Ma liste de blogs

mercredi 10 avril 2024

Tous à la campagne !

Avant de l’abattre, il faut parler avec l’arbre !! C’est important…


Ce tome est compilation de gags en une page, indépendante de tout autre. Sa première parution date de 2024. Il a été réalisé par Tronchet (Didier Vasseur) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. Le couple central de ces histoires est déjà apparu dans Les Catastrophobes (2021).


Enfin : Madame & Monsieur arrivent descendent de voiture : ils sont arrivés devant leur nouvelle demeure, une belle maison avec un étage, à la campagne. Elle s’exclame, en ouvrant grand les bras : Ça y est, ils ont réussi ! Ils ont fait le grand saut ! Finis la ville, la pollution, le stress !! Ils vont bâtir ici une nouvelle vie, ne plus dépendre du système, travailler dur pour être autonomes. Il intervient pour poser une question : Heu, l’idée, c’était pas une année sabbatique ?? Elle commence à répondre, mais il consulte un dictionnaire en ligne pour la définition de sabbatique : Congé qui permet au salarié de prendre une année de repos. Il s’étonne de ne pas voir les transats. – Isolement : Madame a un plan dans la main et elle le commente pour monsieur : La maison est là, idéalement située, totalement isolée. Au bout d’un chemin où personne ne passe et au milieu de la forêt. Il demande une précision : Personne ne peut savoir qu’ils habitent ici ? Elle répond que non, même du ciel on ne les voit pas. Elle continue : ils sont indépendants, ils ne doivent rien à personne, ils ne vivent que du fruit de leur travail. Il répond que ça l’embête un peu, il aimerait bien qu’on retrouve leurs cadavres… Ben comme elle a dit qu’ils allaient vivre du fruit de leur travail…



Évacuation : devant leur maison, Madame constate que leur nouvelle demeure a tout ce qu’il faut : la toiture est saine, les mur épais, solides, les portes et fenêtres ferment bien. Elle se sent protégée. Elle demande à Monsieur s’il aime. Il répond que oui, mais se demande si les normes de sécurité sont bien respectées. Il précise : Où est le plan avec les issues de secours et d’évacuation vers la ville en cas de danger. Déjà, le danger d’habiter ici ! – Souplesse : Elle lui fait remarquer qu’il faudrait qu’Il soit un peu plus souple. Il répond qu’il a l’intention d’être hyper souple pendant l’année sabbatique… Et après, ils rentrent. Elle l’informe que non, ils ne rentrent pas. Elle a vendu leur appartement en ville. Il fait un malaise et il est transporté à l’hôpital. Alors qu’il est conscient sur le lit d’hôpital avec une intraveineuse, elle constate qu’au moins ils savent maintenant qu’il y a un hôpital pas loin, ce qui doit le rassurer. Elle ajoute que ce n’était pas vrai : elle voulait tester sa souplesse. Elle ne peut pas vendre l’appartement sans sa signature, il aurait dû réfléchir. Elle continue en lui tendant un papier, et l’enjoignant à signer. - Table rase : ils sont devant leur voiture et elle lui montre qu’elle n’a emporté que deux bagages, la sobriété avant tout. Lui, il est venu les mains dans les poches… Il a tout commandé sur Amazon.


Sans surprise, l’auteur se moque de deux urbains, parisiens de surcroît qui tentent l’aventure d’habiter à la campagne, et de tenter l’autosuffisance, au moins alimentaire dans un premier temps. Il peut compter sur le bédéiste pour se montrer moqueur, avec un fond de tendresse vis-à-vis de ses personnages, si normaux, vaguement pathétiques. Pour commencer, il ne leur donne ni nom, ni prénom, juste une femme et un homme, madame et monsieur, peut-être quadragénaires, peut-être quinquagénaires, pas vraiment beaux, mais pas repoussants pour autant, généralement contents ou souvent souriants en tout cas, l’air gentiment satisfaits d’eux-mêmes, enfin surtout Madame, parce que Monsieur… L’artiste est en mode caricature, avec une simplification dans la représentation. Par exemple, les personnages n’ont que quatre doigts à chaque main, leur coiffure s’apparente à une sorte de touffe dressée sur la tête, ou encore ils sont affublés de pieds pointus, sans oublier le pantalon trop large et remonté trop haut de Monsieur. Cela donne une allure comique à Monsieur, teintée de dérision plutôt que de réelle moquerie. Son nez semble un peu écrasé, surtout comparé à celui pointu de son épouse, et il fait souvent des grands gestes, ou des moues exagérées. L’auteur s’en sert comme dispositif comique : au fond de lui opposé à l’idée de s’installer à la campagne, cherchant comment dénigrer cette expérience, essayant mollement de ruser pour retrouver Paris, régulièrement victime d’une conséquence plus ou moins grave de la vie à la campagne.



D’un côté, l’auteur raconte des morceaux choisis de cette année sabbatique, chaque page racontant un gag se suffisant à lui-même. De temps à autre, Tronchet file une note humoristique, le principe de parler aux arbres ou à un objet par exemple, la tentation du recours à Amazon pour se faire livrer des objets de grande consommation contre les principes de sa femme, qui, elle, ne semble pas reconnaître la banane, c’est-à-dire le logo de cette enseigne de vente en ligne. D’un autre côté, le lecteur peut aussi envisager l’album comme un tout : différents moments vécus lors de cette année sabbatique, ce couple faisant l’expérience de différents points de passage attendus. Madame et Monsieur vont commencer par apprécier l’isolement de leur maison, l’effet de sevrage de la société de consommation, les risques liés aux travaux manuels (enfin un bobo minime avant même de commencer), un changement d’approche dans le rapport aux choses (il faut parler aux arbres), un voisin à la communication un peu particulière (il faut parler à sa tronçonneuse), le silence aussi assourdissant qu’aliénant, l’importance des vers de terre, la visite d’amis de la ville, le plaisir tout relatif du feu de cheminée, les toilettes sèches et l’avantage de tout récupérer, etc.


Comme l’indique l’énumération ci-dessus, les scènes se suivent et ne se ressemblent pas. Elles donnent l’occasion au dessinateur de diversifier les visuels : les arbres, la maison vue de l’extérieur, quelques pièces à l’intérieur, une chambre d’hôpital, l’abattage d’un arbre à la hache, une clairière, le jardin potager, le garage et l’automobile, les toilettes sèches, etc. Le lecteur contemple également de nombreux accessoires : une pelle et un râteau, un ordinateur, un crapaud, une tronçonneuse, un caddie de supermarché, une ruche, une brouette, un taille-haie, des valises. En termes de mise en scène, le bédéiste a choisi un format reposant sur les dialogues entre Madame et Monsieur, ou l’un de deux avec un interlocuteur invisible au téléphone, avec des invités, avec leurs enfants, et même avec deux inspecteurs du service de l’hygiène. D’un côté, il lui arrive régulièrement de faire l’économie de l’arrière-plan, ou de reproduire le même décor en fond de case ; de l’autre côté, les personnages sont toujours en train de vaquer à une occupation, souvent différente. Cela nourrit la richesse de la narration visuelle qui présente toujours un intérêt, renforcée par les mouvements des personnages, leurs postures et leurs mimiques.



Le lecteur constate rapidement que la charge humoristique reste dans un registre gentil : Madame s’avère déterminée, se livrant, l’une après l’autre, aux activités de base pour essayer d’aller vers l’autonomie : le jardinage sous différentes formes le sevrage au consumérisme, l’abandon d’habitudes citadines. Monsieur se livre, à contrecœur et de mauvaise grâce, ou au moins en râlant, à des activités de plein air comme couper du bois ou jardiner lui aussi. S’il espère glaner des conseils pour aller vers l’autosuffisance en mettant en œuvre la permaculture, le lecteur s’est trompé d’ouvrage. Ça ne va pas plus loin que l’importance des vers de terre, l’évocation de panneaux solaires, la culture de ses légumes et la mise en place de toilettes sèches. Les effets comiques naissent des pitreries de Monsieur et de sa réticence latente exprimée plus ou moins ouvertement, de son décalage de ressenti d’avec celui de son épouse, de son absence totale de motivation. L’auteur file un ou deux effets comiques : le voisin un peu particulier qui recommande de parler aux arbres, puis à la tronçonneuse, ou encore Madame qui n’identifie le sigle en forme de banane d’un géant de la vente en ligne.


Dans le même temps, ces scénettes ne constituent pas une suite de gags tièdes et inoffensifs. En passant, sans avoir l’air d’y toucher, sans approche moralisatrice, l’auteur évoque l’omni-disponibilité des biens de consommation livrés dans des délais d’une brièveté redoutable, le partage des richesses, le risque d’isolement à la campagne, le puits sans fond de connaissances d’internet, la nécessité de disposer d’une voiture, la violence de l’abattage des animaux d’élevage et les ravages de l’élevage intensif, l’investissement à faire en efforts pour un résultat pas toujours à la hauteur en qualité mais aussi en quantité, les conséquences de la surconsommation, le partage de ce mode de vie pour donner envie à d’autres en devenant influenceur. Dans le même temps, le constat reste lucide : ce couple n’a aucune chance d’être auto-suffisant dans un proche avenir, ou même à moyen terme. En page dix, Monsieur fait même observer à madame qu’ils vont pouvoir tout produire… à condition d’avoir sur place une usine de transformation, des fours industriels et un hangar réfrigéré, un troupeau de mille têtes et une chaîne d’abattage. Comme Adam Smith (1723-1790) avant lui, il a pleinement conscience que nul être humain est en mesure d’être autosuffisant et de produire les biens manufacturés indispensables à la satisfaction de se besoins primaires.


