Nous nous mourons d’amour si nous n’en pouvons vivre.
Ce tome contient une histoire complète mettant en scène Dylan Dog, un personnage de fiction récurrent, publié dans des fumetti (bande dessinée italienne) depuis 1986. Il contient un récit initialement paru en novembre 2008 sous le titre La Statua di carne, en noir & blanc, écrit par Bruno Enna, dessiné et encré par Nicola Mari. Il s'agit du premier tome édité par les éditions Mosquito, le suivant est La sorcière de Brentford écrit par le scénariste Chiaverotti et également dessiné par Mari. Il n'est pas nécessaire d'avoir une connaissance préalable du personnage Dylan Dog pour apprécier cette histoire.
De nos jours, Dylan Dog déambule dans un cimetière londonien, en se récitant un extrait d'un poème de John Donne. Il repense à la visite de Violet (une jeune femme) dans son bureau qui lui a parlé de la mort de la veuve Annabel Green Sprouth alors qu'elle se recueillait sur la tombe de son mari Léopold Sprouth dans ce même cimetière (après avoir fauché des fleurs sur une tombe voisine). Elle demande à Dylan Dog de se rendre sur place car ce n'est pas la première fois qu'une personne y trouve la mort, semble-t-il tuée par une statue.
Peu de temps après, Albert Berrymann un fossoyeur, est tué par une statue, alors que Freddy et Harold (2 de ses collègues) descendaient une bouteille non loin de là, en attendant qu'il ait fini. Dog se rend à New Scotland Yard voir l'inspecteur Bloch pour qu'il lui donne des informations sur l'affaire, ce que ce dernier fait bien volontiers car la police ne dispose d'aucune piste solide.
A priori la curiosité du lecteur est éveillée par ce tome, soit parce qu'il connaît déjà Dylan Dog et qu'il apprécie le ton de ses aventures, soit parce qu'il apprécie la politique éditoriale des éditions Mosquito. Sans être conquis d'avance, il part avec une prédisposition d'esprit plutôt bienveillante vis-à-vis de cette lecture. S'il connaît Dylan Dog, il s'attend à une enquête sur un ton gothique, avec un peu de macabre, une jolie donzelle et un peu de noirceur. Il a le plaisir de retrouver Groucho (l'employé de maison de Dog, il apparaît à 2 reprises), avec une ou deux réparties à l'humour décalé ou absurde, de voir Dog s'emparer de sa clarinette (mais sans dire de manière explicite qu'il va jouer ou massacrer la sonate des trilles du Diable, de Giuseppe Tartini), de voir la Volkswagen Coccinelle blanche (immatriculée DYD 666) à 3 reprises. Par contre Dog ne prononce pas son juron fétiche (Judas danseur), se contentant juste d'un "Sacré foutriquet".
Pour un lecteur novice en Dylan Dog, il découvre un homme d'une trentaine d'années, bien de sa personne, au regard intense, à la posture évoquant vaguement celle de Sherlock Holmes (quand il reçoit Violet dans son salon), effectuant une enquête en interrogeant diverses personnes, disposant d'une arme à feu dont il ne se sert qu'à une seule occasion. Ce n'est donc pas un récit d'aventures au premier degré, et le personnage principal ne dispose que d'une personnalité superficielle. Le dialogue des fossoyeurs Harold et Freddy les rend humains, mais là encore sans grande personnalité, avec un recours au cliché qu'il s'agit d'une profession dans laquelle on boit beaucoup. Violet est assez mystérieuse avec un caractère marqué, peut-être celle avec le plus de personnalité. Néanmoins, les relations mises en scène relèvent bien d'individus adultes, que ce soit la causticité de l'inspecteur Bloch, le cynisme d'Annabel Sprouth, ou encore le caractère emporté du sculpteur Roman Digor.
Le scénariste s'emploie à développer une atmosphère gothique en utilisant des poèmes de John Donne (1572-1631, poète et prédicateur anglais), pour lesquels une encyclopédie en ligne indique qu'ils s'inscrivent dans la poésie métaphysique. Effectivement, ils apportent une touche macabre au récit. Bruno Enna s'amuse à intégrer un professeur d'université qu'il dénomme T.S. Eliot en référence au poète, dramaturge et critique littéraire américain (1888-1965) du même nom, qui participa à la redécouverte de Donne au vingtième siècle.
L'intérêt du récit réside donc essentiellement dans son ambiance et dans son intrigue plus que dans la personnalité des protagonistes. Le scénariste déroule posément les fils de l'histoire, dans une intrigue linéaire au cours de laquelle Dylan Dog est amené à interroger quelques individus sur le passé d'un ou deux personnages. La structure est classique, le fin mot de l'histoire sort de l'ordinaire et la motivation derrière ces morts dépasse les clichés habituels. Par contre il est un peu difficile de s'investir émotionnellement dans ces personnages manquant de profondeur. Mais l'éditeur a choisi de traduire ce récit, avant tout pour l'artiste.
Le lecteur prend en main une bande dessinée à la production soignée, format bande dessinée européenne, avec un papier assez épais pour qu'on ne voit pas la page suivante (ou précédente) au travers. Nicola Mari réalise des dessins dans une veine réaliste, avec des aplats de noir consistants, sans qu'ils ne tirent les images vers l'expressionnisme ou l'abstraction. Pas de doute, Dylan Dog et Groucho sont reconnaissables au premier coup d'œil. L'évocation de l'Angleterre est suffisante pour être crédible : la façade en briques de l'immeuble où habite Dog, l'uniforme du bobby en faction devant New Scotland Yard, l'intérieur du pub servant de lieu de détente aux fossoyeurs, et les pintes de bière. Mari s'avère être un chef décorateur professionnel, qu'il s'agisse du bureau fonctionnel de l'inspecteur Bloch, de l'atelier du sculpteur Roman Digor et des outils qu'il est possible d'y voir, ou encore de la chambre à l'ameublement un peu vieillot de madame Forsythe.
Nicola Mari dessine des adultes au visage marqué. Il n'y a pas de volonté de rendre chaque individu séduisant, ou avec un visage lisse. Cela participe à l'ambiance mystérieuse, les expressions des visages restant interprétables tout en étant juste, le langage corporel étant mesuré, sans être surjoué. Cette approche réaliste rend la narration plus concrète, préservant la plausibilité de l'intrigue. Ainsi quand le lecteur voit au début une statue s'animer, il reste dans le doute de savoir s'il doit prendre l'image au premier degré comme une représentation littérale, ou s'il s'agit de la vision qu'en a la victime, c'est-à-dire une interprétation de la réalité déformée par la peur ou par un esprit embrumé. Ainsi la solidité et la cohérence de la narration doivent beaucoup au juste équilibre trouvé par l'artiste.
Le dessinateur doit donc préserver le doute sur la nature de ces statues (vivantes ou non), en les représentant immobiles, mais aussi en suggérant la possibilité qu'elles peuvent se déplacer. Il rend bien la texture de la pierre et les poses des individus sculptés évoquent de vraies statues avec un thème mortuaire bien respecté. En fonction des séquences, il les nimbe d'ombres mangeant les détails de leur forme, ou il les représente plus vaguement et de plus loin. Du fait de son parti pris figuratif, il n'arrive pas à leur donner cette aura de mystère ou de ténèbres tel que peut le faire Mike Mignola avec ses dessins exagérant les ombres jusqu'à en devenir expressionnistes. Du coup, la part de ténèbres et d'angoisse se trouve ailleurs, dans des éléments plus banals.
La première fois que le lecteur s'en rend compte, il n'identifie pas forcément le phénomène. En bas de la page 9, une case est consacrée à un gros plan sur une sirène en train de sonner pour annoncer l'heure de fermeture du cimetière. C'est si inattendu dans la séquence en question que cette intrusion des règles de fonctionnement constitue une irruption brutale d'une règle à respecter, au beau milieu d'un instant de réflexion. En page 20, Groucho arrive encombré par un sac de fruits et légumes, à nouveau une irruption saugrenue du réel dans une conversation évoquant les morts. Page 30, le lecteur contemple un visage en gros plan, arborant un œil au beurre noir. À nouveau, c'est le contraste de cet élément avec le flux de la séquence qui crée un décalage déstabilisant, faisant prendre conscience au lecteur qu'il n'est peut-être pas assez attentif, qu'il ne voit pas vraiment ce qui est pourtant en train de se passer sous yeux.
Au fil des pages, le lecteur apprécie également l'art de la mise en scène de l'artiste. Alors que le déroulement de l'intrigue repose plus sur une succession de dialogues, la narration conserve une forte part visuelle, grâce à la richesse des dessins, au fait qu'il n'y ait pas de redondance entre les dessins et les conversations, et par des prises de vue élaborées qui évitent les enfilades de cases uniquement composées de têtes en train de parler.
Ce tome contient une histoire à base d'enquête avec une dimension horrifique et une dimension surnaturelle, avec comme personnage principal Dylan Dog, un héros de fiction récurrent des fumetti. L'intrigue est bien troussée, malgré des personnages pas très approfondis d'un point de vue psychologique. Les dessins sont mieux que compétents, avec un soin apporté aux détails (des éléments typiquement anglais, aux aménagements intérieurs), et une utilisation intéressante des aplats de noir. 3 étoiles pour une histoire sympathique sans être mémorable, ou 4 étoiles pour le plaisir de retrouver Dylan Dog dans une ambiance gothique réelle sans être assénée.
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lundi 12 mars 2018
dimanche 11 mars 2018
Edika, Tome 34 : Héroïques loosers
Un bon cru
Il s'agit du trente-quatrième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2011, et comprend 8 histoires de longueur variable, dont 7 en couleurs. Son titre laisse le lecteur pensif, dans un état proche de l'hébétude. Pendant un instant, il a cru le comprendre : des perdants héroïques, ce qui pourrait se rapporter avec une bonne dose de dérision aux membres de la famille Proko. Mais pourquoi diantre l'auteur a-t-il choisi une orthographe avec 2 O pour le mot losers ? En effet en anglais, le loose ne signifie pas perdant. Mais d'un autre côté, en français la guigne se dit aussi la loose (avec 2 O). Cependant est-ce vraiment utile de perdre son temps à décortiquer cette question orthographique. En prime, dans la page intérieure reprenant le titre, l'auteur a ajouté un dessin dans lequel il se met en scène avec son fils, avouant que ni l'un ni l'autre n'a compris la couverture du présent album.
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- Hamster Bob (4 pages en couleurs) - Paganini (le fils de Bronsky Proko) fait ses devoirs, avec son hamster Bob en train de courir dans une roue sans fin. Le lendemain matin, il se rend compte qu'il a oublié de sortir Bob de sa roue électrique et qu'il a dû courir toute la nuit. Bronsky et Nini se rendent chez le vétérinaire pour savoir comment redonner un peu de tonus au hamster exténué.
C'est n'importe quoi ! Oui, comme d'habitude, mais en 4 pages, le lecteur plonge dans un récit très dense, plus cohérent que d'habitude. Les dessins sont expressifs comme jamais dans leur exagération : Bronsky se précipitant sur la prise électrique pour débrancher la roue avec un rictus de souffrance digne d'un athlète, un chien revenu de tout attendant avec son humain en laisse pour le faire soigner par le vétérinaire, Bob sur une mini-bouée dans un bocal avec 2 poissons rouges, un caméléon explosant sous un coup de fouet mal placé de son dompteur. Tout l'art de l'exagération sale et cruel d'Édika se trouve dans ces dessins, irrémédiablement incompatibles avec le politiquement correct. Le lecteur a la surprise de voir un collage dans la dernière page, la photographie d'une tête de chien apposée parmi les spectateurs au cirque.
L'histoire met les 2 pieds dans le plat de la loufoquerie et de l'absurde, jusqu'à une forme de résolution étrangement en rapport avec le début, surtout pour un récit d'Édika. En cours de route, l'auteur évoque l'influence d'un magazine comme Science et vie Junior sur les habitudes d'un enfant, une forme de course sans fin dans laquelle la vie de l'individu est déterminée par un environnement absurde, l'inutilité d'une thérapie de type psychanalytique, la cruauté envers les animaux dressés, les remèdes qui sont pires que le mal. Pour ne pas nuire à la réputation de l'auteur, la dernière case montre 2 enfants (Nini et Georges) en train d'acheter des préservatifs pour le hamster.
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- Au pays du pastis (6 pages en couleurs) - Sur les bords de l'étang de Berre (dans le département des Bouches-du-Rhône), un individu en imperméable commande un pastis dans le bistro Chez Lulu, spécialisé dans le pastis. La réaction du patron, puis des clients, est assez radicale et intolérante.
Cette fois-ci, Édika met en scène le décalage de 2 cultures irréconciliables, avec une obligation de s'intégrer à la culture locale, celle du pastis. La réaction des consommateurs en tant que foule donne lieu à des expressions sur leur visage, d'une intensité à couper le souffle, un humour visuel primal tellement leur ressenti est viscéral. Dans les 2 dernières pages, l'histoire part dans une autre direction, embrassant encore plus l'absurde, avec une inventivité sautant du coq à l'âne absolument imprévisible (non, même avec beaucoup d'effort, le lecteur n'est pas capable d'anticiper des déjections de pélican, ou l'importance d'un ion faisant partie d'un groupement d'atomes dont la charge électrique totale est égale à zéro).
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- Entracte (4 pages en couleurs) - Dans une salle obscure de cinéma, un monsieur vient s'assoir dans un fauteuil libre, à côté d'une dame aux formes épanouies, qui laisse sa main se balader. Mais Bronsky est interrompu par Georges (sa fille) dans la réalisation de sa BD, puis par le bruit insupportable de la console vidéo de Nini (son fils).
Le lecteur (et l'auteur) se retrouve en terrain familier : un début d'histoire pour quelques cases (moins d'une page), une interruption aussi brusque que dérisoire, et un récit qui part en vrille. Il y a même un lecteur apparaissant dans une case réagissant : Ah non, il va pas refaire le coup de la BD sans chute. Les exagérations des réactions de Bronsky Proko sont irrésistibles, absolument catastrophé et paniqué. Le retour à son état normal, vaguement apathique fait un contraste total avec son précédent état affolé. Le lecteur ne peut que compatir ses réactions en face d'interruptions inadmissibles et d'autant plus traumatisantes qu'elles sont minimes et banales. Il lui appartient de savoir s'il estime que ce récit autoréflexif sur l'auteur en train de produire sa BD constitue un métacommentaire pertinent et réflexif sur la nature d'un récit, ou s'il s'agit d'un stratagème pour remplir le quota de pages mensuel.
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- Fred passe son bac (7 pages en noir & blanc) - Fred a raté l'écrit du bac. Son pote Jacko lui propose une oreillette miniature dans laquelle il lui soufflera les réponses aux questions lors de l'épreuve d'oral.
Sans surprise, le plan ne se déroule pas comme prévu. Avec beaucoup de surprises, les avanies comprennent un tracteur qui tombe du ciel et un spectacle de ballet. Pour le coup, il y a une unité narrative certaine dans cette histoire, avec un fil conducteur solide, sur lequel viennent se greffer des rebondissements (2 personnages font même du ballon sauteur en rebondissant) loufoques irrésistibles. La tête d'ahuri de Fred montre son degré de passivité et d'impassibilité tout au long des tribulations de plus en plus énormes. Du Édika comme on l'aime.
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- Dernier recours (7 pages en couleurs) - Un monsieur va acheter du Viagra dans une pharmacie. Après avoir fait son emplette non sans mal, il revient chez lui et se prépare pour le grand soir. Mais il lui faut patienter une heure pour que le remède miracle fasse son effet érectile.
Après une histoire linéaire et absurde, le lecteur en découvre avec plaisir une deuxième, avec en plus une composante sexuelle, évoquant la misère sexuelle, le tabou de ce type de relation, l'angoisse de ne pas être à la hauteur, toutes les peurs de l'échec qui y sont associées pour l'homme moderne. Indubitablement, le lecteur se trouve en face d'un Édika grand cru qui n'hésite pas à nouveau à prendre un virage vers l'autodérision à une page de la fin, avec une sortie d'histoire massive et l'intervention musclée d'un lecteur pour exprimer sa rage face à la solution de continuité dont souffre le récit.
Visuellement les personnages sont englués dans une normalité veule et laide, avec des expressions embêtées face à leurs manquements, à leurs limites consubstantielles de leur condition humaine. Comme à son habitude, l'artiste peut se montrer bien crade avec Clark Gaybeul en train de vomir un couscous royal avalé trop vite.
