Le Moine fou, tome 9 : Le tournoi des licornes
Ce tome fait suite à Le voyage de Petit Li qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1997, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, dont 4 regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Au cœur d'une forêt, sous la pluie, dans une lumière blafarde, l'élève de maître Mo qui surveillait la cabane dans laquelle se trouvait He Pao et Petit Li s'est endormie. Maître Mo arrive à cheval, avec 3 acolytes, et punit ce manquement par la mort. L'un des acolytes retrouve la direction suivie par He Pao et Petit Li grâce à l'odeur d'urine de ce dernier au pied d'un arbre. He Pao et Petit Li voyagent à bord de la carriole des grands parents Teng, à l'arrière, en compagnie de leur petite fille Jade. Le père est partie en avance pour chercher une auberge.
La famille Teng se rend dans cette ville pour participer au tournoi des licornes, des déguisements de papier et de tissu, portés par 2 personnes dans un parcours avec des obstacles. En arrivant à l'orée de la ville, ils entendent l'explosion d'une fabrique de pétard. He Pao se précipite pour aider à soutenir un mur branlant et permettre à une personne de sortir de la maison avant qu'elle ne s'écroule. Dans les jours précédant le tournoi, He Pao apprend que la famille Teng se mesurera à l'équipe du Grand Lion du Shandong, mais aussi à celles de maître Mo. En outre, dans le même temps, en plein jour, un vol audacieux est commis chez l'un des bijoutiers de la ville, puis pendant la nuit chez monsieur Tai, un vieux peintre qui a été assassiné de surcroît.
Le tome précédent ne laissait planer aucun doute sur le fait qu'He Pao ait abandonné sa quête pour retrouver le Moine Fou, et qu'elle chemine pour raccompagner Petit Li chez ses parents, ce qui est devenu sa mission. Il ne laissait pas non plus planer de doute sur le fait que l'héritage du Moine Fou continue d'avoir une incidence sur sa vie, même s'il ne menace plus de submerger sa personnalité jusqu'à la détruire. Le lecteur retrouve donc le poids de cet héritage qui continue de peser sur elle, puisque maître Mo, un maître en arts martiaux, a pour objectif de prouver qu'il est plus fort qu'He Pao, c’est-à-dire que sa technique dépasse celle du Moine Fou. Il retrouve également la possibilité que le récit se rapproche du schéma classique du héros redresseur de torts, défenseur de la veuve et de l'orphelin. Mais comme dans le tome précédent, He Pao établit sa conduite, plus en fonction de son propre code moral, qu'en fonction d'une volonté d'aider les uns ou les autres. Ici, en particulier, elle perçoit les intentions malveillantes de maître Mo, ce qui l'incite à accepter de porter la licorne de la famille Teng, avec Petit Li, pour donner à la confrontation inéluctable, une forme qu'elle aura choisie.
Comme dans les tomes précédents, tous les protagonistes disposent d'une histoire personnelle, à part maître Mo dans une moindre mesure. Ainsi le lecteur en apprend un peu sur le père Teng et le grand-père. Il peut voir la relation se développer entre Jade et Petit Li. Il apprécie que ce dernier ait conservé son esprit d'indépendance et sa curiosité, même si He Pao prend plus l'ascendant sur lui, car elle est plus dans un rôle de tutrice. Néanmoins il apparaît que l'auteur donne plus de place à l'intrigue que dans le tome précédent. À nouveau, le lecteur peut voir l'influence de Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik et d'autres auteurs de roman policier. Vink utilise une structure sophistiquée, dans laquelle s'enchevêtre l'histoire personnelle du personnage principal, une menace qui pèse sur sa personne, et des forfaits comme 3 vols et un crime. L'intérêt du lecteur est suscité par avance à l'idée d'apprendre ce qu'il advient du personnage principal auquel il s'est attaché au fil des tomes (sinon il n'y serait pas revenu pour ce tome 9). La promesse du divertissement est tenue par l'aspect ludique des enquêtes (qui a fait quoi et pour quel motif ?) et par le spectacle que constituent les quelques utilisations de l'art du Moine Fou. La promesse du spectacle du tournoi des Licornes est également tenue.
Vink continue à faire usage d'éléments surnaturels. Cet élément s'inscrit dans la logique de la série, depuis l'écriture étrange du Moine Fou jusqu'aux différents spectres. Cette fois-ci, c'est He Pao qui perçoit un spectre dans le reflet d'une flaque, d'eau, et même les circonstances au cours desquelles la personne a trouvé la mort. À nouveau le lecteur peut y voir une simple licence artistique, sans aucun rapport avec les convictions spirituelles de l'auteur. Il peut aussi y voir une métaphore de l'interconnexion entre les individus, et de la possibilité d'être influencé les traces laissées par les morts, perçues de manière inconsciente. Cette deuxième hypothèse trouve un écho dans une scène ultérieure de ce tome, au cours de laquelle He Pao explique à Petit Li le pouvoir de la suggestion. L'auteur en donne 2 exemples. Le premier s'inscrit dans la veine romanesque, alors qu'He Pao influence les mouvements et les pensées de Petit Li, par le biais de l'art du Moine Fou, lui faisant croire qu'il est un singe. Le deuxième exemple est de nature plus quotidien, quand He Pao explique à Petit Li que si tout le monde le traite systématiquement d'idiot, il finira par le croire.
L'autre dimension qui exerce un pouvoir d'attraction sur le lecteur réside dans la dimension picturale de l'œuvre. Il n'y a pas de contraste aussi fort que dans le tome précédent, entre les allers et venues nocturnes et la plage de sable blanc. Mais Vink continue de retenir l'attention du lecteur en montrant des endroits qu'il a jugés digne d'intérêt. La première page est muette, montrant l'atmosphère lugubre de cet endroit dans une forêt, sous la pluie, les arbres ayant perdu toutes leurs feuilles. L'artiste détoure les formes du premier plan avec des traits fins, et esquisse celles en arrière-plan, à l'aquarelle. Les arbres dénudés en deviennent fantomatiques, tout en conservant une forme réaliste. La terre apparaît comme détrempée, gorgée d'eau, peut-être argileuse, un endroit froid et humide, peu propice à la présence humaine. Baigné dans ces couleurs grises, le lecteur prend tout de suite fait et cause pour la pauvre guetteuse qui s'est endormie, ressentant de l'indignation à la manière dont la traite maître Mo, même si elle a failli à sa tâche.
Quelques pages plus loin, He Pao s'éloigne de la ville à la recherche d'un thème de spectacle. Elle pénètre dans une autre forêt où les éléments du premier plan sont détourés avec des traits encrés fins, et l'arrière-plan est décrit par les touches d'aquarelle dans une approche impressionniste d'une grande délicatesse évoquant l'art de Claude Monet. Le lecteur peut alors se sentir entouré par le rideau végétal, indistinct, ou éprouver la résistance du tapis végétal sur lequel progresse He Pao, ou encore observer la nudité des branches. Quelques pages plus loin encore, elle s'éloigne à nouveau de la ville pour entraîner Petit Li. Cette fois-ci, ils s'installent sur une pente herbue, ayant retrouvé un peu de vert suite aux pluies. Alors qu'ils se concentrent, la luminosité baisse progressivement pendant 4 pages, le ciel devenant violet dans les nuances colombin ou violet d'évêque. Comme à son habitude, Vink ne met pas en avant ce changement de teinte, il ne s'agit que d'un élément descriptif parmi d'autres, dans lequel le lecteur peut projeter un degré de sensibilité plus ou moins élevé.
Pour ce neuvième tome, l'auteur place la majeure partie du récit en ville, ce qui offre de nouveaux types de paysages au lecteur. Il regarde avec curiosité les vêtements dans badauds dans la foule, entre simple paysan, ou marchand bien installé. Il observe les capes de pluie en paille pour se protéger des gouttes. Il détaille avec gourmandise les vêtements de fête arborés à l'occasion du tournoi des licornes, avec leurs riches broderies. Il laisse son regard se promener sur l'aménagement spartiate de l'auberge dans laquelle séjourne la famille Teng, qu'il compare ensuite au mobilier plus riche de la bijouterie ou de la maison du vieux peintre. Au fur et à mesure des déplacements, il remarque également les formes particulières des toits, une chaise à porteur, le harnachement du cheval d'un cavalier, les manutentionnaires avec leurs paniers à balancier, etc. Le tournoi des licornes se déroule pour partie au-dessus de l'eau, et le lecteur apprécie à nouveau la capacité admirable de Vink à représenter ses différents états : d'un cours d'eau calme sans beaucoup de courant, à des vagues causées par une explosion, en passant par sa transparence partielle permettant de distinguer un corps entre 2 eaux.
Très conscient des spécificités d'une narration en bande dessinée, Vink fait en sorte de représenter ses personnages en train de se déplacer (ce qui permet au lecteur de découvrir le paysage grâce à des images apportant des informations visuelles supplémentaires), ou en train d'agir. Dans ce tome, il intègre des moments d'action qui ne donnent pas l'impression de répéter ceux des précédents tomes. L'intervention d'He Pao pour soutenir 2 poutres de la maison avant qu'elle ne s'écroule ne dure qu'une fraction de seconde pendant une case la montrant se déplacer à une vitesse extraordinaire, où le mode de représentation à l'aquarelle fait encore des merveilles pour transcrire cette vitesse extraordinaire. Lorsqu'elle affronte 3 malandrins dans la forêt, l'affrontement dure le temps de 2 cases, du fait de sa supériorité technique en art martial et de son efficacité. La préparation du spectacle acrobatique ne donne lieu qu'à 3 cases d'acrobatie, mais elles servent également à donner une autre information sur les capacités extraordinaires lui permettant d'échapper au regard inquisiteur de leur poursuivant.
Le spectacle donné sur la place du marché occupe une page, combinant la grâce des mouvements d'He Pao et Petit Li, à leur dimension plus grande que nature, tout en restant à une échelle humaine pour ne pas trop tirer vers le surnaturel. Le clou de ce tome en termes de spectaculaire réside dans les 8 pages consacrées au tournoi. Le lecteur admire la qualité des licornes portées par chaque tandem, ainsi que leurs mouvements, le ponton de rondins au-dessus du fleuve pour rejoindre une embarcation, les mouvements respectifs de chaque porteur de licorne, ainsi que les approches et les tentatives d'évitement entre chaque équipe. Le niveau de détail dans chaque case aboutit à une description d'une qualité cinématographique, à la fois pour sa consistance, pour l'enchaînement des déplacements et pour le mouvement d'ensemble. Le lecteur est aux premières loges pour assister au spectacle qui prend une tournure imprévue.
Le lecteur retrouve avec un grand plaisir He Pao et son compagnon de route Petit Li pour un nouveau chapitre, ayant tissé des liens émotionnels avec ces personnages. Il se rend compte qu'He Pao prend de l'assurance dans sa forme de passation de savoir. Sans essayer de faire de Petit Li son disciple, ou de lui montrer la voie du Moine Fou, elle choisit de l'initier à l'un des tours spectaculaires qu'elle peut réaliser grâce à ce savoir (percevoir son environnement autrement que le sens de la vue). Le lecteur peut y voir une forme d'acceptation plus sereine et moins résignée de la part d'He Pao, ayant surmonté la crainte de devenir l'esclave de son savoir. Elle est devenue capable de l'utiliser selon ses intentions, sans obéir à des règles prédéterminées qu'elle ignore. En particulier, elle a surmonté le blocage psychologique intégré par le Moine Fou comme un dispositif de sécurité, pour éviter que son art ne serve à tuer. Le lecteur peut aussi y voir une prise de conscience des responsabilités qui accompagne ce pouvoir.
Il est amusant de voir qu'He Pao accepte elle-même de continuer à apprendre des autres, en particulier en acceptant de porter la licorne des Teng, et d'assimiler les techniques nécessaires pour réaliser les épreuves du tournoi. L'attention du lecteur est également attirée par le thème du pouvoir de la suggestion. Il est possible de n'y voir qu'un dispositif narratif de type surnaturel pour nourrir l'intrigue, avec maître Mo capable de générer des visions dans l'esprit de ses victimes, comme une sorte de télépathie limitée. Il est aussi possible de le considérer sous un angle psychologique. La frayeur mortelle de la guetteuse devient alors la manifestation de sa propre impressionnabilité, sa façon d'envisager l'autorité de maître Mo, sa totale soumission à sa forte personnalité. Le lecteur peut appliquer le même schéma d'interprétation à la manière doit He Pao persuade Petit Li qu'il est un singe, en y voyant l'ascendant de l'adulte et du détenteur de savoir sur l'enfant et l'élève. Il voit ensuite He Pao subir l'ascendant de maître Mo qui la persuade qu'elle est en train de se noyer. Sur le moment, cette séquence semble gratuite, juste un rebondissement passager, pour occuper 4 cases. Mais l'image d'He Pao flottant comme un chiffon entre 2 eaux évoque une séquence analogue dans le tome 6 Les matins du serpent. Elle évoque également He Pao se laissant submerger par les schémas de pensée du Moine Fou. Il s'agit d'un individu risquant de laisser sa peur triompher de sa raison, de se retrouver terrassé par l'influence toxique d'un autre individu, empoisonné par ses paroles et son comportement. Tout en images, Vink donne à voir un processus psychologique complexe, sans recourir au vocabulaire de cette discipline.
Ce neuvième tome entérine le fait que le lecteur s'est pris d'affection pour He Pao et que cet attachement émotionnel compte plus que le mystère de l'art du Moine Fou, ou que le but maintenant dépassé de le retrouver. Vink compose des planches toutes entières consacrées à la narration dans lesquelles le lecteur trouve des pépites visuelles à chaque page. Il raconte un récit d'aventures qui sait ne pas se laisser cantonner à une dichotomie bien / mal, qui asservit les conventions de genre à ses besoins, qui charrie des thèmes adultes et complexes sous une apparence élégante et simple.
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lundi 26 mars 2018
dimanche 25 mars 2018
Le Moine fou, tome 8 : Le voyage de Petit Li
Ce tome fait suite à Les tourbillons de fleurs blanches qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1996, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao a décidé de raccompagner Petit Li chez lui ; ils voyagent donc ensemble. Ce soir-là, elle a attaché et suspendu Petit Li dans la position de l'araignée pour qu'il apprenne à écouter. Elle quitte le pagodon, en lui promettant de lui ramener un poisson car il a très faim. He Pao descend en bondissant pour atteindre la grève et se baigner dans l'eau glacée de l'océan. Petit Li en profite pour se détacher comme il le fait tous les soirs, à l'insu d'He Pao, et pour se rendre au village y dérober des poissons. En restant caché, il observe les villageois ratisser la plage, à la recherche de Jasmin, la femme de Deng qui s'est enfuie avec leur bébé.
Comme depuis plusieurs soirs, Petit Li s'introduit dans la cabane du sorcier du village et de sa femme aveugle, et y dérobe des poissons qu'il mange dès qu'il est hors de portée. Les villageois finissent par attraper quelqu'un mais il s'agit d'He Pao qui leur inflige une sévère correction, qui projette Lu (le neveu du sorcier) à la baille et qui exige cent prosternations de leur part en guise d'excuse. He Pao revient au pagodon que Petit Li a déjà eu le temps de regagner, et où il s'est rattaché. Elle y découvre Jasmin et son bébé (bientôt rejointe par Bin le vrai père de l'enfant) et les aide à fuir. Mais Petit Li perd connaissance sous l'action des poissons empoisonnés. La nuit va être longue et mouvementée.
Le lecteur retrouve He Pao accomplissant la mission qu'elle s'est engagée à accomplir dans le tome précédent : raccompagner Petit Li chez lui. Il a donc la confirmation a posteriori que la scène dans le statuaire du tome précédent constituait bien une phase significative dans l'évolution d'He Pao. Elle conserve toujours les capacités extraordinaires du Moine Fou, mais il semble qu'elle ait réussi à dépasser son obsession pour le retrouver. Le lecteur éprouve donc l'impression qu'avec ce tome, la série prend de la distance avec l'existence ou non du Moine Fou. Il ne s'agit toutefois pas d'une nouvelle direction à proprement parler. Non seulement, He Pao utilise à nouveau l'art martial du Moine Fou, mais elle continue à s'entraîner et elle ne rentre pas dans le moule du héros bon teint, ne se lançant pas dans des aventures pour venir en aide à l'opprimé, la veuve et l'orphelin. Comme dans les tomes précédents, elle garde une part de faillibilité qui, elle aussi, permet à l'histoire de ne pas rentrer dans le formatage du récit d'aventure manichéen.
Sous réserve que le lecteur accepte de revoir son horizon d'attente (= qu'il ne s'accroche pas à l'espoir de voir apparaître le Moine Fou pour tout expliquer), le lecteur s'embarque pour une intrigue dans laquelle il peut continuer de voir évoluer le personnage principal auquel il s'est attaché. Vink a choisi une unité de temps serrée puisque tout se déroule en une unique nuit qui va s'avérer fort mouvementée. Il entremêle 2 fils narratifs : Jasmin voulant sauver son bébé, et Petit Li empoisonné risquant de trépasser à l'aube. Le lecteur retrouve une forme romanesque qui peut à nouveau évoquer Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik. He Pao doit alors faire preuve de discernement pour sauver son compagnon, se retrouvant mêlée malgré elle à cette histoire de sacrifice aux Génies de la Mer.
Le lecteur peut donc observer He Pao en train d'enseigner l'art d'écouter à Petit Li, de se faire respecter par les villageois, de tenter d'amadouer le sorcier et sa femme pour sauver Petit Li, et d'échouer. Il se rend compte que plus de la moitié de ce tome est dévolue à d'autres personnages comme Jasmin et Bin, mais aussi à Petit Li. En tant que compagnon de voyage d'He Pao, il n'est pas réduit au rôle de faire valoir, mais il dispose d'assez de pages pour exister. En cela, l'auteur reste fidèle à son parti pris présent depuis le premier tome : tous les personnages ont une histoire personnelle, y compris les personnages secondaires. Ils sont humains dans leur comportement et leurs petits défauts, il y en a même un qui souffre de mal de dos. Le comportement du sorcier sera expliqué, et même le pauvre Lu balancé à la baille sans ménagement bénéficie d'une scène complémentaire. Le lecteur apprécie de voir évoluer des personnages se conduisant comme des adultes, dépassant le manichéisme. Vink ne se contente pas montrer Jasmin comme une mère courage prête à tout pour sauver son enfant, il indique également comment elle a fini par s'installer dans ce village. Ce principe de donner une histoire aux personnages permet d'apporter de la consistance et de la plausibilité au dispositif qui permet de résoudre la situation dramatique, en fin de récit.
