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mercredi 11 janvier 2023

1525 La guerre des paysans

Omnia sunt communia.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, relatant un épisode historique se déroulant en 1525. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, et par Éric Liberge pour les dessins en noir & blanc, avec des nuances de gris, avec une tache de couleur en page 105 et une en page 110, la dernière page du récit. Le tome se termine avec une postface de trois pages, rédigée par Mordillat, à l’attention de Liberge, présentant la nature du récit, ainsi que par une page de chronologie de la guerre des paysans, de 1490 avec la naissance de Thomas Müntzer, à juillet 1525 avec la parution de Missive sur le dur opuscule contre les paysans, de Martin Luther.


Rome, chantier de la basilique Saint Pierre, 1514. Il s’appelle Luca Ponti, mais il est un Médicis comme le saint père Léon X. Sa mère – dont la beauté excite encore la jalousie de toutes les romaines – travaillait comme chambrière au service des Médicis. Il est le fils de Jules de Médicis. Le prince ne pouvait pas le reconnaître, mais il s’est chargé de lui faire donner une éducation chez les dominicains à Santa Sabina où il a appris le latin et le grec, le français et l’allemand. Il a été présenté à maître Raphaël par Margherita Luti, la fille d’un boulanger, sa maîtresse qui est une amie d’enfance de sa mère, et sa voisine dans le Trastevere. Dieu lui a donné un don et il peut presque recopier la nature à s’y tromper, y compris les visages. À quinze ans, il est entré en apprentissage dans son atelier pour y apprendre l’art de peindre. Il y travaille avec maître Raphaël depuis qu’il est le seul architecte à Saint Pierre. Aujourd’hui, avec Enrico Labate et Bernardo Tofoletti, maîtres charpentier et carrier du chantier, ils accompagnent le saint-père pour visiter les travaux de la basilique Saint Pierre que son maître doit reprendre après la mort de Bramante, l’architecte.



Luca Ponti observe les ouvriers au travail sur la fresque, et il écoute Raphaël rendre compte de l’avancement du chantier, au pape. Celui-ci lui demande de finir le chantier avant que le Seigneur ne le rappelle à lui. Raphaël l’informe qu’avant de reprendre la construction, il doit corriger ce qui a été mal fait, ce qui se fissure, ce que Bramante a laissé inachevé. Leur conversation est interrompue par une sœur venue informer le pape que Albert de Bandebourg et le banquier Fugger l’attendent pour l’audience qu’ils ont demandée. Le premier demande l’archevêché de de Mayence, le second se déclare prêt à consentir la somme nécessaire au premier pour acquérir ledit archevêché, car il sait que les indulgences garantiront un remboursement facile. L’accord est conclu. Plus tard, le pape confie une mission à Luca Ponti : suivre Tettzel qui va lever l’indulgence pour faire des rapports sur ce qu’il fait, sur l’argent qu’il ramasse, sur tout. Luca Ponti devient l’envoyé du pape. Il part pour l’Allemagne, malgré les cris et les pleurs de sa mère. Il lui faut près de deux mois pour arriver à Wittenberg, allant de monastère en monastère.


Dans la postface, le scénariste évoque la genèse de ce récit : des lectures, le rêve inaccompli d’un film avec Roberto Rossellini et enfin cette œuvre graphique. C’est la troisième collaboration entre les deux créateurs, après la trilogie de Le Suaire et Notre part des ténèbres. Ils ont appris à travailler ensemble et il ne reste rien de la forme cinématographique : il s’agit bien d’une bande dessinée utilisant les spécificités de cette forme d’expression. Le titre annonce clairement l’enjeu : une reconstitution historique d’une révolution paysanne en 1525. Le récit commence à Rome et passe rapidement en Allemagne, où Martin Luther (1483-1546) joue un rôle de premier plan. En effet, le récit met en scène l’affichage de ses quatre-vingt-quinze thèses le 31 octobre 1517, le temps d’une page, puis la manière dont elles sont reprises par d’autres prêtres allemands, ainsi que les actions de l’Église, ou plutôt du pape et de ses envoyés, pour faire rentrer Luther dans le rang et protéger leurs intérêts financiers. S’il a déjà lu Le suaire, le lecteur connaît déjà clairement la position du scénariste sur l’Église catholique et sa hiérarchie : une véritable haine. Il n’est donc pas surpris par la condamnation des indulgences, ni par l’angle d’attaque sur l’hypocrisie d’une institution dont les responsables se gavent, alors que leurs fidèles se privent pour payer les divers impôts. Il peut même trouver que Mordillat fait presque preuve de retenue.



Les deux auteurs font preuve d’une implication totale pour réaliser une reconstitution historique tangible et plausible. Pour commencer, le scénariste situe les principales figures religieuses : Martin Luther, Thomas Müntzer (1489-1525), Jean Huss, (1372-1415), le pape Léon X (1475-1521), Andreas Rudolf Bodenstein (1486-1541), Philipp Melanchton (1497-1560). Les personnages développent l’avancement du chantier de la basilique Saint Pierre à Rome et son financement, les conditions de vie des paysans, la violence des révoltes, les enjeux d’une traduction de la Bible en langue commune, dire la messe en allemand, l’excommunication de Martin Luther, son mariage, les conditions de travail dans une mine, le nombre de soldats (40.000) face aux paysans (8.000), etc. Le lecteur constate l’habileté élégante avec laquelle le scénariste sait distiller un grand nombre d’informations historiques et religieuses dans les dialogues, et quelques cartouches d’exposition. Il apprécie qu’il sache expliquer les enjeux théologiques dans un langage accessible, sans en sacrifier l’importance, et évitant toute formulation moqueuse, sarcastique ou agressive. Le récit du déroulement des faits historiques parle de lui-même et le scénariste n’a pas besoin d’en rajouter.


Ensuite, l’artiste épate le lecteur du début à la fin par sa capacité à insuffler de la vie dans chaque séquence, même les passages de prêche ou de discussions statiques, avec un soin remarquable dans le détail. L’album s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue de Rome, avec le chantier de la basilique en arrière-plan, et il ne maque aucune maison, aucune façade, aucune toiture. Par la suite, plusieurs scènes se déroulent dans des églises, ou des abbayes, des monastères, dont l’architecture est à chaque fois représentée de manière à bien montrer le style correspondant, qu’il s’agisse des façades de ces monuments, ou des arches, des ogives, des piliers à l’intérieur, attestant du goût de Liberge pour ces monuments. Les cases avec des décors de village, de milieux plus modestes ou pauvres, ou des étendues naturelles offrent à chaque fois une tangibilité assurant une visite de grande qualité au lecteur, une remarquable immersion, passant par une étable, les Enfers, le pied de remparts, l’arrière d’un chariot, une grange avec du foin, le champ de bataille, une presse à imprimer, un bûcher. Le soin apporté aux personnages relève du même niveau : les tenues vestimentaires (robe de bure, habits religieux, vêtements simples de paysans, riches atours des nobles et des hommes d’église de rang élevé), les coiffures (naturelles, ou tonsures), les accessoires que ce soient des outils agricoles, des accessoires du culte, la vaisselle des banquets, etc. À chaque séquence, le dessinateur conçoit un plan de prises de vue spécifique, que ce soit une succession rapide de cases pour un échange énervé ou une joute verbale, ou des plans larges pour rendre compte du nombre de personnes et l’ampleur d’un mouvement.



La coordination entre scénariste et dessinateur apparaît très rapidement : page 9 une demi-page sous forme d’un dessin simple accompagnant un texte sur un parchemin, pages 12 & 13 des dessins de la largeur de la page pour évoquer les tourments en enfer, pages 16, 21 et 24 des dessins sans nuance de gris avec le personnage au centre et des évocations de sa vie autour, pour présenter respectivement la vie de Martin Luther, celle de Thomas Müntzer, Jean de Médicis. Puis les pages 36, 37 et 38 forment une séquence dépourvue de tout texte, de tout mot, attestant de la confiance totale que le scénariste accorde au dessinateur pour raconter l’histoire, et il y en aura d’autres par la suite. Les deux auteurs ont à cœur de présenter une reconstitution dépourvue d’exagérations romantiques, que ce soit côté clergé et noblesse, ou côté paysans et prêtres réformateurs. Le peuple souffre sous le joug des puissants, et lorsqu’ils se révoltent, ils tuent et massacrent. Gérard Mordillat ne fait d’aucun personnage, un héros au cœur pur. Il met en scène une guerre, dans tout ce qu’elle a de brutal, avec ses déchainements de violence meurtrière, ses tueries sur le champ de bataille, et ses mises à mort de boucs émissaires par la foule vengeresse, des boucheries inhumaines.


