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dimanche 6 mai 2018

Greenwich Village: Love is in the air

Nostalgie positive

Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre ; il n'y a pas eu de tome 2. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2015. Elle écrite par Gihef (Jean-François Baudot), dessinée et encrée par Antonio Lapone, avec une mise en couleurs réalisée par Anne-Claire Thibault-Jouvray. Elle a bénéficié d'une édition en noir & blanc augmentée d'un carnet de croquis : GREENWICH VILLAGE - Artist Edition.

Ce récit se déroule au printemps 1960, dans le quartier de New York appelé Greenwich Village. Norman Oaks est un chroniqueur à la pige pour un journal newyorkais. Ce jour-là, il rentre dans son appartement comme tous les jours. Il constate la présence d'un camion de déménagement devant son immeuble de Perry Street, et de déménageurs en train de s'affairer. Alors qu'il arrive devant la porte de son appartement, il voit qu'elle est ouverte, qu'une jolie jeune femme blond platine se tient dans l'embrasure et que certains déménageurs sortent ses affaires à lui, pendant que d'autres amènent ses affaires à elle. Il se présente à Bebe Newman et lui explique qu'elle s'est trompée et que son appartement à elle se situe à l'étage du dessus. Elle s'excuse, d'autant plus qu'elle a dû faire sauter la serrure pour entrer.

Dès la première nuit, Bebe Newman donne une soirée dans son appartement, toute la nuit durant, et Norman Oaks n'arrive pas à la joindre pour lui demander un peu de calme. Le lendemain alors qu'il essaye d'écrire une chronique, elle passe l'aspirateur ce qui fait un boucan d'enfer dans son appartement, rendant toute concentration impossible. Il sort faire un tour dehors pour se calmer. Il se rend compte que la photographie de Bebe Newman en uniforme d'hôtesse de l'air de la Pan American Airlines apparaît sur la couverture d'un magazine mis en avant dans toutes les devantures. De retour à son immeuble, il va la voir pour lui demander plus de calme, mais il se voit offrir une coupe de champagne par la charmante jeune femme, et n'arrive pas à expliquer son cas avant qu'elle ne le mette précipitamment dehors. Il va se plaindre chez la logeuse madame Senzapresky, dont le mari est justement monté chez Bebe Newman pour réparer une fuite d'eau.



Un seul regard à la couverture de l'album suffit pour évoquer une comédie romantique dans le ton de Diamants sur canapé (1962, Breakfast at Tiffany's) une comédie romantique de Blake Edwards, avec Audrey Hepburn dans le rôle principal. Le lecteur note la similitude de la situation d'écrivain (de chroniques au lieu de romans) de Norman Oaks avec Paul Varjak (Fred) et la propension à organiser des fêtes déchaînées dans son appartement de Bebe Newman, comme Holly Golightly. Il constate rapidement que la situation n'est pas identique puisque Bebe Newman exerce un emploi, et Norman Oaks n'est pas entretenu par son amante. Il s'en suit donc un récit original qui garde l'esprit de la comédie romantique, mais sans la musique envoutante d'Henry Mancini et sans la chanson Moonriver.

Le lecteur ne se lance pas dans cette histoire en s'attendant à y trouver une intrigue renversante. La situation de départ est des plus classiques : un homme et une femme mal assortis qui se retrouvent voisin, un amoureux possessif de la jeune femme Massimo Bellocchio, une cohabitation forcée pour les 2 jeunes gens afin de donner le change. L'issue de l'histoire ne fait pas un doute. En outre, le lecteur se rend compte que la narration est débarrassée de mélancolie et de vague à l'âme, qu'elle reste dans un ton léger avec quelques réactions exagérées pour un effet comique. Évidemment, ce n'est pas une histoire basée sur l'action. Il y a bien un enlèvement, mais il est raté, et il n'a pas grande conséquence. Les événements les plus nombreux relèvent de la vie de tous les jours, comme Bebe Newman faisant irruption chez Cole Slowe (son voisin du dessus), suivie par une autre voisine Dora Macalistair et son fils Bucky. Il y a aussi une machine à laver qui fuit et une exposition de sculpteurs avant-gardistes. Pourtant le lecteur se retrouve vite immergé dans cette histoire et dans ce quartier de New York grâce aux dessins.