Le lecteur revient également à cette série pour le plaisir de voyager que confèrent les dessins. Dans la première case, il découvre Petit Li suspendu comme un saucisson, He Pao lui adressant un regard peu amène, et certainement pas compatissant. Par cette image sortant de l'ordinaire, l'auteur capte immédiatement l'attention du lecteur. Il y a la situation inattendue et déconcertante, la texture du tronc d'arbre sur la droite, la forme des feuilles de l'arbre sur la gauche, les poutrelles de la toiture du pagodon, la douce lumière diffusée par le braséro qui ne semble pas suffisant pour réchauffer l'endroit, tout ça en une seule case. Par la suite, le lecteur peut voir le pagodon et ses deux pièces sous différents angles pour en saisir la volumétrie et l'état, ainsi que les arbres qui l'entourent, et la pente escarpée qui mène à la mer. Il peut également se faire une bonne idée de l'implantation des cabanes du village et de l'intérieur de la maison du sorcier et de sa femme. Vink intègre de petits détails pratiques comme les gousses d'ail suspendues, la soue à cochon, ou encore les poissons à sécher, les tentures, le placard où sont rangés les bocaux, la cuisinière avec son four, etc. À l'opposé de décors en carton-pâte, le regard du lecteur découvre des endroits spécifiques avec des habitations propres à la région et à l'époque et aux aménagements cohérents.
Les scènes en milieu naturel se prêtent à une forme de promenade permettant au regard de les admirer. Cela commence par les alentours immédiats du pagodon, sous une faible lumière. L'aquarelle rend bien compte des irrégularités du sol en terre, ainsi que des aspérités des rochers, et des ombres projetées par la lumière de la pleine Lune. Le lecteur peut l'apercevoir sur la page d'après, il a ainsi la confirmation de la source de lumière et de la cohérence dans la conception de cette scène. He Pao s'élançant dans l'eau offre un spectacle magnifique des vagues se fracassant sur les rochers, Vink faisant encore des merveilles pour rendre compte de l'écume et du miroitement de la lumière lunaire. La végétation du littoral est cohérente avec cet endroit. Le lecteur aimerait pouvoir accompagner He Pao dans sa chevauchée sur la plage, ou encore grimper avec elle dans les dunes, toujours sous la lumière reflétée par la Lune.
Une autre partie du récit emmène le lecteur marcher dans des cavernes à la lumière des torches et se baigner dans une eau tiède. Du coup, il est totalement pris au dépourvu quand en tournant une page, il se retrouve sur plage de nature tropicale, avec un magnifique sable blanc (dont les ondulations sont à nouveau soulignées délicatement par l'aquarelle), sous l'ombre de palmiers. C'est à la fois un dépaysement total par contraste avec l'exiguïté de la cabane du sorcier de nuit la page d'avant, et à la fois dans une forme de continuité puisque les personnages sont toujours habillés à la mode chinoise de l'époque. Le lecteur peut détailler de simples pêcheurs de poissons, admirer le riche costume d'un maître d'art martial, et s'attabler à une terrasse de restaurant sur pilotis. Vink prouve une nouvelle fois son talent pour rendre compte de l'apparence changeante de cette mer transparente sous l'effet de la houle. Quelques pages plus loin, il tombe en admiration devant une case occupant le tiers de la page. Il s'agit d'une vue en surplomb d'un lac de montagne, cerné de rochers le rendant inaccessible. L'eau a revêtu une couleur turquoise magnifique, avec des nuances changeantes en fonction de la profondeur et de l'exposition au soleil. Si cet endroit existait, il ferait le délice des randonneurs.
Le plaisir visuel de lecture reste intact dans ce tome, et l'artiste emmène le lecteur dans des endroits nouveaux, parfois similaires à d'autres déjà visités (les cavernes), parfois totalement originaux (comme cette plage de sable blanc). Il embarque également le lecteur dans une direction nouvelle, mais aussi dans la continuité des tomes précédents. Le lecteur se prend au jeu du suspense de savoir si Jasmin réussira à protéger son bébé, même si le dénouement des histoires précédentes laisse augurer d'une issue heureuse (le suspense tenant alors au comment). Il en va de même de la survie de Petit Li, fil narratif pour lequel le suspense réside dans la nature de ce qu'il en coûtera à He Pao pour le sauver. Dans le cadre de cette intrigue, Vink réutilise l'existence d'une forme spirituelle de manière frontale et essentielle. Dans le tome précédent, 2 personnages avaient été amenés à suivre le spectre d'un autre décédé dans les instants précédents. Ici c'est l'un des personnages de premier plan dont l'esprit se détache du corps sous forme d'une projection astrale, pour un voyage hors du corps.
Pour des besoins visuels, Vink représente ce corps astral à l'identique du corps physique de l'individu, avec ses habits. Le lecteur y voit une solution visuelle à prendre comme un outil narratif, et non pas une représentation littérale. Cette forme astrale reste invisible aux yeux des mortels et intangible, incapable d'interagir avec le monde physique, si ce n'est par le biais de la possession dans un cadre limité. À nouveau le lecteur ne dispose pas d'éléments concrets qui le conduiraient à penser qu'il s'agit d'une croyance de l'auteur. Il y voit plus un artifice narratif, une licence poétique. Il peut se lancer dans une interprétation sur l'influence de certains individus sur d'autres. Dans le tome précédent, il pouvait y voir la volonté du défunt pesant encore sur les vivants. Ici il peut interpréter cette manifestation surnaturelle comme une forme d'intuition des individus concernés quant aux événements qu'ils ne peuvent pas percevoir directement par leurs sens, mais qu'ils peuvent déduire d'indices perçus inconsciemment. Ou il peut tout simplement choisir d'apprécier le récit au premier degré sans y chercher un second degré ou une déclaration d'intention de l'auteur.
Au-delà de cette manifestation surnaturelle, le comportement des différents personnages met en scène des traits de caractère très humains, comme le mensonge, la tromperie, la colère, la curiosité, la douleur. Même en supposant que la projection astrale ne relève que du divertissement, le lecteur sourit en pensant à la manière dont le sorcier et sa femme ont su rendre la monnaie de sa pièce à leur voleur de poisson, prouvant que l'expérience vaut mieux que l'audace. En regardant la première case, il se souvient qu'un des thèmes centraux de la série réside dans l'apprentissage et le passage de la connaissance. Les aventures d'He Pao découlent du fait qu'elle ait reçu un savoir (en art martial), sans passeur pour l'accompagner, ce qui lui a fait courir le risque d'en devenir esclave, au point de voir sa personnalité submergée. Dans la première case, le lecteur constate qu'He Pao a accédé à la demande de Petit Li de lui apprendre des techniques d'art martial, chose qu'elle avait refusée pour les enfants du prince Yoo dans le tome précédent.
Petit Li lui reproche de lui apprendre des choses inutiles, et pas directement le savoir hérité des écritures étranges du Moine Fou. He Pao lui explique que le savoir du Moine Fou reste trop dangereux. D'un côté Petit Li bénéficie des services d'un passeur de savoir lui permettant d'assimiler des modules adaptés à sa personne. De l'autre côté, il ressent une frustration irrépressible de ne pas pouvoir accéder directement au savoir dont dispose He Pao. Le lecteur sourit à nouveau franchement en voyant Petit Li se défaire de ses liens, montrant qu'en tant qu'élève il dispose de sa propre volonté, de ses propres capacités et qu'il n'entend pas se soumettre aveuglément à la progression pédagogique imposée par He Pao.
Dans le tome précédent, le lecteur avait perçu comme une sorte d'étape décisive dans la quête d'He Pao pour retrouver son mentor, par héritage écrit interposé. Il trouve dans ce tome la confirmation de ce qu'il avait subodoré, ainsi que la suite des pérégrinations du personnage principal. Alors qu'il semble qu'elle se rapproche du stéréotype du héros, avec une aventure par tome pour redresser des torts, Vink continue de mettre en scène des individus échappant à la dichotomie bien/mal et conservant des comportements adultes sur la base de motivations complexes. La narration visuelle sert également à montrer les environnements et les individus, avec un regard adulte, sans pour autant proscrire une dimension touristique, née de la beauté des paysages, et de la qualité de leur rendu. Si le lecteur reste dubitatif devant l'artifice narratif de la projection astral, il goûte plus aux thèmes sous-jacents relatifs au poids du passé et à la transmission d'un savoir.
Ce tome fait suite à Les tourbillons de fleurs blanches qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1996, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao a décidé de raccompagner Petit Li chez lui ; ils voyagent donc ensemble. Ce soir-là, elle a attaché et suspendu Petit Li dans la position de l'araignée pour qu'il apprenne à écouter. Elle quitte le pagodon, en lui promettant de lui ramener un poisson car il a très faim. He Pao descend en bondissant pour atteindre la grève et se baigner dans l'eau glacée de l'océan. Petit Li en profite pour se détacher comme il le fait tous les soirs, à l'insu d'He Pao, et pour se rendre au village y dérober des poissons. En restant caché, il observe les villageois ratisser la plage, à la recherche de Jasmin, la femme de Deng qui s'est enfuie avec leur bébé.
Comme depuis plusieurs soirs, Petit Li s'introduit dans la cabane du sorcier du village et de sa femme aveugle, et y dérobe des poissons qu'il mange dès qu'il est hors de portée. Les villageois finissent par attraper quelqu'un mais il s'agit d'He Pao qui leur inflige une sévère correction, qui projette Lu (le neveu du sorcier) à la baille et qui exige cent prosternations de leur part en guise d'excuse. He Pao revient au pagodon que Petit Li a déjà eu le temps de regagner, et où il s'est rattaché. Elle y découvre Jasmin et son bébé (bientôt rejointe par Bin le vrai père de l'enfant) et les aide à fuir. Mais Petit Li perd connaissance sous l'action des poissons empoisonnés. La nuit va être longue et mouvementée.
Le lecteur retrouve He Pao accomplissant la mission qu'elle s'est engagée à accomplir dans le tome précédent : raccompagner Petit Li chez lui. Il a donc la confirmation a posteriori que la scène dans le statuaire du tome précédent constituait bien une phase significative dans l'évolution d'He Pao. Elle conserve toujours les capacités extraordinaires du Moine Fou, mais il semble qu'elle ait réussi à dépasser son obsession pour le retrouver. Le lecteur éprouve donc l'impression qu'avec ce tome, la série prend de la distance avec l'existence ou non du Moine Fou. Il ne s'agit toutefois pas d'une nouvelle direction à proprement parler. Non seulement, He Pao utilise à nouveau l'art martial du Moine Fou, mais elle continue à s'entraîner et elle ne rentre pas dans le moule du héros bon teint, ne se lançant pas dans des aventures pour venir en aide à l'opprimé, la veuve et l'orphelin. Comme dans les tomes précédents, elle garde une part de faillibilité qui, elle aussi, permet à l'histoire de ne pas rentrer dans le formatage du récit d'aventure manichéen.
Sous réserve que le lecteur accepte de revoir son horizon d'attente (= qu'il ne s'accroche pas à l'espoir de voir apparaître le Moine Fou pour tout expliquer), le lecteur s'embarque pour une intrigue dans laquelle il peut continuer de voir évoluer le personnage principal auquel il s'est attaché. Vink a choisi une unité de temps serrée puisque tout se déroule en une unique nuit qui va s'avérer fort mouvementée. Il entremêle 2 fils narratifs : Jasmin voulant sauver son bébé, et Petit Li empoisonné risquant de trépasser à l'aube. Le lecteur retrouve une forme romanesque qui peut à nouveau évoquer Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik. He Pao doit alors faire preuve de discernement pour sauver son compagnon, se retrouvant mêlée malgré elle à cette histoire de sacrifice aux Génies de la Mer.
Le lecteur peut donc observer He Pao en train d'enseigner l'art d'écouter à Petit Li, de se faire respecter par les villageois, de tenter d'amadouer le sorcier et sa femme pour sauver Petit Li, et d'échouer. Il se rend compte que plus de la moitié de ce tome est dévolue à d'autres personnages comme Jasmin et Bin, mais aussi à Petit Li. En tant que compagnon de voyage d'He Pao, il n'est pas réduit au rôle de faire valoir, mais il dispose d'assez de pages pour exister. En cela, l'auteur reste fidèle à son parti pris présent depuis le premier tome : tous les personnages ont une histoire personnelle, y compris les personnages secondaires. Ils sont humains dans leur comportement et leurs petits défauts, il y en a même un qui souffre de mal de dos. Le comportement du sorcier sera expliqué, et même le pauvre Lu balancé à la baille sans ménagement bénéficie d'une scène complémentaire. Le lecteur apprécie de voir évoluer des personnages se conduisant comme des adultes, dépassant le manichéisme. Vink ne se contente pas montrer Jasmin comme une mère courage prête à tout pour sauver son enfant, il indique également comment elle a fini par s'installer dans ce village. Ce principe de donner une histoire aux personnages permet d'apporter de la consistance et de la plausibilité au dispositif qui permet de résoudre la situation dramatique, en fin de récit.
Le lecteur revient également à cette série pour le plaisir de voyager que confèrent les dessins. Dans la première case, il découvre Petit Li suspendu comme un saucisson, He Pao lui adressant un regard peu amène, et certainement pas compatissant. Par cette image sortant de l'ordinaire, l'auteur capte immédiatement l'attention du lecteur. Il y a la situation inattendue et déconcertante, la texture du tronc d'arbre sur la droite, la forme des feuilles de l'arbre sur la gauche, les poutrelles de la toiture du pagodon, la douce lumière diffusée par le braséro qui ne semble pas suffisant pour réchauffer l'endroit, tout ça en une seule case. Par la suite, le lecteur peut voir le pagodon et ses deux pièces sous différents angles pour en saisir la volumétrie et l'état, ainsi que les arbres qui l'entourent, et la pente escarpée qui mène à la mer. Il peut également se faire une bonne idée de l'implantation des cabanes du village et de l'intérieur de la maison du sorcier et de sa femme. Vink intègre de petits détails pratiques comme les gousses d'ail suspendues, la soue à cochon, ou encore les poissons à sécher, les tentures, le placard où sont rangés les bocaux, la cuisinière avec son four, etc. À l'opposé de décors en carton-pâte, le regard du lecteur découvre des endroits spécifiques avec des habitations propres à la région et à l'époque et aux aménagements cohérents.
Les scènes en milieu naturel se prêtent à une forme de promenade permettant au regard de les admirer. Cela commence par les alentours immédiats du pagodon, sous une faible lumière. L'aquarelle rend bien compte des irrégularités du sol en terre, ainsi que des aspérités des rochers, et des ombres projetées par la lumière de la pleine Lune. Le lecteur peut l'apercevoir sur la page d'après, il a ainsi la confirmation de la source de lumière et de la cohérence dans la conception de cette scène. He Pao s'élançant dans l'eau offre un spectacle magnifique des vagues se fracassant sur les rochers, Vink faisant encore des merveilles pour rendre compte de l'écume et du miroitement de la lumière lunaire. La végétation du littoral est cohérente avec cet endroit. Le lecteur aimerait pouvoir accompagner He Pao dans sa chevauchée sur la plage, ou encore grimper avec elle dans les dunes, toujours sous la lumière reflétée par la Lune.
Une autre partie du récit emmène le lecteur marcher dans des cavernes à la lumière des torches et se baigner dans une eau tiède. Du coup, il est totalement pris au dépourvu quand en tournant une page, il se retrouve sur plage de nature tropicale, avec un magnifique sable blanc (dont les ondulations sont à nouveau soulignées délicatement par l'aquarelle), sous l'ombre de palmiers. C'est à la fois un dépaysement total par contraste avec l'exiguïté de la cabane du sorcier de nuit la page d'avant, et à la fois dans une forme de continuité puisque les personnages sont toujours habillés à la mode chinoise de l'époque. Le lecteur peut détailler de simples pêcheurs de poissons, admirer le riche costume d'un maître d'art martial, et s'attabler à une terrasse de restaurant sur pilotis. Vink prouve une nouvelle fois son talent pour rendre compte de l'apparence changeante de cette mer transparente sous l'effet de la houle. Quelques pages plus loin, il tombe en admiration devant une case occupant le tiers de la page. Il s'agit d'une vue en surplomb d'un lac de montagne, cerné de rochers le rendant inaccessible. L'eau a revêtu une couleur turquoise magnifique, avec des nuances changeantes en fonction de la profondeur et de l'exposition au soleil. Si cet endroit existait, il ferait le délice des randonneurs.
Le plaisir visuel de lecture reste intact dans ce tome, et l'artiste emmène le lecteur dans des endroits nouveaux, parfois similaires à d'autres déjà visités (les cavernes), parfois totalement originaux (comme cette plage de sable blanc). Il embarque également le lecteur dans une direction nouvelle, mais aussi dans la continuité des tomes précédents. Le lecteur se prend au jeu du suspense de savoir si Jasmin réussira à protéger son bébé, même si le dénouement des histoires précédentes laisse augurer d'une issue heureuse (le suspense tenant alors au comment). Il en va de même de la survie de Petit Li, fil narratif pour lequel le suspense réside dans la nature de ce qu'il en coûtera à He Pao pour le sauver. Dans le cadre de cette intrigue, Vink réutilise l'existence d'une forme spirituelle de manière frontale et essentielle. Dans le tome précédent, 2 personnages avaient été amenés à suivre le spectre d'un autre décédé dans les instants précédents. Ici c'est l'un des personnages de premier plan dont l'esprit se détache du corps sous forme d'une projection astrale, pour un voyage hors du corps.
Pour des besoins visuels, Vink représente ce corps astral à l'identique du corps physique de l'individu, avec ses habits. Le lecteur y voit une solution visuelle à prendre comme un outil narratif, et non pas une représentation littérale. Cette forme astrale reste invisible aux yeux des mortels et intangible, incapable d'interagir avec le monde physique, si ce n'est par le biais de la possession dans un cadre limité. À nouveau le lecteur ne dispose pas d'éléments concrets qui le conduiraient à penser qu'il s'agit d'une croyance de l'auteur. Il y voit plus un artifice narratif, une licence poétique. Il peut se lancer dans une interprétation sur l'influence de certains individus sur d'autres. Dans le tome précédent, il pouvait y voir la volonté du défunt pesant encore sur les vivants. Ici il peut interpréter cette manifestation surnaturelle comme une forme d'intuition des individus concernés quant aux événements qu'ils ne peuvent pas percevoir directement par leurs sens, mais qu'ils peuvent déduire d'indices perçus inconsciemment. Ou il peut tout simplement choisir d'apprécier le récit au premier degré sans y chercher un second degré ou une déclaration d'intention de l'auteur.
Au-delà de cette manifestation surnaturelle, le comportement des différents personnages met en scène des traits de caractère très humains, comme le mensonge, la tromperie, la colère, la curiosité, la douleur. Même en supposant que la projection astrale ne relève que du divertissement, le lecteur sourit en pensant à la manière dont le sorcier et sa femme ont su rendre la monnaie de sa pièce à leur voleur de poisson, prouvant que l'expérience vaut mieux que l'audace. En regardant la première case, il se souvient qu'un des thèmes centraux de la série réside dans l'apprentissage et le passage de la connaissance. Les aventures d'He Pao découlent du fait qu'elle ait reçu un savoir (en art martial), sans passeur pour l'accompagner, ce qui lui a fait courir le risque d'en devenir esclave, au point de voir sa personnalité submergée. Dans la première case, le lecteur constate qu'He Pao a accédé à la demande de Petit Li de lui apprendre des techniques d'art martial, chose qu'elle avait refusée pour les enfants du prince Yoo dans le tome précédent.