Aaaah, se mettre au vert… Un beau projet écoresponsable, un choix de vie pour l’avenir de la planète, une aventure enrichissante et formatrice. Tronchet choisit un mode humoristique doux et gentil, sans railler ni les urbains et leur frénésie mortifère de consommation, ni les urbains incompétents et contre-productifs qui s’improvisent campagnards. Il réalise une cinquantaine de gags avec des dessins caricaturant un peu les êtres humains, expressifs et très juste, montrant cette maison accueillante et tranquille, une nature plutôt évoquée, et un couple avec Madame pleine de bonne volonté, et Monsieur rétif. Au fil des gags sympathiques, le lecteur ressent en filigrane la remise en question d’un mode de vie destructeur, et le désemparement d’êtres humains dépassés par l’ampleur de la situation.



mardi 9 avril 2024

Urban: Schizo robot (5)

Tous les crimes de cet homme ont déjà été commis. Tu ne peux rien changer à tout ça.


Ce tome fait suite à Urban: Enquête immobile (4) (2017) qu’il faut avoir lu avant ; c’est le dernier tome de la pentalogie. Il faut avoir commencé par le premier tome, car il s’agit d’une histoire complète. Sa première publication date de 2021. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le scénario, et par Roberto Ricci pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-douze pages de bande dessinée en couleurs. La série a bénéficié d’une réédition en intégrale en 2023, d’un format plus petit. Il comprend cinquante-huit pages de bande dessinée.


26 mars 2019, au siège du ministère de l’éducation, se tient une commission sénatoriale, sur un projet d’une série de dessins animés, destinée à lutter contre la violence juvénile, par cette forme de prévention. Jason O’Flaherty, conseiller à l’éducation pour le gouvernement du Massachussetts s’adresse à la créative venue présenter son projet. Il souhaite savoir pourquoi elle a fait le choix d’un héros d’origine amérindienne. Il estime que c’est un choix un peu curieux : les indiens d’Amérique ne représentent plus que 1% de la population de du pays, ça semble assez peu représentatif de la cible visée par le projet. La présentatrice demande s’il aurait peut-être préféré un héros blanc. Le conseiller indique blanc, ou afro-américain, ou même hispanique, un personnage correspondant davantage au public concerné. La demoiselle répond en exposant la logique de ce choix : il leur a semblé que l’un ou l’autre de ces choix risquait de disqualifier une des communautés citées, qui aurait pu ne pas se reconnaître dans ce héros. En revanche, toutes ces catégories admettent volontiers que l’Amérindien est le représentant parfait de toutes les violences et de toutes les injustices que des humains sont capables d’infliger à d’autres humains sur le sol américain. Un cocktail particulièrement révoltant que ressentent très fort les enfants défavorisés qu’ils veulent toucher à travers cette série de dessins animés. Faire de l’un de ces êtres malmenés et en colère un personnage qui exerce la justice plutôt que la vengeance a paru une bonne façon d’inviter tous ces gamins à davantage respecter les forces de l’ordre.



L’intervenante continue en racontant l’origine du héros. C’est un Cheyenne nommé Laughing Raccoon, son peuple lui a attribué ce nom parce qu’il est particulièrement habile de ses mains et toujours heureux de vivre. Et ce jour-là, Raccoon est plus heureux qu’il ne l’a jamais été : son premier fils vient de naître, quelques minutes à peine avant que le récit commence. Pour que sa compagne Héta puisse accoucher, ils ont dû s’arrêter en chemin alors que leur tribu poursuivait sa route vers le Sud et les terrains de chasse hivernaux. Une fois son fils venu au monde, le couple reprend sa route, Laughing Raccoon ayant facilement retrouvé les traces du passage de la tribu. Survient un détachement de soldats américains dont le commandant force Laughing Raccoon à les conduire à leur tribu, sous peine de tuer son fils. Une fois la tribu rattrapée, il s’en suit un carnage.


Dernier tome : le lecteur est partagé entre dévorer les pages pour savoir comment l’histoire se termine (Qui survit ? Qui gagne ?) et l’envie de savourer la fin de son séjour à Monplaisir. Il s’est habitué à la structure du récit et il se doute que la ligne temporelle du présent du récit, en 2059, sera entrecoupée de retours en arrière pour révéler des faits et des actions qui expliquent certains comportements bizarres (celui de Julia Buzz, la sœur de Zach), ou montrer ce qu’il advient également des personnages secondaires (comme le tueur à gages Antiochus Ebrahimi). Le scénariste comble l’horizon d’attente de son lecteur. Avec des scènes attendues par exemple une dernière partie d’Urban Interceptor, avec une proie de choix. Il va même au-delà de ses attentes du lecteur en évoquant la création du personnage de Overtime dans la série de dessins animés du même nom, ou encore en montrant comment Sikorsky a évolué au sein des Interceptors. Toutes les solutions de continuité sont levées, qu’il s’agisse du sort de la jeune femme opérée à la fin du tome trois, ou de la survie de Merenia Alicia Colton après s’être tranché la gorge dans une ruelle désaffectée : les pièces du puzzle s’assemblent parfaitement. Arrivé à la fin le lecteur se rend compte que l’histoire s’est déroulée dans une durée assez courte : du 24 juin 2059 au 04 juillet de la même année, période à laquelle s’ajoutent les retours en arrière, en 2019 et en 2049. À la rigueur, le lecteur peut trouver le laps de temps entre les années 2010 et 2059, un peu court pour que l’humanité puisse coloniser d’autres planètes. Il peut également envisager cet état de fait comme un déroulement alternatif de l’Histoire.



Dans ce tome à la pagination supérieure à celles des précédents, les moments mémorables abondent, entre scène attendue (le moment de gloire de Zachary Buzz est enfin arrivé), et celles qui ne pouvaient pas être anticipées. D’entrée de jeu, le lecteur ne s’attendait pas à assister à une conférence exposant les choix de conception d’un personnage de série de dessins animés : belle salle spacieuse équipée de rangées de tables avec des micros pour chaque participant, de beaux fauteuil, bien sûr un écran géant qui diffuse l’épisode pilote, celui-ci recourant à une palette de couleurs bien distincte (des teintes plus vives), et des formes un peu plus anguleuses que celles des scènes dans la réalité du récit, avec une magnifique reconstitution d’une demeure de riche propriétaire en 1895. La séquence suivante fonctionne également sur un plan de prise de vue et de mise en scène complexe : une scène de foule se ruant sur les pistes du port des navettes spatiales pour pouvoir évacuer Monplaisir : les quelques policiers qui tentent de contenir le mouvement de foule, la pression de la masse, les gens qui tombent par terre et qui sont piétinés, la panique faisant prendre risques inconsidérés… et l’atroce accident qui ne manque pas de survenir. Le lecteur éprouve la sensation de se retrouver un observateur impuissant, avec une suite de cases, ou d‘une suite de plan lui permettant de parfaitement comprendre ce qui se passe, tout en restant à niveau d’être humain. Autre séquence sous tension : Zachary Buzz se retrouvant sur un plateau d’enregistrement pour prononcer un discours apaisant dont le texte défile sous ses yeux, en présence de Springy Fool, d’A.L.I.C.E. et Narcisse Membertou : un espace plus réduit, moins de personnages, l’état d’esprit de Buzz fluctuant au gré de ses convictions parfaitement intelligibles au lecteur qui éprouve chacune de ses hésitations, de ses changements d’attitude.


Le lecteur savoure également à l’avance le sens du détail de l’artiste. Il sait qu’il va jouer à reconnaitre les personnages dont les vacanciers ont revêtu le costume, dimension ludique fort agréable grâce à la capacité exceptionnelle du dessin à en restituer les caractéristiques essentielles. Ça fait toujours plaisir de reconnaître des artefacts culturels, et ce n’est pas grave si on en rate un ou deux. Par exemple Thor, Black Cat, Cyclops, Deadpool, Elastigirl (Indestructible), Rorschach, Goldorak, Captain Marvel, Bane, Robocop, Link, Raphael (Tortues Ninjas). L’attention portée au détail s’étend au-delà des costumes : comme dans les tomes précédents, sans aucune baisse d’implication ou d’investissement du dessinateur, la ville de Monplaisir présente une consistance remarquable qui la rend tangible, à la fois les détails, à la fois la cohérence d’un tome à l’autre : la forme des vaisseaux spatiaux, l’uniforme des policiers, les néons innombrables aux façades de Monplaisir, le hall d’accueil du bâtiment abritant les studios d’enregistrement (et les ronds sur les joues des robots), la chambre et le matériel médical pour l’opération de Merenia Colton, l’ameublement de la chambre d’hôtel d’Antiochus Ebrahimi avec le sac de voyage posé sur le sol, le luxueux appartement en duplex de Buzz, les dernières vues de la ville alors que le nettoyage arrive à son terme, etc.



