Cafardeux
Ce tome fait suite à Le Club de l'hypermonde - TOLA (épisodes 8 & 9) qu'il faut avoir lu avant. Il contient l'épisode 10 et l'épilogue, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2010, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
La tête arrive - À Prague, George Spad et la personne quelle est venue sauver sont attaquées par l'homme élastique (Lebon), puis encerclées par les crânes. Claude (le pilote de leur aéronef) ne peut pas faire grand-chose. À Metropolis, la Brigade Chimérique est à pied d'œuvre pour débiter du crâne, constater les horreurs commises au nom du nazisme et parvenir jusqu'à l'architecte de ce mouvement.
Épilogue : Le Grand Nocturne - Qu'advient-il de Jean Séverac ? Du docteur Mabuse ? Que contient cette énorme caisse que les européens se sont fait un devoir d'envoyer à Londres ? Théo Saint-Clair a-t-il atteint ses objectifs ?
Dans un premier temps, le lecteur découvre avec surprise que les aventures de la Brigade Chimérique s'arrêtent là. En effet, Serge Lehman et Fabrice Colin ont réservé une fin en bonne et due forme qui n'appellent pas de suite. Ils réussissent à tout résoudre, qu'il s'agisse du devenir de la Brigade Chimérique, du sort des personnages principaux (Jean Séverac, George Spad, Théo Saint-Clair, du docteur Mabuse), des métaphores politiques, de l'Holocauste à venir. Ils réservent de nombreuses surprises au lecteur, y compris l'apparition d'autres héros de la culture populaire, des plus récents, comme un plus ancien. Du point de vue de l'intrigue, le lecteur est comblé au-delà de ses espérances.
Gess reste dans une grande forme, ne semblant pas avoir souffert de la cadence de parution. Ces 2 derniers épisodes lui permettent de donner toute sa mesure dans les 2 grandes scènes d'action. L'homme élastique est imposant dans sa stature de géant d'au moins 20 mètres. Comme dans les tomes précédents, il n'est pas représenté comme un superhéros ou un supercriminel de comics, pas de vêtement à base de molécules instables, par de muscles surnuméraires ou hypertrophiés. En pleine scène d'affrontement physique, le lecteur apprécie l'humour discret du dessinateur quand il peut voir George Spad au travers d'un crâne dont l'arrière a été défoncé par une balle, par le biais de ses orbites. La Brigade Chimérique a également l'occasion de se lâcher contre ses ennemis, là encore dans des visuels sachant éviter les clichés visuels des comics. Le lecteur constate avec surprise que visiblement ses 4 membres sont dotés de capacité de vol autonome, ce qui ne semblait une évidence dans les épisodes précédents.
Comme dans les tomes précédents, ces épisodes ne se limitent pas à une succession de scène d'affrontements. Gess continue de détourer les formes avec des traits qui peuvent sembler manquer de précision, parfois un peu pâteux, parfois appliqués grossièrement. Quelques visages donnent l'impression d'avoir été esquissés (pour ne pas dire gribouillés) à la va-vite. Comme dans les tomes précédents, il s'agit d'un parti pris graphique de l'artiste. Il suffit de contempler le dessin pleine page qui ouvre l'épilogue. Il s'agit d'un gros plan sur le visage de Jean Séverac. En le contemplant, il ne fait aucun doute que Gess est capable de dessiner le visage humain dans les détails, avec une expressivité développant une empathie irrésistible. La majeure partie des expressions des visages donnent une indication claire de l'état d'esprit du personnage représenté.
Ces 2 épisodes sont constitués de scènes ambitieuses, assez complexes d'un point de vue de visuel. Gess se sort avec les honneurs de tous les défis, de l'intervention de ce géant dans une grande place (ce qui lui donne l'espace nécessaire pour bouger) à un étrange monologue plein de pathos dans une pièce plongée dans le noir. Lors de l'intervention de la Brigade Chimérique, le docteur Mabuse se lance dans un long monologue occupant plus d'une page. A priori le lecteur se dit qu'il va assister à une scène très artificielle au cours de laquelle le criminel révèle tous ses plans et s'écoute parler en s'auto-congratulant. Il y a bien sûr un peu de ça (et encore les scénaristes savent rendre ce monologue réaliste), mais l'artiste a conçu une mise en page qui insuffle une grande tension dramatique à ce moment. Il n'aligne pas une série de cases uniquement avec la tête du docteur Mabuse en train de parler. Il le montre en train de gesticuler comme un acteur de théâtre (ce qui est justifié par la nature de son soliloque), en alternant ces cases avec la réaction ou un geste de ses auditeurs. Le résultat apparaît totalement naturel.
Parmi les autres défis graphiques, le scénario nécessite de donner une forme conceptuelle à l'un des instruments de la solution finale, tout en préservant la surprise. Gess conçoit une image symbolique qui remplit cette fonction à merveille, incitant le lecteur à s'interroger sur le sens de cet étrange image, décuplant l'impact émotionnel accompagnant la compréhension de ce qui est représenté (une dernière séquence terrifiante). Comme dans les tomes précédents, le lecteur apprécie le travail d'équipe entre Gess et Céline Bessonneau. Pour ce symbole, ils ont choisi une couleur (avec dégradés et effets spéciaux) laissant planer le doute quant à sa nature, établissant un point de repère visuel pour le lecteur qui identifie immédiatement le symbole grâce à cette couleur. De la même manière, ils ont établi dans les précédents tomes, une composition chromatique spécifique pour la Brigade Chimérique, comme une sorte de halo accompagnant leurs manifestations. Dans l'épilogue, le lecteur découvre un usage fort efficace de ce halo pour renforcer de manière visuelle ce qui est montré à l'image.
Pour une dernière fois (dans cette série), le lecteur prend plaisir à voir les façades d'immeuble dessinées par Gess. Avec un angle de vue un peu compliqué, il rend compte de l'architecture, de l'implantation dans une rue, de l'aspect monumental, de l'intégration dans un tissu urbain.
Si le lecteur ne connaît pas la fin de l'histoire, il va au-devant de plusieurs grosses surprises qu'il n'est pas question de révéler. Les coauteurs ne changent pas leur fusil d'épaule, et le récit ne verse pas dans un comics de superhéros à l'américaine, il garde son identité française. Depuis le début, ils ont créé un récit à la structure complexe, mêlant les héros de fiction à la grande Histoire, comme s'ils avaient réellement existé, rencontrant des personnages réels, des hommes politiques ou des artistes de l'époque. Ils ont positionné leurs personnages entre 2 niveaux de réalité, à la fois comme existant dans une reconstitution historique, à la fois comme métaphore d'un mouvement politique (le communisme pour Nous Autres, ou le nazisme pour le docteur Mabuse). En entamant ce dernier tome, le lecteur se rend compte que ce dispositif narratif laisse la latitude aux auteurs de choisir entre respecter le cours de l'Histoire, ou au contraire diverger vers une réalité alternative, conservant le potentiel de surprise intact.
Le cœur de ce tome et le nœud du récit réside dans le monologue du docteur Mabuse (sur une page et demi), face à la Brigade Chimérique. À travers lui, les auteurs se livrent à une déconstruction du superhéros, dans un discours personnel. Ils ont patiemment établi le parallèle entre ces surhommes et plusieurs courants politiques de l'époque, ce qui leur permet de conclure leur exposé sur ce thème, avec une conséquence directe sur les personnages. Ils filent leur métaphore jusqu'à son terme, jusqu'à la conclusion. Tout aussi élégamment, ils achèvent leur récit en reprenant l'image des cafards présents à la première page du premier tome.
Dans les textes en fin de l'édition intégrale, Serge Lehman évoque son intention première : mettre en scène la disparition des surhommes européens en en donnant une explication. Il a atteint son objectif avec panache, par le biais d'une déconstruction dont les fondations prennent leurs assises dans l'Histoire (c'est ce qui rend son approche personnelle, par comparaison avec les multiples déconstructions opérées dans les comics depuis les années 1980). Ce n'est pas un exercice générique, mais une analyse portant sur les surhommes européens de l'entre-deux guerres. Ayant découvert la raison de la disparition de surhommes du continent européen, le lecteur transpose cette explication aux États-Unis (et même à l'Angleterre puisque John l'étrange, l'homme cosmique est toujours présent). Il se demande bien comment elle peut s'y appliquer, quelle lecture politique il doit en donner.
En refermant ce dernier tome, il apparaît que les créateurs ont tenu leur pari. Gess a réussi à dessiner les 12 épisodes sans perdre en qualité, au contraire en s'améliorant de tome en tome. La mise en couleurs de Céline Bessonneau a également gagné en sophistication et en complémentarité avec les dessins. Serge Lehman et Fabrice Colin ont présenté toute une génération de héros jusqu'alors majoritairement oubliés, tout en conservant leur identité européenne en se tenant à l'écart des conventions des comics de superhéros américain, en conservant leur lien avec le contexte historique dans lequel ils sont apparus. Ils ont donné à leur récit la forme d'un roman noir, référençant l'Histoire avec sensibilité. À ce titre la dernière séquence rend hommage aux déportés de la seconde guerre mondiale avec une imagerie risquée mais portant l'émotion avec respect, sans voyeurisme.
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jeudi 22 février 2018
mercredi 21 février 2018
Brigade chimerique (la) - livre 5
Ce n'est pas très sérieux, cette littérature de l'imaginaire.
Ce tome fait suite à Politique internationale + HAV-Russe (épisodes 6 & 7) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 8 & 9, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2010, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Le Club de l'hypermonde - Le 20 juillet 19398, à l'institut du radium à Paris, Irène Joliot-Curie, George Spad, et Jean Séverac s'interrogent sur les révélations de Gregor Samsa, et en particulier sur la signification de HAV-russe. Au cours de la discussion, Michel Joubert évoque ses trouvailles sur les personnages impliqués, tirées des feuilletons qu'il lit et collectionne. Jean Séverac reprend son travail à l'hôpital. Quelques jours après, George Spad l'invite à le rejoindre à une réunion du club de l'hypermonde.
TOLA - Le 9 août 1939, les hommes du Comité d'Information et de Défense (CID) investissent l'institut du radium. Pendant ce temps-là, Jean Séverac effectue un voyage en avion de la plus haute importance, en compagnie de Claude qui a financé le vol. Avant une mission qu'elle sait périlleuse, la femme appelé George Spad écrit une lettre à Jean Séverac, dans laquelle elle évoque ses origines.
C'est déjà l'avant dernier tome et le lecteur s'interroge sur la finalité du récit. Il voit s'entremêler de manière plus serrée les fils de l'intrigue relatifs aux personnages principaux (Jean Séverac, Irène Joliot-Curie, George Spad, et Théo Saint-Clair), avec ceux de la grande Histoire. Les coauteurs se servent de certains personnages comme d'une métaphore politique, en particulier pour évoquer la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Ils se servent d'un en particulier pour évoquer l'extermination des juifs. Certains des personnages principaux prennent conscience du jeu des alliances fluctuantes entre nations, bafouant toute valeur morale, ou tout code de l'honneur.
Les auteurs font apparaître l'ambivalence de la perception du mouvement communiste, à la fois gouvernance par le peuple, mais aussi dictature coupable d'épuration. Sont également évoqués le ghetto de Varsovie, ainsi que la guerre civile en Espagne, et la rancune subsistant entre la France et l'Allemagne. Ce dernier point est incarné par le mystère se cachant derrière les dernières paroles de Gregor Samsa (HAV-russe). Le lecteur éprouve des difficultés à gober ce lien qui unit 2 personnages issus de la littérature d'une manière bien artificielle, malgré les justifications de Serge Lehman dans les notes de l'édition intégrale.
Gess apporte sa pierre à l'édifice pour cette dimension historique. Le lecteur retrouve avec plaisir ses représentations légèrement râpeuses des façades parisiennes, ainsi que celles des intérieurs (la pièce de travail d'Irène Joliot-Curie, ou le salon du Club de l'hypermonde). L'artiste utilise des traits légèrement tremblés, pas exactement jointifs pour détourer les reliefs des façades, et le résultat représente avec justesse le milieu urbain, en donnant une impression très détaillée, intelligente (c’est-à-dire une représentation de la réalité cohérente avec les techniques d'urbanisme) et juste. Le lecteur apprécie encore plus ces cases dans la mesure où Gess a trouvé des solutions graphiques pour éviter l'impression d'un sol lisse, plan, uniforme et propre, sans substance.
Le dessinateur utilise différente technique pour pouvoir donner une patine historique aux séquences. Lors de la projection des actualités dans un cinéma, c'est Céline Bessonneau qui applique une couche bleutée pour évoquer le noir et blanc (et gris) tressautant des images d'archives. Dans l'épisode 9, elle et Gess travaillent de concert pour une approche conceptuelle de la mise en couleurs, afin de rendre compte des émotions du personnage qui évoque sa jeunesse en Espagne, lors de la montée de l'extrême droite. D'une manière générale, la mise en scène et le découpage des pages apparaissent plus élaborés que dans les tomes précédents. Il y a évidemment la scène d'ouverture de l'épisode 9 où le scénario juxtapose 2 fils narratifs (la fouille de l'institut Curie et le souvenir d'une conversation entre Théo Saint-Clair et Irène Joliot-Curie), avec un très beau contraste visuel (noir et vert pour un fil, ocre et sépia pour l'autre). Gess gère avec une grande habileté l'espace confiné dans le salon du Club de l'hypermonde, en utilisant la profondeur de champ pour rester lisible, sans que les nombreux personnages ne se marchent sur les pieds.
Évidemment une certaine familiarité a fini par s'installer entre le lecteur et l'apparence des personnages, créant un plaisir par anticipation de retrouver cette familiarité : la silhouette menue de George Spad, le visage bourru de Jean Séverac, l'entrain dénué de malice de Michel Joubert, ou encore le visage désabusé et las de Théo Saint-Clair. Cette impression rassurante de retrouver des personnes connues n'empêche pas que Gess soit capable de surprendre le lecteur. Il en va ainsi de l'intensité du regard de Jean Séverac comprenant la manipulation criminelle à laquelle se livre le gouvernement français, quand il regarde les actualités au cinéma. En voyant les expressions franches et taquines de Palmyre au Club de l'hypermonde, le lecteur se surprend à rêver d'une série, ou au moins d'un tome lui donnant le premier rôle, réalisé par les mêmes auteurs (une héroïne métafictionnelle, tératophile et lesbienne, dixit Lheman). George Spad est magnifique de bout en bout, dans toutes situations, très attirante dans toute sa complexité de femme d'apparence fragile, d'individu tourmenté par des voix, d'être humain décidé et courageux.
