de la même manière s'interposent. Pendant ce temps-là, dans le gratte-ciel au 701 de la septième avenue, Capricorne et Miriam Ery voit arriver l'inspecteur Ron Dominic. Ce dernier vient demander l'aide de Capricorne : il a besoin de quelqu'un qui le croit. Tout a commencé il y a quelques jours : il a reçu un coup de fil et une voix lui annonçait qu'il allait mourir dans d'atroces souffrances. Des menaces, il en reçoit régulièrement, mais là il a mis du temps avant de placer la voix dans ses souvenirs. C'était Haltmann. Capricorne lui objecte que ce dernier est mort dans sa chute de l'immeuble d'en face. Dominic le sait car il était présent. Haltmann est pour ainsi dire mort dans ses bras. Il avait appelé ses supérieurs et une équipe était venue pour chercher le corps. Affaire classée. Mais ledit corps a disparu. Impossible de savoir où on l'a emmené, impossible même de retrouver l'équipe.


Il vaut mieux que le lecteur commence par lire le texte qui résume les aventures de Rork auxquelles Capricorne s'est trouvé mêlé. En effet l'auteur a conçu la présente série sur la base de cycles et le premier, composé des tomes 1 à 5, est celui qui se déroule avant lesdites aventures communes, et juste après pour le présent tome. S'il n'a pas lu Rork, le lecteur se rend compte que plusieurs intrigues trouvent leur résolution dans les deux tomes de cette autre série, et que le scénariste a bâti les quatre premiers tomes pour aboutir à ces rencontres, déjà narrées, entre les deux héros. S'il ne l'avait pas déjà remarqué, en lisant le texte, le lecteur prend conscience de la densité narrative des histoires d'Andreas, car celui-ci a bien du mal à tout condenser en un texte de 5 pages en petits caractères. En particulier certains personnages secondaires sont mentionnés : ils apparaissent dans une phrase, pour ne plus jamais être évoqués dans le reste du texte. Les illustrations sont extraites des albums correspondants, et les trames de texture sont réalisées avec des traits qui évoquent la manière de faire de Bernie Wrightson, très méticuleuse.

Pour commencer cette cinquième aventure, le scénariste reprend le principe des deux tomes précédents : un personnage vient demander l'aide de Capricorne. Après Deliah (tome 3) et l'inspecteur Azakov (tome 4), il s'agit de Ron Dominic. Au départ, le lecteur est un peu suspicieux. En effet, chef Cole avait enjoint Capricorne de se méfier de cet individu. Mais la mission semble de bonne foi : savoir ce qu'il est advenu du cadavre de Haltmann, responsable de l'organisation Le Dispositif. Dès cette planche 4, le lecteur se souvient qu'il est dans une série feuilletonnante, et qu'une partie du plaisir de lecture provient de cette forme. Il retrouve des personnages au caractère peu développé, même s'ils ne sont pas tout à fait interchangeables, ne serait-ce que par leur allure : la différence de taille entre Capricorne et Astor, et la différence de sexe avec Ash Grey (et sa nouvelle de coupe). Outre l'avertissement relatif à Ron Dominc (autre personnage sans beaucoup d'épaisseur, si ce n'est les actions qu'il a accomplies dans le tome 2), le lecteur s'amuse avec la dimension ludique consistant à replacer les pièces : le sort d'Haltmann dans le tome 2, une mystérieuse femme qui suit Capricorne, la présence régulière du peuple des égouts, le vrai nom de Manga (il s'appelle Dorian), une nouvelle carte qui fait son apparition (2 traits horizontaux, 1 vertical et 1 point noir), l'utilisation des relations avec le Club '27, le message Adieu Cathryn, les traces de pas du chat, etc. Évidemment, ce genre de construction ne fonctionne pour le lecteur que si l'auteur maîtrise cette forme de fuite en avant : il doit savoir doser les révélations, et l'installation de nouveau mystères, tout en prenant en compte le temps écoulé entre la parution de 2 tomes, de manière que le jeu ne se transforme pas en un exercice de mémoire fastidieux.