Dans les faits, le lecteur dévore les pages parce qu’il a hâte de découvrir la suite, ce qu’il advient des personnages : Zachary Buzz idéaliste, Springy Fool et son comportement obsessionnel et tyrannique, Ishrat Akhtar et son état de santé, Merenia Colton et sa colère, et même A.L.I.C.E et son raisonnement purement logique. Dans le même temps, il ralentit un peu sa lecture pour prendre un peu de recul, conscient des conséquences à moyen et à long termes, et des thèmes abordés. Il y est question de maternité, avec des circonstances très différentes, des attentes de la future mère très personnelles, des réactions du futur père aux motivations individualisées, pas toujours bienveillante, et atteignant un niveau d’égocentrisme inimaginable pour l’un d’entre eux. N’ayant pas accès aux mécanismes de fonctionnement de l’intelligence artificielle d’A.L.I.C.E., le lecteur ne peut que supputer sur la nature des raisonnements qui dictent ses actes. Le personnage d’Overtime surprend le lecteur : il ne s’attendait pas à ce que les auteurs développent la genèse de sa création, encore moins son épisode pilote. Dans le même temps, s’ils y consacrent dix pages, cela induit qu’il y a une intention : montrer comment les adultes fabriquent de tout pièce les modèles montrés aux enfants, comment un de ces enfants, animé par une vision dichotomique du bien et du mal, se conduit en cohérence avec les valeurs morales de son héros, de ce modèle. En filigrane, le lecteur retrouve également une structure politique gouvernant soit pour le profit capitaliste, soit pour son propre ego.


Ce dernier tome comble l’horizon d’attente du lecteur, et le dépasse de bien des manières. L’ensemble forme un récit de science-fiction solide et généreux, intelligent. La narration visuelle fait montre d’une rare consistance et d’une rare richesse en termes d’inventivité, de représentation et de description de ce futur. S’appuyant dessus et s’en nourrissant, l’intrigue s’inscrit à la croisée de deux genres, science-fiction et polar, avec des personnages incarnés et diversifiés, et des réflexions nourries sur le modèle donné aux enfants, la police et la justice, la société du spectacle, les vacances comme exutoire à une année de travail au service de la production marchande et capitaliste, l’intrication des intelligences artificielles dans le quotidien et dans le long terme.



lundi 8 avril 2024

Saint-Elme T01: La Vache brûlée

C'est une phrase de vieux, ça.


Ce tome est le premier d’une pentalogie, une série qui constitue une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Serge Lehman pour le scénario, et par Frederik Peeters pour les dessins et la mise en couleurs. Il compte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré pour L’homme gribouillé, paru en 2018.


Quelque part en montagne, aux abords d’une grange abritant une installation artisanale de traitement chimique, une grenouille croasse. Elle s’élance et bondit dans une zone herbue, puis s’arrête sur la route. Un van passe à vive allure et l’écrase, sans même que le conducteur en ait conscience. À côté de lui se tient un passager, Félix Morba, un grand noir chauve. Le conducteur ralentit et prend un chemin de traverse, celui qui conduit au chalet avec la grange. Les aboiements d’un chien agressif se font entendre. Le conducteur arrête son véhicule devant la maison, et le chien aboie sur les nouveaux arrivants : il est solidement attaché, ce qui rassure le conducteur qui sort du van. Deux hommes armés de fusil viennent l’accueillir. L’un des hommes fait remarquer au conducteur que d’habitude il travaille avec le gros Fred. Pendant qu’il ouvre l’arrière du van avec un trousseau, il explique qu’il y a eu un problème, il racontera plus tard et Curzon est à l’hôpital, il ne restait que Morba, le seul mec qui donne l’impression d’être en taule à l’extérieur. Le chauffeur déplace les cartons à l’arrière, sort un cutter, ouvre une trappe dans le plancher du van et demande à l’homme armé d’aller dire au derviche d’apporter les colis.



Pendant ce temps-là, Morba descend du van à son tour, et s’éloigne pour aller se soulager dans la neige. Il remarque derrière lui un appentis accolé au chalet, avec une porte et un une fenêtre avec un éclairage rouge, sur laquelle est dessiné un unique œil, ouvert. Il s’en approche, dérangeant au passage une grenouille qui croasse doucement. Il se baisse et il regarde par la fenêtre : un enfant se tient assis à même le sol. Il relève la tête et regarde Morba sans parler. L’homme tapote au carreau et lui demande si c’est lui qui a dessiné ça. Il est interrompu par l’arrivée d’un autre homme qui lui demande ce qu’il fait là, et qui lui ordonne de retourner dans son tas de boue. Le chien continue d’aboyer avec hargne. Un autre homme armé indique qu’encore deux voyages et c’est bon. Morba redescend du véhicule. Il enferme le derviche dans la partie arrière et il jette les clés au loin. Un homme armé approche, Morba lui tire une balle dans la tête, à bout portant. L’autre réagit, il l‘abat à deux mètres. Le conducteur rentre dans la maison en courant, Morba l’abat d’une balle dans le dos. Il rentre dans la maison, il remarque quatre verres sur la table : le quatrième lui tire dessus en même temps qu’il ouvre le feu sur lui. Le premier s’écroule à terre, mort, Morba est blessé. Il ressort et il va délivrer l’enfant qui lui dit s’appeler Katyé. Plus tard, un ferry traverse le lac : Franck Sangaré débarque à Saint-Elme et il est accueilli par madame Dombre.


Une couverture qui frappe l’œil du lecteur avec ce rouge éclatant et un peu terni, cette zone de terre assez vague et cette silhouette de dos, qui s’éloigne du lecteur, visiblement un homme en souffrance se tenant le ventre et perdant son sang. Le titre s’avère tout aussi énigmatique : La vache brûlée, et il constitue une image dérangeante. En effet, la mise en couleurs repose sur des choix tranchés et audacieux, mis en œuvre également dans les pages intérieures. L’artiste réalise une colorisation de type naturaliste pour les séquences de jour en extérieur, tout en jouant sur un léger décalage (le ciel crème pour la traversée du ferry) et sur les contrastes (la foule noyée dans une ombre violette sur le quai de débarquement). Il utilise majoritairement des aplats de couleurs, plutôt que des dégradés, apposés en respectant les bordures formées par les traits encrés, et en même temps un aplat peut ne pas remplir complètement une surface détourée, étant alors complété par un autre d’aplat d’une couleur différente. Sous la lumière artificielle ou la nuit, tous les chats ne sont pas gris. L’artiste a recours à une mise en couleurs expressionniste, avec des contrastes très tranchés. Le rouge projeté par une lumière artificielle sur les tuyaux dans la grange baignant dans un vert bleu. Le violet profond de la nuit s’opposant au bleu entre turquoise et aigue marine de la lumière des phares ou des ampoules de la cabine.



Ces teintes participent à l’ambiance bizarre et étrange tout du long de l’album : vues de la rue les lumières vertes ou rouges des fenêtres des maisons, dans la boîte de nuit la cohabitation entre les rouges, les verts, les bleus, les violets, dans les toilettes tout passe en violet. Le lecteur s’en trouve un peu déstabilisé se demandant s’il doit voir quelque chose de particulier dans ces choix d’éclairage non conventionnels. Les questionnements proviennent également des images dès la première. À commencer par le cadrage en plan rapproché sur ces éléments d’une installation de plus grande ampleur : que faut-il comprendre de ce gros plan, sans avoir une vision du tout ? Vient ensuite le sort de la grenouille écrasée sur la route : faut-il y voir une métaphore de ce qui attend les personnages, se déplaçant par automatisme, sans aucune maîtrise sur leur destin, sans compréhension aucune des forces à l’œuvre autour d’eux ? Par la suite, les auteurs mettent en scène d’autres animaux : ce chien que le dessinateur rend des plus agressifs, même le lecteur est rassuré qu’il soit solidement attaché (tout en craignant que le lien ne rompe). Après quelques autres grenouilles, apparaissent un hibou, une vache qui connaît un sort funeste, des mouettes (dont une qui mange une grenouille), un oiseau de proie haut dans le ciel. L’artiste n’humanise en rien ces animaux qui conservent toute leur étrangeté animale, les laissant hors de portée de l’empathie du lecteur. Le lecteur observe cette vache qui est la proie des flammes : il est évident qu’elle souffre, et en même temps la prise de vue en fait presque un objet de vénération ou une victime sacrificielle. Le lecteur envisage alors ces manifestations du règne animal comme des signes de la nature. Mais qui disent quoi ?


