L'important était de ne pas rester indifférent, de t'engager, et tu l'as fait.
Ce tome fait suite à Les temps nouveaux, tome 1 qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'un diptyque. Il est paru en 2012. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Raives, et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Ce diptyque est le premier d'une série consacrée à la vie de 2 frères, continuant dans le diptyque Après-guerre, puis dans le diptyque Les jours heureux. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce tome et le diptyque Après-guerre : L'innocente (1991). Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Le récit reprend lors de la première semaine de septembre 1944, alors que les alliés ont franchi la frontière belge à Rongy. Bruxelles est libérée le 5 septembre 1944, après 52 semaines d'occupation. Le lendemain, les alliés atteignent Liège, la cité ardente. La chasse aux collabos peut commencer. Le 25 septembre 1944, Alice Deschamps descend du train en gare de Barvaux. Elle y est attendue par Alice (la responsable du comptoir de l'hôtel des Roches) et par Thomas Deschamps. Ils l'emmènent en voiture jusqu'à l'hôtel des Roches, établissement tenu par Thomas Deschamps. Elle refuse de voir Thomas et de lui parler. Un matin au petit déjeuner, il demande à Rose ce qu'elle pense du comportement d'Alice. Celle-ci lui explique la honte d'être tondue devant la foule, et le traumatisme de ne pas savoir où se trouve son mari Charles, le frère de Thomas. Ce dernier est persuadé qu'il finira par réapparaître quand les choses se seront calmées.
À Liège, dans l'antenne médicale militaire provisoire, le sergent Lucie retrouve le curé Joseph allongé dans un lit, le visage couvert d'ecchymoses. Elle s'engage à le ramener à La Goffe, le village où se trouve l'hôtel des Roches. Thomas Deschamps finit par se retrouver face à Alice, à l'étage de la grange, où elle est en train de ranger des fruits dans des cageots. Elle lui déverse sa rancœur envers lui et son frère d'avoir été humiliée parce qu'ils n'étaient pas là. Il s'engage à chercher activement son frère. Quelques jours plus tard, il retrouve le curé Joseph à la cueillette aux champignons, cherchant des cèpes dans les sous-bois. Il lui raconte ses séances de torture à demi-mots. Thomas Deschamps lui demande s'il a des nouvelles d'Assunta Lorca. Il lui indique qu'elle a été déportée en Allemagne. Quelques jours plus tard, les américains arrivent à La Goffe, y installent un camp provisoire, et réquisitionnent son hôtel. Lucie est parmi eux en tant que sergent, et amoureuse du major Steve Banks, le médecin de l'unité.
Pour cette deuxième partie du diptyque, les auteurs ont choisi de passer les années d'occupation, et de reprendre au moment de la libération de cette partie de la Belgique. Le lecteur peut apprécier la qualité de la reconstitution historique, toujours bien documentée. Éric Warnauts n'hésite pas à intégrer des dates et à rappeler les faits historiques en de courtes phrases, dans des cellules de texte, pour que le lecteur connaisse précisément le contexte des événements. Comme dans le tome précédent, il trouve une chronologie choisie des événements historiques, dans 2 pages en fin de volume, allant du 6 juin 1994 avec l'opération Overlord, jusqu'au 6 août 1945 avec le décollage d'Enola Gay. Il apprécie la qualité de la reconstitution historique visuelle. Raives & Wanauts représentent avec soin le matériel militaire américain (par exemple sur la couverture de ce tome), les tenues de l'époque (et l'arrivée des bas en nylon avec les américains), les quartiers en ruine de Liège, les placards publicitaires d'époque dans les cafés, et les papiers peints d'intérieur, ou encore les ustensiles de cuisine. Le lecteur éprouve la sensation de se sentir plongé dans une autre époque.