Ces 2 épisodes sont à nouveau l'occasion pour Gess de dessiner des scènes d'action, avec des êtres humains normaux, ou des personnages dotés de capacités extraordinaires. Cet artiste réussit à concilier le concept loufoque de Palmyre se faisant obéir d'une créature du dehors avec moult tentacules et de la présence de la Brigade Chimérique, tout ça dans un salon cossu avec des grandes bibliothèques. Lorsque le moment vient pour Jean Séverac de sauteur d'un aéronef, sans parachute, sur une ville, il réalise un dessin pleine page alliant le corps massif du personnage, à un arrière-plan rendu indistinct par la pluie et les nuages, pour effet plein de puissance aussi singulier que saisissant. Il apparaît que Gess gagne en aisance d'épisode en épisode, concevant chaque séquence comme une prise de vue spécifique, adaptant son découpage pour le meilleur effet, d'un dessin pleine page à 16 cases pour une même page.
La représentation du salon du Club de l'hypermonde évoque avec conviction une époque révolue, celle des clubs masculins où les hommes venaient se détendre en fumant le cigare, en savourant un bon alcool de choix, ou en entretenant des conversations feutrées avec leur semblable. La représentation de cette pièce et des personnages présents transcrit à merveille le confort et la détente. C'est également l'occasion pour les auteurs de recommencer à rendre hommage aux feuilletonistes et autres auteurs de l'époque, avec le retour de Jacques Spitz et René Daumal, et l'apparition d'autres plus ou moins connus (dont l'auteur des aventures d'Harry Dickson). La plupart bénéficie d'une présentation et d'une contextualisation dans les notes de la version intégrale, à l'exception d'un dénommé Claude qui a mis à disposition un avion pour Jean Séverac. Du fait du contexte et de 2 phrases sibyllines, le lecteur suppute qu'il s'agit vraisemblablement de Claude Lévi-Strauss.
Avec ces 2 épisodes, les coauteurs s'offrent également une demi-page d'ironie tournant en dérision la tendance obsessionnelle du fan de lecture de divertissement. Michel Joubert (le jeune garçon passeur de messages secrets) se lance dans un exposé enflammé sur la continuité des apparitions du docteur Mabuse, bourré de détails dérisoires. Le lecteur est un peu déstabilisé par le fait que les adultes présents éprouvent un moment de surprise, se transformant en gène et ignorent ces informations à la consistance farfelue. Dans un premier temps, il y voit comme une moquerie adressée à lui-même qui s'investit dans cet ouvrage célébrant les œuvres d'auteurs oubliés et de personnages tellement échevelés qu'ils jettent le discrédit sur toute valeur littéraire de leurs aventures. Mais cette moquerie s'applique également aux auteurs de la Brigade Chimérique, générant une forme de dérision, en décalage avec l'investissement des auteurs dans leur œuvre.
Par contraste, certaines scènes apparaissent plus sérieuses, et plus littéraires. Il en va ainsi de l'opposition entre Théo Saint-Clair vieux, cynique, uniquement préoccupé de sa personne, et Irène Joliot-Curie, jeune et idéaliste. Les auteurs parachèvent leur métaphore des individus dotés de pouvoirs extraordinaires représentant une aristocratie vouée à la disparition, face au peuple (Nous Autres). Ils exposent de manière astucieuse leur conviction que les auteurs se doivent d'être des citoyens actifs, qu'ils ne peuvent pas se contenter de rêver à des utopies (le Club de l'hypermonde) et qu'ils doivent avoir une action concrète dans la société (le sauvetage dans lequel se lance George Spad).
Avec cet avant dernier tome, le lecteur se fait une meilleure idée du thème général de la série : la montée des tensions politiques avant le conflit de la seconde guerre mondiale, ainsi que l'évocation d'auteurs de l'imaginaire laissés de côté par les autorités littéraires. Il observe avec plaisir la prise d'assurance du dessinateur de plus en plus inventif dans sa mise en scène et sa manière de rendre visuelle les concepts du récit. Il apprécie la manière dont les auteurs ont patiemment construit et développé leurs thématiques pour s'insérer dans la réalité historique et filer la métaphore des individus dotés de pouvoirs.
Ce tome fait suite à Politique internationale + HAV-Russe (épisodes 6 & 7) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 8 & 9, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2010, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Le Club de l'hypermonde - Le 20 juillet 19398, à l'institut du radium à Paris, Irène Joliot-Curie, George Spad, et Jean Séverac s'interrogent sur les révélations de Gregor Samsa, et en particulier sur la signification de HAV-russe. Au cours de la discussion, Michel Joubert évoque ses trouvailles sur les personnages impliqués, tirées des feuilletons qu'il lit et collectionne. Jean Séverac reprend son travail à l'hôpital. Quelques jours après, George Spad l'invite à le rejoindre à une réunion du club de l'hypermonde.
TOLA - Le 9 août 1939, les hommes du Comité d'Information et de Défense (CID) investissent l'institut du radium. Pendant ce temps-là, Jean Séverac effectue un voyage en avion de la plus haute importance, en compagnie de Claude qui a financé le vol. Avant une mission qu'elle sait périlleuse, la femme appelé George Spad écrit une lettre à Jean Séverac, dans laquelle elle évoque ses origines.
C'est déjà l'avant dernier tome et le lecteur s'interroge sur la finalité du récit. Il voit s'entremêler de manière plus serrée les fils de l'intrigue relatifs aux personnages principaux (Jean Séverac, Irène Joliot-Curie, George Spad, et Théo Saint-Clair), avec ceux de la grande Histoire. Les coauteurs se servent de certains personnages comme d'une métaphore politique, en particulier pour évoquer la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Ils se servent d'un en particulier pour évoquer l'extermination des juifs. Certains des personnages principaux prennent conscience du jeu des alliances fluctuantes entre nations, bafouant toute valeur morale, ou tout code de l'honneur.
Les auteurs font apparaître l'ambivalence de la perception du mouvement communiste, à la fois gouvernance par le peuple, mais aussi dictature coupable d'épuration. Sont également évoqués le ghetto de Varsovie, ainsi que la guerre civile en Espagne, et la rancune subsistant entre la France et l'Allemagne. Ce dernier point est incarné par le mystère se cachant derrière les dernières paroles de Gregor Samsa (HAV-russe). Le lecteur éprouve des difficultés à gober ce lien qui unit 2 personnages issus de la littérature d'une manière bien artificielle, malgré les justifications de Serge Lehman dans les notes de l'édition intégrale.
Gess apporte sa pierre à l'édifice pour cette dimension historique. Le lecteur retrouve avec plaisir ses représentations légèrement râpeuses des façades parisiennes, ainsi que celles des intérieurs (la pièce de travail d'Irène Joliot-Curie, ou le salon du Club de l'hypermonde). L'artiste utilise des traits légèrement tremblés, pas exactement jointifs pour détourer les reliefs des façades, et le résultat représente avec justesse le milieu urbain, en donnant une impression très détaillée, intelligente (c’est-à-dire une représentation de la réalité cohérente avec les techniques d'urbanisme) et juste. Le lecteur apprécie encore plus ces cases dans la mesure où Gess a trouvé des solutions graphiques pour éviter l'impression d'un sol lisse, plan, uniforme et propre, sans substance.
Le dessinateur utilise différente technique pour pouvoir donner une patine historique aux séquences. Lors de la projection des actualités dans un cinéma, c'est Céline Bessonneau qui applique une couche bleutée pour évoquer le noir et blanc (et gris) tressautant des images d'archives. Dans l'épisode 9, elle et Gess travaillent de concert pour une approche conceptuelle de la mise en couleurs, afin de rendre compte des émotions du personnage qui évoque sa jeunesse en Espagne, lors de la montée de l'extrême droite. D'une manière générale, la mise en scène et le découpage des pages apparaissent plus élaborés que dans les tomes précédents. Il y a évidemment la scène d'ouverture de l'épisode 9 où le scénario juxtapose 2 fils narratifs (la fouille de l'institut Curie et le souvenir d'une conversation entre Théo Saint-Clair et Irène Joliot-Curie), avec un très beau contraste visuel (noir et vert pour un fil, ocre et sépia pour l'autre). Gess gère avec une grande habileté l'espace confiné dans le salon du Club de l'hypermonde, en utilisant la profondeur de champ pour rester lisible, sans que les nombreux personnages ne se marchent sur les pieds.
Évidemment une certaine familiarité a fini par s'installer entre le lecteur et l'apparence des personnages, créant un plaisir par anticipation de retrouver cette familiarité : la silhouette menue de George Spad, le visage bourru de Jean Séverac, l'entrain dénué de malice de Michel Joubert, ou encore le visage désabusé et las de Théo Saint-Clair. Cette impression rassurante de retrouver des personnes connues n'empêche pas que Gess soit capable de surprendre le lecteur. Il en va ainsi de l'intensité du regard de Jean Séverac comprenant la manipulation criminelle à laquelle se livre le gouvernement français, quand il regarde les actualités au cinéma. En voyant les expressions franches et taquines de Palmyre au Club de l'hypermonde, le lecteur se surprend à rêver d'une série, ou au moins d'un tome lui donnant le premier rôle, réalisé par les mêmes auteurs (une héroïne métafictionnelle, tératophile et lesbienne, dixit Lheman). George Spad est magnifique de bout en bout, dans toutes situations, très attirante dans toute sa complexité de femme d'apparence fragile, d'individu tourmenté par des voix, d'être humain décidé et courageux.
Ces 2 épisodes sont à nouveau l'occasion pour Gess de dessiner des scènes d'action, avec des êtres humains normaux, ou des personnages dotés de capacités extraordinaires. Cet artiste réussit à concilier le concept loufoque de Palmyre se faisant obéir d'une créature du dehors avec moult tentacules et de la présence de la Brigade Chimérique, tout ça dans un salon cossu avec des grandes bibliothèques. Lorsque le moment vient pour Jean Séverac de sauteur d'un aéronef, sans parachute, sur une ville, il réalise un dessin pleine page alliant le corps massif du personnage, à un arrière-plan rendu indistinct par la pluie et les nuages, pour effet plein de puissance aussi singulier que saisissant. Il apparaît que Gess gagne en aisance d'épisode en épisode, concevant chaque séquence comme une prise de vue spécifique, adaptant son découpage pour le meilleur effet, d'un dessin pleine page à 16 cases pour une même page.
La représentation du salon du Club de l'hypermonde évoque avec conviction une époque révolue, celle des clubs masculins où les hommes venaient se détendre en fumant le cigare, en savourant un bon alcool de choix, ou en entretenant des conversations feutrées avec leur semblable. La représentation de cette pièce et des personnages présents transcrit à merveille le confort et la détente. C'est également l'occasion pour les auteurs de recommencer à rendre hommage aux feuilletonistes et autres auteurs de l'époque, avec le retour de Jacques Spitz et René Daumal, et l'apparition d'autres plus ou moins connus (dont l'auteur des aventures d'Harry Dickson). La plupart bénéficie d'une présentation et d'une contextualisation dans les notes de la version intégrale, à l'exception d'un dénommé Claude qui a mis à disposition un avion pour Jean Séverac. Du fait du contexte et de 2 phrases sibyllines, le lecteur suppute qu'il s'agit vraisemblablement de Claude Lévi-Strauss.
Avec ces 2 épisodes, les coauteurs s'offrent également une demi-page d'ironie tournant en dérision la tendance obsessionnelle du fan de lecture de divertissement. Michel Joubert (le jeune garçon passeur de messages secrets) se lance dans un exposé enflammé sur la continuité des apparitions du docteur Mabuse, bourré de détails dérisoires. Le lecteur est un peu déstabilisé par le fait que les adultes présents éprouvent un moment de surprise, se transformant en gène et ignorent ces informations à la consistance farfelue. Dans un premier temps, il y voit comme une moquerie adressée à lui-même qui s'investit dans cet ouvrage célébrant les œuvres d'auteurs oubliés et de personnages tellement échevelés qu'ils jettent le discrédit sur toute valeur littéraire de leurs aventures. Mais cette moquerie s'applique également aux auteurs de la Brigade Chimérique, générant une forme de dérision, en décalage avec l'investissement des auteurs dans leur œuvre.
Par contraste, certaines scènes apparaissent plus sérieuses, et plus littéraires. Il en va ainsi de l'opposition entre Théo Saint-Clair vieux, cynique, uniquement préoccupé de sa personne, et Irène Joliot-Curie, jeune et idéaliste. Les auteurs parachèvent leur métaphore des individus dotés de pouvoirs extraordinaires représentant une aristocratie vouée à la disparition, face au peuple (Nous Autres). Ils exposent de manière astucieuse leur conviction que les auteurs se doivent d'être des citoyens actifs, qu'ils ne peuvent pas se contenter de rêver à des utopies (le Club de l'hypermonde) et qu'ils doivent avoir une action concrète dans la société (le sauvetage dans lequel se lance George Spad).
Avec cet avant dernier tome, le lecteur se fait une meilleure idée du thème général de la série : la montée des tensions politiques avant le conflit de la seconde guerre mondiale, ainsi que l'évocation d'auteurs de l'imaginaire laissés de côté par les autorités littéraires. Il observe avec plaisir la prise d'assurance du dessinateur de plus en plus inventif dans sa mise en scène et sa manière de rendre visuelle les concepts du récit. Il apprécie la manière dont les auteurs ont patiemment construit et développé leurs thématiques pour s'insérer dans la réalité historique et filer la métaphore des individus dotés de pouvoirs.
mardi 20 février 2018
La Brigade chimérique, livre 4
Alto-talo-tola-olta
Ce tome fait suite à L'homme cassé - Bon anniversaire docteur Séverac (épisodes 4 & 5) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 6 & 7, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2010, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Politique internationale - Jean Séverac est de retour dans le laboratoire d'Irène Joliot-Curie avec une morphologie et une psyché qui ont un peu évolué. Irène Joliot-Curie lui explique ce qu'elle a fait avec sa chevalière et la chambre ardente. Félifax rencontre le président du conseil Édouard Daladier qui l'envoie en mission à l'étranger. Le Nyctalope et l'Accélérateur sont arrivés à Moscou pour essayer de négocier avec Nous Autres.
HAV-Russe - À Metropolis, Werewolf et l'Ange Bleu s'apprêtent à assister à une démonstration de superscience organisée par le docteur Mabuse, au bénéfice d'un plénipotentiaire d'une nation souveraine. George Spad et Jean Séverac ont décidé d'accéder à la requête d'Irène Joliot-Curie et de se rendre au quartier général du Nyctalope pour essayer de trouver son captif.
Ayant installé le personnage de Jean Séverac dans le tome précédent, les coauteurs peuvent revenir à la toile de fond de leur récit, c’est-à-dire les prémices de la seconde guerre mondiale. Ils emmènent leurs personnages en Russie et à Metropolis. Ils établissent de manière manifeste que le docteur Mabuse incarne bel et bien le nazisme. Il y a là un choix de structure du récit qui déconcerte de prime abord. Le prologue avait établi l'existence de la présence d'individus dotés de superpouvoirs dans différentes nations. Conformément aux conventions du genre superhéros, certains s'emploient à faire le bien, à lutter contre des criminels. D'autres utilisent leur force supérieure pour imposer leur volonté, que ce soit en s'emparant de richesses par le biais de vol et crimes, soit en s'érigeant dictateur de leur communauté. Les coscénaristes avaient laissé planer l'imprécision quant aux conséquences réelles de l'existence de tels individus dotés de pouvoirs, à l'échelle de l'échiquier politique mondial.