En fonction de sa familiarité avec cette époque en Allemagne, le lecteur découvre plus ou moins de choses. S’il est familier de l’œuvre récente du scénariste, il constate à nouveau qu’il fait preuve de retenue dans sa présentation des faits. Par exemple, il ne matraque pas l’antisémitisme dont fera montre Martin Luther à la fin de sa vie. Il s’attache à l’évolution des positions et des actes de Thomas Müntzer, par le biais de la vision que Luca Ponti en a. Il parvient avec une élégance remarquable à montrer comment la dénonciation des indulgences induit une remise en cause de l’ordre social établi, comment Martin Luther envisage cette rébellion contre la papauté et son clergé, et comment Thomas Müntzer développe une attitude plus cohérente avec la logique interne des quatre-vingt-quinze thèses. Le scénariste se montre honnête dans sa façon de présenter les faits, ne se limitant pas à une dénonciation pleine de fiel, montrant ce qui aurait pu être, sans rien occulter des réalités mortelles d’une révolution, sans angélisme quant aux conséquences pour les paysans qui ont suivi Thomas Müntzer dans cette guerre.


S’il a lu Le suaire des mêmes auteurs, le lecteur peut craindre que la présentation des faits ne tourne à la diatribe par moments. Dès les premières pages, il se retrouve subjugué par la qualité de la narration visuelle, sa générosité et sa consistance, appréciant son naturel grâce à une vraie collaboration entre scénariste et dessinateur. Au fil des pages, il constate que le scénariste a conçu une structure qui fait la part belle aux personnages et à leurs émotions, leur engagement, à la présentation organique des informations nécessaires à la compréhension et à l’établissement des enjeux, pour un tableau saisissant et nuancé des paramètres politiques et religieux de la société de l’époque en Allemagne. À plusieurs reprises, le lecteur est frappé par le parallèle qui s’établit de lui-même entre cette situation et l’époque contemporaine. Page 82, un paysan résume la situation : tout augmente, les dîmes, les redevances, les impôts pèsent de façon insupportable sur nous tous. Le lecteur se prend à rêver d’une bande dessinée de même qualité sur le mouvement de Niveleurs (Levellers) pendant la guerre civile anglaise (1642-1651) demandant des réformes constitutionnelles et une égalité des droits devant la loi.



mardi 10 janvier 2023

Léonard T51 Génie du crime

C’est toujours pour les mêmes, les marques d’affection.


Ce tome fait suite à Léonard T50 Génie, Vidi, Vinci! (2019) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver car il est excellent. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient dix-huit gags d'une à sept pages. La première édition date de 2020.


Inventaire d’inventeur, 4 pages. Basile Landouille dort tranquillement dans son lit, émettant un léger ronflement. Raoul Chatigré dresse l’oreille : il a entendu un léger vrombissement dans le ciel. Il se met à la fenêtre et scrute le ciel. Un avion rouge à hélice approche inexorablement. Léonard, le pilote, lâche une bombe sur laquelle est écrit Debout disciple ! Elle passe par l’embrasure de la fenêtre et explose. Raoul décide qu’il en a assez et il s’en va demander son transfert dans une autre bande dessinée où il ne risquera pas sa vie à chaque case. Les dragons de l’apocalypse, ou La bataille de Stalingrad en BD, par exemple. Léonard fait signer une décharge de responsabilité à son disciple, par laquelle il l’informe et le met en garde contre les risques éventuels que, par un exceptionnel hasard, il pourrait encourir en contribuant à la mise au point de ses inventions. Ils se rendent ensuite à l’atelier et Léonard déclare, tout en marchant, qu’il fourmille d’idées. Il informe son disciple qu’il va inventer l’engrais. Basile lui répond qu’il l’a déjà fait dans l’album 14. - Dark flatteur !, 1 page. Léonard présente à son disciple, sa nouvelle invention : Flagornor, un robot qui va faire fureur auprès des hommes politiques, des maniaco-dépressifs, des actrices de cinéma et autres scénaristes de BD en mal d’amour.



Les chantiers de la gloire, 1 page. Léonard et Basile déambulent dans la rue et ils arrivent devant un groupe de trois commères qui lui demandent, chacune un autographe. - Aux dents en emporte le vent, 5 pages. Mozzarella est attablée pour son repas et elle est attristée au point de ne pas manger ses pâtes. En réponse à une question de Mathurine Montorchon de la Serpillère, elle répond qu’elle vient de perdre une dent. La cuisinière lui répond que ce n’est pas grave, qu’elle-même porte un dentier inventé par Léonard, et elle le sort de sa bouche pour lui montrer. Mozza éclate en sanglot. Léonard et son disciple entrent dans la cuisine. Mathurine explique le drame, et Basile demande s’il peut manger les pâtes de Mozza, ce qui lui vaut un coup de fer en plein visage. Léonard s’impatiente un peu souhaitant que Mathurine fasse taire l’enfant, puis il décide de lui raconter une histoire. Il la prend sur ses genoux et lui demande si elle a déjà entendu parler de la petite grenouille. Non, pas une grenouille, une petite souris plutôt. Il explique : cette nuit, si Mozza met sa dent sous son oreiller, la petite souris viendra la chercher et glissera à la place une petite pièce pour la récompenser. Ce qui fait éclater de rire Basile, qui demande : pourquoi pas une hirondelle qui vient chercher les cheveux qui tombent ?


Les auteurs ont l’art et la manière d’établir en un seul gag la dynamique de la série : un inventeur de génie, mais colérique, un disciple souffre-douleur, une bonne à tout faire, et un chat impertinent, parfois rejoint par une souris qui sait se faire respecter. Le nouveau lecteur dispose ainsi immédiatement des repères lui assurant une compréhension aisée, et le lecteur habitué sait tout de suite qu’il va retrouver tout ce qu’il est venu chercher. L’expressivité des personnages sert admirablement bien le propos comique des histoires : un gros nez et des silhouettes un peu arrondies pour indiquer qu’il convient de considérer l’humour comme appartenant au registre bon enfant. Des expressions de visage et un langage corporel exagéré pour des émotions caricaturales. Comme à son habitude, Turk fait des merveilles en la matière : le regard sadique de Léonard appuyant sur le bouton pour libérer la bombe, le disciple tirant une langue de plusieurs dizaines de centimètres pour indiquer l’intensité de l’effort physique, des regards parfois éteint pour la lassitude, les postures suffisantes quand Basile répond du tac au tac à Léonard en lui disant dans quel album il a déjà réalisé telle invention, la bonhommie de Mathurine, la vivacité et l’entrain de Mozza, la réticence de la dame âgée servant de cobaye pour une crème antiride, l’air résigné des frères Schippatore, Anastasio & Atanasio, et bien sûr les mimiques autoritaires ou suffisantes d’enfant gâté de Léonard. Cette expressivité génère une forte empathie chez le lecteur qui ressent les émotions avec facilité, et les reçoit inéluctablement.



Dès la page d’ouverture du premier gag, le lecteur se retrouve dans le décor : la chambre du disciple à l’étage, avec son lit en bois, sa grosse couverture ou édredon sur lequel sommeille le chat, la fenêtre grande ouverte sur un beau ciel bleu avec un grand soleil, la table de nuit, la petite commode, la robe du disciple sur le montant du pied de son lit, sa valise, les poutres du toit, et tout ça en une seule case. La lisibilité de la case est immédiate et facile, avec une densité d’informations élevée. Ainsi de gag en gag, le lecteur peut contempler la façade éventrée de la maison après l’explosion de la bombe dans la chambre, l’atelier de l’inventeur avec ses outils dont certains très improbables et des inventions en pagaille, la cuisine de la maison avec sa table, ses chaises, ses ustensiles, et même la planche à repasser dont Mathurine est en train de se servir, la chambre de Mozza avec ses couvertures roses et ses rideaux assortis, la chambre de Léonard et son lit avec ses montants en fer, la grand place du village lorsque le maire y inaugure une (petite) fresque, les rues de la ville quand Léonard et son disciple y déambulent, la cour de la maison, son jardin, etc. L’artiste a l’art et la manière de marier des représentations détaillées et tout public, d’une clarté exemplaire.


Outre les petits détails dans les coins, le lecteur ressent le plaisir du dessinateur dans son investissement à dessiner des éléments revenant régulièrement sans aucun signe de lassitude, ou des moments requérant une grande minutie. Après tous ces albums, Turk continue de jouer avec le lettrage pour les onomatopées, par exemple celles de explosions : à la fois dans la graphie des lettres, à la fois dans leur disposition pour montrer le souffle ou le mouvement. De même, cela se voit qu’il s’amuse toujours autant à jouer avec la représentation de la tête calcinée et perforée du disciple, après s’être pris une décharge de tromblon. Dès la deuxième page, il doit gérer une double action, Léonard venant quérir son disciple, et Raoul Chatigré monologuant pour déclarer sa décision de quitter cette bande dessinée où il risque sa vie. Le lecteur se souvient que l’artiste est coutumier du fait, et qu’un petit supplément d’attention lui permet de découvrir des interventions comiques ponctuelles. Ainsi Raoul Chatigré passe dans une case de la page suivante, avec son baluchon pour effectivement quitter ces pages, alors que Basile résigné suit Léonard vers une nouvelle invention. Par ailleurs, le dessinateur rajoute un petit gag visuel supplémentaire en pied de page de chaque fin de récit, avec Raoul ou Bernadette.



