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mercredi 20 mars 2024

Xoco, tome 1 : Papillon obsidienne

Il est de l’autre côté maintenant.


Un article coécrit avec Barbüz.

Papillon obsidienne est le premier tome de Xoco, une tétralogie (1994-2002) composée de deux cycles illustrés par deux artistes différents et qui comprennent chacun deux albums. La parution originelle de ce tome date de 1994, dans la collection Gibier de potence de la maison Vents d’Ouest. Les quatre numéros ont fait l’objet d’une réédition en deux volumes en novembre 2008, dans la collection Grand format : Xoco - Intégrale - Cycle 1 est le premier. C’est cette édition qui est l'objet de cet article. L'ouvrage comprend deux pages d’introduction sous la forme de fiches de police et cinquante-quatre planches de bande dessinée. Il y a eu une autre réédition en 2020, en un tirage limité à mille exemplaires seulement. Papillon obsidienne a été réalisé par Thomas Mosdi pour le scénario, et par Olivier Ledroit pour les dessins et les couleurs. En 1994, Olivier Ledroit avait illustré les cinq premiers tomes de la série Les Chroniques de la Lune noire (sur le scénario de François Marcela-Froideval). Thomas Mosdi, quant à lui, avait déjà écrit la série L’Île des morts (en cinq recueils) avec Guillaume Sorel.


Rapport de police du 20 novembre 1921, rédigé par le lieutenant de police Vincente Lazzari. Objet : homicide commis sur la personne d’Ambrose Griffit, né le vingt mai 1872, assassiné le 17 novembre 1921 dans sa boutique d’antiquités, sise 4 impasse Mulberries à Manhattan. Le commissariat de police reçut le témoignage de sir Aleister Welling, beau-père de la victime. Il indiqua dans sa déclaration avoir été prévenu par des voisins de la boutique du décès de son gendre. Il s’était ensuite rendu sur place et avait constaté les faits. Une étude des lieux par les agents de police permit de découvrir le corps de la victime, ligoté à un fauteuil et bâillonné. D’après la raideur cadavérique, il put être estimé que la mort remontait à la fin de l’après-midi. Une recherche effectuée auprès de l’administration compétente révéla qu’Ambrose Griffit n’avait plus de proche parent direct hormis sa fille, Mona Griffit. Entendu à plusieurs reprises au cours de l’enquête, sir Aleister Welling reconnut avec tristesse que son gendre était un excentrique, un faible qui s’était montré incapable de faire face au décès de son épouse, comme d’éduquer correctement sa progéniture. Un interrogatoire du voisinage ne donna rien quant aux possibles inimitiés dont la victime aurait pu être l’objet. Une perquisition effectuée à son domicile ne permit pas de découvrir d’indices intéressants pour l’enquête. Griffit n’avait pas contracté d’assurance à son nom. Il fut conclu à un homicide volontaire durant un cambriolage.



New York, automne 1931. Un individu en imperméable, avec un chapeau dont l’ombre lui masque le visage, entre dans la boutique d’antiquités d’Ambrose Griffit. Celui-ci, si c'est bien lui – n’a-t-il pas été assassiné dix ans plus tôt ? - est assis à son bureau ; il s’adresse à l’inconnu en lui montrant un poignard d’obsidienne qu’il tient dans la main et lui assure que c’est l’arme dont l’inconnu rêve. Ce dernier n’a qu’un geste à faire pour qu’elle soit à lui, pour rallumer le feu qui couve en elle. S’il sait s’y prendre, elle lui donnera beaucoup de plaisir. 

Peu après, dans une zone désertique du Mexique, de nuit, autour d’un grand feu. Trois Amérindiens (des Nahuas, semble-t-il) font le point sur la situation : Juan, un ancien, Miguel et un autre, à l'attitude plus hargneuse. Ils évoquent un événement mystérieux arrivé à l'un des leurs, Lucio, et un autre, qui est parti de l'autre côté : Xoco (le frère de Lucio), qui a été désigné par un certain Mescalito pour être leur bras.