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- Les joies de la BD (6 pages en couleurs) - Un monsieur est en tranquillement en train de lire son journal sur un banc quand il est apostrophé par un reporter (accompagné de son caméraman) qui lui apprend qu'il est dans une bande dessinée et que du coup il peut tout se permettre.
Édika est à nouveau à fond, avec des personnages vulgaires et un peu paumé (surtout le monsieur devant l'aubaine de pouvoir mettre sa main sur la poitrine d'une serveuse plantureuse, puisqu'il peut tout se permettre) et une suite de situations énormes et grotesques. L'inévitable sortie d'intrigue se produit et amène à une page consacrée à Bronsky sur les toilettes dans une vidéo passée en vitesse accélérée. Le raccord entre début de la fiction et passage à l'avatar de l'auteur se fait naturellement. Le lecteur n'éprouve pas la sensation que le récit ait subi une troncature en plein milieu, et la chute (car il y en a une) permet de rétablir un certain ordre moral en montrant que les actions ont des conséquences.
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- Sympa le TGV (5 pages en couleurs) - Un couple est en train de mater un film à bord d'un TGV avec des écouteurs pour ne pas gêner leur vis-à-vis, mais en s'esclaffant bruyamment ce qui l'empêche de se concentrer suffisamment pour pouvoir lire.
Édika raconte une histoire de manière linéaire, avec un fil narratif solide et ininterrompu, sauf à la dernière page parce qu'il a une réputation à maintenir. Comme à son habitude, il exagère le langage corporel du couple pendant qu'il visionne le film, ainsi que les expressions de leur visage, en fort contraste avec l'impassibilité du voyageur qui tente de lire. Le délire de la dernière page est irrésistible avec toute la famille Proko et la femme de ménage en train de s'éclater pendant que Bronsky chante une comptine avec un accompagnement punk à la guitare.
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- Vacances au Groenland (7 pages en couleurs) - Toute la famille Proko embarque à bord d'un avion long-courrier avec comme destination le Groenland. Mais en plaine voyage, Clark Gaybeul vomit sur un cheikh arabe derrière lui, et ce dernier exige que la famille soit expulsée de l'avion séance tenante. Le pilote n'a d'autre choix que de s'exécuter. Fort heureusement leur rangée de sièges atterrit sur une île, malheureusement pas si déserte que ça.
Incroyable mais vrai ! Il s'agit d'un récit sans diversion narrative, avec une forme de fin au premier degré. Édika ne s'embête pas avec le politiquement correct et la caricature du cheikh richissime est lourde à souhait. Il réalise des dessins fort inattendus comme Bronsky plongeant sous la surface de l'eau et se retrouvant face à des poissons tropicaux (une image presque belle, s'il n'y avait pas eu le slip de Clark flottant entre 2 eaux), ou comme le sexe de Clark Gaybeul à l'air (normal puisqu'il a perdu son slip).
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Encore un tome de plus réalisé par Édika. Les lecteurs arrivés là par hasard découvrent un auteur maîtrisant l'art de la dérision, de l'autodérision, de l'absurde et de la provocation. Il est impossible de rester de marbre devant les dessins montrant les pitreries des personnages, ou la force des émotions qui les habitent. L'auteur emporte son lecteur dans des métacommentaires remettant en cause la nécessité d'une histoire en bonne et due forme, mettant en scène l'auteur sous le signe de l'autodérision, et brisant le quatrième mur. Le lecteur régulier d'Édika le retrouve en très bonne forme, pour une série de récits courts variés et absurdes à souhait.
Il s'agit du trente-quatrième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2011, et comprend 8 histoires de longueur variable, dont 7 en couleurs. Son titre laisse le lecteur pensif, dans un état proche de l'hébétude. Pendant un instant, il a cru le comprendre : des perdants héroïques, ce qui pourrait se rapporter avec une bonne dose de dérision aux membres de la famille Proko. Mais pourquoi diantre l'auteur a-t-il choisi une orthographe avec 2 O pour le mot losers ? En effet en anglais, le loose ne signifie pas perdant. Mais d'un autre côté, en français la guigne se dit aussi la loose (avec 2 O). Cependant est-ce vraiment utile de perdre son temps à décortiquer cette question orthographique. En prime, dans la page intérieure reprenant le titre, l'auteur a ajouté un dessin dans lequel il se met en scène avec son fils, avouant que ni l'un ni l'autre n'a compris la couverture du présent album.
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- Hamster Bob (4 pages en couleurs) - Paganini (le fils de Bronsky Proko) fait ses devoirs, avec son hamster Bob en train de courir dans une roue sans fin. Le lendemain matin, il se rend compte qu'il a oublié de sortir Bob de sa roue électrique et qu'il a dû courir toute la nuit. Bronsky et Nini se rendent chez le vétérinaire pour savoir comment redonner un peu de tonus au hamster exténué.
C'est n'importe quoi ! Oui, comme d'habitude, mais en 4 pages, le lecteur plonge dans un récit très dense, plus cohérent que d'habitude. Les dessins sont expressifs comme jamais dans leur exagération : Bronsky se précipitant sur la prise électrique pour débrancher la roue avec un rictus de souffrance digne d'un athlète, un chien revenu de tout attendant avec son humain en laisse pour le faire soigner par le vétérinaire, Bob sur une mini-bouée dans un bocal avec 2 poissons rouges, un caméléon explosant sous un coup de fouet mal placé de son dompteur. Tout l'art de l'exagération sale et cruel d'Édika se trouve dans ces dessins, irrémédiablement incompatibles avec le politiquement correct. Le lecteur a la surprise de voir un collage dans la dernière page, la photographie d'une tête de chien apposée parmi les spectateurs au cirque.
L'histoire met les 2 pieds dans le plat de la loufoquerie et de l'absurde, jusqu'à une forme de résolution étrangement en rapport avec le début, surtout pour un récit d'Édika. En cours de route, l'auteur évoque l'influence d'un magazine comme Science et vie Junior sur les habitudes d'un enfant, une forme de course sans fin dans laquelle la vie de l'individu est déterminée par un environnement absurde, l'inutilité d'une thérapie de type psychanalytique, la cruauté envers les animaux dressés, les remèdes qui sont pires que le mal. Pour ne pas nuire à la réputation de l'auteur, la dernière case montre 2 enfants (Nini et Georges) en train d'acheter des préservatifs pour le hamster.
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- Au pays du pastis (6 pages en couleurs) - Sur les bords de l'étang de Berre (dans le département des Bouches-du-Rhône), un individu en imperméable commande un pastis dans le bistro Chez Lulu, spécialisé dans le pastis. La réaction du patron, puis des clients, est assez radicale et intolérante.
Cette fois-ci, Édika met en scène le décalage de 2 cultures irréconciliables, avec une obligation de s'intégrer à la culture locale, celle du pastis. La réaction des consommateurs en tant que foule donne lieu à des expressions sur leur visage, d'une intensité à couper le souffle, un humour visuel primal tellement leur ressenti est viscéral. Dans les 2 dernières pages, l'histoire part dans une autre direction, embrassant encore plus l'absurde, avec une inventivité sautant du coq à l'âne absolument imprévisible (non, même avec beaucoup d'effort, le lecteur n'est pas capable d'anticiper des déjections de pélican, ou l'importance d'un ion faisant partie d'un groupement d'atomes dont la charge électrique totale est égale à zéro).
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- Entracte (4 pages en couleurs) - Dans une salle obscure de cinéma, un monsieur vient s'assoir dans un fauteuil libre, à côté d'une dame aux formes épanouies, qui laisse sa main se balader. Mais Bronsky est interrompu par Georges (sa fille) dans la réalisation de sa BD, puis par le bruit insupportable de la console vidéo de Nini (son fils).
Le lecteur (et l'auteur) se retrouve en terrain familier : un début d'histoire pour quelques cases (moins d'une page), une interruption aussi brusque que dérisoire, et un récit qui part en vrille. Il y a même un lecteur apparaissant dans une case réagissant : Ah non, il va pas refaire le coup de la BD sans chute. Les exagérations des réactions de Bronsky Proko sont irrésistibles, absolument catastrophé et paniqué. Le retour à son état normal, vaguement apathique fait un contraste total avec son précédent état affolé. Le lecteur ne peut que compatir ses réactions en face d'interruptions inadmissibles et d'autant plus traumatisantes qu'elles sont minimes et banales. Il lui appartient de savoir s'il estime que ce récit autoréflexif sur l'auteur en train de produire sa BD constitue un métacommentaire pertinent et réflexif sur la nature d'un récit, ou s'il s'agit d'un stratagème pour remplir le quota de pages mensuel.
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- Fred passe son bac (7 pages en noir & blanc) - Fred a raté l'écrit du bac. Son pote Jacko lui propose une oreillette miniature dans laquelle il lui soufflera les réponses aux questions lors de l'épreuve d'oral.
Sans surprise, le plan ne se déroule pas comme prévu. Avec beaucoup de surprises, les avanies comprennent un tracteur qui tombe du ciel et un spectacle de ballet. Pour le coup, il y a une unité narrative certaine dans cette histoire, avec un fil conducteur solide, sur lequel viennent se greffer des rebondissements (2 personnages font même du ballon sauteur en rebondissant) loufoques irrésistibles. La tête d'ahuri de Fred montre son degré de passivité et d'impassibilité tout au long des tribulations de plus en plus énormes. Du Édika comme on l'aime.
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- Dernier recours (7 pages en couleurs) - Un monsieur va acheter du Viagra dans une pharmacie. Après avoir fait son emplette non sans mal, il revient chez lui et se prépare pour le grand soir. Mais il lui faut patienter une heure pour que le remède miracle fasse son effet érectile.
Après une histoire linéaire et absurde, le lecteur en découvre avec plaisir une deuxième, avec en plus une composante sexuelle, évoquant la misère sexuelle, le tabou de ce type de relation, l'angoisse de ne pas être à la hauteur, toutes les peurs de l'échec qui y sont associées pour l'homme moderne. Indubitablement, le lecteur se trouve en face d'un Édika grand cru qui n'hésite pas à nouveau à prendre un virage vers l'autodérision à une page de la fin, avec une sortie d'histoire massive et l'intervention musclée d'un lecteur pour exprimer sa rage face à la solution de continuité dont souffre le récit.
Visuellement les personnages sont englués dans une normalité veule et laide, avec des expressions embêtées face à leurs manquements, à leurs limites consubstantielles de leur condition humaine. Comme à son habitude, l'artiste peut se montrer bien crade avec Clark Gaybeul en train de vomir un couscous royal avalé trop vite.
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- Les joies de la BD (6 pages en couleurs) - Un monsieur est en tranquillement en train de lire son journal sur un banc quand il est apostrophé par un reporter (accompagné de son caméraman) qui lui apprend qu'il est dans une bande dessinée et que du coup il peut tout se permettre.
Édika est à nouveau à fond, avec des personnages vulgaires et un peu paumé (surtout le monsieur devant l'aubaine de pouvoir mettre sa main sur la poitrine d'une serveuse plantureuse, puisqu'il peut tout se permettre) et une suite de situations énormes et grotesques. L'inévitable sortie d'intrigue se produit et amène à une page consacrée à Bronsky sur les toilettes dans une vidéo passée en vitesse accélérée. Le raccord entre début de la fiction et passage à l'avatar de l'auteur se fait naturellement. Le lecteur n'éprouve pas la sensation que le récit ait subi une troncature en plein milieu, et la chute (car il y en a une) permet de rétablir un certain ordre moral en montrant que les actions ont des conséquences.
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- Sympa le TGV (5 pages en couleurs) - Un couple est en train de mater un film à bord d'un TGV avec des écouteurs pour ne pas gêner leur vis-à-vis, mais en s'esclaffant bruyamment ce qui l'empêche de se concentrer suffisamment pour pouvoir lire.
Édika raconte une histoire de manière linéaire, avec un fil narratif solide et ininterrompu, sauf à la dernière page parce qu'il a une réputation à maintenir. Comme à son habitude, il exagère le langage corporel du couple pendant qu'il visionne le film, ainsi que les expressions de leur visage, en fort contraste avec l'impassibilité du voyageur qui tente de lire. Le délire de la dernière page est irrésistible avec toute la famille Proko et la femme de ménage en train de s'éclater pendant que Bronsky chante une comptine avec un accompagnement punk à la guitare.
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- Vacances au Groenland (7 pages en couleurs) - Toute la famille Proko embarque à bord d'un avion long-courrier avec comme destination le Groenland. Mais en plaine voyage, Clark Gaybeul vomit sur un cheikh arabe derrière lui, et ce dernier exige que la famille soit expulsée de l'avion séance tenante. Le pilote n'a d'autre choix que de s'exécuter. Fort heureusement leur rangée de sièges atterrit sur une île, malheureusement pas si déserte que ça.
Incroyable mais vrai ! Il s'agit d'un récit sans diversion narrative, avec une forme de fin au premier degré. Édika ne s'embête pas avec le politiquement correct et la caricature du cheikh richissime est lourde à souhait. Il réalise des dessins fort inattendus comme Bronsky plongeant sous la surface de l'eau et se retrouvant face à des poissons tropicaux (une image presque belle, s'il n'y avait pas eu le slip de Clark flottant entre 2 eaux), ou comme le sexe de Clark Gaybeul à l'air (normal puisqu'il a perdu son slip).
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Encore un tome de plus réalisé par Édika. Les lecteurs arrivés là par hasard découvrent un auteur maîtrisant l'art de la dérision, de l'autodérision, de l'absurde et de la provocation. Il est impossible de rester de marbre devant les dessins montrant les pitreries des personnages, ou la force des émotions qui les habitent. L'auteur emporte son lecteur dans des métacommentaires remettant en cause la nécessité d'une histoire en bonne et due forme, mettant en scène l'auteur sous le signe de l'autodérision, et brisant le quatrième mur. Le lecteur régulier d'Édika le retrouve en très bonne forme, pour une série de récits courts variés et absurdes à souhait.
samedi 10 mars 2018
Péchés Mignons, Tome 1
Décomplexé et mignon
Il s'agit du premier tome d'une série de 4, indépendants les uns des autres. Il est paru initialement en 2006, entièrement réalisé par Arthur de Pins, scénario, gags, dessins, mise en couleurs. Ce créateur est également l'auteur des séries Zombillénium et La marche du crabe.
Ce tome est un recueil de 44 gags en 1 page au parfum érotique. Il met en scène un personnage appelé Athur que le lecteur peut ou non prendre comme un avatar papier de l'auteur. Arthur se retrouve dans des situations à caractère sexuel où il n'est pas toujours à son avantage. Pour commencer, il informe ses amis, un par un au fur et à mesure qu'il les croise, qu'il a une nouvelle copine et ils lui donnent tous un conseil différent pour la première nuit, autant de conseils irrémédiablement incompatibles entre eux. Dans le deuxième gag, il effectue une course à pied et gagne à la photo de fin grâce à l'élan donné par une spectatrice exhibitionniste.
De page en page, le lecteur peut assister à une nuit d'amour au cours de laquelle Arthur s'endort au grand dam de sa compagne d'un soir, à un boulot de maintenance pour les cabines d'essayage d'un magasin de sous-vêtements féminins, à l'indécision quant à s'offrir une passe avec une prostituée, au comportement étrange d'un personnage en peluche dans un parc d'attraction. Arthur se comporte parfois aussi en frustré, à harceler une femme en la suivant, à rêver d'une relation avec une passante, alors qu'il est attablé avec sa copine en train de lui parler, à fantasmer sur la femme en train de mener son entretien d'embauche, à tenter d'intéresser sa copine en se traçant un sudoku sur le ventre. Bien souvent, il se retrouve dans la position du loser, pas à la hauteur, lâché, humilié, et même dans la position du partenaire attaché sur un lit aux mains d'une dominatrice avec de l'expérience.
Ces histoires sont initialement parues dans le magazine Fluide Glacial, et cet album est paru dans la collection Fluide-G dont l'appellation évoque le fameux point Gräfenberg (aussi connu sous le nom de point G). Effectivement chaque gag se tient sur fond de relation sexuelle, soit évoquée, soit explicite. Arthur de Pins représente les corps dénudés, aussi bien masculin que féminin, sans hypocrisie, c’est-à-dire en montrant également les organes génitaux (seins, sexe), mais sans gros plan sur eux, sans cuisses largement écartées, sans sexe en érection, et sans gros plan sur la pénétration. D'un point de vue visuel, il s'agit donc plus d'un ouvrage à ranger dans la catégorie érotisme.