Le lecteur remarque également que Raives & Warnauts consacrent régulièrement de cases à la campagne ardennaise. Déjà dans le premier tome, le lecteur avait pu participer à une partie de braconnage dans la campagne. Ici il peut l'admirer dans les belles aquarelles de Guy Raives, lorsqu'Alice Deschamps arrive à la gare, puis lors du trajet en voiture. Les auteurs y consacrent une case de manière inattendue, en bas de la page 9, pour clore la discussion entre Rose et Thomas, pour opposer l'image bucolique calme à la passion et aux non-dits des hommes. Thomas et Joseph effectuent une promenade dans les bois et entre les champs pendant 4 pages (de 14 à 17) ce qui offre à nouveau l'occasion d'admirer le paysage. Le lecteur repasse par le même endroit en pages 24 & 25, alors que les champs sont recouverts de neige. Au printemps, il assiste au dragage d'une rivière peu profonde, sous les frondaisons des feuillages. En fin de volume, il s'assoie aux côtés de Thomas et Firmin pour attendre que le poisson morde à l'hameçon, pendant que ces dames vont faire trempette un peu plus loin dans la rivière. Cette partie de l'Ardenne belge devient un personnage à part entière, dont les caractéristiques et le terrain ont une influence directe sur le comportement des individus et sur le déroulement de l'histoire.
En ayant choisi de faire faire un saut temporel à leur histoire, les auteurs ont introduit un suspense automatique puisque le lecteur se demande ce qui est arrivé aux personnages du premier tome. Il y a donc 2 absents Assunta Lorca et Charles Deschamps et les autres protagonistes supputent sur ce qui leur est arrivé. Le lecteur se demande également s'il retrouvera l'un et l'autre, en espérant bien qu'ils auront survécu. D'une certaine manière, Éric Warnauts introduit des éléments romanesques avec le questionnement sur la nature réelle des activités de Charles Deschamps pendant la guerre : collabo, ou agent double ? Le lecteur se rend compte qu'il s'investit tout naturellement dans ce questionnement et dans les conséquences qu'il a pour les proches de Charles, à commencer par sa femme et son frère. Même s'il peut penser que ce protagoniste se retrouve dans cette position de manière bien pratique, pour fournir de la matière à l'intrigue, il sait également que ce genre de question s'est posée à la fin de la guerre pour de nombreux citoyens en territoire occupé. Au-delà de la coïncidence qui veut que cette question se pose pour Charles, il apparaît que les auteurs continuent de mettre en scène la complexité de la situation historique. Comme dans le premier tome, il n'y a pas de bons et de méchants, il y a des êtres humains se comportant en fonction de leur histoire personnelle et de l'environnement dans lequel ils évoluent.
Par les dialogues et par le langage corporel, les auteurs montrent des individus dont le comportement est adulte et humain, sans certitude absolue, des personnes agissant comme à leur habitude, et déboussolées par des circonstances sortant de l'ordinaire. La guerre les a transformées d'une manière qu'ils ne pouvaient pas soupçonner. Par exemple, le curé Joseph a survécu à la torture. Lorsque ce dernier l'exprime à haute voix à Thomas Deschamps, les dessins montrent une personne étonnée de ce qu'elle a vécu, surprise d'en être ressortie avec une foi réaffirmée. Les prises de conscience peuvent être plus insidieuses, moins explicites. Le lecteur observe le regard de Thomas Deschamps lorsqu'il se rend compte de l'émancipation de Lucie qui est d'une génération plus récente que la sienne. Il voit le désagrément que lui occasionne la révélation qu'elle ne sera jamais son amante, car plus jeune et déjà suivant ses propres convictions, comme Assunta Lorca avant elle. Il n'aura jamais l'aura du major Steve Banks à ses yeux. Il l'observe à nouveau en train d'imposer sa volonté à Thérèse qui a du mal à assumer ses relations avec un soldat américain, celui qui a offert des bas en nylon. Il le voit encore sous l'effet de l'alcool le 25 décembre 1944, attestant d'un mal-être irrésoluble.
De séquence en séquence, le lecteur prend, lui, conscience de la qualité et de la justesse de la direction d'acteurs. Les dessins expriment avec une réelle sensibilité leur état d'esprit, dans les émotions les plus complexes. Le lecteur ne peut pas se retenir de se sentir peiné en voyant Thomas serrer la robe d'Assunta dans ses bras. Mais quelques pages plus loin, il se retrouve à le mépriser, alors que Joseph lui fait observer qu'il choisit toujours la solution de facilité. Guy Raives & Éric Warnauts mettent en scène des êtres humains complexes, attachants aussi bien pour leurs bons côtés que pour leurs failles. Les personnages existent tellement que le lecteur se surprend à se demander quelle a été la vie de Rose, à souhaiter qu'elle aussi puisse occuper le devant de la scène pendant un temps, afin d'apprendre à la connaître.