Le lecteur entame un ouvrage dans un esprit de confusion : ce scénario le décontenance instantanément, une sensation qui durera jusqu'à la conclusion. La quatrième de couverture fait état d’un récit se déroulant en 1921, mais la première page en bande dessinée référence l’année 1931. Un individu entre dans la boutique d’antiquités, qui devrait être abandonnée. Ni lui ni l’antiquaire ne sont nommés, plongeant le lecteur dans le doute quant à leur identité : est-ce Ambrose Griffit ? Un revenant ? Tout du long de ce tome, les auteurs jouent avec les non-dits et une narration visuelle qui privilégie les sensations à l’explication. Le lecteur se retrouve souvent à se demander quelle est l’identité du personnage principal d’une scène, à devoir laisser en suspens son envie de compréhension, les liens de cause à effet n’étant pas clairs. Dans un premier temps, cette volonté de déstabiliser le lecteur (si volonté il y a), de lui faire perdre pied peut s’avérer aussi réussie qu’irritante. Finalement, qui est l’antiquaire qui remet le couteau d’obsidienne à un inconnu dont rien n'est dit ? Pourquoi est-ce une entité non incarnée qui s’oppose à l'homme nu dans sa chambre ? Mince, le monsieur en planche vingt-trois ne serait-il pas celui en planche trois ? À quoi correspond cette image récurrente sur le visage grimaçant qui orne le corbin du couteau ? À qui appartient le corps du Saigneur de Brooklyn abattu par un policier ? Combien y a-t-il de personnes dans la séquence du hangar désaffecté, deux, trois ou quatre ? Quelles sont les motivations du père de Mona ? Enfin, qui a tiré Itzpapalotl de son sommeil, et pourquoi ?



La difficulté ne s'arrête pas là : à ces questions sans réponses s'ajoutent quelques invraisemblances, bien que mineures. Au début, le rapport de police mentionne que le beau-père a été informé du meurtre de son beau-fils par les voisins ; il est curieux que ceux-ci n'aient pas directement appelé le commissariat. Plus tard, l'inspecteur Macallan se rend à la morgue plutôt que de recevoir Xoco, alors que pourtant rien ne presse (il écoute d'ailleurs le récit du combat de boxe de Willy et semble s’ennuyer ferme). Dernier exemple, l'hypothèse de la femme du légiste, une pirouette narrative bien pratique ; la dame est férue d'histoire, certes, mais là ça relève quand même de l'expertise de pointe ! Histoire de corser l'affaire, Mosdi introduit plusieurs protagonistes. Les Nahuas, qui sont assurément au fait de ce qui se trame. Xoco, qui est sur place, mais qui est davantage utilisé comme deus ex machina que comme partie prenante de premier plan. L'inspecteur Macallan et les forces de police. Et Mona, la fille de l'antiquaire, vecteur narratif pendant les deux derniers tiers. Le tueur lui-même – le Saigneur de Brooklyn – a ses propres séquences. Cette mécanique est intéressante, car l'intrigue est ainsi menée par plusieurs personnages chacun leur tour.


L’auteur écrit bien un récit fantastique, voire horrifique, sans autre angle d’interprétation. Il ne s'attarde guère à des considérations sur la société nord-américaine de l'époque : nulle mention de la prohibition ou de la crise. Néanmoins, elle apparaît comme cloisonnée : on n'y voit aucun Afro-Américain (le seul évoqué l'est – péjorativement – dans le récit oral d’un combat de boxe) et les Amérindiens n’ont guère d’empathie pour les victimes à venir : Qu’importe si tous ces étrangers meurent, ce ne sont que des yoris, yori signifiant (homme) blanc en yaqui. Malgré un peu de maniérisme, le texte sonne plutôt juste. Mosdi ponctue quelques scènes de phrases en yaqui, qu’il soit authentique ou pas ; il est possible que certaines aient été inspirées de l'œuvre de l'anthropologue et écrivain américain Carlos Castaneda (1925-1998), dont Ledroit s’intéressait beaucoup à l’œuvre à l’époque. Rien n'est traduit ; cela ajoute à l'atmosphère, au mystère et au côté hermétique de l’affaire.



Concernant la toponymie, aucune rue ne semble avoir porté le nom de Buther Street. L'impasse Mulberries est peut-être une déformation de Mulberry Street, dans Little Italy. En revanche, le quartier de Red Hook existe encore aujourd'hui. D’autres références sont fictives : il ne semble pas y avoir eu de champion nord-américain de boxe du nom de Charlie Baxter, pas plus que de gang Pellone, bien que ce nom fût fréquent dans l'État de New York à cette époque.


Malgré le côté touffu de l’intrigue (précisons que Mosdi intégra dans Xoco des souvenirs de l'un de ses cauchemars), le lecteur dispose de suffisamment d'éléments pour se raccrocher à son fil directeur, qui lui forme une dynamique limpide : des crimes rituels commis par une entité surnaturelle issue de la mythologie aztèque, Itzpapalotl, une déesse de la mort qui règne sur des démons. Le papillon d'obsidienne, c'est elle, c'est ce que signifie son nom. Elle a été tirée de sa léthargie et revient à la conscience ; encore faible, elle compte bien regagner des forces en dévorant des âmes.


