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mercredi 18 septembre 2019

Les Bidochon, Tome 19 : Internautes

Je ne vais pas sur les sites pornos !!

Ce tome fait suite à Les Bidochon voient tout, savent tout, tome 18 (2002) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu avant. La première parution date de 2008. Il est écrit, dessiné, et encré par Christian Binet. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte 45 planches.

Robert Bidochon a acheté son premier ordinateur personnel et il est temps de le brancher. Il a fait tout le câblage, Raymonde étant avec lui pour l'assister, le manuel à la main. Alors que Robert lui demande ce qu'il doit faire du port USB, elle découvre que le manuel comprend le numéro de téléphone d'une certaine Line, et qu'en plus celle-ci se vante d''être chaude. Une fois connecté l'ordinateur ne se met pas en marche, malgré l'attente patiente des époux Bidochon pendant toute la nuit. Il ne reste plus à Robert qu'à appeler ladite Line, sous le regard soupçonneux de Raymonde. Le lendemain, leur ami René vient leur expliquer comment envoyer un courrier électronique et comment en ouvrir un. Robert est littéralement fasciné par cette prouesse de communication. René revient le lendemain, un peu lassé par le courriel répétitif et obsessionnel de Robert, et il leur apprend cette fois-ci à trouver un correspondant international, tout en expliquant qu'il convient de respecter la nétiquette. Avec l'aide de Raymonde, Robert écrit une phrase en anglais. Le lendemain, René revient pour expliquer comment acheter sur Internet, par exemple une robe à pois pour Raymonde.

Robert Bidochon est toujours aussi enthousiaste devant les possibilités de l'informatique : il teste le nombre de réponses renvoyées par le moteur de recherche, pour des mots comme Chercher, Trouver, Trou, Ver, Puits. Finalement il demande au moteur de recherche de Chercher Dieu et le trouver. Un vieil homme chenu et barbu apparaît assis sur le canapé, en longue robe blanche, avec une auréole triangulaire au-dessus de la tête. Raymonde s'énerve et fait apparaître Louis XVI sur le canapé pour montre à son mari qu'on trouve tout ce qu'on veut sur Internet mais que ça reste virtuel. Le lendemain, Raymonde Bidochon sort pour faire les courses : Robert a le champ libre. Il commence par faire apparaître une échelle, puis Dieu, puis une tondeuse à gazon, et il peut enfin aller sur un site dont il a mis l'adresse de côté : femmes très chaudes, vidéos 100% gratuites. Mais il ne tombe pas sur la page qu'il souhaite, étant redirigé automatiquement sur d'autres pages à caractère pornographique très spécialisé, pas du tout à son goût. Raymonde revient : Robert change immédiatement de page, mais il reste une sorte d'anthropoïde velu évoquant vaguement un loup, assis sur le canapé du salon, avec un verre à la main et désignant Robert sous le nom de Tovarich. Pas de doute : il a chopé un virus, probablement un cheval de Troie.

Pourquoi un tome des Bidochon plutôt qu'un autre ? Pourquoi pas ? Il est possible de les lire dans l'ordre, d'en lire un au hasard de temps à autre, de n'en lire qu'un seul, de se sentir attiré par un thème. En effet cet album respecte à nouveau l'engagement implicite contenu dans le titre : des histoires courtes ayant toutes en commun de voir Robert Bidochon surfer sur Internet. Les saynètes ne sont pas séparées par un intertitre ou une page blanche. Le lecteur se rend juste compte qu'il passe de l'une à l'autre par le fait que le sujet change. Il y a ainsi 9 saynètes comptant de 2 à 6 pages. Robert Louis Bidochon est égal à lui-même : beauferie suffisante, Raymonde Jeanne Martine Bidochon (née Galopin) est toujours aussi gentille et tolérante, et un peu plus débrouillarde que son mari avec l'informatique. Au cours de ces séquences, René intervient à plusieurs reprises soit pour expliquer comment se servir d'une fonctionnalité de l'ordinateur, soit pour dépanner. Son épouse Gisèle et lui viennent manger un soir chez les Bidochon. Il y a donc très peu de personnages réels, mais plusieurs virtuels : ceux que Robert fait apparaître avec son moteur de recherche et qui se matérialisent d'abord sur son canapé, puis dans son salon.

Christian Binet n'a rien changé à sa manière de dessiner. Les Bidochon sont toujours des êtres humains représentés sous une forme caricaturale. Robert porte sa chemise blanche, avec son pantalon à rayures tenu par des bretelles, sans oublier son béret. À 3 reprises, il apparaît en pyjama, avec les rayures, sans oublier son béret. Raymonde est habillée de son chemisier banc, sa robe noire, et son tablier, et parfois en chemise de nuit. René a revêtu sa jolie veste à carreaux et son beau nœud papillon à pois. Tous les personnages sont affublés d'un gros nez, d'importants cernes sous les yeux, soulignés par une nuance de gris plus foncée. Les expressions de visage de Robert respirent le contentement de soi menacé par aucune remise en question, un état d'esprit blasé incapable de reconnaître la nouveauté même si elle l'embrassait sur la bouche, un enthousiasme enfantin et idiot, une panique coupable quand Raymonde revient alors qu'il consulte un site pornographique. Le lecteur est incapable de réprimer l'empathie qui s'empare de lui en regardant un individu aussi expressif. Il en va de même pour Raymonde, et pour la patience illimitée de René. Les décors varient du papier peint à rayure du salon, aux murs blancs de la salle à manger, sans oublier le canapé avec son tissu imprimé à motif de fleurs. Pourtant…