La reconstitution historique visuelle est étayée par quelques cellules de texte sur les principaux événements touchant la Belgique à partir de septembre 1944, mais aussi par des remarques des protagonistes. Il peut s'agit de jugements de valeur sur des prises de position antérieures, comme le fait que Charles Deschamps se soit rallié au parti rexiste, fait énoncé dans le premier tome. Il peut aussi s'agir de de comportements auxquels il est fait référence, comme la dénonciation de Charles Deschamps par le boucher Palisse, ou l'évocation de la déportation d'un personnage à Auschwitz III Moniwitz, puis à Dachau, ou encore de l'utilisation de missiles V1 par l'armée allemande. Il y a le constat accablant de la jeunesse des soldats américains, rendu encore plus terrible quand ils ont trouvé la mort au combat et que les protagonistes observent leur dépouille. En ajoutant ces petites touches, les auteurs finissent par dresser un tableau des conséquences de la guerre depuis plusieurs points de vue. Ils ne classent pas leurs personnages en bons et méchants, et même les sauveurs américains ont un défaut, celui de draguer tout ce qui bouge. En filigrane, le lecteur voit les effets de la libération sur les personnages. Après le temps de la guerre, vient rapidement le temps de faire le point sur ce qui s'est passé. Les auteurs ne dramatisent pas les situations, ils ne tirent par le récit vers le mélodrame larmoyant. Ils n'édulcorent pas non plus la situation. Les différents événements et les diverses questions posées permettent d'établir que l'organisation de la Résistance n'était pas parfaite et qu'il y a eu des profiteurs comme des opportunistes de la dernière minute. En 56 pages les auteurs évoquent de nombreuses facettes de la guerre et des répercussions sur les habitants de cette région.
Le lecteur ressort enchanté de ce tome grâce au plaisir visuel des dessins, et à la sensibilité de l'intrigue. Il a pu découvrir ce qu'il est advenu des personnages présentés dans le premier tome. Il a pu suivre l'évolution politique du pays, et voir comment le passé continue de peser sur le présent et d'influer sur le futur, avec des personnages complexes et défiant tout manichéisme. Le récit se termine avec une chasse aux papillons, c'est-à-dire comme il avait commencé, mais la dernière image est une évocation d'Enola Gay, ce qui place le futur sous le signe de la bombe.
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dimanche 13 mai 2018
samedi 12 mai 2018
Les Temps nouveaux - tome 1 - Le retour
Nos démocraties ressemblent aux vieillards qui nous gouvernent.
Il s'agit du premier tome d'un diptyque, le second étant Les Temps nouveaux, tome 2 - Entre chien et loup réalisé par les mêmes auteurs. Il est paru en 2011. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Raives, et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Ce diptyque est le premier d'une série consacrée à la vie de 2 frères, se poursuivant dans le diptyque Après-guerre, puis dans le diptyque Les jours heureux. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Le récit se déroule en Ardenne Belge et commence en 1938 dans le village de La Goffe. Thomas Deschamps est en train de déguster un verre de vin dans l'Hôtel des Roches, en compagnie de son ami curé Joseph. Alors qu'il fait nuit, ils sortent à l'extérieur pour se livrer à la chasse aux papillons, en espérant attraper un bombyx buveur. Ils papotent en évoquant les années passées par Thomas au Congo, et Alice la femme de Charles, le frère de Thomas. Le lendemain, Alice Deschamps se présente au restaurant de l'hôtel et salue Rose qui s'occupe du comptoir. Elles évoquent la présence d'Assunta Lorca, une émigrée espagnole qui loge à l'hôtel et qui travaille au sein du syndicat socialiste à Liège.