Petit Li lui reproche de lui apprendre des choses inutiles, et pas directement le savoir hérité des écritures étranges du Moine Fou. He Pao lui explique que le savoir du Moine Fou reste trop dangereux. D'un côté Petit Li bénéficie des services d'un passeur de savoir lui permettant d'assimiler des modules adaptés à sa personne. De l'autre côté, il ressent une frustration irrépressible de ne pas pouvoir accéder directement au savoir dont dispose He Pao. Le lecteur sourit à nouveau franchement en voyant Petit Li se défaire de ses liens, montrant qu'en tant qu'élève il dispose de sa propre volonté, de ses propres capacités et qu'il n'entend pas se soumettre aveuglément à la progression pédagogique imposée par He Pao.
Dans le tome précédent, le lecteur avait perçu comme une sorte d'étape décisive dans la quête d'He Pao pour retrouver son mentor, par héritage écrit interposé. Il trouve dans ce tome la confirmation de ce qu'il avait subodoré, ainsi que la suite des pérégrinations du personnage principal. Alors qu'il semble qu'elle se rapproche du stéréotype du héros, avec une aventure par tome pour redresser des torts, Vink continue de mettre en scène des individus échappant à la dichotomie bien/mal et conservant des comportements adultes sur la base de motivations complexes. La narration visuelle sert également à montrer les environnements et les individus, avec un regard adulte, sans pour autant proscrire une dimension touristique, née de la beauté des paysages, et de la qualité de leur rendu. Si le lecteur reste dubitatif devant l'artifice narratif de la projection astral, il goûte plus aux thèmes sous-jacents relatifs au poids du passé et à la transmission d'un savoir.
samedi 24 mars 2018
Le Moine fou, tome 7 : Les tourbillons de fleurs blanches
Ce tome fait suite à Les matins du serpent qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1994, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Suite à sa décision dans le tome précédent, He Pao a décidé d'accompagner Kim Ki Ju dans son retour en Corée. La mer est démontée et He Pao se grise du tangage du bateau. Dans les montagnes avoisinantes, un ermite a une vision : Chassant l'arc-en-ciel, le typhon se rapproche de la côte. Dans son linceul rouge sang, deux enfants morts ! À proximité de la ville portuaire, dans la demeure du seigneur local, Yu Shin et Bang Song s'entraînent au combat à main nue, sous la surveillance de leur instructeur maître Cho. Bang Song envoie son petit frères Yu Shin à terre, et ce dernier s'évanouit. Comme il ne reprend pas connaissance, le prince Yoo (surnommé le prince noir) fait exécuter l'instructeur. Quelques minutes plus tard, Yu Shin regagne connaissance (au grand soulagement du moine appelé à prononcer des prières), il avait simulé son évanouissement.
Kim Ki Ju et He Pao ont débarqué et recherchent une auberge dans la ville enneigée. Ils tombent nez à nez avec 2 tigres, qu'He Pao maîtrise rapidement. Elle les relâche et les chasse, mécontentant ainsi les habitants qui auraient préféré qu'ils soient tués pour être sûr qu'ils ne reviennent pas semer la panique un jour ou une nuit prochaine. À la fin de ces échanges, ils sont interpellés par Hye Ku, un soldat du prince, qui les invite à monter chacun dans un palanquin qui les emmène dans la demeure du prince Yoo. Au cours d'un repas formel, le prince intime à Kim Ki Ju et He Pao de prendre part à l'escorte qui accompagne ses fils Yu Shin et Bang Song pour une partie de chasse. Il espère qu'He Pao leur apprendra quelques prises. De leur côté, les fils tiennent en piètre estime cette dompteuse de tigre et combinent un plan pour lui fausser compagnie et la mettre en difficulté.
Le lecteur s'embarque pour une étape supplémentaire dans la quête d'He Pao pour trouver le Moine Fou. Dans le tome précédent, elle avait rencontré un individu recevant des messages du Moine Fou (au contenu décontenançant) par le biais d'oiseaux arc-en-ciel. Il n'est pas dupe, il sait qu'il s'agit d'une étape supplémentaire qui ne sera vraisemblablement pas décisive, qui apportera des éléments de compréhension supplémentaires, et qui permettra à He Pao de franchir une nouvelle étape, tout en sachant qu'il y a peu de chance qu'elle rencontre le Moine Fou, pour une discussion qui lèverait tous les mystères. Sans surprise, le vieil ermite (appelé Six Pas) entretient bien un lien avec le Moine Fou. Il reste à nouveau des traces du passages du Moine Fou (des sculptures, et une phrase dans son étrange écriture) et peut-être sa présence, ou peut-être pas. Ce passage assez long (environ 9 pages) est également l'occasion pour Vink de réaliser une séquence quasi onirique.
Cette séquence donne l'impression de verser dans le rêve dès le début quand un brigand surgit inopinément d'une galerie souterraine, habillé de blanc, sur fond de tapis de neige blanc. Il s'élance hors de la galerie le temps d'une case et ne réapparaît plus jamais. Seul le commentaire de Yu Shin permet de savoir qu'il sortait d'une galerie. Le lecteur ne sait que faire de cette soudaine apparition qui n'a aucune incidence sur la suite et qui n'est plus jamais évoquée. Par contre la dimension visuelle de ces 2 pages est incroyable, le blanc de la page devenant le blanc de la neige, mais aussi parfois le blanc d'un ciel saturé, ou encore le blanc de la tunique de Six Pas, avec le givre sur les frêles blanches ressortant sur ces différents blancs. C'est comme si les personnages étaient perdus dans un néant blanc, ayant effacé la réalité, évoquant le néant de la mort. Pour autant, l'artiste continue à placer ses personnages en fonction de la topographie du terrain, avec des déplacements en cohérence.
Les 2 pages suivantes mettent en parallèle les explications que Six Pas apporte à Yu Shin et les déplacements effectués par He Pao, donnant ainsi un sens à ces mouvements. Le lecteur découvre ensuite 2 pages muettes composées de la même manière : une case centrale occupant les 2 tiers de page, une bande supérieure composée de 2 cases, une bande inférieure composée de 2 cages. À nouveau Vink joue sur les blancs et les gris bleutés délavés, pour une vision douce et éclairante, très concrète, avec une case consacrée à un oiseau en train de chanter, une autre à cerf en train de bramer, et d'autres au tourbillon de fleurs blanches (du titre) en train de tomber. Il s'agit d'un moment suspendu dans le temps, d'une beauté plastique magnifique, d'une douceur sans égale, malgré la révélation qui se joue pour He Pao. Les 2 pages suivantes se déroulent dans un statuaire recouvert de neige, ne dénudant que quelques morceaux des sculptures. Vink adopte une mise en scène théâtrale dans laquelle He Pao se lance dans un monologue. La sensation onirique subsiste et le lecteur éprouve quelques difficultés à mesurer la portée de ce qui vient de se jouer sous ses yeux. Il faudra attendre le tome suivant pour acquérir une certitude, s'il s'agissait d'une résolution ou non.
Ce tome s'ouvre avec un voyage mouvementé sur une mer déchainée rappelant que l'eau joue un rôle symbolique dans le récit. L'artiste propose à nouveau une représentation superbe de ces vagues dans la brume, des embruns, et du tangage auquel est soumis le bateau. Le lecteur retrouve une autre représentation de l'élément liquide lors de la fuite de Bang Song et Yu Shin, d'abord dans un cours d'eau calme et bleu acier, puis sur un ruisseau gelé. Il est impossible pour le lecteur de ne pas penser à He Pao (joyau du fleuve), mais il ne perçoit pas de dimension métaphorique dans ces 2 nouvelles représentations de l'eau. Après la scène d'ouverture, l'auteur propose 3 scènes s'attachant à des personnages différents. Le lecteur ne croit pas un instant à la possibilité que l'ermite sur sa véranda, devant sa grotte, puisse être le Moine Fou. Par contre, il prête une attention particulière à ses visions qu'il décrit à haute voix, car Vink avait déjà utilisé ce dispositif avec une annonce du Grand Moine dans le tome précédent qui s'était révélée éclairante après coup. Grand bien lui en prend, car Six Pas prononce par la suite d'autres sentences qui s'avèrent d'une perspicacité pénétrante. D'un point de vue visuel, la situation isolée de Six Pas (son étrange surnom est expliqué en cours de récit) rappelle celle du vieux Maître dans le tome précédent.
La scène suivante est beaucoup plus lumineuse, avec les 2 frères en train de s'entraîner dans la cour de la demeure. L'auteur introduit donc 2 adolescents qui ont la chance d'appartenir à la classe dirigeante et à qui les cours d'arts martiaux sont offerts, sans qu'ils aient besoin de s'investir pour les obtenir. Il est donc possible de comparer leur situation et leur parcours à ceux d'He Pao. Vink insuffle une dynamique dans leur relation, à base de jalousie, d'espièglerie, et d'irresponsabilité, en cohérence avec leur âge et leur position privilégiée. Quelques pages plus loin, Kim Ki Ju et He Pao sont invités à dîner dans la demeure du Prince Yoo, ce qui est l'occasion pour l'artiste de contraster la chaleur de l'éclairage, la beauté des peintures murales, avec la froideur de l'extérieur et les rigueurs de l'hiver. Le lecteur peut s'assoir aux côtés des convives et observer la richesse des habits de la maisonnée, la délicatesse des manières des serveuses, le type de couverts et les modalités du repas. La couette dont bénéficie He Pao pour passer la nuit est également splendide.
Le troisième fil narratif permet de suivre He Pao et Kim Ki Ju. Ayant toujours à cœur d'offrir un spectacle divertissant aux lecteurs, l'artiste montre He Pao devant s'en prendre à 2 tigres dans les rues de la ville. Pour rendre compte de l'heure avancée de la journée, il utilise des teintes mauves permettant de rendre compte de l'obscurité tombante, et de faire ressortir la lumière des fanaux utilisés par les villageois et les gens d'arme. La mise en scène de cette séquence d'action est factuelle, avec des angles de prise de vue permettant de suivre les déplacements des fauves et les prises d'He Pao. Le lecteur peut voir les murs d'enceinte, la grâce féline des tigres, le mécontentement des villageois. Au milieu de la séquence, il tombe sur une case jaune dorée, évoquant une forme d'âge d'or pour le tigre, tranchant avec le reste du schéma chromatique, saisissante de nostalgie de bon aloi, et troublante dans son parallèle entre la tigresse et He Pao.
Par la suite, la construction de l'intrigue rappelle, par certains côtés, celle du tome 4 au Pic de la Foudre Le col du vent. Le groupe partant à la chasse se sépare entre les 2 frères ayant fugué, He Pao partie à leur recherche par ses propres moyens, le reste du groupe essayant de quadriller le secteur, les disciples de maître Cho (dont Petit Li), des brigands et Six Pas. Vink se montre aussi habile que dans le tome 4 à organiser ce ballet avec beaucoup de participants, tout en veillant à ce qu'il reste plausible. Le lecteur observe avec plaisir les vêtements des soldats du prince Yoo, les vêtements plus frustes des villageois et des brigands, la tenue inchangée d'He Pao, complétée par une cape bienvenue au vu des chutes de neiges. Il reste interdit devant ces soldats torse nu qui donnent l'assaut aux brigands, donnant lieu à une page sans texte ni phylactère, pour une séquence qui semble à nouveau relever de l'onirisme. L'auteur fournit une explication satisfaisante de cette scène dès la page suivante, ce qui n'amoindrit en rien la force visuelle de la page précédente.
À plusieurs reprises, l'artiste met en scène des actions impliquant plus d'une dizaine de personnages. À nouveau, le lecteur apprécie la qualité de sa mise en scène qui sait spatialiser les personnages, les chevaux et la biche de sorte à montrer comment se placent chacun d'entre eux, et la progression de la chasse. Il se montre tout aussi habile pour l'attaque des soldats torse nu, ou pour le dénouement du face-à-face, impliquant une demi-douzaine de protagonistes effectuant des actions différentes dont les conséquences se font sentir sur chacune. La narration visuelle permet de donner à voir ces différents chassés-croisés et à prouver leur plausibilité. En voyant, les 2 frères glisser sur un ruisseau gelé, le lecteur sourit inconsciemment, car ça lui rappelle l'aquaplaning effectué par un prisonnier, sous l'impulsion d'He Pao, dans le tome précédent.
Comme dans les tomes précédents, He Pao continue de participer aux décisions adultes du fait de ses capacités extraordinaires au combat. Ayant vaincu les tigres, elle est déjà célèbre car tout le monde parle de son exploit. Mais Vink ne se contente pas de la replacer dans cette position, il évoque également sa féminité par un biais détourné. Alors que le prince Yoo ne voit en elle qu'une instructrice potentielle de talent, les 2 adolescents ne voient en elle qu'une paysanne mal dégrossie, qui ne pourrait pas faire office de servante pour Bang Song le plus âgé, mais peut-être de nourrice pour Yu Shin. Quelques pages plus loin, Yu Shin dévisage He Pao avec concupiscence, en repensant à la remarque de son frère sur la fonction de nourrice. Ce n'était pas arrivé depuis le premier tome qu'He Pao soit regardé comme un objet du désir. D'un autre côté, il s'agit de l'appréciation d'un adolescent qui n'a pas le beau rôle dans l'histoire.
Arrivé aux deux tiers du récit, l'un des personnages suit un fantôme ou l'esprit d'un personnage récemment décédé pour retrouver la piste de Bang Song. Ce n'est pas la première fois que Vink met en scène des esprits, ne serait-ce que l'apparition des parents d'He Pao dans le tome précédent. Le lecteur ne peut pas vraiment tirer de conclusion sur les convictions personnelles de l'auteur en la matière. Il s'agit vraisemblablement d'une licence artistique, pour évoquer l'influence persistante d'un disparu sur l'esprit d'une personne l'ayant bien connu, ou sur laquelle il a eu une forte influence. Dans le même registre spirituel, il y a la capacité inexpliquée de Six Pao à avoir des visions ou à disposer de révélations d'une justesse surnaturelle.
Arrivé au terme de ce tome, le lecteur effectue à nouveau le constat que ces 46 pages étaient aussi fluides que denses, et que l'auteur a pu intégrer de nombreux thèmes. Outre ceux habituels relatifs à l'héritage (celui du Moine Fou) s'imposant à l'héritier jusqu'à modifier sa personnalité, il est question d'un petit tyran abusant de sa position de pouvoir, d'enfants gâtés irresponsables, d'une populace insatisfaite des mesures de protection mises en œuvre par une personne en ayant les capacités, de jalousie qui est mauvaise conseillère, de vengeance d'un maître humilié entreprise par ses élèves, de la cruauté arbitraire de la chasse (Non ! pas le faon, Non ! pas sa mère !), de la motivation d'He Pao qui n'est pas de l'altruisme, du plaisir de jouer aux échecs, de vanité (celle de Six Pas), de valeur (celle d'He Pao) qui n'attend pas le nombre des années, du pardon quand une biche et ses deux faons observent Petit Li et He Pao.
Comme à son habitude, Vink réalise une bande dessinée qui peut être lue pour son intrigue et appréciée pour cela uniquement. Le lecteur peut dans ce cas ressentir une petite déception quant au développement du fil narratif principal sur le mystère du Moine Fou. Pour le lecteur prêt à une lecture plus contemplative, la narration de Vink recèle des saveurs tant visuelles que thématiques, toujours aussi nombreuses sans devenir écœurantes.
Ce tome fait suite à Les matins du serpent qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1994, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Suite à sa décision dans le tome précédent, He Pao a décidé d'accompagner Kim Ki Ju dans son retour en Corée. La mer est démontée et He Pao se grise du tangage du bateau. Dans les montagnes avoisinantes, un ermite a une vision : Chassant l'arc-en-ciel, le typhon se rapproche de la côte. Dans son linceul rouge sang, deux enfants morts ! À proximité de la ville portuaire, dans la demeure du seigneur local, Yu Shin et Bang Song s'entraînent au combat à main nue, sous la surveillance de leur instructeur maître Cho. Bang Song envoie son petit frères Yu Shin à terre, et ce dernier s'évanouit. Comme il ne reprend pas connaissance, le prince Yoo (surnommé le prince noir) fait exécuter l'instructeur. Quelques minutes plus tard, Yu Shin regagne connaissance (au grand soulagement du moine appelé à prononcer des prières), il avait simulé son évanouissement.
Kim Ki Ju et He Pao ont débarqué et recherchent une auberge dans la ville enneigée. Ils tombent nez à nez avec 2 tigres, qu'He Pao maîtrise rapidement. Elle les relâche et les chasse, mécontentant ainsi les habitants qui auraient préféré qu'ils soient tués pour être sûr qu'ils ne reviennent pas semer la panique un jour ou une nuit prochaine. À la fin de ces échanges, ils sont interpellés par Hye Ku, un soldat du prince, qui les invite à monter chacun dans un palanquin qui les emmène dans la demeure du prince Yoo. Au cours d'un repas formel, le prince intime à Kim Ki Ju et He Pao de prendre part à l'escorte qui accompagne ses fils Yu Shin et Bang Song pour une partie de chasse. Il espère qu'He Pao leur apprendra quelques prises. De leur côté, les fils tiennent en piètre estime cette dompteuse de tigre et combinent un plan pour lui fausser compagnie et la mettre en difficulté.
Le lecteur s'embarque pour une étape supplémentaire dans la quête d'He Pao pour trouver le Moine Fou. Dans le tome précédent, elle avait rencontré un individu recevant des messages du Moine Fou (au contenu décontenançant) par le biais d'oiseaux arc-en-ciel. Il n'est pas dupe, il sait qu'il s'agit d'une étape supplémentaire qui ne sera vraisemblablement pas décisive, qui apportera des éléments de compréhension supplémentaires, et qui permettra à He Pao de franchir une nouvelle étape, tout en sachant qu'il y a peu de chance qu'elle rencontre le Moine Fou, pour une discussion qui lèverait tous les mystères. Sans surprise, le vieil ermite (appelé Six Pas) entretient bien un lien avec le Moine Fou. Il reste à nouveau des traces du passages du Moine Fou (des sculptures, et une phrase dans son étrange écriture) et peut-être sa présence, ou peut-être pas. Ce passage assez long (environ 9 pages) est également l'occasion pour Vink de réaliser une séquence quasi onirique.
Cette séquence donne l'impression de verser dans le rêve dès le début quand un brigand surgit inopinément d'une galerie souterraine, habillé de blanc, sur fond de tapis de neige blanc. Il s'élance hors de la galerie le temps d'une case et ne réapparaît plus jamais. Seul le commentaire de Yu Shin permet de savoir qu'il sortait d'une galerie. Le lecteur ne sait que faire de cette soudaine apparition qui n'a aucune incidence sur la suite et qui n'est plus jamais évoquée. Par contre la dimension visuelle de ces 2 pages est incroyable, le blanc de la page devenant le blanc de la neige, mais aussi parfois le blanc d'un ciel saturé, ou encore le blanc de la tunique de Six Pas, avec le givre sur les frêles blanches ressortant sur ces différents blancs. C'est comme si les personnages étaient perdus dans un néant blanc, ayant effacé la réalité, évoquant le néant de la mort. Pour autant, l'artiste continue à placer ses personnages en fonction de la topographie du terrain, avec des déplacements en cohérence.