Pourtant, l'artiste surprend régulièrement le lecteur avec une image inattendue irrésistible : Robert et Raymonde regardant l'écran d'ordinateur depuis la cuisine où ils sont attablés, pour voir si une lumière s'allume, la posture accablée du monsieur de la Hot Line hébété par la bêtise de ses correspondants, Robert Bidochon sortant de toute urgence de son lit au son du tintement annonçant qu'il a reçu un courriel, le visage empli d'extase de Raymonde en train de lire son roman Vertiges d'amour, Robert comprenant qu'il a donné ses coordonnées bancaires à un site malveillant, ou encore le même hurlant sur le représentant virtuel de Viagra. Dans le cadre très contraint de saynètes sur l'utilisation d'un ordinateur, Binet se révèle un metteur en scène épatant rendant visuellement intéressante chaque page, grâce à des plans de prise de vue différents à chaque fois, et aussi grâce à l'idée que les sites consultés s'incarnent par un être humain (ou presque) sur le canapé. Avec un peu de recul, c'est une preuve du talent de conteur de Binet que de transformer des scènes éminemment statiques d'un gugusse en train de taper sur son clavier, en des pages variées et vivantes.



Bien sûr, Christian Binet n'a pas changé sa forme d'humour : Robert Bidochon est toujours aussi bête et sûr de lui, et toujours capable de s'enthousiasmer pour des choses simples voire évidentes, ou pour des idées qu'il est le seul à trouver géniales… et pour cause. En fonction de son état d'esprit, le lecteur peut trouver que certaines idées ne volent pas haut : ordinateur qui ne fonctionne pas parce qu'il n'est pas branché, visite de sites pornographiques et virus, répondre à des publicités automatiques pour recevoir plus de courrier, etc. On ne peut pas dire que qu'il s'agisse d'une analyse pénétrante et perspicace des transformations sociales et culturelles induites par l'outil Internet. En outre, cette bande dessinée date de 2008 et Internet a pris une dimension sans commune mesure depuis, se complexifiant de manière exponentielle. Le lecteur retrouve donc un humour fonctionnant sur un comique de caractère (celui de Robert, les interactions avec Raymonde), sur un comique absurde (l'apparition des individus sur le canapé, puis dans le salon, la salle à manger, la salle de bains), sur un comique de geste (les grimaces, les mimiques), sur quelques effets de répétition (le vendeur de viagra répétant sans cesse la même phrase : est-ce que votre femme est satisfaite ?). vu sous cet angle, il peut se produire un ressenti un peu gênant de se moquer ainsi d'un individu (2 en fait : Raymonde et Robert, et même 3 avec René dont la patience est mise à rude épreuve), de prendre comme cible un gugusse pas bien méchant dans le fond. 

Dans le même temps, il se produit un autre effet : le lecteur prend conscience qu'il éprouve également de l'empathie parce qu'il s'est déjà retrouvé dans une de ses situations ou une autre. Il a lui aussi hésité sur Internet, à se mettre à s'inquiéter sur les conséquences d'un clic trop rapide, à se demander comment un moteur de recherche peut répondre instantanément à n'importe quelle demande avec des centaines de milliers de réponse (c'est magique ?), à ressentir l'intrusion que constituent les spams, à se sentir très crétin quand une autre personne explique une évidence dans le maniement de l'outil. Le comportement de Robert Bidochon le renvoie à ses propres difficultés, ses propres postures pour faire face à la nouveauté, à un outil qu'il ne sait pas manipuler, à la complexité du monde, aux conséquences inimaginables et incompréhensibles de ses actions.

Encore un album des Bidochon : le lecteur sait à quoi s'attendre et il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Robert Bidochon est égal à lui-même dans sa suffisance très humaine, et Raymonde est toujours aussi patiente et gentille, avec plus de jugeote que son mari. Christian Binet croque ses personnages avec une justesse étonnante au vu du degré de caricature, et il réussit l'exploit de rendre intéressant un gugusse en train de taper sur son clavier. Par la force des choses, la satire perd un peu de son mordant, la technologie ayant évolué depuis, mais le lecteur finit immanquablement par reconnaître un de ses propres comportements chez Robert, et éprouver de l'empathie, teintée de sympathie.


mardi 23 avril 2019

Les Bidochon voient tout, savent tout, tome 18

Le gigot de pingouin fait du pédalo.

Ce tome fait suite à Les Bidochon, tome 17 : Les Bidochon usent le forfait (2000) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu avant. La première parution date de 2002. Il est écrit, dessiné, et encré par Christian Binet. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte 45 planches.