Dès la couverture, le lecteur comprend que l'approche graphique de l'artiste n'est pas celle du photoréalisme. Arthur est représenté avec une tête beaucoup plus grosse que la normale. Il se produit un étrange phénomène visuel parce que ce mode de représentation évoque celui de l'enfance, où les bambins ont tendance à dessiner des têtes plus grosses que le corps, donnant plus d'importance aux émotions et à la personnalité qu'au reste du corps. Cette impression est encore accentuée par les yeux qui occupent souvent plus d'un tiers du visage, à nouveau pour renforcer les émotions.
Une fois cette approche acceptée, le lecteur se rend compte que cette manière de dessiner en exagérant la proportion de la tête a pour effet de déplacer le point focal des dessins vers les individus, reléguant finalement leurs activités au second plan, y compris les rapports sexuels. C'est une façon très originale de s'éloigner des habitudes des BD érotiques ou même pornographiques, souvent obnubilées par la perfection esthétique des corps et la performance physique, voire recourant systématiquement aux clichés de sexes masculins d'une taille telle qu'ils ne rentrent pas dans le slip, et par des tailles de bonnets de soutien-gorge qui conduisent à des douleurs dorsales de par leur poids et le déplacement du centre de gravité.
Effectivement, en découvrant les gags, le lecteur constate également qu'Arthur de Pins montre une prédilection pour une certaine morphologie féminine. Il ne semble pas obsédé par les poitrines, mais ses personnages féminins disposent bien de rondeurs très agréables à la vue. En fait elles apparaissent même potelées, avec des petits bras dodus, des cuisses très arrondies et un postérieur confortable (comme en atteste le dessin de couverture). Ce mode de représentation est indéniablement sexué, avec des seins formés, mais il évoque également une forme d'enfance, ou d'innocence. Le lecteur n'a pas l'impression de lire des fantasmes pédophiles, mais il se produit une forme de distanciation, et de dédramatisation. Cela induit que ces gags ne donnent jamais l'impression d'être malsains ou de mettre en scène des rapports de force sous-jacents dans lesquelles les femmes pourraient être assimilées à des victimes. Il n'y a pas de fantasme de domination, il n'y a pas d'affrontement. Le plus souvent ce sont les femmes qui tiennent la dragée haute à Arthur, qui ont la position dominante. Lorsque l'une d'elles se retrouve dans une position d'humiliation potentielle (une dame montrant ses fesses à cause d'un poisson d'avril collé qui lui remonte le bas de sa robe), le lecteur n'y voit que le gag visuel, sans volonté de dégrader l'individu.
Le lecteur s'immerge donc dans des gags de nature érotique, décomplexés et bon enfant. En outre la nudité féminine apparaît dans 22 gags sur 44, c’est-à-dire que ce n'est pas un dispositif systématique pour être sûr de retenir l'attention du lecteur mâle. Le plaisir des yeux n'est pas non plus réduit uniquement à celui lié à la nudité. Arthur de Pins est un artiste complet et le reste des images s'avère tout aussi intéressant. Au fil de ces pages, il représente de nombreux décors, toujours avec cette approche un peu acidulée, mais ce qui ne l'empêche pas de créer des endroits pleinement développés et concrets : tables dans différents bars et cafés, quelques lits, des cabines d'essayage, un trottoir avec une devanture fermée par un rideau métallique, des bureaux de travail, des immeubles parisiens, une scène de théâtre, une télécabine pendant la saison de ski, une salle de sport, une plage naturiste, un chemin de randonnée en pleine montagne, un parc où se déroule un cours de taï-chi, etc. Le lecteur peut également apprécier la diversité des tenues vestimentaires, la mise en couleurs acidulées, ou encore le travail de réflexion sur la façon de simplifier les formes sans perdre de leur pouvoir d'évocation (à nouveau une composante qui peut évoquer des illustrations pour enfant, mais avec une densité d'informations visuelles s'adressant à des adultes).
Le premier gag repose sur l'idée de la performance sexuelle, mais il ne s'agit pas d'une performance d'ordre athlétique, plutôt d'ordre psychologique. Arthur se demande comment s'y prendre cette première nuit. L'auteur utilise à plusieurs reprises le thème de l'insécurité masculine (légitime) pour faire rire. Il utilise également la manière dont les individus mâles pensent parfois avec ce qu'ils ont entre leurs jambes plutôt qu'avec leur vrai cerveau. Cela conduit Arthur à se fourrer dans des situations dont il ne ressort pas grandi. Ces gags mettent en avant la naïveté du mec, donnant ainsi le beau rôle à la nana. La situation est présentée de manière à mettre en évidence la bêtise du comportement d'Arthur, sans cruauté consciente de la part de sa copine du moment. De temps à autre, il arrive qu'Arthur soit à même de formuler une réflexion qui le mette à son avantage dans la relation, mais c'est loin d'être la majorité.
L'intégralité des gags repose sur l'éventualité ou la réalité d'une relation sexuelle entre Arthur et une belle demoiselle. Il s'agit de situations frivoles qui ne sous-entendent pas d'engament à moyen ou long terme. Systématiquement Arthur est attiré par le physique d'une femme, il n'est quasiment jamais question de la personnalité de l'un ou l'autre des 2 partenaires. La tonalité est à la gaudriole, pas à la comédie dramatique. Les histoires sont racontées du point de vue d'Arthur qui est le personnage récurrent, apparaissant dans toutes les pages. Cela n'empêche pas que ces dames aient une personnalité et qu'elles puissent prendre des initiatives, et régulièrement l'ascendant sur Arthur. Le thème central est donc celui de l'attraction physique qui conduit à des flirts plus ou moins heureux et à des aventures d'une nuit qui se passent plus ou moins bien.
Ce premier tome (sur 4) propose une approche du comique érotique tout à fait rafraîchissante. Arthur de Pins a choisi une approche graphique à l'opposé de la production habituelle, donnant un air mignon et inoffensif à ses personnages, ce qui dédramatise les relations et évite de tomber dans le racolage vulgaire et les anatomies stéréotypées. Il se tient également à l'écart de toute velléité dramatique, pour rester dans un registre humoristique léger et coquin. Les gags sont irrésistibles, avec une forme de gentillesse et de prévenance à l'opposé du sentiment de frustration ou de grossièreté qui peut être associé avec la galipette.
Il s'agit du premier tome d'une série de 4, indépendants les uns des autres. Il est paru initialement en 2006, entièrement réalisé par Arthur de Pins, scénario, gags, dessins, mise en couleurs. Ce créateur est également l'auteur des séries Zombillénium et La marche du crabe.
Ce tome est un recueil de 44 gags en 1 page au parfum érotique. Il met en scène un personnage appelé Athur que le lecteur peut ou non prendre comme un avatar papier de l'auteur. Arthur se retrouve dans des situations à caractère sexuel où il n'est pas toujours à son avantage. Pour commencer, il informe ses amis, un par un au fur et à mesure qu'il les croise, qu'il a une nouvelle copine et ils lui donnent tous un conseil différent pour la première nuit, autant de conseils irrémédiablement incompatibles entre eux. Dans le deuxième gag, il effectue une course à pied et gagne à la photo de fin grâce à l'élan donné par une spectatrice exhibitionniste.
De page en page, le lecteur peut assister à une nuit d'amour au cours de laquelle Arthur s'endort au grand dam de sa compagne d'un soir, à un boulot de maintenance pour les cabines d'essayage d'un magasin de sous-vêtements féminins, à l'indécision quant à s'offrir une passe avec une prostituée, au comportement étrange d'un personnage en peluche dans un parc d'attraction. Arthur se comporte parfois aussi en frustré, à harceler une femme en la suivant, à rêver d'une relation avec une passante, alors qu'il est attablé avec sa copine en train de lui parler, à fantasmer sur la femme en train de mener son entretien d'embauche, à tenter d'intéresser sa copine en se traçant un sudoku sur le ventre. Bien souvent, il se retrouve dans la position du loser, pas à la hauteur, lâché, humilié, et même dans la position du partenaire attaché sur un lit aux mains d'une dominatrice avec de l'expérience.
Ces histoires sont initialement parues dans le magazine Fluide Glacial, et cet album est paru dans la collection Fluide-G dont l'appellation évoque le fameux point Gräfenberg (aussi connu sous le nom de point G). Effectivement chaque gag se tient sur fond de relation sexuelle, soit évoquée, soit explicite. Arthur de Pins représente les corps dénudés, aussi bien masculin que féminin, sans hypocrisie, c’est-à-dire en montrant également les organes génitaux (seins, sexe), mais sans gros plan sur eux, sans cuisses largement écartées, sans sexe en érection, et sans gros plan sur la pénétration. D'un point de vue visuel, il s'agit donc plus d'un ouvrage à ranger dans la catégorie érotisme.
Dès la couverture, le lecteur comprend que l'approche graphique de l'artiste n'est pas celle du photoréalisme. Arthur est représenté avec une tête beaucoup plus grosse que la normale. Il se produit un étrange phénomène visuel parce que ce mode de représentation évoque celui de l'enfance, où les bambins ont tendance à dessiner des têtes plus grosses que le corps, donnant plus d'importance aux émotions et à la personnalité qu'au reste du corps. Cette impression est encore accentuée par les yeux qui occupent souvent plus d'un tiers du visage, à nouveau pour renforcer les émotions.
Une fois cette approche acceptée, le lecteur se rend compte que cette manière de dessiner en exagérant la proportion de la tête a pour effet de déplacer le point focal des dessins vers les individus, reléguant finalement leurs activités au second plan, y compris les rapports sexuels. C'est une façon très originale de s'éloigner des habitudes des BD érotiques ou même pornographiques, souvent obnubilées par la perfection esthétique des corps et la performance physique, voire recourant systématiquement aux clichés de sexes masculins d'une taille telle qu'ils ne rentrent pas dans le slip, et par des tailles de bonnets de soutien-gorge qui conduisent à des douleurs dorsales de par leur poids et le déplacement du centre de gravité.
Effectivement, en découvrant les gags, le lecteur constate également qu'Arthur de Pins montre une prédilection pour une certaine morphologie féminine. Il ne semble pas obsédé par les poitrines, mais ses personnages féminins disposent bien de rondeurs très agréables à la vue. En fait elles apparaissent même potelées, avec des petits bras dodus, des cuisses très arrondies et un postérieur confortable (comme en atteste le dessin de couverture). Ce mode de représentation est indéniablement sexué, avec des seins formés, mais il évoque également une forme d'enfance, ou d'innocence. Le lecteur n'a pas l'impression de lire des fantasmes pédophiles, mais il se produit une forme de distanciation, et de dédramatisation. Cela induit que ces gags ne donnent jamais l'impression d'être malsains ou de mettre en scène des rapports de force sous-jacents dans lesquelles les femmes pourraient être assimilées à des victimes. Il n'y a pas de fantasme de domination, il n'y a pas d'affrontement. Le plus souvent ce sont les femmes qui tiennent la dragée haute à Arthur, qui ont la position dominante. Lorsque l'une d'elles se retrouve dans une position d'humiliation potentielle (une dame montrant ses fesses à cause d'un poisson d'avril collé qui lui remonte le bas de sa robe), le lecteur n'y voit que le gag visuel, sans volonté de dégrader l'individu.
Le lecteur s'immerge donc dans des gags de nature érotique, décomplexés et bon enfant. En outre la nudité féminine apparaît dans 22 gags sur 44, c’est-à-dire que ce n'est pas un dispositif systématique pour être sûr de retenir l'attention du lecteur mâle. Le plaisir des yeux n'est pas non plus réduit uniquement à celui lié à la nudité. Arthur de Pins est un artiste complet et le reste des images s'avère tout aussi intéressant. Au fil de ces pages, il représente de nombreux décors, toujours avec cette approche un peu acidulée, mais ce qui ne l'empêche pas de créer des endroits pleinement développés et concrets : tables dans différents bars et cafés, quelques lits, des cabines d'essayage, un trottoir avec une devanture fermée par un rideau métallique, des bureaux de travail, des immeubles parisiens, une scène de théâtre, une télécabine pendant la saison de ski, une salle de sport, une plage naturiste, un chemin de randonnée en pleine montagne, un parc où se déroule un cours de taï-chi, etc. Le lecteur peut également apprécier la diversité des tenues vestimentaires, la mise en couleurs acidulées, ou encore le travail de réflexion sur la façon de simplifier les formes sans perdre de leur pouvoir d'évocation (à nouveau une composante qui peut évoquer des illustrations pour enfant, mais avec une densité d'informations visuelles s'adressant à des adultes).
Le premier gag repose sur l'idée de la performance sexuelle, mais il ne s'agit pas d'une performance d'ordre athlétique, plutôt d'ordre psychologique. Arthur se demande comment s'y prendre cette première nuit. L'auteur utilise à plusieurs reprises le thème de l'insécurité masculine (légitime) pour faire rire. Il utilise également la manière dont les individus mâles pensent parfois avec ce qu'ils ont entre leurs jambes plutôt qu'avec leur vrai cerveau. Cela conduit Arthur à se fourrer dans des situations dont il ne ressort pas grandi. Ces gags mettent en avant la naïveté du mec, donnant ainsi le beau rôle à la nana. La situation est présentée de manière à mettre en évidence la bêtise du comportement d'Arthur, sans cruauté consciente de la part de sa copine du moment. De temps à autre, il arrive qu'Arthur soit à même de formuler une réflexion qui le mette à son avantage dans la relation, mais c'est loin d'être la majorité.
L'intégralité des gags repose sur l'éventualité ou la réalité d'une relation sexuelle entre Arthur et une belle demoiselle. Il s'agit de situations frivoles qui ne sous-entendent pas d'engament à moyen ou long terme. Systématiquement Arthur est attiré par le physique d'une femme, il n'est quasiment jamais question de la personnalité de l'un ou l'autre des 2 partenaires. La tonalité est à la gaudriole, pas à la comédie dramatique. Les histoires sont racontées du point de vue d'Arthur qui est le personnage récurrent, apparaissant dans toutes les pages. Cela n'empêche pas que ces dames aient une personnalité et qu'elles puissent prendre des initiatives, et régulièrement l'ascendant sur Arthur. Le thème central est donc celui de l'attraction physique qui conduit à des flirts plus ou moins heureux et à des aventures d'une nuit qui se passent plus ou moins bien.
Ce premier tome (sur 4) propose une approche du comique érotique tout à fait rafraîchissante. Arthur de Pins a choisi une approche graphique à l'opposé de la production habituelle, donnant un air mignon et inoffensif à ses personnages, ce qui dédramatise les relations et évite de tomber dans le racolage vulgaire et les anatomies stéréotypées. Il se tient également à l'écart de toute velléité dramatique, pour rester dans un registre humoristique léger et coquin. Les gags sont irrésistibles, avec une forme de gentillesse et de prévenance à l'opposé du sentiment de frustration ou de grossièreté qui peut être associé avec la galipette.
vendredi 9 mars 2018
Edika, Tome 35 : Histoires obliques
Charmouta
Il s'agit du trente-cinquième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2013, et comprend 9 histoires de longueur variable (plus 1 gag en 1 page sur la quatrième de couverture), dont 4 en couleurs (plus celle de la quatrième de couverture). Son titre est impénétrable comme il est de coutume, même si le lecteur peut y voir une référence à l'absence quasi systématique de chute dans ces histoires, comme il est de coutume pour Édika. Il fait suite à Héroïques Loosers qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver.
Métier clochard - Une personne à la rue est assise contre une palissade et mendie de manière agressive. Après une remarque d'un passant, il décide d'adopter une image plus propre, mais insulte quand même une charmante femme qui ne lui donne rien. Bronsky est interrompu dans la création de son histoire par un démarcheur téléphonique souhaitant lui vendre des panneaux solaires. Caroline - Les jeunes grands parents vont voir le petit fils nouveau-né à la maternité, alors que la maman est à la prise de sang. Le grand-père se met à faire des grimaces et se retrouve à peloter une infirmière plantureuse. Coincé, il appelle un technicien de la troisième dimension pour se sortir de ce cul-de-sac narratif. Rendez-vous d'amour - Pour emmener sa copine à la plage, Nini souhaite emprunter la mob de son père Bronsky qui refuse tout net.