À la lecture, il apparaît qu'Andreas sait doser ses ingrédients avec art et équilibre. Même si elle est réduite à une simple fonction de romancière, le lecteur apprécie de revoir Miriam Ery en tant que personnage secondaire le temps de deux pages, montrant que Capricorne ne vit pas en vase clos avec ses deux compagnons. Il est prêt à attendre un tome ou deux avant de savoir qui est la vieille femme avec son chauffeur qui guettait la sortie du héros de son gratte-ciel. Dans le lot, une ou deux révélations tombent à plat : il n'y a pas vraiment d'enjeu à apprendre que Manga s'appelle en fait Dorian, si ce n'est qu'il n'y a pas de regret à avoir pour Manga car ce nom ne semblait avoir aucun lien avec la bande dessinée japonaise. Il découvre enfin le sens de l'une des 6 cartes du destin commentées par les vielles femmes (peut-être les moires) dans le tome 1. Il sourit avec Ash Grey alors qu'elle a été enlevée par Jochim & Achim, et qu'elle se trouve enchaînée et suspendue par les poignets, séquence sans exploitation de son physique féminin, car il sait ce qui va se produire : elle a en effet démontré une aptitude extraordinaire à se sortir toute seule de ce genre de situation… Il ne peut pas se douter de la surprise que lui a réservé l'auteur et qui justifie à elle seule le titre du présent tome.

L'habileté de la construction du récit ferait presque oublier le plaisir des yeux. Là aussi, l'artiste sait mettre à profit les conventions du genre et les faire siennes : la haute structure de la bibliothèque dans une vue en plongée à donner le vertige, la variété de la taille des cases pour accompagner les mouvements, ou au contraire se fixer sur une discussion, les séquences muettes d'une lisibilité parfaite, l'énorme entrepôt désaffecté servant de base secrète à Zarkan, le couloir aveugle dans le gratte-ciel Somerset, le gigantisme gothique de la cathédrale des Aigles, les bras mécaniques effilés du savant fou rappelant ceux du navire gigantesque du tome précédent. De temps à autre, le lecteur se rend compte du plaisir qu'Andreas prend à composer ses pages (planches 34 & 36 avec des cases trapézoïdales pour rendre compte des acrobaties du héros accroché à une corde), et de la manière dont il s'amuse avec lui. Planche 3, il remarque une case qu'il ne comprend pas, pareil pour un insert en planches 5, 7, 9, 11, 13, 15, 17, mais pas 19 ni 21. Ça recommence en page 23, et page 25, le lecteur a la confirmation de ce qu'il commençait à subodorer quant à ces cases déconnectées du reste de la planche. Arrivé à la dernière page, le lecteur sourit car sa composition renvoie à la première apparition de Capricorne dans la planche 2 du tome 1. Il se rend compte qu'il se souvient immédiatement de quand il a vu ce plan, ce qui rend patent la force composition de l'artiste qui imprime des images mémorables dans l'esprit de son lecteur.

Cinquième tome, fin de cycle, une partie des intrigues ayant trouvé leur résolution dans la série Rork : le lecteur fait le constat qu'il est toujours autant diverti par les aventures feuilletonnesques de Capricorne, aussi accroché par les mystères et récompensé par les révélations, avec une narration visuelle jouant régulièrement sur la forme. Une excellente série d'aventures nourrie par le savoir-faire et la personnalité de son auteur.



mardi 22 février 2022

Capricorne, tome 4 : Le Cube numérique

Ces murs racontent une histoire.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 3 : Deliah (1997) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 1998 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 1 qui regroupe les tomes 1 à 5.


Capricorne est en train de faire un cauchemar, éveillé puisqu'il ne dort plus. Il éprouve la sensation d'être un géant dans New York et de clamer son vrai nom à haute voix, différent à chaque fois : Jack Curtiss, William Erwin, Jacob Kurtzberg, Willis Rensie. Ash Grey le touche délicatement à l'épaule et il revient dans la réalité : il lui rappelle que s'il prononce son vrai nom à New York, cela provoquerait des catastrophes. Or il a oublié comment il s'appelle vraiment : il court donc le risque de dire son nom sans le savoir. Il se dit qu'il devrait quitter la ville pour quelque temps. Grey lui présente une personne qui l'attend : Miriam Ery, une jeune femme qui aimerait écrire ses aventures, comme celle du cimetière, des trois démons et tous ces gens bizarres. Avant que Capricorne ne puisse répondre comme il l'entend, l'inspecteur Azakov entre dans la pièce : il vient demander un coup de main dans une affaire plutôt périlleuse.