Cette bande dessinée comprend 8 histoires courtes, ayant toute pour thème les capacités surnaturelles. Binet a choisi de ne pas donner de titre à ces saynètes dont 4 comptent 5 pages, 1 dure 7 pages, et les 3 autres en comprennent 6. Raymonde et Robert Bidochon sont couchés dans leur lit, s'apprêtant à s'endormir. Robert indique à sa femme qu'il a l'impression qu'il y a quelqu'un à côté de lui, en plus d'elle. Il se demande s'il ne dispose pas de pouvoirs parapsychiques. Il se met à se dire qu'il doit être capable de déplacer des objets par la seule force de sa volonté. Il tente d'envoyer le lit dans le jardin par la force de sa pensée. Ça ne marche pas. Raymonde finit par se lasser et lui demande d'éteindre. Deuxième histoire : Robert a pris conscience de l'existence de voyantes. Il se dit que ce serait trop bête de passer à côté de leur don, de continuer à vivre en aveugle, alors qu'elles peuvent lui prédire son avenir. Il décide d'aller consulter une voyante. Elle lui propose une prédiction en utilisant 17 mancies différentes : il accepte ainsi assuré de la qualité de la prédiction. Troisième histoire : Robert a la conviction qu'il capte bien les ondes émanant de Raymonde, il lui tire les cartes, avec un tarot. Cela l'amène à faire une découverte incroyable sur sa propre sexualité.


Quatrième histoire : Robert a décidé de s'adonner à la radiesthésie, avec un pendule. Ça tombe bien : Raymonde vient de perdre son porte-monnaie dans la rue. Robert suit son pendule qui accuse formellement son voisin Lampatin : le pendule gire, c'est formel. Cinquième histoire : Raymonde ouvre la porte du salon et découvre une traînée de sable. Elle se dit que Robert a encore oublié de s'essuyer les pieds et commence à ramasser tout ça avec sa pelle de ménage et sa balayette. Robert pousse des cris d'orfraie en voyant sa précieuse poudre sacrée ainsi souillée par son épouse. Il ne lui en reste plus assez que pour faire le tour du canapé et protéger l'endroit des forces manipulées. Les 3 autres histoires abordent d’autres aspects de la vie psychique et occulte.


S'il a déjà un lu un tome de cette série, le lecteur sait à quoi s'attendre : la beauferie suffisante de Robert Eugène Louis Bidochon, ainsi que la gentillesse et la crédulité de Raymonde Jeanne Martine Bidochon (née Galopin). Robert porte toujours son béret vissé sur le crâne, même dans le lit. Son apparence n'a pas changé : un gros nez, une surcharge pondérale, son pantalon à rayure maintenu par des bretelles, ses cernes sous les yeux, son sourire suffisant, ses mines énervées ou condescendantes, et ses expressions de déception avec parfois une pointe d'inquiétude. Raymonde est toujours aussi patiente, son visage exprimant souvent la résignation devant les déclarations à l'emporte-pièce de son mari, l'énervement quand il pousse le bouchon trop loin, parfois de l'exaspération quand Robert persiste dans ses démarches qu'elle juge idiotes (le tirage des cartes). Plus que d'habitude, elle apparaît excédée par les expériences de Robert. Même habitué au couple, le lecteur ne peut pas résister à la tête de Raymonde au lever après une nuit trop courte et sans beaucoup de sommeil.


Au cours de ces 8 histoires, Binet fait apparaître d'autres personnages : Gisèle & René, les amis des Bidochon, plus jeunes qu'eux, mais avec les mêmes expressions d'ahuris. Le lecteur peut également apercevoir madame et monsieur Lampatin (plus âgés que les Bidochon) prendre le thé dans leur jardin. Monsieur est en costume avec un canotier, et madame en robe, avec un chapeau à fleurs. Comme souvent, les environnements sont peu différents : la chambre, la cuisine, la salle de bains (Raymonde prend un bain) le salon du pavillon des Bidochon, la pièce noire dans laquelle la voyante consulte, le jardin des Lampatin et la porte d'entrée du pavillon. La narration visuelle repose donc essentiellement sur les gestes que font les personnages, leur langage corporel, et les expressions des visages. Du fait de l'approche choisie pour les thèmes abordés, les dessins semblent plus cruels envers les personnages, qu'il s'agisse de la crédulité de Robert, de l'exaspération de Raymonde, du professionnalisme bidon de la voyante. Seuls les Lampatin apparaissent agréables, malgré les ravages de l'âge sur leur physique.


Ce n'est pas une surprise de découvrir que Binet effectue une attaque en règle sur tous les aspects de la voyance et du spiritisme que Robert peut essayer. Toutes les scènes sont à charge. L'auteur a eu l'idée d'agrémenter sa mise en scène de petites étiquettes reprenant les déclarations de voyants ou de marabouts, telles qu'elles apparaissent sur les cartes de visite, ou leurs flyers pour boîte aux lettres. La juxtaposition entre le texte et la pratique de Robert Bidochon produit un effet de massacre ridiculisant sans appel ces pratiques d'un spiritisme de pacotille, faisant effet d'une magie infantile et sans fondement. Il passe en revue de nombreuses pratiques, et les tourne toutes en dérision. Pour commencer, Robert se ridiculise en estimant pouvoir utiliser son cerveau pour déplacer les objets. Il cite l'idée reçue que l'être humain n'utilise que 10% de son cerveau, pourcentage prouvé scientifiquement faux. Binet poursuit ensuite avec l'idée que le sommeil favorise la remontée de mots clefs dont l'association dans le bon ordre peut déclencher des capacités extraordinaires. Impossible de résister à la formule : le gigot de pingouin fait du pédalo.