Que sont devenus les profs d'antan ? - Un prof d'histoire géographie fait passer une élève au tableau et s'apprête à lui poser une question, mais elle répond à son téléphone avant. Le rédacteur en chef de Fluide Glacial est obligé d'intervenir pour faire observer à l'auteur que son histoire part en sucette. Indigestion en vol - Un jeune inconscient demande où se trouvent les toilettes à bord d'un avion de ligne. À nouveau l'auteur est interrompu pendant son travail, et le récit part en sucette. Il y a encore un lecteur qui se plaint en direct dans un parc à l'auteur d'une bande dessinée dans laquelle il n'y a pas de début, un humanoïde dénommé Ugõl qui souhaite passer dans une autre dimension, un chef d'orchestre qui perd patience face à une chorale, et un couple interrompu en plein coït par la sonnerie du téléphone de madame (qui y répond, parce qu'il y a des priorités).
Il n'y a bien sûr aucune nécessité d'avoir lu un autre album d'Édika pour comprendre les histoires de ce tome 35. Le lecteur qui connaît déjà le travail de cet auteur y trouvera les bêtises habituelles de l'artiste. Un nouveau lecteur y trouvera une liberté de ton déstabilisante. Pourquoi lire cet album plutôt qu'un autre ? Pourquoi pas. Qu'a-t-il de spécial ? Il est réalisé par Édika et il est drôle. Mais c'est quoi Édika ? C'est de l'humour absurde, parfois grossier ou vulgaire, avec un peu de références dedans, des dessins pas beaux, une sale habitude de briser le quatrième mur, et un art consommé de l'absurde. Concrètement c'est fait pour être lu, plutôt que pour être expliqué dans un commentaire forcément pas drôle et moins absurde.
Par rapport à un autre album d'Édika, le lecteur trouve des histoires un peu moins centrées sur le personnage de Bronsky Proko et sa famille (sa femme Olga, son fils Nini, et sa femme de ménage Zeinab, avec 3 brèves apparitions de Clark Gaybeul), souvent en mal de chute, et avec une tendance appuyée à partir en sucette. L'auteur n'a bien sûr rien changé à sa manière de dessiner. Ses personnages sont affligés d'un gros nez disgracieux. Le dessinateur déforme leur visage jusqu'à la caricature, pour les rendre plus expressifs, avec une grosse bouche (et des très grosses lèvres pour les femmes), de gros yeux souvent globuleux. Ils ont parfois les membres un peu caoutchouteux, en particulier les bras en arc de cercle, comme s'il n'y avait pas d'articulation au coude. Non seulement Édika peut les affliger d'expressions exagérées (pour un effet comique toujours irrésistible, même si ça leur confère un air un peu veule), mais en plus il n'hésite pas à les dessiner en train de gesticuler dans tous les sens, représentant parfois le même bras dans plusieurs positions à l'intérieur de la même case (ce qui leur donne un air d'excité irrésistible). Comme dans les autres tomes, le lecteur observe que le dessinateur n'est pas avare de décors qu'il représente régulièrement dans les cases, parfois de manière simpliste (le bureau de travail de Bronsky), parfois de manière plus détaillée (les scènes en extérieures, les tréfonds de l'avion, ou encore le salon familial).
Également pour rendre le personnages plus expressifs, l'auteur joue avec la taille du lettrage, augmentant la grosseur des lettres pour montrer qu'ils sont en train de hurler, soit par agressivité (le clochard invectivant la jeune femme), soit par perte de contrôle de soi (Bronsky hurlant sur son fils qui vient de le déconcentrer en jouant du tuba dans son dos). Comme à son habitude, l'auteur maîtrise le rythme de ses gags à la perfection. Dès la première page, impossible de résister au clodo en train de tirer sur la redingote rose d'un passant, ou sur la page suivante les 4 cases le montrant en de se refaire une petite beauté. La pantomime du jeune grand-père en train de tâter la silhouette de la plantureuse et même massive infirmière déclenche un sourire irrépressible. La kiosquière s'élançant pour marcher sur la queue (sic) d'un client peut faire rire aux éclats, même en présence d'autres personnes qui vous regarderont alors d'un air bizarre (c'est ça l'effet Édika).
Derrière une apparence un peu crade et un peu esquissée, le lecteur redécouvre (comme à chaque fois) l'art de la caricature au millimètre près d'Édika. Le clodo massif présente une hygiène douteuse telle qu'on se l'imagine. La djeune en train de téléphoner est incroyable d'insolence décontractée et de mauvaise foi spectaculaire. En outre, le lecteur se rend aussi compte qu'Édika n'hésite pas à sortir de sa zone de confort pour essayer d'autres choses, plus risquées. Il y a le fait que Zeinab, la femme de ménage, soit noire et occupe un emploi subalterne, qui rappelle qu'il ne faut pas compter sur l'auteur pour se plier aux diktats de la bienpensance. Il y a une autre séquence au cours de laquelle une femme d'origine africaine se rend chez le marabout où les clichés et les stéréotypes vont bon train, sans aucune fausse honte (sans parler d'un accent très prononcé avec des W à la place des R). Si le lecteur nourrit encore un doute à la fin du tome, le dernier gag lui permet de terminer sur une certitude, avec les 2 amants en plein coït et en tenue d'Ève. Plus surprenant encore, dans l'histoire intitulée Ugõl, Édika imite la manière de dessiner de Philippe Druillet, puis celle de Moebius, et celle de Caza. Le lecteur se surprend également à suivre le jeune home dans ses errances pour trouver les toilettes dans un avion (c'est beaucoup plus loin que prévu) et il se pince lorsque Bronsky se déforme pour passer à travers la page, et arriver dans une case sur fond de véritable photographie de toilette (il n'aurait peut-être pas fallu flamber le maroilles à la vodka hier).
En se lançant dans un tome d'Édika, le lecteur sait qu'il va bénéficier d'un humour absurde sans retenue, les bonnes manières étant foulées au pied plusieurs fois par page. Il sait également qu'il ne doit pas s'attendre à une histoire en bonne et due forme. Il y a effectivement un peu de sexe (mais pas beaucoup), beaucoup de moments absurdes, beaucoup de débuts d'histoire, des situations absurdes, quelques situations réalistes (la mendicité, la maternité, une sortie avec une copine, un élève insolent), avec des ellipses absurdes et une continuité narrative malmenée jusqu'à l'absurdité la plus totale.
Rapidement, le lecteur se rend compte qu'Édika ne raconte pas des histoires (oui, c'est vrai que c'est une évidence, voire un truisme), mais qu'il enchaîne des situations lui permettant d'aligner les situations délirantes et absurdes. Il se rend également compte que ces récits sont régulièrement l'occasion de se mettre en scène, Bronsky étant l'avatar papier de l'auteur. Il est également régulièrement question d'inspiration et de reproche sous-jacent du lecteur sur le manque de cohérence des histoires, pour ne pas dire l'absence de scénario digne de ce nom, qui tienne la route. En fait Édika parle de ce qu'il connaît le mieux : écrire une histoire à la manière d'Édika, baignant dans une autodérision peu flatteuse. À tel point même que page 33, Bronsky se fait la réflexion que son personnage est trop prétention dans ses propos et son attitude et qu'il faut qu'il se rattrape, comme si l'auteur devait s'excuser d'être indispensable dans la narration.
La mise en abyme étant répétée et faite sciemment, le lecteur comprend aisément que ces récits ne sont pas à prendre au premier degré : il n'y a pas de vraie histoire. Ils ne sont pas à prendre qu'au second degré, à savoir une franche poilade générée par l'absurdité énorme des situations. Ils peuvent également être vus comme une forme de métaphore sur ce que le lecteur attend de récits humoristiques, sur la volonté d'Édika de ne pas se conformer à un format imposé (une histoire avec une chute, saupoudrée de gags), comme un délire personnel de l'auteur réalisant une œuvre qui ne peut être que de lui (= qu'aucune autre personne ne saurait concevoir et réaliser). En fonction de l'horizon d'attente du lecteur et de son état d'esprit, il peut crier au génie, ou se lasser de cette forme de rabâchage de l'auteur. Mais dans tous les cas, il aura passé un bon moment, avec de francs sourires et de vrais rires. 4 étoiles pour un album qui n'est que du Édika, avec moins de fulgurances qu'attendu, mais toujours aussi unique.
Il s'agit du trente-cinquième recueil d'histoires courtes écrites et dessinées par Édika. Il est initialement paru en 2013, et comprend 9 histoires de longueur variable (plus 1 gag en 1 page sur la quatrième de couverture), dont 4 en couleurs (plus celle de la quatrième de couverture). Son titre est impénétrable comme il est de coutume, même si le lecteur peut y voir une référence à l'absence quasi systématique de chute dans ces histoires, comme il est de coutume pour Édika. Il fait suite à Héroïques Loosers qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant, mais ce serait dommage de s'en priver.
Métier clochard - Une personne à la rue est assise contre une palissade et mendie de manière agressive. Après une remarque d'un passant, il décide d'adopter une image plus propre, mais insulte quand même une charmante femme qui ne lui donne rien. Bronsky est interrompu dans la création de son histoire par un démarcheur téléphonique souhaitant lui vendre des panneaux solaires. Caroline - Les jeunes grands parents vont voir le petit fils nouveau-né à la maternité, alors que la maman est à la prise de sang. Le grand-père se met à faire des grimaces et se retrouve à peloter une infirmière plantureuse. Coincé, il appelle un technicien de la troisième dimension pour se sortir de ce cul-de-sac narratif. Rendez-vous d'amour - Pour emmener sa copine à la plage, Nini souhaite emprunter la mob de son père Bronsky qui refuse tout net.
Que sont devenus les profs d'antan ? - Un prof d'histoire géographie fait passer une élève au tableau et s'apprête à lui poser une question, mais elle répond à son téléphone avant. Le rédacteur en chef de Fluide Glacial est obligé d'intervenir pour faire observer à l'auteur que son histoire part en sucette. Indigestion en vol - Un jeune inconscient demande où se trouvent les toilettes à bord d'un avion de ligne. À nouveau l'auteur est interrompu pendant son travail, et le récit part en sucette. Il y a encore un lecteur qui se plaint en direct dans un parc à l'auteur d'une bande dessinée dans laquelle il n'y a pas de début, un humanoïde dénommé Ugõl qui souhaite passer dans une autre dimension, un chef d'orchestre qui perd patience face à une chorale, et un couple interrompu en plein coït par la sonnerie du téléphone de madame (qui y répond, parce qu'il y a des priorités).
Il n'y a bien sûr aucune nécessité d'avoir lu un autre album d'Édika pour comprendre les histoires de ce tome 35. Le lecteur qui connaît déjà le travail de cet auteur y trouvera les bêtises habituelles de l'artiste. Un nouveau lecteur y trouvera une liberté de ton déstabilisante. Pourquoi lire cet album plutôt qu'un autre ? Pourquoi pas. Qu'a-t-il de spécial ? Il est réalisé par Édika et il est drôle. Mais c'est quoi Édika ? C'est de l'humour absurde, parfois grossier ou vulgaire, avec un peu de références dedans, des dessins pas beaux, une sale habitude de briser le quatrième mur, et un art consommé de l'absurde. Concrètement c'est fait pour être lu, plutôt que pour être expliqué dans un commentaire forcément pas drôle et moins absurde.
Par rapport à un autre album d'Édika, le lecteur trouve des histoires un peu moins centrées sur le personnage de Bronsky Proko et sa famille (sa femme Olga, son fils Nini, et sa femme de ménage Zeinab, avec 3 brèves apparitions de Clark Gaybeul), souvent en mal de chute, et avec une tendance appuyée à partir en sucette. L'auteur n'a bien sûr rien changé à sa manière de dessiner. Ses personnages sont affligés d'un gros nez disgracieux. Le dessinateur déforme leur visage jusqu'à la caricature, pour les rendre plus expressifs, avec une grosse bouche (et des très grosses lèvres pour les femmes), de gros yeux souvent globuleux. Ils ont parfois les membres un peu caoutchouteux, en particulier les bras en arc de cercle, comme s'il n'y avait pas d'articulation au coude. Non seulement Édika peut les affliger d'expressions exagérées (pour un effet comique toujours irrésistible, même si ça leur confère un air un peu veule), mais en plus il n'hésite pas à les dessiner en train de gesticuler dans tous les sens, représentant parfois le même bras dans plusieurs positions à l'intérieur de la même case (ce qui leur donne un air d'excité irrésistible). Comme dans les autres tomes, le lecteur observe que le dessinateur n'est pas avare de décors qu'il représente régulièrement dans les cases, parfois de manière simpliste (le bureau de travail de Bronsky), parfois de manière plus détaillée (les scènes en extérieures, les tréfonds de l'avion, ou encore le salon familial).
Également pour rendre le personnages plus expressifs, l'auteur joue avec la taille du lettrage, augmentant la grosseur des lettres pour montrer qu'ils sont en train de hurler, soit par agressivité (le clochard invectivant la jeune femme), soit par perte de contrôle de soi (Bronsky hurlant sur son fils qui vient de le déconcentrer en jouant du tuba dans son dos). Comme à son habitude, l'auteur maîtrise le rythme de ses gags à la perfection. Dès la première page, impossible de résister au clodo en train de tirer sur la redingote rose d'un passant, ou sur la page suivante les 4 cases le montrant en de se refaire une petite beauté. La pantomime du jeune grand-père en train de tâter la silhouette de la plantureuse et même massive infirmière déclenche un sourire irrépressible. La kiosquière s'élançant pour marcher sur la queue (sic) d'un client peut faire rire aux éclats, même en présence d'autres personnes qui vous regarderont alors d'un air bizarre (c'est ça l'effet Édika).
Derrière une apparence un peu crade et un peu esquissée, le lecteur redécouvre (comme à chaque fois) l'art de la caricature au millimètre près d'Édika. Le clodo massif présente une hygiène douteuse telle qu'on se l'imagine. La djeune en train de téléphoner est incroyable d'insolence décontractée et de mauvaise foi spectaculaire. En outre, le lecteur se rend aussi compte qu'Édika n'hésite pas à sortir de sa zone de confort pour essayer d'autres choses, plus risquées. Il y a le fait que Zeinab, la femme de ménage, soit noire et occupe un emploi subalterne, qui rappelle qu'il ne faut pas compter sur l'auteur pour se plier aux diktats de la bienpensance. Il y a une autre séquence au cours de laquelle une femme d'origine africaine se rend chez le marabout où les clichés et les stéréotypes vont bon train, sans aucune fausse honte (sans parler d'un accent très prononcé avec des W à la place des R). Si le lecteur nourrit encore un doute à la fin du tome, le dernier gag lui permet de terminer sur une certitude, avec les 2 amants en plein coït et en tenue d'Ève. Plus surprenant encore, dans l'histoire intitulée Ugõl, Édika imite la manière de dessiner de Philippe Druillet, puis celle de Moebius, et celle de Caza. Le lecteur se surprend également à suivre le jeune home dans ses errances pour trouver les toilettes dans un avion (c'est beaucoup plus loin que prévu) et il se pince lorsque Bronsky se déforme pour passer à travers la page, et arriver dans une case sur fond de véritable photographie de toilette (il n'aurait peut-être pas fallu flamber le maroilles à la vodka hier).
En se lançant dans un tome d'Édika, le lecteur sait qu'il va bénéficier d'un humour absurde sans retenue, les bonnes manières étant foulées au pied plusieurs fois par page. Il sait également qu'il ne doit pas s'attendre à une histoire en bonne et due forme. Il y a effectivement un peu de sexe (mais pas beaucoup), beaucoup de moments absurdes, beaucoup de débuts d'histoire, des situations absurdes, quelques situations réalistes (la mendicité, la maternité, une sortie avec une copine, un élève insolent), avec des ellipses absurdes et une continuité narrative malmenée jusqu'à l'absurdité la plus totale.
Rapidement, le lecteur se rend compte qu'Édika ne raconte pas des histoires (oui, c'est vrai que c'est une évidence, voire un truisme), mais qu'il enchaîne des situations lui permettant d'aligner les situations délirantes et absurdes. Il se rend également compte que ces récits sont régulièrement l'occasion de se mettre en scène, Bronsky étant l'avatar papier de l'auteur. Il est également régulièrement question d'inspiration et de reproche sous-jacent du lecteur sur le manque de cohérence des histoires, pour ne pas dire l'absence de scénario digne de ce nom, qui tienne la route. En fait Édika parle de ce qu'il connaît le mieux : écrire une histoire à la manière d'Édika, baignant dans une autodérision peu flatteuse. À tel point même que page 33, Bronsky se fait la réflexion que son personnage est trop prétention dans ses propos et son attitude et qu'il faut qu'il se rattrape, comme si l'auteur devait s'excuser d'être indispensable dans la narration.