Après cet échange, Alice Deschamps sort retrouver Thomas Deschamps dans le jardin et elle évoque le passé, sa décision de se marier avec son frère plutôt qu'avec lui malgré leur idylle. La discussion est aigre-douce, et elle interrompue par l'arrivé de Rose. Alice indique à Thomas que ses filles attendent que leur oncle du Congo vienne leur dire bonjour, et que son frère Charles veut lui parler. Dans la journée, Thomas et le curé vont chercher de la viande chez le boucher Palisse. La radio diffuse des informations sur la position du premier ministre Spaak, et son avis sur la fragilité de l'union nationale. Sur le chemin du retour, ils évoquent la montée du parti rexiste, avec Léon Degrelle à sa tête, la position de l'église catholique, les convictions socialistes de Thomas, et le parti pris conservateur de Charles. Assunta revient à l'hôtel pour le week-end.
La couverture de ce tome dégage une impression un peu étrange, un peu vieillotte, comme si les personnages posaient pour regarder le lecteur dans une situation bien artificielle qui permet de les voir tous ensemble. Toutefois, le lecteur retrouve la magie de la mise en couleurs de Guy Raives, avec ces aquarelles qui apportent une vie incroyable, une sensation d'image croquée sur le vif. Dès la première page, cette impression de photographie posée disparaît, et le lecteur (re)trouve les cases si évocatrices du tandem d'artistes. La mise en couleurs constitue une œuvre d'artiste à part entière. Elle ne sert pas simplement à rendre compte des couleurs des objets, des personnes, et des différents éléments visuels. Bien souvent, Guy Raives apporte des éléments d'information visuelle supplémentaire. Il peut s'agir des pavés sur la voie qui passe devant l'hôtel, des reliefs dans le feuillage des arbres, du courant de l'eau dans un ruisseau, la texture du bois du comptoir, des motifs imprimés sur une robe, des ombres portées à l'intérieur d'une pièce, de la forme des mottes de terre, des couleurs dans le ciel, des peintures décoratives dans une brasserie, du teint maladif de la peau, etc. L'aquarelle a pour don d'inclure de petites variations de teinte qui rendent les surfaces plus organiques, moins lisses et froides.
Dès la première page, le lecteur peut se projeter aux côtés des personnages, et avoir l'impression d'évoluer dans les mêmes endroits qu'eux. Il peut voir la façade de l'hôtel, l'auvent abritant la terrasse, les arbres de petite taille fournissant de l'ombre, les 2 poubelles remisées contre la façade latérale, la clôture en fil de fer, les bâtiments à coté, et le panache du chauffage s'échappant par les cheminées. Tout au long de ce tome, il peut contempler les tenues vestimentaires des dames et des messieurs, variées et conformes à la mode vestimentaire de l'époque. Il peut également laisser son regard s'arrêter sur les modèles de voiture, sur les ustensiles de cuisine, sur les affiches publicitaires en arrière-plan, sur le porte-jarretelle d'Assunta, ou encore sur les uniformes des gendarmes venus annoncer l'ordre de mobilisation générale. Plusieurs scènes se déroulent à Liège, et là encore et lecteur peut apprécier la qualité de la reconstitution historique en admirant les façades. Cette reconstitution passe également par les activités dans ce petit village de campagne, que ce soit le bal du village, la procession portant la statue de la Sainte Vierge, ou encore le braconnage dans les champs pour attraper des lapins. Page 21, il peut même voir les paysans glaner les foins et les ramener à la ferme sur une charrette tirée par un cheval.
Les auteurs mettent en scène des personnages dans cette reconstitution, à la fois pour les faire vivre, réagir, évoluer, à la fois pour faire s'incarner les enjeux politiques de l'époque. le lecteur regarde des acteurs se comportant comme des adultes, avec des visages portant tout une palette d'émotions diversifiées, du franc sourire en savourant un bon cru, à la colère explosive en acquérant la certitude d'être cocu. Le lecteur peut voir les personnages se livrer aux occupations du quotidien, très diversifiées puisqu'elles recouvrent plusieurs métiers, comme tenir un comptoir, découper de la viande, ou forger des pièces métalliques. Il y a également de longues promenades calmes, mais aussi des séquences plus violentes, comme un discours en pleine rue qui finit par une agression de la part du parti rexiste. À chaque fois, le lecteur apprécie le sens de la mise en scène des auteurs qui ne se contentent jamais de montrer des têtes en train de parler, car ils choisissent des cadrages qui permettent de voir les postures des personnages, les endroits où ils se trouvent selon des points de vue différents.