Ici le docteur Mabuse devient l'incarnation et peut-être la source du mouvement nazi. L'explication de son pouvoir intervient dans le deuxième épisode qui l'établit comme une métaphore. Serge Lehman et Fabrice Colin boucle leur usage de la métaphore. Le docteur Mabuse est utilisé comme métaphore d'une idéologie totalitaire, et cette même idéologie impacte la population, devenant concrète par ses effets. Ils utilisent le même dispositif de manière plus directe, avec la manifestation de superpouvoirs dans le peuple russe, la manifestation des pouvoirs physiques de Nous Autres.
Après un tome consacré aux origines secrètes d'un personnage, le lecteur apprécie que les auteurs reviennent à leur intrigue globale. Cela ne veut pas dire qu'ils sacrifient les autres composantes de leur récit pour autant. Ils continuent d'introduire des références historiques, qu'elles soient politiques ou culturelles. Ainsi le lecteur voit passer Joseph Staline. Sergei Eisenstein est mentionné par le biais d'une œuvre fictive (Spartaker). Le personnage de l'Ange Bleu provient du film de Josef von Sternberg. Leur intégration est plus naturelle, et leur nombre est plus réduit que dans le premier tome, ce qui laisse de la place pour que les personnages puissent exister. Le lecteur retrouve avec plaisir Jean Séverac, il en suit son évolution, sa transformation, avec un grand plaisir (tout en se demandant quelle tendance politique il peut représenter).
George Spad reste un personnage secondaire et mystérieux, avec juste ce qu'il faut de personnalité pour dépasser le stade de faire-valoir, ou de dispositif narratif. Par comparaison, Felifax (l'homme tigre) ou l'Accélérateur (Andrew Gibberne) ne sont présents que pour donner la réplique, ou accomplir une action, sans réelle personnalité. Il en va tout autrement de Théo Saint-Clair, dont le lecteur découvre la nature des motivations, avec incrédulité (on est bien loin de la version ultérieure dans la série du Nyctalope, à commencer par Ami du mystère des mêmes auteurs). Les notes en fin de la version intégrale permettent de comprendre que Serge Lehman a souhaité rester fidèle au destin de papier de ce personnage.
Globalement, les auteurs réussissent à gérer l'ampleur de leur œuvre. Arrivé à la moitié de l'histoire, le lecteur se fait une meilleure idée de leur ambition et des difficultés d'une telle entreprise. En 12 épisodes d'une vingtaine de pages, ils souhaitent rendre hommage à tout un pan disparu de la culture populaire, ils veulent donner corps à des personnages, pour la plupart nouveaux pour le lecteur. Ils évoquent les forces géopolitiques en présence avant la seconde guerre mondiale, en incorporant une ou deux idées de leur dogme. Ils développent également le concept de superhéros européens.
C'est une entreprise d'équilibriste que d'essayer de légitimer le concept de superhéros à la française, ou même européen. Serge Lehman et Fabrice Colin prouvent avec de nombreux exemples que les États-Unis n'ont pas le monopole de la création de personnages dotés de pouvoirs extraordinaires. Ce n'est pas une grande surprise pour le lecteur quand il repense par exemple à Hercule, ou à de nombreux héros dotés d'une force supérieure à la moyenne, ou de capacités proches du surnaturel (les multiples talents de Sherlock Holmes). L'apparition incongrue de John l'étrange, l'homme cosmique (et de son chien Sirus, en fin d'épisode 4) avait permis de visualiser les différences entre ce superhéros oublié, et les surhommes de la Brigade Chimérique.
Effectivement, Gess continue de réaliser des images qui évitent les codes des comics de superhéros américain. L'apparence des membres de la Brigade Chimérique est éloignée de l'esthétisme des superhéros bon teint. Pour commencer, il y a ces traits de contours semblant un peu imprécis et un peu tremblé, différents de l'encrage clair et un peu arrondi de l'ordinaire des superhéros. Ensuite il y a cette façon d'éviter d'en faire des personnages romanesques. Ils restent étrangers à l'humanité (pour la Brigade ou Felifax), ou alors au contraire ils sont très ordinaires comme l'Accélérateur, ou encore plus le petit monsieur un peu empâté qu'est Théo Saint-Clair. L'artiste se tient également à l'écart des morphologies exagérées que ce soient les muscles surnuméraires pour les hommes, ou les rondeurs défiant les lois de la gravité pour les femmes.
Même quand le scénario embrasse les manifestations de superpouvoirs, les images les présentent différemment de leur homologue outre atlantique. Cela commence dès la première séquence, avec la bague de Jean Séverac. Le lecteur amateur de superhéros ne peut pas y voir celle de Green Lantern, du fait d'un dessin qui n'idéalise par l'objet. Le Soldat Inconnu n'évoque pas Angel (Warren Worthington) parce que les dessins le montrent de manière prosaïque, sans volonté d'en faire un ange romantique (choix déjà présent avec la plume tenue par Irène Joliot-Curie dans le tome précédent). Le docteur Sérum évoque plus un pantin désarticulé que l'un des nombreux supercriminels construits sur la base d'un squelette. En outre les auteurs veillent à limiter les manifestations de ces superpouvoirs.
Ayant accepté les idiosyncrasies des dessins de Gess (soit comme une fatalité, soit pour leurs qualités dans le contexte de ce récit), le lecteur en retrouve les bons côtés et relèvent les visuels inattendus. Le trait un peu dur et sans fioriture de Gess dresse un portrait sévère et sérieux de Jean Séverac, tout en jouant sur le langage corporel pour montrer qu'il ne maîtrise par sa situation et qu'il éprouve des difficultés à s'habituer à l'évolution de sa physiologie. L'artiste continue de réaliser des reconstitutions historiques substantielles. En particulier l'appartement parisien de George Spad exhale l'authenticité, et la mise en scène est parfaite pour rendre l'étrangeté de ces milliers de feuilles griffonnées. Felifax est magnifique, bondissant dans une forêt. Le détenu de la cellule jouxtant celle de Gregor Samsa dégage une aura malsain palpable. La mort d'un personnage au milieu d'un parterre de coquelicots est d'une grande force visuelle (même si le lecteur s'interroge sur le sens à donner au symbole de ces fleurs qui sont souvent associées au souvenir des soldats anglais morts au front). Gess sait retranscrire toute l'horreur de l'épuration expérimentée le docteur Mabuse, dans toute son horreur, sans recourir à un voyeurisme simpliste.
Malgré l'ampleur de leur trame narrative, les auteurs ont réussi à faire décoller leur récit, à installer leurs personnages principaux, à leur donner des motivations propres et à brosser une toile de fond complexe. Gess progresse d'épisode en épisode (il ne lui reste plus qu'à réussir à trouver une solution graphique pour donner de la consistance aux différents sols), donnant une forte identité graphique aux surhommes européens, distinctes de celle de leurs confrères américains. En toute discrétion, Céline Bessonneau renforce la lisibilité des dessins, sans pour autant que les couleurs passent au premier plan (sauf dans la séquence dans un parc de Montmartre, avec des couleurs plus vives annonçant l'été).
Ce tome fait suite à L'homme cassé - Bon anniversaire docteur Séverac (épisodes 4 & 5) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 6 & 7, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2010, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Politique internationale - Jean Séverac est de retour dans le laboratoire d'Irène Joliot-Curie avec une morphologie et une psyché qui ont un peu évolué. Irène Joliot-Curie lui explique ce qu'elle a fait avec sa chevalière et la chambre ardente. Félifax rencontre le président du conseil Édouard Daladier qui l'envoie en mission à l'étranger. Le Nyctalope et l'Accélérateur sont arrivés à Moscou pour essayer de négocier avec Nous Autres.
HAV-Russe - À Metropolis, Werewolf et l'Ange Bleu s'apprêtent à assister à une démonstration de superscience organisée par le docteur Mabuse, au bénéfice d'un plénipotentiaire d'une nation souveraine. George Spad et Jean Séverac ont décidé d'accéder à la requête d'Irène Joliot-Curie et de se rendre au quartier général du Nyctalope pour essayer de trouver son captif.
Ayant installé le personnage de Jean Séverac dans le tome précédent, les coauteurs peuvent revenir à la toile de fond de leur récit, c’est-à-dire les prémices de la seconde guerre mondiale. Ils emmènent leurs personnages en Russie et à Metropolis. Ils établissent de manière manifeste que le docteur Mabuse incarne bel et bien le nazisme. Il y a là un choix de structure du récit qui déconcerte de prime abord. Le prologue avait établi l'existence de la présence d'individus dotés de superpouvoirs dans différentes nations. Conformément aux conventions du genre superhéros, certains s'emploient à faire le bien, à lutter contre des criminels. D'autres utilisent leur force supérieure pour imposer leur volonté, que ce soit en s'emparant de richesses par le biais de vol et crimes, soit en s'érigeant dictateur de leur communauté. Les coscénaristes avaient laissé planer l'imprécision quant aux conséquences réelles de l'existence de tels individus dotés de pouvoirs, à l'échelle de l'échiquier politique mondial.
Ici le docteur Mabuse devient l'incarnation et peut-être la source du mouvement nazi. L'explication de son pouvoir intervient dans le deuxième épisode qui l'établit comme une métaphore. Serge Lehman et Fabrice Colin boucle leur usage de la métaphore. Le docteur Mabuse est utilisé comme métaphore d'une idéologie totalitaire, et cette même idéologie impacte la population, devenant concrète par ses effets. Ils utilisent le même dispositif de manière plus directe, avec la manifestation de superpouvoirs dans le peuple russe, la manifestation des pouvoirs physiques de Nous Autres.
Après un tome consacré aux origines secrètes d'un personnage, le lecteur apprécie que les auteurs reviennent à leur intrigue globale. Cela ne veut pas dire qu'ils sacrifient les autres composantes de leur récit pour autant. Ils continuent d'introduire des références historiques, qu'elles soient politiques ou culturelles. Ainsi le lecteur voit passer Joseph Staline. Sergei Eisenstein est mentionné par le biais d'une œuvre fictive (Spartaker). Le personnage de l'Ange Bleu provient du film de Josef von Sternberg. Leur intégration est plus naturelle, et leur nombre est plus réduit que dans le premier tome, ce qui laisse de la place pour que les personnages puissent exister. Le lecteur retrouve avec plaisir Jean Séverac, il en suit son évolution, sa transformation, avec un grand plaisir (tout en se demandant quelle tendance politique il peut représenter).
George Spad reste un personnage secondaire et mystérieux, avec juste ce qu'il faut de personnalité pour dépasser le stade de faire-valoir, ou de dispositif narratif. Par comparaison, Felifax (l'homme tigre) ou l'Accélérateur (Andrew Gibberne) ne sont présents que pour donner la réplique, ou accomplir une action, sans réelle personnalité. Il en va tout autrement de Théo Saint-Clair, dont le lecteur découvre la nature des motivations, avec incrédulité (on est bien loin de la version ultérieure dans la série du Nyctalope, à commencer par Ami du mystère des mêmes auteurs). Les notes en fin de la version intégrale permettent de comprendre que Serge Lehman a souhaité rester fidèle au destin de papier de ce personnage.
Globalement, les auteurs réussissent à gérer l'ampleur de leur œuvre. Arrivé à la moitié de l'histoire, le lecteur se fait une meilleure idée de leur ambition et des difficultés d'une telle entreprise. En 12 épisodes d'une vingtaine de pages, ils souhaitent rendre hommage à tout un pan disparu de la culture populaire, ils veulent donner corps à des personnages, pour la plupart nouveaux pour le lecteur. Ils évoquent les forces géopolitiques en présence avant la seconde guerre mondiale, en incorporant une ou deux idées de leur dogme. Ils développent également le concept de superhéros européens.
C'est une entreprise d'équilibriste que d'essayer de légitimer le concept de superhéros à la française, ou même européen. Serge Lehman et Fabrice Colin prouvent avec de nombreux exemples que les États-Unis n'ont pas le monopole de la création de personnages dotés de pouvoirs extraordinaires. Ce n'est pas une grande surprise pour le lecteur quand il repense par exemple à Hercule, ou à de nombreux héros dotés d'une force supérieure à la moyenne, ou de capacités proches du surnaturel (les multiples talents de Sherlock Holmes). L'apparition incongrue de John l'étrange, l'homme cosmique (et de son chien Sirus, en fin d'épisode 4) avait permis de visualiser les différences entre ce superhéros oublié, et les surhommes de la Brigade Chimérique.
Effectivement, Gess continue de réaliser des images qui évitent les codes des comics de superhéros américain. L'apparence des membres de la Brigade Chimérique est éloignée de l'esthétisme des superhéros bon teint. Pour commencer, il y a ces traits de contours semblant un peu imprécis et un peu tremblé, différents de l'encrage clair et un peu arrondi de l'ordinaire des superhéros. Ensuite il y a cette façon d'éviter d'en faire des personnages romanesques. Ils restent étrangers à l'humanité (pour la Brigade ou Felifax), ou alors au contraire ils sont très ordinaires comme l'Accélérateur, ou encore plus le petit monsieur un peu empâté qu'est Théo Saint-Clair. L'artiste se tient également à l'écart des morphologies exagérées que ce soient les muscles surnuméraires pour les hommes, ou les rondeurs défiant les lois de la gravité pour les femmes.
Même quand le scénario embrasse les manifestations de superpouvoirs, les images les présentent différemment de leur homologue outre atlantique. Cela commence dès la première séquence, avec la bague de Jean Séverac. Le lecteur amateur de superhéros ne peut pas y voir celle de Green Lantern, du fait d'un dessin qui n'idéalise par l'objet. Le Soldat Inconnu n'évoque pas Angel (Warren Worthington) parce que les dessins le montrent de manière prosaïque, sans volonté d'en faire un ange romantique (choix déjà présent avec la plume tenue par Irène Joliot-Curie dans le tome précédent). Le docteur Sérum évoque plus un pantin désarticulé que l'un des nombreux supercriminels construits sur la base d'un squelette. En outre les auteurs veillent à limiter les manifestations de ces superpouvoirs.