La mise en abyme étant répétée et faite sciemment, le lecteur comprend aisément que ces récits ne sont pas à prendre au premier degré : il n'y a pas de vraie histoire. Ils ne sont pas à prendre qu'au second degré, à savoir une franche poilade générée par l'absurdité énorme des situations. Ils peuvent également être vus comme une forme de métaphore sur ce que le lecteur attend de récits humoristiques, sur la volonté d'Édika de ne pas se conformer à un format imposé (une histoire avec une chute, saupoudrée de gags), comme un délire personnel de l'auteur réalisant une œuvre qui ne peut être que de lui (= qu'aucune autre personne ne saurait concevoir et réaliser). En fonction de l'horizon d'attente du lecteur et de son état d'esprit, il peut crier au génie, ou se lasser de cette forme de rabâchage de l'auteur. Mais dans tous les cas, il aura passé un bon moment, avec de francs sourires et de vrais rires. 4 étoiles pour un album qui n'est que du Édika, avec moins de fulgurances qu'attendu, mais toujours aussi unique.
jeudi 8 mars 2018
Biankha, Tome 1 : Princesse d'Egypte
Bin départ, pas d'arrivée
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, de 46 pages, dont le tome 2 n'est jamais sorti. Elle a été initialement publiée en 2006, coécrites par Pat Mills & Biljana Ruzicanin, dessinée et mise en couleurs par Cinzia di Felice, et traduite par François Peneaud.
Au moyen âge, dans un monastère en Écosse, le jeune frère Eamon est l'un des copistes attelés à la tâche de calligraphier des livres. La salle est surveillée par frère Salomon. L'esprit de frère Eanon divague. Il rêvasse à une ancienne princesse égyptienne, appelée Bi-Ankh-A, fille du pharaon Akhenaton et de la reine Néfertiti, la plus belle femme du monde. Il pense au fait qu'après bien des aventures, elle a amené en Écosse la Pierre de la Destinée. Il se rappelle qu'elle était aussi connue sous le nom de Scota et que les chroniques affirment que l'Écosse fut nommée d'après elle. Mais il se fait surprendre dans sa rêverie par frère Salomon qui l'envoie prendre une douche froide (enfin surtout un seau d'eau glacé) et revêtir une haire, puis aller prier devant une statue de la Vierge. Durant la nuit, Eanon est visité par Biankha qui propose lui de raconter son histoire.
En 1338 avant notre ère, Biankha et son amie Téphie doivent se rendre dans la salle d'audience, car Néfertiti s'apprête à recevoir un dignitaire scythe et son armée. Alors que Téphie vient de sortir de la chambre de Biankha, celle-ci est emmené par la déesse Thouéris dans le royaume des dieux, pour voir le cœur de son père pesé dans la balance d'Anubis. Elle revient dans la chambre d'audience, juste à temps pour l'arrivée du barbare scythe qu'elle remet à sa place avec un coup bien placé. Elle peut enfin aller avertir son père du courroux des dieux, parce qu'il continue à vénérer l'Aton (un dieu unique) en lieu et place d'Osiris et des autres.
Pat Mills est un scénariste très prolifique en Angleterre, auteur de séries comme La grande guerre de Charlie (10 tomes avec Joe Colquhoun), Sláine, ABC Warriors,Marshal Law (avec Kevin O'Neill), ou encore Savage (avec Charlie Adlard). En 1995, il a commencé à travailler pour le marché français avec la série Sha (avec Olivier Ledroit), puis avec d'autres séries originales comme Requiem, chevalier vampire. En 2005, il lance une autre série spécifique au marché français : Broz (2 tomes avec Ardian Smith). Puis arrive Biankha qui n'aura droit qu'à un seul tome.
En ouvrant ce tome, le lecteur a donc conscience qu'il s'agit avant tout d'une curiosité. Il en a la confirmation quand il découvre sur la page de titre (après la couverture) que Pat Mills est associé à un coscénariste (Biljana Ruzicanin) qui n'est même pas mentionné sur la couverture. Cinzia di Felice est un dessinateur qui a réalisé d'autres bandes dessinées, comme par exemple La fontaine dans le ciel. L'ouverture décontenance le lecteur qui ne s'attendait pas à commencer en Écosse. Il est possible d'y voir un clin d'œil malicieux de Pat Mills, pour accrocher d'éventuels lecteurs anglais à l'occasion d'une possible traduction en anglais. Ce jeune moinillon Eanon ne reviendra que le temps d'une page (page 25), tout le reste du récit étant consacré à la vie de Biankha, sachant qu'elle est présente dans toutes les scènes. Très vite, le lecteur découvre qu'il s'agit d'une aventure durant l'Égypte antique, mettant en scène un trio de jeunes amis : Biankha, son amie Téphie, et Armée (c'est son prénom) le scythe. Pharaon va à la rencontre de son sort, et le trio se retrouve à chercher un mystérieux magicien dénommé Androgyne, devant leur donner des indications sur la route à prendre.
Comme attendu dans ce genre de récit, le trio est plus ou moins bien assorti, et se chamaille, en se lançant quelques piques, tout en se défendant les uns les autres quand le danger apparaît. Armée fait preuve d'une grande habileté à l'épée, mais Biankha ne s'en laisse pas conter et elle arrive très bien à se défendre par elle-même, une véritable héroïne, et pas un faire-valoir déguisé. Dans un premier temps, le lecteur découvre une partie du panthéon des dieux égyptiens (lors de la pesée du cœur d'Akhenaton), et 2 zones du palais de Pharaon. Dans la deuxième moitié de l'aventure, le trio se retrouve en Crète en 1336 avant notre ère, à la recherche de l'Androgyne, à se battre contre des créatures surnaturelles comme les Chutistes ou les Dracos. Il s'agit d'une forme d'aventure plus classique, qui malheureusement se termine sur un moment dont le suspense ne sera jamais résolu.
À l'issue de ces 46 pages, le lecteur se dit qu'il a eu droit une aventure assez dense (même si inachevée), avec quelques éléments originaux. Il y a bien sûr l'idée de départ de lier le destin de cette princesse égyptienne à l'histoire de l'Écosse, avec la mention du nom de Scota. Il y a la mention d'Akhenaton, le dixième pharaon de la dix-huitième dynastie, et sa volonté d'imposer Rê-Horakhty comme dieu unique, d'initier un mouvement d'évolution théologique. Le lecteur peut être sensible à ce choix historique, mais il peut aussi tiquer quand Aton évoque le pouvoir de ceux aux nombreux angles, semblant indiquer que si elle avait continué, cette série aurait été piocher une partie de son inspiration du côté d'Howard Phillips Lovecraft. Biankha ne se contente pas d'en appeler aux principaux dieux du panthéon égyptien, les auteurs ont pris soin d'aller chercher un peu plus loin que l'évidence avec Atoum, Shou, Tefnout, Geb, ou encore Nephtys.
Au détour d'une scène, les auteurs évoquent le sort d'une réfugiée, sans complaisance ni simplisme. Enfin, le lecteur est assez sensible aux efforts déployés pour établir une héroïne forte et intelligente, sans succomber à la tentation d'en faire une victime. L'on voit bien également que l'artiste se retient (de manière assez convaincante) de trop sexualiser Biankha. La couverture donne une bonne idée de la tenue qu'elle porte au long de ce tome : une longue tunique de lin blanc qui lui découvre les épaules, avec un décolleté plongeant. Dans les pages intérieures, ses bracelets sont moins ouvragés et moins nombreux et sa chevelure n'est pas toujours parée d'ornements si complexes. Sa tunique n'est pas transparente et elle descend plus bas sur les hanches qu'elle ne le fait sur la couverture. Sa poitrine est de taille normale pour une jeune femme de cet âge et de cette corpulence. Téphie est majoritairement vêtue d'un bikini, avec un pagne ensuite qui dévoile beaucoup plus de peau que Biankha. Néanmoins la sexualité n'est évoquée qu'une seule fois, quand Armée souhaite lutiner Téphie, mais sans nudité.
L'artiste se sert de la mise en couleurs bien évidement pour rendre compte des couleurs de chaque élément, mais aussi pour leur ajouter un peu de volume, avec un effet discret de coup de pinceau, sans pour autant chercher à donner une impression de peinture à grand trait. Les personnages ont une morphologie à peu près normale, à l'exception de la musculature sculptée d'Armée. Les vêtements s'inspirent de ce que l'on sait des 2 époques concernées. Il adopte une mise en page d'une densité variable de 4 à 16 cases, en fonction du rythme qu'il souhaite donner à la lecture, et de la quantité d'informations visuelles que requiert le scénario.
L'artiste privilégie les prises de vue majoritairement centrées sur les personnages, mais ce n'est pas pour autant qu'il s'affranchit de dessiner les arrière-plans. Dans la séquence d'ouverture, le lecteur peut contempler le sol en pierre du scriptorium, les pupitres et les chaises ou tabourets des moines copistes, les fenêtres étroites et les rayonnages chargés d'ouvrages. La chambre de la princesse est richement décorée, avec des motifs peints sur les murs, des moulures, des voilages, un coffre en osier finement ouvragé une coupelle de fruit, une coupe de fleurs. Le hall des dieux bénéficie d'une architecture spécifique avec d'imposants piliers et bien sûr des hiéroglyphes sur les murs. La taverne en Crète est correctement meublée, même s'il n'y a pas beaucoup de détails. Les navires égyptiens sont superbes. Cinzia di Felice utilise donc une approche descriptive, avec un bon niveau de détails. Les séquences d'action sont pleines de mouvement, entraînant l'œil du lecteur dans un rythme soutenu et plein de rebondissements.
Ce premier tome laisse un goût d'inachevé et rétrospectivement n'est susceptible d'intéresser que les lecteurs complétistes admirant l'œuvre de Pat Mills ou de Cinzia di Felice. Cette aventure se laisse lire avec un certain plaisir, mais s'achève sans avoir réalisé son potentiel. Les auteurs introduisent et développent une situation intrigante devant mener à terme jusqu'en Écosse. Malheureusement, le manque d'intérêt pour cet série a conduit à son arrêt prématuré, sans espoir de reprise.
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, de 46 pages, dont le tome 2 n'est jamais sorti. Elle a été initialement publiée en 2006, coécrites par Pat Mills & Biljana Ruzicanin, dessinée et mise en couleurs par Cinzia di Felice, et traduite par François Peneaud.
Au moyen âge, dans un monastère en Écosse, le jeune frère Eamon est l'un des copistes attelés à la tâche de calligraphier des livres. La salle est surveillée par frère Salomon. L'esprit de frère Eanon divague. Il rêvasse à une ancienne princesse égyptienne, appelée Bi-Ankh-A, fille du pharaon Akhenaton et de la reine Néfertiti, la plus belle femme du monde. Il pense au fait qu'après bien des aventures, elle a amené en Écosse la Pierre de la Destinée. Il se rappelle qu'elle était aussi connue sous le nom de Scota et que les chroniques affirment que l'Écosse fut nommée d'après elle. Mais il se fait surprendre dans sa rêverie par frère Salomon qui l'envoie prendre une douche froide (enfin surtout un seau d'eau glacé) et revêtir une haire, puis aller prier devant une statue de la Vierge. Durant la nuit, Eanon est visité par Biankha qui propose lui de raconter son histoire.
En 1338 avant notre ère, Biankha et son amie Téphie doivent se rendre dans la salle d'audience, car Néfertiti s'apprête à recevoir un dignitaire scythe et son armée. Alors que Téphie vient de sortir de la chambre de Biankha, celle-ci est emmené par la déesse Thouéris dans le royaume des dieux, pour voir le cœur de son père pesé dans la balance d'Anubis. Elle revient dans la chambre d'audience, juste à temps pour l'arrivée du barbare scythe qu'elle remet à sa place avec un coup bien placé. Elle peut enfin aller avertir son père du courroux des dieux, parce qu'il continue à vénérer l'Aton (un dieu unique) en lieu et place d'Osiris et des autres.
Pat Mills est un scénariste très prolifique en Angleterre, auteur de séries comme La grande guerre de Charlie (10 tomes avec Joe Colquhoun), Sláine, ABC Warriors,Marshal Law (avec Kevin O'Neill), ou encore Savage (avec Charlie Adlard). En 1995, il a commencé à travailler pour le marché français avec la série Sha (avec Olivier Ledroit), puis avec d'autres séries originales comme Requiem, chevalier vampire. En 2005, il lance une autre série spécifique au marché français : Broz (2 tomes avec Ardian Smith). Puis arrive Biankha qui n'aura droit qu'à un seul tome.
En ouvrant ce tome, le lecteur a donc conscience qu'il s'agit avant tout d'une curiosité. Il en a la confirmation quand il découvre sur la page de titre (après la couverture) que Pat Mills est associé à un coscénariste (Biljana Ruzicanin) qui n'est même pas mentionné sur la couverture. Cinzia di Felice est un dessinateur qui a réalisé d'autres bandes dessinées, comme par exemple La fontaine dans le ciel. L'ouverture décontenance le lecteur qui ne s'attendait pas à commencer en Écosse. Il est possible d'y voir un clin d'œil malicieux de Pat Mills, pour accrocher d'éventuels lecteurs anglais à l'occasion d'une possible traduction en anglais. Ce jeune moinillon Eanon ne reviendra que le temps d'une page (page 25), tout le reste du récit étant consacré à la vie de Biankha, sachant qu'elle est présente dans toutes les scènes. Très vite, le lecteur découvre qu'il s'agit d'une aventure durant l'Égypte antique, mettant en scène un trio de jeunes amis : Biankha, son amie Téphie, et Armée (c'est son prénom) le scythe. Pharaon va à la rencontre de son sort, et le trio se retrouve à chercher un mystérieux magicien dénommé Androgyne, devant leur donner des indications sur la route à prendre.
Comme attendu dans ce genre de récit, le trio est plus ou moins bien assorti, et se chamaille, en se lançant quelques piques, tout en se défendant les uns les autres quand le danger apparaît. Armée fait preuve d'une grande habileté à l'épée, mais Biankha ne s'en laisse pas conter et elle arrive très bien à se défendre par elle-même, une véritable héroïne, et pas un faire-valoir déguisé. Dans un premier temps, le lecteur découvre une partie du panthéon des dieux égyptiens (lors de la pesée du cœur d'Akhenaton), et 2 zones du palais de Pharaon. Dans la deuxième moitié de l'aventure, le trio se retrouve en Crète en 1336 avant notre ère, à la recherche de l'Androgyne, à se battre contre des créatures surnaturelles comme les Chutistes ou les Dracos. Il s'agit d'une forme d'aventure plus classique, qui malheureusement se termine sur un moment dont le suspense ne sera jamais résolu.
À l'issue de ces 46 pages, le lecteur se dit qu'il a eu droit une aventure assez dense (même si inachevée), avec quelques éléments originaux. Il y a bien sûr l'idée de départ de lier le destin de cette princesse égyptienne à l'histoire de l'Écosse, avec la mention du nom de Scota. Il y a la mention d'Akhenaton, le dixième pharaon de la dix-huitième dynastie, et sa volonté d'imposer Rê-Horakhty comme dieu unique, d'initier un mouvement d'évolution théologique. Le lecteur peut être sensible à ce choix historique, mais il peut aussi tiquer quand Aton évoque le pouvoir de ceux aux nombreux angles, semblant indiquer que si elle avait continué, cette série aurait été piocher une partie de son inspiration du côté d'Howard Phillips Lovecraft. Biankha ne se contente pas d'en appeler aux principaux dieux du panthéon égyptien, les auteurs ont pris soin d'aller chercher un peu plus loin que l'évidence avec Atoum, Shou, Tefnout, Geb, ou encore Nephtys.