Peu de temps après, Azakov, Capricorne, Grey et Ery se retrouve dans un navire, sur une mer agitée. L'inspecteur de police explique qu'il était sur le point de démanteler l'organisation du Dispositif quand leur chef Jeremy a fait alliance avec un individu qui a tout restructuré. La présente affaire est donc un peu sa dernière chance. Il explique : un des meilleurs agents de la police, Albert Ranzig, surveille discrètement les agissements du Concept, sorte d'association militante. Cette organisation est assez active côté propagande : entre autres, ils recrutent tous les hommes de main disponibles. Or Ranzig les a informés que quelqu'un d'autre que le Concept cherchait des hommes pour une opération d'envergure. La police a pu remonter la filière jusqu'à un ancien chantier naval. Tous les indices démontraient qu'un bâtiment aux dimensions impressionnantes y avait été construit récemment. Mais la piste s'arrêtait là. Jusqu'à ce qu'ils reçoivent une photographie prise par un touriste à bord d'un paquebot, montrant un phénomène curieux. Le navire d'Azakov suit une ligne droite entre le chantier et l'endroit où la photographie a été prise. Alors qu'Azakov explique tout ça à Capricorne, Johnson, le radio du navire, les espionne. Il est surpris par le capitaine Durham qui lui enjoint de regagner son poste. Johnson obtempère et en profite pour adresser un message codé à un destinataire inconnu : les pêcheurs lancent le filet. Pendant ce temps-là New York, Astor se félicite de ne pas avoir eu à partir avec les autres, et il soigne ses livres dans la bibliothèque sans fin du 701 de la Septième avenue. Il voit passer un chat et il lui court après. Il parvient à une pièce qu'il n'avait pas encore explorée et dans laquelle un livre sur un présentoir émet un halo surnaturel.


C'est parti pour l'aventure et ça ne traîne pas : dès la planche 4, les personnages sont en pleine mer en route pour l'inconnu. Planche 9 : ils découvrent un phénomène lumineux inexplicable de grande ampleur au beau milieu de l'océan, et planche 12 se produit l'apparition d'un navire dont le gigantisme défit l'entendement. Le lecteur se délecte de mélange de phénomène mystérieux indicibles légèrement parfumés à la HP Lovecraft, et de voyage extraordinaire avec un zeste de jules Verne. Il constate également qu'il y a une once continuité car les explications de l'inspecteur en planche 5 font écho à celles d'Ash Grey en planche 33 du tome 1 également sur de mystérieuses lumières en plein océan. Et pour cause, dans les deux cas, il s'agit du lieu où l'Objet a été retrouvé. L'auteur développe une continuité à la fois lâche et serrée dans sa série. D'un côté, ce tome peut être lu pour lui-même, presque sans avoir lu les précédents. Dans ce cas-là seules deux ou trois pages restent muettes pour le lecteur : Astor dans sa bibliothèque, l'identité de Mordor Gott et son lien avec Capricorne. Pour le lecteur de la première heure, la continuité apparaît comme une évidence (l'Objet du premier tome), mais aussi comme devant être consolidée par des liens qu'il doit lui-même établir, car n'étant que sous-entendus. Ainsi, il lui appartient d'accoler le prénom de Jeremy avec son nom de famille pour relier cette ombre mystérieuse à un personnage récurrent. Il lui faut également faire l'effort de se rappeler de l'origine de Mordor Gott pour comprendre l'impression de Capricorne de déjà le connaître. La série est tout autant tentante car il en découvre un peu plus à chaque tome, que frustrante car il reste bien des choses à découvrir, comme le vrai nom de Capricorne.



D'ailleurs la page d'ouverture se présente comme un dessin en pleine page, avec un New York onirique vue avec une déformation Œil de chat, une planche très dense du fait du nombre de gratte-ciels, et également un hommage de l'auteur. En effet, Capricorne cite Jack Curtis (acteur, 1880-1956), William Erwin (acteur, 1914-2010), Jacob Kurtzberg (1917-1994, Jack Kirby), Willis Rensie (1917-2005, Will Eisner). Comme d'habitude, le lecteur absorbe les mises en page et les visuels qui sortent de l'ordinaire. Il y a bien sûrs des passages d'action à couper le souffle : le navire agité par les flots, le phénomène lumineux, l'apparition de l'aileron métallique géant, la première vision du bras pincé effilée (également un dessin en pleine page), la vision de la cité engloutie, et bien sûr le cube numérique lui-même. L'artiste ne se contente pas d'en mettre plein la vue dans des images révélations, la narration visuelle au fil de l'eau recèle également des moments mémorables. Dès la planche 2, il joue avec le contraste de rectangles noirs verticaux (des montants de porte et des cadres) et des rectangles blancs ou colorés, montrant que les êtres humains (avec des formes moins géométriques et quelques courbes) évoluent dans un espace très géométrique.


