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samedi 4 septembre 2021

Le secret

Nous au moins, on participe, on fait notre part.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Le premier tirage date de 2016. Il a entièrement été réalisé par L.L. de Mars : scénario, dessins, couleurs. Il contient 52 pages de bande dessinée.


Deux oiseaux annoncent le titre du premier chapitre : nourrir les hommes. Deux employés de maison espionnent ce qui se passe dans la maison des patrons, l'un faisant remarquer à l'autre qu'il prend des risques. D'ailleurs Georges finit par se faire repérer par le propriétaire qui le met à la porte sur le champ. L'employé le supplie de le garder car ce boulot, c'est tout ce qu'il a. Philippe, le patron, revient sur sa décision et se retourne vers ses deux invités. Il demande à sa bonne de lui apporter une boîte rouge de la réserve. Les deux autres lui demandent s'il fait encore confiance à cette employée de maison. Philippe explique qu'il peut se méfier de tout le monde, mais que s'il liquide tout son personnel à la première pétouille, il ne va pas tarder à n'être entouré que par des larbins incompétents, et dont il n'aurait que plus de raison de se méfier. Marguerite indique à Georges que Monsieur lui a clairement dit qu'il ne voulait plus le voir fouiner. Marguerite tue Georges, puis va s'occuper du deuxième zozo sur les ordres de Monsieur. Ce dernier appelle Marcel pour le servir, en se demandant s'il est encore vivant. Marcel se présente mais il n'est pas très sûr de vouloir brûler les corps, car tant que ces deux-là restent à la surface il est sûr ne pas les rejoindre. Philippe le congédie et demande à Gilles s'il veut faire le boulot, et combien il veut.



Gilles répond que qu'il ne sait pas trop : mille fois le salaire de Marcel ? Sans plaisanter, il ne sait pas pourquoi il aiderait Monsieur. Son fauteuil, oui à la limite, ça l'intéresserait, mais il a peur qu'il dévalue encore plus vite que son pognon. Philippe lui fait une autre proposition : si le pognon ne lui dit pas plus que ça, peut-être qu'il serait plus intéressé par un peu du secret ? Son interlocuteur accepte. Le propriétaire demande à son ami présent de faire le guet, et le rassure car il sait ce qu'il fait. Si ces ahuris savaient ça, ils ne feraient jamais tourner les usines. Il remet un morceau de secret à Gilles, en lui indiquant qu'il comprendra vite comment ça marche, et de surtout de ne pas en parler avec ses potes. Gilles sort de la pièce et croise l'employé de maison Lothark à qui il remet quelques piécettes, tout en lui annonçant qu'il a été promu majordome. Lothark espère bien que maintenant que Gilles a été promu, il va peut-être pouvoir apprendre la générosité avec les copains. Marthe vient de se faire poser un nouveau nez, et vu le résultat insatisfaisant, elle se dit qu'il va lui falloir un nouveau chapeau. Elle voit arriver un monsieur qu'elle ne reconnaît pas : il s'agit de Gilles qui a été obligé de changer de tête, en rapport avec son nouveau job. Il lui demande d'aller chercher des pelles à la cave. Les employés discutent entre eux : il paraît que Georges s'est fait dessouder, peut-être qu'en haut ils n'ont plus besoin d'eux, parce que le secret les renforce de plus en plus. Entendant ça, un jeune garçon dit à sa petite sœur Betty que leurs parents sont fichus.


S'il a déjà ne serait-ce qu'une seule bande dessinée de cet auteur, le lecteur sait qu'il s'apprête à vivre une expérience de lecture peu commune. Il rapproche la forme narrative à celle de Comment Betty vint au monde (2011) : des peintures assez lâchées, un lettrage irrégulier pour lequel il reste parfois les traits horizontaux dans les phylactères, ou des mots qui débordent des bulles, voire sont en dehors, des illustrations couvrant le spectre du figuratif à l'abstrait au point d'être incompréhensibles pour certaines quand elles sont détachées de la trame narrative, c’est-à-dire celles qui les jouxtent, ou le texte, sans oublier des propos tout en ellipse et en sous-entendu. S'il n'a jamais lu une seule BD de Mars, le lecteur se demande sur quoi il a bien pu tomber : un artiste qui semble composer ses planches à la va comme je te pousse, qui abuse de la licence artistique pour peindre comma ça lui chante sur le moment sans souci de cadrage, de composition ou d'intelligibilité. Bref : une véritable épreuve de lecture pour comprendre de quoi ça parle, pour rétablir des liens plus que distendus entre image et texte, d'une image à l'autre, pour déterminer ce que viennent faire des éléments visuels aussi incongrus qu'un plan masse cadastral, la photographie d'une installation industrielle de raffinage, des tampons d'animaux sur une portée verticale, des individus à tête d'animal, des pages jaunies d'un article avec illustration sur le puzzle de Graf. Alors, oui, il faut du temps de cerveau disponible, ainsi qu'un goût pour le jeu, pour effectuer une lecture participative.



Sous réserve d'être prêt à cette interaction participative, le lecteur peut alors commencer à jouer. Le titre et la couverture ne lui donnent aucune indication sur la nature du récit ou sur le thème, ni la citation extraite de l'ouvrage sur la quatrième de couverture : des hommes qui n'ont jamais rien monté ont, seuls, pu imaginer que nous manquerions un jour de monture. Il se lance alors dans l'inconnu. Il commence par découvrir le titre du chapitre 1 Nourrir les hommes, et constate à la fin qu'il n'y a que deux chapitres, le second étant intitulé Nourrir les bêtes. Difficile d'effectuer une supposition plausible sur la signification à attribuer au fait que ce titre soit énoncé par deux oiseaux. La deuxième page montre la silhouette de deux hommes dont le visage est effacé, dans des teintes rose et jaune, très joli. Les phylactères permettent de comprendre leur situation : deux employés de maison épiant leur maître. La page suivante demande un peu de temps pour saisir ce qui est montré : une paire de jambes avec une silhouette gribouillée au-dessus du bassin, et coupée au-dessus des épaules, une autre silhouette plus éthérée lui faisant face, avec un rapport de proportion étrange entre les deux, et trois cases en dessous, la dernière étant blanche, vide de tout. Le lecteur tourne la page et comprend que la discussion se poursuit entre le propriétaire et ses invités, deux ou trois peut-être, sur le thème des employés de maison. Tout du long, le lecteur va ainsi jouer à expliciter en son for intérieur les liens logiques sous-entendus d'une case à l'autre, entre les images et le texte, tout en se demandant s'il ne fait pas fausse route, s'il a bien décodé l'intention de l'auteur.


Il est possible que le lecteur soit hermétique à ce mode communication, et qu'il abandonne rapidement cette œuvre trop sibylline. Il comprend bien que c'est une volonté de l'auteur que de l'obliger à faire l'effort de comprendre. Il peut aussi considérer cette manière de faire comme une façon d'engager un dialogue. Les pages ont été créées et façonnées par l'auteur, mais elles sont bien évidemment incomplètes sans quelqu'un pour les lire, et chaque lecteur en fera une lecture différente. L.L. de Mars les rend ainsi sciemment polysémiques, intégrant dans sa façon de raconter qu'il y aura autant d'interprétations que de lecteurs, faisant en sorte de laisser la place à ce qu'apporte le lecteur à l'œuvre. Une fois son attention en éveil, le lecteur se rend compte que l'effort à fournir n'a rien d'insurmontable. En fait, l'auteur se montre plutôt prévenant. Pour commencer, il donne un nom au personnage principal et le répète assez régulièrement pour qu'il puisse être assimilé naturellement, et que le personnage soit identifiable à chaque apparition sans avoir à effectuer un enchaînement de quatre déductions hasardeuses. Disposant de cet ancrage humain dans le récit, le lecteur éprouve un ressenti émotionnel car il peut se projeter, même si Gilles change de tête en cours de récit, même si sa représentation est floue ou conceptuelle.



Au bout d'une demi-douzaine de pages, il apparaît que la situation et la dynamique de l'histoire sont simples et accessibles. Gilles est un employé et par un concours de circonstance sortant de l'ordinaire, son employeur lui propose de lui confier une partie du secret. De page en page, le lecteur relève le registre de langage, ou plutôt le domaine qu'évoque certains mots ou expressions : patron, larbin, bonniche, incompétence, job, gosse de pauvres, usine, participation, fabriquer, machines. Même si les illustrations évoquent vaguement l'industrialisation de la fin du dix-neuvième siècle, il apparaît que le champ lexical évoque la lutte des classes, la domination de l'élite propriétaire sur les employés qui sont considérés comme du bétail, de la main d'œuvre bon marché, anonymes et remplaçables. Le lecteur relève également les mots qui vont avec le principe du secret : confrérie, cérémonie, intronisation. Il se retrouve déstabilisé par le fait que ce secret n'est jamais explicité, semble une évidence visible de tous, mais remarquée que de l'élite.