Les 2 pages suivantes mettent en parallèle les explications que Six Pas apporte à Yu Shin et les déplacements effectués par He Pao, donnant ainsi un sens à ces mouvements. Le lecteur découvre ensuite 2 pages muettes composées de la même manière : une case centrale occupant les 2 tiers de page, une bande supérieure composée de 2 cases, une bande inférieure composée de 2 cages. À nouveau Vink joue sur les blancs et les gris bleutés délavés, pour une vision douce et éclairante, très concrète, avec une case consacrée à un oiseau en train de chanter, une autre à cerf en train de bramer, et d'autres au tourbillon de fleurs blanches (du titre) en train de tomber. Il s'agit d'un moment suspendu dans le temps, d'une beauté plastique magnifique, d'une douceur sans égale, malgré la révélation qui se joue pour He Pao. Les 2 pages suivantes se déroulent dans un statuaire recouvert de neige, ne dénudant que quelques morceaux des sculptures. Vink adopte une mise en scène théâtrale dans laquelle He Pao se lance dans un monologue. La sensation onirique subsiste et le lecteur éprouve quelques difficultés à mesurer la portée de ce qui vient de se jouer sous ses yeux. Il faudra attendre le tome suivant pour acquérir une certitude, s'il s'agissait d'une résolution ou non.
Ce tome s'ouvre avec un voyage mouvementé sur une mer déchainée rappelant que l'eau joue un rôle symbolique dans le récit. L'artiste propose à nouveau une représentation superbe de ces vagues dans la brume, des embruns, et du tangage auquel est soumis le bateau. Le lecteur retrouve une autre représentation de l'élément liquide lors de la fuite de Bang Song et Yu Shin, d'abord dans un cours d'eau calme et bleu acier, puis sur un ruisseau gelé. Il est impossible pour le lecteur de ne pas penser à He Pao (joyau du fleuve), mais il ne perçoit pas de dimension métaphorique dans ces 2 nouvelles représentations de l'eau. Après la scène d'ouverture, l'auteur propose 3 scènes s'attachant à des personnages différents. Le lecteur ne croit pas un instant à la possibilité que l'ermite sur sa véranda, devant sa grotte, puisse être le Moine Fou. Par contre, il prête une attention particulière à ses visions qu'il décrit à haute voix, car Vink avait déjà utilisé ce dispositif avec une annonce du Grand Moine dans le tome précédent qui s'était révélée éclairante après coup. Grand bien lui en prend, car Six Pas prononce par la suite d'autres sentences qui s'avèrent d'une perspicacité pénétrante. D'un point de vue visuel, la situation isolée de Six Pas (son étrange surnom est expliqué en cours de récit) rappelle celle du vieux Maître dans le tome précédent.
La scène suivante est beaucoup plus lumineuse, avec les 2 frères en train de s'entraîner dans la cour de la demeure. L'auteur introduit donc 2 adolescents qui ont la chance d'appartenir à la classe dirigeante et à qui les cours d'arts martiaux sont offerts, sans qu'ils aient besoin de s'investir pour les obtenir. Il est donc possible de comparer leur situation et leur parcours à ceux d'He Pao. Vink insuffle une dynamique dans leur relation, à base de jalousie, d'espièglerie, et d'irresponsabilité, en cohérence avec leur âge et leur position privilégiée. Quelques pages plus loin, Kim Ki Ju et He Pao sont invités à dîner dans la demeure du Prince Yoo, ce qui est l'occasion pour l'artiste de contraster la chaleur de l'éclairage, la beauté des peintures murales, avec la froideur de l'extérieur et les rigueurs de l'hiver. Le lecteur peut s'assoir aux côtés des convives et observer la richesse des habits de la maisonnée, la délicatesse des manières des serveuses, le type de couverts et les modalités du repas. La couette dont bénéficie He Pao pour passer la nuit est également splendide.
Le troisième fil narratif permet de suivre He Pao et Kim Ki Ju. Ayant toujours à cœur d'offrir un spectacle divertissant aux lecteurs, l'artiste montre He Pao devant s'en prendre à 2 tigres dans les rues de la ville. Pour rendre compte de l'heure avancée de la journée, il utilise des teintes mauves permettant de rendre compte de l'obscurité tombante, et de faire ressortir la lumière des fanaux utilisés par les villageois et les gens d'arme. La mise en scène de cette séquence d'action est factuelle, avec des angles de prise de vue permettant de suivre les déplacements des fauves et les prises d'He Pao. Le lecteur peut voir les murs d'enceinte, la grâce féline des tigres, le mécontentement des villageois. Au milieu de la séquence, il tombe sur une case jaune dorée, évoquant une forme d'âge d'or pour le tigre, tranchant avec le reste du schéma chromatique, saisissante de nostalgie de bon aloi, et troublante dans son parallèle entre la tigresse et He Pao.
Par la suite, la construction de l'intrigue rappelle, par certains côtés, celle du tome 4 au Pic de la Foudre Le col du vent. Le groupe partant à la chasse se sépare entre les 2 frères ayant fugué, He Pao partie à leur recherche par ses propres moyens, le reste du groupe essayant de quadriller le secteur, les disciples de maître Cho (dont Petit Li), des brigands et Six Pas. Vink se montre aussi habile que dans le tome 4 à organiser ce ballet avec beaucoup de participants, tout en veillant à ce qu'il reste plausible. Le lecteur observe avec plaisir les vêtements des soldats du prince Yoo, les vêtements plus frustes des villageois et des brigands, la tenue inchangée d'He Pao, complétée par une cape bienvenue au vu des chutes de neiges. Il reste interdit devant ces soldats torse nu qui donnent l'assaut aux brigands, donnant lieu à une page sans texte ni phylactère, pour une séquence qui semble à nouveau relever de l'onirisme. L'auteur fournit une explication satisfaisante de cette scène dès la page suivante, ce qui n'amoindrit en rien la force visuelle de la page précédente.
À plusieurs reprises, l'artiste met en scène des actions impliquant plus d'une dizaine de personnages. À nouveau, le lecteur apprécie la qualité de sa mise en scène qui sait spatialiser les personnages, les chevaux et la biche de sorte à montrer comment se placent chacun d'entre eux, et la progression de la chasse. Il se montre tout aussi habile pour l'attaque des soldats torse nu, ou pour le dénouement du face-à-face, impliquant une demi-douzaine de protagonistes effectuant des actions différentes dont les conséquences se font sentir sur chacune. La narration visuelle permet de donner à voir ces différents chassés-croisés et à prouver leur plausibilité. En voyant, les 2 frères glisser sur un ruisseau gelé, le lecteur sourit inconsciemment, car ça lui rappelle l'aquaplaning effectué par un prisonnier, sous l'impulsion d'He Pao, dans le tome précédent.
Comme dans les tomes précédents, He Pao continue de participer aux décisions adultes du fait de ses capacités extraordinaires au combat. Ayant vaincu les tigres, elle est déjà célèbre car tout le monde parle de son exploit. Mais Vink ne se contente pas de la replacer dans cette position, il évoque également sa féminité par un biais détourné. Alors que le prince Yoo ne voit en elle qu'une instructrice potentielle de talent, les 2 adolescents ne voient en elle qu'une paysanne mal dégrossie, qui ne pourrait pas faire office de servante pour Bang Song le plus âgé, mais peut-être de nourrice pour Yu Shin. Quelques pages plus loin, Yu Shin dévisage He Pao avec concupiscence, en repensant à la remarque de son frère sur la fonction de nourrice. Ce n'était pas arrivé depuis le premier tome qu'He Pao soit regardé comme un objet du désir. D'un autre côté, il s'agit de l'appréciation d'un adolescent qui n'a pas le beau rôle dans l'histoire.
Arrivé aux deux tiers du récit, l'un des personnages suit un fantôme ou l'esprit d'un personnage récemment décédé pour retrouver la piste de Bang Song. Ce n'est pas la première fois que Vink met en scène des esprits, ne serait-ce que l'apparition des parents d'He Pao dans le tome précédent. Le lecteur ne peut pas vraiment tirer de conclusion sur les convictions personnelles de l'auteur en la matière. Il s'agit vraisemblablement d'une licence artistique, pour évoquer l'influence persistante d'un disparu sur l'esprit d'une personne l'ayant bien connu, ou sur laquelle il a eu une forte influence. Dans le même registre spirituel, il y a la capacité inexpliquée de Six Pao à avoir des visions ou à disposer de révélations d'une justesse surnaturelle.
Arrivé au terme de ce tome, le lecteur effectue à nouveau le constat que ces 46 pages étaient aussi fluides que denses, et que l'auteur a pu intégrer de nombreux thèmes. Outre ceux habituels relatifs à l'héritage (celui du Moine Fou) s'imposant à l'héritier jusqu'à modifier sa personnalité, il est question d'un petit tyran abusant de sa position de pouvoir, d'enfants gâtés irresponsables, d'une populace insatisfaite des mesures de protection mises en œuvre par une personne en ayant les capacités, de jalousie qui est mauvaise conseillère, de vengeance d'un maître humilié entreprise par ses élèves, de la cruauté arbitraire de la chasse (Non ! pas le faon, Non ! pas sa mère !), de la motivation d'He Pao qui n'est pas de l'altruisme, du plaisir de jouer aux échecs, de vanité (celle de Six Pas), de valeur (celle d'He Pao) qui n'attend pas le nombre des années, du pardon quand une biche et ses deux faons observent Petit Li et He Pao.
Comme à son habitude, Vink réalise une bande dessinée qui peut être lue pour son intrigue et appréciée pour cela uniquement. Le lecteur peut dans ce cas ressentir une petite déception quant au développement du fil narratif principal sur le mystère du Moine Fou. Pour le lecteur prêt à une lecture plus contemplative, la narration de Vink recèle des saveurs tant visuelles que thématiques, toujours aussi nombreuses sans devenir écœurantes.
vendredi 23 mars 2018
Le Moine fou, tome 6 : Les matins du serpent
Ce tome fait suite à Le monastère du miroir précieux qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1993, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao plonge depuis une falaise dans la rivière en contrebas, en direction de 3 rochers qui émergent de l'eau. Elle est observée par le Grand Moine et un autre moine qui s'inquiètent qu'elle ne se fracasse sur les rochers. Le plongeon est parfait. He Pao se vante de son exploit. Le bonze s'inquiète des conséquences de l'art du Moine Fou sur He Pao. Le Grand Moine indique qu'à une vingtaine de li, le fleuve se sépare en 2 branches, et que le bras gauche contient des tourbillons qui lui valent le nom de rivière de l'Enfer. He Pao replonge dans l'eau et se laisse porter par le courant.
Au fil de l'eau, He Pao sent qu'elle est épiée. Elle s'en assure en lançant un caillou en direction de l'indiscret sans réussir à le voir. Elle arrive à une première petite chute d'eau dans laquelle elle perd sa botte, puis la récupère. Elle monte en haut de la falaise pour observer les 2 bras du fleuve et passer la nuit. Elle est à nouveau épiée sans réussir à attraper son observateur. Le lendemain alors qu'elle confectionne un radeau en bambou, elle voit passer sur le fleuve un bateau transportant des prisonniers dont Kim Ki Ju. Elle finit par passer les tourbillons et se retrouve dans une caverne où elle est accueillie par un vieil homme et son serviteur qui ressemble à Yu Kong, son agresseur du tome 1, mort depuis.
Ce sixième tome reprend le schéma narratif des précédents : He Pao se sert aussi bien des capacités que lui procure la connaissance de l'art martial du Moine Fou, que cet art menace de la transformer et l'asservir, plusieurs caractéristiques de la personnalité du Moine Fou supplantant celle de la jeune femme. Outre ce fil narratif principal qui court de tome en tome, He Pao se trouve confrontée à une nouvelle situation. Le lecteur la retrouve donc dans les alentours du Monastère du Miroir Précieux à continuer de s'entraîner et de se tester. Il ne comprend pas bien pourquoi le Grand Moine envoie He Pao vers une nouvelle épreuve et prend ça comme une façon peu élégante de s'en débarrasser, voire comme un simple artifice narratif pour passer à l'aventure suivante. Mais une fois la lecture terminée, si le lecteur éprouve la curiosité de refeuilleter le début, il se rend compte que la dernière phrase prononcée par le Grand Moine montre qu'il avait deviné la nature du désordre qui habite He Pao, et que l'artifice n'était donc pas si artificiel que ça.
Jusqu'alors l'auteur n'avait pas exigé un niveau de suspension consenti d'incrédulité trop élevé. En termes d'éléments fantastiques, il y a donc l'art du Moine Fou, les capacités physiques extraordinaires qu'il confère à celui qui l'utilise, et son mode de transmission (une écriture sculptée dans la pierre). Dans ce sixième tome, Vink augmente ce niveau de suspension consentie d'incrédulité, d'abord avec l'extraordinaire coïncidence qui fait que le bateau transportant Kim Ki Ju prisonnier passe justement sous les yeux d'He Pao qui se trouve providentiellement sur la berge à ce moment-là, puis avec l'incroyable famille qu'elle découvre d'abord dans les cavernes souterraines. Comme par hasard, cette famille a un lien avec le Moine Fou. Le récit tient dans une durée très réduite et pour couronner le tout, il y a un personnage capable de se déplacer tout seul, alors qu'il n'a plus ni membres supérieurs, ni membres inférieurs. Le lecteur a besoin d'un peu de temps pour ajuster son horizon d'attente, en se rendant compte que l'auteur a choisi une forme un peu moins naturaliste, et un peu plus romanesque, avec coïncidences opportunes, capacités étranges vaguement surnaturelles, et dispositifs théâtraux (une pièce piégée par exemple), ce qui évoque d'autres formes romanesques comme Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik.
À nouveau, le lecteur se laisse porter par la magie des images qui l'emmènent dans des endroits concrets, exotiques, et souvent enchanteurs, sans en devenir magiques ou surnaturels. La première case occupe la moitié de la page et montre He Pao torse nu de dos, s'apprêtant à plonger dans une rivière en contrebas. L'eau présente une couleur turquoise marquée par le brun du fond, les branches de l'arbre au premier plan à gauche ont été représentées avec délicatesse, la végétation sur la pente abrupte de l'autre côté du fleuve s'accroche aux aspérités de la paroi, esquissée avec délicatesse. Lorsqu'He Pao remonte sur la rive, le lecteur contemple les rochers en bordure de rive, la végétation rase, les feuilles des arbres, déjà rousses indiquant que l'automne est en cours, et au premier plan, des branchages comme s'ils s'interposaient entre le preneur de vue et les personnages. 2 pages plus loin, Vink réalise une case dans laquelle il joue avec la transparence de la tunique d'He Pao, selon que telle partie de son corps se trouve immergée dans l'eau, ou dépasse du niveau de l'eau. L'élément liquide est très présent dans ce récit : les 2 bras du fleuve, d'abord paisible, puis agité à l'approche de la petite chute. C'est l'occasion pour l'artiste de représenter le cours d'eau dans ses différents états : une surface calme et ondoyante sous la lumière, une surface plus agitée, avec une couleur plus jaune montrant que le cours charrie de la terre, la chute d'eau plus claire, avec la pulvérisation de gouttelettes, le fleuve très sombre une fois la nuit tombée, le calme total lorsqu'un corps flotte entre deux eaux, au contraire un corps entouré de minuscules bulles d'air entraînées avec lui dans sa chute. Vink sait transcrire tous les détails qui différencient ces états divers et variés. Le lecteur se souvient qu'He Pao est le joyau du fleuve.
Ces 46 pages recèlent encore bien des lieux enchanteurs. Après avoir passé les tourbillons, He Pao se retrouve dans des cavernes. Le lecteur peut y voir les rochers luisant du fait de leur continuel polissage par les vaguelettes. Quelques pages plus loin, il a une idée de la volumétrie de ces cavernes quand He Pao suit Liu & Nuage d'Automne pour remonter à l'air libre, empruntant un fantastique escalier dont les marches sont taillées dans la pierre. Plus loin encore, elle suit les 2 mêmes personnages dans un sentier serpentant entre les arbres et les rochers, pour une randonnée à laquelle le lecteur aimerait bien participer. He Pao accepte l'hospitalité de Liu & Nuage d'Automne, ce qui est l'occasion pour le lecteur d'admirer quelques-unes des pièces de leur intérieur, leurs magnifiques bonsaïs, la rambarde de leur balcon, leur service à thé, etc. En passant, il en profite également pour admirer la vue depuis leur balcon sur de beaux arbres, les toits des dépendances et du portail d'entrée de leur résidence. Il découvre, avec la même gourmandise, la sortie de la caverne du vieux Maître qui donne sur le fleuve, dans une anfractuosité de la montagne, un endroit secret où il fait bon profiter du calme de la solitude.
Vink continue de décrire des tenues vestimentaires d'époque agréables à regarder, sans être exagérées ou exclusivement luxueuses. He Pao a conservé sa tunique mauve, son pantalon blanc et ses bottes. Les tenues des moines sont conformes à leur vocation. Liu arbore une magnifique tunique longue et sa femme Nuage d'Automne une très belle robe, avec une étole précieuse. Par la suite, le lecteur peut encore admirer l'armure du vieux Maître. L'attention aux détails de l'artiste se manifeste également dans la présence de détails à la présence organique de par le scénario, comme une sculpture de la tête de Bouddha, un appeau avec des inscriptions en chinois, le carcan autour du cou des prisonniers, etc. Comme dans les tomes précédents, l'auteur consacre 3 cases à un regard rapide jeté sur un élément du décor naturel, sans personnage dans le cadre. Le lecteur peut ainsi contempler les 3 rochers entre lesquels He Pao plonge, un oiseau sur une branche, un vol d'oiseaux dans leur flux migratoire. Il ne s'agit pas d'un dispositif artificiel pour boucher un trou dans une page avec un case facile, mais bien d'un moment consacré à l'observation. D'ailleurs, il n'y a pas de cases faciles ou bouche-trou. Vink ne réalise pas de case dont la technicité a pour objet d'épater le lecteur. Si le lecteur ne souhaite pas y prêter attention, il peut rester dans le rythme de la narration, sans se sentir obligé d'admirer telle ou telle case. Si par contre sa sensibilité le pousse à y faire attention, il remarque quelques cases incroyables et discrètes, comme le simple reflet de la tête des parents d'He Pao dans l'eau d'une tasse renversée sur le sol.