Avec un tel artiste, le scénariste joue sur du velours… Enfin, en fait, il doit lui aussi faire preuve d’une inventivité renouvelée, et d’un savant dosage pour éviter toute impression de répétition mécanique dans la dynamique des gags. Pour cet album, Zidrou a choisi d’écrire des gags indépendants, sans chercher à établir à un fil rouge en filigrane, sur la base du titre. Ce dernier renvoie donc à un gag en sept pages, dans lequel Léonard invente le crime organisé et le met en pratique. Il maîtrise les caractéristiques de la série et y consent avec grand plaisir. Il avait établi dans le tome 49 Génie militaire, qu’il ne jetterait pas de voile pudique sur la maltraitance de Léonard envers son disciple. Ce dernier continue de se faire tirer dessus en fonction de l’humeur de son irascible employeur, avec même la page 28 où cinq tirs à bout portant se succèdent. En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie plus un gag qu’un autre. Il retrouve les personnages tels qu’il les aime, sans hiatus dans leur comportement ou leur caractère. Il constate que pour ce tome, le scénariste a augmenté la proportion de gags en trois pages ou plus, sept sur dix-huit. Il voit qu’il n’est pas en panne de mise en scène de nouvelles inventions : de l’inventaire aux éoliennes, en passant par le compliment, la vivisection, l’album à collectionner ou le crime organisé. Zidrou fait plaisir aux admirateurs de Basile en lui consacrant un gag en une page dans lequel Léonard n’apparaît pas, avec une déclaration d’amour enflammée.


Ayant gagné en aisance depuis sa reprise de la série à partir de l’album 47, le scénariste met à profit la liberté dont il jouit. Raoul Chatigré brise le quatrième mur à deux reprises : tout d’abord en déclarant vouloir quitter la série pour une autre plus tranquille, puis en se livrant à l’explication de la nature et du fonctionnement de l’ellipse narrative dans la bande dessinée, en page 23. Il finit aussi par faire observer qu’il commence à y avoir trop de personnages avec l’arrivée des frères Schippatore, en page 42, ce qui fait qu’il n’a plus de place pour le moindre calembour. Le lecteur relève également une discrète autodérision sous-jacente qui affleure à plusieurs reprises. Léonard a inventé un robot flagorneur qui devrait faire fureur, entre autres, auprès des scénaristes de BD en mal d’amour. En page 35, Raoul fait observer que cette histoire commence à sentir les souffre-douleurs, alors que Basile vient d’en prendre plein la tronche. Dans ce tome, le scénariste évoque moins de sujets de société, à l’exception d’une remarque sur la cruauté envers les animaux à l’occasion de l’invention de la vivisection, et le constat fait par Léonard qu’il ne peut pas continuer à utiliser sans cesse des piles jetables car ça pollue.


Les albums de Léonard se suivent et sont toujours aussi savoureux. Turk a conservé toute sa jeunesse et toute sa fougue : son amour pour ses personnages transparaît dans son investissement pour dessiner chaque page, chaque case, avec une verve comique enthousiasmante. Zidrou se confirme en tant que repreneur doué de la série, avec une volonté de respecter les traditions, même la violence pour de rire, et d’écrire tout public, y compris pour les adultes. Un délice de gourmet.



lundi 9 janvier 2023

Piero

Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, dont la première édition date de 1998. Il a été réalisé par Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc de cent vingt pages.


Au temps présent, Edmond marche dans une rue en regardant les feuilles tomber à l’automne. Aujourd’hui, les feuilles qui tombent des platanes sont grises comme un ciel triste. Il lui semble qu’avant, elles étaient pleines de couleurs. Avant, quand avec Piero son frère, ils poussaient les feuilles mortes devant eux, jusqu’à ce que le tas amoncelé les empêche d’avancer. Ensuite ils sautaient dedans. Ensuite, ils choisissaient les deux plus belles pour les dessiner. C’est avec son petit frère Piero qu’il a appris à dessiner. Ils étaient toujours ensemble. À Nice où leur père travaillait, à Villars-sur-Var, le village de leur mère, leur village. Dans une étendue d’herbe, les deux enfants font des bateaux. Avec un Opinel, ils sculptent des écorces de pin, et dans un canal d’arrosage, ils leur font faire des courses. Le premier s’appelle Geronimo, le second Sitting-Bull. Les deux enfants courent pour suivre les bateaux filant sur l’eau. Ils voient passer une soucoupe volante dans le ciel. La soucoupe s’écrase plus loin et une colonne de fumée s’élève dans le ciel. Ils courent pour aller voir. Ils arrivent au bord du cratère et se couchent dans l’herbe pour observer sans être vu. Piero se retient de tousser. Il y a un extraterrestre humanoïde à côté de la soucoupe. Piero décide d’aller voir.



L’extraterrestre reste assis et l’accueille amicalement. Il lui explique la situation, en lui parlant par transmission de pensée. L’essence des soucoupes volantes, c’est le rêve et sa soucoupe est en panne de rêve. Depuis tout à l’heure, il essaye de rêver, mais il n’y arrive pas. Mais Piero est un enfant, et l’extraterrestre est sûr qu’il est plein de rêves. L’enfant essaye de rêver et le plein de la soucoupe est ainsi fait. Mais avant de partir, l’extraterrestre doit supprimer de la mémoire de l’enfant ce qu’il vient de voir. Il règle son pistolet anti-mémoire et… Piero se réveille sans souvenir de ce qu’il s’est passé. Edmond le retrouve, lui parle de la soucoupe et lui montre les dessins dans le cahier. Piero aimait dessiner les voitures ; Edmond aimait mieux les chevaux. Quand Piero a eu cinq ans, il en avait six et demi. Ils ne savaient pas que la télévision avait été inventée, que certains l’avaient déjà, et ils n’avaient pas connu la maternelle. Ils ne savaient pas encore qu’ils dessinaient mieux que les autres enfants de leur âge. Ils ne les connaissaient pas, ils étaient toujours les deux ensemble. Ils ne savaient pas que c’était à cause d’une coqueluche qu’ils dessinaient bien. Piero avait eu une coqueluche, mais il toussait toujours. Et il était souvent malade. Ils étaient beaucoup, dans une maison qui avait peu de place. Ce qui fait qu’avec Piero, ils dormaient dans le même lit. Aujourd’hui, on peut penser que dormir avec son frère, ce n’est pas très bien. Pour eux c’était merveilleux.


Plonger dans un récit de Baudoin constitue une aventure imprévisible, que le lecteur soit familier de son œuvre ou non. Si c’est le cas, il connaît déjà la qualité fusionnelle de la relation entre lui et son petit frère, sinon il le comprend rapidement. Dans le premier cas, il sait qu’Edmond a voué une admiration intense à Piero, sinon il suppose qu’il va découvrir un récit intimiste et biographique sur ce thème. Dans les deux cas, les surprises abondent. Pour commencer, les dessins ne sont pas réalisés au pinceau comme la plupart des bandes dessinées de l’auteur, mais à la plume et à l’encre. Cela donne une impression un peu griffée, plus enfantine qu’abrasive ou âpre. La première séquence conforte le lecteur dans cette impression : elle s’avère très linéaire, avec un événement survenant après l’autre, comme dans l’esprit d’un enfant, et une imagination assez naïve avec cette soucoupe volante. Le lecteur se dit que la narration s’avère un brin basique et se demande si la suite va être du même acabit. La rencontre avec l’extraterrestre reste dans un registre un peu naïf avec ce moteur qui carbure aux rêves.



Puis l’auteur passe à une autre facette de sa relation avec son petit frère Piero : la maladie de celui-ci qui avait contracté une coqueluche et qui souffrait encore de problèmes respiratoires. Les dessins sont alors un peu plus chargés en encre, à la fois parce que cette séquence se déroule en intérieur, à la fois parce que l’alitement de Piero rend l’ambiance un peu triste, comme toute maladie. Les dessins redeviennent beaucoup plus aérés alors que les deux frères sont couchés dans le même lit, qu’ils dorment en partageant le même rêve, celui de voler ensemble au-dessus de la Terre. Le lecteur éprouve la sensation de se retrouver devant la séquence animée servant d’ouverture et de fermeture d’antenne pour la chaîne Antenne 2, diffusé entre 1975 et 1983, réalisé par Jean-Michel Folon (1934-2005), avec cette même qualité onirique, le temps des pages trente-cinq à trente-sept. Les souvenirs continuent avec la pratique du dessin par les deux frères, en particulier leur jeu préféré : prendre une grande feuille de papier et chacun dessine un château fort avec un drapeau, l’un à gauche, l’autre à droite. Un pont relie les deux forteresses et sous le pont une rivière infestée de requis ou de crocodiles suivant les jours. Puis chaque frère dessine des soldats du côté de sa page, en train de tirer à l’arc, ou d’être atteint par une flèche, en en rajoutant tant et plus, jusqu’à ce que tout devienne ratures et traits informes, les obligeant à arrêter.