Ayant accepté les idiosyncrasies des dessins de Gess (soit comme une fatalité, soit pour leurs qualités dans le contexte de ce récit), le lecteur en retrouve les bons côtés et relèvent les visuels inattendus. Le trait un peu dur et sans fioriture de Gess dresse un portrait sévère et sérieux de Jean Séverac, tout en jouant sur le langage corporel pour montrer qu'il ne maîtrise par sa situation et qu'il éprouve des difficultés à s'habituer à l'évolution de sa physiologie. L'artiste continue de réaliser des reconstitutions historiques substantielles. En particulier l'appartement parisien de George Spad exhale l'authenticité, et la mise en scène est parfaite pour rendre l'étrangeté de ces milliers de feuilles griffonnées. Felifax est magnifique, bondissant dans une forêt. Le détenu de la cellule jouxtant celle de Gregor Samsa dégage une aura malsain palpable. La mort d'un personnage au milieu d'un parterre de coquelicots est d'une grande force visuelle (même si le lecteur s'interroge sur le sens à donner au symbole de ces fleurs qui sont souvent associées au souvenir des soldats anglais morts au front). Gess sait retranscrire toute l'horreur de l'épuration expérimentée le docteur Mabuse, dans toute son horreur, sans recourir à un voyeurisme simpliste.
Malgré l'ampleur de leur trame narrative, les auteurs ont réussi à faire décoller leur récit, à installer leurs personnages principaux, à leur donner des motivations propres et à brosser une toile de fond complexe. Gess progresse d'épisode en épisode (il ne lui reste plus qu'à réussir à trouver une solution graphique pour donner de la consistance aux différents sols), donnant une forte identité graphique aux surhommes européens, distinctes de celle de leurs confrères américains. En toute discrétion, Céline Bessonneau renforce la lisibilité des dessins, sans pour autant que les couleurs passent au premier plan (sauf dans la séquence dans un parc de Montmartre, avec des couleurs plus vives annonçant l'été).
lundi 19 février 2018
La Brigade Chimerique - Livre III
Les origines secrètes
Ce tome fait suite à Cagliostro - La Chambre ardente (épisodes 2 & 3) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 4 & 5 initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2009, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Chapitre 4 : L'homme cassé - Après la manifestation de la Brigade Chimérique dans l'épisode précédent, Jean Séverac a accepté de participer à une batterie d'examens réalisés par Irène Joliot-Curie, étalés sur plusieurs semaines. Il évoque avec elle, la signification des armoiries sur sa chevalière. Diane, sa femme, lui prépare une grande fête pour son anniversaire. Théo Sinclair a une réunion de travail avec George Spad. Cette dernière renoue le contact avec Jean Séverac, et lui présente des amis surréalistes, Jacques Spitz et René Daumal.
Chapitre 5 : Bon anniversaire docteur Séverac - Alors que Jean Séverac dîne en compagnie de George Spad, Palmyre et Louis Querelle, plusieurs ampoules grillent à peu d'intervalle. Au cours de la soirée, alors que toutes les ampoules ont lâché, la radio annonce que la Xénodie (une entité extraterrestre évoquée dans le tome précédent) est réapparue dans Paris. Le journaliste conseille aux parisiens de rester chez eux et de garder leur calme.
Après 2 tomes de mise en place chargés en information, le lecteur éprouve l'impression que les coscénaristes rentrent dans le vif du sujet, avec une composante aventure plus prononcée. Avec un peu de recul, il se rappelle que les épisodes précédents contenaient déjà leur lot d'action et d'aventure, mais que la lecture était plus exigeante car la direction principale de l'intrigue ne se dévoilait qu'au fur et à mesure. Pour ces 2 épisodes, le lecteur retrouve les personnages principaux qu'il a identifiés précédemment. Il n'y a plus cet effet d'environnement en expansion, de multiplication des protagonistes, sans possibilité de savoir s'il s'agit d'apparitions secondaires, ou de l'entrée en scène d'un premier ou second rôle. L'intrigue est pour l'instant resserrée sur Jean Séverac et George Spad.
Le premier épisode confirme la réapparition de l'équipe d'individus dotés de pouvoirs extraordinaires qui donne son titre à l'ouvrage. Il s'agit de ce qui dans un comics serait qualifié d'origine secrète. Néanmoins, il ne s'agit pas d'un simple accident de laboratoire, ou de l'intervention d'une entité surnaturelle. L'ambition des auteurs est plus élevée, et ils y mêlent des éléments historiques, ainsi que psychanalytiques. Ainsi Lehman et Colin continuent de tisser des liens étroits et organiques entre leurs personnages et l'Histoire. Dans cet épisode, il s'agit entre autres de faire apparaître le lien unissant la Brigade Chimérique avec l'essor de la psychanalyse. Dans le deuxième épisode, ils mentionnent le mouvement du surréalisme avec la participation de 2 artistes.
Comme dans les tomes précédents, le lecteur peut continuer de jouer à reconnaître les références historiques et culturelles, ou de les ignorer. Comme dans les tomes précédents, certaines sont accessibles (surtout parce qu'elles ont été mentionnées dans les épisodes précédents, par exemple l'Accélérateur), mais la plupart relève d'une culture pointue. Le lecteur peut déjà avoir entendu parler de Thomas Carnacki (par exemple dans la Ligue des Gentlemen extraordinaires, d'Alan Moore & Kevin O'Neill), par contre il ouvrira de grands yeux en découvrant un superhéros (en costume moulant) et son chien à Londres, ou la prolifération de vampyres. Comme pour les tomes précédents, ces personnages révèlent toute leur saveur grâce aux explications de Serge Lehman qui se trouvent dans l'édition en intégrale.
Le lecteur prend plaisir à découvrir les origines secrètes de la Brigade Chimérique trouvant ses racines dans la drôle de guerre. Il apprend à connaître Jean Séverac dont les auteurs développent le caractère et les motivations. Il apprécie au premier degré le spectacle que constitue l'intervention de la Brigade Chimérique contre la Xénodie. Il savoure d'autant mieux ces péripéties que les auteurs ont ménagé une respiration dans la peinture de la toile de fond politique. L'empilement de mystères et de machinations connaît une rémission (le lecteur a même le temps d'en apprendre plus sur Louis Querelle), même si le comportement passé de Marie Curie laisse songeur et crée une attente d'explication pour le lecteur (qu'a-t-elle fait réellement de Jean Séverac, 16 années durant ?).
Comme il s'agit du troisième tome, le lecteur s'est habitué aux particularités des dessins de Gess. Il y a donc ces traits de contour pas très lisses, pas très réguliers, avec un degré d'imprécision dans le tracé (des muscles ou des silhouettes présentant des bosses bizarres). De temps à autre, les revêtements de sol disparaissent totalement, comme s'ils n'avaient pas de consistance. Par exemple quand la Brigade Chimérique se retrouve sur la Place de l'Arc de Triomphe, les pavés ne sont représentés que sur quelques endroits très limités, laissant le reste du sol vide de toute information visuelle. De la même manière, le sol du laboratoire d'Irène Joliot-Curie est également vide de toute information visuelle. Ce choix graphique est assez déconcertant car il prive ces endroits de substance, il prive les personnages d'un support sur lequel prendre pied, et il n'est pas systématique. Par exemple, lors du repas au restaurant entre Jean Séverac, George Spad et Louis Querelle, Céline Bessonneau ajoute des motifs sur le tapis, donnant de la consistance au sol.
Gess poursuit son effort pour représenter les décors en arrière-plan. La proportion de leur présence est plus élevée que dans un comics industriel de superhéros. Il n'y a que lors de certains dialogues que les plans poitrine sont dépourvus d'arrière-plan. À l'opposé, Gess représente avec une belle exactitude des lieux connus, comme une vision de Notre Dame depuis la Seine, une rue de Montmartre, la Tour Eiffel, ou encore les lions de Trafalgar Square ou l'arche art nouveau indiquant une bouche de métro parisien. Il est également apparent qu'il a effectué des recherches de référence pour représenter l'orchestre de Django Reinhardt, ou Marie Curie. Le lecteur a même l'impression de reconnaître Milou interprétant Sirius, le chien de John l'étrange, l'homme cosmique.
Le lecteur constate que Gess assure une cohérence entre les éléments graphiques d'un tome à l'autre. Ainsi il retrouve la chambre ardente, l'apparence des personnages de Théo Saint-Clair à George Spad. Il apprécie que l'artiste sache aussi concevoir de nouveaux éléments comme la chevalière de Jean Séverac. Gess continue à jouer avec la composition des pages, pouvant contenir 16 cases, comme un seul dessin pleine page. Il s'amuse bien avec l'apparence de Xénodie et avec son positionnement sur la Tour Eiffel, pour une image pleine page entre comics et BD francobelge (avec un petit goût de King Kong accroché à l'Empire State Building). Il reprend le découpage en gaufrier de 16 cases pour les souvenirs de Jean Séverac. Le lecteur apprécie l'intelligence de ce choix. Dans la mesure où il s'agit de souvenirs, la petite taille des cases montre des dessins se concentrant plus sur la situation globale que sur les détails, comme si le temps avait effacé les plus petits détails. Ces cadrages et l'utilisation des aplats de noir tirent la représentation vers l'expressionisme. Cette direction visuelle est au diapason du scénario qui évoque la strate des mythes et la pensée de l'espèce qui sommeille dans le subconscient de chaque individu de l'espèce humaine.
Par contraste avec ces souvenirs ayant acquis une dimension mythologique, les apparitions des membres de la Brigade Chimérique sont très prosaïques. Gess choisit de les représenter comme des individus de chair et d'os, malgré leurs pouvoirs. Il est assez déconcertant de voir Irène Joliot-Curie prendre une des plumes du Soldat Inconnu avec une pince, et de la mettre à la lumière comme un objet matériel normal. Au vu de la dimension mythologique des origines de la Brigade Chimérique, le lecteur est décontenancé par ce revirement graphique. De la même manière, la représentation très premier degré d'un bras sortant d'une bouche d'égout située sur le trottoir a du mal à convaincre le lecteur de son sérieux. Du coup les vampyres restent une menace cachée, à la crédibilité très faible. Par contre les 2 pages de la fin confèrent une dimension mythologique à Jean Séverac, en l'absence de tout artifice pyrotechnique.
Pour ce troisième tome, les coauteurs se concentrent sur le personnage de Jean Séverac, sur les origines de la Brigade Chimérique et sur une de leur intervention. Ce changement de focal de l'intrigue permet au lecteur de pleinement apprécier ce qui est raconté, au premier degré, sans essayer de se lancer dans des déductions sur les sous-entendus et les implications des événements à l'échelle de la planète Terre. Cela lui laisse également le temps de profiter du contexte historique et des nombreux détails. Les dessins de Gess présentent toujours cet aspect parfois un peu grossier, ce qui ne les empêchent pas de porter la narration dans toute sa complexité.
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Ce tome fait suite à Cagliostro - La Chambre ardente (épisodes 2 & 3) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 4 & 5 initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2009, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Chapitre 4 : L'homme cassé - Après la manifestation de la Brigade Chimérique dans l'épisode précédent, Jean Séverac a accepté de participer à une batterie d'examens réalisés par Irène Joliot-Curie, étalés sur plusieurs semaines. Il évoque avec elle, la signification des armoiries sur sa chevalière. Diane, sa femme, lui prépare une grande fête pour son anniversaire. Théo Sinclair a une réunion de travail avec George Spad. Cette dernière renoue le contact avec Jean Séverac, et lui présente des amis surréalistes, Jacques Spitz et René Daumal.
Chapitre 5 : Bon anniversaire docteur Séverac - Alors que Jean Séverac dîne en compagnie de George Spad, Palmyre et Louis Querelle, plusieurs ampoules grillent à peu d'intervalle. Au cours de la soirée, alors que toutes les ampoules ont lâché, la radio annonce que la Xénodie (une entité extraterrestre évoquée dans le tome précédent) est réapparue dans Paris. Le journaliste conseille aux parisiens de rester chez eux et de garder leur calme.
Après 2 tomes de mise en place chargés en information, le lecteur éprouve l'impression que les coscénaristes rentrent dans le vif du sujet, avec une composante aventure plus prononcée. Avec un peu de recul, il se rappelle que les épisodes précédents contenaient déjà leur lot d'action et d'aventure, mais que la lecture était plus exigeante car la direction principale de l'intrigue ne se dévoilait qu'au fur et à mesure. Pour ces 2 épisodes, le lecteur retrouve les personnages principaux qu'il a identifiés précédemment. Il n'y a plus cet effet d'environnement en expansion, de multiplication des protagonistes, sans possibilité de savoir s'il s'agit d'apparitions secondaires, ou de l'entrée en scène d'un premier ou second rôle. L'intrigue est pour l'instant resserrée sur Jean Séverac et George Spad.
Le premier épisode confirme la réapparition de l'équipe d'individus dotés de pouvoirs extraordinaires qui donne son titre à l'ouvrage. Il s'agit de ce qui dans un comics serait qualifié d'origine secrète. Néanmoins, il ne s'agit pas d'un simple accident de laboratoire, ou de l'intervention d'une entité surnaturelle. L'ambition des auteurs est plus élevée, et ils y mêlent des éléments historiques, ainsi que psychanalytiques. Ainsi Lehman et Colin continuent de tisser des liens étroits et organiques entre leurs personnages et l'Histoire. Dans cet épisode, il s'agit entre autres de faire apparaître le lien unissant la Brigade Chimérique avec l'essor de la psychanalyse. Dans le deuxième épisode, ils mentionnent le mouvement du surréalisme avec la participation de 2 artistes.
Comme dans les tomes précédents, le lecteur peut continuer de jouer à reconnaître les références historiques et culturelles, ou de les ignorer. Comme dans les tomes précédents, certaines sont accessibles (surtout parce qu'elles ont été mentionnées dans les épisodes précédents, par exemple l'Accélérateur), mais la plupart relève d'une culture pointue. Le lecteur peut déjà avoir entendu parler de Thomas Carnacki (par exemple dans la Ligue des Gentlemen extraordinaires, d'Alan Moore & Kevin O'Neill), par contre il ouvrira de grands yeux en découvrant un superhéros (en costume moulant) et son chien à Londres, ou la prolifération de vampyres. Comme pour les tomes précédents, ces personnages révèlent toute leur saveur grâce aux explications de Serge Lehman qui se trouvent dans l'édition en intégrale.
Le lecteur prend plaisir à découvrir les origines secrètes de la Brigade Chimérique trouvant ses racines dans la drôle de guerre. Il apprend à connaître Jean Séverac dont les auteurs développent le caractère et les motivations. Il apprécie au premier degré le spectacle que constitue l'intervention de la Brigade Chimérique contre la Xénodie. Il savoure d'autant mieux ces péripéties que les auteurs ont ménagé une respiration dans la peinture de la toile de fond politique. L'empilement de mystères et de machinations connaît une rémission (le lecteur a même le temps d'en apprendre plus sur Louis Querelle), même si le comportement passé de Marie Curie laisse songeur et crée une attente d'explication pour le lecteur (qu'a-t-elle fait réellement de Jean Séverac, 16 années durant ?).