Finalement le fil rouge est facile à déceler et à appréhender, et le lecteur se rend compte qu'il tourne la page à chaque fois certain de découvrir des visuels inattendus, sans plus ressentir de crainte d'être perdu. En surface, il éprouve la sensation que l'artiste pratique une sorte d'illustration libre sans s'imposer de plan préétabli, en laissant libre cours à son inspiration du moment. Tiens, là, je vais passer en mode expressionniste total pour un effet barbouillis qui exprime la colère du patron. Tiens, là, ce personnage précis aura une tête de vache. Ici ce sera un crâne perché au sommet d'une colonne vertébrale mais plutôt sous forme de serpent que de succession d'os. Et maintenant passage à des contours peints, sans mise en couleurs, puis des contours aux crayons pour une case de la page suivante, avant de passer à l'encre traditionnelle dans la case du dessous. Etc. Le lecteur peut trouver ça épuisant et vain, esthétisant dans le mauvais sens du terme. Il peut également y voir l'expression de la sensation ou de l'état d'esprit de l'artiste pour exprimer son ressenti à une situation du récit. Il ne se limite pas à composer un tableau par case en fonction de sa fantaisie, il établit également une continuité esthétique sur une page, une logique d'évolution dans une séquence, d'une séquence à l'autre. Le lecteur saisit peut-être plus facilement avec le texte des phylactères : sous-entendus, ellipses, effets de style, association d'idées par un registre de vocabulaire, etc. Il se rend compte que l'artiste se livre exactement à ce même genre de jeu et de construction avec les images, ce qu'il représente et la manière dont il le représente. Mais il n'impose pas au lecteur une interprétation : il l'invite à formuler son interprétation. S'il ne joue pas le jeu, le lecteur se retrouve avec des visuels surprenants, souvent poétiques, tout en éprouvant une forme de distension, de manque de cohésion superficielle, mais celle-ci est bien présente en profondeur.


Comme à son habitude, L.L. de Mars réalise une œuvre unique en son genre qui, de prime abord, semble défier l'entendement, un exercice intellectuel et esthétisant, artificiel et vain. Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à cette forme de communication, le lecteur se rend vite compte que l'auteur est beaucoup plus prévenant à son endroit que ne le laisse supposer les apparences, et qu'il se lance dans une expérience sensorielle, s'apparentant à un dialogue avec l'auteur qui a fait en sorte qu'il puisse projeter ses idées, ses émotions, qu'il doive le faire pour qu'il se produise un partage de sens, pour trouver du signifiant parmi ces drôles de signes. Il peut alors savourer une histoire engagée et amusante, un point de vue critique et un humour singulier.



mercredi 1 septembre 2021

La route Jessica - Tome 3 - Le désir et la violence

Les souvenirs, ça encombre.


Ce tome est le dernier de ce triptyque qu'il faut avoir commencé avec le premier : La route Jessica - Tome 1 - Daddy!, suivi par La route Jessica - Tome 2 - Piment rouge. La première édition de celui-ci date de 2011. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. Il y a eu une série dérivée en 2 tomes : Crotales en 2014, par Renaud & Gihef, mettant en scène les personnages de Soldier Sun et de sa fille Agripa.


Une voiture avance sur une route traversant un champ de blé pour gagner une église totalement isolée. Soldier Sun et sa fille Agripa descendent de la voiture et s'avancent vers les trois individus en imperméable gris qui se tiennent debout sur le perron. La fille reste en retrait et le père discute avec les trois hommes. Ils lui indiquent que Jessica Blandy se trouve dans le village de leur communauté. Sun leur fait une offre de service pour l'éliminer : pas la peine, un guerrier qui tiendra le glaive du seigneur va venir et les débarrassera de cette femme. Sun abat les trois hommes avec son arme à feu, puis pénètre dans l'église. Sa fille trouve qu'il met beaucoup de temps pour juste allumer un cierge en souvenir de son épouse. Elle lève la tête et constate qu'il a également pavoisé le clocher avec le drapeau américain. Ils remontent en voiture et se dirigent vers la communauté de Corpus Christi où se trouve Jessica.



À la ferme de Corpus Christi, le frère Absalon, responsable de la petite communauté se tient devant le corps allongé du frère Liam, un tout jeune homme malade. Dans la pièce se trouvent également cinq femmes en habit sombre et strict, et Jessica Blandy. Rebecca, une jeune fille, entre et indique qu'il y a une infirmière qui loue une chambre chez Mister Sandau. Frère Absalon autorise Rebecca à aller cherche l'infirmière mais cette dernière ne devra en aucun cas toucher Liam, ni même l'approcher à moins d'un mètre. La jeune fille prend le canot à moteur et entre dans la maison de Sandau car la porte n'est pas fermée. Elle entend du bruit et se dirige vers la cave. Elle descend l'escalier et y trouve le propriétaire poings et pieds liés, avec un bâillon sur la bouche. Elle lui enlève, il la prévient, mais il est abattu d'une balle dans la tête par Blanche. Cette dernière demande à Rebecca ce qu'elle est venue chercher. Elle explique, et Blanche décide qu'elle sera cette infirmière. Dans son inconscience, Liam prononce le prénom de Rebecca. Blanche se dirige vers la communauté à bord du canot à moteur. Frère Absalon et Jessica sont sortis de la pièce où se trouve Liam et ils discutent. Elle le remercie de l'voir accueillie. Elle explique qu'elle n'est pas de bonne compagnie, qu'elle a l'impression parfois qu'elle entraîne le diable à sa suite. Ici, elle estime qu'elle a une chance de se faire oublier, mais sa présence en dérange certains. Absalon lui répond qu'elle ne passe pas inaperçue et qu'ils n'ont pas l'habitude de recevoir des étrangers. Mais il n'a pas oublié l'aide apportée par son père alors qu'ils tentaient de s'établir dans la région. C'est grâce à lui qu'ils ont pu acheter des terres et s'installer en paix. Plus loin, des garçons bêchent un champ sous le regard des filles et de Rafaele qui, lui, observe Abigaël.


Dès le premier tome, il est clairement indiqué sur la tranche que cette Route Jessica est en 3 tomes. Le lecteur s'attend donc à découvrir une fin en bonne et due forme, une résolution à l'intrigue principale et aux conséquences qui en découlent. Effectivement, le scénariste mène à leur terme les principaux fils narratifs. Qui a passé un contrat auprès de Soldier Sun et d'Agripa ? Que veut Carrington ? Quel sera le sort de Blanche ? Razza traîne--il encore dans les parages ? Le lecteur aura même la réponse à l'énigme : Qui a mordu dans la noix ? Le petit singe, la jolie dame ou l'homme velu ? Dans sa structure, le récit ressemble, même plus que les deux précédents, à un album classique de la série. Jessica Blandy retrouve une place principale dans le récit, sans être de toutes les pages : elle apparaît dans 27 pages sur 52. Elle constitue un élément essentiel dans la résolution des intrigues, mais elle n'accomplit pas tout toute seule, et certains personnages jouent également un rôle essentiel dans ces résolutions. Le lecteur retrouve également ce qui fait la personnalité de la série : des tueurs sans état d'âme au point d'en être anormaux par leur absence totale d'empathie, de la violence sèche sans volonté d'esthétisation, quelques éléments typiques des États-Unis comme cette communauté qui fait penser à des Amish acceptant un peu plus de technologie, ou encore les flamants roses de Miami, sans oublier la beauté irrésistible de Jessica, et une touche de surnaturel.



Le lecteur présume que le scénariste a écrit ce triptyque pour répondre à la demande du dessinateur, et peut-être des lecteurs. Comme d'habitude, il fait en sorte de donner de varier les environnements pour que Renaud puisse laisser s'exprimer son talent. Ainsi il découvre un champ de blé mordoré dans une case de la largeur de la page qui occupe la moitié de la page. Cette image a été réalisée à 95% en couleur directe, seule la silhouette de la voiture et celle de l'église sont détourées. Ce dessin communique bien la sensation d'immensité du paysage, de calme, avec une petite brise agitant les blés. En page 6, il voit la route en terre qui permet d'accéder à la ferme de la communauté. Par la suite, il se sent transporté sur le lac à bord du canot à moteur, dans la cave de frère Sandau avec ses murs en pierre, à nouveau dans les blés où Rafaele compte fleurette à Abigaël (une belle cachette), la cuisine modeste de la maison des parents d'Abigaël, le feuillage de la forêt aux abords de la ferme, les bancs très sommaires de l'église, cette étonnante vue générale de la ferme le soir avec un léger brouillard (planche 40), le vol de flamants rose au-dessus d'une belle pelouse bien entretenue, bien verte, cette grande demeure abandonnée dont les meubles sont recouverts par des draps. À chaque fois, l'artiste mêle détourage au trait très fin avec la mise en couleur directe de type aquarelle pour un rendu précis baignant dans une ambiance lumineuse adaptée, pour un effet émotionnel unique.