De la même manière, le lecteur peut être plus ou moins sensible à la mise en scène. Celle-ci est conçue pour chaque séquence, de manière à éviter les plans trop statiques, et à concevoir un déplacement de la caméra pour montrer l'environnement de chaque scène, la manière dont les gestes des personnages s'adapte à cet environnement, etc. Il s'en suit que les scènes d'action sont construites en prenant en compte les caractéristiques du lieu, les capacités de chaque protagoniste. Le lecteur éprouve l'impression de se tenir aux côtés d'He Pao quand le bateau se disloque dans les rapides. Il sourit devant la glissade qu'elle fait effectuer à un prisonnier à la surface de l'eau. Les scènes d'action ne sont jamais gratuites, stéréotypées, ou bâclées. Comme dans les tomes précédents, le lecteur s'interroge sur le sens du changement de couleur de fond des phylactères. Il y voit une volonté de l'artiste que les bulles soient mieux intégrées dans la tonalité chromatique majeure de la case.
Toujours enchanté par la qualité de la narration graphique de Vink, le lecteur accepte de faire l'effort de consentir un petit supplément de suspension consentie d'incrédulité pour s'adapter à cette histoire plus romanesque que les tomes précédents. Il découvre une histoire de vengeance découlant d'actes passés du Moine Fou. Toujours curieux d'en apprendre plus sur ce personnage qui donne son nom à la série, il apprend que le Moine Fou avait utilisé son art pour redresser un tort, générant ainsi un héritage de haine qu'il ne pouvait soupçonner. Plus inattendu, il apprend également le vrai prénom d'He Pao. Bien sûr, les personnages ne deviennent pas soudainement manichéens. La vengeance n'est pas si simple et les personnes impliquées n'ont pas toutes la même attitude. Le lecteur suit donc l'intrigue avec plaisir, jusqu'à son dénouement, en acceptant de plus ou moins bon gré le dispositif de la pièce piégée qui a attendu sa victime toutes ces années durant. Il estime également que sa patience est récompensée en grande partie par le prénom d'He Pao (même s'il n'a aucune incidence sur l'intrigue) et sur l'étonnant lien qui subsiste entre le vieux Maître et le Moine Fou. Il n'entretient plus beaucoup d'illusion sur le fait qu'He Pao rejoindra le Moine Fou à court terme, mais il apprécie que sa légende continue de s'étoffer. Il apprécie également les leitmotivs comme une nouvelle noyade d'He Pao (une peu surprenant de se réjouir de ce type d'épreuve), ou une nouvelle histoire dans l'histoire (celle du tyran), et bien sûr une nouvelle trace de l'étrange écriture du Moine Fou.
Malgré tout cette histoire rocambolesque de vengeance et les informations supplémentaires sur le Moine Fou ne suffisent pas à contenter complètement le lecteur quant à son envie d'en apprendre plus sur He Pao, de la voir progresser dans sa maîtrise ou au moins dans sa connaissance d'elle-même, et de la voir évoluer vers une situation plus agréable. C'est en partie le cas, quand un personnage finit par expliciter ce qui trouble le comportement d'He Pao, et donc ce qui justifie la forme inhabituelle du récit. Ce trouble est à nouveau lié à l'art du Moine Fou et pèse lourdement sur son comportement. Au final, le lecteur éprouve donc la satisfaction que la majeure partie des bizarreries de la narration trouvent une explication dans l'état dans lequel se trouve initialement He Pao. Le lecteur peut y voir un deuxième degré de lecture quant au fait que l'art du Moine Fou l'obnubile au point qu'elle ne puisse plus distinguer la réalité, qu'elle ne la voit plus qu'au travers du mode de pensée que lui impose son savoir. Il retrouve là le thème de l'éducation qui transforme l'individu au point qu'il ne puisse plus penser d'une autre manière. De ce point de vue, le passage par les tourbillons peut alors se voir comment autant de nouvelles naissances, de nouvelles venues au monde.
L'appréciation de ce tome par le lecteur dépend fortement de sa capacité à modifier son horizon d'attente. S'il reste campé sur ses positions que l'auteur doit s'astreindre à rester dans la ligne directrice qu'il a lui-même définie dans les tomes précédents, il risque de se crisper du fait des événements romanesques, tout en continuant à apprécier le thème de la connaissance qui transforme l'individu, et la mythologie de la série qui continue à s'étoffer, tout en restant sous le charme de la narration visuelle. 4 étoiles. S'il accepte de modifier ses attentes, il bénéficie d'un récit tout aussi riche et intelligent que ceux des tomes précédents, avec une narration visuelle toujours aussi impeccable qu'effacée. 5 étoiles. Dans les 2 cas, il lui reste encore à s'interroger sur la signification du titre.
Ce tome fait suite à Le monastère du miroir précieux qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1993, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
He Pao plonge depuis une falaise dans la rivière en contrebas, en direction de 3 rochers qui émergent de l'eau. Elle est observée par le Grand Moine et un autre moine qui s'inquiètent qu'elle ne se fracasse sur les rochers. Le plongeon est parfait. He Pao se vante de son exploit. Le bonze s'inquiète des conséquences de l'art du Moine Fou sur He Pao. Le Grand Moine indique qu'à une vingtaine de li, le fleuve se sépare en 2 branches, et que le bras gauche contient des tourbillons qui lui valent le nom de rivière de l'Enfer. He Pao replonge dans l'eau et se laisse porter par le courant.
Au fil de l'eau, He Pao sent qu'elle est épiée. Elle s'en assure en lançant un caillou en direction de l'indiscret sans réussir à le voir. Elle arrive à une première petite chute d'eau dans laquelle elle perd sa botte, puis la récupère. Elle monte en haut de la falaise pour observer les 2 bras du fleuve et passer la nuit. Elle est à nouveau épiée sans réussir à attraper son observateur. Le lendemain alors qu'elle confectionne un radeau en bambou, elle voit passer sur le fleuve un bateau transportant des prisonniers dont Kim Ki Ju. Elle finit par passer les tourbillons et se retrouve dans une caverne où elle est accueillie par un vieil homme et son serviteur qui ressemble à Yu Kong, son agresseur du tome 1, mort depuis.
Ce sixième tome reprend le schéma narratif des précédents : He Pao se sert aussi bien des capacités que lui procure la connaissance de l'art martial du Moine Fou, que cet art menace de la transformer et l'asservir, plusieurs caractéristiques de la personnalité du Moine Fou supplantant celle de la jeune femme. Outre ce fil narratif principal qui court de tome en tome, He Pao se trouve confrontée à une nouvelle situation. Le lecteur la retrouve donc dans les alentours du Monastère du Miroir Précieux à continuer de s'entraîner et de se tester. Il ne comprend pas bien pourquoi le Grand Moine envoie He Pao vers une nouvelle épreuve et prend ça comme une façon peu élégante de s'en débarrasser, voire comme un simple artifice narratif pour passer à l'aventure suivante. Mais une fois la lecture terminée, si le lecteur éprouve la curiosité de refeuilleter le début, il se rend compte que la dernière phrase prononcée par le Grand Moine montre qu'il avait deviné la nature du désordre qui habite He Pao, et que l'artifice n'était donc pas si artificiel que ça.
Jusqu'alors l'auteur n'avait pas exigé un niveau de suspension consenti d'incrédulité trop élevé. En termes d'éléments fantastiques, il y a donc l'art du Moine Fou, les capacités physiques extraordinaires qu'il confère à celui qui l'utilise, et son mode de transmission (une écriture sculptée dans la pierre). Dans ce sixième tome, Vink augmente ce niveau de suspension consentie d'incrédulité, d'abord avec l'extraordinaire coïncidence qui fait que le bateau transportant Kim Ki Ju prisonnier passe justement sous les yeux d'He Pao qui se trouve providentiellement sur la berge à ce moment-là, puis avec l'incroyable famille qu'elle découvre d'abord dans les cavernes souterraines. Comme par hasard, cette famille a un lien avec le Moine Fou. Le récit tient dans une durée très réduite et pour couronner le tout, il y a un personnage capable de se déplacer tout seul, alors qu'il n'a plus ni membres supérieurs, ni membres inférieurs. Le lecteur a besoin d'un peu de temps pour ajuster son horizon d'attente, en se rendant compte que l'auteur a choisi une forme un peu moins naturaliste, et un peu plus romanesque, avec coïncidences opportunes, capacités étranges vaguement surnaturelles, et dispositifs théâtraux (une pièce piégée par exemple), ce qui évoque d'autres formes romanesques comme Les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik.
À nouveau, le lecteur se laisse porter par la magie des images qui l'emmènent dans des endroits concrets, exotiques, et souvent enchanteurs, sans en devenir magiques ou surnaturels. La première case occupe la moitié de la page et montre He Pao torse nu de dos, s'apprêtant à plonger dans une rivière en contrebas. L'eau présente une couleur turquoise marquée par le brun du fond, les branches de l'arbre au premier plan à gauche ont été représentées avec délicatesse, la végétation sur la pente abrupte de l'autre côté du fleuve s'accroche aux aspérités de la paroi, esquissée avec délicatesse. Lorsqu'He Pao remonte sur la rive, le lecteur contemple les rochers en bordure de rive, la végétation rase, les feuilles des arbres, déjà rousses indiquant que l'automne est en cours, et au premier plan, des branchages comme s'ils s'interposaient entre le preneur de vue et les personnages. 2 pages plus loin, Vink réalise une case dans laquelle il joue avec la transparence de la tunique d'He Pao, selon que telle partie de son corps se trouve immergée dans l'eau, ou dépasse du niveau de l'eau. L'élément liquide est très présent dans ce récit : les 2 bras du fleuve, d'abord paisible, puis agité à l'approche de la petite chute. C'est l'occasion pour l'artiste de représenter le cours d'eau dans ses différents états : une surface calme et ondoyante sous la lumière, une surface plus agitée, avec une couleur plus jaune montrant que le cours charrie de la terre, la chute d'eau plus claire, avec la pulvérisation de gouttelettes, le fleuve très sombre une fois la nuit tombée, le calme total lorsqu'un corps flotte entre deux eaux, au contraire un corps entouré de minuscules bulles d'air entraînées avec lui dans sa chute. Vink sait transcrire tous les détails qui différencient ces états divers et variés. Le lecteur se souvient qu'He Pao est le joyau du fleuve.
Ces 46 pages recèlent encore bien des lieux enchanteurs. Après avoir passé les tourbillons, He Pao se retrouve dans des cavernes. Le lecteur peut y voir les rochers luisant du fait de leur continuel polissage par les vaguelettes. Quelques pages plus loin, il a une idée de la volumétrie de ces cavernes quand He Pao suit Liu & Nuage d'Automne pour remonter à l'air libre, empruntant un fantastique escalier dont les marches sont taillées dans la pierre. Plus loin encore, elle suit les 2 mêmes personnages dans un sentier serpentant entre les arbres et les rochers, pour une randonnée à laquelle le lecteur aimerait bien participer. He Pao accepte l'hospitalité de Liu & Nuage d'Automne, ce qui est l'occasion pour le lecteur d'admirer quelques-unes des pièces de leur intérieur, leurs magnifiques bonsaïs, la rambarde de leur balcon, leur service à thé, etc. En passant, il en profite également pour admirer la vue depuis leur balcon sur de beaux arbres, les toits des dépendances et du portail d'entrée de leur résidence. Il découvre, avec la même gourmandise, la sortie de la caverne du vieux Maître qui donne sur le fleuve, dans une anfractuosité de la montagne, un endroit secret où il fait bon profiter du calme de la solitude.
Vink continue de décrire des tenues vestimentaires d'époque agréables à regarder, sans être exagérées ou exclusivement luxueuses. He Pao a conservé sa tunique mauve, son pantalon blanc et ses bottes. Les tenues des moines sont conformes à leur vocation. Liu arbore une magnifique tunique longue et sa femme Nuage d'Automne une très belle robe, avec une étole précieuse. Par la suite, le lecteur peut encore admirer l'armure du vieux Maître. L'attention aux détails de l'artiste se manifeste également dans la présence de détails à la présence organique de par le scénario, comme une sculpture de la tête de Bouddha, un appeau avec des inscriptions en chinois, le carcan autour du cou des prisonniers, etc. Comme dans les tomes précédents, l'auteur consacre 3 cases à un regard rapide jeté sur un élément du décor naturel, sans personnage dans le cadre. Le lecteur peut ainsi contempler les 3 rochers entre lesquels He Pao plonge, un oiseau sur une branche, un vol d'oiseaux dans leur flux migratoire. Il ne s'agit pas d'un dispositif artificiel pour boucher un trou dans une page avec un case facile, mais bien d'un moment consacré à l'observation. D'ailleurs, il n'y a pas de cases faciles ou bouche-trou. Vink ne réalise pas de case dont la technicité a pour objet d'épater le lecteur. Si le lecteur ne souhaite pas y prêter attention, il peut rester dans le rythme de la narration, sans se sentir obligé d'admirer telle ou telle case. Si par contre sa sensibilité le pousse à y faire attention, il remarque quelques cases incroyables et discrètes, comme le simple reflet de la tête des parents d'He Pao dans l'eau d'une tasse renversée sur le sol.
De la même manière, le lecteur peut être plus ou moins sensible à la mise en scène. Celle-ci est conçue pour chaque séquence, de manière à éviter les plans trop statiques, et à concevoir un déplacement de la caméra pour montrer l'environnement de chaque scène, la manière dont les gestes des personnages s'adapte à cet environnement, etc. Il s'en suit que les scènes d'action sont construites en prenant en compte les caractéristiques du lieu, les capacités de chaque protagoniste. Le lecteur éprouve l'impression de se tenir aux côtés d'He Pao quand le bateau se disloque dans les rapides. Il sourit devant la glissade qu'elle fait effectuer à un prisonnier à la surface de l'eau. Les scènes d'action ne sont jamais gratuites, stéréotypées, ou bâclées. Comme dans les tomes précédents, le lecteur s'interroge sur le sens du changement de couleur de fond des phylactères. Il y voit une volonté de l'artiste que les bulles soient mieux intégrées dans la tonalité chromatique majeure de la case.
Toujours enchanté par la qualité de la narration graphique de Vink, le lecteur accepte de faire l'effort de consentir un petit supplément de suspension consentie d'incrédulité pour s'adapter à cette histoire plus romanesque que les tomes précédents. Il découvre une histoire de vengeance découlant d'actes passés du Moine Fou. Toujours curieux d'en apprendre plus sur ce personnage qui donne son nom à la série, il apprend que le Moine Fou avait utilisé son art pour redresser un tort, générant ainsi un héritage de haine qu'il ne pouvait soupçonner. Plus inattendu, il apprend également le vrai prénom d'He Pao. Bien sûr, les personnages ne deviennent pas soudainement manichéens. La vengeance n'est pas si simple et les personnes impliquées n'ont pas toutes la même attitude. Le lecteur suit donc l'intrigue avec plaisir, jusqu'à son dénouement, en acceptant de plus ou moins bon gré le dispositif de la pièce piégée qui a attendu sa victime toutes ces années durant. Il estime également que sa patience est récompensée en grande partie par le prénom d'He Pao (même s'il n'a aucune incidence sur l'intrigue) et sur l'étonnant lien qui subsiste entre le vieux Maître et le Moine Fou. Il n'entretient plus beaucoup d'illusion sur le fait qu'He Pao rejoindra le Moine Fou à court terme, mais il apprécie que sa légende continue de s'étoffer. Il apprécie également les leitmotivs comme une nouvelle noyade d'He Pao (une peu surprenant de se réjouir de ce type d'épreuve), ou une nouvelle histoire dans l'histoire (celle du tyran), et bien sûr une nouvelle trace de l'étrange écriture du Moine Fou.
Malgré tout cette histoire rocambolesque de vengeance et les informations supplémentaires sur le Moine Fou ne suffisent pas à contenter complètement le lecteur quant à son envie d'en apprendre plus sur He Pao, de la voir progresser dans sa maîtrise ou au moins dans sa connaissance d'elle-même, et de la voir évoluer vers une situation plus agréable. C'est en partie le cas, quand un personnage finit par expliciter ce qui trouble le comportement d'He Pao, et donc ce qui justifie la forme inhabituelle du récit. Ce trouble est à nouveau lié à l'art du Moine Fou et pèse lourdement sur son comportement. Au final, le lecteur éprouve donc la satisfaction que la majeure partie des bizarreries de la narration trouvent une explication dans l'état dans lequel se trouve initialement He Pao. Le lecteur peut y voir un deuxième degré de lecture quant au fait que l'art du Moine Fou l'obnubile au point qu'elle ne puisse plus distinguer la réalité, qu'elle ne la voit plus qu'au travers du mode de pensée que lui impose son savoir. Il retrouve là le thème de l'éducation qui transforme l'individu au point qu'il ne puisse plus penser d'une autre manière. De ce point de vue, le passage par les tourbillons peut alors se voir comment autant de nouvelles naissances, de nouvelles venues au monde.
L'appréciation de ce tome par le lecteur dépend fortement de sa capacité à modifier son horizon d'attente. S'il reste campé sur ses positions que l'auteur doit s'astreindre à rester dans la ligne directrice qu'il a lui-même définie dans les tomes précédents, il risque de se crisper du fait des événements romanesques, tout en continuant à apprécier le thème de la connaissance qui transforme l'individu, et la mythologie de la série qui continue à s'étoffer, tout en restant sous le charme de la narration visuelle. 4 étoiles. S'il accepte de modifier ses attentes, il bénéficie d'un récit tout aussi riche et intelligent que ceux des tomes précédents, avec une narration visuelle toujours aussi impeccable qu'effacée. 5 étoiles. Dans les 2 cas, il lui reste encore à s'interroger sur la signification du titre.
jeudi 22 mars 2018
Le Moine fou, tome 5 : Le monastère du miroir précieux
Ce tome fait suite à Le col du vent qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1992, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Finalement Kim Ki Ju a décidé de raccompagner Gao (le fils de madame et monsieur Wang) à l'auberge de ses parents. Ils retrouvent le cheval de Kim Ki Ju chemin faisant. Mais leur progression est interrompue par des brigands qui exigent de savoir ce qu'il est advenu d'He Pao. Kim Ki Ju décoche une flèche et force le passage, ralliant ainsi l'auberge du Vent. Ils sont de nouveau assiégés à l'auberge. Pendant ce temps-là, les 3 moines ouvrent le chemin pour rejoindre leur monastère, suivis d'He Pao, de Ténèbres Extasiées, de Mademoiselle Mei et d'Hong (la dame de compagnie de Mei). He Pao alimente une franche discussion avec Mei pour faire émerger la motivation profonde de cette dernière.
Le groupe des moines progresse dans un défilé et se retrouve dans une embuscade. Sur les hauteurs de la gorge, se tiennent les membres de la secte du Tigre Blanc et de la confrérie des mendiants qui font exploser des mines, bloquant ainsi le passage et le chemin du retour du petit groupe. Ils exigent de savoir ce qu'il est advenu de la délégation de 27 personnes conduite par leurs deux chefs, qui s'est rendue au Col du Vent pour rencontrer He Pao. Cette dernière leur indique que la rencontre a eu lieu au Pic de la Foudre. Mademoiselle Mei s'adresse à eux pour les convaincre qu'He Pao est l'élue des dieux puisqu'elle a survécu à la foudre. Ténèbres Extasiées se raille d'eux, estimant qu'il est capable de survivre à toutes leurs attaques directes (les flèches) ou indirectes (les mines et les roches). La route qui conduit au Monastère réserve encore bien d'autres embûches avant de pouvoir contempler le Miroir Précieux.