Cette séquence de bataille sur une grande feuille en format paysage se déroule sur trois doubles pages (p. 40 à 45), chacune avec un unique dessin en double page dessiné de manière enfantine. Sur la deuxième, l’auteur précise qu’ils ne se servaient pas de gommes, qu’ils ne se sont jamais beaucoup servi de gommes. Le lecteur se rend compte qu’il vient d’assister incidemment à la formation d’une des caractéristiques de dessin d’Edmond Baudoin. La même chose se reproduit quelques pages plus loin : Edmond évoque le fait que son frère et lui recopiait également les photos des calendriers de la poste, et celles en noir & blanc des journaux. Ils fixent longuement ces photographies et finissent par distinguer qu’elles sont plein de petits points et que quand ces points se collent, ça devient noir. Il teste alors de simplifier les photos de plus en plus pour voir à quel moments ses gribouillis noirs ne sont plus que des gribouillis. Il vient ainsi d’expliquer, avec deux dessins, le processus complexe de représentation par des traits et des taches, mettant en jeu le processus de reconnaissance et d’identification par l’esprit du lecteur. Un peu plus loin, Edmond voit des dessins d’Alberto Giacometti (1901-1966). Il comprend qu’il y a un homme qui ne se posait pas seulement la question de ce l’œil voit, mais aussi de ce qu’il y a derrière les yeux. Il devient évident pour lui que toute une vie ne suffirait pas pour comprendre. Le lecteur assiste ainsi donc en toute simplicité à sa démarche artistique pour apprendre et faire l’apprentissage de la représentation, ni plus ni moins qu’un commentaire sur sa façon de concevoir ses dessins. À quel moment des traits, des taches, des hachures ne sont plus de l’herbe, des pierres, un arbre, des branches… Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ?



À d’autres moments, la composante biographique, présente tout du long, reprend sa place au premier plan. Toutefois, le lecteur a bien saisi qu’elle est indissociable de son apprentissage artistique, qu’il s’agit d’une partie intégrante. Il assiste ainsi à l’arrivée de l’adolescence, à la prise d’importance des femmes dans la vie des deux frères. S’il est déjà familier des œuvres de l’auteur, le lecteur sourit car il sait que c’est une composante essentielle dans sa vie et dans ses bandes dessinées. Il se demande dans quel sens va évoluer la relation fusionnelle des deux frères, si elle va survivre aux copines, à l’éloignement des études dans des lieux distants. Il sait peut-être déjà que Piero finira par abandonner sa carrière artistique. Il en découvre ici la raison. Il assiste également à un terrible accident de la route, avec des blessures graves. En voyant le corps du jeune sur le capot de la voiture, il pense également à cette interrogation chez Baudoin : comment est-il possible qu’en s’éteignant, la vie emporte avec elle toute la personnalité d’un être humain ? Pourquoi le corps inanimé n’en contient plus rien ?


En découvrant le titre, la quatrième de couverture, éventuellement un résumé, le lecteur ne peut pas s’empêcher de se faire un film de se faire une idée a priori du contenu de la bande dessinée. Pour chaque ouvrage d’Edmond Baudoin, il a à la fois entièrement raison sur sa nature, et en même temps il ne peut pas imaginer ce qu’il va découvrir. Pour celui-ci, cela commence avec le mode de représentation choisi : d’un côté il y a bien ces dessins pas forcément jolis mais toujours facilement lisibles et vivants, de l’autre côté l’artiste n’utilise pas le pinceau mais la plume et il varie à deux ou trois reprises la tonalité globale de ses représentations. Sans surprise, la narration développe des éléments biographiques, très personnels, même s’ils peuvent être un peu enjolivés ou modifiés pour donner une histoire plus cohérente. De manière inattendue, le créateur rend hommage à d’autres artistes et il explique le cheminement artistique qui fut le sien, sa façon d’envisager la représentation de ce qu’il voit. Comme d’habitude, la lecture de cette œuvre de Baudoin apporte ce que le lecteur attend, mais aussi beaucoup plus, dans un récit qui donne l’impression d’avoir été réalisé au fil du vagabondage de sa pensée, mais qui offre une cohérence globale d’une rigueur insoupçonnable. Indispensable, ne serait-ce que parce que l’auteur tient son pari de parvenir à continuer l’enfance.



jeudi 5 janvier 2023

Barracuda T05 Cannibales

Les humiliations, il n’y a rien de pire !

Ce tome fait suite à Barracuda - Tome 4 – Révoltes (2013) qu’il faut avoir lu avant car les six tomes forment une histoire complète. Il compte cinquante-quatre planches, et la première parution date de 2015. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).

Dans une grande bâtisse, celle des moines, abandonnée, Raffy est allongé sur un lit, le torse bandé pour panser sa blessure. Devant lui, debout, Anne De Laflam constate qu’il n’a pas de chance avec les femmes : à chaque fois, elles lui tirent dessus. Toutefois, à chaque fois, il en réchappe. Elle ironise : il aurait dû la prévenir qu’il aime mélanger le plaisir et la douleur. Elle regrette qu’il lui ait préféré Maria Sanchez del Scuebo qui pourtant est une catin tout comme elle : la femme d’un marchand d’esclaves, prête à tout pour sauver sa peau. Elle l’informe que lorsqu’il sera rétabli, elle le livrera aux Espagnols car ils comptent se servir de lui comme appât. Ils espèrent toujours récupérer le diamant du Kashar qu’ils savent aux mains de Barracuda, le père de Raffy. Ils savent que Blackdog accourra pour venir le délivrer. Le Barracuda reviendra à Puerto Blanco et il sera attendu de pied ferme.


Sur la petite île de Saliati, non loin de celle de Puerto Blanco, Goudron ramène le petit produit de sa chasse à Jean Coupe-Droit et Emilio, qui se tiennent devant la cabane de fortune dans une anfractuosité de la falaise. À l’intérieur, Maria Sanchez del Scuebo veille sur madame Si-Non, bien mal en point. Alitée, elle reprend difficilement ses esprits et s’adresse à la jeune femme. Avec une voix cassée, elle formule faiblement des phrases hachées : Personne ne peut quitter le Barracuda, le navire est souillé, par les fièvres des eaux profondes, contractées sur l’île de la Tête qui parle. Elle a tenté d’arracher le diamant Kashar à Blackdog, mais il l’a emporté avec lui. La jeune femme sort de la hutte et rend compte aux trois autres : d’après Si-Non, Blackdog s’est enfoncé à l’intérieur de l’île, avec le diamant sur lui. Jean Coupe-Droit prend à son tour la parole et indique qu’elle a d’autres plans : dès qu’il sera prévenu de son sort, le Faucon Rouge mettra le cap sur Puerto Blanco et se joindra au Barracuda. Leur conversation est interrompue par le son des tam-tams. En mer, l’équipage d’une petite barque à voile prévient celui d’un gros navire que Jean Coupe-Droit a été chassée de Puerto Blanco par les Espagnols. Le lendemain sur l’île, le petit groupe a décidé de la marche à suivre : Maria et Goudron restent au chevet de madame Si-Non, Emilio et Jean Coupe-Droit s’enfonce dans la jungle. Ils arrivent bientôt au pied d‘une falaise qui semble infranchissable. L’ex-gouverneure fait observer qu’il y a une ouverture dans la paroi. Ils s’enfoncent tous les deux dans l’étroit passage et débouchent dans une grande caverne.

La fin du tome précédent promettait de l’action : la présence des Espagnols sur l’île de Puerto Blanco, et le retour du Barracuda. Le lecteur sait que les différentes factions vont s’affronter, sans pouvoir prévoir dans quel sens le vent va tourner, ou qui va avoir le dessus. Il sait également que les trois jeunes gens jouent le rôle des personnages principaux. Mais s’il connaît le scénariste, il sait également que toutes ses histoires ne se terminent pas forcément favorablement pour ses héros. En tout cas, ils vont souffrir. À nouveau, le récit se déroule à terre, avec en plus une scène d’abordage dans un mouillage. Pour autant, Dufaux intègre plusieurs conventions spécifiques au genre des récits de pirate : des pirates qui se retrouvent sur une île sauvage avec une jungle, une grotte avec squelette et chauve-souris, un trésor (le diamant Kashar), des alliances et des trahisons, un duel sur une plage de rêve, une canonnade, un abordage sur un navire avec des gréments, un deuxième duel à l’épée, et pour faire bonne mesure, il ajoute des cannibales comme l’indique le titre.