Dans la planche 67, il réalise une vue plongeante des rayonnages de la bibliothèque chargés d'une centaine de bibelots tous différentes dans une case de la hauteur de la page sur la gauche de la page, avec des cases en drapeau sur la droite, montrant les déplacements d'Astor. La planche suivante reprend ce principe d'une case de la hauteur de la page, cette fois-ci sur la droite, et de cases correspondantes sur la gauche, avec en plus des inserts. Le dessinateur continue de faire œuvre de variété dans les mises en page, avec une utilisation toujours pertinente des cases de la hauteur de la page, sans jamais donner l'impression de transformer ces cases en un stratagème pour dessiner moins. Dans ce tome, il met en œuvre à plusieurs reprises des ombres chinoises. Il y a bien sûr la silhouette du mystérieux Jeremy responsable de l'organisation secrète du dispositif, mais aussi la silhouette du gigantesque navire et de sa partie émergée, ainsi que des pinces. Pour le navire, ce choix graphique traduit l'immensité du navire qui rend impossible sa perception dans son entièreté. Le lecteur note également des cases qui se répondent : pas des cases à l'identique, mais des cases similaires ou de même thème. Par exemple, le dessin en pleine page de la cité engloutie (planche 20) répond au dessin en pleine page de New York en planche 1.



Dans ce quatrième tome, Andreas utilise la trame très classique d'une aventure vers l'inconnu, avec une part d'exploration, et une part d'anticipation. Alors même que la personnalité des protagonistes reste peu développée, le lecteur se sent accroché par la découverte et par l'action. L'auteur fait preuve d'une solide inventivité avec le navire aileron gigantesque et le cube numérique qui se trouve sous l'eau. Les séquences d'action piochent dans les situations classiques, et elles sont exécutées avec assez de personnalité pour sortir des clichés prêts à l'emploi. Andreas utilise à nouveau le principe d'un récit dans le récit, avec des hauts reliefs sur un mur racontant une histoire antique, comme il l'avait fait dans le tome 2 avec la construction cyclopéenne en sous-sol du gratte-ciel du 701 de la Septième avenue. Là encore l'utilisation de cases de la hauteur de la page met en avant un élément qui domine les autres : le cube numérique en haut de case, en position élevée par rapport aux humains en bas de case. Puis le récit passe par une phase d'affrontement très personnels entre Capricorne et Mordor Gott, impliquant plus le lecteur qui s'identifie tout naturellement avec le héros. Les trois interludes consacrés à Astor s'avèrent très intrigants, annonçant des développements à venir dans les tomes suivants, dans la logique d'une histoire à suivre sur le long terme.


Bien sûr, il se crée un phénomène d'accoutumance (peut-être pas de dépendance quand même) dans une série au long cours, et le lecteur retrouve avec plaisir la familiarité d'un univers qu'il a appris à connaître. Ce phénomène fonctionne à plein pour ce quatrième tome, accentué par les révélations savamment distillées par l'auteur. Il y a aussi et avant tout une aventure originale qui rend hommage explicitement et implicitement à des auteurs renommés du genre, avec une narration visuelle dense et travaillée, le tout réalisé par un conteur de haut niveau.



mardi 11 janvier 2022

Capricorne, tome 3 : Deliah

La politesse est la peau lisse de la pomme pourrie du patelinage.


Ce tome fait suite à Capricorne, tome 2 : Électricité (1997) qu'il faut avoir lu avant. Sa première parution date de 1998 et il compte 46 planches de bande dessinée. Il a été réalisé par Andreas Martens pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il a été réédité en noir & blanc dans Intégrale Capricorne - Tome 1 qui regroupe les tomes 1 à 5.