Comment ça ? Ce tome ne commence pas par une page dépourvue de phylactères permettant d'admirer la beauté des paysages ? Ce n'est quand même pas une catastrophe, loin s'en faut. En fait la première page présente bien un paysage magnifique, avec deux arbres aux formes torturées, la verdure de l'herbe, un relief pentu, et un cheval attendant paisiblement. Par la suite, les paysages sont intégrés à la narration de manière naturelle, sans rien perdre de leur majesté ou de leur beauté. Il est possible que le lecteur soit moins sensible aux défilés rocheux et terreux, moins vivants que les plaines ondoyantes. Par contre, quelques pages plus loin, il tombe à nouveau sous le charme d'une vaste étendue herbeuse, avec ces aquarelles vertes, et le blanc du papier encore apparent par endroit. À l'occasion d'un plan plus rapproché, il se rend compte que ce blanc apparent correspond à la présence de plantes à fleurs blanches parsemant l'herbe.
Lorsqu'He Pao et Ténèbres Extasiées retrouvent l'ombre des arbres et le tapis de l'herbe, le lecteur retrouve tout le plaisir de cette marche dans une luminosité chatoyante, au gré des mouvements du feuillage dans la douce brise. Juste après, il aimerait bien s'attabler avec eux à l'air libre, sous l'ombre d'autres arbres, en bordure du fleuve pour savourer un simple bol de riz. Plus loin, les 2 voyageurs ont pris place sur bateau pour descendre le fleuve, jouissant du calme de l'eau et du soleil couchant. Il peut admirer la lente progression du bateau, tiré par les chevaux sur le chemin de halage. Il en vient à regretter que la case montrant l'arrivée au monastère par le fleuve occupe un espace relativement petit (environ 20% de la page), tellement l'aquarelle montrant ces parois rocheuses verticales et recouvertes de végétation est splendide dans son évocation tout en douceur. Le lecteur peut encore se projeter avec délice dans le décor minéral de l'endroit où Zhou Li réalisait ses sculptures dans le domaine du monastère, ou dans celui du Miroir Précieux. Il peut laisser son regard vagabonder dans des décors végétaux comme les zones ombragées à proximité du monastère, ou les rives du fleuve.
Finalement il n'a pas lieu de regretter que la page d'ouverture comporte des phylactères, car il a l'occasion à de multiples reprises d'apprécier les déambulations dans des décors naturels par la suite. Il retrouve avec plaisir également les différents personnages. He Pao dispose toujours de cette allure d'adulte entre 20 et 30 ans, et il n'est pas fait mention de son âge dans ce tome. Il regarde, avec le sourire, le jeu d'acteur forcé pour Ténèbres Extasiées, transcrivant bien son esprit agité du fait du trouble causé dans son esprit par les techniques d'un art martial qui le possède plus qu'il ne le maîtrise. Au fils des discussions, le visage de mademoiselle Mei atteste de la force de son caractère et de son degré de détermination. Kim Ki Ju apparaît comme un homme préoccupé par la santé d'He Pao. Enfin le lecteur ne peut pas s'empêcher d'esquisser un sourire en découvrant les autres pensionnaires du monastère : des singes capucins au comportement singulier.
Comme dans les tomes précédents, le lecteur qui le souhaite peut regarder les petits détails, comme les différentes tenues vestimentaires, les couvre-chefs, ou la torche conservant une flamme à disposition devant les archers devant déclencher les mines. Il se rend compte que contrairement au tome précédent, celui-ci montre différents affrontements de manière explicite. Le lecteur peut ainsi assister à un échange de coups entre He Pao et Ténèbres Extasiées, en constatant que l'auteur intègre le relief dans la logique de déplacement des personnages, en admirant la vivacité des mouvements bien rendue par les dessins. De la même manière, les images montrent la liberté de mouvement restreinte par l’exiguïté de la cabine du Grand Moine à bord du bateau. Plus loin, il sourit à l'incongruité de la posture des 3 moines tibétains s'égaillant dans la nature, pour se soustraire à une attaque soudaine, incongrue mais justifiée. Vink prouve qu'il sait aussi bien mettre en scène des mouvements vifs et rapides cohérents avec le relief de l'environnement et les obstacles, que les moments de nature contemplatifs. C'est à donc un nouveau voyage visuel enchanteur qui attend le lecteur dans ce cinquième tome. Comme dans les tomes précédents, il ne subsiste que les fluctuations de la forme de phylactères qui laisse songeur. À nouveau l'artiste utilise des fonds colorés sans qu'il semble apporter un sens supplémentaire ou renforcer un état d'esprit ou une émotion. Vink utilise aussi des caractères noirs apposés directement sur le dessin de la case, sans détourage de phylactère, sans fond blanc ou coloré, sans qu'il soit possible d'identifier une intention dans cet usage.
Comme les tomes précédents, celui-ci compte 46 pages de bande dessinée, mais le lecteur en ressort avec la sensation d'avoir bénéficié d'une intrigue qui aurait pu occuper une pagination double. De nouveau Vink répond aux attentes du lecteur et même au-delà tout en le prenant par surprise. Le tome précédent promettait un voyage jusqu'au monastère des 3 moines apparut de manière providentielle et cherchant He Pao au Col du Vent. L'auteur tient sa promesse : He Pao séjourne bien audit monastère, et peut rencontrer le Grand Moine ce qui apporte des réponses à ses questions. Il ne joue pas à étirer le suspense, et le lecteur a le plaisir d'avoir une réponse claire quant à l'identité de Ténèbres Extasiées, et à son histoire personnelle. La connaissance des conséquences de l'art martial du Moine Fou progresse pour He Pao et pour le lecteur, même si tout n'est pas révélé. Vink contente son lecteur en apportant quelques explications complémentaires, et en mettant à nouveau en scène la très spéciale écriture du Moine Fou à deux reprises. Il taquine légèrement le lecteur lorsqu'elle est utilisée par un singe, Ténèbres Extasiées se moquant d'He Pao en faisant observer que ça fait de ce singe son condisciple.
Vink file également le principe de 2 mantras capables de stopper net tout utilisateur de l'art martial du Moine Fou. Ce dispositif présente une totale cohérence avec le principe de l'existence de cet art martial extraordinaire. À nouveau, Vink fait preuve d'une douce malice en faisant dire à un personnage qu'il n'est pas impossible que deux personnes aient inventé le même art indépendamment l'une de l'autre. Cette fois-ci le thème récurrent de l'eau s'avère plus clair, puisqu'He Pao voyage une fois à bord d'un bateau sur le fleuve, puis se baigne dedans à une autre occasion. Le lecteur prend également note du retour de la pluie et du rôle singulier qu'elle joue dans le cadre particulier de ce tome. L'auteur a donc développé ses propres leitmotivs dans sa série qu'il utilise avec parcimonie, en se renouvelant, renforçant le plaisir qui vient avec la familiarité d'éléments récurrents dans une narration au long terme.
L'immersion du lecteur dans le récit atteint donc une rare qualité, à la fois grâce aux planches superbes, sophistiquées sans être tape-à-l'œil, à l'intrigue imaginative et ludique, à la reconstitution historique discrète et consistante, et aux personnages adultes avec des personnalités affirmées, des aspirations spécifiques, sans une once de manichéisme. Il apprécie également les petites touches qui viennent relever les saveurs du récit : le conte tibétain factice raconté par le Moine Fou à monsieur Wang de l'auberge du Vent, les humains qui se nourrissent des offrandes faites aux dieux et laissées au temple votif, le supposé pouvoir guérisseur de la foudre (vraisemblablement l'auteur testant gentiment la crédulité de son lecteur), la douce ironie du savoir transmis par les singes que les moines sont incapables de remarquer, etc. Le lecteur observe aussi que Vink ne se laisse pas influencer par la tendance des récits d'action à favoriser les personnages masculins. Pour commencer, le personnage principal est une femme, et ensuite il y a bien d'autres personnages féminins présents et ces dames ne font pas de la figuration. Mademoiselle Mei dispose d'une solution pour permettre à He Pao de maîtriser les crises de pertes de ses sens. Le monastère n'est pas aux mains des seuls moines, les nonnes le gèrent à part égale.
Avec un tel degré de maturité, c'est tout naturellement que le lecteur se dit que ce récit doit également être porteur de thèmes et de valeurs. Le thème principal apparaît comme le nez au milieu de la figure : le savoir, de nature plus ou moins ésotérique. En effet cette série est avant tout l'histoire d'une jeune femme (He Pao) ayant reçu le savoir d'un adulte, né de son expérience, transmis dans des conditions extraordinaires. Dans le contexte de l'art martial, le savoir est vraiment synonyme de pouvoir. Sa maîtrise légitime He Pao aux yeux de tous les adultes comme un individu avec qui il faut compter. Elle la transforme aussi en outil que plusieurs factions aimeraient s'approprier pour l'utiliser à sa guise, comme s'il était possible de circonvenir la personnalité d'He Pao. Son savoir légitime He Pao dans le monde des adultes, mais supplante également sa valeur d'individu, au profit de celle de ses capacités, une métaphore décillée sur la valeur de l'individu pour l'organisme qu'est la société.
Vink aborde également les conséquences de ce savoir d'expérience, en décalage avec la maturité encore jeune d'He Pao. Le savoir acquis par l'expérience et transmis à He Pao menace de supplanter sa personnalité, de lui dicter sa conduite indépendamment de son caractère, de reformater et réécrire sa personnalité, comme s'il la soumettait à la personnalité du Moine Fou. C'est d'ailleurs le drame de Ténèbres Extasiées qui a accédé à un savoir qu'il n'est pas capable de maîtriser, qui est trop fort pour lui, au point que son comportement en devienne anormal, inacceptable pour la société. Ce niveau de connaissance supérieure dans un art martial le place en marge de la société et il n'est pas capable de redéfinir un mode de fonctionnement, un savoir être compatible avec la vie en société, pour vivre en côtoyant des individus normaux. Bien sûr, c'est le lot de tout à chacun, à commencer par Vink qui a atteint un niveau de maîtrise narrative tel qu'il peut craindre que peu de lecteurs perçoivent toutes les saveurs de son récit, toutes les nuances. L'auteur dit que l'expert prend le risque de voir son savoir devenir le seul centre d'intérêt de sa vie, accaparant toutes ses forces vives, l'isolant de ses semblables. Or chaque individu est le héros de sa vie, l'expert en lui-même, contraint de devoir trouver des terrains communs avec les autres pour pouvoir tirer les bénéfices d'une vie en société.
Vink envisage également les conséquences de la perte de ce savoir en art martial, d'oubli de son expertise, de disparition d'une partie de soi-même. He Pao doit se poser la question de se débarrasser de ce savoir à plusieurs reprises, car elle découvre qu'elle en a les moyens. Elle sait que ce savoir risque d'occasionner des dommages irréparables sur sa personne si elle en devient le jouet, ses moments de cécité temporaires en sont la preuve. Mais oublier est tout aussi néfaste que devenir l'esclave de son savoir, c'est une autre forme d'asservissement, un renoncement qui est synonyme de capitulation, de défaite de l'égo. C'est d'ailleurs son égo qui lui permet de déclarer qu'elle n'est pas le Moine Fou. Le thème de la mémoire de cet art martial est abordé à la fois par le personnage de mademoiselle Mei qui veut récupérer l'héritage de son père, mais aussi par He Pao. Tout le paradoxe est que cette dernière court le risque de voir la personnalité de son tuteur absent la submerger, mais en même temps elle refuse d'envisager le gâchis que serait la perte de ce savoir, son absence de transmission d'une génération à une autre. Le lecteur peut également facilement en déduire que les épreuves d'He Pao auraient été moins terribles et dangereuses si elle avait bénéficié d'un tuteur pour assimiler ce savoir, pour en assurer la transmission. Sous des dehors d'aventure exotique, Vink met en scène des questionnements philosophies sur le soi, la valeur de l'individu, l'apprentissage, et le passeur de savoir.
Le lecteur constate également qu'il n'y a pas de méchants dans l'histoire. Les personnages échappent au manichéisme, leurs motivations et leurs objectifs aussi. Mademoiselle Mei souhaite récupérer l'héritage de son père qui aurait dû lui revenir du fait des liens du sang. Le comportement de Ténèbres Extasiées est troublé par la puissance que lui donne son art martial, le fait d'être physiquement supérieur aux autres perturbant son sens des valeurs morales. Alors que des moines complotent dans le dos d'He Pao, le lecteur découvre qu'ils s'inquiètent avant tout du bien de la collectivité, de l'intérêt général qu'ils sont prêts à faire passer avant l'intérêt particulier d'He Pao. Mais il peut aussi s'interroger sur l'attitude butée d'He Pao qui refuse toute aide quelle qu'elle soit.
Décidemment cette série révèle toute sa saveur et toute sa richesse progressivement, tome après tome, comme si son auteur passait son expérience au lecteur en douceur. C'est à la fois un récit d'aventure exotique et historique, et à la fois une passionnante réflexion philosophique sur l'individu, sa valeur pour la société et le savoir.
Ce tome fait suite à Le col du vent qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre, en 10 tomes. Il est initialement paru en 1992, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Cette série a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Finalement Kim Ki Ju a décidé de raccompagner Gao (le fils de madame et monsieur Wang) à l'auberge de ses parents. Ils retrouvent le cheval de Kim Ki Ju chemin faisant. Mais leur progression est interrompue par des brigands qui exigent de savoir ce qu'il est advenu d'He Pao. Kim Ki Ju décoche une flèche et force le passage, ralliant ainsi l'auberge du Vent. Ils sont de nouveau assiégés à l'auberge. Pendant ce temps-là, les 3 moines ouvrent le chemin pour rejoindre leur monastère, suivis d'He Pao, de Ténèbres Extasiées, de Mademoiselle Mei et d'Hong (la dame de compagnie de Mei). He Pao alimente une franche discussion avec Mei pour faire émerger la motivation profonde de cette dernière.
Le groupe des moines progresse dans un défilé et se retrouve dans une embuscade. Sur les hauteurs de la gorge, se tiennent les membres de la secte du Tigre Blanc et de la confrérie des mendiants qui font exploser des mines, bloquant ainsi le passage et le chemin du retour du petit groupe. Ils exigent de savoir ce qu'il est advenu de la délégation de 27 personnes conduite par leurs deux chefs, qui s'est rendue au Col du Vent pour rencontrer He Pao. Cette dernière leur indique que la rencontre a eu lieu au Pic de la Foudre. Mademoiselle Mei s'adresse à eux pour les convaincre qu'He Pao est l'élue des dieux puisqu'elle a survécu à la foudre. Ténèbres Extasiées se raille d'eux, estimant qu'il est capable de survivre à toutes leurs attaques directes (les flèches) ou indirectes (les mines et les roches). La route qui conduit au Monastère réserve encore bien d'autres embûches avant de pouvoir contempler le Miroir Précieux.
Comment ça ? Ce tome ne commence pas par une page dépourvue de phylactères permettant d'admirer la beauté des paysages ? Ce n'est quand même pas une catastrophe, loin s'en faut. En fait la première page présente bien un paysage magnifique, avec deux arbres aux formes torturées, la verdure de l'herbe, un relief pentu, et un cheval attendant paisiblement. Par la suite, les paysages sont intégrés à la narration de manière naturelle, sans rien perdre de leur majesté ou de leur beauté. Il est possible que le lecteur soit moins sensible aux défilés rocheux et terreux, moins vivants que les plaines ondoyantes. Par contre, quelques pages plus loin, il tombe à nouveau sous le charme d'une vaste étendue herbeuse, avec ces aquarelles vertes, et le blanc du papier encore apparent par endroit. À l'occasion d'un plan plus rapproché, il se rend compte que ce blanc apparent correspond à la présence de plantes à fleurs blanches parsemant l'herbe.
Lorsqu'He Pao et Ténèbres Extasiées retrouvent l'ombre des arbres et le tapis de l'herbe, le lecteur retrouve tout le plaisir de cette marche dans une luminosité chatoyante, au gré des mouvements du feuillage dans la douce brise. Juste après, il aimerait bien s'attabler avec eux à l'air libre, sous l'ombre d'autres arbres, en bordure du fleuve pour savourer un simple bol de riz. Plus loin, les 2 voyageurs ont pris place sur bateau pour descendre le fleuve, jouissant du calme de l'eau et du soleil couchant. Il peut admirer la lente progression du bateau, tiré par les chevaux sur le chemin de halage. Il en vient à regretter que la case montrant l'arrivée au monastère par le fleuve occupe un espace relativement petit (environ 20% de la page), tellement l'aquarelle montrant ces parois rocheuses verticales et recouvertes de végétation est splendide dans son évocation tout en douceur. Le lecteur peut encore se projeter avec délice dans le décor minéral de l'endroit où Zhou Li réalisait ses sculptures dans le domaine du monastère, ou dans celui du Miroir Précieux. Il peut laisser son regard vagabonder dans des décors végétaux comme les zones ombragées à proximité du monastère, ou les rives du fleuve.
Finalement il n'a pas lieu de regretter que la page d'ouverture comporte des phylactères, car il a l'occasion à de multiples reprises d'apprécier les déambulations dans des décors naturels par la suite. Il retrouve avec plaisir également les différents personnages. He Pao dispose toujours de cette allure d'adulte entre 20 et 30 ans, et il n'est pas fait mention de son âge dans ce tome. Il regarde, avec le sourire, le jeu d'acteur forcé pour Ténèbres Extasiées, transcrivant bien son esprit agité du fait du trouble causé dans son esprit par les techniques d'un art martial qui le possède plus qu'il ne le maîtrise. Au fils des discussions, le visage de mademoiselle Mei atteste de la force de son caractère et de son degré de détermination. Kim Ki Ju apparaît comme un homme préoccupé par la santé d'He Pao. Enfin le lecteur ne peut pas s'empêcher d'esquisser un sourire en découvrant les autres pensionnaires du monastère : des singes capucins au comportement singulier.
Comme dans les tomes précédents, le lecteur qui le souhaite peut regarder les petits détails, comme les différentes tenues vestimentaires, les couvre-chefs, ou la torche conservant une flamme à disposition devant les archers devant déclencher les mines. Il se rend compte que contrairement au tome précédent, celui-ci montre différents affrontements de manière explicite. Le lecteur peut ainsi assister à un échange de coups entre He Pao et Ténèbres Extasiées, en constatant que l'auteur intègre le relief dans la logique de déplacement des personnages, en admirant la vivacité des mouvements bien rendue par les dessins. De la même manière, les images montrent la liberté de mouvement restreinte par l’exiguïté de la cabine du Grand Moine à bord du bateau. Plus loin, il sourit à l'incongruité de la posture des 3 moines tibétains s'égaillant dans la nature, pour se soustraire à une attaque soudaine, incongrue mais justifiée. Vink prouve qu'il sait aussi bien mettre en scène des mouvements vifs et rapides cohérents avec le relief de l'environnement et les obstacles, que les moments de nature contemplatifs. C'est à donc un nouveau voyage visuel enchanteur qui attend le lecteur dans ce cinquième tome. Comme dans les tomes précédents, il ne subsiste que les fluctuations de la forme de phylactères qui laisse songeur. À nouveau l'artiste utilise des fonds colorés sans qu'il semble apporter un sens supplémentaire ou renforcer un état d'esprit ou une émotion. Vink utilise aussi des caractères noirs apposés directement sur le dessin de la case, sans détourage de phylactère, sans fond blanc ou coloré, sans qu'il soit possible d'identifier une intention dans cet usage.