Le lecteur ne résiste pas non plus à la charge féroce de la deuxième histoire qui passe en revue 17 mancies différentes : cristallomancie (ou art béryllistique), caféomancie, alomancie, aleuromancie, botanomancie, ciromancie, claviculomancie, gyromancie, crommyomancie, cosquinomancie, cléromancie, encromancie, aéromancie ou aéroscopie, clédonsimancie, acutomancie, ooscopie. Régulièrement il apparaît le symbole de la carte bleue dans la case, faisant bien comprendre ce qu'en pense l'auteur. Il passe ainsi en revue la divination par les tarots (Robert se référant systématiquement à son livre pour interpréter le symbole), la radiesthésie, la protection d'influences surnaturelles par l'épandage d'une poudre aux vertus magiques, le voyage astral, la poupée vaudou, et la séance médiumnique pour convoquer l'esprit des morts. Binet ne réalise pas une analyse de ces pratiques, ni ne prend de recul sur le sujet. Ces différentes saynètes présentent chacune de ces pratiques comme étant bidons et relevant de la charlatanerie pure et simple, ce qu'en attestent les prédictions creuses de la voyante. D'un autre côté, ces pratiques génèrent des situations drôles dans la manière dont Robert les met en œuvre, avec un échec systématique.


Le principal humour de ces histoires provient donc de la volonté de Robert de tester chacune de ces pratiques, convaincu de leur bien-fondé, même si ça ne marche jamais. Le décalage entre sa conviction dans ces pratiques et son incapacité à produire quoi que ce soit de concret produit un effet comique. Robert se montre enthousiaste à chaque fois, à commencer par l'éventualité de déplacer son lit par la force de sa pensée. Dans cette situation, l'humour provient à la fois de l'échec, à la fois de l'objet sur lequel Robert exerce sa volonté, du fait son caractère banal. Il en va de même quand les personnages s'habillent chaudement pour se préparer au voyage astral, réputé frigorifiant. Dans l'histoire suivante, le passage en revue des différentes mancies accumule les objets improbables et accentue encore l'absurdité de ces pratiques par la manière très littérale dont la voyante les met en œuvre. Le lecteur sourit également à la manière dont Robert induit lui-même les résultats de son expérience : sa conviction de la réalité de la prédiction de la voyante (je vois un grand malheur), le résultat du tirage de tarot remettant en cause sa sexualité, la croyance qu'il existe réellement des forces manipulées, les effets présumés de la poupée vaudou. Outre les tronches impayables des personnages, Binet réalise également d'autres moments d'humour visuels : les Bidochon avançant accroupis pour ne pas être repérés par Les Lampatin, les Bidochon, Gisèle et René assis sur des chaises avec des gros vêtements d'hiver, les caractéristiques outrageusement sexuées de la poupée vaudou, les défunts qui apparaissent lors de la séance de spiritisme.


Dans ce tome, le lecteur retrouve toutes les spécificités de la série : le caractère de Raymonde et celui de Robert, la banalité des situations du quotidien, es visages très expressifs, le ridicule généré par les convictions inébranlables de Robert, et la patience de Raymonde mise à rude épreuve. Sur la base de la thématique, Binet réalise des histoires à charge qui neutralise la sympathie que le lecteur éprouve généralement pour les personnages, malgré leurs défauts.



mardi 20 novembre 2018

Passions

Je ne suis plus un enfant monsieur Braddock.

Ce tome constitue un recueil de 9 histoires courtes, d'une page à 16 pages. Elles sont toutes en couleurs. L'album comprend 44 planches de bandes dessinées. Il a été réalisé par Daniel Goossens qui a tout fait : scénario, dessins, couleurs. La première édition date de 2014.

(1) Les bidoches (4 pages) - Louis indique à Georges qu'il souhaite réaliser une adaptation de la célèbre bande dessinée des Bidoches, mais à sa manière, parce que la vie en HLM ça ne fait pas rêver, et en ajoutant aussi du drame parce que l'humour ça ne suffit pas. Le titre : Autant en emporte la Bidoche. (2) La piste des Magombos (16 pages) - Le guide Mac Cabe conduit Brenda Willis à travers la brousse jusqu'à la mission où se trouve son mari. Elle tombe sous le charme du chasseur Butch Braddock, un individu qui n'a plus son bras gauche. Elle l'accompagne dans la brousse. Il lui fait rencontrer les indigènes de la tribu Magombos, et elle assiste à une scène terrible de mise à mort d'un bébé sauvage, avec récupération de couche sale. (3) - Chagrin (5 pages) - Louis rend visite à sa mère ; il est assis dans le fauteuil en face d'elle, son chapeau à la main, pendant qu'elle tricote. Il évoque une femme qu'il voyait en bas d'un immeuble qu'il ne pouvait pas aborder faut d'avoir de quoi se payer ses tarifs. Ensuite, il évoque le sourire vertical, celui de la braguette ouverte. (4) Charmes (2 pages) - Louis continue à parler avec sa mère de son besoin d'argent pour aller voir une prostituée, qui a besoin d'argent pour se faire refaire la poitrine. Ils parlent ensuite de son charme, ou plutôt de son absence de charme à lui.