Renaud soigne tout autant les personnages et leur jeu d'acteur. Il suffit de regarder Soldier Sun pour ressentir sa force, la violence qu'il est prêt à faire parler, son expérience en la matière. Jessica Blandy est toujours aussi belle, sans même qu'elle s'en donne la peine, ce qui provoque à nouveau la chute d'un homme, sans qu'elle n'en ait rien voulu. Frère Absalon est vêtu d'habits simples et résistants, avec des postures qui dénotent un homme portant des responsabilités, ainsi qu'une vraie sollicitude. Blanche est toujours aussi théâtrale, à la fois dans son apparence très étudiée, sa coupe de cheveux si particulière, et toujours habillée de blanc. Carrington a les gestes de quelqu'un habitué à être obéi sans discuter, habitué au pouvoir que donne l'argent. Le lecteur note de petits gestes naturels qui en disent long : la tête courbée d'Absalon face à la maladie de Liam, le regard curieux et libre de Rafaele, les expressions trop assurées d'Agripa, l'agressivité du regard de Blanche, une main qui se pose sur le genou de Jessica, le regard matois et méchant de Carrington, etc.



Renaud à l'art et la manière de donner corps aux éléments du scénario, de les rendre réels et plausibles. Du coup, les bizarreries de l'intrigue ressortent plus fortement. Cette représentation réaliste amène le lecteur à s'interroger sur le choix fait par Dufaux de ne pas mettre en scène une communauté Amish, mais plutôt un ersatz. Surtout qu'il reprend un aspect bien rétrograde qui est celui de la place de la femme, mais sans développer de quelque manière que ce soit les tenants de la foi de cette communauté. Il y a aussi cette église perdue au milieu de champs immenses, en fait quasiment inaccessible aux fidèles. Une fois qu'il commence à s'interroger sur tel ou tel point de l'intrigue, le lecteur se trouve dans un mode où il a du mal à s'arrêter. Quel intérêt de faire intervenir le fils de Sandau si ce n'est pour rappeler que Blanche est prête à éliminer tout le monde, ce qu'on sait déjà ? Et d'ailleurs comment a-t-elle su quel produit injecter à Liam ? Et comment fait-elle pour continuer à marcher avec une balle dans la rotule ? D'un autre côté, le paradoxe de la présence du nom de Jessica Blandy sur la liste de personnes à abattre est levé de manière satisfaisante. Le scénariste ramène également Razza dans le récit, ce qui apporte une logique à ce triptyque, tout en faisant s'interroger sur l'étrange méthode qu'il fait mettre en œuvre pour se venger de Jessica. D'ailleurs, elle lui a fait quoi, déjà ? Puis arrivent les deux dernières pages, et le lecteur a du mal à y croire. Il ne s'agit pas seulement d'une fin ouverte, mais elle donne l'impression que c'est le début d'une nouvelle série dont il vient de lire le prologue en 3 tomes.


Ce troisième tome vient conclure cette courte saison consacrée à Jessica Blandy après la première série qui avait compté 24 tomes. Le lecteur a pris grand plaisir à retrouver les planches de Renaud dont la qualité ne cesse de croitre. Il est parti dans l'idée que le titre annonçait une histoire autour de Jessica sans qu'elle n'y participe forcément. Il a suivi deux équipes de tueur, Soldier Sun & Agripa d'un côté, Blanche de l'autre, travaillant pour deux commanditaires différents, avec des assassinats froids et méthodiques. Finalement Jessica Blandy est bien présente au temps présent du récit dès le deuxième tome, et elle finit même par se battre contre Blanche dans un combat physique de 4 pages. Finalement le scénariste révèle qui sont les commanditaires et quel est leur objectif respectif, tout en donnant l'impression de mettre en œuvre des artifices prêts à l'emploi sans les développer, et parfois même sans en tirer tout le parti possible.



samedi 28 août 2021

Colt et Pepper T01: Pandemonium à Paragusa

Qu'avons-nous appris ? Que tous les crimes ne sont pas punis.


Ce tome est le premier d'un diptyque, racontant une histoire indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2020. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins et la supervision des couleurs, Anubis pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Fanny Thuillier. L'album compte 53 pages de bande dessinée. Le tome 2 s'intitule Colt et Pepper T02: Et in Arcadia ego.


Au 17ème siècle, l'Amérique a changé lorsqu'elle a cédé la place à un monde peuplé d'une multitude d'étranges créatures magiques, lors de la Transition. S'en est suivie une guerre pendant deux décennies entre les différentes espèces, avant qu'une paix fragile ne s'installe pendant vingt ans. Salomon Culpepper avait été capitaine de la garde à Paragusa pendant deux douzaines d'années. C'était peu dire, mais ce n'en était pas moins miraculeux d'y avoir survécu. Pepper, comme on le surnommait, avait été promu capitaine après qu'il avait aidé le Vieux Duc à accéder au trône. Le Jeune Duc détestait Pepper mais ce dernier fut le seul rempart entre lui et la rébellion. Le Duc Frême n'avait pas toute sa tête, et il avait régné pendant moins d'un an. Et quand le Duc Domitian avait usurpé le trône, il lui sembla logique de maintenir Pepper à son poste pour faciliter la transition. Puis vint le temps pour Pepper de prendre sa retraite. Dans quelques semaines à peine, il ne serait plus soldat. Il avait déjà versé un acompte pour un chalet dans un vignoble et choisi deux esclaves dignes de confiance. Il déambule dans le marché de la ville, chacun le saluant, certains lui offrant un fruit ou lui faisant une offre de service. Il s'interrompt en entendant du bruit : une douzaine d'adolescents et de jeunes adultes qui montent vers le château, en criant À bas le duc. Pepper fait signe à un corbeau, lui donne un peu de son fruit, et lui demande d'aller avertir la garde au château.



Le corbeau remplit sa mission et avertit la garde qui a le temps d'abaisser la herse et de déverser une marmite de restes dégoulinants et nauséabonds rendant l'escalier glissant. Il ne leur reste plus qu'à charger et tabasser les manifestants, puis les emmener dans les geôles. À la fin de sa longue journée, Salomon Culpepper a pris sa décision : il descend dans les geôles et salue Spyder, un ancien camarade de bataille. Il explique qu'il désire voir l'un des rebelles : Coltrayne, le fils de sa sœur. Il va discuter avec lui qui se trouve dans une cellule, avec la douzaine de rebelles. Colt explique qu'ils souhaitent tuer le tyran. Les douze garçons avalent tous un petit disque noir et ils se fondent dans une masse de chair grouillante dotée d'une grande force. Ils défoncent les barreaux. Spyder décide de s'interposer, laissant le temps à Pepper de fuir. Celui-ci remonte les escaliers, voit encore quelques soldats mourir des mains du monstre, et fait irruption dans la grande salle du château, interrompant la réunion du Duc Domitian. Le monstre arrive quelques secondes après et se dirige droit vers le duc. Pepper réfléchit et s'interpose, s'adressant à son neveu dont la tête est encore visible dans cet amas d'individu. Il lui demande pour quelles raisons ils souhaitent tuer le duc, et qu'est-ce qu'ils espèrent qui prendra sa place.


Ce duo de créateurs a déjà collaboré sur deux séries Nous, les morts (en 4 tomes) et Marshal Bass (6 tomes parus en 2021). Ils réalisent un diptyque surprenant. Il faut que le lecteur s'immerge dans le récit pour découvrir partiellement le contexte avec un dessin en double page à couper le souffle, pages 42 & 43. Il finit également par consulter la quatrième de couverture pour découvrir le contexte global : une Amérique du dix-septième siècle dans laquelle une catastrophe appelée Transition a eu lieu, apportant un lot de créatures fantastiques, et faisant disparaître une partie de la population humaine. Ce dessin en double page en met plein la vue : une vue du dessus d'une ville avec un angle incliné. Le lecteur prend le temps de regarder les éléments visuels : des créatures fantastiques volantes, les différents bâtiments et leur architecture, les habitants dans la rue principale, des animaux également comme une licorne et d'autres sortes de croisement entre des tigres et hyènes, des navires dans le port, une tortue géante remontant la rivière, un pont avec un chariot tiré par des chevaux, des oiseaux dans le ciel, et beaucoup d'autres choses encore. La mise en couleurs est de type naturaliste, sans chercher à faire ressortir un élément par rapport à une autre, mais en portant une grande attention aux textures, que ce soient les ailes diaphanes d'une sorte de moto libellule, ou le cuir d'une créature chauve-souris géante.