La lecture oscille alors entre un défi ludique et des sensations à ressentir. Bon d’accord, des grenouilles et un chien. La prolifération des premières peut s’interpréter comme le signe d’un écosystème spécifique à la région de Saint-Elme. Le chien peut se voir comme le symbole d’un animal captif qui a développé une haine envers le genre humain tant qu’il ne recouvrera pas sa liberté, avec la possibilité de faire un parallèle avec Katyé, également captif. L’œil dessiné en rouge sur la fenêtre ? La mention d’un derviche ? L’animal de compagnie inhabituel de madame Dombre (et d’ailleurs ce nom, d’ombre) ? La cérémonie avec la vache qui finit par prendre feu, ce qui correspond au nom de l’auberge La vache brûlée, simple synchronicité ? La cicatrice permanente de Romane Martens, brûlée par une bouilloire renversée quand elle avait douze ans, simple coïncidence ? À ce petit jeu, les auteurs se montrent redoutables, et le lecteur n’a aucune chance. Il voit bien que certaines mentions, certains éléments prennent tout leur sens quelques pages plus loin. Un petit trafiquant mentionne le nom de Stan Sax dans la même phrase que celui d’Arno Cavaliéri, et le lecteur comprend plus loin comment se positionne la séquence du chalet dans tout ça. Mais doit-il retenir le nom de Curzon dont le conducteur indique qu’il est à l’hôpital ?



Le scénariste a acquis un niveau expert pour mener le lecteur par le bout du nez : il n’utilise que des phrases courtes, avec des objets, des noms, comme ça en passant, et le lecteur ne dispose d’aucun moyen de savoir s’il s’agit d’un détail sans importance, ou au contraire d’un indice dont l’importance sera révélée ultérieurement. Dans ces informations, qu’est-ce qui relève du bruit et qu’est-ce qui constitue un signal essentiel ? Cela rend la lecture aussi ludique qu’addictive par le réflexe participatif qu’elle provoque mécaniquement chez le lecteur. Le dessinateur s’avère tout aussi habile à intégrer un élément visuel de manière négligée, induisant également des tentatives d’identification des schémas chez le lecteur : la case avec les quatre verres vides sur une table (Ah oui d’accord, les trafiquants sont quatre), les passagers sur le ferry, les anonymes dans la rue, les graffitis sur les murs, faut-il prendre le temps de les examiner pour les mémoriser ? Les animaux dans la vitrine du taxidermiste ? Les photographies au mur de la grande salle de l’auberge de La vache Brûlée ? Pour ces dernières, c’est facile, grâce à l’insistance du regard de Romane Mertens. La mention de la mère d’Arno Cavaliéri ? Et pourquoi pas le port de lunettes de soleil par Franck Sangaré ? Après tout, chaque détail peut être signifiant, en application du principe du fusil de Tchekhov. 


Dans le même temps, le lecteur peut très bien prendre l’histoire au premier degré, sans se prêter au jeu des indices qui sont peut-être signifiants, ou peut-être pas. Il suit alors Franck Sangaré dans une enquête pour retrouver un jeune homme disparu, un monsieur pas commode, assez sec, très capable d’intimider et de recourir à la violence quand il le faut, faillible (il se fait avoir deux fois avec un coup asséné sur la tête par derrière), une femme qui l’assiste quand elle peut (avant de se fouler la cheville). De rencontre en entretien, ils côtoient des individus issus de différentes couches de la société, et ils mettent leur nez dans des petites combines et dans des gros coups, faisant apparaître au grand jour les véritables intérêts qui façonnent la ville de Saint-Elme, un vrai polar.


Bienvenu à Saint-Elme pour enquêter sur la disparition d’Arno Cavaliéri, une petite ville thermale, avec une population de grenouilles anormalement élevée. La narration visuelle jette littéralement un éclairage inhabituel sur les scènes nocturnes et manie les zones de noir pour donner plus de profondeur à l’étrangeté et au mystère. Les auteurs sont des maîtres en matière de bizarreries, entre indices et altérité inquiétante, le lecteur se retrouvant implacablement à jouer aux devinettes entre signifiant, métaphore, et indices.



jeudi 4 avril 2024

Les illuminés

Quel crime ce serait, d’avoir ce manuscrit en mains et de ne pas l’imprimer…


Ce tome correspond à une biographie d’une partie de la vie de trois poètes à la fin du XIXe siècle. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Laurent-Frédéric Bollée & Jean Dytar pour le scénario, et par Jean Dytar pour les dessins et les couleurs. Il comporte environ cent-cinquante pages de bande dessinée. En fin de tome, sont récapitulés les poèmes dont des extraits figurent dans le récit : Ô saisons, ô châteaux (Arthur Rimbaud), Fin d’automne (Germain Nouveau), Matinée d’ivresse (Arthur Rimbaud), Il pleure dans mon cœur (Paul Verlaine), Parade (Arthur Rimbaud), Un grand sommeil noir (Paul Verlaine), Très méchante ballade d’un pauvre petit gueux (Germain Nouveau), Dernier madrigal (Germain Nouveau), un extrait de lettre de Verlaine à Rimbaud du douze décembre 1875, un d’une lettre de Nouveau à Mme Nina de Villard, et un extrait de la préface de Verlaine à la première édition des Illuminations en octobre 1886.


Germain Nouveau est installé sur l’un des bancs en pierre intégrés à la façade de la cathédrale d’Aix en Provence, alors qu’une femme s’approche pour entrer. Un jour de septembre 1872, Germain Nouveau marche dans les rues de Paris, se dirigeant vers un café où l’attendent d’autres artistes. Il passe devant une libraire appelée Livre moderne et ancien. Il entend une voix l’interpeller depuis une fenêtre du premier étage. Une femme lui fait observer qu’il n’y a pas que les nourritures spirituelles dans la vie. Elle lui demande s’il ne veut pas effeuiller autre chose que les pages d’un livre. Elle trouve qu’il s’exprime avec un bel accent du Sud, elle en déduit qu’il débarque à Paris. Elle continue : s’il change d’avis, qu’il n’hésite pas à revenir. Le poète parvient au café et y pénètre : il est salué par Paul Cézanne qui le présente à ses deux amis. Il lui commande une absinthe. Ils discutent et l’un d’eux informe Germain que Rimbaud a quitté Paris, avec cette crapule de Verlaine : ils sont partis pour Bruxelles. L’autre ami indique qu’il voit bien qui est Verlaine, un grand poète, en revanche il ne voit pas du tout qui est Rimbaud.



Ce même jour de septembre 1872, un navire à Vapeur accoste à Douvres : Arthur Rimbaud et Paul Verlaine font partie des passagers qui débarquent. Ils se rendent à la gare pour prendre le train de Londres. Ils s’installent dans un compartiment déjà occupé par un homme, puis une femme entre et les salue en s’installant. Lors du trajet, Verlaine demande à son ami s’il aime Douvres. Rimbaud lui répond que non, et que Bruxelles avait fini par le faire bâiller d’ennui. Verlaine estime que son compagnon n’ait jamais satisfait. L’autre répond par un extrait de poème : Ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? Il continue : parfois il a l’impression de se faire traverser par des tourbillons de mots. Jusque-là, c’était comme s’il laissait venir à lui les visions. Il les attrapait. Puis il tentait de les dompter avec les mots. Mais désormais, ce sont les mots qui semblent précéder ses visions. Il voudrait ne plus avoir peur de leur lâcher la bride. Qu’ils soient plus libres, plus fougueux ! Sans aller n’importe où… Seulement il faut qu’il accepte de perdre un peu de contrôle.



Il se dit que les recueils de poèmes sont les livres qui se vendent le moins : le lecteur salue le courage de ces auteurs qui évoquent un passage de la vie des trois poètes dont deux sont passés à la postérité, connus par le grand public : Paul Verlaine (1844-1896), Arthur Rimbaud (1854-1891), le troisième, moins connu, étant Germain Nouveau (1851-1920). Ce tome se compose de dix chapitres, couvrant une période allant de 1872 à 1877, les deux derniers se déroulant une dizaine d’années plus tard en 1886. Le lecteur familier des deux poètes les plus connus retrouvent le fait que le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud avec un revolver, et il voit que le récit trouve une partie de son aboutissement dans la parution du recueil Les illuminations en 1886. En phase avec une écriture très spécifique pour la poésie, les auteurs ont imaginé une narration particulière : des pages divisées en deux ou trois parties horizontales. Dans le premier chapitre, la moitié supérieure de chaque page est parée de teintes entre gris et marron, et elle est consacré à Germain Nouveau qui rencontre Paul Cézanne dans un café, avec majoritairement deux bandes de cases. La moitié inférieure est dévolue au voyage d’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine en Angleterre, dans des nuances tournant autour du vert bouteille, également majoritairement deux bandes de cases.