En outre, même si elle donne l’impression d’être confuse, la narration visuelle, bousculée plutôt que posée, en met plein la vue au lecteur. À l'époque, Ledroit vient d'arrêter Les Chroniques de la Lune noire. Il explique avoir souhaité explorer le registre fantastique, travailler sur New York, et s'essayer au noir et blanc et à l'expressionnisme. Avec Xoco, l'artiste a déclaré avoir mis la barre plus haut et s'être dépassé. Il évoque encore l'effort de documentation, l'importance des cadrages, ses influences, dont – en vrac – Dave McKean, la fin new-yorkaise de King Kong (1933), Buster Keaton (1895-1966), Il était une fois en Amérique (1984) ou les gimmicks du polar américain. Xoco est donc une œuvre charnière dans sa carrière.

Pour ce diptyque, l’artiste passe de pages encrées à la technique de la couleur directe. Dans une New York sombre, gothique, peu accueillante et mystérieuse avec ses édifices gigantesques et ces rues ou ruelles dans lesquelles le jour pénètre à peine, et dans ces intérieurs envahis par la pénombre. Tout commence avec une magnifique vue de nuit des gratte-ciels de New York, avec l‘Empire State Building en fond, un jeu sophistiqué sur les façades des immeubles du premier plan, détourées à l’encre avec un haut niveau de détails (cheminées, briques, vitrages de puits de lumière, réservoir d’eau, etc.), puis au fur et à mesure que la perspective s’éloigne, des taches de lumière pour les fenêtres avec seulement la silhouette noire du building qui se détache sur le ciel. Tout du long de l’album, la mégapole bénéficie de représentations qui en font un personnage à part entière. Retenons un dessin en pleine page de nuit où le noir des bâtiments contraste avec le rouge des feux de voitures, pour une vision où le sang affleure à chaque pore de la ville. Des plongées vertigineuses sur des ruelles comme pour sonder des abysses. Des scènes de jour où chaque case est saturée d’informations visuelles : la forme et la texture des matériaux des façades, les escaliers de secours métalliques, les fenêtres, la circulation automobile, la foule des piétons, les déchets à terre et les poubelles, une bouche d'incendie, les fumerolles sortant des égouts, et la pluie qui s’abat. Le lecteur se rend vite compte que l’artiste prend plaisir à représenter les sites célèbres de Manhattan en choisissant des angles de vue pour les rendre plus impressionnants, et en déplaçant insensiblement le curseur de la mise en couleurs vers l’expressionnisme pour lui donner plus de caractère et la faire apparaître comme un lieu mythique. Le don de Ledroit pour la captation de la lumière produit des rendus d'exception.


Le dessinateur combine à la fois la composition très sophistiquée des planches avec la mise en couleurs appuyée, et les cadrages penchés pour créer cet effet de déstabilisation constant. Il utilise la technique du zoom et produit une mise en page d'une grande originalité propice au développement d’une atmosphère d’étrangeté. Autant d’éléments qui – avec des onomatopées stylisées – lui permettent de traduire la montée en tension.



D’un côté, le lecteur peut éprouver la sensation de devoir parfois lutter pour garder pied dans cette narration visuelle ; de l’autre, elle crée des effets saisissants. Une case de la largeur de la page cadrée sur le couteau en obsidienne présenté à plat, la pointe vers la droite : à la fois une forme de respect pour cet objet attestant de son importance, à la fois un plan induisant qu’il peut s’enfoncer ainsi dans un mouvement de gauche à droite. Une case occupant les deux tiers inférieurs de la page : une vue du dessus du cadavre de la prostituée dans une ruelle très sombre et des incrustations comme des éclats effilés dans une teinte rouge sang, montrant le Saigneur de Brooklyn en train de s’acharner, comme autant de coups de poignard. Le père de Mona (ou une entité maléfique) raconte à sa fille son passage de l’autre côté : une case où sa chair élastique est comme arrachée de la structure du squelette pour évoquer la matière corporelle (ce qui constitue l’individu) enlevée de force par une puissance qui l’aspire. La vision du hall gigantesque de l'American Museum of Natural History, en pleine page avec cinq cases en insert : noyée de lumière, avec les squelettes de dinosaure démesurément grands, les deux personnages, telles deux silhouettes insignifiantes, symbolisant l’existence de forces disparues réduisant l’être humain à une quantité négligeable. Les reflets inquiétants – ou est-ce l’esprit du lecteur ? – dans les verres des lunettes de soleil de Mona.