Cette narration visuelle très dense est présente à chaque page dès la seconde de couverture et la page en vis-à-vis, pour un dessin en double page. Il faut un temps d'accoutumance au lecteur pour s'y habituer. Le lecteur peut voir une carte posée sur une table, et beaucoup de choses posées dessus : une miche de pain, une bourse avec des pièces, une épée dans son fourreau, une planche à découper avec un saucisson, des tranches et le couteau, une assiette avec des tranches de saucisson et d'oignons, une bougie, un encrier avec une plume, une paire de gants. S'il s'y arrête un peu plus, le lecteur découvre encore un chat sous la table, une chaise avec des accoudoirs, une fée minuscule en train de virevolter, et un insecte de la même taille. La première page contient également un dessin en pleine page, plaçant le lecteur dans l'allée du marché, et là aussi il peut accorder du temps pour découvrir tous les détails, des tenues vestimentaires, aux produits présents sur les étals, en passant par les créatures inattendues et les bâtiments en arrière-plan. C'est très dense en informations visuelles, et c'est le cas sur toutes les pages. D'une certaine manière, l'artiste ne donne pas la priorité à tel ou tel élément, mais s'attache à tout représenter avec la même minutie, et la même inventivité. Le lecteur se projette à chaque endroit, regarde tout ce qui l'entoure, les personnes autour de lui, êtres humains et autres, leurs vêtements, les accessoires, sans oublier ce qui est en train de se passer.


Cette narration visuelle descriptive totale s'avère très riche et elle présente la particularité de ne pas hiérarchiser l'information. Le lecteur se retrouve donc plongé dans un monde pleinement réalisé absorbant beaucoup d'informations, se demandant lesquelles s'avèreront primordiales et lesquelles sont secondaires. C'est à la fois un vrai délice que de découvrir un détail singulier, et très déroutant de ne pas être guidé. Cela influe fortement sur la perception du récit lui-même. Le titre annonce que les personnages principaux sont l'oncle et le neveu et le premier chapitre confirme qu'il en est bien ainsi. L'ouvrage est découpé en trois chapitres : Pandémonium à Paragusa, La transformation de Barth le rouge, Le bois de bouleaux. Ils se déroulent chronologiquement en suivant le périple de Colt & Pepper. Il y a un fil directeur qui court dans les trois, même si le lecteur se dit que le deuxième n'était pas indispensable. Ils peuvent également considérés chacun comme une aventure à part entière, rapide et originale. Dans la première, Pepper défend le tyran avec un argumentaire qui tient la route. Dans la deuxième, la transformation de Bartholomew Cook l'amène à lutter contre un jeune homme qui l'a défié en duel pour prendre sa place de chef de la Main Rouge. Dans la troisième, Pepper, puis Colt sont confrontés à d'anciens camarades. Mais quand, même ça reste un peu bizarre comme construction.



Le lecteur note bien la différence d'âge entre l'oncle à quelques semaines de la retraite et le neveu entrant tout juste dans la vie adulte. Cela amène le premier à formuler des commentaires sur les situations au bénéfice du second, et il en va de même pour Barth le rouge. Ça commence avec les gardes indiquant à Pepper qu'ils étaient de taille à s'occuper de la racaille par eux-mêmes, c’est-à-dire charger Colt et ses compagnons. Ça continue avec Pepper faisant observer que le Duc Domitian est bien un tyran, mais plutôt modéré et nettement moins pire que les autres qu'il a pu servir. Dans le chapitre 2, Barth fait demande à Pepper : Combien sommes-nous à nous souvenir de la guerre et du changement ? Un constat sur le temps qui passe, et l'oubli qui efface le souvenir des morts au combat. Plus tard, il explique à Colt que les anciens encore en vie sont tous des lâches et des traîtres. C'est comme ça qu'ils sont encore en vie. Seuls ceux qui sont capables de trahison et qui savent courir vite, s'en sortent. Les vermisseaux survivent. Les héros… ils ne font pas long feu. Plus loin, un autre explique que tous les crimes ne sont pas punis. Quiconque est suffisamment culotté, suffisamment fou ou suffisamment pourri, aura toujours une chance de s'en tirer. Sous des dehors d'aventures mêlant Cape & Épée, avec des monstres, l'intrigue pose un regard d'adulte expérimenté sur les aléas de l'existence.


La couverture ne permet de se faire une idée claire de la nature du récit, mis à part le fait qu'il s'inscrit dans le genre Cape & Épée. Le premier paragraphe de la quatrième de couverture permet de se faire une idée de l'environnement dans lequel se déroule l'histoire. Le lecteur se retrouve rapidement submergé par la richesse de la narration visuelle, les détails, sa qualité. Il découvre les aventures originales d'un oncle et de son neveu. Progressivement, il s'imprègne du thème sous-jacent présent dans chaque chapitre : l'expérience qui vient avec les décennies vécues, et la conscience de l'inéluctabilité de la mort, ce qui relativise bien des choses.



mercredi 25 août 2021

L'Onde Dolto 2/2

Tu vois, Pascale, faut pas taper, faut discuter !

Ce tome fait suite à L'Onde Dolto 1/2 (2019) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'un diptyque. Sa première édition date de 2020. Cette bande dessinée a été réalisée par Séverine Vidal pour le scénario, Alicia Jaraba pour les dessins et les couleurs, avec la participation de Catherine Dolto, la fille de Françoise.

Dans la Maison de la Radio, en septembre 1977, Catherine Dolto et Blanchette regardent le carton de courriers qui les attend et disent qu'elles vont en avoir pour un bon bout de temps pour répondre à tout. Jacques Pradel, le coanimateur de l'émission radiophonique passe leur dire bonjour. Il demande à Catherine si elle va continuer de jongler entre deux hôpitaux. Elle répond par l'affirmative, et qu'elle poursuit également sa thèse. Quelques jours après, elle va déjeuner chez parents, Françoise et Boris. Sa mère lui annonce qu'elle envisage sérieusement d'arrêter les consultations. La rançon du succès est trop lourde à porter. D'une part, les gens croient plutôt en elle qu'en la psychanalyse. Ensuite, certains de ses patients ont tendance à vouloir appliquer les recettes entendues lors de son émission de radio plutôt que de faire un vrai travail de psychanalyse. Le soir, toute la famille Dolto est réunie pour un repas. Catherine et Jean se moquent gentiment de leur mère en la qualifiant de Grand Bouddha Vivant. Puis lorsque Françoise parle de la dernière chanson de Carlos, ils entonnent le refrain de Rosalie en chœur. Quelques jours après, Françoise Dolto a pris sa décision : elle arrête les consultations car ses patients pensent qu'elle a les réponses toutes faites, plutôt que de les construire pendant la consultation. Elle l'annonce à sa fille. Puis elle regarde son agenda hebdomadaire.

Le temps est venu de l'enregistrement des émissions de la première semaine. Jacques Pradel se rend chez Françoise Dolto, accompagné par Marion, la nouvelle preneuse de son. Chemin faisant, il lui parle de sa fille. Ils s'installent dans le cabinet de consultation de la psychothérapeute, et Catherine arrive en coup de vent, remettant les fiches de la première émission aux deux animateurs. Elles abordent la question du dessin, et puis du feu, de l'eau. Dans la première lettre, une mère parle de son petit garçon de quinze mois. Elle a l'impression qu'il s'ennuie : il erre pouce dans la bouche. Il vient toujours lui demander de le prendre sur ses genoux. Elle souhaite être conseillée sur des jeux à faire avec un enfant de cet âge. Dolto répond qu'à quinze mois, les loisirs, ça se passe toujours en compagnie d'une autre personne. Ce bébé a besoin d'autres enfants. Si cette mère est très occupée, elle devrait trouver une nounou deux jours par semaine pour qu'il voie d'autres petits. Et puis qu'elle joue avec lui, une demi-heure par-ci, une demi-heure par-là, avec des cubes, à se courir après, à grimper, aux jeux d'eau. Surtout qu'elle lui parle, car c'est vrai, cet enfant s'ennuie.