Comme les tomes précédents, celui-ci compte 46 pages de bande dessinée, mais le lecteur en ressort avec la sensation d'avoir bénéficié d'une intrigue qui aurait pu occuper une pagination double. De nouveau Vink répond aux attentes du lecteur et même au-delà tout en le prenant par surprise. Le tome précédent promettait un voyage jusqu'au monastère des 3 moines apparut de manière providentielle et cherchant He Pao au Col du Vent. L'auteur tient sa promesse : He Pao séjourne bien audit monastère, et peut rencontrer le Grand Moine ce qui apporte des réponses à ses questions. Il ne joue pas à étirer le suspense, et le lecteur a le plaisir d'avoir une réponse claire quant à l'identité de Ténèbres Extasiées, et à son histoire personnelle. La connaissance des conséquences de l'art martial du Moine Fou progresse pour He Pao et pour le lecteur, même si tout n'est pas révélé. Vink contente son lecteur en apportant quelques explications complémentaires, et en mettant à nouveau en scène la très spéciale écriture du Moine Fou à deux reprises. Il taquine légèrement le lecteur lorsqu'elle est utilisée par un singe, Ténèbres Extasiées se moquant d'He Pao en faisant observer que ça fait de ce singe son condisciple.
Vink file également le principe de 2 mantras capables de stopper net tout utilisateur de l'art martial du Moine Fou. Ce dispositif présente une totale cohérence avec le principe de l'existence de cet art martial extraordinaire. À nouveau, Vink fait preuve d'une douce malice en faisant dire à un personnage qu'il n'est pas impossible que deux personnes aient inventé le même art indépendamment l'une de l'autre. Cette fois-ci le thème récurrent de l'eau s'avère plus clair, puisqu'He Pao voyage une fois à bord d'un bateau sur le fleuve, puis se baigne dedans à une autre occasion. Le lecteur prend également note du retour de la pluie et du rôle singulier qu'elle joue dans le cadre particulier de ce tome. L'auteur a donc développé ses propres leitmotivs dans sa série qu'il utilise avec parcimonie, en se renouvelant, renforçant le plaisir qui vient avec la familiarité d'éléments récurrents dans une narration au long terme.
L'immersion du lecteur dans le récit atteint donc une rare qualité, à la fois grâce aux planches superbes, sophistiquées sans être tape-à-l'œil, à l'intrigue imaginative et ludique, à la reconstitution historique discrète et consistante, et aux personnages adultes avec des personnalités affirmées, des aspirations spécifiques, sans une once de manichéisme. Il apprécie également les petites touches qui viennent relever les saveurs du récit : le conte tibétain factice raconté par le Moine Fou à monsieur Wang de l'auberge du Vent, les humains qui se nourrissent des offrandes faites aux dieux et laissées au temple votif, le supposé pouvoir guérisseur de la foudre (vraisemblablement l'auteur testant gentiment la crédulité de son lecteur), la douce ironie du savoir transmis par les singes que les moines sont incapables de remarquer, etc. Le lecteur observe aussi que Vink ne se laisse pas influencer par la tendance des récits d'action à favoriser les personnages masculins. Pour commencer, le personnage principal est une femme, et ensuite il y a bien d'autres personnages féminins présents et ces dames ne font pas de la figuration. Mademoiselle Mei dispose d'une solution pour permettre à He Pao de maîtriser les crises de pertes de ses sens. Le monastère n'est pas aux mains des seuls moines, les nonnes le gèrent à part égale.
Avec un tel degré de maturité, c'est tout naturellement que le lecteur se dit que ce récit doit également être porteur de thèmes et de valeurs. Le thème principal apparaît comme le nez au milieu de la figure : le savoir, de nature plus ou moins ésotérique. En effet cette série est avant tout l'histoire d'une jeune femme (He Pao) ayant reçu le savoir d'un adulte, né de son expérience, transmis dans des conditions extraordinaires. Dans le contexte de l'art martial, le savoir est vraiment synonyme de pouvoir. Sa maîtrise légitime He Pao aux yeux de tous les adultes comme un individu avec qui il faut compter. Elle la transforme aussi en outil que plusieurs factions aimeraient s'approprier pour l'utiliser à sa guise, comme s'il était possible de circonvenir la personnalité d'He Pao. Son savoir légitime He Pao dans le monde des adultes, mais supplante également sa valeur d'individu, au profit de celle de ses capacités, une métaphore décillée sur la valeur de l'individu pour l'organisme qu'est la société.
Vink aborde également les conséquences de ce savoir d'expérience, en décalage avec la maturité encore jeune d'He Pao. Le savoir acquis par l'expérience et transmis à He Pao menace de supplanter sa personnalité, de lui dicter sa conduite indépendamment de son caractère, de reformater et réécrire sa personnalité, comme s'il la soumettait à la personnalité du Moine Fou. C'est d'ailleurs le drame de Ténèbres Extasiées qui a accédé à un savoir qu'il n'est pas capable de maîtriser, qui est trop fort pour lui, au point que son comportement en devienne anormal, inacceptable pour la société. Ce niveau de connaissance supérieure dans un art martial le place en marge de la société et il n'est pas capable de redéfinir un mode de fonctionnement, un savoir être compatible avec la vie en société, pour vivre en côtoyant des individus normaux. Bien sûr, c'est le lot de tout à chacun, à commencer par Vink qui a atteint un niveau de maîtrise narrative tel qu'il peut craindre que peu de lecteurs perçoivent toutes les saveurs de son récit, toutes les nuances. L'auteur dit que l'expert prend le risque de voir son savoir devenir le seul centre d'intérêt de sa vie, accaparant toutes ses forces vives, l'isolant de ses semblables. Or chaque individu est le héros de sa vie, l'expert en lui-même, contraint de devoir trouver des terrains communs avec les autres pour pouvoir tirer les bénéfices d'une vie en société.
Vink envisage également les conséquences de la perte de ce savoir en art martial, d'oubli de son expertise, de disparition d'une partie de soi-même. He Pao doit se poser la question de se débarrasser de ce savoir à plusieurs reprises, car elle découvre qu'elle en a les moyens. Elle sait que ce savoir risque d'occasionner des dommages irréparables sur sa personne si elle en devient le jouet, ses moments de cécité temporaires en sont la preuve. Mais oublier est tout aussi néfaste que devenir l'esclave de son savoir, c'est une autre forme d'asservissement, un renoncement qui est synonyme de capitulation, de défaite de l'égo. C'est d'ailleurs son égo qui lui permet de déclarer qu'elle n'est pas le Moine Fou. Le thème de la mémoire de cet art martial est abordé à la fois par le personnage de mademoiselle Mei qui veut récupérer l'héritage de son père, mais aussi par He Pao. Tout le paradoxe est que cette dernière court le risque de voir la personnalité de son tuteur absent la submerger, mais en même temps elle refuse d'envisager le gâchis que serait la perte de ce savoir, son absence de transmission d'une génération à une autre. Le lecteur peut également facilement en déduire que les épreuves d'He Pao auraient été moins terribles et dangereuses si elle avait bénéficié d'un tuteur pour assimiler ce savoir, pour en assurer la transmission. Sous des dehors d'aventure exotique, Vink met en scène des questionnements philosophies sur le soi, la valeur de l'individu, l'apprentissage, et le passeur de savoir.
Le lecteur constate également qu'il n'y a pas de méchants dans l'histoire. Les personnages échappent au manichéisme, leurs motivations et leurs objectifs aussi. Mademoiselle Mei souhaite récupérer l'héritage de son père qui aurait dû lui revenir du fait des liens du sang. Le comportement de Ténèbres Extasiées est troublé par la puissance que lui donne son art martial, le fait d'être physiquement supérieur aux autres perturbant son sens des valeurs morales. Alors que des moines complotent dans le dos d'He Pao, le lecteur découvre qu'ils s'inquiètent avant tout du bien de la collectivité, de l'intérêt général qu'ils sont prêts à faire passer avant l'intérêt particulier d'He Pao. Mais il peut aussi s'interroger sur l'attitude butée d'He Pao qui refuse toute aide quelle qu'elle soit.
Décidemment cette série révèle toute sa saveur et toute sa richesse progressivement, tome après tome, comme si son auteur passait son expérience au lecteur en douceur. C'est à la fois un récit d'aventure exotique et historique, et à la fois une passionnante réflexion philosophique sur l'individu, sa valeur pour la société et le savoir.
mercredi 21 mars 2018
Le Moine fou, tome 4 : Le Col du vent
Ce tome fait suite à Le brouillard pourpre qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre. Il est initialement paru en 1990, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une série en 10 tomes qui a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Après la bataille pour sauver la ville fortifiée de l'attaque des barbares Jin, He Pao et Kim Ki Ju ont repris la route à cheval. En arrivant près du Col du Vent, ils sauvent la vie d'une famille attaquée par des bandits de grand chemin. Le père et ses 2 enfants Perle et Petit Lu sont à la recherche de la mère dont ils ont perdu la trace au cours de l'exode de la ville. Avant leur arrivée à l'auberge du Col du Vent, se présente un groupe de 3 moines qui décident finalement de ne pas y séjourner en apprenant qu'il n'y a qu'un seul pensionnaire, un marchand. Cette discussion est observée par 2 jeunes femmes cachées dans les taillis. Mademoiselle Mei & Hong décident, elles, de séjourner dans cette auberge.
Le soir tombé, He Pao et Kim Ki Ju parviennent à l'auberge et décident également d'y séjourner. L'auberge est tenue par Monsieur Wang, avec sa femme et leur fils Gao, la grand-mère y résidant également. Comme paiement, monsieur Wang demande que chaque hôte lui raconte une histoire vraie ou inventée, qu'il couche sur le papier. Mei et Hong ont décidé de lui raconter ce qui s'est vraiment passé lors de la bataille entre les barbares Jin contre le vénérable Zhang et He Pao. Leur conversation est espionnée par le voisin Hui le troisième, lui-même épié par He Pao. Alors que tout le monde rejoint sa chambre, He Pao décide d'aller passer la nuit sur le Col du Vent où elle y fait la rencontre de membres de la secte du tigre blanc et de la confrérie des mendiants.
En ouvrant ce quatrième tome, le lecteur prend conscience qu'il sait parfaitement ce qu'il est venu chercher, et qu'il n'a aucune idée de ce qu'il va y trouver. Il s'apprête à éprouver un plaisir esthétique en contemplant les planches et à découvrir d'autres pièces du puzzle qui constituent l'héritage du Moine Fou, et ses conséquences, et par là-même à dresser le portrait de ce personnage absent. En même temps, il ne sait pas quelle direction va prendre l'intrigue, car rien ne l'avait préparé au siège de la ville dans le tome précédent.
Comme dans le tome précédent, le plaisir esthétique commence avec la première page. Elle débute avec une grande case dans laquelle 4 bandits attaquent le pauvre père de famille. Le rendu de l'herbe est saisissant. Vink ne dessine pas pour épater la galerie. Il n'utilise pas de couleurs pétantes, et ses personnages n'adoptent des postures donnant l'impression qu'ils attendent qu'on les prenne en photo pour en faire un poster. La virtuosité de l'artiste se met au service de la narration, et ne constitue pas une fin en soi. Cette herbe est représentée par le biais de tâches de couleurs apposées à l'aquarelle, dans un vert pâle à en être presque fade. Le premier coup d'œil rapide voit une zone enherbée, avec certains brins dépassant de la masse globale. En regardant le détail du mode de représentation, le lecteur découvre une multitude de tâches vertes de nuances différentes, laissant encore voir le blanc de la feuille entre elles. Seule l'intelligence et l'expérience de l'artiste font que ces tâches ainsi réparties forment une zone herbue soumise au vent, avec des brins en pagaille poussant au gré de la fantaisie de la nature.
Toujours dans cette case, le lecteur peut également apercevoir au loin les masses montagneuses, avec un ciel nuageux en altitude, et une légère brume s'interposant entre les montagnes et le point de vue l'observateur. L'impression produite est celle d'un paysage naturel s'imposant au voyageur pourvu qu'il lève un peu la tête. En y regardant de plus près, le lecteur constate qu'il n'y a pas de trait de contour ou juste une trace, et qu'à nouveau ce décor est représenté à l'aquarelle, les variations de nuances dues à l'eau et les variations de teinte donnant l'impression de la variation de la luminosité, et de quelques lambeaux de brume étiolés. Le tout respire l'air pur, le plaisir potentiel de la marche, la solitude d'un endroit encore sauvage.
Le lecteur tourne la page et soupire d'aise en voyant que cette séquence se prolonge sur les 2 pages suivantes, avec ce même plaisir ressenti devant l'herbe qui ondoie et les montagnes perdues dans la brume dans le lointain, ainsi que le relief qui laisse présager d'une belle balade. Pendant les 2 pages suivantes, He Pao et Kim Ki Ju poursuivent leur cheminement, alors que le soir arrive. Les couleurs se font plus foncées. Le lecteur peut apprécier le bruit d'une petite cascade, c’est-à-dire qu'il croit en entendre le bruit en regardant la case correspondante. Juste dans celle d'avant son regard s'arrête sur un oiseau posé sur une branche, c’est-à-dire que l'auteur lui montre un détail qui a attiré l'attention d'He Pao ou de Kim Ki Ju. Il ressent la brise en train de se lever, à la manière dont He Pao réajuste son chapeau. Il voit la luminosité baisser. Par la suite il apprécie la lumière mordorée, le soir dans la salle à manger de l'auberge. Il lui semble voir par les yeux d'He Pao dans la nuit alors qu'elle se tient en tailleur sur la montagne au Pic de la Foudre et qu'elle observe les hommes devant elle, dans le gris de la nuit. À nouveau l'aquarelle fait des merveilles pour rendre compte de la pénombre, sans perdre des détails, une atmosphère proche de l'onirisme. Le jour revient et la nature ressort toujours aussi bien, montrant par contraste le dénuement de la roche. La dernière scène se déroule au col, la roche n'étant plus habillée par la verdure. Loin de ressentir le vide du décor, le lecteur éprouve la sensation de se tenir avec les personnages à cet endroit désolé, de ressentir le froid causé par la brise et la nuit. À nouveau les couleurs délavées rendent compte de la luminosité, cette fois-ci très faible, à la perfection.
Les qualités graphiques des tomes précédents restent présentes sans altération. Vink adopte une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur a l'impression de voir évoluer de véritables individus, aux gestes adultes et mesurés, aux expressions de visage réalistes et vivantes, sans exagérations, sans perte de contrôle des émotions. Il n'y a que quand He Pao recommence à adopter une posture de réflexion très désagréable (elle se cambre jusqu'à ce que ses pieds passent derrière ses oreilles) que sa souplesse laisse rêveur. Le lecteur peut encore apprécier les détails historiques tels que les tenues vestimentaires, le chariot tiré par des chevaux, la rusticité du couvert dans l'auberge, les tabourets, l'habit des moines, et les différents couvre-chefs.
L'intrigue se construit sur quelques scènes dont certaines très singulières. La plus étonnante est sans nul doute celle se déroulant sur la montagne de nuit, au Pic de la Foudre, avec He Pao assise en tailleur faisant face à une trentaine de gugusses dont on devine les silhouettes. En elle-même, cette scène semble assez improbable, mais en images elle semble tout à fait plausible. Les tomes précédents ont établi que l'héritage du Moine Fou déstabilise l'esprit d'He Pao qui est susceptible d'adopter un comportement sortant de la normalité. Le lecteur la voit progresser en montant vers ce pic de nuit, en gesticulant, en parlant toute seule. Il constate de visu son niveau d'agitation et comprend par les images que son esprit est en partie le jouet du savoir acquis inconsciemment. La suite est tout aussi extraordinaire d'un point de vue visuel. Alors qu'il s'agit d'une discussion improbable dans un lieu saugrenu, Vink a construit un plan de prise de vue qui sait maintenir un intérêt visuel dans ce lieu désolé, sans action à proprement parler. Il en est de même pour l'avant dernière discussion à nouveau au Col du Vent.
Lorsque Kim Ki Ju retrouve He Pao sur les flancs de la montagne, le lecteur se rend compte qu'il progresse avec eux dans la végétation pendant qu'ils parlent. À nouveau Vink a trouvé comment maintenir un intérêt visuel pendant ce dialogue, en les montrant en train de marcher, et en adaptant les angles de prise de vue pour que le lecteur puisse se faire une idée globale du relief de cet endroit. Ce dispositif est reconduit dans la scène finale, où He Pao chemine à nouveau avec plusieurs compagnons de route. Lors de la deuxième nuit passée au Pic de la Foudre, He Pao se retrouve à nouveau à réfléchir à haute voix sur sa situation, alors que d'autres protagonistes se croisent sans se voir dans le noir. L'auteur se montre très habile en entremêlant les allers et venues des uns et des autres, sans sombrer dans le ridicule ou dans la farce, en conservant la plausibilité de leur présence, sans forcément se voir. Le lecteur apprécie à nouveau les couleurs pastel et sombres, et son attention est en alerte du fait de la pluie, c’est-à-dire la manifestation de l'élément liquide. Malgré tout, il est difficile d'y voir une métaphore sur le personnage (joyau du fleuve), si ce n'est que son état d'esprit passe à la colère, alors que le temps passe à l'orage. Par contre, le changement de couleur du fond des phylactères laisse le lecteur toujours aussi dubitatif. Parfois, leur couleur s'accorde avec la couleur principale de la séquence, parfois au contraire elle tranche sans pour autant être en relation avec l'état émotionnel du personnage, le sens des propos ou leur force de conviction.
Le lecteur prend également conscience d'une absence qui n'est pas pour autant un manque : l'auteur ne représente pas les combats. Alors que l'un des principaux thèmes est l'héritage que constituent les techniques de combat du Moine Fou, ceux-ci se déroule hors champ de la caméra, lors d'ellipses. De manière tout aussi élégante, Vink continue de raconter son histoire, à la fois en prolongeant les fils narratifs déjà présents, à la fois en proposant un cadre de situation totalement inattendu. Comme précédemment, He Pao continue à découvrir des vérités relatives à l'héritage du Moine Fou, et à tenir sa place dans le monde des adultes. De nouveaux groupes (représentés par Xiao Ping de la secte du Tigre Blanc et par Hong Gan, le chef de la confrérie des mendiants) cherchent à nouveau à tirer profit de cet héritage, toujours en convainquant He Pao, plutôt qu'en la confrontant, car ils craignent ses capacités d'art martial. Cette position de force place He Pao à égalité des adultes, la rendant maître de ses décisions et les imposant à son entourage. De ce point, elle incarne la figure du héros romanesque autour de qui tourne l'intrigue, de qui dépendent tous les autres personnages. Autour d'elle, Kim Ki Ju s'est pris d'affection pour elle et cherche à la protéger, même à son insu. Mais il est dépassé par l'ampleur des convoitises que ses capacités extraordinaires suscitent. Les propos de la secte, de la Confrérie et l'attaque des brigands de grand chemin font le lien avec la situation politique déjà évoquée dans les tomes précédents.