Le décalage poétique commence avec la couverture : trois personnes sous l’emprise de la boisson, vraisemblablement gaies, et certainement illuminées, avec une définition des détails qui semble un peu floue, vraisemblablement un pont de Paris avec son parapet et son lampadaire caractéristiques, et sa chaussée pavée en queue de paon, mais en même temps le lecteur ne pourrait pas reconnaître le lieu exactement, ni même les personnages s’ils ne sont pas munis de leur accessoire (chapeau, pipe) dans une autre scène. Au cours du récit, l’artiste utilise cette gestion de l’imprécision pour différents effets : les visages pour laisser le lecteur projeter son émotion, la nature de certains revêtements de sol qui sont évoqués, certains arrière-plans en particulier dans les cafés quand l’intérêt du lecteur se focalise sur la discussion, et la mise en couleur. À part pour le dernier chapitre et pour les illustrations en double page du portail de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence (avec son tympan, son linteau et les montants sculptés), le dessinateur découpe chaque page par bande horizontale : deux ou trois, chaque bande suivant un ou deux des trois poètes. Pour chacune de ces bandes, une couleur est déclinée en plusieurs nuances pouvant s’échelonner entre le blanc et le noir, sans que ces deux extrêmes ne soient systématiquement présents. En outre, les dessins sont réalisés en couleur directe, sans recours à un trait de contour.



Pour autant, chaque scène fourmille de détails précis et concrets qu’il s’agisse d’une grande vue d’ensemble d’un paysage, ou d’un cadrage serré pour une discussion intimiste. Le lecteur éprouve une sensation de qualité quasi-photographique pour la finesse des sculptures décorant le pourtour du portail de la cathédrale Saint-Sauveur, pour les façades des immeubles parisiens, pour le quai de Douvres, pour la vitrine du café où Nouveau retrouve ses amis, les remparts de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, les immeubles face au Pont-Neuf, une vue de dessus à couper le souffle d’un escalier dans un immeuble, l’arrivée de trains en gare de Londres, l’échelle pour embarquer sur un ferry au départ de Livourne et à destination de Marseille, un désert de sable et de roches au Shoa, ou encore les chemins dans l’arrière-pays d’Aix-en-Provence. De même les personnages disposent d’une apparence spécifique qui permet d’identifier au premier coup d’œil chacun des trois poètes et Paul Cézanne, grâce à la jeunesse d’Arthur Rimbaud, et les barbes taillées différemment de Verlaine et Nouveau. La simple narration en deux ou trois bandes de couleur différente dégage une forme de diversité à chaque page, même quand l’une de ces lignes narratives repose sur une succession de champs et contrechamps en plan serré sur le buste des interlocuteurs. L’artiste sait concevoir des plans de prise de vue qui alternent plan fixe ou déplacement de caméra, maîtrisant ainsi la sensation de mouvement.


La structure du récit invite à comparer ce qui se déroule dans une bande narrative à ce qui se déroule dans une autre placée juste en dessous, avec parfois des similitudes directes dans l’action des personnages, parfois des jeux de réponse ou de contraste. Lors de l’avant-dernière scène, le lecteur découvre le sens de ces dessins en double page, en plan fixe sur le portail de la cathédrale. La dernière scène se déroule en deux temps, d’abord cinq pages de discussion entre Germain Nouveau et un éditeur, à raison de douze cases par page, réparties en quatre bandes de trois, puis une forme très libre sans bordure montrant le poète cheminant sur un sentier comme s’il se déplaçait sur la page elle-même. Le lecteur devient ainsi le témoin privilégié des discussions entre ces trois amis, sur la poésie, sur leur art, sur leurs limites, sur leurs frustrations et leur manque d’assurance, ainsi que de leurs voyages. S’il connaît un peu la vie de chacun, il repère plus facilement les moments ayant acquis une valeur de vérité historique et participant à la légende de ces poètes. Sinon, il prend les événements comme ils viennent, les déplacements, la conviction d’être un poète sans avenir, leur façon différente à chacun des trois, d’écrire, de pratiquer leur art, de ressentir l’acte de sculpter leur vision avec des mots. Il se rend compte que l’enjeu pour eux réside dans comment mener une vie leur permettant d’exercer leur art, et également en cohérence avec leur sensibilité artistique. Comment alimenter leur flamme sans se laisser gagner par la dérision ou la futilité de simples poèmes semblant en total décalage avec l’appréhension de la réalité par le reste du monde. En filigrane, il apparaît également la fragilité de leur entreprise, totalement soumise à des contingences arbitraires, à des mouvements d’humeur ou inspirations du moment aussi ténus que fugaces, en particulier pour ce qui est de la publication de leurs œuvres, et plus précisément pour Les illuminations.


Assurément des auteurs qui prennent le risque de sortir des sentiers battus. Tout d’abord par le choix de mettre en scène des poètes, en s’attardant sur les vicissitudes de leur vie. Ensuite par une narration visuelle mêlant précision et évocation, en deux fils narratifs simultanés sur la même page, avec une mise en couleurs déclinant une couleur en plusieurs nuances. Enfin en évoquant leurs atermoiements et leurs revers de fortune, faisant ainsi ressortir leur fragilité, et les différents paramètres qui concourent à rendre leur création artistique quasi miraculeuse, tellement de choses venant la contrarier, la fragiliser, l’empêcher.



mercredi 3 avril 2024

Xoco T02 Notre seigneur l’écorché

Ces armes servirent de psychopompes, ensuite de cocons.


Ce tome fait suite à Xoco T01 Papillon obsidienne (1994) qu’il faut avoir lu avant pour comprendre quelque chose. Il est le deuxième d’une tétralogie, composé de deux cycles illustrés par deux artistes différents, comprenant chacun deux albums. La parution originelle de ce tome date de 1996. Il a été réalisé par Thomas Mosdi pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec une lettre manuscrite de deux pages : Don Pedro Lhoyà de Contreras, évêque de Mexico, écrivant au gouverneur de Cuba pour l’informer du chargement de la Santa Luciana qui s’apprête à quitter Veracruz à destination de Cuba. Les deux premiers albums ont fait l’objet d’une réédition : Xoco - Intégrale - Cycle 1.


Le blizzard s’était abattu sur la cité, l’ensevelissant sous un épais linceul de glace. New York, hiver 1931. Dans une allée enneigée, un chat a aperçu un rat : il s’en approche doucement se voyant déjà en faire son dîner. Mais un coin de pancarte s’abat violemment sur son crâne : un sans-abri l’a tué net, avec la ferme intention d’en faire son dîner, lui aussi a trop faim. Il laisse sa pancarte par terre et sort de la ruelle avec le chat sous le bras, quand il avise un dollar par terre dans la neige. Il se penche pour le ramasser, et il se fait assommer à son tour. Deux hommes traînent le corps inanimé et l’un d’eux le met dans le coffre de leur voiture. Ils portent des gants, et le conducteur a une bague passée à son annulaire gauche avec un motif d’as de pique. Ils ne leur restent plus qu’à faire un saut au campement. Sur un journal, un titre annonce des disparitions mystérieuses de sans-abris. Dans un bureau dans le dernier étage d’un gratte-ciel, plusieurs individus discutent : l’un d’eux demande si l’autre est sûr de pouvoir le localiser. Son interlocuteur indique qu’il a déjà répondu. Oui, il est en mesure de le localiser pour peu qu’on le laisse se concentrer. D’une certaine manière, Itzlapalotl a été emprisonné et neutralisé, mais son essence est si particulière que sa seule présence perturbe l’équilibre du champ astral. Elle crée une sorte de vibration médiumnique caractéristique qui ira en s’amplifiant lorsqu’il s’approchera de Itzlapalotl. Il perçoit déjà sa présence. La sensation est incroyable. Il est à New York, pas très loin d’ici.



Dans un autre gratte-ciel de New York, Mona Griffit remercie son amie Daisy Steiberg de lui laisser son appartement, dans lequel elle est déjà entré avec Xoco, générant de lourds sous-entendus de son amie. Daisy s’en va, et Mona va retrouver Xoco dans le salon. Il lui indique qu’il va mieux, que la fièvre est passée. Pour le reste, tant qu’il ne sera pas détruit… Pour répondre à sa question, il ajoute que pour les Indiens Itzlapalotl est un mangeur d’âmes. Pour lui, c’est l’esprit maléfique qui a tué Lucio, son frère. Mona ajoute que Itzlapalotl a également tué son père à elle. Il continue : il doit retourner en Arizona, car plusieurs brujos doivent s’unir pour espérer l’anéantir.


Après avoir lu le tome un, le lecteur se prépare à un nouveau voyage sensoriel, avec une mise en page qui prend des risques, et des dessins s’aventurant vers l’expressionnisme. L’artiste commence doucement dans cette séquence avec le chat et le sans abri : une page sans texte avec des cases rectangulaires dotées d’une bordure, mais quand même une case verticale à gauche avec trois cases en drapeau à droite, et une case de la largeur de la page en bas. Dans la page suivante, la narration visuelle reste dans un format similaire, avec une vue du dessus à la verticale, à couper de souffle pour la dernière case en bas de page. En tournant la page, le lecteur observe que l’artiste joue avec un autre outil visuel : le leitmotiv, en l’occurrence la représentation d’une paire d’yeux, ou d’un œil. Ceux du chat, puis celui du sans abri reflétant le bras armé qui s’abat vers lui, puis l’as de pique enchâssé dans du verre comme un œil, puis une tache sur l’aile d’un papillon obsidienne également comme un œil, puis le regard fixe de deux yeux rouges, puis les yeux de l’idole déjà répétés dans le tome un, puis un gros plan sur l’œil du commissaire, etc. Ce motif se retrouve à intervalle régulier, jusqu’à la dernière page avec un gros plan sur les yeux de Mona Griffit. Le motif récurrent de l’œil prend un sens sinistre quand des victimes subissent une énucléation.