Bien sûr, en entamant ce tome 2, il n'y a plus d'effet de surprise ou de découverte pour le lecteur puisqu'il a déjà lu l'histoire de la première année d'émission, et il sait qu'il n'y en a eu que deux saisons. Il s'attend donc à découvrir les thèmes abordés, et la vie qui continue pour les deux coanimateurs. C'est exactement ça. Au cours de ces 139 pages de bande dessinée, dix-neuf émissions de Lorsque l'enfant paraît sont évoquées, et autant de thèmes : l'ennui, la fascination pour le feu, la peur de l'eau, l'éveil artistique, la notion d'argent, les rapports sexuels à partir de 15 ans, des lettres de contestation de certaines auditrices, les mères célibataires, l'enfant tête en l'air, le harcèlement scolaire, le handicap mental, la sexualité, les troubles du sommeil, le chagrin d'amour, l'homosexualité, le bon âge pour une psychothérapie, les différences entre psychanalyste, psychiatre et psychothérapeute. S'il en doutait, le lecteur constate que les sujets abordés se renouvellent sans cesse, sans répétition. Les autrices mettent chaque émission en scène. Le lecteur peut voir Françoise Dolto parler calmement dans le micro, Jacques Pradel en face d'elle lui donner la réplique en posant une question, parfois la preneuse de son très attentive aux échanges. La dessinatrice a l'art et la manière pour représenter chacune et chacun avec naturel, que ce soit dans la posture, dans l'expression du visage, ou la tenue vestimentaire en cohérence avec l'âge et la position sociale de chacun. Comme dans le premier tome, il se dégage une sensation de bienveillance de chaque personnage, il n'y a que lorsque Dolto découvre dans la presse qu'on l'accuse de promouvoir le détournement de mineurs, que le lecteur peut la voir en colère, avec un visage fâché.

La mise en scène des émissions comprend donc les deux animateurs en train de parler, et le plus souvent une mise en situation du questionnement contenu dans le courrier choisi par Catherine et Blanchette. Le lecteur peut donc voir les mères en train de s'occuper de leur enfant, et les bambins en pleine forme, toujours bourrés d'énergie. Alicia Jaraba sait représenter des jeunes enfants en faisant apparaître les postures qui leur sont propres, et les expressions d'émotion encore très pures, pas du tout filtrées. Le lecteur éprouve la sensation d'observer de vrais enfants au naturel, et pas des adultes miniatures jouant la comédie. Elle accentue encore cette empathie avec les enfants, avec quelques représentations métaphoriques, comme un enfant volant d'un instrument de musique à l'autre, pour montrer les sensations qu'il éprouve. De temps à autre, elle use de licence artistique en exagérant la réaction d'un adulte pour donner à voir son désarroi ou sa détresse face à une situation, comme cette mère qui retrouve une plaquette de pilule dans le tiroir de la table de nuit de sa fille de 15 ans. Elle prend soin d'apporter une légère touche amusée, pour désarmer les situations les plus dures. Par exemple, elle dessine des dents pointues à un père qui traite son jeune garçon de petit pédéraste : cette approche n'atténue pas la méchanceté d'un tel comportement, mais elle permet au lecteur de prendre du recul et de réfléchir au comportement du père plutôt que de juste s'emporter contre lui.


À plusieurs reprises, les autrices montrent également la réaction des auditrices et des auditeurs. Ça commence dans un magasin de chaussures fermé jusqu'à 14h40 pour que les deux vendeuses et le vendeur puissent écouter l'émission. Le lecteur les voit en train de remettre de l'ordre dans les présentoirs, écouter, et échanger leurs réactions aux propos de la psychothérapeute. Ça continue avec une maman qui écoute la réponse donnée dans l'émission, tout en s'occupant de son fils : c’est-à-dire une forme de mise en situation en abîme, pas juste ce qui est écrit dans la lettre, mais comment la mère réagit à l'analyse de sa missive et aux conseils prodigués. Il peut aussi s'agir d'une mère s'énervant des commentaires de Dolto, d'un couple qui discute après coup de ce qu'elle a dit. Le lecteur ne ressent pas la suite des émissions comme un énoncé mécanique : à chaque nouvelle lettre, il voit les individus concernés, la situation se jouer sous yeux, la réaction aux conseils formulés. Chaque cas est incarné de manière concrète, sans qu'il ne soit porté de jugement, à une exception près qui est celle de l'homophobie.

Ce tome ne se limite pas non plus à une suite de cas pratique, car les autrices montrent quelques parties de la vie des animateurs, et de Catherine. Le lecteur peut ainsi voir un dîner de famille chez les Dolto avec une mise en scène chaleureuse et vivante. Il accompagne Françoise et Catherine à la maternité pour aller voir les jumelles du couple Pradel. Il assiste même à l'accouchement de Françoise pour la naissance de Catherine. Il ne se sent pas comme un voyeur, et il comprend que ces moments font sens dans un ouvrage évoquant la relation des parents à l'enfant. Au fil des séquences, il relève également quelques moments particuliers au cours desquels la pensée de la psychothérapeute est développée au-delà de l'émission. Il y a la place faite aux enfants handicapés : dans un dessin en gros plan, elle semble s'adresser directement au lecteur pour dire son regret des ségrégations qui font que les enfants handicapés sont placés dans des écoles différentes, et que le principe fondamental inculqué à l'école devrait être l'entraide, la communication entre enfants. Il relève également cette séquence où il voit Françoise Dolto désemparée après avoir lu cette accusation contre elle sur le détournement de mineurs. Enfin, en arrière-plan, il assiste à quelques moments clé qui vont conduire à la création de la première Maison Verte à Paris en 1979, par cinq psychanalystes et éducateurs (Pierre Benoit, Colette Langignon, Marie-Hélène Malandrin, Marie-Noëlle Rebois et Bernard This) et Françoise Dolto. Il se rend bien compte que ces moments servent à valoriser la psychothérapeute. Pour autant, ce n'est pas une hagiographie. Il comprend mieux leur raison d'être en lisant la postface rédigée par sa fille. Non seulement ces moments ont leur place naturelle dans cette biographie, car il s'agit toujours de parler des enfants, mais en plus il s'agit de dire l'évidence. Françoise Dolto a consacré sa vie à améliorer la situation des enfants, à les faire reconnaitre en tant que personnes : l'accuser du contraire est un mensonge calomnieux honteux.

Ayant découvert la première année de l'émission radiophonique Lorsque l'enfant parait, le lecteur revient tout naturellement pour découvrir la deuxième, et les thèmes abordés. Il reste sous le charme de ces dessins gentils sans être mièvres, montrant les individus avec bienveillance, sans porter de jugement, très exactement le regard même que Françoise Dolto porte sur les autres. Il est intéressé par chacun des sujets abordés, et cette introduction en douceur aux idées de la psychothérapeute. Il comprend rapidement qu'elle n'a nul besoin de réhabilitation au vu des accusations idiotes dirigées contre elle. Les autrices ont atteint leur objectif de rendre compte de cette émission radiophonique à nulle autre pareil. Elles terminent en évoquant les conditions de son brusque arrêt, et la concrétisation du projet suivant de cette dame hors du commun : l'ouverture de la première Maison Verte.



vendredi 20 août 2021

Algernon Woodcock T06: Le Dernier Matagot

C'est une très ancienne forêt… peut-être l'ainée…


Ce tome fait suite à Algernon Woodcock T05: Alisandre le Bel (2007) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome car il y a un fil rouge qui court tout du long de la série. Il a été publié pour la première fois en 2011. Les planches de cet album sont numérotées 1 à 52. Il a été réalisé par Mathieu Gallié dont le travail est qualifié de traduction et adaptation, et par Guillaume Sorel pour les dessins et les couleurs. Malheureusement, la série a été interrompue et la deuxième moitié de ce récit n'a jamais vu le jour.


Après leur précédente aventure à l'île d'Arran, Algernon Woodcock et William McKennan sont retournés à leur vie civile à Édimbourg. Le premier a décidé de quitter la ville et la faculté de médecine pour aller s'installer dans un cottage en campagne. Il se consacre alors à l'éducation de Benedict, le fils de Keridwen, et à parcourir le pays avoisinant avec un carnet et un crayon à la main pour y consigner contes, légendes et autres recettes de grand-mères ou de sorciers. De son côté, McKennan avait recroisé Deirdre Diarmid sur le chemin du retour et six mois plus tard l'épousait en petit comité. Le couple s'installe alors dans une demeure cossue du faubourg, et il ouvre un cabinet médical. La patientèle étant abondante, il prend un associé : James Holson. Celui-ci emménage donc, d'abord sous leur toit, puis s'émancipe dans sa propre demeure à quelques pâtés de maison de leur domicile.