Vink développe donc une situation extraordinaire semblant relever du conte traditionnel, dans laquelle le personnage principal passe des nuits à parler avec des individus qu'elle ne connaît pas, à marcher dans la pénombre, ne se souvenant pas de tout ce qu'elle a fait le lendemain, alors que d'autres personnages payent pour leur logis en racontant une histoire. L'adresse de la mise en scène ramène ces moments dans le domaine du possible, ancrant le récit dans le domaine du crédible. L'auteur continue également de jouer avec son lecteur en lui remettant des pièces du puzzle relatif au mystère de ce Moine Fou. Kim Ki Ju observe le comportement d'He Pao et en déduit que le risque qu'elle court en utilisant l'art martial du Moine Fou sans s'en rendre compte est encore plus pervers dans son mécanisme qu'il ne croyait. He Pao est à nouveau amenée à lire 2 gravures dans la très spéciale écriture du Moine Fou. Elle rencontre d'autres personnes l'ayant connu dont une qui prétend qu'elle connaît le remède à la folie qui habite He Pao, et elle fait la connaissance d'un très étrange personnage se faisant appeler Ténèbres Extasiées (quel nom imagé), ou peut-être Zhou Li. Le lecteur est incapable de résister à cette dimension ludique de la narration, cherchant à assembler les morceaux du puzzle pour essayer d'anticiper une révélation ou une autre, pour identifier les schémas logiques, pour se montrer peut-être un peu plus malin que l'auteur (alors que ce dernier a toutes les cartes en main et ne les distribue qu'à son gré au lecteur).
Vink se montre encore plus malicieux avec son lecteur avec quelques remarques facétieuses. Kim Ki Ju confectionne 5 flèches pour son usage, sans que l'on sache à quoi elles serviront. Au deux tiers du récit, un groupe de personnages tentent en vain d'attraper un coq pour le dîner. Seul un jeune garçon réussit à le coincer, là où tous les adultes ont échoué. Il est possible d'y voir une image de tous ces adultes cherchant à encercler He Pao pour pouvoir l'utiliser à leurs fins, sans succès. Le lecteur peut aussi se demander si ces adultes ne seraient pas une métaphore des lecteurs cherchant à cerner le récit, l'auteur leur échappant avec facilité. Il se montre carrément moqueur quand Mei reçoit un message de monsieur Wang indiquant qu'il a retrouvé un récit du Moine Fou datant de 40 ans, mais que les circonstances empêchent Mei de prendre connaissance de ce récit qui lèverait sûrement une part significative du mystère l'entourant. Il a tellement bien réussi à semer le doute dans l'esprit du lecteur que celui-ci se défie de l'arrivée providentielle de Ténèbres Extasiées en se disant que c'est trop beau pour être vrai, et qu'il ne peut être sûr ni de son identité, ni de la véracité de ses propos.
Décidément, il est difficile de croire que Vink ait réalisé son récit sur une durée si longue, tellement il présente une grande cohérence, au travers d'une narration aussi complexe dans sa construction, que facile à lire. Des dessins magnifiques sans être ostentatoires racontent une histoire sous forme romanesque avec une héroïne, mêlant reconstitution historique et manipulations mentales, sous forme d'une aventure avec enquête, avec des conventions de roman d'aventure (les deux mantras de neutralisation) et avec un humour facétieux sous-jacent. Sous une forme adulte sans être compliquée, Vink propose un récit très consistant pour lecteur exigeant, offrant un divertissement d'une grande richesse, sans rien gommer de la complexité de la vie, de l'importance des circonstances arbitraires, du déterminisme né des générations précédentes, avec une place pour le plaisir de vivre. Tout de même, il subsiste plusieurs questions dont celle de savoir si He Pao aura l'occasion de recroiser Perle, Petit Lu et leur père et s'ils retrouvent leur mère.
Ce tome fait suite à Le brouillard pourpre qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire à suivre. Il est initialement paru en 1990, écrit et illustré par Vink (de son vrai nom Vinh Khoa). Il s'agit d'une série en 10 tomes qui a été rééditée en 2 intégrales en respectant le format (29,9cm*22,8cm) : L'intégrale Le moine fou, tome 1 : He Pao, joyau du fleuve (tomes 1 à 5) et L'intégrale Le moine fou, tome 2 : Poussière de vie (tomes 6 à 10). À partir de l'année 2000, Vink a donné une suite à cette série, en 5 tomes, regroupés dans Voyages de He Pao (les) - Intégrale (mais dans un format plus petit 17,1cm*24cm).
Après la bataille pour sauver la ville fortifiée de l'attaque des barbares Jin, He Pao et Kim Ki Ju ont repris la route à cheval. En arrivant près du Col du Vent, ils sauvent la vie d'une famille attaquée par des bandits de grand chemin. Le père et ses 2 enfants Perle et Petit Lu sont à la recherche de la mère dont ils ont perdu la trace au cours de l'exode de la ville. Avant leur arrivée à l'auberge du Col du Vent, se présente un groupe de 3 moines qui décident finalement de ne pas y séjourner en apprenant qu'il n'y a qu'un seul pensionnaire, un marchand. Cette discussion est observée par 2 jeunes femmes cachées dans les taillis. Mademoiselle Mei & Hong décident, elles, de séjourner dans cette auberge.
Le soir tombé, He Pao et Kim Ki Ju parviennent à l'auberge et décident également d'y séjourner. L'auberge est tenue par Monsieur Wang, avec sa femme et leur fils Gao, la grand-mère y résidant également. Comme paiement, monsieur Wang demande que chaque hôte lui raconte une histoire vraie ou inventée, qu'il couche sur le papier. Mei et Hong ont décidé de lui raconter ce qui s'est vraiment passé lors de la bataille entre les barbares Jin contre le vénérable Zhang et He Pao. Leur conversation est espionnée par le voisin Hui le troisième, lui-même épié par He Pao. Alors que tout le monde rejoint sa chambre, He Pao décide d'aller passer la nuit sur le Col du Vent où elle y fait la rencontre de membres de la secte du tigre blanc et de la confrérie des mendiants.
En ouvrant ce quatrième tome, le lecteur prend conscience qu'il sait parfaitement ce qu'il est venu chercher, et qu'il n'a aucune idée de ce qu'il va y trouver. Il s'apprête à éprouver un plaisir esthétique en contemplant les planches et à découvrir d'autres pièces du puzzle qui constituent l'héritage du Moine Fou, et ses conséquences, et par là-même à dresser le portrait de ce personnage absent. En même temps, il ne sait pas quelle direction va prendre l'intrigue, car rien ne l'avait préparé au siège de la ville dans le tome précédent.
Comme dans le tome précédent, le plaisir esthétique commence avec la première page. Elle débute avec une grande case dans laquelle 4 bandits attaquent le pauvre père de famille. Le rendu de l'herbe est saisissant. Vink ne dessine pas pour épater la galerie. Il n'utilise pas de couleurs pétantes, et ses personnages n'adoptent des postures donnant l'impression qu'ils attendent qu'on les prenne en photo pour en faire un poster. La virtuosité de l'artiste se met au service de la narration, et ne constitue pas une fin en soi. Cette herbe est représentée par le biais de tâches de couleurs apposées à l'aquarelle, dans un vert pâle à en être presque fade. Le premier coup d'œil rapide voit une zone enherbée, avec certains brins dépassant de la masse globale. En regardant le détail du mode de représentation, le lecteur découvre une multitude de tâches vertes de nuances différentes, laissant encore voir le blanc de la feuille entre elles. Seule l'intelligence et l'expérience de l'artiste font que ces tâches ainsi réparties forment une zone herbue soumise au vent, avec des brins en pagaille poussant au gré de la fantaisie de la nature.
Toujours dans cette case, le lecteur peut également apercevoir au loin les masses montagneuses, avec un ciel nuageux en altitude, et une légère brume s'interposant entre les montagnes et le point de vue l'observateur. L'impression produite est celle d'un paysage naturel s'imposant au voyageur pourvu qu'il lève un peu la tête. En y regardant de plus près, le lecteur constate qu'il n'y a pas de trait de contour ou juste une trace, et qu'à nouveau ce décor est représenté à l'aquarelle, les variations de nuances dues à l'eau et les variations de teinte donnant l'impression de la variation de la luminosité, et de quelques lambeaux de brume étiolés. Le tout respire l'air pur, le plaisir potentiel de la marche, la solitude d'un endroit encore sauvage.
Le lecteur tourne la page et soupire d'aise en voyant que cette séquence se prolonge sur les 2 pages suivantes, avec ce même plaisir ressenti devant l'herbe qui ondoie et les montagnes perdues dans la brume dans le lointain, ainsi que le relief qui laisse présager d'une belle balade. Pendant les 2 pages suivantes, He Pao et Kim Ki Ju poursuivent leur cheminement, alors que le soir arrive. Les couleurs se font plus foncées. Le lecteur peut apprécier le bruit d'une petite cascade, c’est-à-dire qu'il croit en entendre le bruit en regardant la case correspondante. Juste dans celle d'avant son regard s'arrête sur un oiseau posé sur une branche, c’est-à-dire que l'auteur lui montre un détail qui a attiré l'attention d'He Pao ou de Kim Ki Ju. Il ressent la brise en train de se lever, à la manière dont He Pao réajuste son chapeau. Il voit la luminosité baisser. Par la suite il apprécie la lumière mordorée, le soir dans la salle à manger de l'auberge. Il lui semble voir par les yeux d'He Pao dans la nuit alors qu'elle se tient en tailleur sur la montagne au Pic de la Foudre et qu'elle observe les hommes devant elle, dans le gris de la nuit. À nouveau l'aquarelle fait des merveilles pour rendre compte de la pénombre, sans perdre des détails, une atmosphère proche de l'onirisme. Le jour revient et la nature ressort toujours aussi bien, montrant par contraste le dénuement de la roche. La dernière scène se déroule au col, la roche n'étant plus habillée par la verdure. Loin de ressentir le vide du décor, le lecteur éprouve la sensation de se tenir avec les personnages à cet endroit désolé, de ressentir le froid causé par la brise et la nuit. À nouveau les couleurs délavées rendent compte de la luminosité, cette fois-ci très faible, à la perfection.
Les qualités graphiques des tomes précédents restent présentes sans altération. Vink adopte une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur a l'impression de voir évoluer de véritables individus, aux gestes adultes et mesurés, aux expressions de visage réalistes et vivantes, sans exagérations, sans perte de contrôle des émotions. Il n'y a que quand He Pao recommence à adopter une posture de réflexion très désagréable (elle se cambre jusqu'à ce que ses pieds passent derrière ses oreilles) que sa souplesse laisse rêveur. Le lecteur peut encore apprécier les détails historiques tels que les tenues vestimentaires, le chariot tiré par des chevaux, la rusticité du couvert dans l'auberge, les tabourets, l'habit des moines, et les différents couvre-chefs.
L'intrigue se construit sur quelques scènes dont certaines très singulières. La plus étonnante est sans nul doute celle se déroulant sur la montagne de nuit, au Pic de la Foudre, avec He Pao assise en tailleur faisant face à une trentaine de gugusses dont on devine les silhouettes. En elle-même, cette scène semble assez improbable, mais en images elle semble tout à fait plausible. Les tomes précédents ont établi que l'héritage du Moine Fou déstabilise l'esprit d'He Pao qui est susceptible d'adopter un comportement sortant de la normalité. Le lecteur la voit progresser en montant vers ce pic de nuit, en gesticulant, en parlant toute seule. Il constate de visu son niveau d'agitation et comprend par les images que son esprit est en partie le jouet du savoir acquis inconsciemment. La suite est tout aussi extraordinaire d'un point de vue visuel. Alors qu'il s'agit d'une discussion improbable dans un lieu saugrenu, Vink a construit un plan de prise de vue qui sait maintenir un intérêt visuel dans ce lieu désolé, sans action à proprement parler. Il en est de même pour l'avant dernière discussion à nouveau au Col du Vent.
Lorsque Kim Ki Ju retrouve He Pao sur les flancs de la montagne, le lecteur se rend compte qu'il progresse avec eux dans la végétation pendant qu'ils parlent. À nouveau Vink a trouvé comment maintenir un intérêt visuel pendant ce dialogue, en les montrant en train de marcher, et en adaptant les angles de prise de vue pour que le lecteur puisse se faire une idée globale du relief de cet endroit. Ce dispositif est reconduit dans la scène finale, où He Pao chemine à nouveau avec plusieurs compagnons de route. Lors de la deuxième nuit passée au Pic de la Foudre, He Pao se retrouve à nouveau à réfléchir à haute voix sur sa situation, alors que d'autres protagonistes se croisent sans se voir dans le noir. L'auteur se montre très habile en entremêlant les allers et venues des uns et des autres, sans sombrer dans le ridicule ou dans la farce, en conservant la plausibilité de leur présence, sans forcément se voir. Le lecteur apprécie à nouveau les couleurs pastel et sombres, et son attention est en alerte du fait de la pluie, c’est-à-dire la manifestation de l'élément liquide. Malgré tout, il est difficile d'y voir une métaphore sur le personnage (joyau du fleuve), si ce n'est que son état d'esprit passe à la colère, alors que le temps passe à l'orage. Par contre, le changement de couleur du fond des phylactères laisse le lecteur toujours aussi dubitatif. Parfois, leur couleur s'accorde avec la couleur principale de la séquence, parfois au contraire elle tranche sans pour autant être en relation avec l'état émotionnel du personnage, le sens des propos ou leur force de conviction.
Le lecteur prend également conscience d'une absence qui n'est pas pour autant un manque : l'auteur ne représente pas les combats. Alors que l'un des principaux thèmes est l'héritage que constituent les techniques de combat du Moine Fou, ceux-ci se déroule hors champ de la caméra, lors d'ellipses. De manière tout aussi élégante, Vink continue de raconter son histoire, à la fois en prolongeant les fils narratifs déjà présents, à la fois en proposant un cadre de situation totalement inattendu. Comme précédemment, He Pao continue à découvrir des vérités relatives à l'héritage du Moine Fou, et à tenir sa place dans le monde des adultes. De nouveaux groupes (représentés par Xiao Ping de la secte du Tigre Blanc et par Hong Gan, le chef de la confrérie des mendiants) cherchent à nouveau à tirer profit de cet héritage, toujours en convainquant He Pao, plutôt qu'en la confrontant, car ils craignent ses capacités d'art martial. Cette position de force place He Pao à égalité des adultes, la rendant maître de ses décisions et les imposant à son entourage. De ce point, elle incarne la figure du héros romanesque autour de qui tourne l'intrigue, de qui dépendent tous les autres personnages. Autour d'elle, Kim Ki Ju s'est pris d'affection pour elle et cherche à la protéger, même à son insu. Mais il est dépassé par l'ampleur des convoitises que ses capacités extraordinaires suscitent. Les propos de la secte, de la Confrérie et l'attaque des brigands de grand chemin font le lien avec la situation politique déjà évoquée dans les tomes précédents.
Vink développe donc une situation extraordinaire semblant relever du conte traditionnel, dans laquelle le personnage principal passe des nuits à parler avec des individus qu'elle ne connaît pas, à marcher dans la pénombre, ne se souvenant pas de tout ce qu'elle a fait le lendemain, alors que d'autres personnages payent pour leur logis en racontant une histoire. L'adresse de la mise en scène ramène ces moments dans le domaine du possible, ancrant le récit dans le domaine du crédible. L'auteur continue également de jouer avec son lecteur en lui remettant des pièces du puzzle relatif au mystère de ce Moine Fou. Kim Ki Ju observe le comportement d'He Pao et en déduit que le risque qu'elle court en utilisant l'art martial du Moine Fou sans s'en rendre compte est encore plus pervers dans son mécanisme qu'il ne croyait. He Pao est à nouveau amenée à lire 2 gravures dans la très spéciale écriture du Moine Fou. Elle rencontre d'autres personnes l'ayant connu dont une qui prétend qu'elle connaît le remède à la folie qui habite He Pao, et elle fait la connaissance d'un très étrange personnage se faisant appeler Ténèbres Extasiées (quel nom imagé), ou peut-être Zhou Li. Le lecteur est incapable de résister à cette dimension ludique de la narration, cherchant à assembler les morceaux du puzzle pour essayer d'anticiper une révélation ou une autre, pour identifier les schémas logiques, pour se montrer peut-être un peu plus malin que l'auteur (alors que ce dernier a toutes les cartes en main et ne les distribue qu'à son gré au lecteur).
Vink se montre encore plus malicieux avec son lecteur avec quelques remarques facétieuses. Kim Ki Ju confectionne 5 flèches pour son usage, sans que l'on sache à quoi elles serviront. Au deux tiers du récit, un groupe de personnages tentent en vain d'attraper un coq pour le dîner. Seul un jeune garçon réussit à le coincer, là où tous les adultes ont échoué. Il est possible d'y voir une image de tous ces adultes cherchant à encercler He Pao pour pouvoir l'utiliser à leurs fins, sans succès. Le lecteur peut aussi se demander si ces adultes ne seraient pas une métaphore des lecteurs cherchant à cerner le récit, l'auteur leur échappant avec facilité. Il se montre carrément moqueur quand Mei reçoit un message de monsieur Wang indiquant qu'il a retrouvé un récit du Moine Fou datant de 40 ans, mais que les circonstances empêchent Mei de prendre connaissance de ce récit qui lèverait sûrement une part significative du mystère l'entourant. Il a tellement bien réussi à semer le doute dans l'esprit du lecteur que celui-ci se défie de l'arrivée providentielle de Ténèbres Extasiées en se disant que c'est trop beau pour être vrai, et qu'il ne peut être sûr ni de son identité, ni de la véracité de ses propos.
Décidément, il est difficile de croire que Vink ait réalisé son récit sur une durée si longue, tellement il présente une grande cohérence, au travers d'une narration aussi complexe dans sa construction, que facile à lire. Des dessins magnifiques sans être ostentatoires racontent une histoire sous forme romanesque avec une héroïne, mêlant reconstitution historique et manipulations mentales, sous forme d'une aventure avec enquête, avec des conventions de roman d'aventure (les deux mantras de neutralisation) et avec un humour facétieux sous-jacent. Sous une forme adulte sans être compliquée, Vink propose un récit très consistant pour lecteur exigeant, offrant un divertissement d'une grande richesse, sans rien gommer de la complexité de la vie, de l'importance des circonstances arbitraires, du déterminisme né des générations précédentes, avec une place pour le plaisir de vivre. Tout de même, il subsiste plusieurs questions dont celle de savoir si He Pao aura l'occasion de recroiser Perle, Petit Lu et leur père et s'ils retrouvent leur mère.
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