(5) Solitude (1 page) - Louis papote avec sa mère et évoque sa difficulté à mettre des femmes dans son lit. Il arrive à les faire bailler, parfois à les faire rire ; sa mère ne réagit pas. (6) Place aux jeunes (2 pages) - La mère de Louis revient de faire les courses et son fils l'attend pour lui demander de l'argent afin d'aller voir une professionnelle. Sa mère lui fait observer qu'il s'est déjà reproduit. (7) Une fille formidable (5 pages) - Louis lit un poème en prose à Georges, écrit par une femme et d'un érotisme torride. Il lui indique qu'il va rejoindre l'autrice qui est dans la pièce d'à côté. (8) La fureur du désir (3 pages) - Georges et Louis sont sur leur transat dans le joli jardin de leur pavillon. Pour sortir de la routine, Louis envisage le fait que Georges soit une péripatéticienne et que lui Louis soit son client, ce qui les met en indélicatesse face à son mac qui fait irruption dans la chambre. (9) Passions (6 pages) - Louis et Georges sont sur leur transat dans le joli jardin de leur pavillon et Louis indique à Georges qu'il ne le fait plus rêver, en se laissant pousser des doubles mentons. Ils entrent se reposer dans leur fauteuil devant la cheminée, et Louis évoque sa vie rêvée de conquêtes amoureuses.


Daniel Goossens participe à la revue Fluide Glacial depuis 1977, ce qui en fait de lui un des piliers. Il est connu et reconnu pour son humour absurde s'exprimant aussi bien contre les bébés dans L'encyclopédie des bébés, que pour révéler La vie d'Einstein. Il n'y a pas de raison objective ou logique à découvrir l'œuvre de cet auteur à l'humour fin, froid, glacé et sophistiqué, par cet album plutôt qu'un autre, ou le contraire. Le lecteur plonge donc dans une suite d'histoires courtes et il remarque que pour une raison inexplicable et qui reste inexpliquée, celle portant le titre de Le sourire vertical n'est pas répertoriée dans le sommaire, et que les pages des histoires (3) à (6) sont en fait numérotées comme s'il s'agissait d'une unique histoire. Le lecteur observe que l'auteur met en scène Louis dans toutes ses histoires sauf une (la numéro 2), sans que cela n'ait non plus d'importance. Il ne peut rien déduire non plus du nombre de pages par histoire ou du nombre de personnages mis en scène. Il ne lui reste plus qu'à prendre ces séquences comme elles viennent, sans essayer d'y retrouver un horizon d'attentes sans fondement.


Daniel Goossens fait comme tout le monde et appâte le lecteur avec une magnifique couverture, vaguement évocatrice du souvenir que le lecteur peut se faire d'Autant en emporte le vent. Il observe un coup de crayon agile et élégant qui croque des personnages avec un gros nez. Il n'y a que les protagonistes du récit La piste des Magombos qui échappent à un appendice nasal surdéveloppé. Étrangement, ça ne les rend pas plus crédibles. Au contraire, l'auteur se déchaîne avec l'humour absurde, ce qui ne fait que plus ressortir le ridicule de la tonalité romantique de ces beaux acteurs. Les gros nez deviennent la manifestation de l'intention comique, l'élément qui assure la cohérence des personnages avec leur fonction de ressort comique. Pour le reste, le lecteur est frappé par la qualité descriptive des dessins et leur richesse. En tant qu'artiste Goossens réalise des planches à l'identique de ce qu'il ferait pour une comédie dramatique ou un récit d'aventures. Les acteurs présentent des morphologies bien distinctes. Ils bénéficient de tenues vestimentaires spécifiques, parfois teintées d'une touche d'exagération : le décolleté pigeonnant du chemisier rouge de Brenda Willis, les pagnes et les parures stéréotypées des Magombos, la robe et les charentaises très confortables de la mère de Louis, les tenues racoleuses et voyantes des différentes prostituées.


De séquence en séquence, le lecteur peut se projeter dans chaque endroit grâce à un travail soigné du chef décorateur. La recréation du salon d'une maison de riches propriétaires du Sud est consistante et cohérente. La page d'ouverture du deuxième récit montre les différents animaux qu'évoque le guide : serpent, alligator, toucan, calaos, grenouille du Brésil. Le Citroën type H (utilitaire léger de type fourgon automobile) est d'une authenticité remarquable. Le salon de la mère de louis est confortable et accueillant. Le lecteur se dit qu'il aimerait bien profiter du soleil sur un transat, dans le jardin de Georges et Louis (mais de préférence sans eux). L'opulence des différents intérieurs décrits dans la dernière histoire atteste de l'aisance financière des différentes femmes de Louis. Pour ses découpages de planche, Goossens privilégie les cases bien détourées et sagement alignées. Le nombre de case par page est en moyenne de 6, mais il peut monter jusqu'à 12 quand il s'agit d'une discussion entre Louis et sa mère, et que l'intérêt visuel réside dans le langage corporel des interlocuteurs : variation des postures, expressions des visages. Il n'y a que dans l'histoire Une fille formidable, où Goossens se lâche un peu avec des dessins différents coexistant au sein d'une même case, ou des cases sans bordure, pour que la forme de la narration soit à l'unisson du poème en prose.