Deliah Darkthorn, une jeune femme, va consulter Ira Zeus, un médium. Celui-ci lui intime de ne pas toucher la boule de cristal car il s'agit d'un outil fragile, et il n'y voit rien quand il y a des traces de doigts. Il ajoute : la politesse est la peau lisse de la pomme pourrie du patelinage. Il consulte sa boule de cristal et il n'y voit rien. Deliah se moque de lui et sort. Une fois la jeune femme sortie, Zeux rétablit son contact avec sa boule de cristal et s'exclame : Ciel et enfer ! Deliah Darkthorn se rend ensuite chez Capricorne pour se faire tirer son horoscope. Ash Grey lui souhaite la bienvenue, et Astor la reprend : Capricorne ne tire pas d'horoscope, il établit un thème astral. Il demande également si elle a de quoi payer. Capricorne arrive sur ces entrefaites, en se plaignant des deux heures d'interrogatoires qu'il a subies pour accéder au Club '29. Deliah Darkthorn se présente, et il s'excuse car il a rencontré son père au Club '29. Elle lui fait observer que lui-même a l'air bien nanti en étant propriétaire d'un gratte-ciel en plein cœur de New York. Il déroule une explication vaseuse sur la manière dont il l'a acquis. Deliah Darkthorn explique ce qu'elle cherche à savoir : elle ne tient pas à suivre les projets de son père, genre mariage à un riche héritier ou la reprise des affaires familiales. Elle aimerait se trouver un pouvoir : faire bouger des objets à distance, lire la pensée des gens, voir à travers les murs, cette sorte de chose… Dans sa carte du ciel, Capricorne voit comme une zone d'ombre depuis sa naissance, comme s'il y avait un intrus dans l'ordre des planètes.



Déçue, Deliah Darkthorn prend congé et s'en va. En regardant par la fenêtre, Capricorne voit qu'elle est enlevée par deux individus qui la font monter dans une voiture. Il se dépêche de prendre la sienne et les poursuit, les rattrapant sans peine. Il estourbit le gros malabar qui conduit, et l'autre parvient à s'enfuir. Deliah est indemne. Lorsqu'il se met à interroger le conducteur, des pointes métalliques sortent de son corps, le tuant net, une sorte d'engin infernal implanté en lui. Capricorne ramène Deliah à son père, dans le bureau de ce dernier. Celui-ci est convaincu qu'on a voulu l'atteindre en maltraitant sa fille, et il demande à son interlocuteur de lui servir de garde du corps. De retour au 701 de la septième avenue, Deliah sort quelques ouvrages de la bibliothèque et se met à les compulser à même le sol, devant Astor outré de la manière négligée dont elle les traite. Il lui demande de les remettre à leur place, mais elle ne se souvient plus d'où elle les a pris. Il la flanque dehors.


Le lecteur revient pour ce troisième tome afin de retrouver la dynamique des deux premiers, le souffle de l'aventure teintée d'ésotérisme et baignant dans de nombreux mystères. Il fait connaissance avec un nouveau personnage : Deliah Blackthorn, fille d'un personnage qui apparaissait dans les tomes précédents, sans que cela ne soit dit explicitement. Il avait peut-être également croisé une version plus âgée de Deliah dans la série précédente de l'auteur Intégrale Rork T2.Comme les autres personnages, elle n'est pas très développée : une jeune femme bien faite de sa personne, plutôt de bonne humeur, et animée par une motivation unique, acquérir un pouvoir quel qu'il soit. Elle apporte une fraîcheur certaine à cet épisode, se rendant de spécialiste de l'occulte en expert en ésotérisme, avec des résultats peu concluants. Les trois personnages principaux sont bien présents : Capricorne, Ash Grey et Astor. Cette fois-ci, ce dernier apparaît dans plus de scène et joue essentiellement un rôle comique : psychorigide il ne supporte pas que ses livres soient maltraités (ce qui est illustré dans de jolies cases où il manipule précautionneusement ses ouvrages précieux), et il continue d'appeler son patron par le titre de Maître. Il fournit également un indice qui permet de retrouver Deliah. L'auteur s'amuse un peu à ses dépens : Astor déclare qu'il en a par-dessus la tête, ce à quoi Capricorne rétorque que cette occurrence doit être passablement fréquente au vu de sa taille. Ash Grey fait montre une nouvelle fois de ses talents de combattante aguerrie : ses agresseurs finissant en tas contre une voiture, et elle sait rappeler à Capricorne qu'il a promis un nouvel avion à sa troupe voltigeurs dans le tome précédent. Le lecteur remarque également qu'elle prend un vrai plaisir à accompagner Deliah chez les différents voyants et autres magiciens.