L’artiste s’en donne à cœur joie avec ces divers ingrédients, et le lecteur éprouve un grand plaisir à la narration visuelle de la première à la dernière page. Ce tome commence donc dans une chambre dépouillée, mais avec un lit, une table de nuit ornée d’une croix, sur laquelle sont posés une carafe et un crucifix, avec un moine en train de laver un linge. La première case montre la façade du bâtiment, envahie de plantes grimpantes à certains endroits, avec la végétation au premier plan. Fine Flamme est toujours aussi séduisante, avec un corset apparent, un chapeau à large bord orné d’une plume, des cuissardes en cuir, une belle redingote rouge, sans oublier ses gants, un ras-du-cou, des boucles d’oreilles. Le lecteur tourne la page et découvre un vieux grément amarré dans une crique, une belle plage de sable blond en arrière-plan, une eau un peu sombre. Dans la case suivante, aussi de la largeur de la page, le point de vue est inversé et se trouve du côté du ponton, avec vue sur la poupe du navire, et les falaises dans le lointain, Goudron au premier plan, et la cabane sur un plan intermédiaire à gauche de l’image. L’artiste tire tout le profit possible de ce plan large. La page suivante permet au lecteur de pénétrer à l’intérieur de la hutte de fortune : la couche de paille, l’aménagement sommaire et les meubles basiques.

Tout du long de ce cinquième tome, le lecteur se régale de ce qui lui est donné à voir. Les nombreuses chauves-souris qui s’abattent sur Jean Coupe-Droit et Emilio, Jérémy adoptant un rendu faisant la part belle aux aplats de noir pour les rendre plus menaçantes. Le village des cannibales apparaît dans des teintes grisâtes, le rendant encore plus inquiétant, avec une vue en contreplongée sur des ponts suspendus entre les huttes, et un ruisseau rouge du fait du sang qu’il charrie. L’artiste réalise ces images avec sérieux et premier degré, avec des éléments macabres comme des crânes sur des pieux. La découverte du sorcier Penilla se fait dans une séquence tout aussi sinistre, avec ses peintures tribales sur le visage et une coiffe macabre. Le contraste est total avec les deux pages suivantes : Raffy est reçu dans le bureau du gouverneur à Puerto Blanco, sous un beau soleil, avec le capitaine de La Loya dans un bel uniforme. De séquence en séquence, le lecteur remarque également le travail sur les ambiances, une teinte principale déclinée en plusieurs nuances, pour faire voir l’unité de la scène et sa tonalité : d’un bleu-gris pour une scène nocturne, à un rouge orangé pour une bataille furieuse.


La narration visuelle apparaît comme évidente, parfois une simple représentation évidente de l‘histoire. Pour autant, régulièrement, le lecteur s’arrête sur une image qui lui fait prendre conscience que le dessinateur fait bien plus que ça. Pour sa première apparition, le chevalier Jonathan-Pierre-Auguste d’Arlatan arbore un sourire inoubliable, à la fois sincère et à la fois inquiétant. Lorsque le sorcier Penilla regarde dans le diamant Kashar, une première vision d’une troupe d’innombrables guerriers s’impose à lui : un déferlement saisissant. L’abordage du Barracuda par une petite flottille de pirogues des cannibales bénéficie d’une mise en scène remarquable, d’abord au ras de l’eau comme derrière une pirogue à balancier, puis sur le pont alors que les cannibales s’élancent l’épée à la main, puis grimpent dans les gréments dans une belle vue de dessus, et découvrent le contenu sinistre de la cale en descendant dans les entrailles du navire. Vers la fin du récit, Raffy se lance dans un duel à l’épée en pleine rue, et le lecteur retient son souffle. Ce n’est qu’après l’issue de cet affrontement qu’il se rend compte que la narration visuelle l’a tenu en haleine, même s’il avait déjà lu de nombreux duels de même nature.

Le scénariste est arrivé à un point de son récit où les conflits s’enchaînent naturellement du fait des situations développées précédemment. Le lecteur s’est progressivement attaché aux trois jeunes gens, et il ne remet pas en cause cette affection quelle que soit la manière dont ils se conduisent. Pourtant ils ne répondent pas aux critères d’un héros, que ce soit Raffy ne respectant pas sa parole pendant un duel, Emilio tentant de manipuler Blackdog, ou Maria peu affectée par la mort de son proche serviteur. Finalement, ils se sont alignés sur le comportement de leurs ainés. En outre, la curiosité du lecteur est focalisée sur le chevalier Jonathan-Pierre-Auguste d’Arlatan, une personne à qui il n’est pas possible d’accorder la moindre confiance, avec un nom agrégeant celui du noble d’Artagnan et le qualificatif peu flatteur de charlatan, très belle trouvaille. Plus encore, il succombe immédiatement au charisme de Blackdog qu’il retrouve avec grand plaisir et qui dispose d’un nombre de pages significatif en tant que premier rôle, et d’un duel spectaculaire et décisif. Ferrango apporte une touche comique, tout en étant un personnage touchant, pas ses imperfections, ses lâchetés, victime des événements auxquels il parvient toujours à survivre.

Avec ce tome, le lecteur se trouve conforté dans l’idée que Jean Dufaux écrit pour son dessinateur qui continue de gagner en assurance et en élégance de tome en tome, la narration visuelle générant un plaisir direct, grâce à un scénario qui met à profit les conventions du genre Pirate, avec une intrigue qui privilégie l’aventure et les moments de tension. Pour autant, il est possible de distinguer en filigrane un thème qui court tout du long : la folie de posséder.


mercredi 4 janvier 2023

Carnets d'Orient T09 Dernière demeure

Il ne s’agit pas de préférer sa mère à la justice, il s’agit d’aimer la justice autant que sa propre mère. – Jules Roy


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 8 : La fille du djebel Amour (2005) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les relations entre les personnages. Ce tome a été publié pour la première fois en 2007. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il comprend cinquante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une citation célèbre d’Albert Camus (1913-1960) et la réponse de Jules Roy. Vient ensuite une introduction de trois pages, intitulée Le miroir de la mémoire commune, écrite par Fellag (Mohand Fellag de son nom complet), acteur, humoriste et écrivain algérien. Il commence par évoquer ce jour de l’hiver 1956, à six heures du matin où des parachutistes défoncent à coups de pied la porte de la maison de ses parents, et éjectent toute la famille dans la cour, puis les poussent à coups de pied et de crosse vers la place du village, comme tous les autres habitants. Il évoque sa jeunesse, parce que cette partie de sa vie ressemble à l’univers décrit par Jacques Ferrandez. Il se retrouve dans la lumière, les paysages, les personnages […]. Ferrandez et lui sont deux frères reliés à la même matrice mémorielle. Deux frères qui voient l’Histoire se faire au détriment d’eux, sans eux, incapables d’arrêter son cours ou de glisser un grain de sable pour en arrêter les rouages. Ce tome se termine à nouveau par une bibliographie listant une vingtaine d’ouvrages d’historiens.


Le 23 octobre 1958, le général Charles de Gaulle s’adresse aux Français dans une allocution télévisée. Il en appelle à la paix des braves : La vielle sagesse guerrière utilise depuis longtemps, quand on veut que se taisent les armes, le drapeau blanc des parlementaires. Et il répond que dans ce cas, les hommes seraient reçus et traités honorablement. Quand la voie démocratique est ouverte, quand les citoyens ont la possibilité d’exprimer leur volonté, il n’y en a pas d’autre qui soit acceptable. Or cette voie est ouverte en Algérie. Le commandant Loizeau et le colonel Lebreton ont des avis divergents : le premier estime que c’est une trahison, le second que c’est une bonne chose et qu’il faut faire confiance au général. À Bab el Oued, les frères d’Octave prennent la déclaration du général comme une trahison envers les pieds-noirs.



Dans son exploitation viticole dans la campagne algérienne, Noémie veille sur son mari Casimir qui est dans le coma, et repense au déroulement de sa vie : son amour pour Paul, le départ de son fils Octave avec une Arabe. Dans la province du Québec, Octave Alban rentre chez lui dans son pick-up, en ramenant Jean qui s’arrête pour prendre un verre, avec Samia. Ils évoquent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les guerres coloniales, le sort des indigènes du Canada, le fait qu’une nation est une colonisation qui a réussi, l’échec de la guerre de conquête de l’Algérie, le droit à la dignité des Algériens et à la justice. À Alger, le colonel Lebreton rend visite à Bouzid dans sa cellule pour lui offrir un marché.


Les événements historiques majeurs continuent de survenir au cours de cette année et demie, du 23 octobre 1958 au premier février 1960. Comme dans les tomes précédents, l’auteur conserve sa narration à hauteur d’êtres humains, par le truchement de ses personnages, sans essayer de faire un cours d’histoire. Par voie de conséquence, en fonction de sa culture et de sa curiosité pour cette période de l’Histoire à cet endroit du monde, le lecteur peut trouver ces références trop intangibles, voire absconses. Ou il eut les prendre comme une invitation à poursuivre sa lecture en allant se renseigner sur ces sujets : l’évolution d’une proposition de Paix des Braves vers l’autodétermination, le plan Constantine (1958-1961, un programme économique élaboré par le gouvernement français, et annoncé par le général De Gaulle devant la préfecture de Constantinople le 03/10/58), le décret Crémieux (du nom de l’avocat et homme politique Adolphe Crémieux, qui attribuait la citoyenneté française aux Israélites indigènes d’Algérie), le plan Challe (du nom du général Maurice Challe, 1905-1979, série d'opérations menées par l'armée française), l’Armée de Libération Nationale (ALN), le général Raoul Salan (1899-1984), le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) installé au Caire, etc. L’auteur intègre différentes unes de journaux d’époque, permettant d’afficher les événements les plus marquants pendant cette phase de la guerre d’Algérie.