Comme il s'agit du troisième tome, le lecteur s'est habitué aux particularités des dessins de Gess. Il y a donc ces traits de contour pas très lisses, pas très réguliers, avec un degré d'imprécision dans le tracé (des muscles ou des silhouettes présentant des bosses bizarres). De temps à autre, les revêtements de sol disparaissent totalement, comme s'ils n'avaient pas de consistance. Par exemple quand la Brigade Chimérique se retrouve sur la Place de l'Arc de Triomphe, les pavés ne sont représentés que sur quelques endroits très limités, laissant le reste du sol vide de toute information visuelle. De la même manière, le sol du laboratoire d'Irène Joliot-Curie est également vide de toute information visuelle. Ce choix graphique est assez déconcertant car il prive ces endroits de substance, il prive les personnages d'un support sur lequel prendre pied, et il n'est pas systématique. Par exemple, lors du repas au restaurant entre Jean Séverac, George Spad et Louis Querelle, Céline Bessonneau ajoute des motifs sur le tapis, donnant de la consistance au sol.
Gess poursuit son effort pour représenter les décors en arrière-plan. La proportion de leur présence est plus élevée que dans un comics industriel de superhéros. Il n'y a que lors de certains dialogues que les plans poitrine sont dépourvus d'arrière-plan. À l'opposé, Gess représente avec une belle exactitude des lieux connus, comme une vision de Notre Dame depuis la Seine, une rue de Montmartre, la Tour Eiffel, ou encore les lions de Trafalgar Square ou l'arche art nouveau indiquant une bouche de métro parisien. Il est également apparent qu'il a effectué des recherches de référence pour représenter l'orchestre de Django Reinhardt, ou Marie Curie. Le lecteur a même l'impression de reconnaître Milou interprétant Sirius, le chien de John l'étrange, l'homme cosmique.
Le lecteur constate que Gess assure une cohérence entre les éléments graphiques d'un tome à l'autre. Ainsi il retrouve la chambre ardente, l'apparence des personnages de Théo Saint-Clair à George Spad. Il apprécie que l'artiste sache aussi concevoir de nouveaux éléments comme la chevalière de Jean Séverac. Gess continue à jouer avec la composition des pages, pouvant contenir 16 cases, comme un seul dessin pleine page. Il s'amuse bien avec l'apparence de Xénodie et avec son positionnement sur la Tour Eiffel, pour une image pleine page entre comics et BD francobelge (avec un petit goût de King Kong accroché à l'Empire State Building). Il reprend le découpage en gaufrier de 16 cases pour les souvenirs de Jean Séverac. Le lecteur apprécie l'intelligence de ce choix. Dans la mesure où il s'agit de souvenirs, la petite taille des cases montre des dessins se concentrant plus sur la situation globale que sur les détails, comme si le temps avait effacé les plus petits détails. Ces cadrages et l'utilisation des aplats de noir tirent la représentation vers l'expressionisme. Cette direction visuelle est au diapason du scénario qui évoque la strate des mythes et la pensée de l'espèce qui sommeille dans le subconscient de chaque individu de l'espèce humaine.
Par contraste avec ces souvenirs ayant acquis une dimension mythologique, les apparitions des membres de la Brigade Chimérique sont très prosaïques. Gess choisit de les représenter comme des individus de chair et d'os, malgré leurs pouvoirs. Il est assez déconcertant de voir Irène Joliot-Curie prendre une des plumes du Soldat Inconnu avec une pince, et de la mettre à la lumière comme un objet matériel normal. Au vu de la dimension mythologique des origines de la Brigade Chimérique, le lecteur est décontenancé par ce revirement graphique. De la même manière, la représentation très premier degré d'un bras sortant d'une bouche d'égout située sur le trottoir a du mal à convaincre le lecteur de son sérieux. Du coup les vampyres restent une menace cachée, à la crédibilité très faible. Par contre les 2 pages de la fin confèrent une dimension mythologique à Jean Séverac, en l'absence de tout artifice pyrotechnique.
Pour ce troisième tome, les coauteurs se concentrent sur le personnage de Jean Séverac, sur les origines de la Brigade Chimérique et sur une de leur intervention. Ce changement de focal de l'intrigue permet au lecteur de pleinement apprécier ce qui est raconté, au premier degré, sans essayer de se lancer dans des déductions sur les sous-entendus et les implications des événements à l'échelle de la planète Terre. Cela lui laisse également le temps de profiter du contexte historique et des nombreux détails. Les dessins de Gess présentent toujours cet aspect parfois un peu grossier, ce qui ne les empêchent pas de porter la narration dans toute sa complexité.
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dimanche 18 février 2018
La Brigade Chimérique - Livre II
Un xipéhuz
Ce tome fait suite à Mécanoïde Curie - La dernière mission du Passe-Muraille (prologue et épisode 1) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 2 & 3, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2009, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Chapitre 2 : Cagliostro - Jean Séverac est tiré de son sommeil par toujours le même cauchemar, 4 entités indistinctes qui se répondent dans son esprit. Le 18 mars 1939, Théo Sinclair (Le Nyctalope / l'Œil de la nuit) intervient sur l'esplanade de Vincennes, avec ses agents du CID, pour capturer l'homme élastique (créé par le docteur Flohr). De son côté, George Spad se rend à l'hôpital américain pour rencontrer le docteur Séverac. Comme le titre l'indique, Giuseppe Balsamo (comte de Cagliostro) fait une apparition.
Chapitre 3 : la chambre ardente - À l'institut du radium, Irène Joliot-Curie montre quelques vieilleries à son frère Frédéric Joliot. Ils sont interrompus par la visite de Jean Séverac. Ce dernier leur montre une peinture représentant la Brigade Chimérique. Ils évoquent des légendes de la Grande Guerre : les anges de Mons, le dirigeable noir, la vierge des barbelés, un ours (le Baron Brun), un archange (le soldat inconnu), une infirmière fantôme (Matricia) un homme squelette (le docteur Sérum).
Après la lecture du premier tome, le lecteur a bien assimilé le principe de la narration : évoquer une multitude de héros populaires (pour la plupart oubliés, ou au mieux méconnus), dans une intrigue de grande ampleur inscrite dans l'Histoire, et plus particulièrement l'approche de la seconde guerre mondiale. Avec ce deuxième tome, il commence par constater que les coauteurs continuent de parsemer leur récit de ces personnages qui ont laissé une empreinte durable dans l'inconscient collectif, même si le grand public n'a pas retenu leur nom. C'est ainsi qu'il voit surgir Cagliostro et qu'il voit revenir l'homme élastique. En fonction de son inclination, il les approche comme des personnages prêts à l'emploi piochés pour les besoins de l'intrigue. Il apprécie leurs particularités et leur diversité. Il peut aussi concevoir leurs apparitions comme une occasion facilitée pour se renseigner à leur sujet, soit grâce aux présentations fournies, incluses dans l'édition intégrale, soit en se renseignant, par exemple, dans une encyclopédie en ligne.
Le récit tient sa promesse de montrer des surhommes en action. Le lecteur éprouve le plaisir de voir le Nyctalope entrer en action avec son organisation le Comité d'Information et de Défense (CID). Il est enfin possible de voir pourquoi ce monsieur d'une taille inférieur à la moyenne est considéré par les autres personnages, comme un individu avec qui il faut compter. C'est également l'occasion d'avoir quelques aperçus de la super-science à l'œuvre, en particulier le halo supernoir. Lehman & Colin piochent donc dans la littérature populaire et ramènent des trésors d'inventivité débridée. Un lecteur rationnel n'y verra peut-être qu'une forme d'imagination enfantine. Le lecteur amateur de littérature de l'imaginaire fond devant Palmyre (une héroïne métafictionnelle, tératophile et lesbienne, dixit Lheman) et la forme de la manifestation de ses pouvoirs.
Ce deuxième tome apparaît très dense en matière d'intrigue. La Brigade Chimérique est évoquée, ses membres sont nommés, et son historique est partiellement dévoilé. La position du docteur Mabuse sur l'échiquier politique est précisée. La nature des relations entre les Curie et Théo Sinclair devient plus claire. Le groupe Nous Autres est à nouveau mentionné. Avec ces 2 épisodes supplémentaires, le lecteur commence à discerner qui sont les principaux personnages, à savoir ceux dont les apparitions sont récurrentes d'un tome à l'autre : Jean Séverac, George Spad, Irène & Frédéric Curie, Théo Saint-Clair, Michel Joubert (le jeune garçon qui apportait un livre à signer à Irène Joliot-Curie dans le premier tome). Comme dans le tome précédent, ces personnages sont plus définis par leurs actions, que par leurs sentiments. Cette forme de narration maintient une distance entre eux et le lecteur, puisque ce dernier ne peut pas ressentir d'empathie pour des individus qu'il ne voit que de l'extérieur.
De la même manière, le lecteur a observé les particularités graphiques des dessins de Gess et il sait à quoi s'attendre. Les traits restent parfois un peu imprécis. Certains semblent un peu tremblés, un peu baveux, comme si le papier avait absorbé un peu trop d'encre, en rendant le contour imprécis. La gestion des arrière-plans s'est améliorée, c'est à dire que quand ils sont vides, cet état de fait est justifié par la nature de la séquence. Une fois acceptés ces traits hésitant entre la délimitation précise, et le coup de pinceau un peu pâteux, le lecteur apprécie mieux les autres particularités des dessins. Cela commence avec les personnages qu'il reconnaît au premier coup d'œil et qui disposent d'une forte identité graphique, sans être caricaturaux. Gess s'en tient à la description du Nyctalope dans les romans, ce qui lui donne une allure peu héroïque, et qui souligne son côté inquiétant, vu le respect dont bénéficie ce petit monsieur un peu empâté. Il retrouve avec grand plaisir George Spad avec sa silhouette élancée, et sa coupe garçonne.
L'apparence de Palmyre est très singulière avec sa grande tunique large. Gess la représente de telle sorte qu'elle constitue le trait d'union entre les personnages normaux, et l'apparence plus exagérée de Cagliostro. Jean Séverac présente une carrure impressionnante, sans être impossible. Il a des gestes et des comportements très normaux, avec une belle présence dans chaque page où il apparaît, même si les traits de contour un peu baveux aboutissent parfois à un modelé un peu imprécis de son crâne. Gess utilise à nouveau le dispositif consistant à ne pas dessiner de traits sur le visage des personnages éloignés, avec plus de pertinence que dans le premier tome. Les différents protagonistes évoluent sous les yeux du lecteur avec une apparence assez forte pour qu'ils en deviennent substantiels.
Le lecteur remarque que Céline Bessonneau maîtrise mieux ses techniques de mise en couleurs, ce qui aboutit à des dessins plus étoffés. Il remarque par exemple le bel éclairage bleuté de la pénombre de la chambre de Jean Séverac, ou encore la variation de nuances de la pelouse de Vincennes, le halo entourant les runes se manifestant autour de la grosse bestiole avec des tentacules, ou encore le discret motif imprimé sur le tissu du fauteuil du Nyctalope (à la dernière page de l'histoire).
Comme dans le tome précédent, Gess fait feu de tout bois pour adapter sa narration visuelle à chaque séquence. Le découpage de chaque page est taillé sur mesure pour ce qui est représenté, d'un dessin pleine page, à 14 cases sur la même page. Au choix le lecteur peut éprouver une forme d'irritation à ces changements incessants de mise en page, ou au contraire les percevoir comme une manière de donner une identité graphique pertinente à chaque scène. L'artiste modifie également sa façon de dessiner en fonction du sujet de la scène. Il peut s'agir de dessins traditionnels avec des contours tracés à l'encre, ou de cases peintes (pour l'évocation de la Brigade Chimérique, soulignant ainsi qu'il s'agit d'événements inscrits dans l'Histoire). À de rares occasions, le lecteur décèle aussi des photographies retouchées pour des éléments historiques.
Le scénario contient aussi bien des scènes de dialogue, que des scènes d'action. À chaque fois, Gess conçoit une mise en scène adaptée. La scène de réveil de Jean Séverac est calme et contemplative. La scène d'intervention du Nyctalope et du CID contre l'homme élastique fait bien ressortir l'étrangeté du halo supernoir. La page où George Spad se plonge dans le dossier de Jean Séverac présente une structure originale qui permet aux coscénaristes d'insérer toutes les nombreuses informations, tout en gardant un attrait visuel à la page qui montre bien plus que ce que raconte le texte. L'évocation de la Brigade Chimérique sait lui conférer un aspect mythologique et légendaire, avec une conviction charmante.
En prenant un peu de recul, le lecteur s'aperçoit également que les coscénaristes font plus que manier une intrigue ambitieuse, avec des personnages hauts en couleurs. En repensant à Palmyre, il constate qu'ils ont bien repris sa dimension métafictionnelle puisque cette femme intervient pour apporter son aide à George Spad (Renée Dunan) qui est sa créatrice, la romancière qui a créé ce personnage fiction. Le lecteur peut y voir l'auteur sauvé par son personnage, c'est-à-dire comme Lehman et Colin sont mis en avant auprès du lecteur en tant qu'intermédiaires mettant en valeur une ribambelle de personnages. Ce sont ces derniers qui fournissent matière aux auteurs pour réaliser un ouvrage leur permettant d'exister aux yeux du public.
En tout état de cause, ce deuxième tome confirme la très bonne impression du premier, avec une prise d'envergure de l'intrigue bien menée, des évocations savoureuses de personnages oubliés, et une narration graphique qui gagne en qualité.
Ce tome fait suite à Mécanoïde Curie - La dernière mission du Passe-Muraille (prologue et épisode 1) qu'il faut avoir lu avant. Il contient les épisodes 2 & 3, initialement parus ensemble sous la forme d'un album catonné en 2009, coécrits par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinés et encrés par Gess, avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Cette histoire a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale agrémentée de précieuses et volumineuses notes de Serge Lehman.
Chapitre 2 : Cagliostro - Jean Séverac est tiré de son sommeil par toujours le même cauchemar, 4 entités indistinctes qui se répondent dans son esprit. Le 18 mars 1939, Théo Sinclair (Le Nyctalope / l'Œil de la nuit) intervient sur l'esplanade de Vincennes, avec ses agents du CID, pour capturer l'homme élastique (créé par le docteur Flohr). De son côté, George Spad se rend à l'hôpital américain pour rencontrer le docteur Séverac. Comme le titre l'indique, Giuseppe Balsamo (comte de Cagliostro) fait une apparition.
Chapitre 3 : la chambre ardente - À l'institut du radium, Irène Joliot-Curie montre quelques vieilleries à son frère Frédéric Joliot. Ils sont interrompus par la visite de Jean Séverac. Ce dernier leur montre une peinture représentant la Brigade Chimérique. Ils évoquent des légendes de la Grande Guerre : les anges de Mons, le dirigeable noir, la vierge des barbelés, un ours (le Baron Brun), un archange (le soldat inconnu), une infirmière fantôme (Matricia) un homme squelette (le docteur Sérum).