Le lecteur prend patience pour découvrir une construction de page échevelée dont Olivier Ledroit a le secret, se disant que finalement il ne va pas le faire. Il arrive dans le dernier quart du récit et les pages lui éclatent littéralement à la figure : des cases rectangulaires en insert sur des cases plus grandes où l’énergie crépite de partout, un insert mordant sur un autre insert dans une composition miroir opposant symétriquement fidèles et prédicateur, une contraposition de cases bleu acier et de cases orange brasier, une double page où les cases en feu semblent déchirer les cases nocturnes et réciproquement, jusqu’à l’apparition d’une entité infernale s’immisçant depuis l’autre côté dans un déchaînement de fibres charnelles établissant comme une structure entre les cases dans un jaillissement gore. L’artiste réalise également des prises de vue avec un angle inattendu dramatisant la scène : une vague silhouette humaine au travers d’une lucarne avec un croisillon, le reflet informe et inquiétant au bas d’une poche de perfusion, l’extrémité d’une canne désignant une trace de pneu dans la neige, une rame de métro semblant filer de nuit sur les nuages, Mona & Xoco courant pour fuir en vue du dessous, un gros plan sur un quart de la calandre d’une voiture, la réflexion de Mona & Xoco sur la surface arrondie d’une bouilloire, une vue subjective derrière une balle de fusil, un autre plan en contreplongée verticale depuis le sol pour regarder deux policiers contemplant un cadavre (c’est-à-dire la position dans laquelle se trouve le lecteur), etc.


L’artiste a opéré sa mue et ses illustrations donnent corps à l’angoisse surnaturelle de l’intrigue. Le principe de l’invasion de la Terre par une entité maléfique venue du dehors constitue un grand classique à la saveur affadie par de nombreuses déclinaisons pas toujours inspirées. Les cases prouvent à maintes reprises l’investissement total de Ledroit pour donner à voir ces cauchemars, pour les penser, leur donner de l’épaisseur et de la cohérence, sans se contenter de resservir des visuels convenus et prêts à l’emploi. Certes la vision d’une gigantesque cité dominée par une construction écrasante s’inscrit dans les clichés du genre, mais dans cette case le dessinateur place son rendu à la frontière entre les gratte-ciels de New York et des bâtiments anciens, baignant dans une lumière orangée entre crépuscule et incendie, avec en premier plan un papillon obsidienne étranger à ces immeubles artificiels, tout en étant pleinement intégré à cette sensation de fin du monde. Certes un être humain dont la chair revêt une consistance liquide alors qu’elle semble comme aspirée pour être détachée des os constitue une image classique, mais l’artiste travaille sur la texture, la forme des jets sanguinolents, les giclures, la viscosité, pour sensation d’arrachage insoutenable. Autant de moments fantasmagoriques intenses et originaux.



Le lecteur entretient des attentes un peu limitées concernant l’histoire : une entité maléfique que des individus ont décidé de vénérer et d’aider en espérant en recevoir une forme de pouvoir, totalement aveugles au fait qu’ils se feront massacrer comme tout le monde, quelques meurtres et une enquête menée par deux valeureux héros. Il y a de cela au début : des clochards enlevés certainement pour servir de sacrifice humain, une entité désincarnée très méchante et très mystérieuse, des policiers qui remontent la piste avec plusieurs années de retard, Mona Griffit dépassée par les événements et le pauvre chaman Xoco pas très efficace. Il y a même un vieux sage Morgan Miller qui vient pour les guider, ainsi qu’une société secrète Les enfants de l’aube qui œuvre clandestinement depuis plusieurs décennies. Mais bon, la narration visuelle emporte le lecteur ailleurs, et cela lui suffit. Lorsque l’inspecteur Willy va visiter le lieutenant Vincente Lazzari dans un asile à Seattle, le scénariste intègre deux pages de texte, des rapports de médecins sur le cas clinique de Lazzari, qui occupent un tiers de la page et apporte de la consistance à l’affaire du meurtre d’Ambrose Griffit en 1921.Finalement Morgan Miller ne vient pas leur apporter une solution artificielle, mais évoquer le passé, leur exposer l’histoire de la formation du club des enfants de l’aube, et la récupération d’un vieux coffre du seizième siècle. Plus inattendu encore, l’auteur relie quelques éléments de la mythologie aztèque avec un principe de psychopompe et une métaphore sur la puissance des émotions intenses. Cela participe à construire une identité et une fonction spécifique pour l’entité maléfique venue du dehors qui perd son caractère générique et insipide pour devenir un danger plus incarné.


Venu pour un spectacle apocalyptique, le lecteur est servi par la narration visuelle d’Olivier Ledroit qui gagne en confiance et en inventivité pour finir sur des pages de toute beauté, dégageant un lyrisme teinté de gothisme et de gore, un spectacle intense. Il s’avère que l’intrigue gagne elle aussi en épaisseur pour s’élever au-dessus de la créature générique et devenir l’incarnation d’une vraie malfaisance.



mardi 2 avril 2024

Space Relic Hunters

Quoi qu’il arrive, à partir de maintenant le pire est à venir.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Sylvain Runberg pour le scénario, et par Grun (Ludovic Dubois) pour le dessin et les couleurs. Il se termine par sept pages de recherches graphiques de l’artiste. Il compte cent pages de bande dessinée. Ces auteurs ont également réalisé la trilogie On Mars (2017-2019-2021).


Dans une galaxie très lointaine, dans un ancien vaisseau-temple akenaïd reconverti en bar, le patron Hegin dit à Xia, une cliente humaine, ce qu’il pense du groupe qui passe sur scène. Il les hait, ils sont infâmes, de la pollution sonore, de la torture auditive.et puis ce nom Angels of the moshpit, aussi moche que leur soit-disant musique. Il continue tout en essuyant un verre : Mais bon, les fans sont des poivrots finis, des ivrognes stellaires. Ils font tourner la boutique, remplissent les caisses et ne posent jamais de problèmes. Alors ses migraines, il les oublie en comptant les deniers gagnés chaque fois qu’ils jouent ici. Xia l’écoute distraitement tout en sirotant un cocktail extraterrestre : elle lui dit qu’elle n’est pas venue dans son astrobar pour les groupes qui y passent. Elle a entendu parler de sa collection de liqueurs kuruniennes rares. Elle lui demande s’il pourrait lui faire une visite privée de sa cave, lui faire goûter tous ses meilleurs crus, juste tous les deux ? Il répond que s’il commence à faire ça avec elle, tous les clients vont lui demander la même chose. Et puis, il n'a pas une tête à trouver les humaines séduisantes.



Parmi les clients dans l’immense salle, un petit monsieur avec un casque lui masquant le visage, se lève et s’emporte : c’est quoi cette bouillie sonore ? Le pire groupe de toute la galaxie ! Il les enjoint de se suicider, c’est le mieux à faire tellement ils sont mauvais. La chanteuse guitariste s’emporte et se jette sur lui depuis la scène, mais il esquive en bondissant haut en l’air. Le propriétaire Hegin intervient pour exiger qu’il n’y ait pas de bagarre dans son établissement. Xia en a profité pour descendre dans sa cave. Elle a tôt fait de trouver ce qu’elle cherche : elle sort un colifichet d’une de ses poches et avec ouvre une alcôve secrète. Elle y prend la relique qui s’y trouve : le cerveau de Péroïd, le plus honoré des saints akenaïdes. Elle est interrompue par Hegin qui se tient derrière elle, la visant avec un fusil de gros calibre. Pour répondre à sa question, elle lui explique que son astrobar est un ancien vaisseau-temple akenaïde, ce qu’il aurait peut-être compris quand ou lui a vendu s’il s’intéressait à autre chose que ses liqueurs pourries. Il la tient en joue et lui répond : elle n’est qu’une chasseuse de reliques, elle va remettre ça à sa place et se casser d’ici. Sinon, il contacte direct les légions divines et elle sera bonne pour le bagne, au mieux. Il est neutralisé par derrière, un coup porté par Little Mercur, le petit monsieur ayant mis le bazar en haut dans la grande salle. Il ne leur reste plus qu’à se frayer un chemin au travers de la rixe généralisée pour regagner leur vaisseau et s’enfuir avec la relique.