Au détour d'une scène, les auteurs évoquent le sort d'une réfugiée, sans complaisance ni simplisme. Enfin, le lecteur est assez sensible aux efforts déployés pour établir une héroïne forte et intelligente, sans succomber à la tentation d'en faire une victime. L'on voit bien également que l'artiste se retient (de manière assez convaincante) de trop sexualiser Biankha. La couverture donne une bonne idée de la tenue qu'elle porte au long de ce tome : une longue tunique de lin blanc qui lui découvre les épaules, avec un décolleté plongeant. Dans les pages intérieures, ses bracelets sont moins ouvragés et moins nombreux et sa chevelure n'est pas toujours parée d'ornements si complexes. Sa tunique n'est pas transparente et elle descend plus bas sur les hanches qu'elle ne le fait sur la couverture. Sa poitrine est de taille normale pour une jeune femme de cet âge et de cette corpulence. Téphie est majoritairement vêtue d'un bikini, avec un pagne ensuite qui dévoile beaucoup plus de peau que Biankha. Néanmoins la sexualité n'est évoquée qu'une seule fois, quand Armée souhaite lutiner Téphie, mais sans nudité.
L'artiste se sert de la mise en couleurs bien évidement pour rendre compte des couleurs de chaque élément, mais aussi pour leur ajouter un peu de volume, avec un effet discret de coup de pinceau, sans pour autant chercher à donner une impression de peinture à grand trait. Les personnages ont une morphologie à peu près normale, à l'exception de la musculature sculptée d'Armée. Les vêtements s'inspirent de ce que l'on sait des 2 époques concernées. Il adopte une mise en page d'une densité variable de 4 à 16 cases, en fonction du rythme qu'il souhaite donner à la lecture, et de la quantité d'informations visuelles que requiert le scénario.
L'artiste privilégie les prises de vue majoritairement centrées sur les personnages, mais ce n'est pas pour autant qu'il s'affranchit de dessiner les arrière-plans. Dans la séquence d'ouverture, le lecteur peut contempler le sol en pierre du scriptorium, les pupitres et les chaises ou tabourets des moines copistes, les fenêtres étroites et les rayonnages chargés d'ouvrages. La chambre de la princesse est richement décorée, avec des motifs peints sur les murs, des moulures, des voilages, un coffre en osier finement ouvragé une coupelle de fruit, une coupe de fleurs. Le hall des dieux bénéficie d'une architecture spécifique avec d'imposants piliers et bien sûr des hiéroglyphes sur les murs. La taverne en Crète est correctement meublée, même s'il n'y a pas beaucoup de détails. Les navires égyptiens sont superbes. Cinzia di Felice utilise donc une approche descriptive, avec un bon niveau de détails. Les séquences d'action sont pleines de mouvement, entraînant l'œil du lecteur dans un rythme soutenu et plein de rebondissements.
Ce premier tome laisse un goût d'inachevé et rétrospectivement n'est susceptible d'intéresser que les lecteurs complétistes admirant l'œuvre de Pat Mills ou de Cinzia di Felice. Cette aventure se laisse lire avec un certain plaisir, mais s'achève sans avoir réalisé son potentiel. Les auteurs introduisent et développent une situation intrigante devant mener à terme jusqu'en Écosse. Malheureusement, le manque d'intérêt pour cet série a conduit à son arrêt prématuré, sans espoir de reprise.
mercredi 7 mars 2018
La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 5 - Le droit d'auteur. Un dispositif de protection des œuvres
Discours rigoureux, illustré
Il s'agit d'une bande dessinée de 60 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Emmanuel Pierrat et dessinée par Fabrice Neaud, avec une mise en couleurs de Christian Lerolle. Elle fait partie de la collection intitulée la petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixée comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.
Comme la collection l'indique, ainsi que son objectif, il s'agit d'une bande dessinée qui fait œuvre de vulgarisation sur le droit d'auteur. Elle se présente sous une forme assez petite, 13,9cm * 19,6cm. Elle commence par un texte introductif de David Vandermeulen de 7 pages, rappelant la nature de la Convention de Berne du 09 septembre 1886. Entre autres, il évoque également l'évolution de la réglementation en vigueur, les différences entre droit d'auteur à a française (et même à l'européenne) et copyright à l'américaine (et même à l'anglo-saxonne), ainsi que leur rapprochement récent.
La bande dessinée commence par expliquer à quoi s'applique le droit d'auteur (protéger des œuvres qui sortent du cerveau des artistes, écrivains, compositeurs et autres poètes), et rappelle son nom légal : droit de la propriété intellectuelle et artistique. Il établit la différence qui existe avec le droit des brevets, des marques, des dessins et modèles, ou encore des obtentions végétales. Il explique qu'une création doit être réalisée pour être protégée, qu'elle doit porter l'empreinte de la personnalité de son auteur, et a contrario les critères qui ne sont pas pertinents (comme sa destination). Il est également évoqué, le droit moral (respect de l'œuvre, droit de repentir, respect du nom, droit de divulgation) et le droit patrimonial, les possibilités de cessation des droits, les droits des bases de données, les sociétés de gestion collective, l'art des contrats, la rémunération, la contrefaçon, la valeur du droit d'auteur, l'uniformisation et la globalisation du droit d'auteur, Hadopi et le verrouillage, et le droit à la culture.
Emmanuel Pierrat est un grand avocat du Barreau de Paris, spécialiste du droit d'auteur, de l'édition et de l'image. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages professionnel, vulgarisateurs ou autres comme Les symboles pour les Nuls,La justice pour les Nuls,Jean-Jacques Pauvert - L'éditeur en liberté,Paris, ville érotique. Il dispose donc d'un niveau élevé de maîtrise de son sujet. Le lecteur se rend également vite compte qu'il sait vulgariser son sujet avec pédagogie en donnant des exemples pour illustrer chaque point, chaque enjeu. Dès la page 15 de l'ouvrage (soit la page 3 de la bande dessinée proprement dite), l'auteur établit clairement la distinction entre une œuvre qui bénéficie de la protection du droit d'auteur, et d'une idée non concrétisée qui est de libre parcours et qui ne peut pas être déposée. À la simple lecture des 2 cases concernées, le lecteur pressent l'importance de cette distinction en termes de propriété et d'éventuelle contestation de paternité.
Le lecteur découvre alors un ouvrage de vulgarisation, rendu ludique par le format de la bande dessinée. Il ne s'agit pas d'un cours de droit, mais d'explication très didactique, dans un langage de profane, avec un souci constant de rester à un niveau compréhensible, et d'expliquer par l'exemple. Ainsi l'auteur prend le temps (une dizaine de pages) de citer ce qui peut relever du droit d'auteur : des livres et des œuvres d'art bien sûr, mais aussi de la musique (sur la base de 3 critères qui sont le rythme, l'harmonie et la mélodie), et des éléments peut-être moins évidents comme des noms de personnages, des sermons, des pantomimes, des jeux vidéo, des cartes géographiques, et pourquoi pas des pliages de serviettes. Par le truchement et l'abondance de ces exemples, le lecteur acquiert la notion de la variété des productions de l'esprit pouvant bénéficier de la protection générée par le droit d'auteur.
Après un petit détour pour faire apparaître la complexité de qui doit percevoir les droits pour des éléments folkloriques (chants traditionnels, motifs et tissus, contes et légendes), l'exposé évoque rapidement l'historique de la notion de droit d'auteur, en parlant de contrefaçons, mais aussi de Beaumarchais devant payer pour sa boisson, alors qu'une de ses pièces était jouée dans l'établissement sans qu'il n'en perçoive de juste rétribution. Il ne faut pas cligner de l'œil, car la présence de Victor Hugo sur la couverture est expliquée le temps d'une case. Cette courte partie s'achève sur la question de l'application du droit d'auteur à l'échelle mondiale, et de sa différence avec le système de copyright. Le lecteur a ainsi partagé le sentiment légitime de l'auteur à être rémunéré pour sa production et à disposer d'un droit de regard sur l'usage qui en est fait.
Emmanuel Pierrat peut ainsi passer aux 2 natures de protection assurée par le droit de la propriété littéraire et artistique : le doit patrimonial et la droit moral. Il établit également leur durée : 70 ans après la mort de l'auteur (durée après laquelle l'œuvre tombe dans le domaine public). À nouveau pour illustrer les 4 dimensions du droit moral (respect de l'œuvre, droit de repentir, respect du nom, droit de divulgation), il sait choisir des exemples parlants, comme Louis-Ferdinand Céline faisant usage de son droit de repentir pour retirer ses 3 pamphlets antisémites après la Libération, ou encore un nègre littéraire qui pourrait tout à fait exiger la mention de son nom sur la couverture (avec le risque de ne plus jamais retrouver de travail par la suite).
L'explication passe ensuite à l'usage qu'il peut être fait d'une œuvre protégée, celles qui doivent donner lieu à rétribution, et celles qui peuvent en être fait à titre gracieux. C'est avec cette deuxième utilisation qu'apparaît la notion de représentation privée et de cercle de famille, ainsi que de citation et d'analyse. L'auteur pointe du doigt un certain nombre de cas de figure complexes, par exemple lorsqu'une œuvre d'art est exposée dans un lieu public, où chaque passant peut prendre une photographie. Vient ensuite la question complexe également d'auteur, et de savoir qui reste propriétaire de ses droits et pour combien de temps, à nouveau avec les cas particuliers comme ceux des fonctionnaires dont toutes les productions deviennent propriété de l'administration dont ils dépendent.
Dans les chapitres suivants (les droits dits voisins, les droits des bases de données, les sociétés de gestion collective, l'art des contrats, la rémunération, la contrefaçon, la valeur du droit d'auteur, l'uniformisation et la globalisation du droit d'auteur, Hadopi et le verrouillage, et le droit à la culture), Emmanuel Pierrat fait preuve de la même pédagogie vulgarisatrice qui permet de comprendre facilement chaque principe, avec le même souci de l'exemple parlant, de l'exception difficile, et de donner une vision élargie, voire polémique en opposant droit d'auteur et accès à la culture pour tous. Le lecteur a donc l'impression de lire un texte bien construit et rigoureux, soucieux de rester à portée de son lecteur, avec des dessins plus ou moins pertinents. L'impression ressentie est que Fabrice Neaud a reçu le texte tout prêt et qu'il lui a fallu faire preuve d'une inventivité démesurée pour pouvoir ajouter des images à un tel discours, au point que régulièrement le lecteur se demande si les images sont nécessaires.
Cette remarque est bien sûr condescendante et d'une mauvaise foi totale. Pour commencer, il est vraisemblable que le lecteur ne se serait pas intéressé à ce thème, ou n'aurait pas eu le courage de franchir le pas si l'ouvrage n'avait pas été sous la forme d'une bande dessinée. Ensuite, Fabrice Neaud n'est pas un débutant puisqu'il a réalisé Journal (1), suivi de Journal (2) et Nu-Men. Enfin, il se prend de plein fouet le parti pris de la collection qui est de proposer des ouvrages de vulgarisation, ne s'appuyant pas sur une fiction (par opposition à la collection Sociorama, également lancée en 2016, par exemple Sociorama : la fabrique pornographique). Il doit donc illustrer des idées et un discours. En outre, la ligne éditoriale ou le choix d'Emmanuel Pierrat est de ne pas mettre en scène ce dernier en train de discourir. Il s'agit donc d'un exercice de mise en images particulièrement contraint et sortant des sentiers battus des récits d'aventure ou autre, qui constituent l'écrasante majorité de la production dans ce média.
En prenant un peu de recul, le lecteur observe que Fabrice Neaud met en œuvre plusieurs outils de narration spécifiques à la bande dessinée. Il utilise des personnages récurrents comme le Petit Chaperon Rouge et le Loup pour évoquer différentes relations et différentes situations de l'édition et de la diffusion. Il imagine une façon de représenter une idée créative de sorte à disposer de ce symbole tout du long de l'ouvrage, sans pour autant en faire un personnage. Il intègre des représentations de personnes célèbres pour donner plus de force à une idée : Victor Hugo comme défenseur du droit d'auteur, Karl Lagerfeld pour les créateurs de mode, Patrick Macnee (acteur interprétant John Steed, dans la série Chapeau Melon et bottes de cuir), Michel Sardou, Bill Gates, Michael Jackson, Arnold Schwarzenegger en Terminator, et d'autres encore. Il va également piocher dans l'éventail des symboles pour donner à voir les concepts évoqués dans le texte. Par exemple, il dessine la double hélice de l'ADN, en la superposant à la silhouette d'un être humain, et à celle d'une œuvre d'art, dans la même case, pour illustrer le concept d'empreinte de la personnalité de l'auteur.
Tout au long de ces 60 pages, l'artiste déploie un large arsenal d'éléments visuels pour dépasser la seule illustration du propos (dessiner ce que dit déjà le texte) et donner à voir le sens du propos par un exemple ou une représentation soit concrète, soit symbolique. L'amateur de comics pourra apprécier les superhéros Marvel choisis pour évoquer la famille des 4 droits moraux. Il arrive cependant que la phrase à illustrer soit fermée et ne demande aucun complément, ne permette aucun développement. Dans ces cas-là, l'artiste se retrouve à dessiner ou représenter ce que dit la phrase de manière littérale, sans rien apporter au texte, sans être d'une grande utilité.
La lecture de cet ouvrage s'avère plus ludique que celle d'une simple synthèse sur le sujet, grâce aux efforts réels déployés par Fabrice Neaud, même s'il lui arrive d'être redondant par rapport au texte. L'exposé d''Emmanuel Pierrat s'avère d'une rigueur qui n'a d'égale que son souci de rester intelligible et explicatif. 5 étoiles pour une explication parlante et éclairante du droit d'auteur dans ses spécificités, ses règles et ses applications. 4 étoiles pour un exposé exemplaire, avec une mise en bande dessinée parfois un peu gauche dans sa forme.
Il s'agit d'une bande dessinée de 60 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Emmanuel Pierrat et dessinée par Fabrice Neaud, avec une mise en couleurs de Christian Lerolle. Elle fait partie de la collection intitulée la petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixée comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.
Comme la collection l'indique, ainsi que son objectif, il s'agit d'une bande dessinée qui fait œuvre de vulgarisation sur le droit d'auteur. Elle se présente sous une forme assez petite, 13,9cm * 19,6cm. Elle commence par un texte introductif de David Vandermeulen de 7 pages, rappelant la nature de la Convention de Berne du 09 septembre 1886. Entre autres, il évoque également l'évolution de la réglementation en vigueur, les différences entre droit d'auteur à a française (et même à l'européenne) et copyright à l'américaine (et même à l'anglo-saxonne), ainsi que leur rapprochement récent.
La bande dessinée commence par expliquer à quoi s'applique le droit d'auteur (protéger des œuvres qui sortent du cerveau des artistes, écrivains, compositeurs et autres poètes), et rappelle son nom légal : droit de la propriété intellectuelle et artistique. Il établit la différence qui existe avec le droit des brevets, des marques, des dessins et modèles, ou encore des obtentions végétales. Il explique qu'une création doit être réalisée pour être protégée, qu'elle doit porter l'empreinte de la personnalité de son auteur, et a contrario les critères qui ne sont pas pertinents (comme sa destination). Il est également évoqué, le droit moral (respect de l'œuvre, droit de repentir, respect du nom, droit de divulgation) et le droit patrimonial, les possibilités de cessation des droits, les droits des bases de données, les sociétés de gestion collective, l'art des contrats, la rémunération, la contrefaçon, la valeur du droit d'auteur, l'uniformisation et la globalisation du droit d'auteur, Hadopi et le verrouillage, et le droit à la culture.
Emmanuel Pierrat est un grand avocat du Barreau de Paris, spécialiste du droit d'auteur, de l'édition et de l'image. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages professionnel, vulgarisateurs ou autres comme Les symboles pour les Nuls,La justice pour les Nuls,Jean-Jacques Pauvert - L'éditeur en liberté,Paris, ville érotique. Il dispose donc d'un niveau élevé de maîtrise de son sujet. Le lecteur se rend également vite compte qu'il sait vulgariser son sujet avec pédagogie en donnant des exemples pour illustrer chaque point, chaque enjeu. Dès la page 15 de l'ouvrage (soit la page 3 de la bande dessinée proprement dite), l'auteur établit clairement la distinction entre une œuvre qui bénéficie de la protection du droit d'auteur, et d'une idée non concrétisée qui est de libre parcours et qui ne peut pas être déposée. À la simple lecture des 2 cases concernées, le lecteur pressent l'importance de cette distinction en termes de propriété et d'éventuelle contestation de paternité.