Le lecteur plonge dans une suite de 10 saynètes (ou 5, ça dépend comment il compte, mais on ne va pas revenir dessus) grâce à des images soignées, des acteurs avec une trogne marquée, mais avec un jeu d'acteur naturaliste, des décors réalistes et détaillés. En total décalage, dès la première histoire, il est confronté sans ménagement à l'humour puissant de l'auteur. Cela commence par un jeu sur une référence, celle aux Bidochon et à Binet dont les noms sont écorchés. Par la suite, Goossens effectue d'autres références plus ou moins marquées, parfois à ses propres œuvres (L'encyclopédie des bébés), parfois à des films précis (Autant en emporte le vent dans la première histoire), parfois de manière plus générique (le héros viril et marqué par ses aventures), parfois à des stéréotypes culturels (à de nombreuses reprises sur les prostituées dans ce tome), d'autres fois à des humoristes comme Fabrice Luchini ou Édika (une maladie imaginaire appelée Delirium Profondicum). Il peut aussi effectuer des variations humoristiques sur des expressions toutes faites comme Femme qui rit à moitié dans son lit, Couvrir une femme de bijoux, Un individu dans sa tour d'ivoire. Il s'amuse également beaucoup avec les conventions propres aux publicités télévisuelles pour les couches. Enfin il n'hésite pas à utiliser une citation totalement inventée de René Chateaubriand : Le désespoir, c'est une culotte vide ; à quoi bon mettre les mains dans le désespoir ?


Le lecteur peut prendre la première saynète comme une aimable moquerie des producteurs ou auteurs se lançant dans l'adaptation cinématographique d'une œuvre (ici une série de bande dessinée) sans rien en connaître et en la transformant tellement qu'il ne reste plus rien de la création originelle. La deuxième histoire commence comme un pastiche d'une comédie dramatique où une femme va découvrir les vraies valeurs de la vie au contact d'un homme marquée par la nature, et des indigènes africains. Mais rapidement, l'histoire se transforme en une réclame pour les couches pour bébé (avec les petites fronces à l'entrejambe), aboutissant à un manteau de couches sales que même Lady Gaga n'aurait pas eu l'audace de concevoir. Goossens met en œuvre un humour absurde à froid, en utilisant des conventions et des stéréotypes de différents genres littéraires en dehors de leur contexte, à contretemps, les désamorçant totalement. Parfois, le lecteur a besoin de prendre un peu de recul pour mesurer l'absurdité d'une situation allant jusqu'à l'obscène, par exemple Louis taxant sa mère pour aller voir les prostituées, en lui expliquant leurs difficultés économiques. En fonction de son état d'esprit, le lecteur peut trouver les situations juste absurdes sans aucune dimension comique (les blagues filées sur les couches souillées), ou au contraire d'une perspicacité pénétrante et élégante (la transposition des formes de poitrine et de seins, à la forme des portefeuilles des hommes). Dans tous les cas, il sait que l'auteur maîtrise chaque abus de langage, chaque situation absurde, et qu'il le fait sciemment.


L'appréciation de ce tome et de cette forme d'humour dépend beaucoup de l'état d'esprit du lecteur. Le savoir-faire et les compétences de l'auteur apparaissent comme une évidence, qu'il s'agisse de la qualité de ses dessins et de sa narration visuelle, ou de l'inventivité des différentes situations. Pour ressentir l'effet comique des situations et des propos, le lecteur doit y participer activement, en se moquant de ce qui lui est montré, soit de la bêtise des personnages, soit de leur misère affective. Ce sens de l'absurde repose sur la conviction profonde que la vie est dépourvue de sens et que chacun est prisonnier de sa finitude ce qui fait de lui un idiot se heurtant à ses limites. De ce point de vue, il devient drôle que Louis s'ouvre de sa misère sexuelle à sa mère, ou que la frustration soit au cœur de la vie de tout être humain, sans espoir d'y échapper. C'est un humour qui ne peut pas laisser indifférent, mais qui peut aussi s'avérer très dérangeant. 4 étoiles pour une inventivité extraordinaire, et pour une vision de la vie peut-être trop décapante, trop décillée qui fait que le lecteur n'éprouve pas d'envie de s'identifier aux personnages.


mardi 16 octobre 2018

Les Bidochon, tome 17 : Les Bidochon usent le forfait

À combien se monte ma facture de téléphone ?

Ce tome est le dix-septième de la série et il n'est pas nécessaire d'avoir lu les précédents, mais ce serait dommage de s'en priver. Il est paru pour la première en 2000, écrit, dessiné, et encré par Binet, Christian Binet de son nom entier. Il comporte 45 pages de bandes dessinées, en noir & blanc, avec des touches de gris.