Six ans plus tard, Algernon Woodcock et Benedict viennent rendre visite à leur ami. Dans la diligence, l'adulte fait réviser sa leçon à l'enfant : la potion à préparer pour se rendre invisible et la manière de la préparer. Les autres passagers sont scandalisés par cette démonstration impie. Le cocher arrête le véhicule et vient indiquer aux passagers qu'une fillette se tient au milieu de la route sous la pluie, et qu'elle a un pli à remettre en main propre à Algernon. Celui-ci descend en pleine lande et prend le pli. Il détourne son regard un instant pour regarder l'enveloppe et quand il relève la tête, la fillette a disparu comme par enchantement. Une fois arrivé chez son ami, il lui raconte l'incident et ça leur rappelle tous les deux Arran et la dissipation de Browne. Ils en arrivent tous les deux à la même conclusion : cette missive émane de la mère de l'enfant, et il est temps pour Algernon de remettre Benedict à l'émissaire de mère. Le père adoptif ne sait pas si lui-même est prêt. Les deux hommes passent en cuisine où Deirdre est en train d'expliquer à l'enfant comment cuire une viande en la faisant bouillir. Elle s'arrête au beau milieu d'une phrase et laisse tomber le plat par terre. Sur le pas de la porte se tient un homme tout de noir vêtu. Ontzlake Browne est venu en personne pour avertir Woodcock que la lettre est un faux, que c'est un piège tendu par l'ennemi de la reine. Qui plus est, cet ennemi n'est autre qu'Alisandre le Bel, et ses nervis sont déjà en approche de la demeure des McKennan.


Après l'énorme plaisir de lecture des cinq premiers tomes, impossible de se priver du sixième, même s'il est à craindre que l'histoire ne soit jamais achevée. Dans une interview de 2014, Guillaume Sorel expliquait que le scénariste s'était fâché avec le monde de la BD, et un peu avec lui. Mais lors d'une prise de contact ultérieure entre eux, ils avaient établi qu'il ne restait plus qu'un tome pour mener à bien l'histoire complète, et que Gallié pourrait envisager de la terminer sous réserve de trouver la motivation. Quoi qu'il en soit, le lecteur replonge avec délice dans cette fin de dix-neuvième siècle en Écosse où la présence du petit peuple se fait encore sentir de temps à autre. Pour ce nouveau diptyque, les auteurs établissent une ellipse temporelle avec le précédent, résumant les faits dans deux pages sous la forme d'un texte illustré. Le lecteur se projette ainsi aux côtés de Woodcock assis en pleine lande, contemplant un promontoire rocheux s'avançant dans l'océan, en écoutant un vieil homme aux sourcils blancs et broussailleux, lui raconter des histoires anciennes, puis dans la salle à manger du cottage pour voir Benedict distrait par un papillon lors de sa leçon avec son tuteur. Le texte est clair et concis, portant la marque de la personnalité du docteur McKennan. Le lecteur est tout de suite remis en situation, sans avoir besoin de faire un effort de mémoire sur les événements des tomes précédents.



Lorsqu'il entame l'histoire, l'horizon d'attente du lecteur est limpide : de belles pages envoûtantes, la suite de l'intrigue de fond de la série, et une ou deux remarques en passant du scénariste. Cette dernière se produit dans la planche 34 quand Ontzlake Browne répond à Woodcock que ses questions concernant Alisandre sont licites, mais que raconter qui est réellement un personnage aussi double et complexe serait une tâche bien ardue, surtout en aussi peu de temps. En écho à d'autres remarques du même registre dans les tomes précédents, il s'agit d'un conseil du scénariste, élégamment présenté, d'aller lire le tome 5 consacré au dit personnage, ce qui fait sourire le lecteur. Il découvre également que les belles pages et les belles cases sont au rendez-vous : l'atmosphère tendue dans la diligence les autres voyageurs réprouvant les propos de Woodcock, ce dernier devant la jeune fille au milieu de la route traversant la lande, sous la pluie, l'ambiance acajou douillette du bureau du docteur, celle tout aussi douillette et un peu plus chaude de la cuisine… l'affrontement électrique entre Browne et les orcs, l'apparition teintée de sang sombre d'Alisandre, les frondaisons riches et lumineuses de la forêt, etc. Comme à son habitude, l'artiste met en œuvre des ambiances lumineuses riches et immersives, installant un état émotionnel particulier : la couleur mordorée chaude et réconfortante du foyer des McKennan, le rouge pour la férocité des orcs et la présence menaçante d'Alisandre, le vert rafraîchissant et protecteur de la forêt, sans oublier le blanc comme absence ou comme zone infranchissable lors de la séparation planche 25.


Le lecteur peut donc se projeter avec facilité dans chaque environnement, aux côtés des personnages, éprouvant des sensations comme l'inconfort généré par le froid et l'humidité de la lande sous la pluie, la détente dans le calme du bureau du docteur, la violence alors que les orcs et les gnomes progressent dans les pièces de la maison, le poids des siècles passés en se tenant au pied d'un château en pierre, le désespoir dans une lumière crépusculaire cramoisie, l'émerveillement inquiet en s'avançant dans la forêt. L'artiste est passé maître dans l'art de construire un équilibre parfait entre les contours détourés, les textures à la couleur directe, les éléments suggérés. Les personnages sont tout aussi remarquables. Le lecteur éprouve un grand plaisir à côtoyer de nouveau Algernon Woodcock, individu de petite taille à la silhouette étrange du fait de son chapeau haut-de-forme démesuré, au visage souvent empreint d'une touche de tristesse. Il observe avec curiosité Deirdre, épouse dévouée dont le visage exprime des sentiments inattendus, Ontzlake Browne homme ténébreux et mystérieux au professionnalisme inaltérable, Alisandre un individu cruel et méprisable, totalement plausible. Comme à chaque fois, il prend le temps de regarder chaque tenue vestimentaire, ainsi que les effets de texture de chaque étoffe, chaque matériau.



Dans ce tome, le lecteur découvre des pages de combats physiques mémorables. Guillaume Sorel avait la preuve de ses talents de metteur en scène pour ce type de scène dans le tome précédent : les combats de ce tome sont tout aussi vivants, tout en tension, avec des pics de violence choquants. Browne est d'une vivacité redoutable quand il s'attaque aux orcs sous sa forme de Sème-la-mort, un qualificatif qu'il n'a pas usurpé. Deirdre surprend car elle est d'une rare sauvagerie en massacrant un orc à terre, à coup de poêle à frire, brutalité soulignée par une giclée de sang. En total contraste, les images dégagent une rare poésie quand Browne fait usage de son pouvoir pour quitter la réalité terrestre afin de voyager plus vite. Le lecteur est donc entièrement sous le charme de la narration visuelle et il ne regrette à aucun moment de s'être lancé dans ce tome, même si la deuxième moitié du récit ne voit jamais le jour. Cette idée ne l'empêche en rien de jouir de l'intrigue. Le scénariste livre de nouvelles pièces du puzzle sur le mystère de fond présent depuis le premier tome. Il évoque l'identité du père de Benedict, et en dit un tout petit plus sur Algernon Woodcock lui-même. Le lecteur ne peut pas réprimer l'élan qui le pousse à répondre à cette dimension ludique du récit, en élaborant une ou deux conjectures sur ce qu'il reste à découvrir sur Woodcock.


Le lecteur sait qu'il lui est impossible de résister à l'envie de lire un tome de la série, même s'il s'agit de la première moitié d'un diptyque et que la deuxième moitié risque de ne jamais exister. Il retrouve toutes les qualités qui rendent ces bandes dessinées extraordinaires : la narration visuelle enchanteresse, l'intrigue élégante, les personnages attachants. Même si le récit n'arrivera jamais à destination, le voyage est magnifique et inestimable.



mercredi 18 août 2021

Léonard - Tome 47 - Master génie

Il faudra que je songe à ajouter à la liste des sinistres couverts, les blessures par tromblon.

Ce tome fait suite à Léonard - Tome 46 - Le génie crève l'écran (2015) de Turk & De Groot, qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant. Les gags ont été écrits par Zidrou (Benoit Drousie), dessinés et encrés par Turk (Philippe Liégeois) et mis en couleurs par Kaël. Il contient 16 gags d'une à six pages. La première édition date de 2016.

Basile Landouye est en train de dormir comme un sonneur en ronflant tout son saoul, quand il entend des petits cailloux taper sur le carreau de sa fenêtre, et cela réveille également Raoul qui dormait sur sa couette. Il passe la tête par la fenêtre et voit Léonard qui l'appelle, avec une petite catapulte à ses côtés. Après lui avoir envoyé une grosse pierre sur la tête, Léonard accueille son disciple dans son atelier et l'informe de sa nouvelle invention : un concours de créations culinaires, appelé Master Génie, et ils vont participer. Autre journée, Léonard est en plein travail d'inventeur dans son atelier et Disciple lui apporte une boîte de clous, ceux-ci étant plantés un peu partout sur son corps. Ils sont interrompus dans leur travail par l'arrivée d'une classe d'enfants et de leur maîtresse. Celle-ci s'avère fort habile pour amadouer le génie, en faisant appel à son sentiment de supériorité. Basile ne sait pas où donner de la tête pour éviter que les enfants se fassent mal avec toutes les inventions dangereuses qui traînent un peu partout dans l'atelier. Ce jour-là, Léonard a embauché deux sumos pour faire sortir Disciple de son lit. Puis il lui fait tomber une armoire normande sur le râble, le coupe en deux avec une scie circulaire, le pousse sous le passage d'une charrette lourdement chargée, simule l'effet d'un incendie sur son corps pour pouvoir lui expliquer la nature de sa nouvelle invention baptisée LéoSécur.