Raives & Warnauts mettent en scène des adultes, avec leurs défauts et leurs qualités. Dans un premier temps, la sympathie du lecteur va à Thomas Deschamps pour son comportement bohème, sa liberté, et sa façon d'en profiter, son succès avec les femmes, la franchise de ses échanges avec le curé Joseph. S'il est bien le personnage principal du récit, les auteurs n'en font pas un héros sans faille. Certes il représente l'indignation face à une idéologie totalitaire et excluante, mais son comportement vis-à-vis des autres manquent pour le moins d'égard et de respect. En outre, afin de rentabiliser son hôtel et augmenter le taux d'occupation, il n'hésite pas à y installer des prostituées pendant la semaine. À l'opposé, dans un premier temps, son frère Charles Deschamps apparaît comme le vilain capitaliste, prêt à se rallier au parti politique dont les actions apportent la plus grande assurance que les affaires pourront continuer et fructifier. Mais petit à petit il apparaît surtout comme un individu pragmatique, attaché à sa famille, et pas si rancunier que ça. La fière Assunta assume son engagement politique, rejetant toute forme d'attache, sans ressentir de devoir vis-à-vis de ceux qui la côtoient. Même la belle Alice présente un comportement complexe, et regrette d'avoir choisi la sécurité, la facilité, et de ne pas avoir tenu tête à son père. Petit à petit le récit prend une forme de comédie dramatique, mettant en scène de vrais adultes complexes et incarnés, pas de simples coquilles vides représentant une idéologie.
Non seulement les personnages sont complexes, mais en plus leur vie est effectivement façonnée en grande partie par le contexte social et historique. L'engagement politique d'Assunta provient de sa fuite d'Espagne après l'attaque de Guernica le 26 avril 1937. La vie de Thomas Deschamps subit l'influence de son séjour au Congo Belge, et de la maladie qu'il en rapporté. La vie de Charles Deschamps est soumise aux aléas de la politique. Tout le monde voit sa vie bouleversée par la mobilisation générale. Éric Warnauts intègre la dimension politique de l'époque par le biais de différents vecteurs, comme la radio, les discussions entre personnages, et les activités militantes d'Assunta Lorca. Les auteurs ont ajouté en fin de tome, une chronologie des principaux événements entre le 13 mars 1938 et le 3 septembre 1939. En fonction de sa familiarité avec cette période de l'Histoire, le lecteur peut s'y référer ou non, mais cela vient comme un supplément qui n'a pas de caractère indispensable pour la compréhension du récit. Par contre le lecteur peut éprouver un ressenti différent concernant les événements s'il connait déjà le sort de la Belgique pendant la seconde guerre mondiale.
Cette première partie du diptyque constitue avant tout une comédie dramatique enlevée et très vivante, avec des pages magnifiques permettant au lecteur de se projeter à cette époque, et à cet endroit du monde, dans une reconstitution de haute qualité, sans être pesante ou académique. Il fait connaissance avec des individus étoffés et attachants, quels que soient leurs choix dans la vie, et la manière dont leur environnement modèle leur vie. En fonction de ses connaissances, il découvre un pan de l'Histoire belge, ou il la voit prendre chair sous ses yeux. 5 étoiles pour une reconstitution épatante et émouvante. Certaines phrases prononcées en réaction aux événements de l'époque sont encore d'une terrifiante actualité : Les démocraties ont prouvé leur incapacité à lutter contre cet affairisme sans scrupule qui a conduit à la crise financière dont nous subissions encore aujourd'hui les effets.
Il s'agit du premier tome d'un diptyque, le second étant Les Temps nouveaux, tome 2 - Entre chien et loup réalisé par les mêmes auteurs. Il est paru en 2011. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Raives, et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Ce diptyque est le premier d'une série consacrée à la vie de 2 frères, se poursuivant dans le diptyque Après-guerre, puis dans le diptyque Les jours heureux. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.
Le récit se déroule en Ardenne Belge et commence en 1938 dans le village de La Goffe. Thomas Deschamps est en train de déguster un verre de vin dans l'Hôtel des Roches, en compagnie de son ami curé Joseph. Alors qu'il fait nuit, ils sortent à l'extérieur pour se livrer à la chasse aux papillons, en espérant attraper un bombyx buveur. Ils papotent en évoquant les années passées par Thomas au Congo, et Alice la femme de Charles, le frère de Thomas. Le lendemain, Alice Deschamps se présente au restaurant de l'hôtel et salue Rose qui s'occupe du comptoir. Elles évoquent la présence d'Assunta Lorca, une émigrée espagnole qui loge à l'hôtel et qui travaille au sein du syndicat socialiste à Liège.