La couverture donne une bonne idée des graphismes à l'intérieur. Le lecteur y voit une jeune femme élancée, mais pas dessinée de manière réaliste, ainsi qu'un chat représenté de manière plus conceptuelle que descriptive. S'il s'amuse à regarder la jeune femme dans le détail, le lecteur a dû mal à croire que ces différentes formes s'agrègent pour former une silhouette si élégante. Les sourcils sont exagérément allongés et gras. Le chapeau est ridiculement petit et perché de telle manière à ce qu'il tombe à coup sûr au premier mouvement de tête. Les doigts ressemblent à des dents fourchette, sans jointure apparente et il est un peu surprenant qu'elle n'ait pas quitté ses gants pour lire. Ses genoux forment un angle aigu absolument anatomiquement impossible. Il vaut mieux que le regard ne s'attarde pas sur la finesse de sa taille ou la forme de ses escarpins. Le chat conserve uniquement une allure de chat, mais il ne faut pas regarder la taille de sa tête, ou l'absence de pattes à ses jambes. Le tout constitue une très belle jeune femme, une vraie liane légère et gracile, élégante et délicate, avec un sens de la mode et du chic tout en conservant son naturel.

Le lecteur peut aussi s'attarder sur le décor : les rideaux imprimés avec leurs motifs représentatifs d'une époque et une qualité de finition moderne, la façade en arrière-plan détourée avec à la règle tout en faisant penser à l'architecture de Greenwich Village. Tout du long de cette histoire, Antonio Lapone rend compte des façades typiques du quartier en les délimitant avec un trait d'une épaisseur régulière, assez fin, sans chercher à y installer des ombres, mais avec quelques petits traits pour évoquer les briques. Le lecteur note que la coloriste complète à quelques reprises les traits encrés par des petites touches de couleurs, par exemple pour figurer les feuilles des arbres en page 4, ou des trames à base de point pour ajouter de la texture par exemple pour les haies de la résidence de Massimo Bellocchio en page 45.



L'artiste soigne aussi le mobilier et les appareils électroménagers. En page 7, le lecteur découvre l'intérieur de l'appartement de Bebe Newman, avec son canapé, son gros fauteuil tout rond, sa table basse avec une forme caractéristique, le design particulier de la radio, les motifs sur les rideaux (les mêmes que sur la couverture), les motifs en étoile des coussins, etc. Le lecteur éprouve la sensation de se retrouver projeté dans un décor d'une comédie d'un film de l'époque. La même sensation se reproduit avec la même intensité dans le salon de madame Senzapresky avec ses cages à canari évoquant celle de Titi, sur le toit de l'immeuble où logent Bebe Newman et Norman Oaks, dans l'appartement de ce dernier, etc. Le dessinateur nourrit encore cette sensation nostalgique avec les appareils modernes de l'époque : l'aspirateur, le fer à défriser (un moule à saucisson nucléaire pour madame Senzapresky), la cafetière, le climatiseur, l'énorme téléviseur, le tourne-disque, etc. Le scénariste renforce cette nostalgie avec des références aux Beatniks, à John Fitzgerald Kennedy, à Dalton Trumbo, à la série Perry Mason, à la série Twilight Zone, à l'hôtel Waldorf Astoria.

Bien sûr, Antonio Lapone soigne les toilettes (un peu trop courtes au goût de madame Senzapresky) de Bebe Newman, ainsi que sa silhouette et celles des autres personnages. Norman Oaks porte un pantalon et une veste de costume, avec une chemise blanche avec un tout petit peu de flottement pour la liberté de mouvement et une impression de détente. La silhouette de madame Senzapresky est plus épanouie avec une robe noire neutre et une coiffure sage. Massimo Bellocchio a un costume beaucoup plus flamboyant en cohérence avec sa personnalité exubérante. L'artiste a donc choisi de déformer les silhouettes et les visages pour leur insuffler plus de vie, et applique cette approche à tous les personnages. Cela lui permet de rendre les visages plus expressifs, d'accentuer les émotions et les états d'esprit pour un effet comique. Le lecteur est incapable de résister au visage épanoui de Bebe Newman souvent souriant, aux expressions d'étonnement ou d'exaspération de Norman Oaks, au visage de zombie d'Emil Senzapresky, aux expressions de charmeur de Massimo Bellocchio. Du fait de l'exagération, Lapone peut aussi se permettre d'utiliser des codes graphiques comme des petits cœurs à la place des yeux sur un visage, comme lorsque madame Senzapresky est sous le charme de Bellocchio page 15. Les dessins génèrent donc une ambiance détendue et amusée plaçant le récit dans le registre de la comédie dédramatisée, très différente de celles de Billy Wilder, car ni moraliste, ni caricaturiste. L'immersion du lecteur devient une expérience sensorielle totale lorsque les auteurs réalisent des pages dépourvues de texte (pages 28, 29, 42, 43, 47), car son niveau de participation active augmente encore.


En sortant de cette œuvre, le lecteur se rend compte qu'il sourit, encore sous le charme de de la demoiselle, dans ce New York rêvé, sous le charme de l'élégance des personnages et des décors, totalement subjugué par le destin inéluctable qui a réuni cette femme et cet homme, pour le meilleur. Il n'a pas ressenti de manque du fait de l'absence de noirceur ou de complexité des personnages. Il a apprécié à sa juste valeur ce conte à la forme sophistiquée et enlevée, avec une nostalgie assumée.



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