Léonard a inventé une nouvelle recette : l'œuf mi-mollet. Première étape, Disciple doit aller chercher un œuf au poulailler. Celui-ci déclare qu'il préférerait qu'il lui demande de lui rapporter un steak de grizzly, une entrecôte de requin blanc, le cœur encore palpitant d'un yéti, voire le sot-l'y-laisse d'un huissier de justice. Léonard invite Disciple à goûter sa nouvelle sauce : Krash, la sauce qui arrache. Disciple réussit à déterminer les différents ingrédients, mais il estime qu'elle n'arracherait même pas une aile à un papillon. Alors que Disciple a posé sa tête sur son oreiller contre le mur et dort debout, Léonard fait les cent pas en tournant en rond, à la recherche d'un début d'idée. Rien ne vient : il demande à Disciple d'aller chercher sa machine à se creuser les méninges : le fauteuil Cogitator. Bien agacé, Léonard sort de sa maison, avec des chaussures de montagne, un piolet, une corde. Il marche d'un bon pas, entame la grimpette de la pente qui mène au bas d'une montagne. Il fait de l'escalade sur la roche, et parvient, sous la neige, enfin à l'entrée d'une grotte. Il y rentre et trouve son disciple entrain de dormir, pelotonné contre un ours également endormi. Léonard hurle un énorme : Debout Disciple !

En 2015, à 74 ans, Bob de Groot réalise son dernier album de Léonard, le numéro 46. Il a cocréé le personnage en 1974 avec Turk : une version parodique de Léonard de Vinci, celui de la bande dessinée habitant également la commune de Vinci (à Florence, en Italie). C'est un inventeur génial qui fait exécuter les basses besognes par son disciple Basile Landouye qui lui sert également souvent de cobaye. La maison de Léonard est entretenue par Mathurine, et elle abrite également un chat (Raoul Chatigré), une souris (Bernadette) et un crâne (Yorick), tous doués de la parole. Pour le plaisir de travailler avec Turk, Zidrou accepte donc de reprendre cette série, à la demande de Gauthier Van Meerbeeck, le directeur éditorial du Lombard. Le lecteur habitué de la série y retrouve toutes les caractéristiques qui font sa personnalité : l'inventeur ingérable et égocentrique, le disciple qui sert la science et c'est sa joie, mais il ne faut pas oublier son sommeil, les inventions anachroniques, et le rôle pas toujours valorisant des femmes. Si le nom du scénariste n'était pas mentionné sur la couverture, le lecteur n'y verrait que du feu. D'autant que le dessinateur reste le même et n'a rien changé à sa manière de dessiner.


Le lecteur découvre donc 16 histoires, allant de 1 à 6 pages, pour des inventions allant du divertissement au loufoque, donc du concours culinaire à l'appeau à plumards, en passant par le bracelet électronique de surveillance. Il retrouve les personnages tels qu'il les aime, ou il les découvre. Turk est classé dans l'école de Marcinelle, c’est-à-dire avec des personnages à gros nez, et une exagération des comportements pour un effet comique. Ça commence dès la première page avec le gros nez de Basile, puis celui de Léonard, des visages très expressifs, et des contours de personnage arrondis. Cela rend tous les personnages immédiatement sympathiques, qu'ils soient dans une position de victime, qu'ils fassent preuve d'un élan créatif intense, ou même qu'ils se conduisent comme un tortionnaire (ah ben si, la maltraitance du disciple fait peine à voir). Le lecteur sourit devant les instants de panique du disciple agitant les bras jusqu'à ce qu'il y en ait quatre paires de représentées, devant la suffisance de Léonard sûr de son génie et la manière dont la maîtresse l'amadoue en le flattant, la prise de lit par les deux sumos imperturbables, les mines d'étonnement de Raoul, la mine flegmatique de l'anaconda géant, l'assurance tranquille de Mathurine, etc. Cet artiste a l'art et la manière de faire apparaître l'état d'esprit d'un personnage sur son visage en augmentant un peu le degré d'intensité, pour le rendre irrésistible.

Le lecteur est également épaté par la densité de chaque page. Zidrou a choisi de coller à la forme établie par De Groot. Les pages comptent généralement entre 8 et 10 cases et les phylactères peuvent devenir copieux, sans être envahissants pour autant. De son côté, l'artiste investit beaucoup de temps dans les détails : le mode de fonctionnement de la catapulte utilisée par Léonard, les nombreux outils, les nombreuses armes également utilisées par Léonard, la douzaine d'enfants de la classe de la maîtresse, les décors en arrière-plan que ce soit l'atelier du génie ou les maisons dans la rue, Raoul en train d'observer les actes de Léonard et du Disciple, et de les commenter avec Bernadette, les bras du Cogitator, les poissons morts dans le ventre de la baleine, les différents modèles de lit des villageois, sans oublier les différentes plaies et blessures du Disciple qui dérouille vraiment beaucoup dans ce tome. À chaque page, le lecteur ressent que les auteurs ont passé un temps certain pour réaliser la narration visuelle. Dans un entretien, Turk a expliqué que la méthode de travail de ce nouveau scénariste le changeait un peu des tomes précédents car Bob De Groot avait l’habitude de lui faire des croquis de ses scénarios. Ainsi, il avait déjà une première idée de mise en page. Tandis que Zidrou travaille de manière plus classique. Il écrit un scénario et rédige les dialogues et c’est à Turk ensuite de concevoir la mise en page et la mise en scène. C’est donc plus de travail pour lui mais il apprécie que Zidrou écrive beaucoup plus que son prédécesseur. Car c'est plus stimulant pour son imagination.


Le nouveau scénariste marche tellement dans les pas du précédent qu'il retrouve tout l'esprit de cette série, au point que les personnages n'ont rien perdu de leur potentiel de sympathie, et que les auteurs les rendent particulièrement attachants. S'il souhaite prendre un peu de recul, le lecteur constate que les inventions choisies par le scénariste ne déclenchent pas de polémique, ne constitue pas de commentaire social particulier à une ou deux exceptions près. Par exemple, Léonard invente un Bracelet Électronique de Surveillance (BES), mais sans que le gag n'évoque la notion d'incarcération ou de justice. Il n'y a guère que la police d'assurance qui égratigne certaines clauses léonines de contrat, ou le shampoing qui joue avec une petite connotation misogyne, et l'invention de la Nouvelle Graphique avec la séance de dédicace éprouvante qui évoque la condition d'auteur de bande dessinée. Cela n'obère en rien la dimension ludique de chaque gag qui consiste pour le lecteur à essayer d'anticiper quelle sera l'invention. L'autre élément qui ressort avec force dans ces gags est le niveau de souffrance du disciple. Certes, c'est un gag récurrent : Léonard lui demande d'accomplir une tâche d'arpète et la maladresse de celui-ci fait qu'il se blesse. À cela s'ajoute les maltraitances infligées par Léonard, que ce soit de le violenter pour le réveiller, ou de lui tirer dessus avec un tromblon pour obtenir son attention, sa coopération, ou l'obéissance à un ordre ou une consigne. Effectivement, dans ce tome, le lecteur prend ce pauvre Basile en pitié car ce n'est plus du harcèlement, mais un acharnement morbide, et le disciple devient un martyr pour la science.

Ce tome représente un défi majeur : trouver un replaçant pour le scénariste cocréateur du personnage, l'ayant écrit pendant 40 années et 46 albums. Le lecteur se retrouve immédiatement en terrain connu, grâce aux dessins toujours aussi fournis et irrésistibles de Turk. Il découvre rapidement que non seulement ces gags ont la saveur des originaux, mais sont tout aussi bons que les originaux, sans aucune impression d'ersatz ou de pâle copie.



vendredi 13 août 2021

La route Jessica - Tome 2 - Piment rouge

Sans respect, il n'y a que des perdants.

Ce tome fait suite à La route Jessica - Tome 1 - Daddy! (2009). C'est la deuxième partie d'un triptyque : il faut donc avoir commencé par le premier tome. La première édition de celui-ci date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Renaud (Denauw) pour les dessins et les couleurs. L'histoire se termine dans La route Jessica - Tome 3 - Le désir et la violence (2011). Il y a eu une série dérivée en 2 tomes : Crotales en 2014, par Renaud & Gihef.