Le lecteur découvre alors un ouvrage de vulgarisation, rendu ludique par le format de la bande dessinée. Il ne s'agit pas d'un cours de droit, mais d'explication très didactique, dans un langage de profane, avec un souci constant de rester à un niveau compréhensible, et d'expliquer par l'exemple. Ainsi l'auteur prend le temps (une dizaine de pages) de citer ce qui peut relever du droit d'auteur : des livres et des œuvres d'art bien sûr, mais aussi de la musique (sur la base de 3 critères qui sont le rythme, l'harmonie et la mélodie), et des éléments peut-être moins évidents comme des noms de personnages, des sermons, des pantomimes, des jeux vidéo, des cartes géographiques, et pourquoi pas des pliages de serviettes. Par le truchement et l'abondance de ces exemples, le lecteur acquiert la notion de la variété des productions de l'esprit pouvant bénéficier de la protection générée par le droit d'auteur.
Après un petit détour pour faire apparaître la complexité de qui doit percevoir les droits pour des éléments folkloriques (chants traditionnels, motifs et tissus, contes et légendes), l'exposé évoque rapidement l'historique de la notion de droit d'auteur, en parlant de contrefaçons, mais aussi de Beaumarchais devant payer pour sa boisson, alors qu'une de ses pièces était jouée dans l'établissement sans qu'il n'en perçoive de juste rétribution. Il ne faut pas cligner de l'œil, car la présence de Victor Hugo sur la couverture est expliquée le temps d'une case. Cette courte partie s'achève sur la question de l'application du droit d'auteur à l'échelle mondiale, et de sa différence avec le système de copyright. Le lecteur a ainsi partagé le sentiment légitime de l'auteur à être rémunéré pour sa production et à disposer d'un droit de regard sur l'usage qui en est fait.
Emmanuel Pierrat peut ainsi passer aux 2 natures de protection assurée par le droit de la propriété littéraire et artistique : le doit patrimonial et la droit moral. Il établit également leur durée : 70 ans après la mort de l'auteur (durée après laquelle l'œuvre tombe dans le domaine public). À nouveau pour illustrer les 4 dimensions du droit moral (respect de l'œuvre, droit de repentir, respect du nom, droit de divulgation), il sait choisir des exemples parlants, comme Louis-Ferdinand Céline faisant usage de son droit de repentir pour retirer ses 3 pamphlets antisémites après la Libération, ou encore un nègre littéraire qui pourrait tout à fait exiger la mention de son nom sur la couverture (avec le risque de ne plus jamais retrouver de travail par la suite).
L'explication passe ensuite à l'usage qu'il peut être fait d'une œuvre protégée, celles qui doivent donner lieu à rétribution, et celles qui peuvent en être fait à titre gracieux. C'est avec cette deuxième utilisation qu'apparaît la notion de représentation privée et de cercle de famille, ainsi que de citation et d'analyse. L'auteur pointe du doigt un certain nombre de cas de figure complexes, par exemple lorsqu'une œuvre d'art est exposée dans un lieu public, où chaque passant peut prendre une photographie. Vient ensuite la question complexe également d'auteur, et de savoir qui reste propriétaire de ses droits et pour combien de temps, à nouveau avec les cas particuliers comme ceux des fonctionnaires dont toutes les productions deviennent propriété de l'administration dont ils dépendent.
Dans les chapitres suivants (les droits dits voisins, les droits des bases de données, les sociétés de gestion collective, l'art des contrats, la rémunération, la contrefaçon, la valeur du droit d'auteur, l'uniformisation et la globalisation du droit d'auteur, Hadopi et le verrouillage, et le droit à la culture), Emmanuel Pierrat fait preuve de la même pédagogie vulgarisatrice qui permet de comprendre facilement chaque principe, avec le même souci de l'exemple parlant, de l'exception difficile, et de donner une vision élargie, voire polémique en opposant droit d'auteur et accès à la culture pour tous. Le lecteur a donc l'impression de lire un texte bien construit et rigoureux, soucieux de rester à portée de son lecteur, avec des dessins plus ou moins pertinents. L'impression ressentie est que Fabrice Neaud a reçu le texte tout prêt et qu'il lui a fallu faire preuve d'une inventivité démesurée pour pouvoir ajouter des images à un tel discours, au point que régulièrement le lecteur se demande si les images sont nécessaires.
Cette remarque est bien sûr condescendante et d'une mauvaise foi totale. Pour commencer, il est vraisemblable que le lecteur ne se serait pas intéressé à ce thème, ou n'aurait pas eu le courage de franchir le pas si l'ouvrage n'avait pas été sous la forme d'une bande dessinée. Ensuite, Fabrice Neaud n'est pas un débutant puisqu'il a réalisé Journal (1), suivi de Journal (2) et Nu-Men. Enfin, il se prend de plein fouet le parti pris de la collection qui est de proposer des ouvrages de vulgarisation, ne s'appuyant pas sur une fiction (par opposition à la collection Sociorama, également lancée en 2016, par exemple Sociorama : la fabrique pornographique). Il doit donc illustrer des idées et un discours. En outre, la ligne éditoriale ou le choix d'Emmanuel Pierrat est de ne pas mettre en scène ce dernier en train de discourir. Il s'agit donc d'un exercice de mise en images particulièrement contraint et sortant des sentiers battus des récits d'aventure ou autre, qui constituent l'écrasante majorité de la production dans ce média.
En prenant un peu de recul, le lecteur observe que Fabrice Neaud met en œuvre plusieurs outils de narration spécifiques à la bande dessinée. Il utilise des personnages récurrents comme le Petit Chaperon Rouge et le Loup pour évoquer différentes relations et différentes situations de l'édition et de la diffusion. Il imagine une façon de représenter une idée créative de sorte à disposer de ce symbole tout du long de l'ouvrage, sans pour autant en faire un personnage. Il intègre des représentations de personnes célèbres pour donner plus de force à une idée : Victor Hugo comme défenseur du droit d'auteur, Karl Lagerfeld pour les créateurs de mode, Patrick Macnee (acteur interprétant John Steed, dans la série Chapeau Melon et bottes de cuir), Michel Sardou, Bill Gates, Michael Jackson, Arnold Schwarzenegger en Terminator, et d'autres encore. Il va également piocher dans l'éventail des symboles pour donner à voir les concepts évoqués dans le texte. Par exemple, il dessine la double hélice de l'ADN, en la superposant à la silhouette d'un être humain, et à celle d'une œuvre d'art, dans la même case, pour illustrer le concept d'empreinte de la personnalité de l'auteur.
Tout au long de ces 60 pages, l'artiste déploie un large arsenal d'éléments visuels pour dépasser la seule illustration du propos (dessiner ce que dit déjà le texte) et donner à voir le sens du propos par un exemple ou une représentation soit concrète, soit symbolique. L'amateur de comics pourra apprécier les superhéros Marvel choisis pour évoquer la famille des 4 droits moraux. Il arrive cependant que la phrase à illustrer soit fermée et ne demande aucun complément, ne permette aucun développement. Dans ces cas-là, l'artiste se retrouve à dessiner ou représenter ce que dit la phrase de manière littérale, sans rien apporter au texte, sans être d'une grande utilité.
La lecture de cet ouvrage s'avère plus ludique que celle d'une simple synthèse sur le sujet, grâce aux efforts réels déployés par Fabrice Neaud, même s'il lui arrive d'être redondant par rapport au texte. L'exposé d''Emmanuel Pierrat s'avère d'une rigueur qui n'a d'égale que son souci de rester intelligible et explicatif. 5 étoiles pour une explication parlante et éclairante du droit d'auteur dans ses spécificités, ses règles et ses applications. 4 étoiles pour un exposé exemplaire, avec une mise en bande dessinée parfois un peu gauche dans sa forme.
mardi 6 mars 2018
L'Art et le Chat
Toi-même !
Il s'agit d'un ouvrage indépendant de tout autre qui ne nécessite pas de connaissance préalable du personnage du Chat pour l'apprécier. Il est initialement paru en 2016, et il constitue le catalogue de l'exposition L'Art et le Chat, au Musée en Herbe (février 2016 - janvier 2017). Les textes et les notices biographiques ont été rédigés par Sylvie Girardet. Les commentaires ont été rédigés par Philippe Geluck.
L'ouvrage s'ouvre avec une introduction de 3 pages, sous la forme d'une interview de Philippe Geluck, l'interrogeant sur son rapport avec l'Art, ses modalités de choix des œuvres présentées et ses artistes préférés. Cette introduction est agrémentée de 3 dessins mettant en scène le Chat. Ensuite l'ouvrage présente 32 artistes, avec à chaque fois la reproduction d'une de ses œuvres. Chaque présentation utilise la même forme. La page consacrée à l'artiste comprend son nom en titre, par exemple Léonard de Vinci pour la première. Il y a la reproduction de son œuvre la plus emblématique dans un petit moins d'un quart de page, par exemple la Joconde pour de Vinci.
Sur cette page, se trouvent 2 textes (rédigés donc par Sylvie Girardet). Le premier décrit en quelques phrases les points saillants de l'œuvre présentée, avec un ton enjoué et un tantinet humoristique, mais sans être moqueur. Le second présente la vie de l'artiste, également en quelques phrases concises, en commençant par rappeler les années de naissance et de mort (quand il y a lieu pour cette dernière). Sur l'autre page, le lecteur découvre avec grand plaisir un dessin humoristique du chat, parfois complété par de petites vignettes. Pour 25 des artistes, le dessin humoristique est accompagné par un court texte rédigé par Philippe Geluck donnant une indication de ce qui lui plaît dans les œuvres de cet artiste, ou évoquant une anecdote à son sujet (il en a rencontré certains - non, pas Léonard de Vinci).
Le Musée en Herbe a été fondé en 1975, sous la forme d'une association de Loi de 1901. Il propose des parcours-jeux sur des thèmes artistiques, scientifiques et civiques, spécialement conçus pour les enfants, de 3 à 103 ans. Il est situé au 23 rue de l'Arbre-Sec dans le premier arrondissement de Paris. L'objectif de cette exposition est donc de proposer une forme d'exposition ludique, avec une pédagogie adaptée aux enfants, d'où l'association avec un personnage de bande dessinée comique. Lors d'une interview, Philippe Geluck a expliqué qu'il avait choisi des peintres qui l'impressionne, des coups de cœur. Il ne s'agit donc pas d'un choix académique ou guidé par une thématique, mais d'un choix personnel, réalisé par un individu ayant des goûts éclairés. Parmi eux, se trouvent 12 artistes datant d'avant le vingtième siècle, 3 à cheval sur le dix-neuvième et le vingtième siècle et 17 du vingtième siècle. À une ou deux exceptions près, ils apparaissent par ordre chronologique.
Dans une interview, Philippe Geluck a expliqué la chance dont le Musée a bénéficié dans le prêt d'œuvres originales (Pierre Soulages ayant prêté une toile monumentale à titre privé à Geluck), et à l'évidence que certaines œuvres ne pouvaient pas être déplacées de leur musée attitré (la Joconde, ou la Vénus de Milo, par exemple). Ainsi tout ce qui est dans le livre n'est pas dans l'exposition et réciproquement. Par exemple, la compression de César présente dans le catalogue n'est pas celle exposée. Il a ajouté qu'un seul des artistes sollicités aurait refusé d'être inclus dans l'exposition, à savoir Daniel Buren (information peut-être à prendre avec un grain de sel, parce que Geluck est connu pour ses facéties).
La qualité de la reproduction des œuvres est impeccable, même si bien sûr le support imprimé se heurte à ses limites inhérentes au papier et aux 2 dimensions. Il n'est pas possible de tourner autour du Penseur de Rodin, de regarder la texture des matériaux utilisés par Jackson Pollock (pour Reflection of the big dipper), ou encore de constater la lacération dans Concetto Spaziale de Lucio Fontana, ni de se rendre compte des dimensions de chaque œuvre (même si elles sont indiquées à côté de la légende qui l'accompagne).
Chaque page consacrée à une œuvre d'art commence par le nom consacré de l'artiste, nom complet (parfois francisé, par exemple Léonard de Vinci pour Leonardo da Vinci), ou nom tronqué (par exemple le nom de famille, Mondrian pour Piet Mondrian). Ce patronyme est complété par un sous-titre bref laconique (Peintre maniériste italien, pour Giuseppe Arcimboldo), ou explicatif (par exemple Peintre néerlandais reconnu comme un des pionniers de l'abstraction pour Piet Mondrian). Le lecteur peut ainsi immédiatement identifier l'auteur à l'œuvre qui ressort sur cette page.
Le court texte qui évoque l'œuvre représenté se veut explicatif, avec un ou deux détails historiques (quand il s'agit d'œuvres anciennes), et des commentaires sur les caractéristiques saillantes de l'œuvre, voire d'autres du même créateur. Pour les artistes d'avant le vingtième siècle, cela permet de mémoriser une pincée de contexte, avec éventuellement une anecdote (Vincent van Gogh a peint sa chaise un jour de pluie où il ne pouvait pas peindre de paysage). Pour les artistes du vingtième siècle, l'exercice est plus compliqué. Comme en atteste les proportions rappelées plus haut (17 artistes contemporains, plus de la moitié de ceux présentés), l'auteur du Chat est très sensible à des œuvres nécessitant une culture pour en comprendre le contexte.
Le texte explicatif relatif à la Venus Balloon de Jeff Koons explique bien la source d'inspiration de l'artiste, ainsi que sa matière séduisante par sa brillance. Mais quant à savoir en quoi c'est de l'art, mystère ! Il en va ainsi de la quasi-totalité des artistes contemporains. En quoi déchirer une toile monochromatique d'un coup de scalpel précis exprime une idée, une sensation, et laquelle ? Quel est l'intérêt de tout peindre en bleu IKB ? Pourquoi des bandes dessinées avec une grande case centrale deviennent plus une œuvre d'art qu'une bande dessinée traditionnelle ? À moins que le lecteur ne soit allé lui-même au-devant de ces œuvres, il y a fort à craindre que ces présentations ne se limitent au mieux à éveiller sa curiosité, au pire à se dire que c'est de l'Art (avec un A majuscule) auquel il ne comprendra jamais rien. D'un autre côté, il peut aussi ressentir une connexion avec une de ces œuvres, sans que les autres lui parlent. Il s'agit donc plus d'une première prise de contact que d'une initiation. Les textes ne donnent qu'une indication sur cette nécessité d'une culture pour apprécier la démarche de l'artiste, dans la page consacrée à Verena Nusz, en indiquant que c'est une des membres de l'Art Conceptuel, mouvement qui présente des idées et non plus des objets ou des paysages.
Sylvie Girardet se heurte à une difficulté de même ordre avec les courtes biographies des artistes. Elle doit résumer, en 8 à 10 phrases, toute une vie, ainsi que toute une œuvre, et l'impact qu'a eu l'artiste sur le monde de l'art, sur l'évolution de l'art. Elle pioche donc quelques faits saillants pour un texte très court et plus lacunaire qu'informatif. D'un autre côté, il est louable et même indispensable d'indiquer que ces chefs d'œuvre ne sont pas nés ex nihilo, mais qu'ils ont été créés et réalisés par des êtres humains avec une histoire personnelle dans un contexte historique. De ce point de vue, ces courts textes accomplissent le nécessaire, au mieux de l'espace alloué. Le lecteur peut resituer l'artiste et constater la diversité d'origine et de mode de travail, d'un artiste à l'autre. Finalement c'est l'effet cumulatif qui permet de prendre conscience de la diversité et de la pluralité des artistes.
La couverture annonce dès le début que l'interaction entre le Chat (et son avatar Philippe Geluck, à moins que ce ne soit l'inverse) sera maximale. Il va tourner en dérision chacun des chefs d'œuvre, pour lui rendre un hommage enamouré (ne serait-ce que par cette œuvre figure dans ce catalogue), en essayant de lui faire honneur. Le premier concerne donc la Joconde, avec une version Chat (Mono Liso le Jocond) et une remarque acerbe sur le fait que cette bonne femme cache le paysage (Quoi ! Il y a quelque chose derrière Mona Lisa ?). Surprise ! Le deuxième hommage prend la forme d'une véritable sculpture, avec le Chat en discobole. Effectivement, Geluck ne s'est pas restreint à de simples cases ou strips comiques, il a aussi joué avec les formes. Il s'est amusé à planter de vraies flèches dans un tableau (même si là encore les 2 dimensions de la feuille de papier ne suffisent pas pour en être certain, mais le commentaire le stipule), à réaliser à bronze à cire perdue, à réaliser un collage de dessin sur un cube en bois, une résine chromée (magnifique), et à détourner la Vénus de Milo. Le lecteur en déduit que l'exposition physique, au Musée en Herbe, y gagne en variété.