Après la première page consacrée à l’allocution sur la Paix des Braves du général De Gaulle, il tarde au lecteur de retrouver les personnages. À la suite d’un décès dans la famille, Octave et sa compagne Samia doivent revenir en Algérie, avec la conscience qu’ils peuvent craindre des actions pour attenter à leur vie. Les dessins montrent un ex-militaire toujours aussi droit, avec un visage de plus en plus fermé, au fur et à mesure qu’il voit ses options se réduire, et qu’il prend conscience que les événements historiques le cantonnent à un rôle, un destin. Le petit minois de Samia a conservé toute sa séduction, encore augmentée avec sa nouvelle couleur de cheveux. Elle continue à toucher le cœur du lecteur, par son apparente fragilité générée par sa mince silhouette, par sa gentillesse, et également par le terrible dilemme moral : a-t-elle trahi son pays, sa communauté ? Le lecteur retrouve avec plaisir Jacky Tobalem, Juif algérien d’une cinquantaine d’années : léger embonpoint, grosses lunettes, en costume-cravate. Octave Alban retourne voir sa mère Noémie : une femme âgée aux cheveux blancs, au visage peu amène, au caractère marqué par l’amertume du déroulement de sa vie, de la tournure qu’elle prend en ces périodes troublées. L’artiste insuffle autant de vie et de personnalité aux deux gradés militaires, l’un arcbouté sur une victoire militaire en Algérie, l’autre assimilant la nécessité d’aller vers une résolution du conflit. La vie continue et de nouveaux personnages apparaissent, en particulier deux militaires, des soldats, un engagé d’une trentaine d’années, et un appelé d’une vingtaine d’années. Là encore, les dessins montrent deux individus très différents, par la morphologie, les expressions de visage, les postures.


Le lecteur retrouve avec le même plaisir les différents paysages d’Algérie représentés par l’artiste. Du fait de la densité des événements, celui-ci a renoncé aux illustrations en milieu de double planche pour pouvoir construire plus de cases, et ainsi intégrer plus de dialogues qui sont régulièrement d’exposition. Toutefois, cela n’empêche l’artiste d’offrir de très belles vues, à commencer par celle d’Alger en bord de mer, puis une grande artère de Bab el Oued (une des communes de la wilaya d’Alger). Première exception à la gestion resserrée des doubles pages : une magnifique vue du ciel inclinée de l’exploitation viticole des Alban. Deuxième exception, une case panoramique de la largeur de deux pages montrant les érables commençant à rougeoyer au Québec. Troisième et dernière exception, une zone désertique et montagneuse d’Algérie. Au fil des séquences, il est donné au lecteur d’admirer les bâtiments de la prison Barberousse à Alger, des routes de campagne, la place d’armes d’un fort militaire, un superbe cèdre, la zone de parking à l’extérieur de l’aéroport d’Alger Maison Blanche avec des voitures d’époque, le bar de Baraka, un ex-compagnon d’armes d’Octave.



Comme dans le tome précédent, les personnages échangent régulièrement leur point de vue, en le développant souvent de manière étoffée. Ils expliquent ainsi leur situation, leurs convictions ou leur histoire personnelle en Algérie. Par exemple, Jacky Tobalem rappelle qu’en 1940, les lois de Vichy ont été appliquées en Algérie. Le décret Crémieux a été abrogé, et les Juifs d’ici ont été renvoyés à leur condition d’indigènes. Ils ont perdu la citoyenneté française et le droit d’exercer leurs professions. Les fonctionnaires juifs ont été révoqués, les professions libérales leur ont été interdites, du jour au lendemain. Juif lui-même, il avait fait la guerre de 14-18. Il avait été médaillé. Il était à ce moment-là avocat depuis une dizaine d’années. Ses enfants ont été chassés de l’école laïque et républicaine. Nombre d’entre eux auraient fini à Auschwitz sans le débarquement en novembre 42. Les listes étaient prêtes, la police et la légion auraient fait le sale boulot. Le lecteur retrouve également les personnages principaux : il a bien en tête l’histoire personnelle de chacun d’entre eux. Il constate comment les événements, la guerre en Algérie influent sur leur vie. Ils ne sont que des fétus de paille, sans aucune prise sur ces affrontements. Ils ne peuvent que subir et faire avec, plus ou moins accepter, ou se révolter, se battre, s’élever contre l’injustice. Le lecteur ressent bien que le parti pris de l’auteur fait sens : il ne s’agit pas de réaliser un cours d’Histoire, mais de montrer des êtres humains dont la vie est modelée par les circonstances sur lesquelles ils n’ont aucune prise. Ils n’ont pas choisi de naître Algérien ou pied-noir, pas choisi leur communauté, pas pu anticiper les conséquences de leur métier, militaire ou médecin. Ils se retrouvent placés devant des choix impossibles : renoncer à leur propriété pour les pieds-noirs, à leurs relations pour les couples mixtes, à leur communauté pour les Algériens qui souhaitent une vie en bonne intelligence avec les Français.


L’introduction de deux nouveaux soldats amène un point de vue différent : ils viennent de France et sont plus jeunes que les personnages principaux. Ils ont déjà une appréhension très différente de la situation, pas d’attache à cette terre. L’un d’eux est un militaire de carrière appréciant la rude vie au grand air pendant les manœuvres et les opérations, fréquentant les prostituées et les jeunes femmes peu farouches. L’autre est plus jeune, opposé à cette guerre, découvrant progressivement la réalité des atrocités commises par les deux camps. Ils sont eux aussi le jouet des forces historiques en mouvement.


Arrivé au neuvième tome, le lecteur sait que Jacques Ferrandez ne peut pas le décevoir : des dessins faisant passer l’amour de l’artiste pour les paysages de l’Algérie, des personnages ayant chacun une vie différente, un attachement à l’Algérie façonné par leur milieu d’origine et par leur parcours, incarnant par moment une des communautés, une expérience de l’Histoire à hauteur d’hommes, l’incidence des faits historiques sur ces individus. Dans le même temps, la narration nourrit aussi un vrai roman : le lecteur s’inquiète dès qu’il prend connaissance du titre. Il craint que ce chapitre ne soit fatal à l’un ou à l’autre, qu’ils n’y trouvent leur dernière demeure.





mardi 3 janvier 2023

Mary Jane

Elle comprend que tous les hommes, d’une manière ou d’une autre, sont toujours prêts à payer.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2020. Le scénario a été écrit par Frank Le Gall, les dessins et les couleurs réalisés par Damien Cuvillier. Elle comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec un texte de trois pages, rédigé par Le Gall, et illustré par ses travaux graphiques préparatoires.


Un homme effectue une déposition ou un témoignage : Joseph Barnett, porteur au marché aux poissons de Billingsgate. À ce qu’elle lui a dit, elle était née à Limerick en 63. Et puis sa famille a émigré au pays de Galles, elle lui a dit. Elle disait que, là-bas, elle avait été mariée à un certain Davies. Il travaillait à la mine, et puis ça n’a pas duré. Il n’y a rien qui durait, avec elle. Il évoque sa compagne Mary Jane. En 1882, celle-ci sort de sa petite ferme en courant, en tenant un mouchoir rouge à la main. Elle traverse son petit jardin puis un champ, en passant par la barrière. Au loin, s’élève une colonne de fumée noire. Elle passe le portillon, le mouchoir s’accroche au montant, elle le laisse et continue de courir. Elle arrive près du puits de la mine : c’est de là que provient la fumée. Les autres femmes accourent également, alors que les hommes s’affairent à remonter les blessés et les morts, du puits. Ils sont en train de sortir un cheval aux yeux bandés, par le monte-charge à poulie. Un homme en tenue de mineur, le visage noir, arrête Mary Jane : c’est inutile, Davies est mort. Elle entraperçoit les corps étendus sur le sol un peu plus loin.



Les autres femmes plus âgées, se demandent ce que va devenir Mary Jane en étant veuve à dix-neuf ans. Elle sait qu’elle doit fuir. Le lendemain, Miss Gruff du bureau de bienfaisance toque à sa porte, accompagnée d’un solide gaillard et d’un policier. Elle vient pour l’emmener à L’union Workhouse. Ils ouvrent la porte de la chaumière : Mary Jane est déjà partie. Elle a emporté ses maigres affaires dans une simple valise. Elle voyage à pied sur des chemins de terre, se protégeant comme elle peut de la pluie, du froid, dormant sous les ponts, emmitouflée dans un châle. La nuit, le même cauchemar revient : une terrible explosion d’une clarté aveuglante, et son mari qui hurle son prénom. Elle se réveille en sursaut, puis se rendort tant bien que mal. Le lendemain, elle poursuit son chemin, s’arrête au bord d’un petit cours d’eau pour faire une toilette sommaire. Sa valise tombe dans la rivière qui l’emporte, sans qu’elle ne puisse la récupérer. Elle continue à marcher à travers bois, jusqu’à arriver dans une grande prairie vallonée. Elle entend des cris : Pillards ! Assassins ! Bande de voleurs ! Gibiers de potence ! On vous retrouvera et on vous pendra tous ! Des paysans hurlent en contrebas, alors qu’une troupe de romanis passent rapidement devant elle. Black John la saisit par l’épaule et lui intime de venir avec eux. Elle reprend la route avec eux. Plus tard, les enfants étant fatigués, ils font une halte. Elle demande à Black John si ce sont des romanis.