La femme nommée Jessica Blandy s'est arrêtée ici, à Taxco de Alarcón, une ville du Mexique. Elle prend un verre à une unique table sur une terrasse. Un homme en costume avec une mallette approche : il l'informe que l'adolescent Rafaele a rejoint la bande d'Anita Royola, dit Piment Rouge. Il va bientôt recevoir son premier contrat, et alors plus personne ne pourra le récupérer. Dans une autre ville du Mexique, Soldier Sun prend un verre avec un informateur. Celui-ci lui explique qui est Anita Royola, fille du gouverneur, enfance dorée, habile au fusil, mariée à vingt ans à un riche industriel décédé peu de temps après dans de mystérieuses circonstances. Personne n'ose lui tenir tête. Son frère El Presidio est mort dans des circonstances mystérieuses. Elle a été surnommée Piment Rouge car si on la caresse, les mains brûlent. Si on l'embrasse, la bouche est en feu. Et si on l'aime, on ne sera que cendres. Soldier Sun rejoint sa fille Agripa au marché, où elle est en train de regarder les piments rouges. Son père lui annonce que le terrain est miné, ça sera plus difficile qu'il ne le pensait. Il lui demande si elle a entendu parler d'une bande armée qui se fait appeler Atapulta.


La nuit dans une ville du Mexique, Rafaele est en train de passer un sinistre rite d'initiation : il doit recouvrir de terre un homme vivant allongé dans une fosse. Il ne parvient pas à accomplir cette tâche, car le jeune homme au fond de la tombe le regarde d'un air suppliant. Autour d'eux, de nombreuses croix en bois marquent l'endroit de tombes identiques avec l'inscription Atapulta peinte en rouge dessus. Anita Royola se réveille tout habillée sur son lit : elle a encore fait le même cauchemar, avec une tête de squelette portant du rouge à lèvres et un chapeau avec des marguerites. Elle entend qu'on l'appelle. Deux de ses gardes indiquent qu'un homme se tient devant la grille d'enceinte et veut lui parler. Soldier Sun lui fait signe en indiquant qu'il veut lui parler d'El Presidio. Royola prend le revolver de Peppe et s'approche de l'intrus en le menaçant depuis l'autre côté de la grille. Sun l'informe qu'il peut lui dire qui a tué son frère. Elle lui dit de passer par derrière, elle va l'attendre sous les arches. Sun obéit et il est attaqué par trois nervis. Il se défend plutôt bien en en assommant un d'entrée de jeu. Un autre a sorti un couteau et malgré son esquive, Sun se retrouve avec une estafilade superficielle à la joue, puis une autre au ventre. Il ramasse un tuyau que maniait un de ses agresseurs et s'apprête à les dérouiller, quand Royola l'interrompt. Il lui explique qu'il a besoin de son aide pour éliminer Jessica Blandy.

Le lecteur revient en sachant qu'il va assister à un nouveau carnage avec des tueurs assez particuliers. Soldier Sun reste un individu d'une quarantaine ou cinquantaine d'années, en excellente forme physique, sans un iota d'empathie pour les autres êtres humains, tuant de manière efficace et raisonnée : un professionnel rapide et compétent. Sa fille Agripa est tout aussi compétente, mais voue un culte à son père, relation malsaine quasi incestueuse. La coupe de cheveux de Blanche est toujours aussi impeccable, et son obsession pour les seringues est toujours aussi morbide. Elle montre, elle aussi, un signe de déséquilibre mental, en plus de tuer avec facilité. Comme à son habitude, Renaud aime bien dessiner les jolies femmes et le scénariste lui a cousu un récit sur mesure. Le lecteur retrouve donc Jessica Blandy le temps de courtes séquences : 6 pages sur un total de 54. Elle est toujours aussi svelte, avec un caractère posé, en étant ferme dans ses décisions. Elle ne change de toilette qu'une seule fois : 2 robes d'été. Agripa est habillée comme une allumeuse, comme une petite fille qui joue avec ses charmes. Anita Royola change de toilettes plus régulièrement, passant d'un jean avec un haut d'été, à un bikini riquiqui qu'elle n'hésite pas à enlever devant trois de ses hommes de main qui ne ressentent alors qu'une forte crainte, dépourvue de toute concupiscence. 


Avec les assassinats vient la violence, une composante présente depuis le début de la série. Cela commence dès la planche 5, avec cet individu enterré vivant, et ce jeune adolescent qui ne parvient pas à le regarder en face alors qu'il jette une pelletée de terre sur lui, et cet autre adolescent qui le menace d'une arme à feu. Ça continue avec le test de Soldier Sun : coups de poing, nez cassé, estafilade avec un couteau, coup de pied : les dessins de Renaud son factuels et secs comme à son habitude, avec une mise en scène qui établit la logique des déplacements de chacun, l'enchaînement des coups de ces 4 bagarreurs. Par la suite, Soldier Sun loge une balle dans la rotule d'un homme de Royola : du sang, une douleur intense visible sur le visage de l'homme au point qu'il est étonnant qu'il ne s'évanouisse pas. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du scénario que de concevoir des moments visuels marquants, même en exagérant un peu la situation. Cela se remarque, parce que pour le reste la narration visuelle s'inscrit dans un registre naturaliste avec une légère touche touristique. Ainsi le lecteur éprouve des difficultés à croire qu'Anita va vraiment se baigner pour aller contempler des cadavres lestés de pierre en train de se décomposer dans l'eau. De même la pente du promontoire rocheux depuis lequel elle plonge semble un trop incliné pas assez à pic pour qu'elle ne risque pas de tomber sur les rochers plutôt que dans l'eau. Il en va de même pour Anita se tenant nue sur une plage après sa baignade, devant ses hommes de main, ou Salina Santilla contemplant des piments en train de sécher, en écho au surnom d'Anita Royola.

Jean Dufaux traite la psychologie de ses personnages un peu de la même manière. Déjà dans le tome précédent, il n'était pas facile de croire à la plausibilité de la relation entre Agripa et son père : l'admiration quasi incestueuse d'elle pour lui, le fait qu'il fasse équipe avec elle, la mettant en danger, et ayant une partenaire compétente mais aux réactions parfois immatures, ou étranges. Dans ce deuxième tome, il fait de même pour Anita et son admiration sans borne pour son père décédé. D'un côté, le lecteur veut bien se laisser entraîner parce qu'il a déjà eu l'exemple d'Agripa sous les yeux, et que ça fait partie implicitement de la suspension d'incrédulité consentie. D'un autre côté, il aurait apprécié que le scénariste prenne deux ou trois cases supplémentaires pour développer cette adulation de manière à la rendre plus fondée.


À ce rythme, il se dit que Blanche est partie pour révéler une relation du même type dans le prochain tome. Passé ces détails plus ou moins sensibles pour le lecteur, il se plonge dans la traque menée par Soldier Sun et sa fille pour éliminer Salina Santilla, comme cela avait été annoncé dans la dernière page du tome précédent.  Ce personnage est apparu pour la première fois dans Jessica Blandy, tome 6 : Au loin, la fille d'Ipanema (1990), une aventure particulièrement éprouvante pour Jessica, et elle était revenue dans Jessica Blandy, tome 18 : Le Contrat Jessica (2000). Dans le même temps, les deux dernières apparitions de Jessica se déroulent au temps présent et le lecteur peut apprécier qu'elle aille mieux, qu'elle soit dans une phase constructive : elle a arrêté de boire, et elle veut retrouver son fils adoptif. Le lecteur se plonge donc avec plaisir dans la suite de cette histoire, bien tordue, avec des personnages abîmés et dangereux… jusqu'à la dernière page. Il reste interdit devant Soldier Sun décidant de ne pas éliminer Jessica Blandy dans l'avant-dernière page, en découvrant la suite de la liste des contrats dans la dernière page.

Pour le lecteur qui a suivi la série depuis le premier tome, c'est toujours un plaisir de retrouver les magnifiques planches de Renaud, toujours aussi convaincant pour représenter les femmes fatales, et pour emmener le lecteur dans des endroits magnifiques : la ville de Taxco sur un flanc de montagne, le marché alimentaires et ses étals, les arches du jardin de Royola, des plages pour touristes avec un bon budget, une plage privée, le car traversant un désert avec ses cactus, les piments à sécher, le magasin de vêtements, etc. Les scènes de violence sont malsaines à souhait, pour peu que le lecteur accepte de consentir un petit peu plus de suspension d'incrédulité, ou d'y mettre un peu du sien. Le récit exhale alors les saveurs vénéneuses que le lecteur est venu chercher.