À cela s’ajoute un effort louable de reconstitution historique : la Ford A II (planche douze), les meubles, les uniformes de la police (le numéro du commissariat qui apparaît sur le col de la chemise des agents est le 22 : cela correspond effectivement au commissariat de Central Park) ou la mode vestimentaire. La minutie est d’autant plus admirable que le détail est dense : un mouchoir qui sort d'une poche, les clous de tapissier d'une chaise, la robinetterie d’un évier de cuisine, un carrelage en damier, les rayons d'une roue de voiture, le motif du tissu d’un costume, le rendu d'un ongle, etc. Certains objets n'ont pas reçu le même soin ; ainsi, le numéro du badge de l'agent Albert (9995) est bien lisible (planche treize), tandis que celui du réceptionniste ne l'est pas (quatorze).



Les personnages sont aisément identifiables et ont tous été dotés d’une allure qui leur est propre : le Nahua longiligne, l’inspecteur costaud, le coroner corpulent et entièrement chauve, l’élégant conservateur aux yeux vairons. Quant à Mona, elle traduit la vénération de Ledroit pour les actrices des années quatre-vingt ; elle présente une ressemblance assez flagrante avec Isabelle Adjani. Elle est le vecteur d’un érotisme (involontaire) diffus (planche vingt).


L'absence aléatoire d'appendice des phylactères pourra perturber la compréhension instantanée de la conversation en question, l'enchaînement des bulles n'étant pas toujours intuitif, d'autant que Mosdi désynchronise parfois texte et image. De plus, le lettrage (des capitales d'imprimerie en italique) est terriblement vieillot ; il a d’ailleurs été retravaillé à l’occasion de la sortie de l’édition limitée de 2020.


Subjugué par la narration visuelle, le lecteur subit à son tour les événements et leur survenance, qu’il ne parvient pas à réordonner dans des séquences de cause à effet. Les pièces du puzzle s’imbriquent progressivement, incitant parfois à revenir en arrière pour vérifier un visage ou une réplique. L’intrigue s’avère assez rudimentaire : une entité maléfique du dehors possédant des individus pour commettre des meurtres dont on peut supposer qu’ils lui permettront de s’incarner pleinement sur le plan physique. Les thèmes sont des classiques : possession, retour à la vie et sacrifice. Le lecteur peut envisager l’utilisation de la mythologie aztèque comme un artifice narratif pour une histoire à la manière d’Arthur Machen (1863-1947), un précurseur de Howard Philips Lovecraft (1890-1937). Certains ont d’ailleurs vu là une œuvre lovecraftienne : la somme des éléments est loin d’être suffisamment convaincante pour étayer leur hypothèse.



Le lecteur peut également considérer que cette mythologie fait office de métaphore pour la pulsion de meurtre, une forme de chaos arbitraire détruisant aussi bien la vie des victimes que celle de leurs proches, un surgissement de l’inconscient envisagé comme le siège de forces mystérieuses, incompréhensibles et irrépressibles, ne pouvant au mieux qu’être contenues grâce au savoir ancestral des peuples indigènes qui ont combattu ces entités depuis la nuit des temps, hélas tourné en dérision par la civilisation et les sciences de l’homme blanc, ce dernier se retrouvant bien incapable de faire face à ces forces qu’il ne sait pas appréhender parce que sa culture en nie l’existence.


Certains apprécieront la complexité de la trame, qui fait que la linéarité de l’intrigue est à peine perceptible. Surprenante, la conclusion propose une nouvelle orientation de l’histoire (sur le thème du complot) et appelle une suite. Il en reste que cette lecture est paradoxale : à la fois difficile à comprendre, et immédiatement parlante. Mosdi et Ledroit optent sciemment pour une narration qui engendre une sensation de confusion chez le lecteur. Dans le même temps, la narration visuelle constitue un spectacle extraordinaire, nécessitant également l’implication du lecteur pour exhaler toutes ses saveurs. Ainsi les auteurs déstabilisent le lecteur, lui faisant éprouver le désarroi des personnages, source de peur et de terreur, dans une métropole plus indifférente que vraiment hostile. Ils ont su créer une force étrangère à l’humanité dont les actions lui sont fatales.



2 commentaires:

  1. Bon, eh bien j'ai commencé le second tome. C'est curieux, mais pour le moment je le trouve plus clair (pas limpide pour autant) que le premier. Va savoir. Je ne sais pas encore quand je le passerai à la moulinette de mon blog.

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    1. Je l'ai également trouvé plus clair : les différents morceaux du puzzle forme une intrigue bien construite.

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