Enfin dans ce tome, le lecteur en découvre plus sur le personnage principal. L'auteur avait joué un sale tour à Capricorne dans le tome précédent et les conséquences commencent à se faire sentir. La première d'entre elles est qu'il ne se souvient plus de son vrai nom, la seconde donne lieu à une page muette (planche 16) au cours de laquelle Deliah est confronté à son pouvoir dans des dessins jouant sur un contraste brutal entre le noir et le blanc. À nouveau, le scénarise introduit de nouveaux personnages : Deliah Blackthorn, Ted Sharp, Manga (un choix de nom étrange) et Mordor Gott déjà apparu dans le tome 5 de la série Rorok, sans oublier les médiums. Andreas commence très fort avec Ira Zeus : homme âgé à la longue chevelure et à la longue barbe, avec des lunettes de soleil aux verres en forme de petit rectangle, très inquiet par la propreté de sa boule de cristal. Par la suite, Deliah Blackthorn va consulter Big Rhodes, Semie Ramis, Alexander Pharos, Diana Simetra, et enfin Invidia et Gizeh. Le premier est un gros poussah qui arbore un air d'autosatisfaction immuable : un grand moment quand la consultation ne se déroule pas comme prévu. La seconde est parée d'un kimono et d'une coiffure japonaise et entraîne Deliah dans une échoppe remplie de fleurs : une autre consultation catastrophique, mais très jolie. Le troisième est un sacré lascar dont les intentions libidineuses sont évidentes dès le départ, et dont la déconfiture est hilarante. La suivante est une jolie femme très préoccupée par les apparences et le coût des choses, proposant une méthode à base de sacrifice animal, très inattendue. Les derniers officient dans les égouts, chacun des deux essayant de tirer la couverture à lui en s'octroyant les fonctions les plus valorisantes dans leur rituel. Le lecteur sourit à chacune de ces consultations, à la fois pour la méthode déployée par chaque médium, à la fois pour leur déconfiture. Andreas sait manier un humour mêlant comique de situation et moquerie gentille.


Comme dans les deux premiers tomes, les mystères sont légion : les différentes factions qui en ont après Deliah Blackthorn, l'engin infernal avec des pointes métalliques qui provoque la mort des nervis, les activités réelles du père de Deliah, l'allégeance de Tom Sharp, le client pour lequel le mercenaire Manga effectue une mission, la réalité de l'apparition d'un dragon, la mention d'une nouvelle organisation secrète Le Concept qui semble devoir prendre la place de Le Dispositif. Mais les deux plus gros mystères concernent directement Capricorne. Pour commencer, il y a l'apparition de ce pouvoir qu'il ne semble pas être à même de contrôler, ni même de manifester. Ensuite, un jeune homme remet un prospectus à Deliah au domicile de Capricorne et dessus figure un motif qui reprend celui d'une des cartes du destin tirées par les moires dans le tome 1, et qu'elles avaient commenté par : Méfie-toi des trois ! Ainsi le lecteur sait déjà que quelle que soit l'issu du présent tome, il reviendra pour le suivant, totalement accroché par ces mystères.



Au milieu de tous ces éléments, l'intrigue reste très facile à suivre et intéressante pour elle-même. Cette fois-ci, ce tome ne compte que 4 pages muettes, par comparaison avec les 10 du tome précédent : une course-poursuite en voiture dans les artères de New York, Deliah découvrant la manifestation du pouvoir de Capricorne, deux pages de combat contre le dragon, chacune lisible sans aucune difficulté. Dans ce tome, l'artiste joue moins avec le découpage des planches que dans les 2 premiers, tout en restant un maitre de l'utilisation des cases verticales de la hauteur de la planche. En revanche, il réalise une narration visuelle dense, à la fois pour le niveau de détails, à la fois pour le nombre de cases par page, généralement entre 10 et 15. Le lecteur apprécie cette aventure haute en couleurs, dont ce tome s'appréhende mieux comme étant un chapitre d'une histoire de plus grande ampleur, ce qui explique et justifie certaines séquences qui ne trouvent pas de résolution dans le présent album.


Troisième tome des aventures de Capricorne avec les mêmes caractéristiques, en particulier une intrigue qui prime sur tout, et des pages soignés et denses, avec des visuels régulièrement spectaculaires. Pour ce tome-ci, le lecteur constate que l'artiste n'a pas souhaité déployer des compositions de page innovante comme il l'a fait précédemment, et qu'il a choisi un ton plus léger avec un humour apporté par l'entrain communicatif de Deliah.