Ce tome comprend 9 saynètes de 5 pages portant toutes le même titre, mais traduit en autant de langues différentes : À combien se monte ma facture de téléphone ? Un individu non identifié compose le numéro de téléphone des Bidochon à partir de son portable. Le téléphone sonne dans le salon, mais comme il s'agit d'un poste fixe, ni Raymonde, ni Robert ne veulent se lever du canapé pour aller répondre, et risquer ainsi de rater la fin de leur téléfilm. Raymonde est persuadée qu'il s'agit d'un appel de René : Robert est persuadé qu'il est trop tard pour que ce soit lui qui appelle. La question se repose quelques instants plus tard quand cette fois-ci c'est la sonnette qui retentit. Il s'agit de René qui vient leur présenter sa toute nouvelle acquisition : un téléphone portable. Le téléphone (fixe) sonne alors que Raymonde est en train de passer l'aspirateur. Elle décroche et Robert lui annonce tout excité qu'il est en train de l'appeler depuis une cabine téléphonique. Il la rappelle 30 secondes plus tard pour lui indiquer qu'il est en train de l'appeler depuis la même cabine téléphonique, mais cette fois-ci avec son téléphone portable.

Robert Bidochon rentre chez lui et informe son épouse Raymonde qu'il a pris un téléphone portable avec une heure de forfait. Répondant à sa question, il indique à Raymonde qu'il va pouvoir dire toutes les bêtises qui lui passent par la tête, et il se lance dans une démonstration particulièrement pathétique. Contre toute attente un extraterrestre écoute ses bêtises, puis la récitation dans laquelle se lance Raymonde pour profiter dudit forfait. Dans la saynète suivante, Robert indique à son épouse qu'il a fini de remplir les 80 noms qu'il est possible de stocker dans le téléphone. Il démontre l'utilisation de ce répertoire en appelant un certain Grapovski qu'il a pris au hasard dans l'annuaire. Ça ne rate pas, ce brave monsieur est dans son bain. Il en sort pour répondre, et bien sûr la dernière sonnerie retentit avant qu'il n'ait eu le temps de décrocher. Robert se lance alors dans la démonstration de l'utilité de la touche bis, pour le bénéfice de Raymonde. Monsieur Grapovski sort de son bain, et arrive encore une fois trop tard pour répondre. Robert recommence la démonstration une demi-douzaine de fois et monsieur Grapovski termine en crise de larmes face à son poste téléphonique en se demandant qui peut être assez malade pour se livrer à un jeu aussi absurde que sadique.


Les Bidochon sont apparus pour la première fois dans le numéro 11 du magazine Fluide Glacial, en 1977. Ils ont eu le droit à leur propre série à partir de 1979. Ils se composent d'un couple d'une cinquantaine, ou peut-être soixantaine d'années qui semble à la retraite, habitant dans un appartement. Ils ont 2 amis connus : René et Gisèle. Le titre de ce tome annonce le thème présent dans chacune des saynètes : Robert a acheté un téléphone portable. Le lecteur doit garder à l'esprit que ces gags sont parus en 2000, à une époque où le téléphone portable représentait encore une nouveauté pour beaucoup de français, et où il n'avait pas encore évolué en smartphone. De ce fait une partie de l'humour repose sur une confrontation avec une nouveauté qui n'en est plus une depuis longtemps pour le lecteur contemporain. Ainsi il est un peu difficile de se tordre de rire en voyant René appeler les Bidochon depuis leur propre salon et les voir totalement indifférents faute d'une compréhension insuffisante, ou de voir Robert Bidochon ne pas réussir à s'affranchir d'une cabine téléphonique pour téléphoner avec son portable. De même, l'utilisation du répertoire du téléphone portable ou les autres correspondants cantonnés à leur téléphone filaire semblent aujourd'hui antédiluviens. En fonction de son âge, le lecteur voit dans ces gags soit une évocation d'un temps qu'il n'a pas connu et qui lui semble relever de l'âge de pierre (voire avant quand i y avait encore des dinosaures), soit une évocation d'un autre temps où le téléphone avait une autre forme d'importance. Avec ce point de vue, il est possible d'observer le comportement des personnages avec un regard anthropologique, surtout en ce qui concerne la forme de crainte sourde quant à l'inconnu que représente la personne qui appelle, ou la possibilité de mauvaises nouvelles.