Après cet échange, Alice Deschamps sort retrouver Thomas Deschamps dans le jardin et elle évoque le passé, sa décision de se marier avec son frère plutôt qu'avec lui malgré leur idylle. La discussion est aigre-douce, et elle interrompue par l'arrivé de Rose. Alice indique à Thomas que ses filles attendent que leur oncle du Congo vienne leur dire bonjour, et que son frère Charles veut lui parler. Dans la journée, Thomas et le curé vont chercher de la viande chez le boucher Palisse. La radio diffuse des informations sur la position du premier ministre Spaak, et son avis sur la fragilité de l'union nationale. Sur le chemin du retour, ils évoquent la montée du parti rexiste, avec Léon Degrelle à sa tête, la position de l'église catholique, les convictions socialistes de Thomas, et le parti pris conservateur de Charles. Assunta revient à l'hôtel pour le week-end.
La couverture de ce tome dégage une impression un peu étrange, un peu vieillotte, comme si les personnages posaient pour regarder le lecteur dans une situation bien artificielle qui permet de les voir tous ensemble. Toutefois, le lecteur retrouve la magie de la mise en couleurs de Guy Raives, avec ces aquarelles qui apportent une vie incroyable, une sensation d'image croquée sur le vif. Dès la première page, cette impression de photographie posée disparaît, et le lecteur (re)trouve les cases si évocatrices du tandem d'artistes. La mise en couleurs constitue une œuvre d'artiste à part entière. Elle ne sert pas simplement à rendre compte des couleurs des objets, des personnes, et des différents éléments visuels. Bien souvent, Guy Raives apporte des éléments d'information visuelle supplémentaire. Il peut s'agir des pavés sur la voie qui passe devant l'hôtel, des reliefs dans le feuillage des arbres, du courant de l'eau dans un ruisseau, la texture du bois du comptoir, des motifs imprimés sur une robe, des ombres portées à l'intérieur d'une pièce, de la forme des mottes de terre, des couleurs dans le ciel, des peintures décoratives dans une brasserie, du teint maladif de la peau, etc. L'aquarelle a pour don d'inclure de petites variations de teinte qui rendent les surfaces plus organiques, moins lisses et froides.
Dès la première page, le lecteur peut se projeter aux côtés des personnages, et avoir l'impression d'évoluer dans les mêmes endroits qu'eux. Il peut voir la façade de l'hôtel, l'auvent abritant la terrasse, les arbres de petite taille fournissant de l'ombre, les 2 poubelles remisées contre la façade latérale, la clôture en fil de fer, les bâtiments à coté, et le panache du chauffage s'échappant par les cheminées. Tout au long de ce tome, il peut contempler les tenues vestimentaires des dames et des messieurs, variées et conformes à la mode vestimentaire de l'époque. Il peut également laisser son regard s'arrêter sur les modèles de voiture, sur les ustensiles de cuisine, sur les affiches publicitaires en arrière-plan, sur le porte-jarretelle d'Assunta, ou encore sur les uniformes des gendarmes venus annoncer l'ordre de mobilisation générale. Plusieurs scènes se déroulent à Liège, et là encore et lecteur peut apprécier la qualité de la reconstitution historique en admirant les façades. Cette reconstitution passe également par les activités dans ce petit village de campagne, que ce soit le bal du village, la procession portant la statue de la Sainte Vierge, ou encore le braconnage dans les champs pour attraper des lapins. Page 21, il peut même voir les paysans glaner les foins et les ramener à la ferme sur une charrette tirée par un cheval.