Après la lecture du premier tome, le lecteur a bien assimilé le principe de la narration : évoquer une multitude de héros populaires (pour la plupart oubliés, ou au mieux méconnus), dans une intrigue de grande ampleur inscrite dans l'Histoire, et plus particulièrement l'approche de la seconde guerre mondiale. Avec ce deuxième tome, il commence par constater que les coauteurs continuent de parsemer leur récit de ces personnages qui ont laissé une empreinte durable dans l'inconscient collectif, même si le grand public n'a pas retenu leur nom. C'est ainsi qu'il voit surgir Cagliostro et qu'il voit revenir l'homme élastique. En fonction de son inclination, il les approche comme des personnages prêts à l'emploi piochés pour les besoins de l'intrigue. Il apprécie leurs particularités et leur diversité. Il peut aussi concevoir leurs apparitions comme une occasion facilitée pour se renseigner à leur sujet, soit grâce aux présentations fournies, incluses dans l'édition intégrale, soit en se renseignant, par exemple, dans une encyclopédie en ligne.
Le récit tient sa promesse de montrer des surhommes en action. Le lecteur éprouve le plaisir de voir le Nyctalope entrer en action avec son organisation le Comité d'Information et de Défense (CID). Il est enfin possible de voir pourquoi ce monsieur d'une taille inférieur à la moyenne est considéré par les autres personnages, comme un individu avec qui il faut compter. C'est également l'occasion d'avoir quelques aperçus de la super-science à l'œuvre, en particulier le halo supernoir. Lehman & Colin piochent donc dans la littérature populaire et ramènent des trésors d'inventivité débridée. Un lecteur rationnel n'y verra peut-être qu'une forme d'imagination enfantine. Le lecteur amateur de littérature de l'imaginaire fond devant Palmyre (une héroïne métafictionnelle, tératophile et lesbienne, dixit Lheman) et la forme de la manifestation de ses pouvoirs.
Ce deuxième tome apparaît très dense en matière d'intrigue. La Brigade Chimérique est évoquée, ses membres sont nommés, et son historique est partiellement dévoilé. La position du docteur Mabuse sur l'échiquier politique est précisée. La nature des relations entre les Curie et Théo Sinclair devient plus claire. Le groupe Nous Autres est à nouveau mentionné. Avec ces 2 épisodes supplémentaires, le lecteur commence à discerner qui sont les principaux personnages, à savoir ceux dont les apparitions sont récurrentes d'un tome à l'autre : Jean Séverac, George Spad, Irène & Frédéric Curie, Théo Saint-Clair, Michel Joubert (le jeune garçon qui apportait un livre à signer à Irène Joliot-Curie dans le premier tome). Comme dans le tome précédent, ces personnages sont plus définis par leurs actions, que par leurs sentiments. Cette forme de narration maintient une distance entre eux et le lecteur, puisque ce dernier ne peut pas ressentir d'empathie pour des individus qu'il ne voit que de l'extérieur.
De la même manière, le lecteur a observé les particularités graphiques des dessins de Gess et il sait à quoi s'attendre. Les traits restent parfois un peu imprécis. Certains semblent un peu tremblés, un peu baveux, comme si le papier avait absorbé un peu trop d'encre, en rendant le contour imprécis. La gestion des arrière-plans s'est améliorée, c'est à dire que quand ils sont vides, cet état de fait est justifié par la nature de la séquence. Une fois acceptés ces traits hésitant entre la délimitation précise, et le coup de pinceau un peu pâteux, le lecteur apprécie mieux les autres particularités des dessins. Cela commence avec les personnages qu'il reconnaît au premier coup d'œil et qui disposent d'une forte identité graphique, sans être caricaturaux. Gess s'en tient à la description du Nyctalope dans les romans, ce qui lui donne une allure peu héroïque, et qui souligne son côté inquiétant, vu le respect dont bénéficie ce petit monsieur un peu empâté. Il retrouve avec grand plaisir George Spad avec sa silhouette élancée, et sa coupe garçonne.
L'apparence de Palmyre est très singulière avec sa grande tunique large. Gess la représente de telle sorte qu'elle constitue le trait d'union entre les personnages normaux, et l'apparence plus exagérée de Cagliostro. Jean Séverac présente une carrure impressionnante, sans être impossible. Il a des gestes et des comportements très normaux, avec une belle présence dans chaque page où il apparaît, même si les traits de contour un peu baveux aboutissent parfois à un modelé un peu imprécis de son crâne. Gess utilise à nouveau le dispositif consistant à ne pas dessiner de traits sur le visage des personnages éloignés, avec plus de pertinence que dans le premier tome. Les différents protagonistes évoluent sous les yeux du lecteur avec une apparence assez forte pour qu'ils en deviennent substantiels.
Le lecteur remarque que Céline Bessonneau maîtrise mieux ses techniques de mise en couleurs, ce qui aboutit à des dessins plus étoffés. Il remarque par exemple le bel éclairage bleuté de la pénombre de la chambre de Jean Séverac, ou encore la variation de nuances de la pelouse de Vincennes, le halo entourant les runes se manifestant autour de la grosse bestiole avec des tentacules, ou encore le discret motif imprimé sur le tissu du fauteuil du Nyctalope (à la dernière page de l'histoire).
Comme dans le tome précédent, Gess fait feu de tout bois pour adapter sa narration visuelle à chaque séquence. Le découpage de chaque page est taillé sur mesure pour ce qui est représenté, d'un dessin pleine page, à 14 cases sur la même page. Au choix le lecteur peut éprouver une forme d'irritation à ces changements incessants de mise en page, ou au contraire les percevoir comme une manière de donner une identité graphique pertinente à chaque scène. L'artiste modifie également sa façon de dessiner en fonction du sujet de la scène. Il peut s'agir de dessins traditionnels avec des contours tracés à l'encre, ou de cases peintes (pour l'évocation de la Brigade Chimérique, soulignant ainsi qu'il s'agit d'événements inscrits dans l'Histoire). À de rares occasions, le lecteur décèle aussi des photographies retouchées pour des éléments historiques.
Le scénario contient aussi bien des scènes de dialogue, que des scènes d'action. À chaque fois, Gess conçoit une mise en scène adaptée. La scène de réveil de Jean Séverac est calme et contemplative. La scène d'intervention du Nyctalope et du CID contre l'homme élastique fait bien ressortir l'étrangeté du halo supernoir. La page où George Spad se plonge dans le dossier de Jean Séverac présente une structure originale qui permet aux coscénaristes d'insérer toutes les nombreuses informations, tout en gardant un attrait visuel à la page qui montre bien plus que ce que raconte le texte. L'évocation de la Brigade Chimérique sait lui conférer un aspect mythologique et légendaire, avec une conviction charmante.
En prenant un peu de recul, le lecteur s'aperçoit également que les coscénaristes font plus que manier une intrigue ambitieuse, avec des personnages hauts en couleurs. En repensant à Palmyre, il constate qu'ils ont bien repris sa dimension métafictionnelle puisque cette femme intervient pour apporter son aide à George Spad (Renée Dunan) qui est sa créatrice, la romancière qui a créé ce personnage fiction. Le lecteur peut y voir l'auteur sauvé par son personnage, c'est-à-dire comme Lehman et Colin sont mis en avant auprès du lecteur en tant qu'intermédiaires mettant en valeur une ribambelle de personnages. Ce sont ces derniers qui fournissent matière aux auteurs pour réaliser un ouvrage leur permettant d'exister aux yeux du public.
En tout état de cause, ce deuxième tome confirme la très bonne impression du premier, avec une prise d'envergure de l'intrigue bien menée, des évocations savoureuses de personnages oubliés, et une narration graphique qui gagne en qualité.
samedi 17 février 2018
La Brigade Chimérique - Livre I
Les superhéros européens
Ce tome est le premier d'une série indépendante, constituant une histoire complète en 6 tomes qui a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale. Il est paru initialement en 2009. Cette BD est coécrite par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinée et encrée par Gess (Stéphane Girard), avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Dans les annexes de la version intégrale, Serge Lehman explique que son objectif était d'écrire sur la disparition des surhommes en Europe, pendant les années 1940. Il évoque également la prédominance du genre superhéros dans la production de bandes dessinées américaines, ainsi que l'entreprise de réhabilitation des personnages fantastiques de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle, réalisée par Alan Moore et Kevin O'Neill, dans la série de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Cela explique le format du récit : 2 chapitre d'une vingtaine de pages chacun, à l'instar du format mensuel des comics de superhéros.
Mécanoïde Curie - La scène introductive montre un individu en gabardine de SS qui repère un bâtiment avec la grille d'une conduite descellée dont sortent des cafards. Il regarde dans la conduite, et repositionne la grille après avoir écrasé un cafard entre ses doigts. En même temps, les cellules de texte comprennent des extraits de l'œuvre de Friedrich Nietzsche. Le reste de cet épisode est consacré à une réunion d'individus extraordinaires, organisée et présidée par le docteur Mabuse, le 30 septembre 1938, à Metropolis une ville fictive située en Europe Centrale.
La dernière mission du Passe-Muraille - Le 16 mars 1939 à l'institut du Radium, le professeur Frédéric Joliot reçoit un document secret, remis par un enfant appelé Michel Joubert. Il va le remettre à Irène Joliot-Curie qui observe l'avancée des expériences du docteur Flohr sur l'homme élastique. Par la suite, François Dutilleul qui a la capacité de passer à travers les murs (ce qui lui vaut le surnom de Passe-Muraille), effectue une mission d'infiltration dans la base du Nyctalope pour le compte de Joliot & Curie.
Pour pouvoir apprécier ce premier tome, il vaut mieux que le lecteur soit conscient des intentions des auteurs, sans cela il risque d'être rebuté par cette forme inattendue et inhabituelle. Il y a d'abord ce choix de découper chaque tome en 2 parties distinctes pour simuler le format de 2 comics mensuels accolés. C'est un peu bizarre puisqu'il s'agit bien d'un album cartonné de 48 pages. Le lecteur passe facilement outre cette particularité, en considérant qu'il s'agit de 2 chapitres dans une histoire plus longue. Il lui faut ensuite accepter de jouer le jeu des références à des personnages (et des auteurs) méconnus, voire obscurs. C'est effectivement un aspect ludique équivalent à celui que propose Alan Moore à la lecture de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires. On y retrouve d'ailleurs Thomas Carnacki, un personnage créé par William Hope Hodgson, apparaissant également dans les aventures de la Ligue. Pour pouvoir pleinement apprécier cette dimension de la lecture, il vaut mieux lire la version intégrale qui comprend un copieux addenda (32 pages) dans lequel Serge Lehman présente chacun de ces personnages.
Étant averti sur la nature du récit et sur l'intention de l'auteur, le lecteur (qui en vaut maintenant 2) peut lire ces 2 premiers épisodes en toute connaissance de cause. En particulier il a conscience qu'il ne s'agit que de 2 chapitres (en fait un prologue et le chapitre 1) dans un récit complet qui en compte 12 (prologue et épilogue compris). La séquence d'ouverture montre un surhomme nazi non identifié constatant la présence de cafards. La scène principale de ce prologue permet de comprendre d'où proviennent ces cafards, et de les rattacher à Gregor Samsa (personnage principal de La métamorphose de Frantz Kafka). La dimension ludique de reconnaître les références commence donc dès le début. La réunion organisée par le docteur Mabuse comprend de nombreux invités européens, mais aussi américains dont certains noms sont modifiés pour ne pas risquer les foudres des corporations en détenant les droits de propriété intellectuelle. L'épisode 1 change un peu de registre pour ce qui est des références, évoquant plus des auteurs de l'époque, ainsi que le mouvement surréaliste et ses artistes.
Comme pour la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, le lecteur peut trouver cette avalanche de références obscures futile, parce qu'il s'agit de personnages ou d'auteurs que la postérité n'a pas retenus, parce qu'il ne lira jamais rien de tout ça. Vu sous un autre angle, il peut également apprécier cet élargissement de sa culture en la matière qui plus est présenté sous la forme ludique et divertissante d'une bande dessinée. Il plonge alors dans un complot à l'échelle mondiale, dont l'auteur lui révèle des bribes parcellaires. Dans le même temps, il apprécie le spectacle des pouvoirs surprenant de ces individus, les merveilles technologiques issues de l'anticipation (tendance radiumpunk, c’est-à-dire une variante du steampunk à partir du radieum plutôt que du moteur à vapeur). Il prend chaque séquence comme la pièce d'un vaste puzzle, mêlant exposition de l'intrigue, et action spectaculaire.
Pour mettre en images cette histoire ambitieuse, les coscénaristes ont embauché un artiste dont les dessins ne payent pas de mine : traits de visages grossiers, aplats de noir hasardeux, découpage des pages un peu chargé (jusqu'à 16 cases par page), arrière-plans à la qualité très fluctuante (variant de perspectives complexes d'une rue parisienne vue du ciel en diagonale, à une absence d'arrière-plan). Il faut donc un peu de temps au lecteur pour se mettre au diapason de cette narration visuelle qui ne rentre pas dans les canons habituels de la bande dessinée franco-belge (ni des comics).
La première séquence évoque vaguement Mike Mignola avec de gros aplats de noir. Le lecteur y apprécie le détail des façades et le pavage de la rue. Par la suite il apprécie la capacité de l'artiste à évoquer les rues parisiennes et leur ambiance, à créer une salle monumentale dans le repaire du Nyctalope. Par contraste, il reste un peu déconcerté quand Gess n'arrive pas à transcrire une texture pour les sols foulés par les personnages, qu'il s'agisse de la grande salle où le docteur Mabuse tient sa conférence, ou de celle de la base du Nyctalope. Il est très impressionné par la densité de détails des cases. En particulier lors de la conférence de Mabuse, il y a de nombreux invités que Gess représente un à un, en dessinant leurs particularités physiques à chacun. Il sait transcrire la posture ou le détail qui permet de reconnaître aisément la carrure imposante de l'homme d'acier, ou encore le foulard et le chapeau de feutre de Lamont Cranston. Il est tout aussi efficace pour évoquer les œuvres des surréalistes ou des affiches d'époque (celle de Fantomas par exemple).
Le lecteur apprécie également la mise en scène des moments d'action. Par exemple, dans le prologue, Andrew Gibberne (dit l'Accélérateur) court à une vitesse surnaturelle entre les invités qui écoutent le docteur Mabuse. Les 4 cases correspondantes montrent sa progression en vue de dessus, rendant manifeste cette performance physique, sans pour autant utiliser les conventions graphiques des comics. Ainsi la narration visuelle atteste bien la spécificité européenne de ce haut fait. La demi-douzaine de pages consacrée à l'infiltration du Passe-Muraille est tout aussi fluide et gracieuse, à nouveau sans rapport avec une narration américaine qui aurait usé d'angles de vue plus dramatiques, et d'un rythme plus syncopé.