Bien évidemment le lecteur retrouve les dessins caricaturaux de Binet dans toute leur splendeur. Raymonde et Robert ont une silhouette bien en chair, évoquant une forme de laisser-aller que le lecteur peut extrapoler à leur fonctionnement intellectuel, comme si leur physique reflète l'immobilisme de leur esprit. En tant qu'artiste, Binet n'a pas son pareil pour croquer des visages tordants de par leur expression émotionnelle sans filtre. S'il y prête attention, le lecteur se demande comment ces quelques traits vite griffonnés peuvent constituer un visage si expressif, comment cet assemblage de gros nez, yeux trop grands, dents mal implantées et pas assez nombreuses, peuvent constituer au final un visage avec une émotion à fleur de peau. Il peut aussi jeter un coup d'œil aux tenues vestimentaires du couple, en pensant qu'ils portent tout le temps la même chose, et voir que Robert ne dispose que de 2 tenues : pantalon rayé, chemise et bretelles pour le jour, pyjama à rayure pour la nuit. Il prend conscience que la garde-robe de Raymonde est un peu plus étendue : chemisier blanc, robe noire et tablier en intérieur, chemise de nuit pour dormir, robe à poix pour le restaurant, robe de chambre pour répondre à l'appel nocturne de Robert. Il apprécie à leur juste valeur les habits démodés de Gisèle et de René. Il revient en arrière pour vérifier que Robert conserve son béret vissé sur la tête à toutes les pages, quel que soit l'endroit où il se trouve, ou le moment de la journée (même la nuit).


Au fil des séquences, le lecteur apprécie que les gags ne reposent pas systématiquement sur Raymonde et Robert en train de dialoguer, soit assis sur leur canapé, soit assis à la cuisine, ou à la rigueur avec Robert attablé, et Raymonde occupée à la cuisine. Il y a plusieurs scènes dans d'autres endroits, à commencer par la salle de bain de monsieur Grapovski qui apparaît même dans le plus simple appareil de face. Il y a aussi quelques scènes en extérieur, comme René sur le bord de la route dans la forêt avec sa voiture en panne, Robert Bidochon en ville dans une cabine téléphonique (Mince ! En y repensant cet équipement a également disparu du paysage urbain depuis la parution de cet album), un repas au restaurant écourté pour cause d'urgence, et même une soucoupe volante dans l'espace. L'auteur fait en sorte que sa narration visuelle ne se limite pas à des têtes en train de parler, et tire avantage à plusieurs reprises de la liberté que lui offre la bande dessinée, à savoir localiser les scènes où bon lui semble sans coût supplémentaire, sans risque de dépassement du budget. De même l'humour visuel ne repose pas uniquement sur le jeu des acteurs et leurs gueules expressives, ou leur gestuelle exagérée. Il y a le positionnement de Robert par rapport à la cabine téléphonique, ou encore sa manière de conduire tout en téléphonant, et bien sûr les 2 extraterrestres.


Une fois réalisé l'adaptation nécessaire pour se replacer en 2000 par rapport à la nouveauté du téléphone portable, le lecteur peut apprécier plusieurs gags, que ce soit l'effondrement nerveux du pauvre monsieur Grapovksi du fait du comportement de Robert qui confine au sadisme par irresponsabilité, ou les réactions de Raymonde vis-à-vis de l'assurance méprisante et suffisante de son époux, et bien sûr le faux-pas de Robert envers Gisèle. Il est possible aussi qu'il éprouve une forme de déception du fait de la rapidité de la lecture, ou du caractère répétitif de certains gags. Par contre, il ne ressent pas lui-même de mépris pour Raymonde ou Robert. Pour commencer, malgré la suffisance de Robert, il voit deux individus interagir comme un vieux couple, comme deux personnes se connaissant bien et habituées à vivre ensemble, en toute connaissance de cause des limites de l'autre. Le lecteur peut aussi y voir l'amour de l'auteur pour ses personnages, ou au moins l'affection qu'il éprouve pour eux. De ce fait, les gags n'exhalent pas un cynisme méchant, ne provoquent pas une sensation désagréable chez le lecteur. Ce dernier plonge dans un quotidien d'une grande banalité, confronté aux petites irritations de la vie quotidienne, en présence de 2 individus très humains.

Le lecteur éprouve pleinement l'exaspération exacerbée de monsieur Grapovski, ressentant une forte empathie pour lui. Il ne peut pas échapper au fait qu'il lui arrive lui aussi de se sentir supérieur à un interlocuteur ou à un proche quand il maîtrise un sujet sur lequel l'autre débite des platitudes au mieux, des idioties au pire, à l'instar de Robert face à Raymonde. Il se rappelle qu'il lui est également arrivé de développer des stratégies stupides pour faire face à une nouveauté contraignante, ou pour essayer de battre le système (comme user le forfait pour Robert), ou pour se positionner dans une posture supérieure et s'apercevoir quelques moments ou jours plus tard que l'interlocuteur n'avait pas été dupe et avait déjoué son stratagème sans se fatiguer. La capacité de Binet à décrire les mesquineries du quotidien révèle à la fois l'acuité de son regard sur la condition humaine, ainsi qu'une compréhension née de l'observation de soi-même et des autres. Ainsi, dans la description de ces comportements minables, le lecteur ne voit pas une moquerie des personnages, mais la conscience d'être humain comme eux.


Ce tome finit par amener un sourire aux lèvres du lecteur, même s'il trouve les gags datés, ou la caricature un peu facile. Il est impossible de réprimer la sympathie éprouvée par les personnages. Il n'y a pas d'échappatoire à finir par se reconnaître dans tel ou tel comportement de Raymonde, et de Robert. Le lecteur peut éventuellement regretter l'utilisation un peu trop facile du comique de répétition et la rapidité de lecture de l'album.