La date, l’image de couverture, le texte de quatrième de couverture donnent des indications quant au fait que cette Mary Jane est passé à la postérité de bien sinistre manière. C’est l’histoire d’une tragédie annoncée. Quoi qu’il en soit, cette tragédie atroce n’occupe que les dix dernières pages de la bande dessinée, le reste étant consacré à la vie de cette femme, de sa dix-neuvième année, à sa mort à vingt-quatre ans. Le scénariste n’est pas le premier à s’intéresser à sa vie, Patricia Cornwell, autrice d’un livre sur le sujet, l’a également évoquée avec un point de vue très marqué. Le scénariste a choisi cette femme emblématique pour développer sa vie avant son meurtre immonde, la vie d’une jeune veuve de la campagne, montant à Londres dans l’espoir de trouver un travail, une source de revenus, de quoi vivre. Parmi les personnes témoignant, assis, cadrés en plan taille, face au lecteur, un jeune homme pose deux questions : Si tout le monde, si toute la société vous considérait comme un coupable, est-ce que vous ne seriez pas prêt à tuer ? Et si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Cet ouvrage évoque donc la condition féminine dans la décennie 1880 au Royaume Uni. La vie de Mary Jane est racontée de telle manière, que le lecteur n’y voit pas un destin tout tracé vers une boucherie fatale, mais bien le parcours de vie d’une jeune femme comme il y a dû y en avoir de nombreuses autres.



La première page peut décontenancer avec le témoignage de Joseph Barnett sur fond noir, fixant l’année de naissance de Mary Jane, ainsi que sa région d’origine, et portant un jugement de valeur que le lecteur perçoit comme étant négatif : il n’y avait rien qui durait avec elle. Le dispositif visuel d’un cadrage en plan taille sur fond noir évoque une déposition, mais sans qu’il ne soit précisé, ni pour Barnett, ni pour les suivants, si elle se déroule au commissariat ou au tribunal. Puis une case de la largeur de la page en occupe le bas, avec juste des bottes et un bas de jupe d’une femme courant sur l’herbe. Suivent quatre pages sans texte, si ce n’est la mention Un mouchoir rouge, montrant Mary Jane courant puis le monte-charge au-dessus de la mine. L’artiste utilise un trait encré pour détourer les formes, un noir légèrement atténué par les couleurs ce qui fait qu’il ne ressort pas comme étant le premier plan. Le reste des cases est réalisé à l’aquarelle, en couleur directe. Le tout forme de petits tableaux très agréables à l’œil. La fuite de Mary Jane dans la campagne fournit l’occasion de superbes paysages : les chemins de terre gorgés d’eau, la rivière paisible au bord d’un bosquet d’arbres, la grande prairie vallonée, le tronc noir des arbres dans la nuit, le magnifique feuillage d’un arbre au milieu d’une grande prairie.



Puis en page vingt-neuf, le lecteur découvre une illustration en pleine page : un dégradé de noir plein en partie supérieure, pour se transformer en un entrelacs de noir et blanc en bas de page, comme si le noir faisait ressortir la granulosité du papier. Le récit passe alors à Londres dans une lumière chiche, faisant ressortir la lumière blafarde et grisâtre, ternie dans les quartiers pauvres. Le lecteur peut tourner la tête pour observer la fumée noire des cheminées, le teint maladif des enfants et des mères dans la rue, les pavés poisseux, les petits boulots, la foule anonyme dépourvue d’empathie. Page quarante-sept, un autre dessin en pleine page, la façade d’un immeuble avec une belle lumière, et une rue large et dégagée. Cette impression d’endroit à l’abri disparaît dès la page suivante, avec une chambre aux fenêtres occultées, à la pénombre inquiétante. Page cinquante-neuf, un troisième dessin en pleine page : le ciel très sombre, presque noir au-dessus de Montmartre avec une neige clairsemée, comme autant de taches venant maculer la silhouette des bâtiments. Le retour à la lumière du soleil dans St. James apporte une respiration mais elle s’avère de courte durée.


Le lecteur voit que l’artiste a pris le soin de se documenter pour réaliser une reconstitution historique consistante : les échoppes, les petits métiers, les tenues vestimentaires, l’aménagement des pubs des quartiers populaires, les lumières des grandes artères commerçantes, la mine, les gourbis des quartiers miséreux de Londres. Il croque des personnages de manière réaliste et parlante quant à leur âge, leur situation sociale, leur métier plus ou moins légal. Il conçoit des plans de prise de vue qui donnent à voir les décors et les occupations des personnages pendant les scènes de dialogue, avec des postures parlantes quant à leur état d’esprit du moment, par exemple la détresse de Mary Jane qui ne sait pas à qui s’adresser à Londres qui ne comprend pas que Peter White est en train de la manipuler. Il parvient à ne pas en faire un objet du désir. Lorsqu’elle se réveille nue dans la maison de passe, le lecteur la voit comme une victime avec qui il a déjà développé un lien affectif, d’autant plus vulnérable qu’il sait ce qui va advenir. Page cinquante-quatre, il montre les passes, dans une grille de quatre cases par quatre cases. Il n’y a rien d’érotique ou pornographique : la chair est triste. Le texte est laconique et terre à terre : Et jour après jour, c’est la longue suite, la suite sans fin des hommes, des employés, des gommeux, des clergymen, des commis voyageurs, des vieux qui sentent, des gras qui suent, des timides, des violents. Ils ont tous en commun d’être repoussants. Heureusement, il y a le gin.



Le scénariste a donc décidé de montrer une autre facette des crimes sordides d’un tueur en série, peut-être le premier à avoir été identifié comme tel. Il fait de Mary Jane, une jeune femme attachante, essayant de trouver une nouvelle place dans la société, après le décès de son époux dans un accident de travail. La remarque d’un témoin revient à l’esprit du lecteur : si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Le récit met en lumière un mode de fonctionnement systémique : une société qui exploite les faibles sans une once d’humanité. L’enchaînement des événements est inéluctable pour Mary Jane. Le lecteur se demande à plusieurs reprises quelle aurait été l’alternative pour elle. L’auteur en évoque une ou deux, vraisemblablement pires, en tout cas pas meilleures, sans aucun espoir d’épanouissement personnel, dans une perspective d’exploitation tout aussi destructrice que la voie choisie par défaut par Mary Jane. Les hommes profitent de cette prostitution intégrée au fonctionnement de cette société, et Mary Jane est exploitée par une femme, une mère maquerelle, et surveillée par une autre femme, une duègne qui est rémunérée pour. La fin de sa vie est une déchéance de plus, le symbole qu’il est toujours possible de tomber plus bas. La conclusion revient à la séquence d’ouverture, montrant la vie de Mary Jane entièrement définie par sa condition d’épouse, tout en montrant que le sort de son époux participe de la même exploitation sans respect de la personne humaine.


Les auteurs racontent la vie adulte d’une jeune femme ayant perdu son mari dans un accident. Ils ont choisi une femme dont l’Histoire a retenu le nom du fait de son assassinat atroce. Pour autant, à part la conclusion, il s’agit du récit de la vie d’une jeune femme issue de la classe populaire, confrontée à une société qui réserve un sort de victime aux femmes de sa condition, quel que soit le choix de vie qu’elles puissent faire. Un récit poignant à la narration sans dramatisation excessive, et pourtant implacable.



lundi 2 janvier 2023

Clément V : Le Sacrifice des Templiers

La torture ne sert pas la vérité.


Ce tome contient une biographie partielle du pape Clément V qui se suffit à elle-même et ne nécessite pas de connaissances préalables. Il a été écrit par France Richemond, médiéviste, dessiné et encré par Germano Giorgini, et mis en couleurs par Florence Fantini. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et la première édition date de 2021. La scénariste a également écrit un autre tome de cette collection consacrée aux papes : Léon le Grand: Défier Attila (2019), dessiné par Stefano Carloni. Le tome se termine avec un dossier documentaire de huit pages, réalisé par Bernard Lecomte, composé des parties suivantes : Clément V premier pape d’Avignon, Un Bordelais nommé Bertrand de Got, Les 17 papes français, Philippe IV le Bel plus puissant que le pape ?, Qui étaient les templiers ?, Les routes des trois grandes croisades, Les moines soldats iront-ils en enfer ?, La croix rouge, La fin des templiers, Un procès scandaleux, Jacques de Morlaix trahi par le pape, Le pape Formose, Le vin des papes, Les rois maudits, un lexique.