Le titre promet un récit de science-fiction, avec voyages interplanétaires, et des chasses à la relique, certainement moyennant rétribution. Cet horizon d’attente est respecté : le lecteur suit trois chasseurs de primes à la relique dans une mission secrète sur une planète hostile afin de récupérer une relique sur une planète du système solaire Retirri 17, hostile et habitée par des combattants renommés, les Arrachonovanes. L’artiste ne fait pas semblant et il régale le lecteur avec un monde de science-fiction bien conçu dans lequel il a investi du temps. Tout commence avec un dessin occupant la moitié de la première planche, permettant de voir le vaisseau-temple dans son entièreté, au milieu de petits astéroïdes, puis l’intérieur avec la grande salle dans laquelle se produit le groupe. Par la suite, le lecteur peut consacrer du temps pour détailler chaque vaisseau spatial : celui des chasseurs de reliques de l’espace, celui de Vitelliux Redinovan (ex-centurion du Panthéon), ceux de la légion divine, et l’Olympus des quatre dieux Charon, Aresia, Jupiter et Vénus. Il est visible que l’artiste a investi du temps pour concevoir ces formes originales de vaisseaux. Il a également donné une identité visuelle et une cohérence spécifique à chaque race, à chaque planète, conçus des uniformes pour les soldats de la légion divine. En amateur de science-fiction, le lecteur savoure la conception des armes, des vêtements, des drones, des armures, en particulier celles des Arrachonovanes.



L’intrigue s’attache principalement au groupe de chasseurs de reliques spatiales qui semblent pulluler dans la galaxie, puisqu’il y eu jusqu’à 1.863 religions avant un événement appelé La digne renaissance, consacrant l’avènement de quatre dieux Charon, Aresia, Jupiter, Vénus. Le récit commence avec la récupération d’une relique, le cerveau de Péroïd, que les deux chasseurs vont aller remettre à leurs commanditaires et ils vont être rémunérés pour ça. Puis vient le temps d’une nouvelle mission, la plus dangereuses qu’ils aient eu à effectuer, avec un chasseur supplémentaire qui leur est imposé et le commanditaire présent tout du long par drone interposé. Cette mission s’avère d’une ampleur insoupçonnée, ayant des ramifications directes avec La digne renaissance. Les personnages existent essentiellement par leurs actions, leurs convictions et, pour certains, par leur histoire passée. En parallèle de cette équipe de chasseurs de reliques spatiales, certaines scènes montrent les quatre dieux, leur générale Merti Ziscarod, ses seconds et parfois son armée, ainsi que la triarchie (Lys, Myr et Tyrosh) des Arrachonovanes (le peuple de la planète où se trouve la relique, un bio-grimoire) et leur hôte Aliyeh.


La narration utilise un certain nombre de conventions propres à la science-fiction et plus particulièrement au sous-genre de l’opéra de l’espace. Les auteurs mettent en scène des vaisseaux spatiaux capables de parcourir des distances intersidérales dans des temps très brefs, sans mentionner la technologie permettant de réaliser ces sauts, ni le besoin en énergie pour les réaliser. Dans le même ordre idée, les races extraterrestres sont majoritairement humanoïdes à l’exception d’une (les Arrachonovanes ayant huit pattes et faisant penser à des araignées). Tout le monde respire la même atmosphère qui apparaît identique quelle que soit la planète, et leurs régimes alimentaires semblent compatibles entre eux, laissant penser que les conditions de vie à travers l’univers ont abouti à des espèces très proches. Dans un ordre d’idée similaire, Xia arbore une tenue qui met en valeur sa poitrine et son ventre plat, qui semble peu adaptée au combat physique, ou même à supporter les conditions de vie sur des planètes inconnues. Little Mercur porte un masque, ou plutôt un casque intégral qui couvre toute sa tête, dissimulant son identité et sa tenue ne permettant pas d’identifier sa race, ce qui paraît difficile à maintenir dans l’intimité exigüe d’un vaisseau spatial. D’un autre côté, il s’agit simplement de conventions de genre qui font appel à la suspension consentie d’incrédulité, comme n’importe quelle convention de genre.



La narration visuelle emporte le lecteur dans ce monde futuriste, lui donnant à voir un monde consistant et cohérent, avec des moments spectaculaires et intenses : l’usage de la relique Cerveau de Péroïd par le peuple adorateur, la course-poursuite entre les vaisseaux du Panthéon d’un côté, et celui des chasseurs de reliques de l’autre, occasionnant des dégâts sur un ferry galactique pour touristes friqués, l’utilisation de l’holo-parchemin pour localiser la relique d’Eleusys, un Arrachonovane surveillant le vol du vaisseau des chasseurs au-dessus d’une zone naturelle, la flore s’attaquant audit vaisseau, puis un périple à travers un réseau de cavernes dans une montagne, la bataille sur la planète entre Arrachonovanes et armée du Panthéon, des scènes de foule, etc. L’artiste impressionne par le niveau de détails des descriptions, la mise en scène vivante et la mise en valeur du vide de l’espace, des paysages exotiques, avec une mise en couleurs riche et travaillée.


Le lecteur est pris par le rythme et la diversité des lieux et des actions. Il découvre également une intrigue consistante qui ne se limite pas à une suite d’épreuves dont il faut triompher pour pouvoir accéder à la relique, et déjouer une forme de traîtrise de la part de l’employeur. L’intrigue racontée par le scénariste développe l’Histoire de cette galaxie, le déroulement de La digne renaissance qui a permis à quatre dieux d’éliminer toutes les autres religions. Cela fait apparaître que les personnages ne sont pas interchangeables, en donnant un peu de profondeur à la religion de Xia, ce qui explique également son recours très régulier à la boisson alcoolisée, et le risque pour sa santé (cirrhose du foie, c’est un classique dans cette religion, dit-elle). Imposé dans le groupe de chasseurs par le commanditaire, Vitelliux Redinovan, ex-centurion du Panthéon, s’avère beaucoup moins compétent que prévu, sans pour autant être tourné en ridicule. Le lecteur finit aussi par découvrir l’histoire personnelle de Little Mercur dont la vie a également été impactée par les grands événements de l’histoire de cette galaxie. Ainsi, sous-jacents, plusieurs thèmes affleurent. Une théorie du complot dans laquelle tout ne se passe pas comme prévu, les plans les mieux préparés ne se déroulant jamais comme planifié. L’importance du spirituel avec les différentes formes de religion, chaque fois pétries d’idiosyncrasies propres à la planète où elles se sont développées, et les conséquences des rites à observer, du credo collectif, les sacrifices consentis par chacun qui peuvent apparaître ridicules aux yeux du non-croyant (la chasteté des centurions par exemple). L’incompétence du centurion ne relève pas que d’un manque d’intelligence de sa part, mais découle également pour partie du système de pensées imposé dans une armée, dictant un mode d’actions (plutôt que de demander pour récupérer une monture arrachonovane par exemple).


Une couverture et un titre qui promettent une aventure de science-fiction proche du jeu vidéo : se frayer un chemin parmi les créatures hostiles jusqu’à accomplir la mission : récupérer une relique spatiale. La narration visuelle tient les promesses d’un tel récit de genre : des vues à couper le souffle de l’espace, des vaisseaux spatiaux originaux, des planètes à la faune et la flore bizarres et extraterrestres, des scènes d’action rapide, et même des scènes de foule d’importance. Le scénariste met à profit les conventions propres à ce genre, sans les remettre en cause, et il raconte de manière linéaire cette chasse à la relique. Dans le même temps, il introduit des variations originales sur le caractère et les compétences des personnages, il donne de la profondeur à son intrigue en développant l’Histoire de l’arrivée des quatre dieux jusqu’à s’imposer en balayant le millier d’autres religions précédentes.



lundi 1 avril 2024

La menace venue du cosmos: La croisière de l'art

Écraser les autres pour se retrouver sur la plus haute marche du podium ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, racontée sous la forme d’un roman-photo. Sa parution date de 2023. Il a été réalisé par Nicole Augereau pour le scénario, la direction d’acteurs, le montage. Elle joue le rôle principal, celui d’Amélie. La page de crédit fait état de vingt-six acteurs, et de sept personnes ayant accepté de prendre l’appareil photo que l’autrice leur tendait. Elle remercie également tous les participants et organisateurs-rices de La croisière de l’art, qui ont accepté de poser sous son objectif. Enfin, une page est dédiée à lister les œuvres présentes dans ce livre, c’est-à-dire des œuvres d’art contemporain.


Amélie se tient au beau milieu d’une zone totalement dégagée d’une forêt, tous les arbres étant couchés à même le sol. Elle se lance dans un long monologue, commençant par enjoindre à regarder ce désastre ! Depuis qu’une météorite est venue s’écraser dans la forêt, les habitants sont tous témoins d’étranges phénomènes. Elle ne parle pas de l’internet coupé et de tous les accès bloqués, elle parle des gens ! Une voisine employée de hot line qui plaque tout pour apprendre l’opéra. Un ami conseiller bancaire qui démissionne brutalement pour faire des sculptures en fil de fer. Le rapport avec la météorite ? Elle ramasse un morceau d’écorce à même le sol et elle le brandit à bout de bras. Et ça c’est quoi peut-être ? Ce bout d’écorce déchiqueté est complètement infesté. Elle s’écrit : Oh non, ils me montent sur le bras ! Saleté d’aliens ! Ils vont transformer tout le monde ! Yeeeerk ! Elle va prouver au monde entier qu’en plus du réchauffement climatique, de l’arrivée des fascistes au pouvoir, des virus mortels et des guerres nucléaires, un nouveau péril menace ! Elle est une lanceuse d’alerte ! Ils ne l’auront pas !