Ce premier tome constitue une expérience de lecture déroutante. La narration de l'intrigue est décousue, morcelée par ce découpage en 2 chapitres. Arrivé à la fin de ce premier tome, le lecteur se rend compte que la situation de la fin du prologue est restée sans résolution alors que les héros se préparaient à affronter les forces du docteur Mabuse, et pourtant le chapitre 1 se passe 6 mois plus tard. La narration de Lehman & Colin est factuelle, sans laisser beaucoup de place aux émotions, au ressenti des personnages. De ce fait le lecteur n'a pas la possibilité de s'attacher à l'un ou l'autre, de s'identifier avec un de ces individus, tous réduits à l'état de dispositifs narratifs servant l'intrigue. De la même manière, le découpage des pages sans cesse changeant induit un rythme de lecture heurté, alors même que Gess n'utilise que des cases en rectangle parfois en gaufrier, parfois de taille irrégulière d'une ligne à l'autre.
Ce premier tome constitue également une expérience de lecture fascinante car le lecteur saisit que l'intrigue est de grande ampleur, qu'elle s'insère à la fois dans la grande Histoire, mais aussi dans celle de la culture populaire de l'époque dont Serge Lehman est un expert en la matière. L'intrigue abonde en mystères et présente une forte dimension ludique, incitant le lecteur à essayer d'assembler les pièces du puzzle pour se repérer au milieu de cette foule de personnages. Les images montrent des personnages tout aussi mystérieux et décidés, évoluant dans de riches environnements, dans des reconstitutions historiques à fort intérêt touristique. Chaque page place le lecteur dans un endroit étrange, légèrement décalé, avec une forte consistance. En tant qu'album de bande dessinée pris pour lui-même, cette lecture n'est pas entièrement satisfaisante, malgré les qualités des auteurs. En tant que premier album d'une série, il est impossible de résister à la curiosité qu'il génère, et le lecteur n'a plus qu'une envie : de connaître la suite, de rencontrer d'autres individus étranges, de comprendre ce qui se trame, et de déchiffrer les stratégies des différentes factions.
Ce tome est le premier d'une série indépendante, constituant une histoire complète en 6 tomes qui a bénéficié d'une réédition en intégrale La Brigade Chimérique, Intégrale. Il est paru initialement en 2009. Cette BD est coécrite par Serge Lehman & Fabrice Colin, dessinée et encrée par Gess (Stéphane Girard), avec une mise en couleurs réalisée par Céline Bessonneau. Dans les annexes de la version intégrale, Serge Lehman explique que son objectif était d'écrire sur la disparition des surhommes en Europe, pendant les années 1940. Il évoque également la prédominance du genre superhéros dans la production de bandes dessinées américaines, ainsi que l'entreprise de réhabilitation des personnages fantastiques de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle, réalisée par Alan Moore et Kevin O'Neill, dans la série de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Cela explique le format du récit : 2 chapitre d'une vingtaine de pages chacun, à l'instar du format mensuel des comics de superhéros.
Mécanoïde Curie - La scène introductive montre un individu en gabardine de SS qui repère un bâtiment avec la grille d'une conduite descellée dont sortent des cafards. Il regarde dans la conduite, et repositionne la grille après avoir écrasé un cafard entre ses doigts. En même temps, les cellules de texte comprennent des extraits de l'œuvre de Friedrich Nietzsche. Le reste de cet épisode est consacré à une réunion d'individus extraordinaires, organisée et présidée par le docteur Mabuse, le 30 septembre 1938, à Metropolis une ville fictive située en Europe Centrale.
La dernière mission du Passe-Muraille - Le 16 mars 1939 à l'institut du Radium, le professeur Frédéric Joliot reçoit un document secret, remis par un enfant appelé Michel Joubert. Il va le remettre à Irène Joliot-Curie qui observe l'avancée des expériences du docteur Flohr sur l'homme élastique. Par la suite, François Dutilleul qui a la capacité de passer à travers les murs (ce qui lui vaut le surnom de Passe-Muraille), effectue une mission d'infiltration dans la base du Nyctalope pour le compte de Joliot & Curie.
Pour pouvoir apprécier ce premier tome, il vaut mieux que le lecteur soit conscient des intentions des auteurs, sans cela il risque d'être rebuté par cette forme inattendue et inhabituelle. Il y a d'abord ce choix de découper chaque tome en 2 parties distinctes pour simuler le format de 2 comics mensuels accolés. C'est un peu bizarre puisqu'il s'agit bien d'un album cartonné de 48 pages. Le lecteur passe facilement outre cette particularité, en considérant qu'il s'agit de 2 chapitres dans une histoire plus longue. Il lui faut ensuite accepter de jouer le jeu des références à des personnages (et des auteurs) méconnus, voire obscurs. C'est effectivement un aspect ludique équivalent à celui que propose Alan Moore à la lecture de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires. On y retrouve d'ailleurs Thomas Carnacki, un personnage créé par William Hope Hodgson, apparaissant également dans les aventures de la Ligue. Pour pouvoir pleinement apprécier cette dimension de la lecture, il vaut mieux lire la version intégrale qui comprend un copieux addenda (32 pages) dans lequel Serge Lehman présente chacun de ces personnages.
Étant averti sur la nature du récit et sur l'intention de l'auteur, le lecteur (qui en vaut maintenant 2) peut lire ces 2 premiers épisodes en toute connaissance de cause. En particulier il a conscience qu'il ne s'agit que de 2 chapitres (en fait un prologue et le chapitre 1) dans un récit complet qui en compte 12 (prologue et épilogue compris). La séquence d'ouverture montre un surhomme nazi non identifié constatant la présence de cafards. La scène principale de ce prologue permet de comprendre d'où proviennent ces cafards, et de les rattacher à Gregor Samsa (personnage principal de La métamorphose de Frantz Kafka). La dimension ludique de reconnaître les références commence donc dès le début. La réunion organisée par le docteur Mabuse comprend de nombreux invités européens, mais aussi américains dont certains noms sont modifiés pour ne pas risquer les foudres des corporations en détenant les droits de propriété intellectuelle. L'épisode 1 change un peu de registre pour ce qui est des références, évoquant plus des auteurs de l'époque, ainsi que le mouvement surréaliste et ses artistes.
Comme pour la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, le lecteur peut trouver cette avalanche de références obscures futile, parce qu'il s'agit de personnages ou d'auteurs que la postérité n'a pas retenus, parce qu'il ne lira jamais rien de tout ça. Vu sous un autre angle, il peut également apprécier cet élargissement de sa culture en la matière qui plus est présenté sous la forme ludique et divertissante d'une bande dessinée. Il plonge alors dans un complot à l'échelle mondiale, dont l'auteur lui révèle des bribes parcellaires. Dans le même temps, il apprécie le spectacle des pouvoirs surprenant de ces individus, les merveilles technologiques issues de l'anticipation (tendance radiumpunk, c’est-à-dire une variante du steampunk à partir du radieum plutôt que du moteur à vapeur). Il prend chaque séquence comme la pièce d'un vaste puzzle, mêlant exposition de l'intrigue, et action spectaculaire.
Pour mettre en images cette histoire ambitieuse, les coscénaristes ont embauché un artiste dont les dessins ne payent pas de mine : traits de visages grossiers, aplats de noir hasardeux, découpage des pages un peu chargé (jusqu'à 16 cases par page), arrière-plans à la qualité très fluctuante (variant de perspectives complexes d'une rue parisienne vue du ciel en diagonale, à une absence d'arrière-plan). Il faut donc un peu de temps au lecteur pour se mettre au diapason de cette narration visuelle qui ne rentre pas dans les canons habituels de la bande dessinée franco-belge (ni des comics).
La première séquence évoque vaguement Mike Mignola avec de gros aplats de noir. Le lecteur y apprécie le détail des façades et le pavage de la rue. Par la suite il apprécie la capacité de l'artiste à évoquer les rues parisiennes et leur ambiance, à créer une salle monumentale dans le repaire du Nyctalope. Par contraste, il reste un peu déconcerté quand Gess n'arrive pas à transcrire une texture pour les sols foulés par les personnages, qu'il s'agisse de la grande salle où le docteur Mabuse tient sa conférence, ou de celle de la base du Nyctalope. Il est très impressionné par la densité de détails des cases. En particulier lors de la conférence de Mabuse, il y a de nombreux invités que Gess représente un à un, en dessinant leurs particularités physiques à chacun. Il sait transcrire la posture ou le détail qui permet de reconnaître aisément la carrure imposante de l'homme d'acier, ou encore le foulard et le chapeau de feutre de Lamont Cranston. Il est tout aussi efficace pour évoquer les œuvres des surréalistes ou des affiches d'époque (celle de Fantomas par exemple).
Le lecteur apprécie également la mise en scène des moments d'action. Par exemple, dans le prologue, Andrew Gibberne (dit l'Accélérateur) court à une vitesse surnaturelle entre les invités qui écoutent le docteur Mabuse. Les 4 cases correspondantes montrent sa progression en vue de dessus, rendant manifeste cette performance physique, sans pour autant utiliser les conventions graphiques des comics. Ainsi la narration visuelle atteste bien la spécificité européenne de ce haut fait. La demi-douzaine de pages consacrée à l'infiltration du Passe-Muraille est tout aussi fluide et gracieuse, à nouveau sans rapport avec une narration américaine qui aurait usé d'angles de vue plus dramatiques, et d'un rythme plus syncopé.
Ce premier tome constitue une expérience de lecture déroutante. La narration de l'intrigue est décousue, morcelée par ce découpage en 2 chapitres. Arrivé à la fin de ce premier tome, le lecteur se rend compte que la situation de la fin du prologue est restée sans résolution alors que les héros se préparaient à affronter les forces du docteur Mabuse, et pourtant le chapitre 1 se passe 6 mois plus tard. La narration de Lehman & Colin est factuelle, sans laisser beaucoup de place aux émotions, au ressenti des personnages. De ce fait le lecteur n'a pas la possibilité de s'attacher à l'un ou l'autre, de s'identifier avec un de ces individus, tous réduits à l'état de dispositifs narratifs servant l'intrigue. De la même manière, le découpage des pages sans cesse changeant induit un rythme de lecture heurté, alors même que Gess n'utilise que des cases en rectangle parfois en gaufrier, parfois de taille irrégulière d'une ligne à l'autre.
Ce premier tome constitue également une expérience de lecture fascinante car le lecteur saisit que l'intrigue est de grande ampleur, qu'elle s'insère à la fois dans la grande Histoire, mais aussi dans celle de la culture populaire de l'époque dont Serge Lehman est un expert en la matière. L'intrigue abonde en mystères et présente une forte dimension ludique, incitant le lecteur à essayer d'assembler les pièces du puzzle pour se repérer au milieu de cette foule de personnages. Les images montrent des personnages tout aussi mystérieux et décidés, évoluant dans de riches environnements, dans des reconstitutions historiques à fort intérêt touristique. Chaque page place le lecteur dans un endroit étrange, légèrement décalé, avec une forte consistance. En tant qu'album de bande dessinée pris pour lui-même, cette lecture n'est pas entièrement satisfaisante, malgré les qualités des auteurs. En tant que premier album d'une série, il est impossible de résister à la curiosité qu'il génère, et le lecteur n'a plus qu'une envie : de connaître la suite, de rencontrer d'autres individus étranges, de comprendre ce qui se trame, et de déchiffrer les stratégies des différentes factions.
vendredi 16 février 2018
Animal lecteur - tome 1 - Ça va cartonner !
Bienvenue à BD Boutik
Il s'agit d'un premier tome d'une série humoristique, constituant une compilation de gags en 1 bande verticale, chaque page comprenant 1 bande. Il se présente sous un format original : demi A4 vertical, avec des bandes verticales (par opposition à l'habitude des strips qui se présentent sous la forme d'une bande dans laquelle les cases se suivent à l'horizontal). Il est initialement paru en 2010, écrit par Sergio Salma, dessiné par Libon. La première page précise qu'Animal Lecteur illustre chaque semaine le Sommaire du journal de Spirou, depuis janvier 2006.
Le personnage récurrent de ces strips est le Libraire, il ne dispose pas de nom ou de prénom. Il est propriétaire d'une boutique qui s'appelle fort justement BD Boutik. Il travaille essentiellement seul, même si un stagiaire apparaît une fois ou deux. Il reçoit régulièrement de nouveaux arrivages, et il doit gérer le retour des invendus. Bien sûr il voit défiler différents types de lecteurs, pas forcément assez à son goût, mais parfois trop d'un certain type. Il arrive que certains gags mettent en scène 2 lecteurs, sans que le Libraire n'y figure.
Les gags sont bien sûr orientés sur la lecture et sur le métier de libraire. Cela commence par le titre qui est à double sens. Le libraire espère bien que certains titres vont cartonner pour pouvoir faire son chiffre d'affaire. Mais il s'agit aussi de la masse de cartons contenant les nouveautés. On peut aussi y voir une allusion aux cartons qui servent à emballer les invendus. Le champ de l'humour s'élargit aux différents types de bandes dessinées, avec les classiques (Tintin), les nouveautés, et cette race un peu particulière qui est celle des mangas.
En termes graphiques, Libon dessine des personnages caricaturaux, aux expressions exagérées pour mieux faire passer leur état d'esprit et donner plus de force à leurs ressentis, à leurs émotions. Il y a quelques gags d'ordre visuel, mais la majeure partie repose sur une chute à l'issue d'une discussion, d'un dialogue entre 2 personnages, ou parfois plus. Les strips comprennent en majorité 5 cases les unes au-dessus des autres. Sur les 92 gags contenus dans ce tome, il y en a aussi une partie qui est découpée en 4 cases.
La majeure partie de ces strips se déroule dans la libraire BD Boutik au niveau du comptoir, ou dans la zone de circulation principale. Libon esquisse à grands traits cet endroit : un comptoir sur lequel trône ou non (ça dépend des gags) une caisse enregistreuse, des rayonnages où l'on voit le dos des BD, sans aucun signe distinctif, des piles de BD partout, parfois également des piles de cartons. Au cours de ces gags, le lecteur peut également se retrouver à contempler des adolescents au lycée ou chez eux, des adultes bouquinant dans leur lit ou dans un parc adossés contre un arbre, un monsieur en train de promener son chien, des responsables marketing sur leur lieu de travail, et même un individu dans un confessionnal.
L'artiste représente souvent les individus en plan poitrine, en train de papoter entre eux. La tenue vestimentaire n'est que très vaguement esquissée : t-shirt, chemise, polo. L'accent est mis sur l'expression de leur visage, exagérée pour mieux faire passer l'émotion. Il y a plusieurs trips dans lesquels les individus effectuent des mouvements : déplacer des cartons sur un diable, lire une BD, apporter une BD au comptoir pour la payer. À nouveau les dessins sont caricaturaux, mais ils montrent bien l'action en question. La narration visuelle est donc entièrement inféodé à mettre le gag en images, débarrassée de tout enjolivement visuel.
De fait chaque gag se lit ou s'assimile rapidement, les phylactères portant l'exposition et la chute. Toutefois le fonctionnement de quelques gags repose également sur des informations contenues dans les images, comme une baffe donnée par un personnage, ou une action effectuée. Pour ceux qui sont exclusivement constitués de dialogues, les images rendent les échanges vivants, et permettent au lecteur de constater la réaction de chaque phrase sur le visage de l'interlocuteur. La narration graphique n'est donc pas pauvre, elle est juste en retrait par rapport au gag, et dépouillé pour mieux le mettre en valeur.