Les auteurs mettent en scène des personnages dans cette reconstitution, à la fois pour les faire vivre, réagir, évoluer, à la fois pour faire s'incarner les enjeux politiques de l'époque. le lecteur regarde des acteurs se comportant comme des adultes, avec des visages portant tout une palette d'émotions diversifiées, du franc sourire en savourant un bon cru, à la colère explosive en acquérant la certitude d'être cocu. Le lecteur peut voir les personnages se livrer aux occupations du quotidien, très diversifiées puisqu'elles recouvrent plusieurs métiers, comme tenir un comptoir, découper de la viande, ou forger des pièces métalliques. Il y a également de longues promenades calmes, mais aussi des séquences plus violentes, comme un discours en pleine rue qui finit par une agression de la part du parti rexiste. À chaque fois, le lecteur apprécie le sens de la mise en scène des auteurs qui ne se contentent jamais de montrer des têtes en train de parler, car ils choisissent des cadrages qui permettent de voir les postures des personnages, les endroits où ils se trouvent selon des points de vue différents.
Raives & Warnauts mettent en scène des adultes, avec leurs défauts et leurs qualités. Dans un premier temps, la sympathie du lecteur va à Thomas Deschamps pour son comportement bohème, sa liberté, et sa façon d'en profiter, son succès avec les femmes, la franchise de ses échanges avec le curé Joseph. S'il est bien le personnage principal du récit, les auteurs n'en font pas un héros sans faille. Certes il représente l'indignation face à une idéologie totalitaire et excluante, mais son comportement vis-à-vis des autres manquent pour le moins d'égard et de respect. En outre, afin de rentabiliser son hôtel et augmenter le taux d'occupation, il n'hésite pas à y installer des prostituées pendant la semaine. À l'opposé, dans un premier temps, son frère Charles Deschamps apparaît comme le vilain capitaliste, prêt à se rallier au parti politique dont les actions apportent la plus grande assurance que les affaires pourront continuer et fructifier. Mais petit à petit il apparaît surtout comme un individu pragmatique, attaché à sa famille, et pas si rancunier que ça. La fière Assunta assume son engagement politique, rejetant toute forme d'attache, sans ressentir de devoir vis-à-vis de ceux qui la côtoient. Même la belle Alice présente un comportement complexe, et regrette d'avoir choisi la sécurité, la facilité, et de ne pas avoir tenu tête à son père. Petit à petit le récit prend une forme de comédie dramatique, mettant en scène de vrais adultes complexes et incarnés, pas de simples coquilles vides représentant une idéologie.
Non seulement les personnages sont complexes, mais en plus leur vie est effectivement façonnée en grande partie par le contexte social et historique. L'engagement politique d'Assunta provient de sa fuite d'Espagne après l'attaque de Guernica le 26 avril 1937. La vie de Thomas Deschamps subit l'influence de son séjour au Congo Belge, et de la maladie qu'il en rapporté. La vie de Charles Deschamps est soumise aux aléas de la politique. Tout le monde voit sa vie bouleversée par la mobilisation générale. Éric Warnauts intègre la dimension politique de l'époque par le biais de différents vecteurs, comme la radio, les discussions entre personnages, et les activités militantes d'Assunta Lorca. Les auteurs ont ajouté en fin de tome, une chronologie des principaux événements entre le 13 mars 1938 et le 3 septembre 1939. En fonction de sa familiarité avec cette période de l'Histoire, le lecteur peut s'y référer ou non, mais cela vient comme un supplément qui n'a pas de caractère indispensable pour la compréhension du récit. Par contre le lecteur peut éprouver un ressenti différent concernant les événements s'il connait déjà le sort de la Belgique pendant la seconde guerre mondiale.
Cette première partie du diptyque constitue avant tout une comédie dramatique enlevée et très vivante, avec des pages magnifiques permettant au lecteur de se projeter à cette époque, et à cet endroit du monde, dans une reconstitution de haute qualité, sans être pesante ou académique. Il fait connaissance avec des individus étoffés et attachants, quels que soient leurs choix dans la vie, et la manière dont leur environnement modèle leur vie. En fonction de ses connaissances, il découvre un pan de l'Histoire belge, ou il la voit prendre chair sous ses yeux. 5 étoiles pour une reconstitution épatante et émouvante. Certaines phrases prononcées en réaction aux événements de l'époque sont encore d'une terrifiante actualité : Les démocraties ont prouvé leur incapacité à lutter contre cet affairisme sans scrupule qui a conduit à la crise financière dont nous subissions encore aujourd'hui les effets.
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