En fonction de l'œuvre, Philippe Geluck peut jouer sur une transposition directe dans l'univers du Chat, avec un commentaire sarcastique ou reposant sur l'autodérision, voire politique. Le Chat est éclaboussé par une voiture qui passe, et peste contre cet espèce de Pollock, réduisant et raillant cet artiste comme un simple projeteur de peinture, ou il se moque de Piet Mondrian qui a toujours voulu faire de la bande dessinée (ses tableaux en forme de juxtaposition de cases) sans jamais trouver la bonne histoire à raconter. Il peut donc se moquer de lui-même avec le Chat indiquant que chez Vermeer et Geluck, la lumière fait tout (il suffit de se rappeler que Geluck utilise des aplats de couleurs monochromatiques pour apprécier). À une ou deux reprises, il s'aventure sur un terrain plus politisé, avec une femme emballée, à la façon Christo Javacheff.
L'amateur de bandes dessinées appréciera également quelques références discrètes. Ainsi dans le dessin hommage à Magritte, il est possible de reconnaître les Dupondt, dans celui hommage à Yves Klein, ce sont les Schtroumpfs qui sont cités, et dans l'entrée consacrée à la Vénus de Milo, il apparaît la fusée de Tintin. Philippe Geluck se révèle encore plus connaisseur dans son entrée pour Roy Lichtenstein où il rappelle que ce dernier ne citait pas ses sources d'inspiration (les artistes de comics dont il reproduisait et modifiait les cases, et dont certains sont morts dans la misère), et qu'en plus il s'offusquait quand un autre s'appropriait une de ses œuvres (faites ce que je dis, pas ce je fais).
Le commentaire d'une petite dizaine de phrases rédigé par Philippe Geluck permet de se faire une idée de la raison pour laquelle il a retenu cet artiste, ou de ce qu'il apprécie dans l'œuvre en vis-à-vis, ou encore d'une anecdote se rapportant à ce créateur (et il en a croisé 2 ou 3). À plusieurs reprises, le dessin de Geluck produit une mise en abyme vertigineuse, quand il s'approprie la démarche de l'artiste et lui répond de la même manière. Par exemple, le tableau créé en s'inspirant d'une œuvre de Verena Nusz ne fait pas figurer le Chat, tout en gardant l'esprit de son humour. En outre la phrase recopiée 12 fois fait écho à la fois à la forme des œuvres de Nusz, et à la fois à la réaction du lecteur face à une de ses œuvres. Un grand moment d'Art conceptuel !
À la fin de cet ouvrage, le lecteur reste pensif, et même réfléchit. Le passage en revue des grands maîtres passés l'a conforté dans ses convictions relatives au bon goût et à la beauté académique, tout en tournant gentiment en dérision ces œuvres rendues intouchables par les siècles d'admiration. L'inclusion d'artistes contemporains lui a rappelé, qu'il le veuille ou non, que l'Art continue, avec ou sans lui, dans de multiples directions, intelligibles ou non, n'exigeant pas de maîtriser des techniques acquises au prix de longues années d'apprentissage (il y en a certains qui donnent l'impression de gribouiller à peu de frais). Pire, il risque d'avoir été touché par une œuvre ou une autre, sans bien savoir pourquoi, sans s'inquiéter de savoir si elle a été validée par une intelligentsia ou une autre, se moquant de son prix sur le marché de l'Art, et peut-être même de son créateur. En effet cet ouvrage accomplit une œuvre de vulgarisation de chefs d'œuvre intouchables ou incompréhensibles, autant sur le plan informatif que sur le plan émotionnel. Le plus grand risque encouru par le lecteur est celui de ressentir comme un goût de trop peu.
Il s'agit d'un ouvrage indépendant de tout autre qui ne nécessite pas de connaissance préalable du personnage du Chat pour l'apprécier. Il est initialement paru en 2016, et il constitue le catalogue de l'exposition L'Art et le Chat, au Musée en Herbe (février 2016 - janvier 2017). Les textes et les notices biographiques ont été rédigés par Sylvie Girardet. Les commentaires ont été rédigés par Philippe Geluck.
L'ouvrage s'ouvre avec une introduction de 3 pages, sous la forme d'une interview de Philippe Geluck, l'interrogeant sur son rapport avec l'Art, ses modalités de choix des œuvres présentées et ses artistes préférés. Cette introduction est agrémentée de 3 dessins mettant en scène le Chat. Ensuite l'ouvrage présente 32 artistes, avec à chaque fois la reproduction d'une de ses œuvres. Chaque présentation utilise la même forme. La page consacrée à l'artiste comprend son nom en titre, par exemple Léonard de Vinci pour la première. Il y a la reproduction de son œuvre la plus emblématique dans un petit moins d'un quart de page, par exemple la Joconde pour de Vinci.
Sur cette page, se trouvent 2 textes (rédigés donc par Sylvie Girardet). Le premier décrit en quelques phrases les points saillants de l'œuvre présentée, avec un ton enjoué et un tantinet humoristique, mais sans être moqueur. Le second présente la vie de l'artiste, également en quelques phrases concises, en commençant par rappeler les années de naissance et de mort (quand il y a lieu pour cette dernière). Sur l'autre page, le lecteur découvre avec grand plaisir un dessin humoristique du chat, parfois complété par de petites vignettes. Pour 25 des artistes, le dessin humoristique est accompagné par un court texte rédigé par Philippe Geluck donnant une indication de ce qui lui plaît dans les œuvres de cet artiste, ou évoquant une anecdote à son sujet (il en a rencontré certains - non, pas Léonard de Vinci).
Le Musée en Herbe a été fondé en 1975, sous la forme d'une association de Loi de 1901. Il propose des parcours-jeux sur des thèmes artistiques, scientifiques et civiques, spécialement conçus pour les enfants, de 3 à 103 ans. Il est situé au 23 rue de l'Arbre-Sec dans le premier arrondissement de Paris. L'objectif de cette exposition est donc de proposer une forme d'exposition ludique, avec une pédagogie adaptée aux enfants, d'où l'association avec un personnage de bande dessinée comique. Lors d'une interview, Philippe Geluck a expliqué qu'il avait choisi des peintres qui l'impressionne, des coups de cœur. Il ne s'agit donc pas d'un choix académique ou guidé par une thématique, mais d'un choix personnel, réalisé par un individu ayant des goûts éclairés. Parmi eux, se trouvent 12 artistes datant d'avant le vingtième siècle, 3 à cheval sur le dix-neuvième et le vingtième siècle et 17 du vingtième siècle. À une ou deux exceptions près, ils apparaissent par ordre chronologique.
Dans une interview, Philippe Geluck a expliqué la chance dont le Musée a bénéficié dans le prêt d'œuvres originales (Pierre Soulages ayant prêté une toile monumentale à titre privé à Geluck), et à l'évidence que certaines œuvres ne pouvaient pas être déplacées de leur musée attitré (la Joconde, ou la Vénus de Milo, par exemple). Ainsi tout ce qui est dans le livre n'est pas dans l'exposition et réciproquement. Par exemple, la compression de César présente dans le catalogue n'est pas celle exposée. Il a ajouté qu'un seul des artistes sollicités aurait refusé d'être inclus dans l'exposition, à savoir Daniel Buren (information peut-être à prendre avec un grain de sel, parce que Geluck est connu pour ses facéties).
La qualité de la reproduction des œuvres est impeccable, même si bien sûr le support imprimé se heurte à ses limites inhérentes au papier et aux 2 dimensions. Il n'est pas possible de tourner autour du Penseur de Rodin, de regarder la texture des matériaux utilisés par Jackson Pollock (pour Reflection of the big dipper), ou encore de constater la lacération dans Concetto Spaziale de Lucio Fontana, ni de se rendre compte des dimensions de chaque œuvre (même si elles sont indiquées à côté de la légende qui l'accompagne).
Chaque page consacrée à une œuvre d'art commence par le nom consacré de l'artiste, nom complet (parfois francisé, par exemple Léonard de Vinci pour Leonardo da Vinci), ou nom tronqué (par exemple le nom de famille, Mondrian pour Piet Mondrian). Ce patronyme est complété par un sous-titre bref laconique (Peintre maniériste italien, pour Giuseppe Arcimboldo), ou explicatif (par exemple Peintre néerlandais reconnu comme un des pionniers de l'abstraction pour Piet Mondrian). Le lecteur peut ainsi immédiatement identifier l'auteur à l'œuvre qui ressort sur cette page.
Le court texte qui évoque l'œuvre représenté se veut explicatif, avec un ou deux détails historiques (quand il s'agit d'œuvres anciennes), et des commentaires sur les caractéristiques saillantes de l'œuvre, voire d'autres du même créateur. Pour les artistes d'avant le vingtième siècle, cela permet de mémoriser une pincée de contexte, avec éventuellement une anecdote (Vincent van Gogh a peint sa chaise un jour de pluie où il ne pouvait pas peindre de paysage). Pour les artistes du vingtième siècle, l'exercice est plus compliqué. Comme en atteste les proportions rappelées plus haut (17 artistes contemporains, plus de la moitié de ceux présentés), l'auteur du Chat est très sensible à des œuvres nécessitant une culture pour en comprendre le contexte.
Le texte explicatif relatif à la Venus Balloon de Jeff Koons explique bien la source d'inspiration de l'artiste, ainsi que sa matière séduisante par sa brillance. Mais quant à savoir en quoi c'est de l'art, mystère ! Il en va ainsi de la quasi-totalité des artistes contemporains. En quoi déchirer une toile monochromatique d'un coup de scalpel précis exprime une idée, une sensation, et laquelle ? Quel est l'intérêt de tout peindre en bleu IKB ? Pourquoi des bandes dessinées avec une grande case centrale deviennent plus une œuvre d'art qu'une bande dessinée traditionnelle ? À moins que le lecteur ne soit allé lui-même au-devant de ces œuvres, il y a fort à craindre que ces présentations ne se limitent au mieux à éveiller sa curiosité, au pire à se dire que c'est de l'Art (avec un A majuscule) auquel il ne comprendra jamais rien. D'un autre côté, il peut aussi ressentir une connexion avec une de ces œuvres, sans que les autres lui parlent. Il s'agit donc plus d'une première prise de contact que d'une initiation. Les textes ne donnent qu'une indication sur cette nécessité d'une culture pour apprécier la démarche de l'artiste, dans la page consacrée à Verena Nusz, en indiquant que c'est une des membres de l'Art Conceptuel, mouvement qui présente des idées et non plus des objets ou des paysages.
Sylvie Girardet se heurte à une difficulté de même ordre avec les courtes biographies des artistes. Elle doit résumer, en 8 à 10 phrases, toute une vie, ainsi que toute une œuvre, et l'impact qu'a eu l'artiste sur le monde de l'art, sur l'évolution de l'art. Elle pioche donc quelques faits saillants pour un texte très court et plus lacunaire qu'informatif. D'un autre côté, il est louable et même indispensable d'indiquer que ces chefs d'œuvre ne sont pas nés ex nihilo, mais qu'ils ont été créés et réalisés par des êtres humains avec une histoire personnelle dans un contexte historique. De ce point de vue, ces courts textes accomplissent le nécessaire, au mieux de l'espace alloué. Le lecteur peut resituer l'artiste et constater la diversité d'origine et de mode de travail, d'un artiste à l'autre. Finalement c'est l'effet cumulatif qui permet de prendre conscience de la diversité et de la pluralité des artistes.
La couverture annonce dès le début que l'interaction entre le Chat (et son avatar Philippe Geluck, à moins que ce ne soit l'inverse) sera maximale. Il va tourner en dérision chacun des chefs d'œuvre, pour lui rendre un hommage enamouré (ne serait-ce que par cette œuvre figure dans ce catalogue), en essayant de lui faire honneur. Le premier concerne donc la Joconde, avec une version Chat (Mono Liso le Jocond) et une remarque acerbe sur le fait que cette bonne femme cache le paysage (Quoi ! Il y a quelque chose derrière Mona Lisa ?). Surprise ! Le deuxième hommage prend la forme d'une véritable sculpture, avec le Chat en discobole. Effectivement, Geluck ne s'est pas restreint à de simples cases ou strips comiques, il a aussi joué avec les formes. Il s'est amusé à planter de vraies flèches dans un tableau (même si là encore les 2 dimensions de la feuille de papier ne suffisent pas pour en être certain, mais le commentaire le stipule), à réaliser à bronze à cire perdue, à réaliser un collage de dessin sur un cube en bois, une résine chromée (magnifique), et à détourner la Vénus de Milo. Le lecteur en déduit que l'exposition physique, au Musée en Herbe, y gagne en variété.
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En fonction de l'œuvre, Philippe Geluck peut jouer sur une transposition directe dans l'univers du Chat, avec un commentaire sarcastique ou reposant sur l'autodérision, voire politique. Le Chat est éclaboussé par une voiture qui passe, et peste contre cet espèce de Pollock, réduisant et raillant cet artiste comme un simple projeteur de peinture, ou il se moque de Piet Mondrian qui a toujours voulu faire de la bande dessinée (ses tableaux en forme de juxtaposition de cases) sans jamais trouver la bonne histoire à raconter. Il peut donc se moquer de lui-même avec le Chat indiquant que chez Vermeer et Geluck, la lumière fait tout (il suffit de se rappeler que Geluck utilise des aplats de couleurs monochromatiques pour apprécier). À une ou deux reprises, il s'aventure sur un terrain plus politisé, avec une femme emballée, à la façon Christo Javacheff.
L'amateur de bandes dessinées appréciera également quelques références discrètes. Ainsi dans le dessin hommage à Magritte, il est possible de reconnaître les Dupondt, dans celui hommage à Yves Klein, ce sont les Schtroumpfs qui sont cités, et dans l'entrée consacrée à la Vénus de Milo, il apparaît la fusée de Tintin. Philippe Geluck se révèle encore plus connaisseur dans son entrée pour Roy Lichtenstein où il rappelle que ce dernier ne citait pas ses sources d'inspiration (les artistes de comics dont il reproduisait et modifiait les cases, et dont certains sont morts dans la misère), et qu'en plus il s'offusquait quand un autre s'appropriait une de ses œuvres (faites ce que je dis, pas ce je fais).
Le commentaire d'une petite dizaine de phrases rédigé par Philippe Geluck permet de se faire une idée de la raison pour laquelle il a retenu cet artiste, ou de ce qu'il apprécie dans l'œuvre en vis-à-vis, ou encore d'une anecdote se rapportant à ce créateur (et il en a croisé 2 ou 3). À plusieurs reprises, le dessin de Geluck produit une mise en abyme vertigineuse, quand il s'approprie la démarche de l'artiste et lui répond de la même manière. Par exemple, le tableau créé en s'inspirant d'une œuvre de Verena Nusz ne fait pas figurer le Chat, tout en gardant l'esprit de son humour. En outre la phrase recopiée 12 fois fait écho à la fois à la forme des œuvres de Nusz, et à la fois à la réaction du lecteur face à une de ses œuvres. Un grand moment d'Art conceptuel !
À la fin de cet ouvrage, le lecteur reste pensif, et même réfléchit. Le passage en revue des grands maîtres passés l'a conforté dans ses convictions relatives au bon goût et à la beauté académique, tout en tournant gentiment en dérision ces œuvres rendues intouchables par les siècles d'admiration. L'inclusion d'artistes contemporains lui a rappelé, qu'il le veuille ou non, que l'Art continue, avec ou sans lui, dans de multiples directions, intelligibles ou non, n'exigeant pas de maîtriser des techniques acquises au prix de longues années d'apprentissage (il y en a certains qui donnent l'impression de gribouiller à peu de frais). Pire, il risque d'avoir été touché par une œuvre ou une autre, sans bien savoir pourquoi, sans s'inquiéter de savoir si elle a été validée par une intelligentsia ou une autre, se moquant de son prix sur le marché de l'Art, et peut-être même de son créateur. En effet cet ouvrage accomplit une œuvre de vulgarisation de chefs d'œuvre intouchables ou incompréhensibles, autant sur le plan informatif que sur le plan émotionnel. Le plus grand risque encouru par le lecteur est celui de ressentir comme un goût de trop peu.
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