Dans un premier temps, le lecteur se demande si Sergio Salma sera à même de débiter des gags variés sur un domaine restreint comme celui de la librairie et des avanies de son libraire. Bien sûr il y a les cartons des nouveautés qui arrivent, qui croisent les cartons des invendus qui sortent, avec peut-être plus d'invendus que de nouveautés, et il y a les clients parfois bien lourds qui veulent justement ce qu'il n'y a plus en stock, ou au contraire la nouveauté qui ne sort que dans 3 jours. Il y a aussi une forme d'échelle des valeurs culturelles, à commencer par la BD qui n'est qu'un pis-aller de la vraie lecture, et le manga qui est encore plus bas, soit un pis-aller de la BD.
Rapidement, le lecteur se rend également compte que le scénariste manie les références avec adresse et intelligence. Il est fait mention des incontournables classiques comme Tintin ou les Schtroumpfs, mais pas seulement. Les références vont de la BD franco-belge traditionnelle (Gaston Lagaffe, Ric Hochet, Blake et Mortimer), à des ouvrages plus récents comme Titeuf, en passant par des BD plus d'auteurs (comme celles de François Bourgeon), sans oublier les strips américain comme Peanuts, ou ceux de Bill Waterson, et même les BD plus adultes (Reiser est cité). Le lecteur de BD se sent donc en terrain connu, dans un ouvrage qui s'adresse à lui et qui parle de sa culture. Il y a même une ou deux blagues sur des termes techniques de connaisseur, comme celui des Gros Nez.
Au travers de ces gags, Sergio Salma dresse aussi le portrait d'une industrie que le lecteur en série observe. Il y a donc la problématique des rayonnages encombrés par des BD qui paraissent plus vite que quiconque ne peut les lire. Il y a le sentiment de dégradation de la qualité des œuvres produites, corollaire d'une logique qui privilégie la quantité à la qualité, et la gestion de flux, au travail sur des œuvres sur le long terme (même moyen terme serait déjà un mieux). Le Libraire est confronté aux effets de saison, en particulier à une avalanche de titres liés à l'école au moment de la rentrée scolaire, au surnaturel au moment d'Halloween, et aux contes au moment de Noël.
Ces gags mettent également en évidence le travail des responsables marketing, que ce soit au travers de la diversification de l'offre, ou de la segmentation du marché qui empêche d'avoir des titres fédérateurs de l'ensemble du lectorat. Parmi les stratégies marketing, ressort également la déclinaison d'un même ouvrage en plusieurs formats, pour essayer de répondre aux attentes du lecteur occasionnel, du lecteur collectionneur, du lecteur nostalgique souhaitant retrouver le format d'antan pour ses albums de Tintin (celui avec la liste écrite derrière). L'auteur aborde également la raréfaction des magazines de prépublication, ayant pour effet d'augmenter l'attente pour le lecteur, de mensuelle (entre chaque numéro) à annuelle (entre chaque tome).
Au fil des gags, l'auteur met en scène la détresse ou les sentiments de plusieurs personnages. Bien sûr, le Libraire n'en peut plus du rythme effréné des parutions, contraint de déplacer des piles de BD dans un mouvement incessant. Mais il craque également de ne pas pouvoir tout lire, ou ne serait-ce que la majorité des parutions. Dans un moment touchant, il perd contenance devant un client, en essayant de broder des phrases toutes faites sur un ouvrage qu'il n'a pas eu le temps de compulser. Il y a bien sûr toutes sortes de lecteurs, dont le plus grincheux qui trouve qu'il a déjà tout lu, qu'il n'y a plus rien de vraiment nouveau, et que c'était quand même autre chose avant. Mais Salma ne se contente pas d'être moqueur et grinçant : il montre aussi tout l'investissement émotionnel du lecteur guettant la sortie du prochain tome, ou de celui qui rêve à ses héroïnes de papier dans son lit conjugal, aux côtés de sa femme.
Dans un premier temps, l'auteur semble jouer sur le mépris qu'inspire les mangas, une sorte de sous-BD pour lecteurs encore plus attardés. Puis, il met en avant le fossé culturel entre les lecteurs de BD et les lecteurs de mangas, en montrant un enfant n'ayant rien compris à un album de Tintin (Tintin au Tibet) parce qu'il l'a lu de droite à gauche. Mais arrivé en page 54, il établit de manière patente que les lecteurs de manga sont capables d'être aussi cultivés que les autres, et que les mangas se prêtent aux analyses critiques tout aussi techniques que les meilleures BD, voire même que les vrais livres sans image. Salma & Libon savent marier avec adresse le rire et les autres émotions, avec un superbe gag mettant en scène un lecteur et un créateur de BD ayant connu son heure de gloire 20 ans auparavant.
Alors que le lecteur s'apprête à lire une anthologie gags qu'il estime nombriliste dans un périmètre limité, il constate qu'il s'agit d'une lecture copieuse qui demande plus qu'un quart d'heure pour en venir à bout, que les auteurs connaissent leur sujet sur le bout des doigts, et qu'ils ne se contentent pas de pointer du doigt les travers de l'édition et des lecteurs. Il ne s'agit pas d'un humour à se taper sur les cuisses, mais d'un humour respectueux des autres, qui reflète à la fois le microcosme d'une librairie, l'industrie de la BD, et, au travers elle, qui dresse en filigrane le portrait de plusieurs aspects de notre société, sans oublier les autres émotions.
Il s'agit d'un premier tome d'une série humoristique, constituant une compilation de gags en 1 bande verticale, chaque page comprenant 1 bande. Il se présente sous un format original : demi A4 vertical, avec des bandes verticales (par opposition à l'habitude des strips qui se présentent sous la forme d'une bande dans laquelle les cases se suivent à l'horizontal). Il est initialement paru en 2010, écrit par Sergio Salma, dessiné par Libon. La première page précise qu'Animal Lecteur illustre chaque semaine le Sommaire du journal de Spirou, depuis janvier 2006.
Le personnage récurrent de ces strips est le Libraire, il ne dispose pas de nom ou de prénom. Il est propriétaire d'une boutique qui s'appelle fort justement BD Boutik. Il travaille essentiellement seul, même si un stagiaire apparaît une fois ou deux. Il reçoit régulièrement de nouveaux arrivages, et il doit gérer le retour des invendus. Bien sûr il voit défiler différents types de lecteurs, pas forcément assez à son goût, mais parfois trop d'un certain type. Il arrive que certains gags mettent en scène 2 lecteurs, sans que le Libraire n'y figure.
Les gags sont bien sûr orientés sur la lecture et sur le métier de libraire. Cela commence par le titre qui est à double sens. Le libraire espère bien que certains titres vont cartonner pour pouvoir faire son chiffre d'affaire. Mais il s'agit aussi de la masse de cartons contenant les nouveautés. On peut aussi y voir une allusion aux cartons qui servent à emballer les invendus. Le champ de l'humour s'élargit aux différents types de bandes dessinées, avec les classiques (Tintin), les nouveautés, et cette race un peu particulière qui est celle des mangas.
En termes graphiques, Libon dessine des personnages caricaturaux, aux expressions exagérées pour mieux faire passer leur état d'esprit et donner plus de force à leurs ressentis, à leurs émotions. Il y a quelques gags d'ordre visuel, mais la majeure partie repose sur une chute à l'issue d'une discussion, d'un dialogue entre 2 personnages, ou parfois plus. Les strips comprennent en majorité 5 cases les unes au-dessus des autres. Sur les 92 gags contenus dans ce tome, il y en a aussi une partie qui est découpée en 4 cases.
La majeure partie de ces strips se déroule dans la libraire BD Boutik au niveau du comptoir, ou dans la zone de circulation principale. Libon esquisse à grands traits cet endroit : un comptoir sur lequel trône ou non (ça dépend des gags) une caisse enregistreuse, des rayonnages où l'on voit le dos des BD, sans aucun signe distinctif, des piles de BD partout, parfois également des piles de cartons. Au cours de ces gags, le lecteur peut également se retrouver à contempler des adolescents au lycée ou chez eux, des adultes bouquinant dans leur lit ou dans un parc adossés contre un arbre, un monsieur en train de promener son chien, des responsables marketing sur leur lieu de travail, et même un individu dans un confessionnal.
L'artiste représente souvent les individus en plan poitrine, en train de papoter entre eux. La tenue vestimentaire n'est que très vaguement esquissée : t-shirt, chemise, polo. L'accent est mis sur l'expression de leur visage, exagérée pour mieux faire passer l'émotion. Il y a plusieurs trips dans lesquels les individus effectuent des mouvements : déplacer des cartons sur un diable, lire une BD, apporter une BD au comptoir pour la payer. À nouveau les dessins sont caricaturaux, mais ils montrent bien l'action en question. La narration visuelle est donc entièrement inféodé à mettre le gag en images, débarrassée de tout enjolivement visuel.
De fait chaque gag se lit ou s'assimile rapidement, les phylactères portant l'exposition et la chute. Toutefois le fonctionnement de quelques gags repose également sur des informations contenues dans les images, comme une baffe donnée par un personnage, ou une action effectuée. Pour ceux qui sont exclusivement constitués de dialogues, les images rendent les échanges vivants, et permettent au lecteur de constater la réaction de chaque phrase sur le visage de l'interlocuteur. La narration graphique n'est donc pas pauvre, elle est juste en retrait par rapport au gag, et dépouillé pour mieux le mettre en valeur.
Dans un premier temps, le lecteur se demande si Sergio Salma sera à même de débiter des gags variés sur un domaine restreint comme celui de la librairie et des avanies de son libraire. Bien sûr il y a les cartons des nouveautés qui arrivent, qui croisent les cartons des invendus qui sortent, avec peut-être plus d'invendus que de nouveautés, et il y a les clients parfois bien lourds qui veulent justement ce qu'il n'y a plus en stock, ou au contraire la nouveauté qui ne sort que dans 3 jours. Il y a aussi une forme d'échelle des valeurs culturelles, à commencer par la BD qui n'est qu'un pis-aller de la vraie lecture, et le manga qui est encore plus bas, soit un pis-aller de la BD.
Rapidement, le lecteur se rend également compte que le scénariste manie les références avec adresse et intelligence. Il est fait mention des incontournables classiques comme Tintin ou les Schtroumpfs, mais pas seulement. Les références vont de la BD franco-belge traditionnelle (Gaston Lagaffe, Ric Hochet, Blake et Mortimer), à des ouvrages plus récents comme Titeuf, en passant par des BD plus d'auteurs (comme celles de François Bourgeon), sans oublier les strips américain comme Peanuts, ou ceux de Bill Waterson, et même les BD plus adultes (Reiser est cité). Le lecteur de BD se sent donc en terrain connu, dans un ouvrage qui s'adresse à lui et qui parle de sa culture. Il y a même une ou deux blagues sur des termes techniques de connaisseur, comme celui des Gros Nez.
Au travers de ces gags, Sergio Salma dresse aussi le portrait d'une industrie que le lecteur en série observe. Il y a donc la problématique des rayonnages encombrés par des BD qui paraissent plus vite que quiconque ne peut les lire. Il y a le sentiment de dégradation de la qualité des œuvres produites, corollaire d'une logique qui privilégie la quantité à la qualité, et la gestion de flux, au travail sur des œuvres sur le long terme (même moyen terme serait déjà un mieux). Le Libraire est confronté aux effets de saison, en particulier à une avalanche de titres liés à l'école au moment de la rentrée scolaire, au surnaturel au moment d'Halloween, et aux contes au moment de Noël.
Ces gags mettent également en évidence le travail des responsables marketing, que ce soit au travers de la diversification de l'offre, ou de la segmentation du marché qui empêche d'avoir des titres fédérateurs de l'ensemble du lectorat. Parmi les stratégies marketing, ressort également la déclinaison d'un même ouvrage en plusieurs formats, pour essayer de répondre aux attentes du lecteur occasionnel, du lecteur collectionneur, du lecteur nostalgique souhaitant retrouver le format d'antan pour ses albums de Tintin (celui avec la liste écrite derrière). L'auteur aborde également la raréfaction des magazines de prépublication, ayant pour effet d'augmenter l'attente pour le lecteur, de mensuelle (entre chaque numéro) à annuelle (entre chaque tome).
Au fil des gags, l'auteur met en scène la détresse ou les sentiments de plusieurs personnages. Bien sûr, le Libraire n'en peut plus du rythme effréné des parutions, contraint de déplacer des piles de BD dans un mouvement incessant. Mais il craque également de ne pas pouvoir tout lire, ou ne serait-ce que la majorité des parutions. Dans un moment touchant, il perd contenance devant un client, en essayant de broder des phrases toutes faites sur un ouvrage qu'il n'a pas eu le temps de compulser. Il y a bien sûr toutes sortes de lecteurs, dont le plus grincheux qui trouve qu'il a déjà tout lu, qu'il n'y a plus rien de vraiment nouveau, et que c'était quand même autre chose avant. Mais Salma ne se contente pas d'être moqueur et grinçant : il montre aussi tout l'investissement émotionnel du lecteur guettant la sortie du prochain tome, ou de celui qui rêve à ses héroïnes de papier dans son lit conjugal, aux côtés de sa femme.
Dans un premier temps, l'auteur semble jouer sur le mépris qu'inspire les mangas, une sorte de sous-BD pour lecteurs encore plus attardés. Puis, il met en avant le fossé culturel entre les lecteurs de BD et les lecteurs de mangas, en montrant un enfant n'ayant rien compris à un album de Tintin (Tintin au Tibet) parce qu'il l'a lu de droite à gauche. Mais arrivé en page 54, il établit de manière patente que les lecteurs de manga sont capables d'être aussi cultivés que les autres, et que les mangas se prêtent aux analyses critiques tout aussi techniques que les meilleures BD, voire même que les vrais livres sans image. Salma & Libon savent marier avec adresse le rire et les autres émotions, avec un superbe gag mettant en scène un lecteur et un créateur de BD ayant connu son heure de gloire 20 ans auparavant.
Alors que le lecteur s'apprête à lire une anthologie gags qu'il estime nombriliste dans un périmètre limité, il constate qu'il s'agit d'une lecture copieuse qui demande plus qu'un quart d'heure pour en venir à bout, que les auteurs connaissent leur sujet sur le bout des doigts, et qu'ils ne se contentent pas de pointer du doigt les travers de l'édition et des lecteurs. Il ne s'agit pas d'un humour à se taper sur les cuisses, mais d'un humour respectueux des autres, qui reflète à la fois le microcosme d'une librairie, l'industrie de la BD, et, au travers elle, qui dresse en filigrane le portrait de plusieurs aspects de notre société, sans oublier les autres émotions.
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