Amélie se tient sur un pont en pierre, avec un village derrière elle. Elle explique : Ici, on est dans son petit village si typique, avec sa forêt, son lac et son château. Typique ? Plus pour longtemps. Elle emmène le lecteur dans un rassemblement d’individus qui se sont fait retourner la cervelle par les amis venus de l’espace. À juger par soi-même… Un homme est assis à une table en extérieur, sous un parasol avec une demi-douzaine de personnes assises sur des chaises, en train de l’écouter. Il se présente : avant, il était ingénieur électronicien dans l’armée. Tout était secret défense, il ne devait rien dévoiler de ses activités, même à sa femme. Il travaillait sur des appareils qui permettaient de repérer un type armé d’un couteau à huit kilomètres de distance. À cinquante-neuf ans, il a tout arrêté et il s’est mis au dessin. Il continue : On peut se mettre à dessiner à n’importe quel âge et n’importe où, sur des bouts de carnets, des boîtes, des pots de yaourt. Il faut être décomplexé, spontané. Ne pas se juger, accepter les imperfections. Le dessin, c’est une interprétation du réel, il faut dessiner ce qui vous inspire, n’importe quoi. Le dessin qu’on faîtes ne plaît pas, le voisin l’aimera peut-être.


L’éditeur FLBLB continue de publier régulièrement des romans-photos, dans des genres différents : ici, le lecteur découvre une histoire d’anticipation. Une femme, Amélie, est persuadée d’avoir détectée une invasion extraterrestre sournoise : des sortes de micro-organismes dont elle est la seule à avoir conscience de la présence. Les personnes dont le cerveau est infecté abandonnent leur travail pour se consacrer à la création artistique. C’est une catastrophe : une vague de démissions impacte tous les domaines de l’activité économique et administrative. Le personnage effectue ses remarques à haute voix sur ce qu’elle observe, comme si elle s’adressait en direct au lecteur. Ce dernier l’accompagne alors qu’elle rencontre des individus s’étant reconverti : un ingénieur électronicien en dessinateur, une femme et un homme ayant dessiné une faille dans un mur qui part d’en haut et qui descend jusqu’en bas, si on la fixe, on finit par ne voir plus qu’elle, la responsable du planning à l’agence d’intérim en personne écoutant les plantes et consignant leur histoire sur un carton, la dame qui fait visiter les maisons à l’agence immobilière en créatrice de toile faite avec le suc des plantes, l’employée au garage Renault en artiste dans une démarche artistico-médico-globale, etc. L’intrigue prend la forme d’une enquête au cours de laquelle Amélie rencontre des habitants qu’elle a l’habitude de côtoyer, avec des séquences oniriques, la visite d’une exposition d’art contemporain, et une sortie en kayak.



Ce roman-photo met en œuvre les formes narratives d’une bande dessinée : chaque photographie correspond à une case, celles-ci sont disposées en bande. Majoritairement, les pages comprennent deux bandes, avec régulièrement une disposition de deux bandes de deux cases chacune. L’autrice utilise une fois une photographie en double page ; elle a recours à une photographie en pleine page à onze occasions. Elle a conservé la forme carrée ou rectangulaire de chaque photographie, avec des bordures ondulées lors des séquences de rêve. Elle ne semble pas avoir usage d’effet spéciaux pour modifier les photographies, sauf pour l’éclairage bleuté d’une séquence. Le lecteur suit Amélie dans différents lieux du village : tout d’abord dans la forêt en extérieur, puis sur cette terrasse publique ombragée, dans un grand parc, dans une chambre à l’étage, devant une maison sur pieux, à l’intérieur d’un bâtiment public abritant une exposition d’art contemporain, dans une zone ombragée au bord d’un lac, et enfin sur le lac lui-même en kayak. Le lecteur apprécie la belle lumière de l’été, la douce chaleur qu’il ressent en regardant les tenues estivales des personnages. Il se rend compte qu’il rencontre beaucoup de monde, vingt-six personnes recensées dans les crédits, tout cela donnant une sensation de grande liberté, à l’opposé d’une impression de production étriquée faute d’un budget riquiqui.


Dans cette narration naturaliste, le lecteur voit Amélie brandir un morceau d’écorce en page cinq et s’alarmer du fait qu’ils lui montent sur le bras. En prenant le temps d’examiner la photographie, il constate qu’il ne distingue rien qui pourrait le renseigner sur ces Ils. En page huit, l’ingénieur reconverti en dessinateur expose ses convictions : On peut se mettre à dessiner à n’importe quel âge et n’importe où, sur des bouts de carnets, des boîtes, des pots de yaourt. Il continue : Il faut être décomplexé, spontané, ne pas se juger, accepter les imperfections, le dessin, c’est une interprétation du réel, il faut dessiner ce qui vous inspire, n’importe quoi. Le lecteur ne détecte pas de manipulation mentale d’un organisme extraterrestre qui ferait dire n’importe quoi à cet être humain. Il se rend compte qu’il a mordu à l’hameçon : par pur automatisme, il a adopté le point de vue d’Amélie, la réalité d’une menace venue du cosmos, et il essaye d’identifier des schémas, de détecter ce qui cloche, ce qui confirme cette hypothèse. Il se retrouve hésitant car les images ne montrent rien que de très normal. Tout au plus, il peut exprimer des doutes sur les qualités artistiques des productions qui sont montrées à Amélie : le dessin d’une faille dans un mur, une dame qui écrit ce que lui raconte des plantes, des feuilles imbibées par le suc de plantes pressées et tapotées avec un marteau, un brownie décoré avec des fleurs de géranium, ou encore une sculpture inspirée de coraux marins.



Dans le même temps, il fait la visite de l’exposition intitulée Nous sommes des extraterrestres, hésitant également entre le canular inventé de toute pièce, et la possibilité de son authenticité. La liste d’œuvres d’art moderne en fin d’ouvrage explicite le titre et l’artiste de chacune, ainsi que la page où elle se trouve dans le roman-photo. Il apprend qu’il s’agit de la collection du musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, dans le château de Rochechouart. Finalement, l’intrigue n’est peut-être pas aussi fantaisiste que ça, ou bien sa fantaisie s’exprime dans d’autres facettes. Alors que l’enquête progresse, le lecteur se sent balloté entre loufoque (la dame qui repère des plantes avec un cornet de papier, qui s’en approche, la saisit délicatement, entend sa petite voix si douce qui lui raconte une histoire, qu’elle consigne sur un carton qu’elle plante juste à côté), et entre remarques anodines en passant. Il y a le discours de l’ex-ingénieur sur le dessin : une forme de profession de foi sur la puissance de cette expression. Il y a cette femme qui écoute les plantes, en ayant quitté un emploi sans âme. Il écoute la sculptrice évoquer son précédent métier : Avant, elle était semi-marathonienne professionnelle, elle visait le titre de championne de France. Elle a fini par se poser des questions : Mais courir, courir, tout ça pour quoi ? Être la meilleure ? Écraser les autres pour se retrouver sur la plus haute marche du podium ? Il relève également le terme de Démissionnaire, terme apparu après les confinements conséquences de la pandémie de COVID-19, appliqué aux personnes quittant des emplois professionnels alimentaires. En pages cinquante-quatre à cinquante-neuf, Amélie discute avec l’œuvre d’art Hades (2014) de Martin Kersels, évoquant la fonction des hémisphères gauche et droit du cerveau, orientant l’interprétation de la menace venue du cosmos vers une dichotomie analytique et motrice. La fin suggère que la fonction analytique du cerveau mène vers la folie, alors que les individus étant dans l’expression de leurs émotions, de leur ressenti sont plus équilibrés.


De publication en publication, les éditions FLBLB prouvent que le roman-photo peut rivaliser avec d’autres moyens d’expression dans différents genres littéraires, et peut aborder des thèmes très complexes avec nuance et subtilité. Nicole Augereau raconte une histoire d’anticipation, avec un personnage principal qui enquête sur cette menace venue du cosmos. Le mode narratif se calque sur celui de la bande dessinée, tout en mettant à profit les possibilités d’un reportage photographique dans un village et ses environs pour aboutir à une grande variété de lieux et de situations, ayant ainsi dépassé les limites inhérentes à la question de budget. Le lecteur plonge dans une intrigue à la dynamique classique, étant sûr de son interprétation, et faisant progressivement l’expérience de la réflexion sous-jacente, adulte et sophistiquée, sur l’importance relative à donner au train-train professionnel, en partie grâce à un jeu avec des créations d’art contemporain. Élégant et ambitieux.