Lyon, basilique Saint-Just. Le 14 novembre de l’an de grâce 1305. Couronnement de Bertrand de Got. Qui devient le pape Clément V. Il reçoit la tiare à la double couronne. Couronne du royaume terrestre. Couronne du royaume spirituel. Il devient ainsi le père de tous, princes et roi, le recteur de la Terre, le vicaire du seigneur Jésus-Christ. Alors que la procession du nouveau pape monté sur sa mule pontificale avance dans les rues de la ville, un mur sur lequel étaient montés des spectateurs s’écroule. Plusieurs jours ont passé. Le duc de Bretagne est mort. Gaillard de Got agonise. Onze décès jettent un voile de ténèbres sur le couronnement du pape. Le roi Philippe le Bel vient le trouver : il a besoin de lui. Les rapports restent tendus avec l’Angleterre malgré les traités. Le roi veut donner sa fille Isabelle, au prince héritier et il lui faut une dispense. Le pape la lui accorde bien volontiers.



Le roi Philippe le Bel continue : La perte du royaume chrétien d’Orient est terrible. Son grand-père Saint Louis s’est sacrifié pour le créer. Aujourd’hui son œuvre est anéantie ! Cette nouvelle croisade doit les implanter définitivement. Quelques croisés désordonnés ne suffisent pas. Il faut une armée de métier. Or les templiers ont failli. Leur stupide rivalité avec les hospitaliers a tout gâché. Ils ont oublié quel est l’ennemi. Le pape répond que certes, mais ils ont défendu leur dernier bastion Saint-Jean-d’Acre jusqu’à la mort. Le roi insiste : Élire l’orgueilleux Jacques de Molay à la tête du Temple fut une erreur. Il se perd dans un jeu de puissance. Le pape reconnaît que ce choix fut maladroit car Molay est si rigide. Il refuse la fusion avec les Hospitaliers. Il faut pourtant bien réformer le Temple puisqu’il n’y a plus de pèlerins à protéger. Ils ne peuvent être juste des banquiers. Le roi intime au pape de faire cesser ce scandale qui souille l’Église. Il doit imposer la fusion ou les supprimer et créer un nouvel ordre.


Ce tome permet à la scénariste de revenir sur la disparition de l’ordre des Templiers, événement auquel elle faisait déjà référence dans Les Reines de sang - Jeanne, la Mâle Reine T01 (2018) avec Michel Suro. Le titre annonce que l’ouvrage s’attache principalement à la vie du pape Clément V, et également à la fin de l’ordre des Templiers. Le choix de la scénariste est de se focaliser sur la vie de Bertrand de Got (1264-1314) uniquement pendant la période où il fut pape. Le récit commence donc avec son sacre en 1305 et il se termine avec son décès. La première séquence s’accompagne d’un moment spectaculaire, propice à capter l’attention du lecteur : le mur qui s’écroule et les badauds pris en dessous. Puis vient la biographie en elle-même qui parvient à mêler les tracas personnels de Bertrand de Got, en particulier ses problèmes de santé, ses difficiles décisions politiques pour essayer de résister à Philippe le Bel, et à maintenir l’autorité du pape sur l’Église, l’itinérance de sa curie, les événements historiques majeurs en France et en Italie, les attaques de Philippe le Bel contre les Templiers pour asservir leur ordre. France Richemond impressionne le lecteur par la dextérité avec laquelle elle parvient à gérer le volume d’informations nécessaires pour établir les enjeux et rendre compte des défis à l’échelle de l’Église, par le biais de dialogues plausibles, ce qui lui permet de limiter la taille des cartouches de texte, évitant ainsi l’effet exposé massif et indigeste.



La fluidité de l’exposé des informations revêt un tel naturel que le lecteur peut ne pas se rendre compte de la densité de la reconstitution. Si cet aspect l’intéresse, il consulte le lexique en fin d’ouvrage et se rappelle qu’effectivement les personnages représentés dans la bande dessinée ont évoqué Albert Ier de Hasbourg, Arnaud de Pellegrue, Boniface VIII, Célestin V, Charles d’Anjou, Charles II d’Anjou, Charles de Valois, Guillaume de Beaujeu, Guillaume de Nogaret, Henri VII de Luxembourg, Hugues de Payns, Jacques de Molay, Robert d’Anjou, Geoffroy de Charnay, etc. Le lexique continue avec la liste des lieux traversés ou évoqués, au nombre d’une dizaine, avec par exemple Anagni (ville d’Italie où le pape Boniface VIII s’est fait arrêter en 1303 par l’envoyé de Philippe le Bel) ou Ferrare (puissante seigneurie italienne dans le delta du Pô). Vient ensuite une vingtaine de termes relatifs à la religion, dont concile cadavérique, gibelins, relaps. Ces trois registres de vocabulaires transcrivent bien les différentes dimensions du récit : politique et historique, française et italienne, histoire de l’Église et de son dogme. La scénariste sait transcrire toutes ces dimensions, sans faire de prosélytisme ou du dénigrement systématique, sans occulter le religieux.


Par la force des choses, un récit historique de cette nature impose une narration visuelle descriptive pour une reconstitution historique rigoureuse et documenté. Le dessinateur impressionne également par sa capacité à remplir cet objectif : représenter les tenues d’époque et les costumes liés aux fonctions au sein de l’Église, montrer les cathédrales avec fidélité, ainsi que les rue des villes, les environnements particuliers comme des cellules ou la muraille d’un fort. Il représente les arrière-plans dans plus de 80% des cases, même celles avec des gros plans sur les personnages : le lecteur peut donc se projeter dans chaque et il ne ressent pas de solution de continuité qui serait provoquée par l’absence de décors plusieurs cases d’affilée. La séquence d’ouverture lui permet de mettre à profit la dimension spectaculaire de la cérémonie, puis du mur qui s’écroule. Le lecteur constate que la scénariste a fait l’effort de penser en termes visuels chaque fois que la séquence s’y prête : un affrontement entre Templiers et infidèles à Saint-Jean-d’Acre, le déplacement de la curie itinérante du pape, l’entrée en ville du roi et de ses soldats, l’arrivée à Avignon, celle au petit prieuré de Groseau, l’attaque des remparts de Ferrare par l’armée d’Arnaud de Pellegrue, les Templiers mis au bûcher à l’orée du bois de Vincennes, le banquet de clôture du concile, l’exécution de Jacques de Molay. De la même manière, il est visible que le dessinateur a conçu des plans de prise de vue spécifique pour chaque discussion, évitant l’alternance mécanique de champ / contrechamp, montrant ce que font les personnages pendant les échanges, où il se trouvent. L’investissement de l’artiste sur la mise en scène participe de manière significative à la fluidité globale de la narration, à se tenir à l’écart de tout impression de texte copieux limitant les cases à de simples illustrations.



Le lecteur se retrouve vite transporté auprès du pape Clément V. Il sait bien qu’il ne s’agit pas d’un reportage pris sur le vif, qu’il n’existe pas d’archives visuelles ou audio permettant d’avoir la certitude que les événements se sont bien déroulés de cette manière, que les personnages ont prononcé ces paroles ou ont pris ces positions. Les auteurs savent rendre plausibles ce qu’ils racontent, le lecteur étant d’autant plus convaincu par la solidité des références, par la densité d’informations. Il éprouve la sensation que cette reconstitution lui montre pour partie la vérité. Il voit bien que les auteurs se tiennent à l’écart d’une représentation manichéenne ou simpliste : le pape n’est pas un héros ayant permis d’éviter le pire face à un roi omnipotent, ni un lâche ayant abdiqué toute responsabilité et se pliant aux diktats de Philippe le Bel. La réalité décrite s’avère complexe. Les personnages agissent conformément à la structure sociale de l’époque, à l’existence d’une religion d’état, aux jeux des alliances politiques et des guerres. La narration n’essaye pas d’intégrer tous les événements, de gaver le lecteur de passages encyclopédiques : elle s’appuie plutôt sur des événements montrés, et d’autres évoqués, laissant le lecteur libre d’aller se renseigner plus longuement s’il le souhaite. Le dossier documentaire en fin d’ouvrage apporte des informations complémentaires, ou présente certaines sous une autre facette que la bande dessinée, s’avérant très intéressant.


La reconstitution historique est un genre à part entière, particulièrement exigeant en termes de recherches, de compréhension du contexte de l’époque, et assez difficiles à restituer de manière agréable sous forme de bande dessinée. Le lecteur fait le constat par lui-même de la rigueur et de l’investissement des auteurs dans leur ouvrage, ainsi que de leur coordination et de leur complémentarité pour réaliser une narration agréable à la lecture, sans rien sacrifier à l’ambition de cette reconstitution. L’ouvrage donne envie de découvrir cette époque, les actions de ce pape, et une fois terminé, le lecteur en ressort avec l’envie d’en apprendre plus. Une belle réussite.